Un vernis du Japon planté le 2 décembre 1804 à Saint-Guilhem-le-Désert (Hérault)
Un vernis du Japon planté le 2 décembre 1804 à Saint-Guilhem-le-Désert (Hérault) par le notaire Pons et ses amis en l’honneur du sacre de Napoléon 1er
Maurice AGULHON *, Peter SCHÄFER **, Jean-Claude RICHARD ***
* Professeur honoraire au Collège de France,Membre du Haut Comité des Célébrations Nationales.
** Conservateur de l’Herbier de l’Institut de Botanique deMontpellier (Université de Montpellier II).
*** Directeur de recherche au C.N.R.S., Centre Camille Jullian, UMR 6573, MMSH, Aix-en-Provence.
p. 85 à 94
Le dimanche 2 décembre 1804, au moment même où Napoléon se couronnait Empereur et couronnait Joséphine, Jean-Pierre-Antoine Pons (1763-1812), notaire de Saint-Guilhem-le-Désert, successeur, depuis le 9 mars 1795, de son beau-père Jean-Pierre Poujol (notaire de 1744 à 1795 et ancien maire 1778-1782 et 1790) dernier porteur du nom d’une longue lignée de notaires locaux depuis le 17e siècle, avec 54 de ses amis procède à la plantation d’un « Elante ou Vernis du Japon » dans un enclos, jardin d’agrément de sa maison.
Cet évènement local méritait d’être étudié non seulement parce que, à ce jour et sous bénéfice d’inventaire, il ne semble pas s’être produit ailleurs, mais aussi parce qu’il est dans la ligne des nombreuses plantations, elles officielles, qui ont eu lieu durant la Révolution Française.
Après l’étude et la présentation du « Vernis du Japon » par Peter Schäfer, la cérémonie et les lieux seront décrits par Jean-Claude Richard, avant que Maurice Agulhon évoque l’Empire napoléonien et la « Mémoire » d’aujourd’hui 1804-2004. [N.D.L.R.]
1. Ailante - Arbre du ciel ou envahisseur diabolique ? (Peter SCHÄFER)
Introduction
Si le notaire Pons l’a bien planté comme « arbre du couronnement » le 2 décembre 1804, aujourd’hui on n’aurait pas idée de prendre l’Ailante pour commémorer un avènement et honorer quelqu’un.
D’abord est-ce un arbre ou une mauvaise herbe ? Le vernis du Japon ou un usurpateur ?
Malgré des noms comme « Arbre du ciel » ou « Monte aux cieux » il faut avouer que l’ailante a assez mauvaise presse. Il est décrié comme envahissant et destructeur de la végétation naturelle, sans utilité, malodorant, toxique et disgracieux. Par ailleurs, doté d’une croissance extrêmement rapide, sa dure de vie ne serait que de quarante à cinquante ans tout au plus.
L’arbre qui se trouve dans le jardin de l’ancienne maison Pons, a-t-il été planté par un résistant de l’Empire, renouvelé en cachette (nuitamment ?) par des gens malveillants, est-il la cause du dépeuplement des garrigues et plus particulièrement de Saint-Guilhem ? En fait, non Nous allons traiter rapidement l’histoire de l’introduction de l’arbre au 18e siècle, son appréciation au 19e et de l’évaluation faite pendant les dernières décennies.
L'Orient et le 18e siècle
Pour l’Européen de cette époque l’Orient était vraiment lointain et mystérieux, mais au contraire des forets équatoriales ou d’Amérique du Nord, il n’était pas peuplé par ce qu’on pouvait appeler des « Sauvages » mais par des hommes civilises producteurs de biens (exportables) d’une grande qualité. En ce qui concerne la Chine et notre arbre nous pouvons évoquer la soie, la laque, les vertus médicinales et horticoles. On savait bien, que la laque était obtenue de la sève d’un arbre dont circulaient aussi des vagues descriptions. Mais l’« arbre à laque » n’était pas bien connu des botanistes Européens. Dans la première édition du « Species plantarum » Linné (1753) mélange sous le nom « Rhus vernix » des références à un arbre nord-américain et celles concernant l’arbre à laque asiatique. Les deux plantes sont en réalité bien distinctes et comme la diagnose de Linné correspond à la plante américaine, le nom doit lui être appliqué malgré l’épithète « vernix ». Le vrai « arbre à laque » ne sera décrit comme « Rhus verniciflua » par Stokes qu’en 1812 ! Il n’était donc pas encore nommé en 1804. Quel était donc le « vernis du Japon » planté à Saint-Guilhem ?
Voici son histoire: Dès la première moitié du 18e siècle un missionnaire d’origine française, le père d’Incarville était installé en Chine et intervenait très officiellement dans les échanges entre l’Europe et l’Empire Céleste. En ce qui concernait l’histoire naturelle il correspondait avec différents scientifiques et amateurs en Europe et en particulier avec Peter Collinson, riche Anglais, membre de la Société Royale et propriétaire d’un jardin. Collinson introduisit dans son jardin de nombreuses plantes exotiques et quand d’Incarville lui fit parvenir en 1751 des graines de notre arbre elles y furent semées avec succès. L’arbre s’y développa, fut maltiplié et distribué par Collinson. Et c’est ainsi que Philippe Miller donna en 1768 sa description scientifique dans la 8e édition du « Gardeners Dictionnary » et le nom de « Taxicodendron altissima ». Nous constatons que seulement 17 ans après le semis l’épithète « altissima » est attribué à cet arbre de croissance rapide et semble indiquer une appréciation horticole positive.
Mais le nom de genre « Toxicodendron » l’est moins : serait-il à l’origine de sa réputation de plante toxique ?, réputation injustifiée, car notre arbre n’appartient pas à ce genre de la Famille des Anacardiaceae. En tout cas à partir de sa première introduction à Londres l’arbre était assez rapidement distribué à d’autres jardins européens (en 1784 même en Amérique du Nord). En 1783 un botaniste allemand, Ehrhardt, le reclasse dans le genre Rhus (Anacardiacecae), mais l’affuble de l’épithète « cacodendron » arbre qui pue !
Visiblement les botanistes ne sont pas tendres avec cette plante, pourtant elle a beaucoup de succès auprès des jardiniers. Les deux réactions s’expliquent par la confusion faite entre notre arbre et le vrai fournisseur du vernis : les jardiniers pensent se procurer l’arbre à vernis et sont heureux de constater qu’il se cultive sans problèmes ; les botanistes décrivent les échantillons d’herbier qu’ils ont obtenus d’un jardin mais y ajoutent ce qu’ils ont lu sur l’arbre à vernis. Ainsi il est vrai que les paysans asiatiques qui récoltent la sève doivent essayer de se protéger les mains et le nez de la sève toxique et des vapeurs corrosives. En réalité l’arbre à laque est l’arbre qui tue ! Et à cette époque les botanistes européens ne le connaissent toujours pas…
L'Ailante en France
On ne connaît pas la date d’introduction de cette espèce en France, même si on semble d’accord pour une origine parmi les graines reçues par Collinson. Comme ailleurs on le prenait pour l’arbre à laque du genre Rhus ou Taxicodendron. R.L. Desfontaines dira de lui en 1786 seulement: « nous le possédons depuis longtemps dans nos jardins ». Son Mémoire sur un nouveau genre d’arbre Ailanthus glandulosa. L’ailanthe gladuleux, paru dans les Mémoires de l’Académie Royal des Sciences 1786, n’a été publié qu’en 1788. Il y éclaircit enfin les vrais relations de parenté de cette plante introduite de Chine mais connue comme étant le « vernis du Japon ». La plante appartient en réalité à une toute autre famille, celle des Simaroubaceae, et à aucun des genres connus à l’époque. Desfontaines décrit donc ce nouveau genre auquel il donne le nom « Ailanthus », ce qui ajoute un autre mystère : il fait dériver ce nom d’une appellation indigène « ailanto » ou « arbor coeli » cité dans un écrit prélinnéen (Herbarium amboinense) de Rumphius, qui traite des plantes des Moluques (Indonésie. Il y ajoute l’épithète « glandulosa » justifié par la présence de glandes sous les folioles et par l’ignorance de la règle d’antériorité à son époque.
En effet, aujourd’hui cette plante doit porter comme nom spécifique la combinaison du nom de genre correct avec l’épithète spécifique le plus ancien, autrement dit « Ailanthus altissima (Mill) Swingle ».
Mais restons un peu sur le texte de Desfontaines. S’il précise dès l’introduction que l’Ailanthe a été pris à tort pour le « vernis du Japon » il lui trouve de nombreuses qualités : la beauté de son port, de son feuillage et l’intérêt scientifique. Mais d’un point de vue horticole et pratique il précise que la tige est droite et s’élève de quarante à cinquante pieds (= environ 15 m), les jeunes pousses sont couverts d’un velouté fin et très doux au toucher (donc bien différents des sumacs américains urticants et dangereux à toucher). S’il doit admettre que la « fleur exhale une odeur désagréable », il rajoute tout de suite, qu’on peut l’employer à l’ornement des parcs & jardins et énumère les qualités du bois qu’il croit « excellent pour les ouvrages de tour, de menuiserie & de marqueterie ». On peut se demander d’où il tire les renseignements sur le bois : à cette époque les Ailanthes européens les plus anciens à Londres ont 35 ans et on voit mal leur exploitation pour le bois.
Si en fait, on sait maintenant qu’il s’agit d’un autre arbre mais cela ne semble pas avoir ravi les horticulteurs : ainsi en 1804 on vend bien au notaire de Saint-Guilhem un plant comme étant « l’Elante ou vernis du Japon ». On a beau dire, « Ailanthe », « Elante » ou même « Aylante » cela attire moins le client que « vernis du Japon ».
Il se pose la question de l’arrivée de cette espèce dans la région. Malheureusement les publications des botanistes montpelliérains ne nous renseignent pas. Gouan, en 1762, cite bien comme cultivé dans la serre froide du jardin des plantes de Montpellier un « Rhus toxicodendron » mais c’est une espèce avec des feuilles à trois folioles d’Amérique du Nord. Dans ses écrits ultérieurs, il ne mentionne rien d’autre et ce sont seulement Broussonet (1804) et Candolle (1813) qui citent l’espèce comme présente au jardin sans autres commentaires. En résumé on peut dire qu’à la fin du siècle l’arbre a une réputation horticole et on ne veut pas savoir qu’il n’est pas le fournisseur de la laque.
L'arbre au 19e siècle
Le nom « arbre du couronnement » ne se répandit guère mais l’arbre continua à soulever la curiosité des horticulteurs et des scientifiques. Il fut planté dans parcs et jardins : sa croissance rapide le rendant idéal pour la restauration des parcs après le rétablissement de la royauté. Il continua aussi à exciter la curiosité des scientifiques : ainsi AR. Delile (directeur du jardin des plantes de Montpellier) en exécuta lui-même des croquis botaniques encore conservés dans nos herbiers. Il fit également peindre par T. Node-Véran une belle planche en couleurs en 1846.
On dut bien admettre qu’on ne pouvait pas tirer de la laque de cet arbre. Mais on chercha vraiment s’il n’avait pas d’autres utilités et on en trouva même une qui paraissait intéressante. Il était la nourriture d’une espèce de Bombyx, différente du « vers à soie », largement élevé en France. Des essais furent entrepris et les résultats expérimentaux étaient plutôt encourageants sans être conduits à grande échelle. Cela changea quand se déclara la « maladie du vers à soie » : le Bombyx de l’Ailante semblait la solution. En 1861 deux mille propriétaires l’élevaient sur des plantations de 400 000 arbres et les pépinières tournaient à plein régime…
Ce ne fut cependant qu’un faux départ : l’utilisation des cocons de cette autre espèce de Bombyx était moins satisfaisante pour l’industrie et après le rétablissement du vers à soie (grâce à Pasteur), on n’avait plus besoin de l’Ailante. Les jeunes plants dans les pépinières ne pouvant pas être absorbes par les jardins des particuliers, il fallait trouver d’autres débouchés pour l’arbre.
S’il ne semblait pas convaincre les forestiers, on lui trouva des qualités de fixateur de talus et de berges. Les chemins de fers ainsi que canaux et routes avaient tous besoin de plantations et cette espèce fut ainsi introduite à de nombreux endroits sans toutefois réussir partout.
Le 20e siècle : d'une plante marginale
à une espèce envahissante
Pendant la majeure partie du 20e siècle son utilisation va continuer comme plante exotique de jardin et comme fixateur de talus. Si les apiculteurs constatent que son miel initialement peu agréable se bonifie avec le temps, l’utilisation du bois (pourtant qualifié d’« excellent » par Desfontaines) ne s’est pas du tout développée. Par contre l’appellation « vernis du Japon » ou plus rarement « faux vernis du Japon » lui est restée.
On peut également mentionner le problème olfactif : la mauvaise odeur, qui semble surtout gênante au moment de la floraison (pieds mâles ou seulement certains clones). Cependant cela n’empêche pas une large utilisation horticole et ornementale surtout en Europe tempérée.
Par contre pendant ces dernières années est apparue la phobie des plantes envahissantes et notre espèce se voit ainsi qualifiée après plus de deux siècles de bons et loyaux services comme curiosité exotique. Sur ce sujet passionnément débattu on peut retenir quelques faits : l’ailante peut s’installer dans des terrains perturbés et négligés, même pollués. Si alors on veut l’éliminer en le coupant on constate l’apparition de rejets vigoureux et plus nombreux que les pieds coupés. Par contre les pieds non coupés disparaissent à plus ou moins long terne si la végétation indigène peut coloniser ce milieu (non trop pollué). De même les apparitions dans une végétation naturelle fermée sont rares et relativement fugaces (en tenant compte qu’il s’agit d’une plante ligneuse et non d’une herbe annuelle). On peut encore noter qu’il est qualifié d’« envahissant » dans le midi de la France et aux États-Unis (qualification cependant contestée) mais non en Australie où il est également largement naturalisé.
Conclusion
Plus de deux cent cinquante ans après son introduction en Europe cette espèce est toujours entourée de confusions, préjugés et il faut avouer que de nombreuses questions restent en suspens.
Pour en revenir à l’« arbre de couronnement », est-ce bien le même pied qu’on voit aujourd’hui à Saint-Guilhem, un rejet ou un remplaçant ? Sauf (ou sans) preuve du contraire il me semble que c’est bien le même pied qui s’est maintenu dans ce jardin. L’individu n’est plus dans un très bon état et un arbre de deux cent ans est rarement aussi bien documenté.
Nous avons une date précise de sa plantation et à vrai dire peu d’arguments pour un remplacement qui se fait plus généralement pour des arbres plus en valeur sur une place publique, un bâtiment officiel, liés à une légende ou un fait historique « politiquement correct ». Donc un remplacement aurait pu s’imaginer sous Napoléon III et dans ce cas on s’attendrait à une documentation du fait.
Bibliographie
Broussonet, A. 1805. – Elenchus plantarum horti botanici monspeliensis. Ricard, Montpellier, 64 p.
De Candolle, A.P., 1813. – Catalogus plantaruin horti botanici monspeliensis. Koenig, Paris, 155 p.
Desfontaines, R.L., 1788. – Mémoire sur un nouveau genre d’arbre Ailanthus glandulosa, l’ailanthe glanduleux. Mémoires de l’Académie Royale des Sciences, Paris, 1786 p. 265-271.
Ehrhardt, J.F., 1783. – Hannoversches Magazin, XXI, p. 227.
Gouan A., 1762. – Hortus Regius Monspeliensis. Frères de Tournes, Lyon, 548 p.
Linné, C., 1753. – Species plantarumn. Salvii, Stockhlom, 1232 p.
Miller, P., 1768. – The gardener’s dictionary. 8e édition, Miller, London, 1338 p.
Rumphius, G., 1741-1750. – Herbarium amboinense. Changuion, Amsterdam, 6 volumes (cité d’après RL. Desfontaines, 1788).
Stokes, L, 1812. – A Botanical Materia Medica. Johnson, London, Vol. II, 567 p.
Documents électroniques Gauvrit, C. et al. 2003 : « Le vernis du Japon », Synthèse de forum T.
2. La plantation du vernis du Japon le 2 décembre 1804
(Jean-Claude RICHARD)
La cérémonie du 2 décembre 1804 1 à Saint-Guilhem-le-Désert nous est connue parce qu’elle a été conservée par une relation écrite, rédigée par l’initiateur, J.P.A. Pons, dans son registre de notaire en cours 2 et elle n’a pas laissé d’autre trace sinon le vernis du Japon, toujours présent en bordure du square Jean Moulin et qui, depuis, a donné de nombreux rejetons 3.
La maison 4 de J.P.A. Pons lui venait de son beau-père, J.-P. Poujol, le dernier des notaires de ce nom, depuis le 17e siècle, à Saint-Guilhem-le-Désert. Par son premier mariage, en 1784, avec Catherine Poujol (1757-1792) J.P.A. Pons 5, originaire de Campagnan (Hérault), était entré dans une des vieilles familles locales où fonction et biens mettaient ses membres en position de notables il deviendra propriétaire de la maison familiale après le décès de J.-P. Poujol en 1796 – alors que son épouse est décédée depuis 1792. Ce n’est qu’en 1810, deux ans avant sa mort (30 mars 1812), qu’il épousera Marie-Françoise Rouvairolis (1773-1821), fille d’un premier mariage de l’un de ses beaux-frères François-Joseph. Cette dernière avait pour sœur Jeanne qui épousera un Joseph Capion de Montarnaud dont la famille possède, depuis la Révolution jusqu’à aujourd’hui, l’Ermitage Notre Dame de Belle Grâce du Lieu Plaisant 6.
Verbal de plantation d’un
arbre dans l’enclos de Me. Pons
notaire à St Guilhem, en Mémoire du
sacre et du couronnement de S.M.
l’empereur Napoléon.
[129] L’an premier de l’Empire français et le onzieme frimaire an treize (= dimanche second decembre mil huit cens quatre) à une heure après midi dans la Commune de Saint guilhen le desert Canton d’aniane arrondissement de Montpellier departement de lhérault, nous Jean-pierre-antoine Pons notaire public à la residence de la présente Commune, Instruit que c’est aujourd’hui que le sacre, le Couronnement et la prestation de serment de sa Majesté l’Empereur Napoléon doivent avoir lieu, voulant donner à ce pere du peuple français des preuves de notre amour et de notre veneration pour son auguste personne
[130] et transmettre a la postérité, le sentiment de joye que cet evenement nous inspire, avons dans cette intention planté au Centre de notre petit enclos situé à l’occident de notre Maison l’arbre à plus haute tige qu’il nous a été possible de nous procurer lequel arbre appellé jusqu’ici l’Elante ou vernis du Japon portera désormais, dans le dersert de Saint guilhen, le nom d’arbre du couronnement de Napoléon et afin que ce soit chose stable nous avons dressé de la plantation d’arbre en question le présent procès-verbal qui demeurera consigné dans nos registres et a été signé aux cris de vive l’Empereur par nous, par Messieurs pierre-vincent Clavel prêtre desservant la paroisse succursale de Saint guilhen, Jean-Joseph Carné Maire, françois Villaret adjoint, Joseph Martin secretaire, antoine Charles
[131] Villaret greffier du Juge de paix du canton d’aniane, Jacques Laffon receveur particulier des contributions directes des communes de Saint guillen et puechahon et autres Citoyens assistants qui ont seu le faire.
PONS Nore. de Saint Guilhen, Clavel ptre., CARRIE maire, F. Villaret adjt., LAFFON percept., VILLARET grefr. de la justice de paix du canton d’Aniane, LEQUES, ANDRE, JUSTIN SALLES, DELEUZE, COMBES FILS, RANQUTE, DEJEAN, BOISSIERE, ANDRE DELORT, DELEUZE pere, BOUDOU, MARTE Sre Greffr.,
[132] ANDRE, ALBE fils, ALBE, CARLES, RANQUIE, ROUSSEL, TEULON, POUJOL, CASTAN, BASTIDE, DELORT, HENRY, ROUSSEL, SEGALA, ARBOUX, FONZES, SALLES, TEULON, ALBE, CARRIZE, MAGNIE, SEGALA, CHARLES SALLES, ALBE, CARRIE, JAUDON, COMBES, MAGNIE, RIGAL, ROUSSEL, ANDRE, THEULLE, POUJOL, ROUVAIROLLIS, PONS nore.
Dans cette cérémonie… officiellement privée, les « autorités locales » sont présentes : on reconnaît le Maire Jean- Joseph Carné, avec son adjoint, F. Villaret, le percepteur Laffon (ancien Maire), le greffier de la justice de Paix Villaret, le curé de l’unique paroisse Clavel (après suppression des deux anciennes et unification avec l’ancienne abbatiale comme seule église), les autorités de la Confrérie des Pénitents Blancs : le prieur J.-P. Bastide et le sous prieur Jacques Segala et de nombreux simples confrères (le notaire J.P.A. Pons avait été même secrétaire de la Confrérie depuis 1790, 1800-1801, 1801-1802, prieur pour 1802-1803, secrétaire pour 1803-1804, trésorier 1804-1805). C’est le 15 mai 1804 et le 7 février 1805 que J.L.S. Rollet évêque de Montpellier (1802-1806) a donné ses règlements aux Confréries et Congrégations et donc à celle de Saint-Guilhem-le-Désert, refondée à l’initiative des Bénédictins Mauristes en 1681, et qui disposait d’une chapelle privée, avant d’être invitée, après la vente de cette dernière comme bien national, a s’établir dans l’église paroissiale sous l’autorité et la dépendance du Curé.
On remarque cependant quelques noms absents (Gay, Claris, Bougette, Crespi) ; le défaut de la plupart dies prénoms de la liste ne permet pas en toute certitude, d’identifier 7, précisément les participants et de pouvoir donc en tirer des conclusions « politiques ». On peut conclure cependant que nous avons bien là un bon nombre des personnalités qui dans le domaine civil et religieux tiennent le haut du pavé. Pan exemple, le Conseil de Fabrique, présidé pan le Curé Clavel, comprend six marguilliers : Charles Ségala, J.-P. Bastide, Jean André dit Rousseau, Louis Teullon, Pierre Déjean, Jean Magné ; tous ces noms figurent bien ici et il s’agit bien probablement des six marguilliers. Il convient de relativiser car ces 54 hommes ne sauraient représenter toute la population qui s’élève à 769 habitants recensés en 1802/1803 (elle progressera jusqu’à 962 en 1806 et 1063 en 1809 avant de redescendre inexorablement jusqu’aux 243 de 2003).
Cette population est regroupée sur le village (les huit hameaux n’atteignent pas au total cent habitants) et se partage de façon à peu près égale entre femmes et hommes et garçons et filles mineurs (avec un avantage d’un tiers pour celles-ci). On sait par ailleurs que de 1791 à 1797 les concitoyens actifs, hommes uniquement, varieront entre 196 à 235 individus.
Il faut remarquer aussi qu’après les difficultés qui ont localement marqué les questions religieuses : suppression de l’abbaye bénédictine mauriste et des confréries (la loi du 18 août 1792 avait supprimé les « familiarités, les confréries, les pénitents de toute couleur »). Constitution civile du Clergé (1790), maintien ou disparition des anciennes paroisses, prêtres réfractaires et prêtres constitutionnels, vente des biens nationaux, etc., le Concordat de 1801/1802 va apporter la pacification religieuse entraînant la pacification civile.
Si bien que l’acceptation du nouveau régime reste marqué par l’ambiguïté : le 18 Brumaire (9 novembre 1799) et sa suite était-ce la République – et les acquis de la Révolution – confortés et assurés ?, était-ce le retour plus ou moins proche du Roi ? Le couronnement lui-même n’était pas celui d’un Roi mais d’un Empereur régnant sur des espaces qui allaient bien au-delà de la France capétienne ou bourbonienne.
En un mot la cérémonie pouvait réunir bien des différences mais les problèmes, en 1804, n’étaient pas tous réglés et les passions certainement pas calmées. C’est ce qui explique que la plantation se fait dans un lieu privé et clos.
On n’avait en effet pas oublié que les peupliers, arbres de la Liberté, qui sont plantés durant la Révolution en des endroits publics sont souvent l’objet d’attaques.
A Saint-Guilhem-le-Désert, après la loi du 10 février 1798 on plante, sur la place, un arbre de la Liberté le 10 mars et, au matin du 8 juin, on le découvre abattu. Dans la nuit du 4 au 5 février 1799, l’arbre de la Liberté est coupé pour la troisième fois et une nouvelle plantation doit avoir lieu ! Jusqu’au 20e siècle, l’arbre de la Liberté de la Place sera souvent au centre des luttes politiques qui opposeront, après 1848, les républicains, les monarchistes et les partisans de Napoléon III, si bien que, après plusieurs péripéties, l’Ordre républicain, manifesté par une statue de la République érigée au dessus de la Fontaine de la Place, s’établira seulement quelques années avant la première guerre mondiale. Le 20 janvier 1855, fut planté, sur la même Place, à quelques mètres du peuplier de la Liberté, un platane : il s’agissait alors simplement d’agrémenter un lieu public.
La plantation du vernis du Japon ouvre en quelque sorte l’ère napoléonienne qui, le temps passant, n’entraînera plus autant d’hommes : la Restauration survenue, les luttes vont reprendre entre les partisans des Orléans et ceux des Bourbons jusqu’à l’arrivée, après 1848, des premiers républicains.
Durant l’Empire, il n’y a pas d’autres évènements aussi marquants que le vernis du Japon. Les autorités civiles et religieuses, suivant l’autorité préfectorale, assurent les célébrations officielles, comme par exemple le 31 mars 1811 :
Ce jourdhuy trente un mars dix huit cent onze a midi nous Maire [DUPIN] de la Commune de Saint-Guillem-le-Désert en exécution de la Lettre de Mr l’auditeur au Conseil d’Etat, sous-préfet de l’arrondissement de Montpellier en date du 24 du courant et que nous avons reçu hier au soir par laquelle il nous invite à faire connaître à nos administrés l’heureuse nouvelle de l’accouchement de Sa Majesté l’impératrice des français et de la naissance du Roi de Rome, nous y avons procédé comme suit :
Nous Maire susdit accompagné de notre adjoint ARBOUX] précédé et environné dun detachemnent de la garde nationale sedentaire de cette commune et tambour battant nous somme transporté sur la place publique, lieu le plus distingué de la Commune ou étant arrivé après avoir fait faire silence avons lu a haute voix la susdite lettre de Mr le sous-préfet et annoncé la naissance du Roi de Rome.
Cette publication finie, il a été fait une décharge de mousqueterie aux cris prolongés de Vive l’Empereur, Vive l’impératrice, Vive le Roi de Rome ; et à l’instant d’après les ordres donné par Mr le desservant la présente succursale [CLAVEL] les cloches de la paroisse ont été mises en mouvement et n’ont discontinué que lorsque le cortège a été rendu à la Commune, la meme publication ayant été faite dans plusieurs autres endroits les plus apparants, nous nous sommes retirés et avons de suite dressé le present procès verbal que nous avons signé avec notre adjoint. DUPIN Maire, ARBOUX adjoint ». 8
Le 1er décembre 1811 en l’Eglise a lieu un Te deum au cours duquel les Pénitents provoquent un scandale en imposant leur présence dans le chœur :
« Ce jourdhuy dimanche premier decembre dix huit cent onze, nous maire de la Commune de Saint-Guilhem-le-desert, arrondissement de Montpellier, département de l’Hérault, ayant été invité par M le desservant [CLAVIEL] la presente succursale à assister au Te deum qui devait se chanter aujourd’hui dans l’église de cette Commune en mémoire du Couronnement de Sa Majesté l’empereur et Roi, nous sommes rendu à la dite Eglise pour assister et a vespres et au Te deum… DUPIN Maire, CLAVEL Prêtre desservant » 9.
Ainsi dans cette petite « république » rurale de Saint-Guilhem-le-Désert parvenait l’écho des grands évènements nationaux auxquels, avec leurs pauvres moyens, les habitants pouvaient s’associer en leur donnant une couleur locale qui garde, aujourd’hui encore, toute sa saveur.
Notes
1. Il n’est pas question de donner ici une bibliographie sur cet évènement et nous signalerons seulement les deux derniers ouvrages publiés : J. Tulard, Le sacre de l’empereur Napoléon, histoire et légende, Paris, 2.004 ; Ph. Lamarque, Le sacre de S.M. l’empereur Napoléon dans l’église métropolitaine de Paris le XI frimaire an XIII, dimanche 2 décembre 1804, Sommières, 2004 ; ainsi que le Catalogue de S. Laveissière, Le sacre de Napoléon peint par David, Paris, 2004, exposition au Musée du Louvre, 21 octobre 2004-17 janvier 2005. On n’oubliera pas les nombreuses expositions dans les Régions (Vendée, Corse…) et les ventes publiques qui ont offert, tout au long de l’année, des documents en relation avec 1804 et le premier Empire en général. Parmi les publications peu commues, nous citerons l’édition, à Montpellier, en 1808, de Ode en idiome languedocien a Sa Majesté Napoléon-le-Grand, empereur des Français et roi d’Italie, 20 p., par A. A. TOUCHY [1752-1814], plus connu comme ornithologue, géologue, ou minéralogiste.
2. Archives Départementales de l’Hérault, Notaire Poujol-Pons, II F4/395, p. 129-132.
3. Ce vernis du Japon a été identifié par le regretté Chr. Raynaud, maître assistant à l’Université de Montpellier 2, le 5 août 1993. Il avait été malencontreusement étêté, récemment, et son tronc a 3m de circonférence. Un second exemplaire (1m 40 de circonférence), rejeton du premier, se trouve à quelque distance. La découverte a été signalée par nos soins dans le quotidien Midi-Libre du 15 août 1993.
4. Cet immeuble, un des plus vastes de la Commune, est le résultat de l’union de deux maisons, autour d’un pigeonnier, traversées en souterrain par le ruisseau du Verdus (qui n’a pas manqué, au cours des siècles, de les mettre à mal). Il a longtemps appartenu à la famille Gailhac, seigneurs de Clamouse : J.-CI. Richard et P. David, Les Moulins et la seigneurie de Clamouse, Clamouse, cinquante ans de recherches, Saint-Jean-de-For, 1997, p. 21-27. En 1765, Antoine Gailhac avait cédé à J.-P. Poujol deux maisons et trois terres qu’il possédait : il meurt, célibataire, en 1767.
5. J .P.A. Pons (1763-1812) de son premier mariage avec Catherine Poujol (1757-1792), le 23 Novembre 1784 a eu quatre enfants. 1) M. J. Catherine Magdelaine (1786-1786) ; 2) Catherine Françoise Magdelaine (1787- ) ; 3) Jean Pierre Guilhem (1789-1789) ; 4) Eustachie Marie Magdelaine (1790-179 1), dont une seul, la seconde survivra. Dans son testament (10 fructidor an 13), ouvert le 25 avril 1812, J.P.A. Pons désigne pour celle qu’il appelle : Marie Françoise Appolinaire Christine, son frère Pierre Siméon Pons comme tuteur. De son second mariage (26 mars 1810) avec la fille du premier mariage de son beau-frère François-Joseph Rouveyrolis, Marie-Françoise Rouveyrolis (1733-1821), il aura un fils, Victorien, né le 27 mars 1810 à La Boissière (qui y décèdera le 9 janvier 1839). Nous remercions J. Capion et Chr. Pioch des renseignements qu’ils nous ont donnés sur cette généalogie.
6. L. Cassan, Mélanges d’histoire locale, IIe fascicule, Notre Dame de Lieu-Plaisant, ermitage de Saint-Guilhem-le-Désert, Montpellier, 1902. Nous remercions M. J. Capion qui a bien voulu nous communiquer tous les renseignements et documents dont il dispose sur cet ermitage.
7. Comme l’acte donne les signatures autographes, il ne serait pas impossible, par comparaison avec trois autres séries d’actes (délibérations municipales, registre de la Confrérie des Pénitents, registres des notaires…) de parvenir à une identification individuelle définitive. Cette recherche reste à faire.
8. Archives Communales de Saint-Guilhem-le-Désert, 1D3, 31 mars 1811. DUP1 (Maire nommé de 1810 à 1813), ARBOUX et CLAVEL étaient présents auprès de J.P.A. Pons le 2 décembre 1804.
9. Archives Communales de Saint-Guilhem-le-Désert, 1D3, 1er décembre 1811.
3. L'ailante et l'empereur (Maurice AGULHON)
Je n’imaginais pas qu’on puisse être à ce point intéressé comme nous venons de l’être par l’esquisse de l’histoire d’une seule espèce d’arbre. Pourtant les espèces végétales aussi ont une histoire leur évolution naturelle, leurs migrations par l’action des hommes, leurs utilisations dans l’agriculture comme dans la décoration urbaine ou rurale, avec ce qu’il y entre parfois d’effets de mode, voire de polémiques. Les habitants de Saint-Guilhem-le-Désert et peut-être même du département ont de la chance d’avoir entendu cet exposé ou de le lire.
Or, parmi les emplois de l’ailante, vulgairement appelé « vernis nu Japon », figurait en l’occurrence l’emploi décoratif symbolique.
L’ailante du square Jean Moulin à Saint-Guilhem-le-Désert a été planté, en cérémonie, le 2 décembre 1804, le jour même où à Paris, à Notre Dame, l’Empereur Napoléon était sacré en présence du Pape Pie VII. La coïncidence n’était pas fortuite, elle avait été choisie pour marquer la solidarité approbative de votre commune avec Napoléon par un acte laissant trace durable. On apprend donc ici, ce que l’on ignorait peut-être avant la visite, que les signes commémoratifs datés, les objets de mémoire pourrait-on dire 1, peuvent être des arbres, et pas seulement des statues ou d’autres monuments de pierre ou de bronze, et pas seulement des plaques à inscription. Pourquoi pas ? Certaines époques ont connu de tels engouements pour les « arbres de la liberté ».
Permettez à l’historien que je suis, et que vous avez invité pour vous parler de Mémoire, d’exprimer l’idée que l’on serait bien heureux le jour où un savant spécialiste de l’esprit commémoratif, ou du fait commémoratif pourrait nous dire, combien il y eut sur notre territoire national d’arbres employés à cette fonction ? Et combien de plaques apposées sur façades ? Et combien de monuments en dur ? Et comment ces catégories d’objets se répartissent selon les époques et les régimes politiques, et aussi – d’un autre point de vue – selon les climats et les régions ? Mais on risque d’attendre longtemps, tant la quête de renseignements sera difficile dans une nation comme la France divisée entre près de 40.000 communes Nos vieilles et belles cités ont toutes leur patrimoine étudié depuis longtemps, mais les 30.000 petits villages ? Quelle institution publique, politique ou universitaire, sera capable de recruter des équipes assez ramifiées pour sillonner la totalité de la France profonde ?
Mais ce n’est pas mon affaire, ou cela ne l’est plus…
Vous m’avez invité ici non pas pour parler de l’ailante ou de la place de la mairie mais pour parler de l’autre héros du jour, l’objet commémoré, l’Empereur.
J’y arrive,
Bien entendu je n’ai rien à vous apprendre sur Napoléon Bonaparte, devenu l’Empereur Napoléon Ier. Né à Ajaccio le 15 août 1769, mort dans l’île (anglaise) de Sainte Hélène le 5 mai 1821, je ne crois pas qu’il y ait d’autre personnage de l’histoire de France dont il soit à peu près normal ou usuel d’avoir en tête lieux et dates exacts de naissance et de mort.
Sa présence dans les manuels d’histoire est large, sa présence dans la littérature classique est célèbre, de Victor Hugo à Edmond Rostand, et la littérature historique qui le concerne est continue et surabondante ; elle vient même de faire un bond en avant avec l’automne de 2004 2.
Il y a là une ampleur, et même une hégémonie, paradoxale, si l’on veut bien se souvenir que la France est officiellement républicaine depuis le 4 septembre 1870, et que cette république (la Troisième, la plus longue et durable… en même temps que la plus rigoureuse sur les principes) s’est expressément définie contre le bonapartisme 3. Contre le bonapartisme de Napoléon III, il est vrai, l’homme du coup d’État du 2 décembre 1851, mais celui-ci devait bien son pouvoir à la notoriété et à l’héritage moral de Napoléon Ier, son oncle. La France est officiellement républicaine, mais on peut dire, aussi catégoriquement que Napoléon Ier est officiellement non ou antirépublicain fauteur du Coup d’État modèle, du 18 Brumaire An VIII, réformateur de l’institution monarchique, créateur d’un régime de pouvoir personnel antilibéral, antiparlementaire, hyper-centralisateur, et policier. Pour ne pas parler de la guerre, dont je dirai un mot plus loin.
Je n’ai rappelé ces vérités évidentes que pour aboutir à une troisième, qui en découle : la littérature sur Napoléon se place avant tout sous le signe de la discussion, pour ne pas dire du combat ou de la bagarre. Le public d’aujourd’hui se souvient peut-être encore – après tout il n’y a que quinze ou vingt ans de cela… – que le Bicentenaire de la Révolution a donné lieu à deux séries de controverses passionnées, l’une sur la Terreur, qui ne nous concerne pas aujourd’hui (qui est coupable de la Terreur ?), l’autre sur Napoléon (l’Empire a-t-il prolongé et sauvé l’heureux acquis de la Révolution, ou l’a-t-il dévoyé ?). Si l’on admet, comme la plupart de nos concitoyens aujourd’hui, que la Révolution fut le Bien (la révolution initiale, l’abolition des privilèges, le principe de 1789, Liberté, Égalité, Fraternité), Napoléon sera du côté du Bien pourvu que l’on montre qu’il a sauvé et consolidé, cette Révolution qui paraissait en péril au temps du Directoire. Il sera du côté du Mal s’il en a aboli ou défiguré les acquis 4.
Je ne ferai pas l’injure de rappeler aux citoyens ici présents le détail de ces argumentations et le nom des principaux avocats, ce sont des classiques de notre instruction historique. Je me contenterai de dire, sans excès d’audace ni de paradoxe, que je tiens pour juste la conclusion du maître Georges Lefebvre 5 pour qui Napoléon relevait de la catégorie, classique en son temps, du « despotisme éclairé » (Frédéric II de Prusse, Joseph II Empereur, etc.). Éclairé, autant dire Homme des lumières, adepte donc de ce que la Révolution a fait de mieux (abolition des privilèges, égalité en droit, tout ce qui facilite et rend efficace l’organisation de la vie commune, plus le sage Concordat, compromis de pouvoir avec l’Église catholique, mais qui lui imposait aussi l’égalité de droit avec les autres religions, etc.). Éclairé donc moderne.
Mais « despote » comment le nier ?
Ce despotisme cependant aurait-il été un temps nécessaire pour sauver la Révolution ? On peut en douter. Croit-on vraiment que les Tyrans (les Rois en langage républicain), ayant – par hypothèse – battu les armées du Directoire après 1800, auraient sillonne la France pour rétablir dans tous les coins les privilèges des seigneurs et les droits des anciens parlements provinciaux ?
Peu probable vraiment.
Et quant à la guerre, en admettant même qu’il ait fallu un militaire de génie pour gagner la guerre vers 1800-1804, était-il nécessaire que « sa » guerre contre l’Europe conduise ensuite aux aventures impossibles de Madrid et de Moscou ?
L’histoire impartiale (il nous le semble du moins) est plutôt sévère pour l’Empereur.
L’important est que son bilan mitigé de gratitude et de blâme n’empêche pas le culte.
Nul ne l’a dit plus fortement que Charles de Gaulle, qui était à l’occasion bon professeur d’histoire et qui avait, avec les grands hommes, une compréhensive affinité… À la fin du chapitre « Napoléon » de La France et son armée 6 un premier point sur les mérites, les talents, les exploits est suivi d’un second sur les défauts. En présence d’une aussi prodigieuse carrière, le jugement demeure entre le blâme et l’admiration.« Inutile de résumer la liste des éloges, chacun en a la mémoire. Mais le blâme est sévère, encore plus qu’attendu Napoléon a laisse la France écrasée, envahie, vidée de sang et de courage, plus petite qu’il ne l’avait prise… exposée à la méfiance de l’Europe dont, après plus d’un siècle, elle porte encore le poids ». Il et cependant, troisième point, comme une synthèse après thèse et antithèse, ou comme un bilan positif, si l’on veut, la mémoire : « Faut-il compter pour rien l’incroyable prestige dont il entoura nos armées… la conscience donnée, une fois pour toutes, à la nation de ses incroyables aptitudes guerrières, le renom de puissance qu’en recueillit la patrie et dont l’écho se répercute encore ? et plus loin, revenant sur l’opposition des dégâts réels avec la gloire maintenue, Napoléon a épuisé la bonne volonté des français, fait abus de leurs sacrifices, couvert l’Europe de tombes, de cendres et de larmes ; pourtant ceux-là même qu’il fit tant souffrir, les soldats, lui furent les plus fidèles, et de nos jours encore, malgré le temps écoulé, les sentiments différents, les deuils nouveaux, des foules venues de tous les coins du monde rendent hommage à son souvenir et s’abandonnent auprès de son tombeau au frisson de la grandeur ». 7
Donc, si l’on considère Napoléon comme un modèle politique, au même titre que Richelieu, Gambetta, Clemenceau, ou tant d’autres, la balance est difficile, mais le fait est que dès le lendemain de son décès on parlait de légende napoléonienne (quelque chose de plus, donc, que l’histoire vraie). Et depuis que le vocabulaire des historiens contemporains et contemporaneïstes a osé emprunter aux études antiques la notion de mythologie 8 on l’applique à Napoléon, on croirait vraiment que la notion de mythologie (moderne) a été créée pour lui 9. Il n’est pas tout à fait seul, du reste. De ces personnages qui sont plus qu’historiques parce que plus que politiques, il m’est arrive d’essayer un recensement, une liste des moins contestables de ces êtres d’exception, j’en ai trouve modestement trois : Jeanne d’Arc, Napoléon, Charles de Gaulle (ceux dont on peut reconnaître l’exceptionnalité sans forcement en proposer le culte, parce qu’il s’agit d’autre chose que de leaders politiques 10).
Le fait est – nous ne l’inventons pas, ni ne le proposons -, qu’on n’a jamais traité de la même façon un homme, un régime, ou un épisode banal, et l’homme, ou la femme, ou le régime qui ont nourri, voire contribue à constituer la mémoire, la fierté et quasiment l’identité nationale. On le voit bien, dans les bibliographies courantes le fait que l’on n’ose plus dire du bien de la Troisième République, tant il y a de cruauté et de douleurs humaines dans les exploits qu’elle a assumés, la guerre de 1914-18, la conquête de l’Afrique, la répression de grèves, la prison pour les émules de Jean Valjean et la guillotine pour ceux de Ravachol…
À faire ainsi passer la Troisième République par la grille de nos sentiments humanitaires, pacifistes et crypto anarchistes de moralistes du XXIème siècle, on ne la supportera bientôt plus. Mais on supporte toujours Napoléon précisément parce qu’on nous l’enseigne avec une autre grille. La retraite de Russie (euphémisme) qui valait bien, en termes de souffrances humaines, l’enfer de Verdun, n’est pas jugée à la même aune. Nos concitoyens, qui n’osent plus guère glorifier Verdun tant on y a souffert, osent se souvenir de la Berezina où la souffrance fut noyée dans la gloire.
La gloire, le rêve toujours, ou le mythe…
Mais faut-il encore prolonger nos raves et nos mythes ? Surtout si l’on veut, en citoyen raisonnable, construire une Europe républicaine, c’est-à-dire humanitaire et vraiment unifiée ? Qu’en conclure sinon que l’antagonisme principal du progrès humain de nos jours s’appelle peut-être le nationalisme ?
Notre vernis du Japon, et sa plantation de 1804, étaient fort peu républicains, mais sans doute pourrait l’être la réflexion de 2004 dont ils ont donné l’occasion.
Notes
1. Pour clin d’œil aux « lieux de mémoire » popularisés par l’œuvre célèbre de Pierre Nora (Gallimard, 1985, sqq, 8 volumes).
2. Voir vos libraires familiers. Pour une vue plus systématique, voir Le Monde (Monde dossier daté du 2 décembre et Monde des livres daté du 3 décembre). Bibliographie d’ailleurs plutôt conformiste où manquent les écrits les plus neufs et les plus critiques (Natalie Petiteau, Napoléon de la mythologie à l’histoire, Seuil, 1999 et même le volume 2004 de la publication du Haut Comité des Célébrations nationales, comportant un dossier riche et pluraliste sur l’Empereur).
3. La République a jugé criminel le coup d’État du 2 décembre 1851 et appelé à la Résistance (les héraultais le savent bien, le département a été l’un des plus forts participants à ce malheureux mais idéaliste mouvement), et la Troisième a honoré les révoltés et leur descendance comme des martyrs de la Liberté et des héros nationaux (y compris avec attribution de pensions).
4. Sur le Bicentenaire, voir les ouvrages de Pascal Ory, Une Nation pour mémoire 1889, 1939, 1989, Presses de Science Po, 1992 – Steven Kaplan, Adieu 89, Fayard, 1993.
5. Volume XIV de la collection universitaire dite Peuples et civilisations ou Halphen ou Sagnac, le texte de G. Lefevbre, p. 66.
6. De Gaulle, Le France et son armée, Plon, 1938, pp. 150-155.
7. Le temps écoulé : de Waterloo à 1939, Les sentiments différents: le pays est devenu républicain, Les deuils nouveaux : ceux de 1870-71 et de 1914-1918. La phrase finale est emphatique, mais point inexacte. C’est un fait que, encore aujourd’hui, la crypte des Invalides a plus de visiteurs que le Panthéon officiellement rationaliste, libéral et républicain, donc si l’on peut dire, officiellement plus officiel.
8. Raoul Girardet, Mythes et mythologies politiques, Seuil, 1986.
9. Voir l’ouvrage de N. Petiteau cité ci-dessus, note 2.
10. M. Agolhon, De Gaulle, histoire, symbole, mythe, Plon, 2001.
