Louis Feuillade et Georges Rouquier. Filmer les vendanges en Pays de Lunel

Deux pescalunes 1 Si loin et si proches...

Ils ont tous deux été lunellois, Feuillade né à Lunel, place de la République où se situait la maison familiale, Rouquier, né à Lunel-Viel, habita souvent 300 mètres plus loin, rue Lakanal, côté rue du Tapis Vert, dans la maison de l’oncle Altier. Louis a fréquenté le petit séminaire et les Lazaristes, avant de passer son bac, Georges la communale avant le « certif ». Louis s’est lié un temps avec les Félibres par l’intermédiaire de son ami Paul-Henri Moulinier, le Félibre de Marsillargues, tandis que Georges les écoutait réciter leurs poèmes, au bord du Vidourle, non loin du pont d’Ambrussum. C’était le lieu privilégié des repas sur l’herbe de la famille Altier qui s’y rendait sur la charrette familiale tirée par une jument. Tous deux, naturellement initiés à la bouvine dans la capitale de la petite Camargue, furent davantage attirés par les corridas dont la passion se révéla à Nîmes.

Feuillade découvrit le cinéma à l’âge de 32 ans et en devint, « insolemment » par la rapidité de son ascension dans le métier, l’un des maîtres (fig. 1). Rouquier en fut d’abord un spectateur assidu et émerveillé dès l’âge de 8 ans avant d’en être humblement l’artisan à l’âge de 32 ans. Le destin, à tous deux, les amena à croiser la Première Guerre Mondiale. Louis fut fervent patriote. Sous-officier de réserve, mobilisé à 42 ans en 1915, il fut volontaire pour convoyer du matériel au front mais fut épargné par le conflit en raison d’ennuis de santé 2. C’est surtout au cinéma qu’il mit en œuvre ses convictions monarchistes, catholiques et nationalistes et fit la guerre avec ses drames patriotiques dont Vendémiaire, tourné à Lunel. Quant à Georges, il aperçut son père Albert en août 1914 tourner le coin de la rue Dessalle-Possel, où se tenaient l’épicerie et la maison familiales à Montpellier. Ce fut la dernière fois, il avait 5 ans. La guerre lui a volé son père et a pris la jeunesse de sa mère qu’il a vu beaucoup pleurer quand la sinistre lettre porteuse de la terrible nouvelle est arrivée, puis le jour de l’armistice et enfin à Chattancourt devant la tombe du présumé Rouquier Albert, caporal au 61e régiment d’infanterie. Georges ne sera jamais patriote (fig. 2).

En septembre 1918, Feuillade a intégré son équipe de techniciens et comédiens aux vendangeurs d’un domaine de Lunel. Consacré par la série des Vampires, au sommet de son art, il tourne Vendémiaire qui mêle ses convictions nationalistes à l’amour de sa terre natale. À peu de distance, le petit Georges, souvent placé chez son frère par sa mère, vendange à 9 ans, dans les vignes de l’oncle Louis Altier, car il faut bien payer la nourriture. Ces vendanges de la pauvreté et de l’enfance hanteront toute sa vie de créateur.

Louis Feuillade
Fig. 1 Louis Feuillade (Archives Gaumont).
Georges Rouquier
Fig. 2 Georges Rouquier (Les Documents Cinématographiques).

Vendémiaire de Louis Feuillade : du réalisme nostalgique de l'enfance au symbolisme idéologique

Générique de Vendémiaire

Vendémiaire, grand film français de Monsieur Louis Feuillade, en un prologue et trois parties (La Vigne, La Cuve, le Vin nouveau), présenté en deux parties de 1680 et 1350 mètres, les 17 et 24 janvier 1919.

Images de Léon Clausse et Maurice Champreux. Montage de Maurice Champreux.

Interprétation : Pierre Bertin, René Cresté, Le capitaine de Castelviel, Edouard Mathé, Sara la caraque, Marie Harald, Le père Larcher, Gaston Michel, Wilfrid, Louis Leubas, Fritz, Manuel Caméré, Le comique, Georges Biscot, Bernadou, Emile André, Marthe, Lugane, Marie, Fabiola, La chanteuse, Jeanne Rollette, Madame de Castelviel, Madame de la Croix, Zaza, Olinda Mano, Louise, Violette Jyl, André Séchan.

Synopsis de Vendémiaire

Dans les derniers jours du mois d’août 1918, Pierre Bertin, réformé temporaire, au sortir de l’hôpital, s’embarque sur le remorqueur « la France » qui assure la liaison Lyon-Beaucaire par le Rhône. Il y fait la connaissance de la famille Larcher réfugiée du nord, le père, ses deux filles, Marie célibataire et Marthe, veuve de guerre, mère du petit Étienne. Larcher a perdu deux de ses trois fils à la guerre et le troisième se bat encore. Il est sans nouvelles, depuis le début du conflit, de son aînée Louise qui habitait Maubeuge avec son gendre, lui aussi sur le front. Tous descendent dans le midi pour faire les vendanges (fig. 3).

Pendant ce temps, entre Auvergne et Languedoc deux Belges réformés qui allaient faire la vendange après avoir fait la moisson se font assassiner par deux Allemands, Wilfrid et Fritz, évadés d’un camp de prisonniers, qui usurpent leur identité. À cause de son accent germanique trop prononcé, Fritz se fera passer pour un muet.

Les cours des mas se peuplent de barriques
Fig. 3 Les cours des mas se peuplent de barriques, fûts et tonneaux
(Vendémiaire, Gaumont).

La famille Larcher, Pierre Bertin et les deux faux Belges se font embaucher par Bernadou, régisseur d’un grand domaine, propriété de Madame de Castelviel et son fils, capitaine, aveugle de guerre. Fritz subtilise le portefeuille du capitaine qu’il glisse dans le panier de Sara une vendangeuse gitane, veuve de guerre qui vit dans une carriole avec sa fille Zaza. Méfiance et soupçons ainsi détournés sur un bouc émissaire traditionnel favorisent le plan des deux Allemands qui leur permettra de passer en Espagne : dérober la paie des vendangeurs. Sara est arrêtée mais Wilfrid pour éviter de se faire confondre par un Belge réfugié saute dans une cuve et meurt asphyxié par les gaz de fermentation. Sara, qui n’a jamais perdu le soutien de Bertin, est innocentée et sa fille Zaza peut renouer ses jeux dans les vignes et dans le mas avec Étienne, le petit fils Larcher. L’étau commence à se resserrer sur le faux muet, deuxième évadé allemand.

Alors que la vendange approche de son terme et malgré les amours naissantes de sa fille Marie avec Pierre Bertin, le père Larcher tombe dans le plus grand désespoir quand il apprend de la bouche de rapatriés de Maubeuge que son autre fille a accouché d’un enfant manifestement illégitime et de surcroît conçu avec un soldat allemand. En fait, un flash-back nous révèle la vérité. L’enfanta été conçu quand elle a reçu son mari François évadé, pendant quelques jours, au nez et à la barbe des militaires allemands qui avaient réquisitionné son domicile. François, après bien des péripéties surgit dans le domaine de Castelviel et rassure lui-même le père Larcher.

Pendant la fête de fin des vendanges, Sara aide Fritz à forcer sur la dive bouteille, provoquant chez lui quelques éructations en allemand qui le démasquent. Une puissante offensive franco-américaine, titrée en une par la presse, annonce des lendemains victorieux et remplit le domaine d’une joie immense.

Les retours de Feuillade au pays natal

Vendémiaire est le dernier des films de Feuillade consacrés à la Grande Guerre. Depuis le début du conflit, il en a réalisé une quinzaine dans une production cinématographique française qui n’a pas ménagé ses efforts en contribuant, par l’imaginaire, à l’élan national contre l’ennemi. Au moment où Feuillade se lance dans le tournage de Vendémiaire, le nombre de films de la veine patriotique a baissé sensiblement. Feuillade a réalisé la plupart des siens en 1915.

Le retour à cette veine va se manifester par une double rupture : d’une part, délaissant les traitements courts qui intégraient la guerre à ses productions habituelles de vaudevilles, comédies ou drames d’une ou deux bobines 3 auxquels il accolait l’adjectif patriotique, il passe à une réalisation ambitieuse de plus de 3000 mètres ; d’autre part il inscrit son projet dans un retour à la terre natale et sa monoculture vini-viticole dans le négoce de laquelle sa famille a prospéré et lui-même a fait ses premières armes professionnelles.

Certes, Feuillade s’est déjà éloigné de Lunel, pour ses études, au Petit Séminaire de Carcassonne, chez les Lazaristes à Montpellier, et surtout pour son service militaire à Chambéry, au 4e dragons de cavalerie pendant quatre ans jusqu’en septembre 1895. Ces absences, dans l’ordre naturel des choses de l’apprentissage d’une vie d’homme, devaient nécessairement précéder son installation définitive dans la vie et dans sa ville. D’ailleurs, Feuillade se marie dès son retour de Chambéry et embrasse la carrière familiale dans le courtage du vin. Feuillade semble être fait pour bâtir une carrière de notable, avec une épouse de la bourgeoisie locale, un métier lucratif, une passion pour la corrida, des liens avec les traditions camarguaises et le Félibrige. Mais son goût pour la littérature depuis son plus jeune âge laisse penser que cette image provinciale pourrait être écornée. Surtout que ses élans poétiques se font en français et donc sous-tendent l’ambition et l’espoir d’un ailleurs plus glorieux que les cercles des lettrés locaux. Nous sommes en 1895, le cinéma naît au monde grâce à Louis Lumière, bientôt Georges Méliès lui ouvrira la porte des rêves et Feuillade ne sait pas qu’il en sera le troisième homme.

Feuillade « monte » à Paris en février 1898, après la mort de son père, attiré par une carrière littéraire. Il a tout juste 25 ans. Mais pendant ses premières années parisiennes, le cordon avec le pays de Lunel n’est pas vraiment coupé. Feuillade a été engagé, sur une recommandation cléricale et pescalune 4, dans une maison d’édition catholique. Il publie des poèmes, Notre vin, Le Muscat de Lunel dans un journal lunellois, Le Fanal. Il consacre une partie non négligeable de son temps aux affaires en représentant à Paris la maison Guillamet, négociant en vins et muscats à Lunel. Il est rédacteur en chef d’un éphémère hebdomadaire politique, La Tomate, dont il signe quelques échos, sous le pseudonyme de Pescaluna. Les attaches restent fortes encore avec sa participation, par des textes et poèmes, au journal Paris-Toros qui l’accueille chaleureusement. On le voit, la terre du pays natal lui colle encore aux chaussures.

C’est grâce à Alice Guy, en octobre 1905, que la vraie rupture survint avec la province. Directrice artistique de la Gaumont, première femme réalisatrice du cinéma mondial, elle fut la fée qui fit naître Feuillade au cinéma. Elle l’engagea d’abord comme scénariste, puis lui mit le pied à l’étrier de la réalisation avant de lui proposer, avec l’assentiment de Léon Gaumont, de la remplacer comme directeur du service artistique et de la prise de vues cinématographiques. La Camargue et l’amour furent les éléments déclencheurs de cette promotion. Alice Guy associa Feuillade dont elle connaissait la culture méridionale à un projet ambitieux sur la Camargue dont elle admirait la beauté. Feuillade, chargé du scénario, puisa dans Mistral la trame de Mireille. Également chargé de la logistique (régie, décors, repérages, figurants, accessoires et animaux) il prit contact avec le marquis Folco de Baroncelli-Javon qu’il avait rencontré à Saint-Laurent d’Aigouze, près de dix ans plus tôt. Il avait besoin pour situer son histoire de tout l’environnement d’une manade et il savait le trouver aux Saintes-Maries-de-la-Mer sur les terres de Folco de Baroncelli-Javon. Dans le paysage plus sauvage encore de la Camargue de 1906, Alice Guy rencontra l’amour avec l’opérateur engagé exceptionnellement pour la circonstance, Herbert Blaché-Bolton. Cette idylle provoqua un mariage, un exil à l’étranger et la promotion de Feuillade. Dès lors, bourreau de travail, Feuillade connaît une ascension fulgurante qui le lie à Paris sans en faire un vrai Parisien car il fuit les mondanités.

Pendant des années il ne prendra ni vacances ni repos à l’exception de ses dimanches en famille à Villemomble jusqu’à la mobilisation générale du 2 août 1914 qui lui enleva ses comédiens et ses techniciens de 18 à 40 ans et les envoya au front. En attendant le châtiment rapide de l’Allemagne annoncé par les cris guerriers des patriotes et des revanchards, Feuillade passe septembre et octobre à Palavas-les-Flots, novembre à Marseille où il en profite pour tourner cinq films, modestes, en décors naturels, avec des non mobilisables, trop jeunes, trop vieux ou étranger comme Édouard Mathé, l’Australien, futur capitaine de Castelviel de Vendémiaire. Il réalise en particulier son premier drame patriotique, Les Fiancés de 1914. Ces réalisations de fortune lui donnent quelques idées. Il remonte à Paris en décembre pour préparer un retour sur Marseille avec une logistique plus professionnalisée, des projets plus travaillés et une équipe de comédiens plus complète et plus confirmée dont Musidora, la future Irma Vep et Marcel Levesque, le futur Mazamette des Vampires. Feuillade ne peut s’empêcher de tourner. En deux mois et demi, il réalise dix-huit films.

Il n’y a que la guerre pour l’arrêter et effectivement c’est un ordre de mobilisation du 23 mars 1915, alors qu’il est âgé de 42 ans, qui provoque son retour à Lunel. Il est affecté en tant que sous-officier de réserve au 16e escadron du Train des Équipages. C’est par courrier qu’il garde le contact avec son patron qui lui demande constamment conseils, avis et suggestions. Les affaires de la Gaumont semblent l’essentiel de ses soucis mais Feuillade ne se contente pas de ce poste de « planqué » et se porte volontaire pour commander un détachement chargé de convoyer du matériel vers le front, le 28 mai. Son séjour militaire lunellois aura duré un peu plus de deux mois. Il parvient, le 3 juin à son nouveau cantonnement à Zuydcoote où il subit un bombardement de l’aviation allemande, le 24 juin. Mais c’est une crise cardiaque, le 16 juillet, qui met un terme à sa vie de militaire. Il est réformé le 30 juillet. Le 9 août, il est à pied d’œuvre, prêt à tourner rue de la Villette, à la cité Elgé 5.

Ce retour à Lunel loin de le ressourcer sur les terres de sa jeunesse et sa fierté de patriote mise à mal par une mobilisation plutôt tranquille sinon d’embusqué ont-ils eu une influence sur sa décision trois ans plus tard de tourner un grand film patriote enraciné en terre pescalune ? En tout cas, associer ses convictions morales et patriotiques à la revendication de ses racines familiales et languedociennes autour d’une production importante en termes de budget et de durée affirmait de façon claire un projet ambitieux et personnel.

Vendémiaire est donc un film d’autant plus fascinant pour les cinéphiles languedociens, pescalunes en particulier, qu’il est, dans la luxuriante cinématographie 6 de Louis Feuillade, le seul film tourné, du moins dans sa plus grande partie, au cœur de son pays natal et le seul qui traite de la vigne et du vin et pas seulement en toile de fond. Le titre même du film, Vendémiaire, mot venu du latin vindemia, vendange, en établit l’importance, dans une dimension de nouveauté, de naissance. En effet, « Vendémiaire » est aussi le premier mois du calendrier républicain créé par Fabre d’Eglantine, et la vendange, si elle constitue l’aboutissement des efforts d’une année, permet surtout le premier regard et le premier jugement sur la récolte nouvelle, l’acte de naissance du vin nouveau qui porte les espoirs du vigneron. On pourrait considérer contradictoire le choix d’un tel titre, à la connotation révolutionnaire, avec l’éducation catholique et les convictions monarchistes de Louis Feuillade. Ce n’est évidemment pas pour faire écho à la radicalisation de la Révolution mais davantage pour exalter le patriotisme, galvaniser une France menacée sur ses terres et la rassembler pour chasser l’envahisseur venu de l’Est tout comme Vendémiaire de l’an II forgea la victoire de la République sur les coalisés.

Le film se déroule sur un mois, entre les derniers jours d’août 1918, avec l’arrivée des vendangeurs, et la fête de la fin des vendanges, dans les derniers jours de septembre (fig. 4). Il était initialement découpé en un prologue et trois parties : la Vigne, La Cuve, Le Vin nouveau. Ces parties sont d’ailleurs annoncées, juste après le titre, par un carton 7, dans la version actuellement disponible à la Gaumont et à la Cinémathèque Française. Cependant, s’il ne reste que les annonces du prologue et de la première partie 8, on peut situer approximativement, à quel moment étaient insérés les deux derniers cartons. En effet, le prologue expose la situation historique qui provoque un exode vers le sud. La première partie, La Vigne, est consacrée au recrutement des vendangeurs et à la vendange. La deuxième, La Cuve, est organisée autour du vol de la paie des vendangeurs et de la mort de Wilfrid. L’évadé allemand criminel est asphyxié par les émanations de gaz carbonique dans une cuve vide mais qui en jouxte une autre remplie de raisins en pleine fermentation. La troisième partie, le Vin nouveau, voit la vérité éclater, les coupables punis et les innocents blanchis tandis que la récolte s’annonce belle et bonne en particulier pour les poilus qui développent une offensive puissante contre les Allemands.

Le porteur et son cabussau
Fig. 4 Le porteur et son cabussau vidant la semau dans la pastière
(Vendémiaire, Gaumont).

Une approche documentaire

Feuillade a passé son enfance immergé dans la monoculture viticole qui rythmait les saisons, embaumait les rues, faisait travailler hommes, femmes et enfants, nourrissait leur verbe et leurs chants. Il a également exercé le métier de commissionnaire en vins, celui de son père et de ses deux frères, dès son retour du service militaire, en septembre 1895, jusqu’à son départ à Paris, au début de 1898. C’est pourquoi, le retour de Feuillade dans son pays natal, sur une thématique profondément ancrée dans ses souvenirs, sa culture, sa famille et son premier métier, ne pouvait que s’accompagner d’une transcription réaliste, par sa minutie et sa rigueur, d’une exploitation vini-viticole en 1918.

Les lieux de sa jeunesse sont les lieux de son film : le canal de Lunel et ses péniches longeant l’étang de l’Or dont il filme à plusieurs reprises les rives baignées d’une douce lumière au crépuscule, le Plateau, vaste esplanade qui surplombait le port et sur laquelle on installait les arènes démontables, les chemins bordés de pins et de tamaris et parfois d’un calvaire, le Vidourle, ses moulins et ses rares ponts, la façade sud des remparts d’Aigues-Mortes, les mas perdus dans l’immensité des vignes, au moment de l’apogée de la production vinicole intensive du Bas-Languedoc.

Le film s’inscrit dans la temporalité des vendanges. Dans le prologue, sur le Rhône, à bord du bateau assurant la liaison entre Lyon et Beaucaire, des réfugiés du nord et un blessé de guerre réformé descendent se louer dans le midi pour faire les vendanges. Un photogramme 9 stylisé représentant une route bordée de platanes longeant une vigne annonce : « D’autres suivaient la route qui conduit au pays du vin ». Il est suivi d’un plan montrant deux hommes dont un autre carton nous dit qu’il s’agit de « deux Belges réformés qui après avoir fait la moisson dans le centre vont faire la vendange dans le midi ».

Le prologue s’achève par un crépuscule sur l’étang de l’Or qui baigne le lieu de ralliement de la vendange nouvelle qui nous est présenté avec une ouverture à l’iris 10 dans le premier plan de la première partie. Dans un plan général dont le bord supérieur du cadre est orné d’une frondaison, un panoramique balaie de gauche à droite une vigne immense très feuillue. Un mas imposant, adossé à un bois, se découpe à l’horizon. Il est suivi d’un plan rapproché d’une souche chargée de lourdes grappes mûres d’aramon 11. Ce mas au milieu de cet océan de vignes suggère une exploitation puissante et prospère.

Feuillade décrit d’autant plus fidèlement les vendanges qu’il les a insérées dans sa dramaturgie, mêlant paysans et comédiens dans son dispositif de tournage : chronologie, rituels, outils, hommes et bêtes.

C’est d’abord le dimanche soir quand arrivent en nombre les vendangeurs loués, sur de lourdes charrettes à ridelles, chacune tirée par deux percherons. Encadrée par le payre 12, toute une armée, Languedociens et réfugiés en tenue de travail, est mobilisée pour rentrer la vendange nouvelle. Hommes qui ne sont pas au front, c’est-à-dire réformés ou ayant passé l’âge de la conscription, femmes et enfants, tous sont logés dans les greniers où ils dorment à même la paille.

Dans les vignes, ils forment les différentes coles 13 qui vendangent au rythme imposé par la meneuse 14 : les coupeurs, femmes, enfants et vieillards munis d’une serpette et d’un seau que les videurs amènent jusqu’aux semau 15 que les porteurs, hommes mûrs ou jeunes vigoureux, hissent, avec l’aide du videur, sur le banastou 16 qui protège leur tête et couvre leurs épaules et qu’ils vont basculer dans les pastières 17 après avoir gravi une petite échelle.

Arrive l’heure bienvenue du déjeuner où l’on cherche un rare coin d’ombre. La plupart, dans la bonne humeur, restent groupés, d’autres cherchent une solitude plus reposante.

Et puis c’est le cortège des charrettes tirées par des chevaux ou des mulets jusqu’aux caves. Certaines pastières sont « posées » à la fourche d’autres, plus sophistiquées, sont délestées de leur chargement sur un plan incliné jusqu’à une butée qui surplombe la cuve. Deux hommes précipitent, à la pelle, le raisin qu’une épaisse toile de jute ne retient plus, une fois la ridelle arrière ôtée (fig. 5).

Bientôt les cuves pleines de grappes bouillonnent d’une fermentation intense. La fin des vendanges approche, les cuves et les grands foudres se remplissent du vin nouveau et les cours des mas se peuplent de barriques, fûts et tonneaux qui partiront bientôt, en particulier ravitailler les poilus. Un carton nous indique « voici le vin nouveau qui coule à torrents ». La métaphore n’est pas choquante. Dans la production à très hauts rendements qui caractérisait le vignoble languedocien, quantité est vertu. On en saisit les caractéristiques quand le capitaine, avant de goûter le vin nouveau avec un taste-vin, demande au payre, « Bernadou, dites-moi si notre vin est clair et s’il est rouge comme le rubis ». Les vendanges sont terminées, le vin nouveau, célébré lors de la fête de fin des vendanges, est alors servi à volonté à tous les vendangeurs (fig. 6).

Pastière déchargée à la fourche
Fig. 5 Pastière déchargée à la fourche (Vendémiaire, Gaumont).
Le rêve d'une société qui rassemble toutes les classes
Fig. 6 Le rêve d'une société qui rassemble toutes les classes, tous les âges (Vendémiaire, Gaumont).

Une vision paternaliste

Onze ans avant Vendémiaire, au printemps 1907 18, la viticulture languedocienne a été secouée par une des pires crises de son histoire. Tout un peuple se solidarisa avec les vignerons qui criaient misère: grève des impôts, démission de centaines d’élus municipaux, fraternisation d’un régiment et près de 700 000 manifestants dans les rues de Montpellier.

Mais, revenu en Languedoc, ce n’est pas ce tissu sociologique viticole tramé de multiples petites exploitations que Feuillade présente mais un domaine cossu dont il campe les propriétaires, « Madame de Castelviel et son fils le capitaine aveugle », accompagnés de Bernadou, le payre. La tenue vestimentaire des trois personnages, robe longue élégante et ombrelle pour Madame de Castelviel, costume trois pièces et cravate pour le capitaine, chemise blanche sans cravate sous un gilet ornée d’une montre à gousset pour Bernadou, canotier pour les deux hommes, est révélatrice.

Loin des petites exploitations familiales frappées par la crise qui provoqua leur révolte en 1907, nous avons affaire à une aristocratie de la vigne. Certes Madame de Castelviel est veuve et son unique fils est aveugle, ce qui laisse présager une fin de dynastie mais l’image qui en est donnée est positive. Madame de Castelviel laisse paraître une lassitude douce et résignée. Faite tout à la fois de sa tristesse de veuve et de sa souffrance de mère, elle avoue peut-être aussi sa lucidité sur un monde qui finit et va bientôt disparaître. Elle accompagne constamment son fils qui a perdu la douce habitude de voir sa mère et la remplace par le toucher.

Cependant, le capitaine de Castelviel, est un héros de guerre. Il s’isole parfois, assis sur le plancher rugueux d’une charrette basculée bras à terre, pour fumer une cigarette et s’immerger dans le souvenir « du dernier jour que ses yeux avaient vu » où il sortit le premier d’une tranchée, à la tête de ses hommes. Respecté par ses hommes au front, il l’est dans son domaine où l’on ôte son chapeau à son passage au bras de sa mère parce que « le visage du Capitaine aux yeux morts évoquait la face meurtrie de la patrie » et que « devant ceux-là nous n’avons qu’à saluer et nous taire ».

Mais il est avant tout un vrai propriétaire exploitant qui connaît ses vignes et son vin. Il hume sa vigne, prend une grappe, la caresse, goûte un grain et déclare la vendange prête à commencer : « Ma mère, les raisins sont mûrs, les vendangeurs peuvent venir ». Il appartient à Madame de Castelviel de donner l’ordre à Bernadou d’aller faire la louée 19 le dimanche suivant (fig. 7). La mère, propriétaire terrienne laisse à son fils les responsabilités liées à la production vinicole. Ainsi quand il s’agit de juger de la maturation du vin nouveau. Le capitaine sort un taste-vin de sa poche, goûte le vin primeur et lui donne son brevet d’excellence. Bernadou, le payre exécute les ordres et gère le domaine.

La louée des vendangeurs
Fig. 7 La louée des vendangeurs : présentation au paire d'un certificat de bonne moralité (Vendémiaire, Gaumont).

En nœud papillon et en costume, il se rend le dimanche, en fourgonnette automobile, faire la louée auprès de volontaires, le plus souvent munis de lettres de recommandation. Le recrutement se fait donc avec des certificats de bonne moralité. Bernadou recrute même, après un premier refus, Sara la « caraque » 20. Les « caraques » sont les boucs émissaires, voleurs de poules qu’on accable de toutes les incivilités constatées dans les villages et les mas. Mais il apprend qu’elle est veuve de guerre. Il ôte alors son chapeau, lui serre la main et la recrute. Le sang versé pour la France vaut titre d’intégration et d’identité nationale pour le héros et sa famille.

La famille Castelviel perpétue, malgré l’absence du père, la fonction paternaliste du domaine. Elle donne le travail, le gîte, le couvert à tous : ouvriers agricoles, journaliers, Belges chassés de leur pays, exilés du nord, réformés, marginaux, sans considération de classe sociale ni de race, au nom de la charité davantage que de la justice sociale. Seules la bonne conduite morale et la vertu patriotique sont exigées.

Toute cette main-d’œuvre, sous l’autorité de la famille Castelviel, oeuvre pour une grande cause nationale : ravitailler l’armée française en pinard 21. Le grand blessé de guerre et l’aristocrate vigneron ne font qu’un dans l’évocation du vin comme réconfort du soldat : « Si la guerre doit durer encore, que du moins nos poilus ne manquent pas de vin ». Suit alors le récit de la mission aventureuse d’un soldat chargé de ravitailler ses camarades en bidons de vin. « Quand nous faisions la guerre de tranchées, certains de nos poilus souffrirent mille morts pour nous ravitailler de pinard ». Le terme d’argot militaire de pinard n’a aucune connotation péjorative dans la bouche du capitaine qui à cette évocation se sent redevenir poilu. L’anecdote singulière contée outre sa valeur généralisante, établit chez le capitaine le lien fort et charnel entre le vin et la terre natale : « Souvent en le buvant je retrouvai la chaleur de notre soleil et le parfum de notre terroir ».

Journaliers et ouvriers agricoles sous la bienveillante et généreuse protection des Castelviel se retrouvent autour d’un banquet à la fois pour fêter le vin nouveau, trinquer à la victoire inéluctable des armées françaises et démasquer Fritz, faux Belge, faux muet mais vrai boche et vrai criminel. Le capitaine Castelviel, entouré à sa droite du père Larcher et à sa gauche de Sara la caraque, illustre ce rêve d’une société qui rassemble toutes les classes sociales, tous les âges, sous la protection bienveillante d’une aristocratie éclairée, enracinée dans un terroir nourricier.

Les symboles du vin

La tension entre l’évidente nécessité pour Feuillade de transcrire de façon réaliste l’univers d’un domaine viticole au moment des vendanges et la vision paternaliste qu’il se fait de sa gestion et son exploitation, se résout dans un traitement allégorique de la vigne et du vin qui se décline en une série de symboles, souvent d’inspiration chrétienne et/ou liés au patriotisme.

Si la vigne était dans le monde antique un arbre sacré, voire divin et le vin, le breuvage des dieux, l’Ancien et le Nouveau Testaments font de la vigne le symbole de l’arbre de vie, de propriété, de sagesse, de fécondité, de Royaume de Dieu, et du vin celui de connaissance, de joie, de bonté ou de colère divines, du sang, en particulier celui du Christ.

Feuillade donne d’emblée le ton avec le titre, le carton annonçant les parties et les deux plans qui précèdent le prologue. Le film débute par une ouverture à l’iris sur le mot « VENDEMIAIRE », en capitales gravées sur une plaque de marbre immaculée et lisse connotant l’ineffaçable, l’immuable, l’éternel (fig. 8). Cette plaque, de type commémoratif, est entourée de vignes feuillues et chargées de lourdes grappes de raisin. À gauche, figurant la corne d’abondance, un panier de grappes de raisin, à droite un enfant dont on ne distingue pas s’il est garçon ou fille. Asexué, il renvoie davantage une image de pureté, d’innocence, d’angelot du Paradis que sa blondeur, peu méridionale, accentue. Muni d’une baguette il pointe les lettres gravées dans une attitude de maître d’école. Si l’instituteur détient le savoir, est porteur du passé et prépare l’avenir, l’enfant est l’avenir, le monde de demain, l’espoir. L’enfant jette alors sa baguette et se saisit d’une grappe de raisin qu’il montre à un hors-champ, au public peut-être, à la France et mange en souriant et avec plaisir deux grains de raisin avant qu’une fermeture à l’iris ne clôture cet hommage aux vendanges, à la vigne et au vin comme savoir, nourriture, innocence et plaisir. Le carton annonçant les trois parties avec une typographie blanche sur fond gris, surmontée d’une peinture de vigne chargée de grappes de raisins fonctionne comme une enluminure qui renvoie dans une représentation calligraphique à la plaque de marbre. Outre l’univers artistique et poétique avec l’écriture, la gravure et la calligraphie, nous sommes dans l’univers du symbolique et du sacré.

Innocence et plaisir
Fig. 8 Innocence et plaisir (Vendémiaire, Gaumont).

Une ouverture à l’iris nous offre un gros plan sur un verre posé sur du raisin. Une main presse une grappe au-dessus du verre. Au second plan apparaît le ventre et les hanches du personnage, Demeter nourricière, dont le mouvement de la main évoque la traite d’un pis de vache devenu grappe d’où jaillit un lait devenu jus de raisin. L’iris se ferme et se rouvre sur un plan élargi à la taille de la femme qui lève et tend le verre à un soldat casqué, à ses côtés. Le fruit de la terre doit être donné à l’homme qui la défend, prêt à donner son sang pour elle. Il lui sourit, prend le verre, le lève à son tour puis le porte à ses lèvres évoquant l’eucharistie tandis que la femme croise les mains et les porte sous sa poitrine dans une posture de prière.

Les deux Belges réformés en route pour faire les vendanges dans le Midi font une courte pause sur un parapet au bord d’une route écrasée de soleil. Il s’agit de reprendre des forces en buvant, à même le goulot, une rasade de vin. Chacun regarde l’autre avec l’évidente satisfaction de voir la soif apaisée et la fatigue oubliée. Le vin est joie et réconfort.

Les vendanges vont commencer mais il n’y a pas de Français exposés au péril sur le front et d’autres planqués à l’arrière : c’est l’union sacrée entre l’armée des poilus et l’armée des vieillards, des femmes, des enfants et des réformés temporaires ou définitifs. Deux plans en parallèle commentés chacun par un carton établissent une équivalence harmonieuse entre l’armée des poilus et l’armée des vendangeurs au nom de la cohésion nationale, au service d’un objectif commun, la victoire. « Et tandis que là-bas sur les routes du nord des chars guerriers roulaient vers les vendanges rouges… Sur le littoral de la mer latine les équipes de vendangeurs arrivaient, vers le soir, au domaine de Castelviel ».

Feuillade, dans un élan Rousseauiste, disqualifie la science, en l’occurrence allemande, fruit de l’orgueil des hommes, susceptible de devenir criminelle et rend hommage à la tradition agricole, en l’occurrence française, d’essence divine et qui nourrit les hommes. Pour cela, il utilise le discours de Wilfried à son complice dans lequel il évoque sa fierté d’avoir été le premier guerrier allemand à utiliser les gaz moutardes meurtriers avant de s’en prendre à une souche dont il arrache les grappes qu’il piétine avec rage : « Que représentent, en face de notre Kultur, ces richesses naturelles qui n’ont eu besoin pour exister que de soleil, de terre et d’eau ? ». « Nous, c’est par l’intelligence que nous dominerons le monde. » « Le vignoble immense, l’océan des pampres, l’opulence des grappes mûres déchaînaient la fureur du Barbare ».

Le vin, symbole de la colère de Dieu, illustre la mort de Wilfrid en écho avec la vendange de l’Apocalypse 22 : « L’Ange alors jeta sa faucille sur la terre, il en vendangea la vigne et versa le tout dans la cuve de la colère de Dieu… »

Ainsi l’Allemand, ayant sur lui la paie des vendangeurs qu’il a dérobée, pour éviter de rencontrer un Belge qui dénoncerait sa fausse identité, saute par la fenêtre ouverte dans une cuve vide. Il est alors châtié par l’anhydride carbonique qui s’échappe de la fermentation d’une cuve voisine pleine de la vendange nouvelle. « L’homme des gaz asphyxiants dormait son dernier sommeil dans un invisible suaire de gaz empoisonnés ».

Après avoir trempé les lèvres dans le taste-vin pour goûter le vin nouveau, le capitaine de Castelviel ne peut s’empêcher de l’associer à ses souvenirs de guerre (fig. 9). Un poilu chargé de bidons de vin évite mitrailles, mines et obus pour apporter à bon port sa cargaison. Un obus le renverse alors et il se croit blessé : « du sang ?, non, c’est un bidon qui saigne… ». Le vin est encore une fois associé au sang, évidemment en raison de la couleur mais aussi par son caractère d’essence de plante, il est breuvage de vie. Par ailleurs le sang versé pour la patrie doit être renouvelé. Effectivement une balle a troué un bidon mais le soldat est sauf et les autres bidons sont intacts. Il se permet de s’offrir une rasade du bidon percé avant de repartir car « il sait, ce brave, que ses camarades l’attendent avec impatience… ». Impatience manifestée avec forces gestes et mimiques par les poilus dans une tranchée jusqu’à la délivrance : « …hé ! Les copains. Voilà le pinard ! ». Les poilus se répartissent les bidons, trinquent et boivent dans l’allégresse générale.

Le fruit de la terre doit être offert à celui qui la défend
Fig. 9 Le fruit de la terre doit être offert à celui qui la défend (Vendémiaire, Gaumont).

Le flash-back qui permet d’innocenter Louise de l’accusation infâmante d’avoir eu un enfant avec un Allemand permet aussi de mettre en lumière le rôle d’adjuvant du vin. Au cours de ta dernière nuit que passe François avec Louise, elle lui sert une bouteille de vin puis abreuve avec force bouteilles de vin les deux Allemands qui ont réquisitionné son domicile. Elle permet à son mari évadé de se procurer des formulaires de laissez-passer avec les cachets réglementaires et de vivre avec lui une dernière nuit d’amour. En écho de cette dernière et seule étreinte depuis plus de trois ans, quand la fête de fin des vendanges bat son plein, François contemple, avant de le boire, son verre de vin dans lequel apparaît brusquement Louise et le fils qu’il ne connaît pas, associant ainsi le vin à la sensualité et à la fécondité.

Lors de la même fête, le vin qui coule généreusement dans les verres des convives permet d’illustrer sa vertu de briseur de mensonges. Après avoir puni le premier Allemand, il confond le second qui sous son emprise profère des mots allemands : in vino veritas. Sur le front, source de vie, d’énergie et de bravoure, le vin, à l’arrière, est source de connaissance et de vérité : « On sait, depuis la Marne que notre vin ne vaut rien pour ces gens-là ! », commente le capitaine quand le masque du faux muet tombe.

La fête s’achève avec l’annonce du succès de l’offensive franco-américaine provoquant une grande joie puis une sérénité qu’illustre un tableau plus national que familial en ces derniers mois de conflit : sont réunis le père Larcher qui a perdu deux de ses fils au front, son gendre François évadé d’un camp de prisonniers, le Capitaine, aveugle de guerre et sa mère, Pierre Bertin, le réformé temporaire et sa promise Marie Larcher, Marthe Larcher, veuve de guerre serrant son fils Etienne et Zaza, orphelins de guerre. Le père Larcher dit sa certitude d’un monde meilleur à venir : « Ces enfants grandiront dans un monde devenu plus habitable. Et nous verrons d’autres lendemains ». Le Capitaine associe cette foi à la récolte nouvelle : « Sentez cette odeur de vin nouveau éparse dans la nuit ». Tous alors, ensemble, hument les senteurs évoquées par le capitaine et appuyées par des images de fermentation de la dernière vendange. Et François de conclure en brandissant une grappe de raisins puis de lever un verre : « Amis de tous les peuples jetés là-bas dans la cuve immense… de ces rouges vendanges jaillira le vin de l’Humanité Nouvelle, le vin de la Liberté », tandis que défilent victorieusement des milliers de poilus acclamés par une foule immense.

Ce retour à la terre natale et à la veine patriotique ne porta pas chance au film. Feuillade dans le prologue évoquait la durée interminable de cette guerre : « Depuis quinze cents jours, le soleil se couche sur la France dans une brume de sang ». Tourné et monté pendant l’été et l’automne 1918, le film sortit en janvier 1919. Entre-temps le 11 novembre avait mis un terme au conflit. Et Feuillade ne pouvait imaginer, malgré son sincère patriotisme et ses certitudes de la victoire que l’armistice interviendrait si tôt. Le patriote fut comblé mais pas le directeur artistique de la Gaumont ni le réalisateur de Vendémiaire. Le public épuisé par quatre ans de guerre avait envie de tourner la page. Le sentiment anti-allemand restait fort dans l’opinion publique mais pas au point de l’entretenir dans un cinéma de divertissement dont elle attendait qu’il la détourne des souffrances qui avaient été les siennes pendant si longtemps. Le film fut un échec qui a longtemps masqué ses remarquables qualités, celles par lesquelles Feuillade s’est illustré dans ses œuvres précédentes, art du mélodrame, poésie, maîtrise du langage cinématographique auxquelles il joint un témoignage émouvant et admirable de réalisme sur la viticulture languedocienne en 1918.

Georges Rouquier, à la recherche des vendanges perdues

Trois fois comme une évidence

Il est fréquent d’entendre ou de lire que les attaches pescalunes de Georges Rouquier relèvent davantage de l’accident, du hasard que de l’enracinement. La réussite exceptionnelle de Farrebique accrédite et renforce cette idée (fig. 10). Georges Rouquier se serait tourné spontanément, quand il lui fut proposé de réaliser son premier long-métrage, vers le Rouergue, berceau de la famille Rouquier, et plus précisément vers la ferme de Farrebique 23. Cela n’est pas vraiment la réalité.

En 1929, armé de sa première caméra et obsédé par le désir de faire un premier film, Rouquier quitte Paris pour son midi languedocien pour filmer les vendanges et c’est à Lunel dans les vignes de l’oncle Louis que se fera l’essentiel des prises.

En 1942, treize ans après son « erreur » de 1929, selon le propre terme de Rouquier, quand une deuxième chance lui est offerte avec la rencontre du producteur Étienne Lallier, c’est à un métier surgi des images de ‘enfance à Lunel qu’il pense : le tonnelier.

L'oncle de Georges Rouquier, grand-père dans Farrebique
Fig. 10 L'oncle de Georges Rouquier, grand-père dans Farrebique (Les Documents Cinématographiques).

En 1943, après la réussite du Tonnelier quand Étienne Lallier lui propose de réaliser un long-métrage sur le monde paysan son premier élan est encore pour le pays de Lunel et la viticulture même si ce désir ne sera pas satisfait.

Trois fois, c’est le pays de Lunel qui s’est imposé comme une évidence.

Farrebique était toujours la propriété de la famille mais de celle qui était restée là-haut, qui n’était pas descendue vers la plaine du Bas-Languedoc pour y vivre des jours meilleurs. L’oncle Rouquier, l’aîné, selon la tradition, avait repris la ferme qu’il exploitait avec sa femme, ses enfants et petits enfants. Les autres étaient partis. Une sœur, épicière au village d’à côté, Goutrens, une autre, Eugénie, s’était mariée et avait suivi son mari, du côté de Rodez, tandis que les deux plus jeunes frères, Auguste, le second et Albert, le cadet, le père de Georges Rouquier, s’étaient associés pour gérer une laiterie à Lunel-Viel. Le nouvel enracinement d’Albert fut d’autant plus fort qu’il y épousa une Languedocienne et que son fils naquit dans ce nouveau pays adopté.

Rouquier « Le Pêchelune »

Ces trois élans qui l’ont poussé vers le pays de Lunel dans ses premiers projets cinématographiques trouvent leur explication dans son enfance et sa jeunesse : « Un biberon ! Je me souviens d’un biberon que l’on m’a donné. C’était à Lunel ».

Rouquier comptait donner le nom de Pêchelune 24 à son autobiographie parce qu’il se sentait Lunellois et que son oncle lui rappelait fréquemment qu’il l’était : « Si par hasard je rêvais, le regard perdu, il me sortait de mon rêve en me chantonnant Georges de la Lune et me rappelait que j’étais un Pêchelune comme tous les gens de Lunel… mais que ce qui aggravait mon cas c’est que j’étais né sous le signe du Cancer (un 23 juin) signe dominé par la Lune ».

Le premier éveil à la vie, les premiers souvenirs, les premiers émois se font entre Lunel, la mer et Montpellier. En effet, Auguste s’installe près d’Avignon et Albert et sa famille emménagent dans la même maison que l’oncle Louis Altier, vigneron, frère de Gabrielle, la mère de Georges, sa femme Joséphine et leur fille Renée, de cinq ans l’aînée de Georges. La maison, située rue Lakanal, côté rue du Tapis Vert, abrite les Altier au rez-de-chaussée et les Rouquier au second. C’est à Lunel que le petit Georges va frotter pour la première fois ses fonds de culotte sur les bancs de l’école communale et au Grau-du-Roi, qu’il a ses premiers émois, lors de promenades familiales en mer.

Ce n’est qu’en 1912, Georges a trois ans, qu’Albert Rouquier emmène sa femme et son fils en Aveyron pour les présenter à sa famille. Mais assez rapidement Albert, Gabrielle et le petit Georges déménagent à Montpellier. C’est l’oncle Altier qui assure le transport avec sa charrette de vigneron tirée par un cheval sur une route alors entièrement ombragée de platanes. Dès lors, l’univers quotidien du petit Georges s’écrit à Montpellier. Gabrielle tient une épicerie, Albert l’aide mais travaille aussi dans une laiterie. Ce n’est pas de trop pour payer les traites du commerce. Lunel, le port, la rue Lakanal, le tonnelier au coin de la rue du Tapis-Vert, ce sera pour les vacances mais plus souvent que ce que le petit Georges pouvait l’imaginer. Un jour en rentrant de l’école, il n’entend plus qu’un mot dans la ville : c’est la guerre ! Son père est mobilisé et l’emmène faire ses adieux à Lunel. Il n’est pas question d’aller à Farrebique, c’est une expédition et le temps presse. Le lendemain des adieux de Lunel, c’est le départ: « ...nous sommes sur le trottoir. Ma mère me tient la main… Nous regardons partir mon père. Arrivé au bout de la rue, il se retourne, nous regarde, un temps… un petit geste de la main et il disparaît. Je ne le reverrai plus jamais. J’avais cinq ans ».

La nouvelle surviendra en février 1915. Le petit Georges, en rentrant de l’école trouve sa mère hurlant son désespoir entourée de ses voisines qui tentent de la maîtriser et de la réconforter : Albert est mort à Chattancourt, près de Verdun, dans les tranchées. La vie ne sera plus jamais comme avant.

Georges est envoyé à Farrebique où il passera près de 6 mois car sa mère ne peut plus assurer seule la gérance de l’épicerie et doit trouver un nouveau logement et un nouveau travail. Le retour se fait directement à Lunel après une journée entière dans le train accueilli par Louis, Joséphine, Renée et sa mère qui admirent sa belle mine de Rouergat mais se moquent de ses vêtements tout aussi rouergats fabriqués par la tante épicière à Gourens. Madame Rouquier et Georges habitent désormais, à partir de cette rentrée scolaire 1915-1916, rue du Pont-de-Lattes, derrière la gare, dans le quartier Saint-François, à Montpellier où la colonie aveyronnaise est très nombreuse. À la fois pour des raisons économiques et parce que la mère de Georges est encore jeune et a besoin de vivre, Georges est très souvent envoyé chez son oncle à Lunel.

« Je me souviens qu’un dimanche ma mère avait décidé que nous irions nous promener. Elle avait mis une robe bleue marine et un chapeau noir à larges bords. Je la trouvais jolie ma maman. (…) Arrivés place de la Comédie, nous avons pris le tramway pour aller à Castelnau; pendant le trajet, un militaire avec un képi, qui était assis sur la banquette en face, fixait constamment ma mère dans les yeux. (…) Le soir, à la maison, le militaire était toujours là. (…) Dans la nuit (…) j’ai vu dans le miroir d’angle deux corps nus enlacés dont je ne pouvais distinguer les têtes (…). C’était mon premier contact avec la sexualité ».

Madame Rouquier a du mal à joindre les deux bouts. Après l’épicerie, elle survit d’abord en faisant la finition des havresacs, le sac à dos des fantassins, puis devient lavandière au lavoir municipal de la route de Nîmes, puis bonne à tout faire, puis femme de salle au lycée Clémenceau transformé en hôpital militaire. Les journées de travail, la pauvreté, la promiscuité dans un quartier fréquenté par les prostituées, la difficulté pour une femme encore jeune de vivre sa vie et surtout de la refaire l’amènent à mettre son fils en pension chez des amis, puis dans un vrai pensionnat. Après une première tentative d’installation en couple avec un soldat réformé et un exil à Saint-Ouen pendant l’année scolaire 1916-1917, Madame Rouquier réintègre l’appartement de la rue du Pont-de-Lattes. L’hiver 1917-1918 est terrible de misère et de privation. Madame Rouquier peut quand même compter sur son frère Louis chez qui elle envoie son fils, aux vacances, petites et grandes. Le Vidourle, Ambrussum, les félibres qu’il écoute déclamer les vers et surtout les vendanges, qu’il fera de façon assidue jusqu’à son départ à Paris en 1925, le marquent de façon indélébile. Les vendanges ne sont pas un plaisir pour lui, il n’aime pas être courbé toute la journée pour couper le raisin mais il en comprend la nécessité car ainsi il paie sa nourriture et le profit personnel. « Cette vie au grand air me faisait du bien, surtout elle me donnait grand appétit. Et en plus, en picorant un grain de raisin par-ci par-là tout au long de la journée, je faisais une cure de raisin ».

Après l’armistice, la situation économique de la famille ne s’arrange guère jusqu’à ce que madame Rouquier trouve une place de bonne à tout faire, la nuit, dans une maison close. L’ordinaire s’améliore alors, les mères maquerelles payant mieux que les bourgeoises installées. Rouquier, dans ces années difficiles, aura deux respirations essentielles, mis à part l’amour fusionnel et réciproque qui le lie à sa mère, l’initiation au cinéma à Montpellier et les séjours « culturels » dans la cité pescalune.

À Montpellier, le petit Georges, dès l’âge de 8 ans, découvre Judex de Louis Feuillade avec René Cresté, les premiers Charlots et les serials dont les westerns de Rio Jim. Puis il s’ouvre à tous les genres, Le Cabinet du Docteur Caligari de Robert Wiene, La Roue d’Abel Gance, La Charrette Fantôme de Victor Sjöström, L’Atlantide de Jacques Feyder, Le Brasier ardent d’Yvan Mosjoukine, L’inhumaine de Marcel Lherbier, et l’inoubliable Lon Chaney dans le Quasimodo de Wallace Worsley. C’est une véritable passion qui le pousse à aller deux fois par semaine, le jeudi et le dimanche au Femina, Boulevard Victor Hugo. Plus tard, il devient apprenti dans une imprimerie, mais sa curiosité cinéphilique ne tarit pas, bien au contraire. Son apprentissage technique accroît son émerveillement pour les trucages des Dix Commandements de Cécil B. de Mille. Le côté artisanal, technique, du cinéma sera toujours primordial dans sa démarche quand il deviendra cinéaste. D’ailleurs il s’extasie devant Nanouk l’Esquimau de Robert Flaherty qui deviendra son maître et sa référence absolue en matière de documentaire.

À Lunel, la famille Altier, y compris la grand- mère, ont désapprouvé la façon dont Gabrielle a conduit son veuvage et l’oncle Louis a eu des mots durs : « ta mère s’est mal conduite ! ». Pourtant, Lunel c’est l’oncle Louis, c’est-à-dire à la fois l’immersion dans la culture vigneronne mais aussi dans la culture humaniste au sens large. En effet il fascine son neveu par son érudition. Rien n’échappe à sa curiosité et sa soif de connaissances: la musique classique, la mythologie, la philosophie grecque, Rome, les peintres de la Renaissance italienne, la civilisation de l’Égypte antique. C’est lui également qui l’initie, à Nîmes, à la corrida 25, qui restera une passion. La corrida est évidemment l’occasion pour l’oncle de faire des digressions infinies sur les gladiateurs et leurs « Ave Caesar qui morituri te salutant 26 » et puis l’Espagne, les Arabes, la reconquête, Christophe Colomb et Vélasquez.

Les séjours à Lunel, de plus en plus nombreux, se nourriront avec cet oncle autodidacte qui « employait des mots simples… faisait des phrases courtes qui étaient entrecoupées de nombreux silences ». Son érudition naïve et enthousiaste et son métier de vigneron s’articulent d’ailleurs de façon naturelle : « Le raisin, le vin, c’était encore une raison d’évoquer Dionysos, la mythologie grecque et l’histoire avec les Spartiates qui enivraient leurs ilotes pour les avilir aux yeux de leurs enfants. Ainsi, se passaient mes séjours lunellois, entre la mise en boîte et la connaissance de l’histoire. C’était une promenade à travers les siècles, à travers les arts ».

Georges Rouquier passe le certificat d’études en juin 1921. Sa mère l’envoie quelques jours à Farrebique puis à Lunel où évidemment les vacances se termineront par les vendanges. La vie s’améliore. Il vit une période heureuse et apprend un métier, il devient apprenti linotypiste. Sa mère rencontre un maçon, Louis Nayral, qui la rend heureuse et avec lequel elle s’installe, route de Palavas, dans une maison où elle a un potager, des poules et des lapins. Georges a un vélo qui lui permet d’aller à Montpellier et à Lunel. Il est très proche de sa cousine Renée, inscrite aux Beaux-Arts où elle rencontre Albert Dubout qui deviendra son mari.

Georges a 16 ans, il assure un travail plein d’ouvrier mais se contente du pécule d’apprenti. On lui refuse l’augmentation à laquelle il a droit, il démissionne et s’engage comme porteur. Mais le jeune Rouquier a présumé de ses capacités, il a rêvé d’être un homme capable de porter des comportes de près de 50 kilos sur le « cabussau » 27 et il s’est démis l’épaule.

« J’aurais mieux fait de m’engager comme coupeur, c’était moins bien payé mais plus sûr ».

Le coup d'essai : Vendanges de 1929

Grâce à Renée, installée avec Dubout à Paris, Georges, début novembre 1925 quitte son midi et « monte » à Paris. Sa mère est au désespoir.

À Paris, après quelques petits jobs, il retrouve son vrai métier de linotypiste. C’est l’époque de l’éveil à la sensualité mais cela va être surtout l’affirmation de sa passion pour le cinéma. Il dévore tous les films qui sortent et décide qu’il doit franchir le cap : acquérir une caméra. Il travaille de nuit, économise sur le logement et un jour enfin achète une sept Debrie avec un moteur à ressort, un magasin contenant 5 mètres de pellicule 28, réversible pour en faire un appareil de projection. Rouquier, démonte et remonte sa caméra puis, paysan cinéaste de Paris, fait quelques prises de vue de la capitale.

« Il me fallait à tout prix tourner un film. Un sujet m’est venu spontanément à l’esprit : les Vendanges ». Chez son patron, Rouquier s’arrange pour avoir son mois de septembre puis s’assure d’une chambre noire de fortune dans la cave de Nayral dans laquelle il charge ses 4 seuls magasins, ce qui l’obligera à revenir pour les recharger. Il commence par des vignes autour de Montpellier. « Et je tourne… Je tourne ce qui me paraît beau, ce qui me plaît. Mais je ne suis pas sans inquiétude pour le temps d’exposition qu’il faut faire à l’œil. Est-ce le bon diaphragme ? À chaque plan, c’est la même inquiétude qui revient. Mon seul moyen de transport était le vélo. Je suis allé jusqu’à Lunel voir les vendanges de mon oncle, et puis je voulais avoir sa gueule ».

Rouquier rentre à Paris, s’initie au montage, aux laboratoires GM à Boulogne, avec Eugen Deslaw qui commente ses premiers balbutiements avec mansuétude. Le film avec un générique dessiné par Dubout est terminé. Rouquier fait le siège du studio 28, rue Tholozé, dans le XVIIIe, pour convaincre le directeur, Jean Mauclair de programmer son Vendanges. La salle qui projette Le Chien Andalou de Luis Buňuel ne désemplit pas. Jean Mauclair finit par accepter de l’intégrer en première partie de Sa Tête de Jean Epstein. Quelques applaudissements ne le rassurent pas d’autant qu’il compare son film avec le premier court-métrage d’un jeune débutant nommé Marcel Carné, Nogent, Eldorado du dimanche.

« …Je dois reconnaître que le film de Carné était bien meilleur que Vendanges. Il était mieux construit. Grande leçon pour moi. Je m’étais lancé trop vite. Encore aujourd’hui, je pense à cette erreur.

Les gammes de 1941 : Le Tonnelier

Après l’échec de Vendanges, Rouquier reprend son métier de linotypiste dans l’imprimerie puis dans la presse. Dans les mois qui suivent sa première tentative cinématographique, la révolution du sonore remet tout en question. L’apparition du parlant a des conséquences esthétiques, certes, et pas toujours positives, mais surtout pécuniaires. Il faut davantage de pellicule avec la nouvelle vitesse de défilement pour que le son soit mieux défini, il faut deux pellicules, une caméra insonorisée, une équipe son, une durée de tournage allongée. C’est beaucoup d’argent et Rouquier voit s’éloigner son rêve de faire du cinéma. li passe en travail de nuit, payé plus cher, et pour pouvoir, de jour, se former aux nouvelles techniques, dévore tous les films qui sortent mais le temps passe sans lui donner sa chance, dans un environnement international de plus en plus instable avec la montée en puissance des régimes fascistes, en Europe.

Ce n’est qu’en 1942 qu’il va croiser la bonne fortune cinématographique avec la rencontre d’Étienne Lallier. Cette nouvelle chance est immédiatement associée à un retour en terre pescalune, même si le sujet du film n’est pas celui de 1929. Peut-être veut-il exorciser ce premier échec avant d’y revenir, plus armé, mieux aguerri ? Plusieurs raisons expliquent le choix du métier de tonnelier et plus précisément l’histoire de la fabrication d’un tonneau (fig. 11).

Nivellement des douelles
Fig. 11 Nivellement des douelles (Le Tonnelier, Les Documents Cinématographiques).
Mise en place des douelles
Fig. 12 Mise en place des douelles
(Le Tonnelier, Les Documents Cinématographiques).

Il y a, d’évidence, les commodités pour la logistique du tournage : une unité de lieu et de temps. L’artisan est dans son atelier avec son ouvrier aidé d’un apprenti, avec sa réserve de bois et ses outils. De plus, la fabrication d’un tonneau d’un demi-muid 29 nécessite deux journées intenses de travail qui permettent une forte densité dans le tournage.

Il y a également dans ce choix, le travail des mains, la noblesse de la création, la culture de chacun de ces métiers avec leurs rites, leur vocabulaire et puis la liberté et l’indépendance de l’artisan 30. Rouquier a côtoyé ces métiers manuels de l’artisanat et de la paysannerie. Il a appris à aimer à travers ses oncles, son beau-père, ses voisins à Montpellier, à Lunel, en Aveyron, leur rigueur, la précision de leurs gestes et comment leurs activités donnaient vie, couleur et humanisme aux rues et aux quartiers (fig. 12).

Enfin il y a sa culture cinématographique, en particulier l’école soviétique des années vingt et Robert Flaherty, sa référence. Les soviétiques et leur apport dans le montage, l’expérimentation mais aussi leur capacité à s’immerger dans la réalité sociale et Flaherty dans sa sensibilité aux cultures menacées.

C’est pourquoi, avant même de descendre à Lunel en décembre 1942, Rouquier a déjà écrit son scénario et une partie du découpage technique car il veut tourner dans l’atelier du tonnelier qui travaillait à deux pas de la maison familiale et qu’il observait longuement lors de ses séjours lunellois. C’est donc par un mécanisme de mémoire affective qu’il a construit son scénario, la mémoire des jours heureux, rue Lakanal. À son arrivée, Rouquier est confronté aux principes de réalité. 13 ans ont passé, son voisin tonnelier a vieilli et a considérablement réduit son activité. Il se contente de petites réparations. Déception aussi avec la disparition du port de Lunel qui a été comblé à partir de 1941. Il reliait Lunel au canal du Rhône à Sète par l’intermédiaire d’un canal qui longeait l’étang de l’Or. Le canal a été chassé aux portes de la ville. On pouvait naguère y voir quelques péniches transportant de la futaille.

Générique du Tonnelier

Le Tonnelier, film documentaire noir et blanc de Georges Rouquier de 623 mètres (Durée en 35 mm : 23 minutes). Grand Prix du Film documentaire (Paris, 1943). Tourné à Lunel, passage Andréa, en décembre 1941, produit par Les Films Étienne Lallier. Commentaires écrits et dits par Georges Rouquier. Avec le tonnelier, Barthélémy Valentin, madame Valentin, Monsieur Crémier l’ouvrier et Félix Bouisserin l’apprenti. Opérateur : André A. Dantan. Graphiques : Henri Sarrade. Laboratoires Éclair. Caméra Caméréclair. Musique de Henri Sauguet, enregistrée sous la direction de Roger Désormière aux studios de Neuilly (procédé Mélodium). Première représentation publique avec Lettres d’amour de Claude Autant-Lara en 1942.

Une démarche documentaire précise et exhaustive

Rouquier trouve un tonnelier, Monsieur Valentin, encore en activité, et s’entend avec lui sur le tournage (fig. 13). Pour que l’intrusion de Rouquier et de son opérateur ne bloque pas l’artisan, son ouvrier et son apprenti, ils se font oublier, les filment dans leurs travaux habituels déjà engagés. Peu à peu ils sont admis, adoptés et Rouquier décide de commencer son tournage qui suit un script rigoureux. Sur le strict plan documentaire le film suit un ordre chronologique. Le film débute à 8 heures du matin du premier jour, avec la commande d’un demi-muid en chêne d’Amérique pour le compte de Monsieur Nayral et s’achève le lendemain en fin de journée. Pour construire un demi-muid, un bon tonnelier a besoin de deux jours que Rouquier condense en 22 minutes. Il répartit les deux journées de façon équilibrée sur les 22 minutes du récit. Le premier jour (7 mn et 45s) est narré sans coupure. En revanche il distingue matinée (6 mn et 19s) et après-midi (5 mn et 1s) dans la deuxième journée qu’il coupe du repas de midi qui sera le prétexte à un flash-back dans le passé de Monsieur Valentin. La chronologie se base également sur la succession très détaillée des diverses opérations nécessaires pour mener à bien cette commande qui sera assurée par Crémier, l’ouvrier. Rouquier a gardé de sa première expérience de réalisateur en 1929, la pratique des petits bobineaux qui n’excédaient pas 20 mètres, c’est-à-dire qu’il a la science du plan court. C’est ainsi que Le Tonnelier comprend presque 300 plans dont les 7 plans graphiques réalisés par Henri Sarrade pour 22 minutes narratives hors générique soit une durée moyenne de moins de 4,5 secondes par plan. La partie descriptive de la construction stricto sensu compte 210 plans. Il s’agit d’une décomposition extrêmement rigoureuse de toutes les phases nécessaires à la construction d’un demi-muid depuis le choix des merrains 31 jusqu’à l’inscription sur un des fonds du tonneau de la marque de la maison artisanale et de la ville de Lunel (fig. 14). Les noms précis de ces phases sont donnés ainsi que ceux des outils spécifiques que nécessitent leur réalisation dans le commentaire que Georges Rouquier a tenu lui-même à dire 32.

Barthélémy Valentin, tonnelier
Fig. 13 Barthélémy Valentin, tonnelier
(Le Tonnelier, Les Documents Cinématographiques).
L'ouvrier dresse le fût
Fig. 14 L'ouvrier dresse le fût
(Le Tonnelier, Les Documents Cinématographiques)

Tendresse et sensibilité à L'égard du monde des artisans

Rouquier a jalonné le récit descriptif du processus de fabrication du demi-muid de plages de respiration qui ne sont pas uniquement logistiques (fig. 15). Certes, le seul exposé des différentes phases de l’élaboration du tonneau eût pu être trop austère sans ce dispositif mais Rouquier les utilise pour rendre compte d’un vécu, d’une sociologie, d’une culture. Il convient de rappeler que la fabrication du tonneau se fait en deux jours qui vont être rendus, au-delà de la durée quantifiant le labeur, en termes d’indices de vie. C’est ainsi que le film débute par l’ouverture des portes de l’atelier par monsieur Valentin qui constate, alors que les dernières feuilles des platanes tombent, la fraîcheur d’un matin d’automne. « Que faï frech ! » 33. C’est l’heure de se lever aussi pour le chien qui sort, sans enthousiasme, de sa niche aménagée dans un quartaut 34 rappelant que Diogène n’était pas surnommé en vain le cynique 35. Arrivent alors Crémier l’ouvrier et Félix l’apprenti que salue Monsieur Valentin qui finit de caresser le chien (fig. 16). Il fixe le programme de la journée. Rouquier a affectueusement donné au client qui a commandé le demi-muid le nom de Nayral, le compagnon de sa mère depuis plus de 20 ans. La commande indique la date du 15 novembre. Il est huit heures, la ville de Lunel connaît son agitation des débuts de journée d’école et de labeur. En une vingtaine de plans, il a installé un atelier, un gros village, une saison, un moment de la journée, il a dit la fraternité des hommes autour d’un savoir-faire immémorial qui fait leur fierté et leur dignité.

L'œil de Crémier
Fig. 15 L'œil de Crémier
(Le Tonnelier, Les Documents Cinématographiques)
Toute sa vie, Monsieur Valentin a formé des apprentis
Fig. 16 Toute sa vie, Monsieur Valentin a formé des apprentis
(Le Tonnelier, Les Documents Cinématographiques).

Dans l’atelier, un chat partage avec le chien l’affection du maître des lieux. De temps à autre un plan le surprend dérangé par les manipulations du demi-muid qui peu à peu prend forme mais il vit en harmonie avec les hommes de l’art quand on le voit se lécher au moment où Crémier et Valentin s’épongent le front. En effet quand ils chauffent la coque avec un feu alimenté par les copeaux de douelles, pour cintrer le demi-muid, la chaleur est intense. Ces plans de coupe ne sont pas vulgairement des facilités de montage mais outre leur fonction d’ellipse ou de transition entre deux phases, suggèrent que les hommes et les animaux peuvent partager un espace de vie, de travail et de tendresse. Mais c’est la pause de midi du deuxième jour qui permet à Rouquier de creuser davantage le personnage de Valentin au moment du repas, de la sieste. Nous assistons à un rituel. Madame Valentin entre dans l’atelier avec une bouteille vide qu’il faut remplir pour le repas de midi. « Heureusement que chez monsieur Valentin tous les tonneaux ne sont pas vides ». Mme Valentin a préparé la soupe, M. Valentin a tiré le vin et tranche le pain. On ne dit pas le bénédicité mais on trace le signe de la croix sur le dos de la miche de pain. La pendule familiale indique midi et quart. Le couple mange sans échanger de propos. « Dans le grand village calme, chaque foyer est sans doute pareil à celui-ci ». Rouquier esquisse une typologie qui cernerait les habitants du gros bourg viticole en décembre 1941. Encore qu’aucun indice d’actualité politique ne soit marqué dans le documentaire. Le repas une fois terminé Valentin s’adonne à la lecture du journal mais pique rapidement du nez. « Les nouvelles ne devaient pas être passionnantes ». Pourtant pendant le tournage du film, le 22 novembre, 100 otages sont fusillés en riposte aux premiers actes de résistance, la déchéance des parlementaires français de confession juive est décrétée, le Japon attaque Pearl Harbour, la bataille de Moscou fait rage et les États- Unis entrent en guerre. Rouquier, tout comme pour la fabrication du demi-muid selon des techniques immémoriales aborde le quotidien et l’environnement de la famille Valentin de façon intemporelle. À moins que cela ne soit un clin d’œil sur les silences complices du « Petit Méridional » à l’égard du régime de Vichy. Après la sieste, Valentin, avant que son ouvrier et son apprenti ne reviennent, inspecte les commandes de réparation de tonneaux en souffrance. Une petite astuce scénaristique permet alors un flash-back très simple.

Le maître artisan découvre une flèche en papier confectionnée à partir d’une page de cahier arrachée qui évoque son propre passé d’écolier et le temps d’un bonheur. Quelques photos de famille défilent. Valentin jeune homme, la future madame Valentin encore jeune fille, la couronne de fleurs d’orangers conservée sous verre, monsieur, madame et la petite fille survenue à la place du garçon attendu, la guerre, « On a fait son devoir comme tout le monde », la communion de la petite qui s’est mariée à son tour, laissant le couple en tête à tête. Toutes ces photos alternent avec des tonneaux que l’on roule sans cesse, innombrables, dans une vie. Puis soudain une main (fig. 17). « Cette main, une main d’homme, d’ouvrier. Elle en a fait des tonneaux, beaucoup, beaucoup de tonneaux ». En moins d’une minute et une vingtaine de plans, Rouquier a résumé une vie où quelques souvenirs se perdent dans une mer de tonneaux. La vie, c’est finalement le travail qui sculpte, tous les jours, inexorablement, les mains du travailleur. « Et voilà ! Allez vaï, assez rêvassé ! Au travail ! Continuons de rouler les tonneaux ». Une fois le tonneau achevé, Rouquier ne s’attarde pas, tout comme Valentin et Crémier qui esquissent rapidement la satisfaction légitime du devoir accompli, « de la belle ouvrage » menée à terme. « Allez ! Bonsoir Crémier ! À deman ! » Et Valentin ferme les portes de l’atelier. Demain sera un autre jour.

Cette main, une main d'homme
Fig. 17 Cette main, une main d'homme, d'ouvrier
(Le Tonnelier, Les Documents Cinématographiques).

Vendanges, Le film fantasmé

Vendanges à Farrebique
Fig. 18 Vendanges à Farrebique (Les Documents Cinématographiques).

En 1943, au congrès du film documentaire, au Palais de Chaillot, Le Tonnelier partage le Grand Prix. Rassuré par le savoir-faire de Rouquier, Étienne Lallier accepte de lui confier un long-métrage consacré au monde paysan qui se déclinerait selon le rythme, les couleurs, les activités et les émotions de chacune des quatre saisons. Ce projet ravit Rouquier qui rêve depuis vingt-cinq ans d’aborder ce thème avec des personnages qui jouent leur propre rôle. Il a fait ses gammes avec Le Tonnelier. Il est temps de revenir à Vendanges après le raté de 1929. Il est temps d’appliquer, sur un projet ambitieux, les principes et surtout les convictions qu’il s’est forgés pendant ces longues années de spectateur et d’aspirant cinéaste. Le Tonnelier a révélé sa maîtrise, il peut maintenant s’atteler à sa grande œuvre. C’est tout naturellement qu’il propose ce projet longtemps refoulé dont il avait écrit le canevas qu’il raconte avec enthousiasme à Lallier (fig. 18).

« Un film sur la vigne qui commencerait, après les vendanges, par les premiers travaux : taille de la vigne, ramassage des sarments dont on fait les fagots. Suivrait le déchaussage de chaque pied de vigne, l’apport de fumier, le labour. Apparition des feuilles, puis des grappes vertes. Premiers traitements (sulfatage). Le film se terminerait sur la grande fête des vendanges, avec les coupeuses et les porteurs qui transportent le raisin de la « cole » à la « pastière ». Il y aurait aussi les incidents ; tout à coup une fille se mettrait à crier : « Un nid de guêpes ! Un nid de guêpes ! » Elle s’enfuirait en courant, battant l’air de ses bras pour se protéger des piqûres. Autour d’elle les autres coupeuses aussi s’éloigneraient et se protégeraient de leur mieux. Si une fille était piquée, à la lèvre par exemple, une minute après elle aurait la lèvre d’un Sénégalais. Il y aurait aussi le fardage. Un jeune coupeur s’approcherait d’une fille, par-derrière, et tout à coup lui écraserait sur le visage une grappe de raisin au jus rouge, mais il arriverait que le sexe faible (pas si faible que ça) se venge. Elles se mettraient à plusieurs pour immobiliser l’homme, lui tenant les bras, les jambes et la tête en lui empoignant les cheveux. Celle qui avait à se venger prendrait son temps. Calmement elle lui écraserait bien sur la figure sa grappe au jus rouge. L’opération finie, le jeune homme aurait vraiment l’air d’un Indien d’Amérique. Imaginez un peu ces montagnes de raisin. Tous les hommes, fourches en mains, travaillant pieds nus dans le raisin. Les uns pour vider les pastières… les autres pour alimenter les broyeurs, d’autres encore chargeant les godets montant le raisin broyé dans les caves pour la fermentation ».

Mais je ne voulais pas faire un documentaire. Je voulais une fiction, je voulais dramatiser ce film. Le propriétaire du domaine viticole ayant une fille et son payre un garçon, il y aurait une histoire d’amour… Je pensais vaguement à Mireille et Vincent. Bref, une grande fresque sur la vigne et le vin avec une histoire romantique. Malgré toute la chaleur que je mis à raconter mon histoire, Étienne Lallier ne fut pas séduit.

«Non, non ce n’était pas cela qu’il voulait. Le vin c’était de la monoculture, et lui voulait de la polyculture ». Lallier, hostile au sujet viticole et pescalune, est également réticent à la deuxième proposition de Rouquier, celle de la ferme familiale de Farrebique dans le Rouergue, et dans laquelle il a séjourné 6 mois, après la mort de son père au front, de février à août 1915.

Rouquier déploie alors toutes les ressources et les séductions possibles pour emporter l’adhésion de son producteur car il faut que son rêve de tourner un long-métrage puisse se réaliser. Surtout qu’avec sa famille installée dans la ferme de Farrebique, son idée d’élaborer une fiction appuyée sur des acteurs non-professionnels était à portée de main.

Rouquier aura donc rêvé pendant 20 ans à son film sur la viticulture pescalune. Curieusement c’est à l’âge de 20 ans, et pour son premier essai, que ce rêve aura pris une forme concrète. Il a été son premier bonheur de créateur, il aura connu, avec sa Sept Debrie à ressort l’ivresse des pionniers du cinéma, il aura participé à l’aventure du muet. Le Vendanges de 1929 a existé, il a été projeté en public et si Rouquier l’a détruit c’est certainement pour le faire renaître, plus réussi, plus accompli, plus beau mais il n’existera jamais. Ce petit film est pourtant la matrice de toute son œuvre future. Un cinéma qui filme la vie, le travail des hommes, qui honore ouvriers, paysans et artisans dont Rouquier était issu. Il est intéressant de constater que des vendanges existent dans Farrebique sous la forme de 4 plans qui s’articulent avec un événement de la vie de la ferme. Dans le Rouergue, on s’adonne à la polyculture et après les foins on vendange, à la fin de l’été, les petites vignes agrippées sur les coteaux. La dernière des récoltes est rentrée, le grand-père peut mourir, comme le rêve, définitivement abandonné par Rouquier, de faire revivre les vendanges de ses vingt ans.

Tous mes remerciements à François Amy de la Bretèque et Lionel Gamet pour le prêt de leurs documents personnels.

Crédits photographiques
Archives Gaumont ;
Archives Champreux ;
Les Documents Cinématographiques ;
Collection Lionel Gamet.

ANNEXE

Commentaires écrits et dits par Georges Rouquier dans le Tonnelier

Monsieur Valentin, patron tonnelier, Crémier, maître ouvrier et Félix, l’apprenti. La journée commence et comme d’habitude c’est Monsieur Valentin qui décide du travail qui doit se faire. Aujourd’hui tu vas laisser les réparations, il y a la commande de Nayral qui attend. Un demi-muid chêne d’Amérique. Bon, 620 litres. Une trentaine de douelles. Depuis les temps les plus anciens, la forme d’un tonneau n’a pas changé, deux troncs de cônes juxtaposés par leur grande base. C’est ainsi que sans être très fort en géométrie, on peut calculer la capacité de ces vaisseaux de bois. Mais monsieur Valentin et monsieur Crémier n’en sont pas à leur premier demi-muid, Ils les connaissent les mesures. 8 heures, le village est animé. Nous sommes à Lunel dans l’Hérault, pays du vin et des tonneaux. Les bois employés dans la tonnellerie se présentent sous forme de merrains, ceux de qualité sont en chêne. Les billots choisis sans vices ne sont pas sciés mais fendus par moitié, par quart et par huitième. L’aubier et le cœur étant inutilisables, un billot ne laisse que 30 à 40 pour cent de bois merrain qui offre ainsi toute garantie de résistance et de souplesse. À l’odeur on peut reconnaître la nature du bois, savoir s’il est bien sec et s’il peut communiquer bon goût au vin. Un bon tonnelier doit faire un tonneau en deux jours. Il ne faut pas perdre de temps. D’abord les merrains sont sciés en longueur selon un modèle.

Armé d’une hache plate, Crémier équarrit la partie du merrain qui sera la surface extérieure du tonneau. Il ébauche ainsi aux extrémités la forme polygonale qu’il arrondira plus tard. Après la surface extérieure, il attaque les côtés. Ce coup d’œil ! Quarante ans de métier ! Crémier n’a pas besoin de mesure. C’est ce profil fuselé qui donnera au tonneau sa forme bombée. Il s’agit maintenant de finir à la varlope le grossier travail de la hache en arrondissant la surface extérieure. Pas de bon travail sans de bons outils. Monsieur Valentin veille avec soin à l’entretien des haches, la précision du travail en dépend. Avec la hache creuse fraîchement aiguisée, Crémier travaille la surface intérieure du merrain en diminuant l’épaisseur dans la partie centrale, appelée bouge. Ainsi se trouve ébauchée la forme intérieure du tonneau et facilité le cintrage intérieur du tonneau. Nouveau passage à l’établi, nouvel outil que Crémier frotte d’abord avec un chiffon gras. Ce petit rabot convexe achève la partie concave qui sera la surface intérieure du tonneau. Il efface les coups de hache qui risqueraient de faire claquer le bois lors des opérations à venir. Et cette fois encore, la trentaine de merrains nécessaires à la constitution du demi-muid passera à travers les mains du tonnelier. Avec la colombe, grand rabot renversé, l’ouvrier va donner à la pièce de bois le profil achevé grâce auquel elle pourra joindre exactement avec ses voisines assurant au fût une étanchéité parfaite. C’est le dernier travail et le plus important à effectuer sur les merrains qui, en termes de métier, s’appellent maintenant douves ou douelles. En glissant son doigt entre l’extrémité de la douelle et le rabot, Crémier apprécie la diminution de largeur faite du milieu à l’extrémité. Au centre de la douelle, la surface primitive du merrain a gardé sa patine. C’est le témoin, ainsi appelé parce qu’il témoigne de l’économie de la matière. La clé, réservée aux apprentis, permet de vérifier la coupe de la douelle qui contient en elle-même tout l’ensemble du tonneau. Pour la commodité de la fabrication, les douelles constituant le demi-muid complet sont divisées par tiers. On peut ainsi, par fraction, développer la circonférence du tonneau et la mesurer à l’aide d’une tige à pouces. D’abord au centre où l’ouvrier doit trouver 40 pouces puis aux extrémités, 33 pouces rigoureusement de part et d’autre. La première journée de travail est finie. Avant de partir, l’ouvrier met les douelles à l’eau, elles tremperont toute la nuit.

Le lendemain, les douelles gonflées d’eau sont bonnes pour le montage de la coque. Elles sont assemblées une à une. Une cale de bois prise dans les rives d’un cercle léger sert à maintenir les premières pièces. Rien n’est mis dans les joints, c’est-à-dire entre les pièces juxtaposées. L’élasticité du bois, le profil exact des douelles, le serrage par les cercles suffiront à assurer l’étanchéité. La dernière douelle vient compléter cet édifice branlant comme si elle en était la clé de voûte. On ajoute maintenant pour consolider l’assemblage des cercles modèles, toujours les mêmes pour la fabrication des demi-muids. Avec la chasse à manche et le marteau, Crémier a commencé la frappe. C’est le geste antique, traditionnel du tonnelier qui se continuera pendant toute la fabrication. L’ouvrier dresse le fût. À la masse il nivelle la tête soit en remontant les douelles soit en les enfonçant. Le cercle léger de montage est remplacé par un cercle plus fort. Le cintrage va se faire sur la partie inférieure du demi-muid en chauffant la coque. Dans ce métier, rien ne se perd. Les copeaux provenant du travail des douelles servent à alimenter le feu. Les tours ou bâtissoirs sont les principaux instruments de chauffage. Passés autour de la coque, ils serreront progressivement les douelles avec leurs câbles d’acier. Une lucarne, c’est la seule issue par où la fumée peut s’échapper. Aussi, elle s’accumule dans l’atelier. En serrant son tour, le tonnelier ne quitte pas son ouvrage des yeux. Une douelle peut claquer. Tout le travail serait à reprendre. Si la forme du tonneau n’a jamais varié, c’est parce qu’elle permet un serrage simple et puissant du bois par les cercles de fer qui sont rentrés en force à chaque extrémité. La chaleur assouplit les douelles gonflées d’eau et permet un cintrage plus facile mais il faut de temps à autre arroser intérieurement le tonneau pour éviter la carbonisation. Et toujours la frappe des cercles pour achever le travail des tours. Les douelles finiront par joindre si intimement qu’elles ne seront plus interchangeables à tel point qu’un tonneau démonté est inutilisable si les douelles n’ont pas été numérotées pour être remontées dans le même ordre. Le patron tend l’oreille aux craquements du bois qui lui permettent de contrôler la bonne marche du travail. Le tonneau est ensuite retourné pour pouvoir terminer l’opération. Pour achever le cintrage, un troisième bâtissoir est nécessaire. On peut maintenant passer les cercles. Le fond est fait de douelles de formes simples, soigneusement équarries et rabotées. Crémier en assemble juste assez pour le diamètre du tonneau puis trace quelques lignes qui serviront de repères. Chaque douelle est ensuite chevillée avec des clous sans tête. Une feuille de jonc séchée piquée sur des clous est ici nécessaire pour assurer l’étanchéité du joint. Il ne faut pas que le métier se perde, faute de bons ouvriers. Toute sa vie, monsieur Valentin a formé des apprentis. Quand madame Valentin apporte la bouteille de vin à remplir, c’est que la soupe est prête. À cette heure, il fait bon au soleil. C’est le moment où les lézards sortent des vieux murs. Heureusement que chez monsieur Valentin tous les tonneaux ne sont pas vides. Silence de midi. Dans le grand village calme, chaque foyer est sans doute pareil à celui-ci. Le seul délassement de la journée, c’est la lecture du journal. Les nouvelles ne devaient pas être passionnantes. L’heure de la sieste s’achève. Les petites rues du village se sont doucement ranimées. Devant la porte de monsieur Valentin, les tonneaux à réparer attendent. Une flèche de papier, un devoir d’écolier, pareil à ceux d’autrefois quand le petit Valentin allait à l’école. Ah ! Qu’on était heureux ! Oui mais ce temps-là, ne dure pas. À la première moustache, il a fallu apprendre un métier. Et c’est depuis ce jour qu’on roule les tonneaux. Puis on a connu une belle jeune fille et on s’est marié. Le ménage vivait heureux en attendant un petit garçon. Naturellement c’est une petite fille qui est arrivée. Il a fallu travailler encore plus fort. Cette main, une main d’homme, d’ouvrier. Elle en a fait des tonneaux, beaucoup, beaucoup de tonneaux. En pensant à l’avenir on a fait des économies. Et puis, et puis la guerre est venue. On a fait son devoir comme tout le monde. On était juste de retour pour la Première Communion de la petite. Et puis elle s’est mariée. On est resté là, tous les deux. Et voilà ! Allez va assez rêvassé ! Au travail ! Continuons de rouler les tonneaux. Il est bien malade celui-là! Avant de finir son fond, Crémier termine les extrémités du demi-muid. Avec l’herminette il taille en biseau les bouts des douelles assemblées, c’est le chanfreinage. Il permettra à manœuvrer plus facilement le fût qui pèse près de deux cents kilos et assurera l’écoulement des eaux de pluie. À la varlope, Crémier égalise la tête du tonneau. Le bord bien dressé lui servira pour guider ses outils, le parage. L’ouvrier creuse une gorge concave sur la surface intérieure et ébauche le logement du fon. Le stockholm, rabot cintré, égalise le travail du paroir, enfin le jabloir, manié comme le stockholm termine le travail. Il suffit de le faire courir sur le bord bien droit du tonneau pour tracer dans la gorge concave la rainure appelé fable qui recevra le fond. Sur les douelles alignées à plat, le tonnelier a vérifié la circonférence du demi-muid avant son montage. Il cherche maintenant le rayon du fond qui lui est donné par le sixième de la circonférence. C’est la deuxième et dernière mesure. Un chiffon imbibé d’eau sale qui coule sur la branche du compas suffit pour tracer. Un peu de poussière séchera le tout. Le bord est taillé en biseau, étroit pour la partie tournée vers l’intérieur, large pour la partie tournée vers l’extérieur. Le dernier coup est donné sur le champ à l’aide d’un petit rabot concave. Avec de la farine avariée et de la cendre de bois, Crémier mastique le jable puis pose le premier fond après avoir ôté les cercles qui serrent les douelles à cette extrémité. Il perce au poinçon le cercle de tête neuf coupé à la mesure puis le cintre, le rive et enfin le pose à grands coups de masse. Pour le deuxième fond, l’ouvrier se sert du tire fond, outil qu’il a fabriqué lui-même et c’est la même opération de cerclage à neuf. Le trou de bonde est percé à la bondonnière, sorte de grande tarière. Un dernier coup de polissage est donné sur toute la surface extérieure avec le bastringue, rabot à deux mains. Le cerclage à neuf est terminé par des cercles plus légers que l’ouvrier tape avec la châsse à mains pour ne pas abîmer le bois. Le tonneau est achevé. Monsieur Crémier se redresse. Il a raison d’être fier. Du beau travail qui lui valut un jour la médaille d’honneur. Puis le tonneau reçoit la marque simple de la maison artisanale et de la petite ville où il est né. Allez ! Bonsoir Crémier ! À deman !

Bibliographie

Auzel 2002 : Dominique Auzel, Georges Rouquier de Farrebique à Biquefarre, Éditions du Rouergue, 1993. Réédition 2002, Petite Bibliothèque des Cahiers du Cinéma.

Brunel 1999 : Max Brunel, Le cinéma des Pêcheurs de Lune, Ateliers de la Licorne, 1999.

Feuillade 2000 : Louis Feuillade, Revue de l’association française de recherche sur l’histoire du cinéma, hors série, 2000.

Lacassin 1995 : Francis Lacassin, Maître des Lions et des Vampires Louis Feuillade, Bordas, 1995.

Les Cahiers 1987 : Les Cahiers de la Cinémathèque n°48 Louis Feuillade, revue d’histoire du cinéma éditée par l’institut Jean Vigo, 1987.

Notes

   1.En français « pêchelune » : surnom donné aux habitants de Lunel. Selon la légende, un Lunellois crut la lune tombée dans le port de Lunel en apercevant son reflet et voulut la repêcher avec un panier troué accroché au bout de sa ligne.

   2.Feuillade, mobilisé depuis le 24 mars 1918, est victime d’une crise cardiaque le 16 juillet 1918 à Zuydcoote.

   3.La notion de bobine ou de mètres a, pendant longtemps, exprimé la durée d’un film. Un «deux « bobines » indiquait, pour une cadence de 18 images par seconde utilisée dans les dernières années du muet, une longueur de 450 mètres environ, soit une durée de 20 minutes.

   4.L’archevêque Crouzet, ami d’enfance de la sœur de Feuillade, Isabelle, son aînée de prés de 20 ans.

   5.Des initiales de Louis Gaumont, LG.

   6.Francis Lacassin, in Maître des lions et des vampires – Louis Feuillade en recense 802, la société Gaumont, en 2000, en inventorie 636, Louis Feuillade en revendiquait un millier.

   7.Plan arrêté d’un texte écrit, parfois décoré, introduit dans la continuité filmique. À l’époque du muet, les cartons présentaient les personnages, situaient dans le temps et l’espace, donnaient les dialogues et éventuellement formulaient des commentaires.

   8.L’annonce des parties se situe à 0h 0′ 45″, le générique à 0h 01′ 26″, le prologue à 0h 1′ 55″. Entre l’annonce des parties et le générique figurent, en avant prologue, deux plans allégoriques et pour une durée de 36″ sur lesquels nous reviendrons. L’annonce de la première partie, La Vigne, se situe à 0h 18′ 00″. Le prologue dure donc 16′ 05″.

   9.Image isolée d’une série photographique enregistrée sur un film représentant un 1/24e de seconde.

   10.  L’ouverture à l’iris introduit un plan dans lequel un cercle entouré de noir s’ouvre en faisant apparaître progressivement et concentriquement toute la surface de l’image.

   11.  Cépage dominant dans le vignoble languedocien pendant la période de culture à haut rendement.

   12.  Nom donné en Languedoc oriental au régisseur, celui qui administre et gère un domaine.

   13.  Nom donné à un groupe de vendangeurs auquel le payre confie une vigne.

   14.  Dans une vigne, chaque vendangeur a une rangée de souches. Pour finir la vigne dans le même temps, tous les vendangeurs avancent groupés au rythme de la baylesse ou meneuse, vendangeuse expérimentée et efficace.

   15.  Petites comportes qui, pleines, peuvent peser jusqu’à 50 kilos.

   16.  Sac de jute rembourré protégeant la tête et la nuque des porteurs de comporte.

   17.  Tombereaux de bois fixés sur les charrettes susceptibles pour certains d’être basculés par l’arrière.

   18.  Au début du prologue un carton date approximativement le début de l’action du film : « Depuis quinze cents jours le soleil se couche sur la France dans une brume de sang ». Cette datation est reprise de façon plus précise quelques plans plus tard, « Fin août 1918, à Lyon ». Cependant précédant le premier plan du film avec l’ouverture à l’iris sur le titre Vendémiaire, gravé sur une plaque de marbre et souligné à la baguette par un enfant, un carton annonce la date de 1917, sans explication ni commentaire. Est-ce dire que 1917, est l’année la plus sombre de la guerre, dix ans après la Révolte des Gueux, année la plus sombre de la viticulture ?

   19.  Assemblée d’ouvriers agricoles ou de journaliers, d’ordinaire sur une place publique, où ils se louent, c’est-à-dire qu’ils engagent leur force de travail pour un temps déterminé et pour un salaire convenu.

   20.  Nom donné aux gitans en Languedoc oriental.

   21.  Le vin en argot militaire (vient du pineau).

   22.  Apocalypse (14, 18-20).

   23.  Nom du film de Georges Rouquier, tourné de novembre 1944 à octobre 1945, dans la ferme de Farrebique, en Aveyron. Il raconte la vie quotidienne d’une famille de paysans du Rouergue. Au rythme des travaux des événements familiaux, Rouquier transcende la réalité documentaire par une vision poétique. Dès sa première représentation publique, le 11 février 1947, le film eut un retentissement considérable, tant en France qu’à l’étranger et particulièrement aux États-Unis où il est considéré comme essentiel dans l’Histoire du cinéma, il fut récompensé par de nombreux prix à Cannes, Paris, Venise et Rome.

   24.  Pêchelune, autobiographie de Georges Rouquier, texte inachevé mais confié, en l’état, par Maria Signorini-Rouquier, sa deuxième épouse, à Dominique Auzel, auteur de Georges Rouquier, de Farrebique à Biquefarre, 2002, petite bibliothèque des cahiers du cinéma, première édition, 1993, Éditions du Rouergue.

   25.  Rouquier a réalisé deux longs métrages de fiction dont sang et Lumière (1954), adapté d’un roman de Joseph Peyré, consacré à un matador (Daniel Gélin) qui, au sommet de son art et de sa gloire, décide, après la mort de son bandillero, d’arrêter sa carrière. Les agissements de son entourage et les calomnies répandues par ses ennemis le poussent à revenir dans l’arène où il mourra.

   26.  Salut, César ! Ceux qui vont mourir te saluent.

   27.  Cf. note 16.

   28.  Soit à la vitesse de 16 images-seconde, de quoi tourner un plan de 16 secondes.

   29.  Ancienne mesure de capacité variable selon les régions et les villes. Le ½ muid de Lunel fait 620 litres.

   30.  « Ce que je voulais exprimer ? Oh ! C’est tout simple. Le travail, la conscience professionnelle, le talent, la science du BON, du VRAI artisan, la science de celui qu’on appelle – ô dérision – un travailleur manuel. J’ai toujours aimé ceux qui savent travailler bien de leurs mains. Toute mon ambition était là. Le métier et l’homme ». Lettre de Georges Rouquier à François Amy de la Bretèque du 13 mars 1981.

   31.  Bois de chêne fendu en planches dont on fait essentiellement les douelles des tonneaux.

   32.  Voir annexe : Commentaires écrits et dits par Georges Rouquier dans Le Tonnelier.

   33.  « Qu’il fait froid ! »

   34.  Petit fût d’un quart de muid.

   35.  Cynique du latin cynicus et du grec kunikos, du chien.

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