Quand La ville rencontre La vigne : Le Lunellois
Quand La ville rencontre La vigne : Le Lunellois
En zone périurbaine ou dans les espaces à forte influence urbaine la question de la gestion, de la planification ou encore de la préservation des espaces agricoles se pose de manière cruciale (Donadieu 1998 ; Fleury et al. 2004 ; Sabatier 2007). En effet, la forte concurrence entre les usages du foncier se fait sentir. Dans ces zones se développent des problèmes d’attente foncière entraînant un abandon des terres suivi d’un enfrichement, forme de dégradation des paysages qui peut poser problème en termes de risque naturel, notamment les incendies et les inondations en zones méditerranéennes (Jarrige 2004).
Une gestion en termes de politique publique de ces espaces devient alors incontournable afin de maintenir la cohésion et l’équilibre des différents usages. Entre urbanisation, « sanctuarisation » et « laisser-faire » les choix qui s’offrent sont multiples. Les documents de planification urbaine (PLU à l’échelle communale, SCoT à l’échelle intercommunale) deviennent les moyens de définir une politique de gestion du foncier (Poulot 2008). Mais, souvent, la matérialisation de ces politiques ne s’arrête pas là. On constate, en zone périurbaine et ailleurs, la multiplication d’initiatives, de projets plus ou moins portés par les collectivités territoriales qui participent à la gestion des espaces et, notamment, des espaces agricoles. Cet article propose de décrire les choix politiques en lien avec les dynamiques démographiques et agricoles d’un territoire de l’Est de l’Hérault : la communauté de communes du Pays de Lunel (fig. 1). Celle-ci se trouve sous la double influence urbaine de Nîmes et de Montpellier (fig. 2). Son activité économique reste marquée, comme l’ensemble du département, par une puissante tradition viticole.
Comment les élus de cette communauté de communes gèrent-ils leurs espaces agricoles dans un tel contexte et comment les populations locales s’approprient-elles ces territoires périurbains et vivent-elles leur mutation ? Pour répondre à ces questions nous analyserons d’abord les dynamiques agricoles sur l’ensemble de la communauté de communes afin d’en saisir l’hétérogénéité puis nous nous focaliserons sur deux communes spécifiques aux trajectoires opposées : Saint-Christol, une commune encore viticole qui résiste à l’urbanisation, et Saint-Just, une commune où la viticulture a quasiment disparu. Grâce à la photo-interprétation et aux données statistiques de l’INSEE nous pourrons retracer l’évolution de ces deux communes et les resituer dans les dynamiques de la communauté de communes. Cette analyse nous permettra, dans une dernière partie, de voir en quoi les initiatives qui naissent dans ces communes reflètent ces profonds changements tant des points de vue agricole, social qu’institutionnel.
1. Dynamiques et mutations de l'agriculture périurbaine : cas du lunellois
La problématique de l'agriculture périurbaine
L’agriculture périurbaine est multifonctionnelle (Aumand et al. 2006). Elle n’est pas seulement une activité productive mais sert aussi de réserve foncière pour l’urbanisation, elle participe au maintien de paysages « verts » autour des villes (trame verte promue dans le Grenelle de l’environnement), offre un réservoir de loisirs de plein air pour les urbains (Le Caro et al. 2007) ou encore contribue à la maîtrise du risque naturel en limitant l’artificialisation, facteur d’inondation, ou l’enfrichement, facteur d’incendie. Ces multiples fonctions peuvent entrer en concurrence, notamment lorsque l’urbanisation de terres agricoles s’avère incompatible avec le maintien des paysages agricoles ou des loisirs de plein air. Il est donc très difficile de les planifier et cette planification passe obligatoirement par l’élaboration d’un projet politique plus ou moins conscientisé. En l’absence de projet clairement défini, le plus souvent, les espaces agricoles périurbains se transforment en réserve foncière pour l’urbanisation. L’attente foncière se généralise avec ses conséquences : enfrichement, abandon de l’agriculture, dégradation des paysages… À l’inverse, certaines communes ou communautés de communes tentent de promouvoir un projet politique visant à maintenir les espaces agricoles. Ce projet passe essentiellement par les documents de planification (PLU, Plan Local d’Urbanisme et SCoT, Schéma de Cohérence Territoriale) qui ont pour fonction de limiter les espaces à urbaniser en valorisant la concentration du bâti afin de maintenir les espaces agricoles. Ce type de politique ne va pas sans poser de problèmes, notamment en ce qui concerne le bâti agricole – les permis de construire sont de plus en plus difficile à obtenir (Soulard et al. 2006), même pour les agriculteurs – ou encore en termes d’équité entre agriculteurs face à la rente foncière, qui représente pour beaucoup le seul moyen de maintenir leur activité…
Ce résumé très succinct des dynamiques générales des espaces agricoles périurbains permet d’en saisir la complexité au vu des multiples enjeux qui se jouent sur ces espaces, enjeu urbain, environnemental, économique… En Languedoc-Roussillon et plus particulièrement dans le département de l’Hérault, cette complexité est renforcée par l’histoire viticole de ce territoire ainsi que par la crise économique qui, depuis plusieurs décennies, frappe ce secteur.
La viticulture en Languedoc-Roussillon : une transition vers La qualité
L’activité viticole du Languedoc-Roussillon a longtemps été caractérisée par une production massive de vin de table de qualité médiocre. À partir des années 1970-1980, ce type de viticulture a connu une grave crise de surproduction et à partir de 1984 l’Union Européenne a engagé un programme de reconversion qualitative du vignoble (Jarrige 1999). Cette conversion à la qualité s’est accompagnée de primes à l’arrachage, une partie seulement des surfaces arrachées pouvant être replantée en nouveaux cépages. Beaucoup des terres prises à la viticulture se sont ainsi transformées en espaces maraîchers 1, en vergers (notamment dans le secteur de Lunel et Mauguio) ou ont été soumises à l’urbanisation. Les vins issus des « nouveaux vignobles » tournés vers la qualité, ont obtenu des labellisations du type AOC, vin de pays, vin biologique… Au final, en Languedoc-Roussillon, les années 1990 ont connu une diminution de plus de la moitié des exploitations viticoles, passant de 70 000 en 1988 à 30 000 en 1998 (Laporte, Touzard 1998).
Une deuxième caractéristique de la viticulture en Languedoc-Roussillon repose sur son organisation socio-économique, son inscription dans ce que l’on appelle « le midi rouge » (Touzard, Laporte 1999). La coopération s’affirme comme le symbole de cette organisation. À l’issue de la reconversion, les caves coopératives restent le principal mode d’organisation et assurent encore 70 % de la production à la fin des années 1990. « Les caves coopératives se sont néanmoins profondément réorganisées lors de la dernière décennie. Il y a eu de nombreuses absorptions ou fusions « défensives », dans une optique d’économies d’échelle, pour faire face à la diminution du nombre d’adhérents et conserver un volume d’apports de raisin suffisant pour de grosses unités de transformation. Certaines caves coopératives se sont concentrées de façon plus « stratégique », pour développer des complémentarités, enrichir la gamme produite… Sur 550 caves coopératives communales en 1975 (nombre maximum), il en reste aujourd’hui 350 en Languedoc-Roussillon, avec des profils et des trajectoires d’évolution très différenciés (Temple et al. 1996). Beaucoup d’entre elles sont en outre associées au sein de groupements de commercialisation. La coopération viticole (structurée en fédérations départementales), constitue une institution puissante de l’arène politique agricole locale », note Françoise Jarrige en 1999.
Il n’en reste pas moins que cette transition vers la qualité a modifié non seulement la structure spatiale du vignoble languedocien, marqué par la diminution de sa superficie et par la restructuration de son encépagement, mais aussi sa structure sociale avec une diminution du nombre de viticulteurs et des transformations dans leur mode d’organisation. Cette histoire viticole est à mettre en parallèle avec d’autres dynamiques qui touchent ce territoire depuis trois décennies, notamment la forte augmentation démographique qui, depuis les années 1960, est accompagnée de politiques de développement du tourisme et de construction d’infrastructures de transport (A9, A75, ligne TGV, canal du bas Rhône…). Ces dynamiques entraînent une forte concurrence foncière entre sols dédiés à l’infrastructure, sols dédiés à l’urbanisme et sols dédiés à l’agriculture (Abrantes 2008). On peut noter en particulier que la transition vers la qualité a revalorisé les sols viticoles dont les prix se stabilisent ou augmentent en Languedoc. Par ailleurs, l’augmentation de la taille et de la population des villes languedociennes, en premier lieu Montpellier, exacerbe les problèmes de l’agriculture périurbaine.
La communauté de communes du pays de Lunel, par sa situation géographique se trouve au cœur de ces dynamiques. Spécialisée depuis un siècle et demi dans la viticulture de masse, elle a subi de plein fouet la crise du secteur, ainsi que l’impact des implantations d’infrastructures : A9 et canal du bas Rhône dans les années 1960, ligne TGV prochainement. Par ailleurs, sa population a fortement augmenté depuis plus d’une décennie entraînant, entre autres, la rédaction de son SCoT en 2005. Ce territoire connaît aussi des dynamiques agricoles diversifiées au sein d’un espace limité : au nord domine une activité viticole forte avec une transition vers la qualité illustrée par l’AOC Saint-Christol (fig. 1), tandis qu’au sud s’affirme une diversification avec le développement de l’arboriculture, aujourd’hui en déclin et partiellement remplacée par le maraîchage (fig. 2). Pour toutes ces raisons, la communauté de communes du Pays de Lunel constitue un laboratoire permettant d’observer les dynamiques agricoles périurbaines du bas Languedoc.
La viticulture dans Le Pays de Lunel
La communauté de communes du Pays de Lunel (CCPL) est constituée de 13 communes (fig. 3), à l’Est de l’agglomération de Montpellier, dans le département de l’Hérault mais en bordure du département du Gard. Ce territoire est donc soumis à la double influence démographique de Nîmes et Montpellier. La communauté de communes du pays de Lunel connaît l’un des plus forts taux de croissance démographique de France avec une moyenne de 2,51 % de croissance annuelle entre 1975 et 2005. Elle comptait 45 600 habitants en 2005 lors de la rédaction de son Schéma de Cohérence Territoriale (SCoT). Ce dernier vise à renforcer la logique territoriale du Lunellois afin de ne pas être absorbé par la grande agglomération montpelliéraine qui tend à devenir une communauté urbaine continue entre Sète et Nîmes. Dans cette perspective, la préoccupation des élus du Lunellois est de renforcer les composantes « rurales » de son territoire grâce, notamment, à la valorisation de l’activité viticole. Ce territoire se partage entre trois composantes principales : une viticulture forte au Nord, une urbanisation importante dans la partie médiane stimulée par la desserte routière et ferroviaire (A9, N113…), enfin la partie Sud, le long du Vidourle marquant la frontière avec le Gard, classée en zone inondable par les Plans de Préventions des Risques Inondations (PPRI) 2, dominée par les prairies (manades de taureaux), des terres arables, de l’arboriculture, des serres et du maraîchage. Dans cette communauté de communes, le classement en zone inondable devient un moyen efficace de limiter l’urbanisation et de maintenir l’agriculture dans le Sud (même si les documents d’urbanisme ne sont pas toujours respectés), ce qui renforce la pression foncière à l’Ouest du territoire où l’influence de Montpellier se fait plus sensible, particulièrement sur les communes de Saint-Just, Valergues et Lunel-Viel. Au final, l’analyse de l’occupation du sol par SIG L-R Ocsol (fig. 2), permet de constater cette frontière très nette entre le Nord (viticole) et le Sud de la communauté de communes.
La communauté de communes du Pays de Lunel illustre donc parfaitement la confrontation entre urbanisation et espace agricole. Afin de mieux saisir les dynamiques de ces espaces agricoles périurbains et de mesurer leur hétérogénéité à l’échelle fine d’une même communauté de communes, nous allons comparer deux communes, l’une au Nord dont la vocation reste viticole, l’autre au Sud où l’influence urbaine se fait sentir plus fortement. Les communes de Saint-Christol (fig. 4) et de Saint-Just (fig. 5) répondent à ces critères. Tandis que la commune de Saint-Christol perpétue sa spécialisation dans la viticulture de qualité et tente à tout prix de maintenir son caractère rural, la commune de Saint-Just, au Sud, s’est fortement urbanisée et a vu son activité agricole complètement modifiée avec la quasi-disparition de la viticulture sur son territoire.
2. Deux réactions face à l'avancée de la ville : Saint-Just et Saint-Christol
Dans un premier temps, l’analyse des données INSEE de juin 2009 concernant les deux communes permet de les situer dans la dynamique de périurbanisation, tout en soulignant leurs différences. Celles-ci se révèlent importantes malgré la proximité géographique des deux communes, une quinzaine de kilomètres, et leur adhésion à la même communauté territoriale.
Malgré tout, les deux communes sont soumises à des dynamiques périurbaines : leur population augmente de manière soutenue depuis les années 1970 (fig. 6), cette augmentation étant principalement due au solde migratoire (fig. 7). Parallèlement s’affirme une attraction des pôles d’emploi : plus de 70 % de la population de Saint-Christol et 80 % de celle de Saint- Just, ne travaille pas dans sa commune de résidence (fig. 7). On note aussi que dans ces deux communes, depuis la fin des années 1990 et le dernier recensement général, entre 70 % (à Saint-Just) et 80 % (à Saint-Christol) des habitants sont propriétaires de leur logement. Toutes ces données révèlent des dynamiques démographiques de périurbanisation avec l’alliance de caractéristiques rurales (taux de propriété) et urbaines (augmentation de la population, solde migratoire positif).
Tandis que la commune de Saint-Christol était plus peuplée que celle de Saint-Just dans les années 1970, cette dernière a connu une explosion du nombre d’habitants pour dépasser, dès la fin des années 1970, sa voisine (fig. 6). Depuis la fin des années 1990 la population de Saint-Just se stabilise, tandis qu’à l’inverse la population de Saint-Christol connaît une augmentation moins ample mais plus régulière. Deux dynamiques distinctes s’affirment donc : tandis que Saint-Just connaissait dans les années 1990 une forte périurbanisation avec l’arrivée de nouvelles populations, Saint-Christol a conservé des caractéristiques rurales avec un solde migratoire moins important. Notons enfin que, depuis le dernier recensement général de 1999, la situation évolue très sensiblement. L’arrivée de nouvelle population s’est stabilisée, particulièrement à Saint-Just, ce que confirment les chiffres de l’ancienneté d’emménagement (fig. 8). Tandis que, dans les deux communes, moins de 10 % des ménages sont installés depuis moins de deux ans, à Saint-Just plus de 40 % et à Saint-Christol 50 % y vivent depuis plus de dix ans. Globalement on observe donc une stabilisation de la croissance démographique ainsi que des différences notables entre Saint-Just et Saint-Christol.
Concernant l’agriculture, la crise de la viticulture a principalement entraîné une concentration des exploitations en Languedoc-Roussillon (Agreste, août 2009), ce qui est visible à Saint-Just et Saint-Christol (fig. 9). Les surfaces plantées en vigne ont fortement régressé à Saint-Just alors qu’elles sont restées à peu près stables à Saint-Christol. Cela illustre la permanence viticole de cette commune tandis que Saint-Just s’est spécialisé en arboriculture et maraîchage. Au même endroit, l’essor de la population a entraîné l’extension du village, provoquant une perte de terres agricoles. Mieux encore qu’à travers les chiffres de l’INSEE et du Recensement Général Agricole (RGA), ces phénomènes spatiaux d’urbanisation et de régression des surfaces viticoles sont très visibles grâce à la photo-interprétation (fig. 10-13).
La comparaison de photos aériennes (IFEN) prises en 1971, 1992 et 2002 sur les communes de Saint-Just et Saint-Christol illustre la croissance de l’urbanisation (fig. 10-13) et, dans le cas de Saint-Just la régression du vignoble au profit des vergers (fig. 12) tandis que les cultures annuelles/prairies et les friches restaient à peu près stables dans la décennie 1990 (fig. 13). À l’inverse, à Saint-Christol, le vignoble s’est maintenu en grande partie et l’urbanisation a très peu gagné sur les terres agricoles. Selon le Maire de la commune, à Saint-Christol le nombre de friches à augmenté dans les années 1990, à Saint-Just, la photo-interprétation nous montre la forte présence de friches, même si leur nombre se stabilise depuis 1992 (fig. 13). Ces friches sont surtout dues à l’attente foncière de certains propriétaires qui craignent de voir leurs terres bloquées en secteur agricole selon les zonages des documents d’urbanisme, en premier lieu le PLU, et de ne pas pouvoir les vendre en terrains constructibles. Ces agriculteurs, souvent en fin d’activité, ou propriétaires terriens préfèrent laisser leurs terrains à l’abandon ou, de manière de plus en plus fréquente, les utilisent comme pâtures pour des chevaux. Cela donne naissance au phénomène des baignoires utilisées comme abreuvoirs, forme de déclassement du paysage périurbain (Vial et al. 2009).
Aujourd’hui l’urbanisation de Saint-Christol se stabilise, sous l’effet du PLU qui limite les possibilités d’urbanisation. L’objectif politique de la municipalité est de protéger sa viticulture et son caractère rural. Depuis les années 1970 sa surface en vigne est restée sensiblement la même. À l’inverse, à Saint-Just les photographies aériennes montrent une diminution de la surface en vigne assez importante au cours des années 1990, accompagnant la forte croissance de population (fig. 10) ainsi que la stabilisation des cultures annuelles et des friches (fig. 12). Couplée à une analyse des données démographiques de ces deux communes, cette approche permet de dessiner l’arrière-plan socio-économique sur lequel il est à présent plus aisé de comprendre les projets politiques de ces communes et de la communauté de communes.
Nous avons vu qu’en 2005, alors que les conséquences de la forte augmentation de la population dans certaines communes, notamment Saint-Just, commençaient à se faire sentir au niveau spatial et en termes d’équipement (écoles, routes…), la CCPL s’est dotée d’un SCoT visant, entre autres, au maintien et à la protection des espaces agricoles face à l’urbanisation, afin de faire de ce territoire une zone d’aération entre les agglomérations de Nîmes et Montpellier (fig. 14).
La volonté politique, exprimée très clairement, a été suivie de projets portés par la communauté de communes mais aussi par des associations locales, des agriculteurs et des personnes de la société civile. En premier lieu, en partenariat avec le Centre d’Initiatives pour Valoriser l’Agriculture et le Milieu rural (CIVAM 34) et la SAFER, la CCPL a lancé une consultation populaire lors de la rédaction du SCoT en 2005 et en 2008, afin de connaître les attentes des Lunellois en termes d’agriculture. Il en ressort une demande de produits maraîchers en vente directe et de préférence « bio ». Un marché paysan a été mis en place l’été dernier sur la commune de Marsillargues. Parallèlement, la CCPL et le CIVAM ont lancé un appel à projet pour installer un ou plusieurs producteurs maraîchers biologiques sur le territoire. Les réponses ont été nombreuses. Le partenariat avec la SAFER afin de trouver des terres disponibles pour ce genre de cultures, s’est avéré infructueux en raison de la taille des exploitations actuellement sur le marché : de grands mas de centaines d’hectares, trop vastes pour l’installation de maraîchers et trop coûteux pour une intervention publique sur le foncier 3.
En second lieu, en 2006 la commune de Saint-Christol a développé un projet de pôle œno-touristique qui, relayé par la communauté de communes, a été labellisé pôle d’excellence rural (PER) par l’État. Ce pôle prendra principalement la forme d’un bâtiment dédié à l’œnologie, la découverte et la dégustation du vin, la présentation de l’histoire de la viticulture dans la région. Cette initiative associe des élus, des acteurs du tourisme et des viticulteurs de la région. Elle prévoit aussi le développement de la vente directe au caveau et la visite de vignobles : reconnaissance des cépages, compréhension des paysages…
Enfin, parallèlement au projet de pôle oenotouristique, est né un projet de valorisation de l’histoire viticole du Lunellois. Cette initiative issue d’associations du Lunellois et de personnes privées, a pour but la réalisation d’expositions, une dans chaque commune de la CCPL afin de présenter l’histoire viticole de la région. De nombreux thèmes sont abordés, de la chimie du vin à la construction des paysages viticoles, avec dans chaque village un thème spécifique d’exposition. Cette initiative est soutenue financièrement par le Conseil Général de l’Hérault, la Communauté de Communes et les associations.
Ces différents projets illustrent la volonté politique de la CCPL de ne pas se laisser happer par les agglomérations urbaines voisines et de rester un territoire à part entière, approprié et valorisé par ses habitants. Cette recherche de légitimité territoriale passe ici par une affirmation des valeurs agricoles et notamment viticoles du territoire, grâce à une patrimonialisation de cette activité et par un renouvellement de la fonction agricole dans une zone très habitée, grâce au développement du maraîchage et de la vente directe.
La multiplication de ce type d’initiatives visant à animer, gérer et légitimer des territoires périurbains ou des territoires à fort enjeux environnementaux et agricoles (comme les réserves naturelles ou les PNR), peut être vue comme une nouvelle forme de gestion collective des territoires et une agriculture conçue comme un bien commun. Cette gestion collective réinvente un type de citoyenneté et de démocratie au travers de la notion de gouvernance territoriale.
3. L'agriculture périurbaine en lunellois : des initiatives innovantes, une gouvernance réinventée
L’observation de ces différents projets et les débats qu’ils engendrent révèlent une agriculture périurbaine gérée collectivement et acquérant de ce fait un statut de bien commun 4. Cette gestion collective peut prendre différentes formes, du simple gouvernement de ces espaces à une véritable gouvernance d’un territoire spécifique; nous parlons alors de gouvernance territoriale (Le Galès 1995) (Rosanvallon 2008) impliquant de ce fait des «acteurs publics et privés aux identités multiples et aux ressources (au sens très large : pouvoirs, relations, savoirs, statuts, capitaux financiers) asymétriques » dans un « processus dynamique de coordination (hiérarchie, conflit, concertation) (…) visant la construction collective d’objectifs et d’actions en mettant en œuvre des dispositifs (agencement des procédures, des mesures, des connaissances, des savoir-faire et informations diversifiés) multiples qui reposent sur des apprentissages collectifs et participent des reconfigurations / innovations institutionnelles et organisationnelles au sein des territoires » selon la définition construite collectivement par le projet PSDR Gouv-Innov (Rey Valette et al. 2009).
Lors de la réalisation de documents de planification comme le SCoT de la CCPL ou le PLU de Saint-Christol, des procédures de gouvernance se mettent en place avec des groupes de travail, des enquêtes publiques ou encore des consultations populaires sur des thèmes spécifiques comme ce fut le cas pour l’agriculture à Lunel. Mais des projets plus informels, débouchant sur de réelles actions sur le territoire, comme les expositions dans le Lunellois, adoptent aussi ce type de participation. Dans tous les cas, chaque projet, chaque initiative, chaque effort de planification ou de valorisation d’un secteur s’adapte aux conditions et règles locales, les dynamiques périurbaines dans le cas du Lunellois. Il est alors possible de parler d’adaptative gouvernance qui implique, selon la théorie des Commons, une lecture scientifique des lois locales régissant le bien commun (Dietz et al. 2003; Ostrom 1990), ici l’agriculture périurbaine.
L’émergence, dans certains cas l’affirmation, de cette « gouvernance territoriale adaptative » engendre une implication plus forte d’associations, d’agriculteurs ou de membres de la société civile dans la gestion politique des territoires. Les projets qui naissent au sein de la CCPL en sont des illustrations pertinentes. Cette implication résulte, entre autres, d’une prise de conscience mondiale de l’irréversibilité de la destruction des ressources naturelles engendrant une volonté de maîtrise durable de nos vies, de nos espaces et donc de notre agriculture. Au final, de nombreuses dynamiques sous-tendent cette réinvention de la gestion et de l’animation des espaces en zones périurbaines :
Les changements rapides et violents qui ont secoué les espaces périurbains ces dernières décennies ont généré une prise de conscience de l’importance de l’aménagement de l’espace.
Les possibilités de participation à la prise de décision politique avec l’organisation de consultations populaires et notamment les enquêtes publiques lors de la rédaction des documents de planification ont accru l’intégration des points de vue de la société civile dans la gestion des territoires.
La multiplication des associations dans l’espace périurbain et l’implication de plus en plus forte des citoyens au sein des mouvements associatifs locaux ont favorisé une organisation de la société civile locale pouvant déboucher sur l’émergence de projets animant le territoire.
La dynamique d’action de la CCPL illustre ces quatre points. Les changements spatiaux et démographiques ont été brutaux ces dernières décennies, notamment dans les années 1990. Des projets politiques débouchant sur une planification du territoire ont émergé dans les années 2000. Cette planification s’est faite à partir d’une consultation de la population locale, animée par la volonté de maintenir une agriculture de proximité et d’éviter d’être englobé dans l’agglomération montpelliéraine, ce que soulignent les résultats des questionnaires de la CCPL sur l’agriculture en 2005 et 2008. D’autre part, des projets comme le pôle œnotouristique à Saint-Christol et le projet d’expositions révèlent une volonté de valoriser la viticulture locale afin, entre autres objectifs, de renforcer les composantes rurales et agricoles du territoire, malgré l’avancée de l’influence urbaine.
Ainsi, les dynamiques relevées grâce à l’étude de la communauté de communes du pays de Lunel soulèvent des questions :
- Que révèle cette résistance à la ville ? Comment l’espace périurbain peut-il exister entre le rural et l’urbain ?
- Ces initiatives locales sont-elles la preuve d’un nouvel exercice de la citoyenneté, hors du vote classique ?
- Comment les agriculteurs périurbains gèrent-ils cette multifonctionnalité de leur espace de travail ?
- Quelles pourraient être les conséquences sociales et spatiales d’une gestion de l’agriculture périurbaine comme bien commun ?
Autant de questions qui méritent un travail de recherche approfondi. Celui-ci est conduit au sein d’une équipe de l’INRA dans le cadre de ma thèse portant sur l’agriculture périurbaine en Languedoc et au Nord-Ouest du Portugal 5.
Conclusion
La gestion politique de l’agriculture périurbaine se place aujourd’hui au cœur des questions qui animent les territoires français, et plus largement les pays d’Europe occidentale. Le département de l’Hérault subit de plein fouet la double dynamique d’une viticulture (principale activité agricole du département) qui a dû gérer la crise mondiale du secteur et une croissance démographique effrénée depuis les années 1970 qui, même ralentie, continue d’exercer une pression sur le foncier. La communauté de communes du Pays de Lunel, par sa situation géographique et son histoire, illustre cette double dynamique. Hérité d’une longue tradition agricole, le vignoble a régressé et la surface bâtie s’est accrue en proportion inverse. La comparaison de deux communes de cette communauté de communes révèle néanmoins que les dynamiques peuvent être différentes même au sein d’une petite entité géographique. Tandis que Saint-Christol conserve des composantes rurales avec, notamment, une forte spécialisation vinicole, la commune de Saint-Just, a au contraire vu son vignoble disparaître et son territoire s’urbaniser fortement et se spécialiser en maraîchage et en arboriculture.
Parallèlement, se manifeste dans cette communauté de communes une forte volonté de se démarquer des agglomérations voisines de Nîmes et surtout de Montpellier en voulant faire de ce territoire « un espace d’aération ». Cette volonté politique prend la forme d’une valorisation de l’agriculture locale. Deux projets illustrent cette valorisation : pour la spécialisation viticole, un pâle œnotouristique doit voir le jour en 2010 sur la commune de Saint-Christol et des expositions dans chaque commune de la CCPL doivent renforcer le caractère patrimonial de la viticulture lunelloise. Parallèlement, dans la partie médiane, la plus peuplée, la CCPL tente d’installer des maraîchages et valorise les producteurs locaux au travers de marchés paysans.
Ces initiatives politiques sont, dans certains cas, relayées par des mouvements associatifs et / ou par la société civile. Au travers des collectivités locales, des associations locales et des acteurs locaux, la population s’engage dans la valorisation et l’animation des espaces agricoles, au départ privés, et réinvente les notions de gouvernance et de démocratie locale. Ainsi, il est possible de parler de gouvernance territoriale à propos de la communauté de communes du Pays de Lunel et d’une gouvernance territoriale prenant en compte les dynamiques spécifiques du territoire largement animées par la péri urbanisation. Serait-il possible de voir dans ces dynamiques un réinvestissement démocratique du local au détriment de l’intérêt général ?
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Vial, Aubert, Perrier-Cornet 2009 : Vial C., Aubert M., Perrier-Cornet P., Cheval et territoire: quels liens entre la présence de chevaux de loisir et les dynamiques rurales contemporaines. Colloque de l’ASRDLF, Entre projets locaux et de développement et globalisation de l’économie : quels équilibres pour les espaces régionaux ?, Clermont- Ferrand, 6-8 juillet 2009.
Notes
1. Une autre caractéristique de l’agriculture périurbaine réside dans sa spécialisation en maraîchage pour répondre aux besoins locaux tout en limitant la taille de l’exploitation dans des zones où le foncier, même agricole, reste très rare.
2. Chaque commune de la CCPL s’est dotée d’un PPRI. Le SCoT a procédé au recollement de ces PPRI (fig. 3).
3. Selon un entretien avec le chargé de l’environnement et de l’agriculture à la CCPL.
4. Bien commun ici entendu de manière très générale comme un bien partagé par l’ensemble de la société et donc soumis à une gestion collective.
5. Camille clément, Dynamiques et gouvernance des espaces agricoles périurbains, entre publicisation et privatisation : cas du Languedoc et du Nord-Ouest Portugal, thèse financée par l’Inra-sup-Agro de Montpellier, UMR Innovation, équipe Innovations Territoriales.
