Yvon Creissac : Mémoire et passion d’un oléiculteur de Montpeyroux
Yvon Creissac : Mémoire et passion d’un oléiculteur de Montpeyroux
Pierre LAURENCE, * Alexia ROSSEL **
* Ethnologue au Service du patrimoine culturel du Conseil Général de l’Hérault
** Doctorante en Anthropologie, EHESS Toulouse
Natif de Montpeyroux, en 1928, revenu au pays après une carrière dans la Police nationale, Yvon Creissac a gardé de ses ancêtres agriculteurs et collecteurs d’olives, une véritable passion pour l’olivier, dont témoigne la collection variétale qui entoure sa maison. Cette passion n’a d’égale que celle qu’il entretient pour l’histoire et le patrimoine de son village. Elle s’appuie sur une connaissance précise des pratiques et conditions anciennes de l’oléiculture dans ce secteur de l’Hérault. Plus qu’un panorama exhaustif, qu’il ne saurait être à lui seul, ce récit de là mémoire de l’olivier à Montpeyroux, nous laisse entrevoir, au-delà de la description des techniques et du contexte social, toute une richesse en implications symboliques. À ce titre, il vient opportunément combler, mais en partie seulement, un manque important quant à l’ethnographie de l’olivier dans l’Hérault et montre tout l’intérêt qu’il y aurait à poursuivre des recherches dans ce domaine 1
De la collecte à la confiserie
Y.-C. : Je suis issu d’une famille de collecteurs. Un collecteur était un gars qui connaissait les olives à fond. Parce qu’il engageait sa responsabilité. Inutile de vous dire que ça se passait toujours très bien, parce que c’étaient des spécialistes. Alors, il recevait des olives le soir. Je l’ai connu toute ma vie, ça. Dans la maison familiale, une immense maison, il y avait la queue. Le soir, en arrivant de la vigne, tous les chevaux étaient là. Et alors on pesait les olives, il faisait un petit papier. Il y avait un tableau aussi. Tout ça a bercé mon enfance. Là, je vais vous raconter quelque chose. À 14-15 ans, figurez-vous qu’on faisait des charrois d’olives. On était responsable du cheval. On naissait avec les chevaux, on n’avait pas de problème. Alors j’allais porter les olives chez la maison Delieuze, à Saint-Jean-de-Fos. C’était le négociant principal de mon père. C’étaient des amis. Mais, attention, mon père : interdiction de lui peser les olives C’est-à-dire que vous vous pointiez chez le négociant, avec le papier fait par mon père et : « Pose ! » On acceptait tout par avance. Je m’amène donc un jour avec un voyage de Lucques, à Saint-Jean-de-Fos :
« Bonjour petit » Il était en train, le père Delieuze, de se disputer avec un gars qui arrivait de la plaine. Nous, la plaine, c’est Gignac, c’est par rapport à ici. Ce gars arrivait de la plaine avec un petit voyage de Lucques. Et quand je me suis amené, le père Delieuze, « Pantalon » de son surnom, parce qu’il s’appelait Pantaléon, dit au gars : « Je vais te montrer ce que c’est que l’honnêteté. » « Donne-moi, ton ticket petit. » « Dites, vous n’allez pas me le peser » « Je vais le peser et j’irai voir Paul (mon père). » « Je vais me faire engueuler. » Il dit au type :
« Voyez, ce ticket. » Il dit aux femmes : « Allez ! Pesez » Et il y a eu 25 kilos de plus dans mon voyage que ce de pesé. Il lui a dit : « Voyez. C’est ça, l’honnêteté. Allez Vous dégagez, vous et vos olives ! » Alors j’ai gardé ça… Très tôt on avait des responsabilités.
Alors donc ce collecteur recevait des olives, donnait des reçus, il était responsable auprès du négociant. Et puis c’est lui qui les payait par retour. Ça, c’est les collecteurs. Les derniers que j’ai connus, c’est mon père et mon oncle, les deux frères qui faisaient des olives à Montpeyroux. Ils faisaient jusqu’à 33 tonnes de Lucques. La Lucques, c’est un fruit d’ici, un peu plus répandu maintenant dans l’Aude, mais au départ, il n’y en avait qu’ici. Et puis il y avait les confiseurs ou « confisseurs », qui faisaient ça en grand. Les plus gros, ici, étaient à Saint-Jean-de-Fos. Montpeyroux avait perdu le contrôle des olives par manque d’eau. Saint-Jean-de-Fos avait l’eau avec l’Hérault. Il faut beaucoup d’eau. Nous, on est très riche en sous-sol, mais en surface, il n’y avait rien. Les grandes sources appartenaient aux bourgeois.
P.-L. : Et donc, ce négociant de Saint-Jean-de-Fos était confiseur ?
Y.-C. : Oui. Quand vous descendez sur le pont du Diable à Saint-Jean-de-Fos, en allant à Saint-Guilhem. À gauche, la première maison où ils vendent de la poterie, la confiserie était là. Et il y avait au moins dix femmes qui triaient et puis du personnel, des tonneliers. Un gros truc, pour l’époque.
P.-L. : Et là, le collecteur prenait un pourcentage, un tant par kilo, comment ça marchait ?
Y.-C. : Ça, je ne me rappelle pas. Oui, il devait y avoir un pourcentage. Obligatoirement. Il me semble entendre le père « Pantalon » dire : « Tu comprends Paul, cette année c’est ci, c’est mi… » Il devait y avoir une entente. Mon père payait. C’est lui qui payait les gens. C’était une grande fête de faire tout le tour du village. Voyez un peu. On allait chez les gens… C’est lui qui tenait les comptes. Je les ai, les comptes de mon père. Je les ai gardés. Et je suppose que là-dessus, il avait un pourcentage.
L'olive : un complément essentiel
P.-L. : Qu’est-ce que représentait l’olivier dans votre jeunesse, à Montpeyroux ?
Y.-C. : Ça n’a jamais été une culture principale. Toujours complémentaire. Mais c’était l’arbre de vigne. Pas de problème. On n’y touchait pas. Pensez que, jusqu’à la guerre de 14 quasiment, on vivait presque en autarcie. Je suis en train de relever l’aspect du village. L’aspect économique, l’aspect démographique, etc. Ici, à Montpeyroux, au début du XXe siècle, il y avait trois confiseurs d’olives. On dit confiseur, parce que confis 2. Un confisur, c’était en occitan celui qui faisait les olives. Il y en avait trois, même je crois quatre. Voyez l’importance, donc. Il y avait deux moulins. Début de 1900-1907, c’est quand même pas vieux ça. Ça a cent ans. Alors les gens vivaient en semi-autarcie. Pensez que l’olivier avait sa place là-dedans. L’huile, pour la cuisine. L’électricité, ici, n’est venue qu’en 1906, alors pensez qu’ils devaient s’éclairer un peu. L’acétylène venait d’être découvert ou était découvert. Le pétrole était arrivé, mais enfin je suis sûr que j’avais des ancêtres qui, encore, s’éclairaient à quelques endroits avec un calèu, avec de l’huile.
P.-L. : Quelles variétés aviez-vous ici ?
Y.-C. : Ici, la Verdale, en général. Pas du tout de Picholine. La Lucques et l’Amellau. L’Amellau, sitôt qu’il avait le « cul » rouge, rosé, on le ramassait. Toute ma vie j’ai entendu mon père prôner ça. C’est là qu’il est le meilleur. Immédiatement cet Amellau 3 confit partait dans les pays anglo-saxons. Ça, on l’a abandonné. Des fois, on mérite des coups de pied aux fesses. Parce qu’ensuite, j’ai fait des expériences avec des Anglais, ils préfèrent nettement l’Amellau. Ça c’est sûr. Et on l’a laissé tomber. Alors qu’on aurait dû l’entretenir et l’encourager. Ça, c’est l’Amellau. Sitôt qu’il a le derrière rouge, on le confit. Sinon, on le ramasse et il fait de la très bonne huile aussi. Ce sont de grosses, d’énormes olives. On me dit qu’il y avait pas mal d’Olivière. Je veux bien le croire, mais moi je vous dis ce dont je suis sûr.
P.-L. : Alors l’Amellau partait en vert.
Y.-C. : Ça partait en vert, donc on le confisait. Ils l’expédiaient. Mon père le savait, parce qu’il était en relations suivies avec le négociant. Ça partait surtout en Angleterre. Puis aux États-Unis après. C’est délicieux.
P.-L. : Et il y en a qui se confisaient en noir aussi ?
Y.-C. : Non, non. Les noires, nous, ça partait à l’huile. Alors, par tradition, on faisait aussi des noires. C’étaient les femmes dans le ménage qui faisaient le truc. Alors on mettait lo farrat dins lo passatge, le seau dans le passage. On mettait, dans un seau, les olives noires. Ce n’est pas compliqué Une bonne poignée de sel, de gros sel, et dans le passage, tous les matins, on remuait le seau. Quand ça commençait de « désamariner », il y avait de l’eau. Alors on vide l’eau et au bout de 15-20 jours, on goûte l’olive. Et sitôt qu’elle est mangeable, on la prépare chacun suivant son goût. Certains avec de l’ail, avec de l’huile. Imbibée d’huile, c’est délicieux. Alors les vieilles de mon époque, les grands-mères, dans le ménage, préparaient aussi l’olive noire à l’eau. Qu’à l’eau Et tous les jours, elles changeaient l’eau. Ça, ça allait dans les fricots. Les Verdales. Un goût Là, on a vraiment le goût de l’olive, comme dans la cendre.
P.-L. : À l’eau, elles les mettaient noires ?
Y.-C. : Non, elles commençaient de les mettre quand elles tournent. Tournantes et noires. Les deux. Et tous les matins elles changeaient l’eau. Tout simplement. Et alors, sitôt que c’était mangeable, toujours pareil, on met du sel pour la conservation. Environ 40 g par litre.
P.-L. : Dans une saumure.
Y.-C. : Pour les conserver. Toute l’année, elles tiraient de là pour les mettre dans les fricots. Ça, c’était la préparation culinaire des femmes.
A.-R. : Ça durait longtemps je crois ?
Y.-C. : Oui. Un gros mois.
P.-L. : Donc il n’y avait pas de commerce de la noire confite ?
Y.-C. : Non. Chacun faisait ce qu’il entendait avec les noires.
L'huile vitale
Y.-C. : C’était sacré l’huile, vous comprenez. Il faut bien se mettre dans la tronche, c’était sacré. L’huile, c’était la vie.
P.-L. : Qu’est-ce que vous gardiez pour l’huile alors ? Quand vous aviez tant d’oliviers, tant de variétés, qu’est-ce que vous preniez pour confire et qu’est-ce que vous gardiez pour l’huile ?
Y.-C. : Pour confire : la Lucques, en vert. L’Amellau. Puis on ramassait tout ce qui restait pour l’huile. On avait prélevé de l’Amellau. On avait prélevé de la Lucques. C’étaient les seules olives qu’on faisait en vert. Et puis elles restaient, toutes mûrissaient et on ramassait tout a-de-reng 4 on disait, au fur et à mesure. On ramassait comme ça se trouvait.
P.-L. : C’est-à-dire que vous ramassiez les plus jolies pour confire et vous laissiez les autres.
Y.-C. : Bien sûr. C’est là que le collecteur rentrait en compte. « As acampat de pichonas », tu as ramassé des petites. Il fallait des belles, c’est sûr, que les femmes triaient à la main. Et c’était le collecteur qui était responsable de ça. Alors, je me rappelle, ils les mettaient dans des corbeilles à part. Des grosses corbeilles. On avait des embalàs. C’est les corbeilles dans lesquelles on employait le fumier dans les vignes. Une énorme corbeille que deux hommes tenaient comme les comportes.
P.-L. : Elles étaient en quoi, en osier, en canne ?
Y.-C. : C’était fait avec des trucs de châtaignier, des grosses corbeillasses. J’ai trouvé les mêmes en Catalogne avec les vignes en terrasses, quand ils charriaient la terre. J’ai oublié de leur demander comment ils disaient en catalan. Nous, on dit un embalàs. Ça veut dire pour emballer, sûrement.
P.-L. : C’était grand comment, comme une comporte ?
Y.-C. : Oh, oui. Même plus.
P.-L. : Avec deux anses ?
Y.-C. : Non. On mettait les semalièrs. Les semalièrs, ce sont les tiges dans lesquelles on mettait les comportes. Il y avait deux trous, on passait les semalièrs et avec deux hommes, on les portait. On s’en servait pour les olives. Mon père en avait, je ne sais pas, trente ou quarante. C’était le collecteur. Souvent, dans chaque maison, il y en avait un. Ça servait, c’était aligné. C’est pour ça que les précautions qu’on exige maintenant de la Lucques, un type comme moi, je n’y suis pas fait à ça. Je n’ai pas dit qu’ils écrasaient les olives, ils y faisaient attention, mais enfin il y en avait de marquées. Ça c’est sûr.
Des restrictions de guerre au gel de 56
A.-R. : On se servait des grignons ?
Y.-C. : Pardi C’est surtout revenu à la mode quand les Allemands ont envahi la France, qu’on n’a plus rien eu à manger. Alors on a retrouvé l’usage de ça. Tellement que nos chiens ont tous crevé. Les chats n’ont pas crevé parce qu’on les a mangés
A.-R. : On les donnait aussi aux cochons ?
Y.-C. : Les cochons, voilà. Mais alors, les chiens, au début ça a été mal préparé sûrement. Et puis on est arrivé à faire de l’huile avec ces grignons. On crevait de faim. Écoutez, ici, un litre d’huile, au marché noir, tournait autour de 1 000 francs. Un ouvrier gagnait une dizaine de francs par jour. Un lapin de campagne : 100 francs. Ceux qui avaient des oliviers, c’était le Bon Dieu. Pour acheter un costume, ce qui servait de costume pour moi, ma mère partait à Montpellier avec deux litres d’huile. Pas de l’argent. Deux litres d’huile. On crevait de faim. Et tous les jeunes, on nous a mis dans les écoles catholiques dans l’Aveyron, parce qu’on était sensé manger là-haut. On avait 14-15 ans : on mange là ! Ici il n’y avait que dalle. Rien. Sauf les olives. C’est pour ça que, l’olivier, c’était tabou. Je pense qu’il y a cent ans de ça, avant la guerre de 14, c’était ça, c’était tabou. On n’arrachait pas un olivier. Sauf les inondations, les trucs comme ça, sinon l’olivier, on ne le touchait pas. Dans toutes les passations de notaire, on trouve tant d’oliviers, à tel endroit. » Oliviers de rase ». Une « rase », c’est une haie chez nous. Tout était annoté. Donc très important.
P.-L. : En rase, ça voulait dire en bordure.
Y.-C. : Ils l’étaient, c’est-à-dire qu’ils étaient non cultivables, si ce n’est taillés. Mais c’était noté. Maintenant c’est autre chose.
P.-L. : Et en 1956, comment ça s’est passé ici, pour l’olivier ?
Y.-C. : Alors là, je n’étais pas là. Je suis arrivé, les étangs étaient gelés. En 56, ici, il y a eu une période ensoleillée et 2 jours après c’est tombé à -20° C. Nous, ici, ça a gelé, sauf là où il y avait des oliviers millénaires, où il y a un lococlimat 5.
P.-L. : Comment les gens ont-ils réagi ?
Y.-C. : Les gens ont arraché puissance deux. Il n’y a eu que les amoureux de l’olivier qui les ont gardés. Cette jeune olivette, que mon père avait plantée, il y avait des Verdales. C’est là qu’il les a greffées en Picholines. C’est les seules olivettes Picholine qui étaient à Montpeyroux. Tous les plus vieux que mon père l’ont découvert là. Ils venaient la voir, je me rappelle, parce que c’est une olive provençale.
Le rébourdélis
Y.-C. : Nous avons créé une association patrimoniale, à Montpeyroux, pour la protection du patrimoine. Pour nous le patrimoine, c’est plus que les vestiges bâtis. Le patrimoine, ça fait partie d’un tout : notre langue, nos vestiges construits, mais anciens et modernes. En ce moment-ci, nous fêtons les cent ans de notre école publique, gratuite et laïque. On m’a demandé de choisir un nom pour l’association. J’ai choisi Rébourdélis. Alors Rébourdélis pourquoi ? Chez nous, le vieil olivier est le « rebourdelis ». Alors, pour les gens un peu plus instruits, on disait « oléastre ». Mais M. Bervillé et d’autres savants m’ont dit : il n’y a pas d’oléastre en France 6. Mais nous, il y avait un vieil olivier et j’aimerais qu’on étudie ça dans le détail. Je vais reparler ma langue, l’occitan : la « bourde », c’est le tronc lui- même, surtout ce qui baigne dans la terre, c’est la « bourde » de l’olivier 7. Comment reconnaît-on un « rébourdélis » ? Un « rébourdélis », il a le bas, le tronc, ce qui sort de la bourde, à peu près rectangulaire. C’est assez curieux.
P.-L. : Vous voulez dire la forme au sol, là où le tronc sort ?
Y.-C. : Au sol. On le voit bien. Alors ça, pour nous, c’est le « rébourdélis ». Ensuite, quand on arrachait les arbres, il faisait partie aussi, quand il gênait, des bois de chauffage. Alors un olivier, qui n’est pas un « rébourdélis », je vous prends mon cas, je commence d’être vieillot, un arbre normal, avec une pique, moi, je vous le mets en petits morceaux en dix minutes. Je le scie avant, bien sûr. Dans ma vie, j’ai participé à l’arrachage d’au moins trois olivettes énormes. Je sais couper un arbre. C’était « ascler » en occitan 8. « Ascler », ça faisait partie du passage de l’adolescence à l’âge d’homme. C’est-à-dire on nous mettait au cul de l’olivier et vlan Moi, je vous coupe l’olivier en dix minutes, un olivier de 1 000 kg. Le « rébourdélis », zéro. Il fait des petites boules, des éclats. La « bourde » repousse l’outil. C’est ma théorie à moi. Je pense que beaucoup de nos arbres sont greffés sur « rébourdélis », parce que puissants. Beaucoup de Lucals ou Luquiers, sont greffés sur « rébourdélis ». Les Lucals, en général, – je parle comme chez moi, il paraît qu’il faut dire Luquiers, nous on dit Lucals 9 – ils étaient complantés avec la vigne. C’étaient des arbres immenses. Parce qu’ils les laissaient monter assez haut. Très haut même. Ils tenaient presque cinquante souches. C’est pour ça qu’on les a enlevés maintenant. Ils gênaient. Nous, les gros oliviers, ils pouvaient monter au moins à 6 mètres. Dans une vigne, un Lucal arrivait à tomber 300 kg. Voyez la montagne qu’il y avait. J’ai vu sortir cinq, six comportes de l’arbre ! Mais on en avait un ou deux de comme ça. Alors, c’était l’aîné de la famille qui grimpait pour ramasser les olives ! Les filles, on y tenait, alors s’il y avait une sœur et un frère, c’était normal, c’était le frère. Exactement comme dans la vie, le frère ne touchait pas un bébé. Alors, voyez, pour monter là-haut… C’était la peur des jeunes, quand on apprenait à tailler.
La taille
P.-L. : Qu’est-ce qu’on apportait comme soin à l’olivier à l’époque ?
Y.-C. : Bon, d’abord, la taille bien sûr. Il y avait la taille de Saint-André, qu’on appelait, ou de Saint-Guilhem. C’est- à-dire que les charpentières, on les laissait monter, sur deux ou trois mètres. Et il y avait les « baissailles » qui poussaient 10. Ces charpentières, inutile de vous dire que, quand on ramassait les olives, c’était formidable. Là-haut, vous aviez deux « bouroles » d’olives sur chaque tête de charpentière. Dans ce système, la dernière année, pour en profiter au maximum, on « dessabait » 11, c’est-à-dire qu’on faisait une ceinture sur les charpentières où on enlevait l’écorce. C’était l’année où ça croulait d’olives. Faramineux Quand arrivait le moment de ramasser les olives, on sciait les charpentières au niveau où on avait « déssabé », on tombait les branches et on ramassait de par terre. Ce qui fait que l’année d’après, il repoussait des jeunes rameaux. Celui qui montait en haut, on le laissait. Il se charpentait et on repartait, on recommençait à laisser pousser les charpentières. C’était la méthode de Saint-André ou de Saint-Guilhem. Elle était répandue dans tout le coin. Ça se faisait à Saint-Jean-de-Fos, à Puechabon, ici. C’est une méthode qui est totalement abandonnée. D’après certains, ça épuiserait l’arbre. Ça, je n’en suis pas sûr. Dans les gros arbres, mettons les Lucals, on ne faisait pas cette méthode. Sinon, la technique que j’ai apprise tout jeune : sur l’olivier, il y a toujours trois rameaux. Si tu veux couper : toujours celle du milieu. C’est le principe. Ce qu’ils appellent maintenant la coupe en cascade. Nous, il n’y avait pas de nom, sinon on prenait un coup de pied aux fesses si on coupait ce qu’il ne fallait pas Les tailleurs d’olivier, je les ai toujours entendus critiquer la façon dont on taillait les oliviers. Ils étaient jaloux de leur taille, les vieux. Le père Cambon, il m’apprenait à tailler. Alors il descendait, il reculait, il me disait : « I à un drapèu ! Il y un drapeau » Il fallait grimper dans l’arbre et couper… C’était sa signature, ça. Couper le drapeau. On savait où il était, le drapeau. Mais il profitait du coup pour nous dresser. C’est-à-dire qu’il attendait que nous descendions, il reculait et il disait : « O ! I a’n autre drapèu ! » Et allez, il fallait remonter là-haut : l’énervement complet Mais je sais ce que c’est qu’un drapeau. Un drapèu. On apprenait à tailler tout jeune.
P.-L. : Un drapeau c’était ?
Y.-C. : Un drapeau, quelque chose qui dépassait, qui ne devait pas y être, surtout en haut. Il ne tenait pas absolument à ce que ce soit plat. Mais enfin un seul drapeau, ça défigurait l’arbre et sa signature. Parce que c’était signé. Un arbre c’était Untel que l’avait taillé, il n’y avait pas de problème. Pour eux la taille, c’était quelque chose de personnel. Ça fait partie des us et coutumes tout ça. Et puis c’est ancré Vous savez qu’il y a une taille très spéciale à Saint-Jean-de-la-Blaquière. Jamais ici. Le vieux qui m’a appris à tailler : « Aquò’s Versailles », il disait 12. C’était magnifique, tout était taillé. Il n’y a que là que j’ai vu tailler comme ça. Nous, les jeunes, je sais qu’on faisait peu de fautes quant à la tradition. Il y avait des choses qu’on n’aurait jamais prononcées à l’encontre d’une façon de tailler, d’oser mettre en doute… C’était immuable. Des fois bien sûr, on disait des conneries mais attention Je me rappelle le vieux Cambon, il vous mettait le sécateur… Si on n’obéissait pas et qu’on aille vraiment à l’encontre de la tradition. Interdit ça. Je pense souvent à lui parce qu’il était employé chez mon oncle et on allait sulfater au vermorel 13. Il n’y voyait pas, il avait des lunettes. Ces lunettes, avec « la » sulfate, elles étaient tachées. Mon oncle, qui est mort maintenant, il aurait cent ans, mais c’était un rigolo, c’était mon ami. Cambon prenait la rangée de vigne et puis il sulfatait. Quand il arrivait à un certain endroit, ça s’arrêtait, il n’avait plus de produit. Il prenait un roseau et il marquait l’endroit où il s’arrêtait. Et moi, vite, vite, j’allais à la rangée, je prenais le témoin et je le remettais au bout. Ce qui fait que cette rangée, elle coulait le sulfate, « la sulfate » ! On était vache. Et à l’époque, il avait l’âge que j’ai maintenant, dans les 80 ans. On ne lui faisait pas de cadeau. On riait. J’ai le cœur chaud quand je pense à lui. Je le raconte à ses descendants. C’est lui qui m’avait appris, ce qui fait que des fois, je taille les arbres à sa manière. C’est plus fort que moi.
P.-L. : Dans la taille de Saint-André, à quelle époque vous décolliez cet anneau d’écorce ?
Y.-C. : Au printemps. Seulement, je l’ai travaillé quand j’étais jeune. Après, ça a disparu. Ça a disparu après la dernière guerre. Mais c’étaient les vieux qui faisaient ça. Nous, on ne le faisait pas. On n’avait pas droit. Je ne sais pas pourquoi. Ça devait être délicat, il fallait sûrement ne pas abîmer l’aubier. Sûrement, parce qu’ils disaient : « Tòques pas ! ».
P.-L. : Avec quel outil ils le faisaient ?
Y.-C. : Le couteau, le greffoir. Ils l’avaient tous dans la poche.
A.-R. : Il fallait qu’ils montent assez haut dans l’arbre, les vieux !
Y.-C. : Ah, oui. Ils montaient à la « cabrelle » 14.
A.-R. : Et les charpentières, ils les coupaient tous les trois ans, tous les cinq ans ?
Y.-C. : Oui, de trois à cinq, mais au moins trois. Parce que je me rappelle, elles étaient comme ça ces branches (environ trois centimètres de diamètre). Une branche de cette taille, elle fait trois ans. Trois à cinq ans. C’était sûrement que dans les bons terrains, parce qu’il me semble que dans les ermàs, on ne le faisait pas ça. Les ermàs, les ermes 15. Les « cantaranes ».
P.-L. : Qu’est-ce que vous appelez des « cantaranes » ?
Y.-C. : Les « cantaranes », c’est ce qui est mal foutu, que l’on cultive par tradition, mais qui ne rapporte pas. « Es una cantarana » 16.
P.-L. : Il y avait quoi dans les « cantaranes », des vignes ou des oliviers ?
Y.-C. : Les deux. Beaucoup d’olivettes. On mettait les oliviers dans les endroits les moins riches, ça c’est sûr. Tous les immigrés… Les immigrés ici, c’est la population espagnole qui est arrivée à partir de 1912 et 1914. On en avait besoin, surtout en 14. Et puis l’immigration « gabache ». Surtout l’Aveyron et la Lozère. Grosse immigration. Toutes les vieilles familles de Montpeyroux, dont je fais partie, ont tous un ancêtre « gabach ». Il y en a un au moins. Alors, tous ceux-là avaient des « cantaranes ». C’est-à-dire qu’on leur laissait facilement, des terres qui étaient abandonnées depuis des années. Mais enfin, ils commençaient à bâtir leur fortune, parce que c’étaient des gens qui travaillaient le double des autres et qui mangeaient deux fois moins bien. Ils sont tous arrivés. C’est normal, c’est la vie. Et alors là-aussi, les Espagnols, je le pense, ont amené des transformations sûrement dans l’art de cultiver l’olivier. Sûrement.
Apprentissages et techniques
Y.-C. : On n’expliquait rien aux enfants. Je ne sais pas vous, mais moi, à mon époque, on n’expliquait rien du tout. Quand on commençait, on savait mener les chevaux. On n’avait jamais appris. On vivait avec. Comme un peu pour tailler les arbres. On ne m’a jamais appris, moi, les charpentières, les… « Espìa ! Regarde ». Et voilà. C’était une époque.
A.-R. : Quand on taillait un arbre, c’était un rite de passage pour les adolescents ?
Y.-C. : Oui. Avoir la responsabilité de tailler un arbre, c’est ça, c’est le passage. C’était l’âge d’homme. C’était aussi la coupure entre la fille et le garçon. Ça en faisait partie, ça. Sûr. Il me semble voir, moi, des vieux me dire : « Te cal recurar, siàs pas una filha ; il te faut tailler l’arbre, tu n’es pas une fille. » Oui, c’est un passage.
A.-R. : Et à partir de ce moment-là, vous ne ramassiez plus les olives ?
Y.-C. : Non. Sitôt qu’on arrivait à l’âge semi-adulte, on ne ramassait plus les olives. C’étaient les filles. Les femmes en général. J’ai rarement vu un homme ramasser les olives. Rarement. Les olives vertes, oui. Parce qu’ils menaient les chevaux. Ils prenaient les femmes avec les chevaux, alors je suppose qu’ils devaient ramasser les olives. Mais enfin, par définition, c’étaient les femmes. Dans les vignes, je n’ai jamais vu un homme ramasser les sarments. Ce sont toujours les femmes qui ramassaient les sarments. C’était dévolu aux femmes. Je n’ai jamais vu des femmes, en revanche, tailler des oliviers ou même tailler les vignes. C’étaient des trucs réservés. Et les gamins, on s’en serait passé, faites-moi confiance, de ramasser les olives. Quelle croix Alors que j’aime maintenant.
P.-L. : Vous aviez quoi comme échelle pour monter ?
Y.-C. : La cabrèla 17. J’en ai plus. La cabrèla, parce que pour la tige qui tenait le cadre, on disait lo cabrit. Le cabrit c’est aussi le petit de la chèvre, la cabra. On disait, parce que maintenant, on parle beaucoup moins l’occitan. C’était une époque. Il n’y avait pas les contingences actuelles. Il n’y avait pas de problème pour ramasser les olives. On n’était pas pressés. Puis avec la récolte des olives, on payait les vendangeurs. Ça servait surtout à ça.
P.-L. : Les olives, on les ramassait dans quoi ?
Y.-C. : Toujours pareil, comme maintenant. Des bouroles, on appelait ça. Des sacs. Et puis on les mettait dans des comportes. Des années, il y avait la mouche. Alors là, l’olive partait à l’huile. Les années où la mouche piquait.
P.-L. : Vous aviez des années sans mouche ?
Y.-C. : Oui. Il y en a toujours. Seulement ici, comme nous sommes à la limite de l’olivier, nous avons beaucoup de mouche. Beaucoup plus qu’au bord de la mer. Et vous avez des pays où il n’y en a pas du tout. En Espagne très peu.
A.-R. : Les hommes ne gaulaient pas les olives ?
Y.-C. : Non ça ne se faisait pas ici.
A.-R. : Même pour l’huile ?
Y.-C. : Non, je n’ai jamais vu le faire. On attendait qu’elles tombent. Alors que c’est interdit maintenant. On ne mettait rien dessous.
A.-R. : Et vous nettoyiez le sol avant qu’elles ne tombent ?
Y.-C. : C’est-à-dire que le sol était nettoyé. Les oliviers, on les labourait au moins quatre fois par an. On les piochait. On « terrageait ». L’olivier, on le buttait de terre. En occitan, on disait : « Vau terrajar ». Je vais mettre de la terre, terrajar. Alors que, maintenant, on n’en tient aucun compte de ça, les radicelles sont dans la terre. Alors que là, bien sûr, il y avait des radicelles qui poussaient. Il y a des gens qui le font encore, ici.
P.-L. : À quelle époque ça se faisait ?
Y.-C. : Je ne sais pas s’il y avait une époque, je ne peux pas répondre. Sûrement pas au moment des olives. Là, c’était sacré Je vous ai raconté quand un spécialiste m’avait demandé de greffer un arbre devant lui ? Il me dit : « Monsieur Creissac, est-ce que vous pourriez me greffer un arbre devant nous ? » Je lui ai dit : « Oui ». À l’œil. Alors, je prends mon œil, j’ai préparé dans mon seau, je fais mes entailles dans l’arbre et je mets le greffon dans la bouche. Et je mâche, je mâche, je mâche… Pas avec les dents Je l’imprègne de salive. Alors le gars me dit : « C’est curieux votre truc. » Alors je dis : « Ça, c’est la tradition. » On nous disait nous : « Machuga ! Machuga ! Mâche, mâche ». Alors, on l’imprégnait de salive. « E rosiges pas ! » 18. Alors moi, je le fais. Et je l’ai revu, quelques années après. Il m’a dit : « Je me suis renseigné. La salive a un pouvoir cicatrisant terrible. » Ils n’étaient pas sots non plus nos vieux. Alors je fais toujours ça. Je mâche, je mâche, je mâche. Là aussi, on apprenait ! Il y a des oliviers que je vois, je le dis à son propriétaire qui a mon âge d’ailleurs : « Tu vois, cet arbre-là, c’est moi qui l’ai greffé. » Mon père a dit : « Bota ! Greffe. Faràn pas de figas ! » Et en effet. Ce n’est pas une science, c’est une pratique. Et alors là, on s’entourait de ces précautions.
P.-L. : Comme technique de greffe, vous employiez quoi ?
Y.-C. : Moi personnellement, que celle-là.
A.-R. : Les couronnes, ça ne se faisait pas ?
Y.-C. : Oui et non. Mon père les faisait. Mais je pense qu’il était le seul, parce que les couronnes, ça demande de scier l’arbre. Là, j’ai une histoire vécue. J’ai des amis qui avaient acheté un petit mas 19 à Lacoste, à côté de Clermont-l’Hérault. Et ils me disent : « Il faudrait que tu me greffes des arbres. » Des arbres qui étaient jolis. Je lui dis : « Écoute, je veux bien, mon père viendra te les greffer, mais attention tu risques d’avoir un infarctus. » En effet, mon père, tranquillement, il a greffé les arbres, en couronne. C’est-à-dire qu’il les a sciés et un tailleur ou un greffeur ne ramassait jamais les branches. Jamais. Ça aussi, c’était dévolu aux femmes. Alors donc, devant le mas, elle est arrivée, alors presqu’un infarctus, tous les arbres coupés… Tout a pris, bien sûr. Alors moi, je le pratique, mais je n’ai pas le coup de main quand même comme mon père. Deux ou trois fois, j’ai eu des mauvaises surprises. Puis il y avait des tas de choses. Il y avait l’époque, puis il y avait le temps, la lune. Moi, je n’en tiens aucun compte de ça. Alors que c’est net. Puis l’olivier, j’ai oublié de vous le dire, était récupéré, les feuilles d’olivier, on en faisait des fagots et toute l’année les lapins mangeaient. Ils en sont friands. Même des chevaux, quand la feuille est sèche. Tout ça était récupéré. Coma s’apelava aquò ? Lo brost ! 20 Ce qu’on coupait, ça tombait, on le faisait sécher. De brost en occitan. Ça a bercé mon enfance. Les lapins, tous les jours, le fagot. Moi, quand j’étais jeune, je n’ai jamais vu brûler les rameaux d’olivier, jamais, jamais. On les ramenait à la maison. Ça faisait partie d’un bien nourricier. L’olivier était intéressant pour ça.
P.-L. : Comme soin aux oliviers, après la taille, il y avait quoi ?
Y.-C. : De boisses. Des buis. Très important le buis ici. Pour « l’appaillage » 21, pour mettre de la litière. Alors là, c’étaient les jeunes qui étaient souvent employés. On prenait des buis qu’on était allé faire dans les bois, on les taillait à petits morceaux sur un « souc » et c’est ce qu’on mettait en fumier. Parce que le buis est très riche en azote. Très riche. Alors les oliviers, c’est ce qui en prenait le plus. On déchaussait l’olivier et on mettait ce résidu de buis. Alors nous, on faisait des voyages de buis énormes. Tous les propriétaires faisaient du buis. Il n’y avait que les riches qui mettaient de la paille. Les gens savaient que le buis amenait une richesse. Alors l’olivier, on lui en mettait. Avec une charretée de fumier, on faisait trois arbres. Avant, on les ouvrait et puis on remettait toute cette terre dessus. On remettait cette terre pour ça aussi. Jamais d’engrais dans les oliviers 22.
P.-L. : C’est ça qui était l’engrais.
Y.-C. : Oui. C’était très bon le buis. Lo trisson. Le « trissou », c’était la hache spéciale pour couper le buis. Un trisson. Dans la maison qu’ont mes enfants ici, c’est moi qui ai brûlé le dernier « souc » sur lequel on « trissait » les boisses.
P.-L. : Et vous le mettiez à quelle époque, pendant l’hiver ?
Y.-C. : Le fumier ? Avant l’hiver, en automne. Il y avait de ces tas énormes de fumier. On en a fait presque une sous-civilisation du buis. Certains économistes ou historiens qui étudient la région, parlent d’une sous-civilisation du buis. Vous avez eu vu des boules faites en buis avec des clous dessus. Il y avait des pays très spécialisés. Ici Saint-Maurice. Un peu Saint-Guilhem.
P.-L. : Et pour planter des arbres ?
Y.-C. : Mais, on ne plantait pas. Mon père a été le seul à planter des arbres. En 32. Le seul. Je n’ai connu personne d’autre qui plantait. Parce qu’il est dit : Io castanièr… pour ton père. Enfin l’olivier, c’est pour ton grand-père, parce qu’il faisait des olives trente après 23. Alors que maintenant, il fait des olives cinq ans après. On plantait des « culs ». Je n’achète jamais, moi, un arbre. Moi, ça me fait marrer. Mon père faisait des expériences. C’était un homme qui adorait faire des expériences. C’était le seul, il y a de cela 70-80 ans, qui a planté une olivette de Picholines. Les seules Picholines à Montpeyroux.
Quelques arbres remarquables
Y.-C. : Nous avons des oliviers millénaires. Toute la vie ces vieux arbres ont été les Luquiers de Guynet. Ils ne s’étaient pas rendu compte que, en réalité, ce n’étaient pas des Lucques. C’est deux variétés. C’est la Longue Curniale et la Petite Curniale. Il n’y en a que là. Guynet, c’était le nom du propriétaire. Lui vivait quasiment de ça. C’est une pièce de terrain bien à l’abri des montagnes, avec un lococlimat. Il y a la capitelle, donc du XVIIIe nous ici, le premier mas et le dernier mas fin XIXe. Donc ça a été, de tout temps, un endroit réputé. Ça doit faire 2 ha, 2 ha et demi. Là, Guynet, il vivait. À savoir que, grâce à ce lococlimat, il faisait des raisins, des Servants qu’il ramassait jusqu’à Noël, et ses oliviers – encore il y en a une vingtaine, trente – qui produisaient des olives terribles.
P.-L. : Il arrivait à vivre là-dessus ?
Y.-C. : Oui, oui. Lui, c’était plus que complémentaire. C’est pour ça que, toute la vie, on parlait des oliviers de Guynet. Alors un petit bonhomme, méchant comme la teigne. Vous ne vous approchiez pas… Même un chasseur, il ne supportait pas qu’il traverse. Il était devenu boiteux, parce qu’il était à l’école laïque et ceux de l’école privée lui avaient cassé la jambe. Mais ça n’a rien à voir avec les oliviers… Ces arbres sont énormes. À l’heure actuelle, celui que j’ai taillé – personne ne le touche, il est à l’abandon complet, mais je l’ai nettoyé pour une photographie – il fait quand même plus de quatre mètres de tour. Et alors là, j’ai vu un spécialiste espagnol, qui m’a dit, dans cet arbre creux, qui doit être creux depuis peut-être 500 ans, on a fait pousser un autre arbre. Et puis c’est net, quand on vous le dit, il n’y à pas de problème. Ça se fait en Espagne, beaucoup, dans ces vieux arbres. Dans le creux – dans un arbre qui est plus gros que la table – à l’intérieur, ils plantaient un échalas, un grand morceau d’olivier et ils le faisaient pousser. J’ai appris ça.
Une jolie histoire qui m’est arrivée… Mon fils arrache les oliviers qui étaient complantés. C’est l’ennemi du tracteur, l’olivier. Quand on avait le cheval, c’était magnifique, c’était l’ami du cheval. Là, je vais vous en raconter. Quand on était jeunes, qu’on faisait un peu la noce la nuit. Le lendemain matin pas question de rester au lit. On allait labourer à quatre heures du matin, à l’heure du soleil. Et : « O ! Aquò’s l’ora. Leva-te ! » 24. Ça, c’était exprès, c’était pour nous dresser. Mon père avait donné à manger au cheval et on partait. Inutile de vous dire que le sommeil nous gagnait vite Ça, tout le monde le savait. Alors, le cheval passait sous l’arbre – ils étaient coquins, ces chevaux – et il se bloquait le collier sous l’arbre. On en profitait, nous, on s’endormait. Le cheval ne bougeait plus. De temps en temps, il se grattait. On aurait dit qu’il était au courant de la chose. Alors après, mon père devait venir faire un tour. Il allait voir ses collègues qui étaient dans les vignes. « E alòrs de qué i à ? » 25. « Dormis ! Il dort ». Alors donc mon fils arrache ces arbres, que je fais planter là, autour de chez moi. Et et un buli avait fait le trou et puis en bon vieux, c’est moi qui bouchais le trou après. Et j’avais entendu, quand il l’avait soulevé, dans l’arbre clac, clac, clac…, quelque chose qui tombait. Vous verrez, il est toujours creux. Je suis sourd, mais ces bruits, je les entends. Et quand j’ai rebouché, j’ai trouvé la pièce, une pièce de Louis XVI. Alors d’abord, elle est curieuse, parce qu’il y à écrit : « Louis XVI, roi des Français, 1793. » Il était mort déjà 26. Donc, quand mes ancêtres ont tombé la pièce, l’olivier était déjà creux Pour qu’un olivier soit creux, à mon avis, ici, il a au moins 250-300 ans. Alors, quand je dis que ces oliviers, qui sont à peu près tous les mêmes, ont 500 ans, je ne me trompe pas, une preuve folklorique. Je pense, mais enfin personne ne m’a contredit, qu’ils connaissaient l’histoire de la pollinisation. S’ils ne savaient pas l’expliquer, ils la connaissaient 27. Ça fait que sur le même arbre, ils greffaient plusieurs variétés. Je pense qu’ils avaient remarqué qu’à certains endroits exposés au vent, s’il y avait tant de Verdales, ça faisait un peu plus d’olives. Ça, je ne le tiens pas des vieux. Mais je ne vois pas pour quelles raisons ils auraient greffé plusieurs espèces sur celui-là. Mon type, là, il en a trois. Là, j’en ai un autre, deux.
P.-L. : Ce sont des arbres qui étaient un peu isolés ?
Y.-C. : Oui, je vous dis, ils étaient complantés. Quand je les ai connus, ces arbres, il y avait une vigne au milieu. Maintenant, avant, est-ce qu’il y avait une olivette ? Ça, je n’en sais rien. Vous savez, à compter de la fin du XIXe et tout le XXe, on à arraché des oliviers pour mettre de la vigne. Remarquez que, moi aussi, je vais faire pareil, je vais en arracher, dans mes olivettes et replanter des jeunes.
Notes
1. Entretien réalisé à Montpeyroux, le 19 novembre 2006, complété ponctuellement à partir d’entretiens antérieurs des 3 mars et 15 avril 2005.
2. Il confit, en occitan.
3. En occitan l’Ametlau.
4. Prononcé : « adéré ».
5. Terme parfois employé pour désigner une situation météorologique particulière, plus localisée qu’un microclimat.
6. Il s’agirait en fait d’arbres féraux (A. Bervillé, communication personnelle).
7. De la même étymologie provient le mot debordar, technique ancienne qui consistait à couper les arbres de bois de chauffage, chênes verts surtout, en faisant éclater la souche avec un outil dénommé debordaira.
8. De asclar : fendre.
9. Prononcé « Lœcal » à Montpeyroux.
10. Branchage latéral court et courbé vers le sol qui se développait à la base des charpentières.
11. De l’occitan dessabar : décoller l’écorce d’une tige en sève. Cette technique de taille est décrite avec précision dans l’ouvrage : P. Renaud, L’olivier de confiserie dans le département l’Hérault, Montpellier, Imprimerie Ch. Dehan, 1952, p. 46-51.
12. Allusion à l’allure donnée aux arbres par cette taille d’embellissement où les branches sont très courbées vers le sol.
13. Machine à sulfater individuelle, portée à dos..
14. Échelle arboricole, voir ci-après.
15. Les friches.
16. Cantarana figure dans le dictionnaire de Frédéric Mistral mais avec une autre acception. Par contre, il est absent de celui de Louis Alibert.
17. Littéralement « la chevrette ». Échelle arboricole composée d’un cadre triangulaire, dont l’appui opposé est constitué d’un montant unique.
18. « Et ne ronge pas. »
19. Mas : ici au sens de maset, petite construction établie dans un tènement agricole, servant originellement d’abri et de remise à matériel.
20. Prononcé : « Brouch ».
21. De l’occitan : apalhar, disposer un paillage végétal au sol, ici constitué de litière d’animaux, chevaux principalement, obtenue avec du buis haché.
22. Au sens d’engrais produit chimiquement.
23. Allusion au dicton : « Oulivié de toun grand, castagnié de toun paire, amourié tiéu » (F. Mistral, Lou Tresor dou Félibrige, t. II, p. 425, art. ôulivié).
24. « C’est l’heure. Lève-toi. »
25. « Et alors, qu’est-ce qui se passe ? »
26. Il s’agit d’une pièce en métal de cloche. La fabrication de certaines d’entre-elles fut poursuivie après la mort du roi en janvier 1793.
27. La présence de plusieurs variétés sur un seul arbre est même assez récurrente sur les vieux spécimens qui demeurent en place à Montpeyroux.
