L’olivier en occitan
L’olivier en occitan
* Lexicographe et ethnobotaniste en domaine occitan
Dire que l’olivier et la langue occitane sont indissociables est un truisme qu’il est cependant bon de rappeler. En effet, l’olivier a été dit, chanté ou cultivé en occitan avant de l’être en français, héritage gréco-latin oblige. Il n’est que d’étudier les noms des variétés, qui sont tous des noms occitans, plus ou moins bien traduits ensuite en français. Nous analyserons donc ces liens linguistiques et culturels dans trois domaines : celui du lexique spécifique à l’arbre et sa culture, celui de la perception de l’arbre à travers dictons et usages, et celui de son évocation dans la littérature, chez les écrivains héraultais. Nous conclurons par l’analyse de certains usages contemporains qui tournent le dos à sa fonction antique et sacrée.
Le lexique de l’olivier
L’olivier en occitan mériterait à lui seul un dictionnaire. Les variétés d’olives sont fort nombreuses, tellement nombreuses qu’elles avaient découragé l’auteur héraultais du Traité de l’Olivier 1 (1784) : « … espèces d’olives dont je vais entreprendre la longue & pénible énumération. Je dis pénible, parce que cette nomenclature triviale n’a été faite encore par personne, & par la difficulté qu’il y a à rassembler, à accorder entr’eux les noms vulgaires et variables imposés à une même espèce, lesquels changent souvent d’un canton à l’autre… (…) Vu le grand nombre & la différence des noms vulgaires, j’ai cru devoir borner la nomenclature insipide, qui ne pourroit être d’ailleurs d’une si grande utilité qu’on a paru se l’imaginer. »
Nous ne partageons évidemment pas le jugement sur l’insipidité et l’inutilité de la chose, même s’il est effectivement difficile d’établir les correspondances entre des noms différents désignant pourtant la même variété d’olives 2. Nous trouvons au contraire une poésie indéniable à cette litanie et entre autre à la collection donnée par O. de Serres, noms occitans transcrits en français 3 : boutignan, bequerut, daurade, verdale, pommaux, sauzin, d’Espaugne, rouvière, glandaux, royale, gentile, coliaux, longuete, negraux, boubaux, sallierne, morengue.
Il mélange toutefois noms d’olives et noms d’oliviers, ce que font de nombreux auteurs, y compris contemporains, qui affectent aux variétés d’olives des adjectifs qui qualifient en fait l’olivier (ametlau, vernissenc, verdau, aglandau, botinhan, …). On reconstituera aisément les couples olivier (adjectif au masculin)/olive (adjectif au féminin) : ametlau / ametlenca, verdau / verdala, roget / rogeta, redonau / redonala, pigau / pigala, argentau / argentala, aglandau / aglandala, corniau / corniala, calhet / calheta, tripard / triparda, marselhés / marselhesa, botinhan / bo-tinhana, morescaud/ morescauda, galinenc / galinenca, vernissenc / vernissenca, etc.
Nous disposons de quelques 150 noms d’olives en occitan 4, qui se classent principalement en trois catégories :
- ceux qui font référence à la couleur : blanqueta (blanche), rogeta (rouge), negreta / negrala (noire), morala (noire), verdala (verdâtre), argentala (argentée), calheta (tachetée), pigala (piquetée de points blancs), vernissenca (vernissée),
- ceux qui font référence à la forme du fruit : aglandala (en forme de gland), ametlenca (en forme d’amande), corniala (en forme de cornouille), pomerela (ronde comme une pomme), becuda (munie d’un petit bec), redonala (ronde), ponchuda (pointue aux deux bouts), triparda (ventrue), longueta (allongée),
- ceux qui font référence à l’origine : clarmontesa (de Clermont d’Hérault, 34) salierna (de Salernes, 83), marselhesa (de Marseille, 13), selonenca (de Salon, 13), coliassa (de Collas, 30), calassenca (de Callas, 13), provençaleta (de Provence), luca (de Lucques, talle).
Le Traité de l’Olivier précise qu’au dix-huitième siècle, on préférait à Montpellier les pigala, salierna, corniala, rogeta, morala et marseihesa à Béziers, les verdala et galinenca. Actuellement, c’est surtout les picholina et luca dans l’Aude, corniala, luca, menudala, verdala et olivièra dans l’Hérault, picholina dans le Gard.
Nous n’avons pas à détailler ici les utilisations des olives, bien connues de tous. Mais il convient de remarquer que les auteurs n’hésitent pas à les mettre en poème, comme marqueurs culturels. …
Ainsi le montpelliérain François Dezeuze (début 20ème), très attentif aux coutumes et art de vivre de son pays :
« Te veses, pioi, davans la gerla rounda,
Pousant emé la cuihièra traucada,
Que l’aiga-sau, couma acò, s’en escoula,
Un boun pougnat d’oulivas salabrousas. »
« Tu te vois, ensuite, devant la jarre ronde,
Puisant avec la cuillère percée,
Pour que l’eau salée, ainsi, s’écoule,
Une bonne poignée d’olives salées. »
(in Las Oulivas) 5
Plus contemporain, Christian Laux rappelle la préparation qui transforme le fruit le plus immangeable du monde en un délice de bouche :
» L’oliva tala coma la creacion l’a facha es vispra. Coma lo pecat del mond. Quina que sià la color, madura o pas, se pòt pas manjar coma es. (…) Demanda de temps e de paciéncia. Cal esperar que lo lessiu aja fach son trabalh. Tres jorns, una setmana se cal… Getaràs puèi lo liquid e i passaràs doas aigas. Bastarà di faire una salsa : frigola, laurièr, fenolh, e sal de segur per servar. » 6
» L’olive telle que la création l’a faite est âpre. Comme le péché du monde. Quelle que soit la couleur, mûre ou pas, elle ne peut pas se manger comme elle est. (…) Cela demande du temps et de la patience. Il faut attendre que la lessive [de soude] ait fait son travail. Trois jours, une semaine s’il le faut…. Tu jetteras ensuite le liquide et tu y passeras deux eaux. Il suffira de faire une sauce : thym, laurier, fenouil, et sel bien sûr pour la conservation. «
En dehors des noms d’olives (oliva) et d’oliviers (oliu / olivièr) 7 qui constituent bien sûr la partie la plus riche du lexique, il convient de signaler quelques termes spécifiques, car ils sont souvent utilisés par les oléiculteurs, transposés en français. Si en occitan on « poude » la vigne, ce verbe ne s’applique pas à l’olivier à qui on réserve recurar ou rebrondar 8. Les branches résultant de l’élagage s’appellent lo recuradîs ou las rebrondilhas.
Chausser se dit cauçar, ou terrar (mettre de la terre), ou atapar (recouvrir). La souche de l’olivier se nomme la burla (passé au français régional burle) ; arracher la souche avec ses racines se dit desburlar. La floraison de l’olivier se traduit par les verbes borrar / borronar / borrir (mettre des bourgeons), brumir / brunir (devenir foncé, ce que fait l’olivier avant de fleurir), botonar (mettre des boutons), ou rasimar 9 (faire des grappes), car les fleurs sont disposées en grappes. Les jeunes rejets s’appellent des sagatas (en français régional, sagates).
On utilise le verbe vairar 10 pour décrire les olives qui commencent à changer de couleur (comme pour les raisins), et vairason (véraison) pour nommer l’époque du changement. Ramasser les olives se dit olivar 11, le ramasseur/la ramasseuse olivaire / olivaira, l’époque de la récolte las olivadas ou l’olivason, et l’oliveraie oliveda ou olivaireda. Les feuilles mêlées aux olives récoltées portent le nom de meleta ou trialhas 12. L’auteur du Traité de l’Olivier les signale : « Quelques uns se plaisent à laisser tout exprès quelques feuilles (dites melettes) parmi les olives, pour donner un peu d’amertume à leur huile ». Et bien sûr, toutes les maladies de l’olivier sont nommées : la blanqueta / lo blanquet / lo coton (blanquette), lo negre / la morfèa / lo carbon / lo negrilh / lo mau negre (la fumagine), lo sauteret (insecte sautilleur), lo cairon (mouche de l’olivier), lo nieron (pucerons divers). A. Langlade fait ainsi parler un paysan sur qui s’abattent tous les malheurs possibles :
« Louliviè, dau mau negre, aladounc rabalava ;
Arriva un ivernas, e lou gèu lou brausis.
La g relia lou reprend, aderet escabassa
Lou sagatun, quencara à pena se bournis. »
(in Paulet et Gourgas) 13
« L’olivier, de la fumagine, était donc malade ;
Arrive un gros hiver, et le gel le brûle.
La grêle le reprend, l’un après l’autre elle étête
Les rejetons, qui ont encore de la peine à fleurir. » 14
La perception de l'olivier
L’olivier a généré quelques dictons, dont certains sont toujours présents dans les mémoires. Ainsi une devinette le définit dans toutes ses parties : grand coma un ostal, pichòt coma un dedal, doç coma lo mèl, amar coma lo fèl. Ce qui signifie : grand comme une maison (l’arbre), petit comme un dé à coudre (l’olive), doux comme le miel (l’huile), amer comme le fiel (la feuille, consommée en tisanes contre l’hypertension).
Un autre décrit sa faculté à rejeter de souche : la figuièra e l’olivièr mòron pas sens eiritièr, le figuier et l’olivier ne meurent pas sans héritier. Cette descendance assurée fascinait les hommes, pour qui la transmission des terres était un souci en milieu rural : les arbres fonctionnent en véritables doubles des humains.
La notion de relais entre générations est également mise en formule : olivièr de ton grand, castanhièr de ton paire, amorièr tieu, olivier de ton grand-père, châtaignier de ton père, mûrier de toi. On savait que l’on plantait des oliviers non pour soi mais pour ses petits-enfants, et en retour les descendants contemplaient leurs ancêtres à travers les oliviers. La mode actuelle de ne planter que de l’olivier vieux annule cette notion fondamentale de pont entre les générations : l’arbre planté déjà multi centenaire ne raconte plus l’histoire du lieu ou d’une famille. De plus, il y a une totale contradiction de la société actuelle d’admirer le vieillard végétal torturé mais de manifester en parallèle l’horreur des signes de vieillesse chez les humains : au contraire, de tout temps et en tout lieu, respect au vieil arbre et respect au patriarche allaient toujours de pair.
Enfin, c’est l’olivier lui-même qui parle à son propriétaire en lui prodiguant des conseils de culture despuètha-me, te vestirai, dépouille-moi, je te vêtirai. Pour obtenir de belles récoltes, il faut tailler les oliviers « de manière à voir voler un oiseau dedans ». Les conseils de taille donnent toujours lieu à des discours enflammés de la part des véritables amoureux de l’olivier : c’est même un rite que l’on transmet de génération en génération, pour certes améliorer les récoltes, mais aussi donner à l’arbre une forme élégante et harmonieuse. L’olivier donne un autre conseil similaire : onha-me lo pè, t’onherai lo bèc, oins-moi le pied (engraisse-moi), je t’oindrais le bec.
Deux dictons disent aussi les dates de cueillette :per Totsants, l’oliva a la man, pour Toussaints, l’olive à la main, et per Sant Andriu, la bata sus l’oliu, pour Saint André (30 novembre), la gaule sur l’olivier. Ils indiquaient clairement les deux récoltes d’olives que l’on peut faire la première à la Toussaint se fait à la main pour les olives à confire, afin de ne pas les abîmer, tandis que les récoltes plus tardives peuvent se faire en gaulant les arbres et serviront donc à faire l’huile.
On n’aura garde d’oublier sa fonction religieuse l’olivier est depuis toujours une des essences bénites le jour des Rameaux (Rampalms), avec le buis et le laurier noble, rite qui reprend la sacralité antique de l’olivier et du laurier près des temples grecs.
L'olivier dans la littérature occitane héraultaise
L’olivier a été louangé dans de nombreux textes, particulièrement au 19ème siècle : son évocation comme marqueur culturel des régions méditerranéennes est un thème récurrent chez les auteurs languedociens et provençaux, dont certains n’hésitent pas à lui dédier plusieurs poèmes. C’est sa lignée gréco-latine qui est mise en avant, les Occitans s’affichant comme les héritiers directs de ce passé glorieux : c’est l’arbre d’Athéna / Minerve, l’arbre de paix, de sagesse et de prospérité.
Le thème disparaît peu à peu au 20ème siècle, mais il est cependant toujours évoqué en marqueur de paysage, puisque incontournable comme l’amandier, le figuier, le cyprès. Devant la surabondance de textes, nous nous limiterons aux auteurs héraultais. 15
Pour Alexandre Langlade (fin 19ème), natif de Lansargues, l’olivier n’est bien évidemment pas son sujet de prédilection avant tout, c’est le poète des milieux humides de la basse plaine, le chantre magistral de l’étang de l’Ort 16. On trouve néanmoins quelques mentions de l’arbre, seulement ethnographiques ou agricoles (comme ci-dessus avec l’évocation des maladies) et non symboliques :
« Es loura que lou pastre, au fresquet de la font,
A loumbra de las oulivedas,
En flabutant, mena sas fedas… »
« C’est l’heure où le berger, au frais de la fontaine,
À l’ombre des olivettes,
En jouant de la flûte conduit ses brebis… »
(in Lous Las d’amour)
Te, vequela ouliveda oumbrejant nosta testa,
Que me fai doli à flac e dous couma bu mèu,
Lai plantada soulet, ere encara barbèu ; »
« Tiens, regarde cette olivette ombrageant notre tête,
Qui me fait de l’huile à foison et douce comme le miel,
Je l’ai plantée seul, j’étais encore jeune-homme ; »
(in Maihan et Daudet) 17
Au contraire, Pierre-Joseph Bédard (19/20ème), de Villeneuve-lès-Béziers, lui consacre tout un cycle, Mon Olivada, où il n’écrit pas moins de sept poèmes à la gloire de l’olivier, de son huile, de la cueillette des olives ou de la sieste sous leur feuillage.
« Sul poëtic autar, olivier benezit,
Vòli vuèi celebrar en tràbas encoradas,
Ton front sempre verdal, dels diuzes costozit
E tos gimèls, tezaur de nôstras encontradas. »
« Sur l’autel poétique, olivier bénit,
Je veux célébrer aujourd’hui en vers enthousiastes,
Ton front toujours vert, choyé des dieux,
Et tes trochets de fruits, trésor de nos contrées. »
« Me membrant que temps a, l’Ôme-Dius t’a cauzit
Per èstre confident de sas grèvas pensadas,
Bèl arbre mièjornal, quora ai lo còr blazit,
Es dejost tos ramèls que pòrti mas pezadas. »
Me souvenant que jadis, l’Homme-Dieu t’a choisi
Pour être confident de ses graves pensées,
Bel arbre du midi, lorsque j’ai le cœur meurtri,
C’est sous tes rameaux que je porte mes pas. »
Portrait en raccourci de l’arbre sacré antique et du confident de Jésus, intitulé Laus, louange, qui donne le ton général. Un autre poème vante les délices de la sieste jost l’oliu solombrós, sous l’olivier ombreux, où l’auteur rêve de driades généreuses caressant le rebec du vieil Homère. Un autre encore dont le seul titre, Los aimi !, Je les aime !, en dit long sur l’attachement de l’auteur à ses oliviers plantés par un lointain aïeul :
« Dins l’aire blau que dansa al ribal mièterran,
Mos oliviers torsuts ausan lors rudes brasses… (…)
E los aimi, mos vièlhs ruscozes qu’un decan,
Grand de mon reire-grand, plantèt dins nòstre camp,
Un jorn astrat, pets meus, de totes lo mai flòri. »
« Dans l’air bleu qui danse au rivage méditerranéen,
Mes oliviers tortueux lèvent leurs rudes bras… (…)
Et je les aime, mes vieux rugueux qu’un doyen,
Aïeul de mon arrière-grand-père, planta dans notre champ,
Un jour prédestiné, pour les miens, de tous le plus beau. »
On retrouve ici l’importance de la transmission entre générations et le respect encore plus grand porté aux arbres, puisque ce sont ceux du lointain ancêtre, qui a eu l’heureuse idée de faire ce cadeau divin à ses descendants.
⁂
Puis vient l’ode aux oliviers de la granja 18 de son ami le Docteur Vinas à Bessan, où la déesse Pallas (Minerve), promenant un jour dans la contrée et charmée par la beauté des lieux, décida de planter quelques oliviers :
« Doas rengas d’olius al frezinant cabèl
I auboran dezempuèi son quadruple simbèl
De sabiesa, de pax, d’abondancia e de glòria. »
« Deux rangées d’oliviers à chevelure frissonnante
Y arborent depuis leur quadruple symbole
De sagesse, de paix, d’abondance et de gloire. » 19
Ensuite c’est l’olivier porteur d’espoir du printemps à venir, puisque seul dans l’hiver, il garde ses feuilles et semble indifférent au vent glacial, l’art de préparer l’aïoli avec l’huile d’or, et le cycle de poèmes s’achève avec l’évocation des cueilleurs d’olives, munis de leur perche et chaudement vêtus.
Pour François Dezeuze (début 20ème), c’est le plaisir sensuel de la cueillette qu’il met en poème : plaisir de respirer l’air pur, de la récolte de ces petits fruits charnus qui rend « galòi couma un estournèl de passage », « joyeux comme un étourneau de passage », et plaisir anticipé de la dégustation (cité ci-dessus) entre amis, au maset :
« Pèr un bèu jour d’outobre es un delice
De ramassà l’ouliva encara verda.
Vas escalà dins l’aubre, sus las brancas
Couma un aucèl, negat entre las fiolhas,
Las ausiràs, per lou garbin bressadas,
En se frilhant, cantà sa musiqueta.
(…)
Lèu toun saquet se coufla de fruch moufle,
Repetelat e ferme coume un malbre. »
« Par un beau jour d’octobre c’est un délice
De ramasser l’olive encore verte.
Tu vas grimper dans l’arbre, sur les branches,
Comme un oiseau, noyé entre les feuilles,
Tu les entendras, bercées par la brise de mer,
En se frottant, chanter leur petite musique.
(…)
Vite, ton petit sac se remplit de fruits dodus,
Potelés et fermes comme du marbre. »
(in Las Oulivas) 20
Autre évocation d’importance chez F. Dezeuze : l’arbre-symbole en l’honneur du félibre René Tulet.
À l’instar de Ronsard qui rimait en l’honneur des poètes de la Pléiade, le poète lui dédie un olivier :
« Fau couma et : sus lou serre en plena soureihada
Perte representà plante un noble oulibiè.
Soun burle es ben nosat, sa tèsta argentada.
Teta tant de vertus dins bu sòu nourrissiè
Qu’a la mola de grès chasca ouliva escrachada
Laissa un degout d’or verd d’un òli sans parie. »
« Je fais comme lui sur la colline, en plein soleil,
Pour te représenter, je plante un noble olivier.
Sa souche est bien nouée, sa tête est argentée,
Il tète tant de vertus dans le sol nourricier,
Qu’à la meule de grès chaque olive broyée
Laisse une goutte d’or vert d’une huile sans pareille. »
(in Tulet, félibre) 21
Le noble olivier est le véritable double végétal du poète honoré, qui, comme l’arbre, puise ses vertus dans le sol occitan pour écrire ses textes, en écrasant ses mots, en exprimant, dans tous les sens du terme, leur jus, pour en extraire de la poésie.
Comme beaucoup d’autres poètes, l’écrivaine Clardeluno (milieu 20ème), de Cazedarnes, voit dans le feuillage des oliviers une chevelure :
- « … l’ivèrn semblava èstre tornat : e sus l’estenduda ont venin de s’atudar lo verd dels aures (…) sols los olius viviàn, lor cabeladura d’argent desplegada e rebufelada sens fin per lo vent de Cèrç.» 22
- « … l’hiver semblait être revenu : et sur l’étendue où venaient de s’éteindre le vert des arbres (…) seuls les oliviers vivaient, leur chevelure d’argent déployée et retroussée sans fin par le vent de Cers. »
Pour Léon Cordes (fin 20ème), poète du Minervois, l’olivier, témoin silencieux du temps des hommes, est le sujet d’un superbe poème épuré à l’extrême, où est encore évoquée l’influence du vent dans le miroitement des couleurs :
Olius al vent / Oliviers au vent
cantar de l’ama / chanson de l’âme
anar del temps. /course du temps.
Felhum d’argent /Feuillage d’argent
qu’al jorn ardent /ployant
plega sa rama, / sous l’ardeur du jour,
frut ametlenc /fruit en amande
patz e vivent /paix et nourriture
per l’an que ven, /pour l’an qui vient.
Olius al vent /Oliviers au vent
destin de l’ama /destin de l’âme
cantar del temps. /chanson du temps.
(Olius al vent, in Òbra poetica) 23
(traduction de l’auteur)
Il le dépeint encore avec son inséparable compagne, la vigne :
« … sus una laissa matenguda per una muralha de pèira seca lo carrat argentat d’una olivièra o un oliu encara, sénhergrand ufanós, refaudit al mitan d’una vinha…» (in Set pans) 24
« … sur une banquette maintenue par une muraille de pierres sèches, le carré argenté d’une olivette ou un olivier encore, aïeul magnifique, réfugié au milieu d’une vigne…. »
Outre l’évocation de la plantation traditionnelle des oliviers en banquettes (laissa ou faissa), qui dessinent dans nos paysages des rectangles miroitant au vent et reconnaissables de loin, on remarquera surtout la personnification du vieil olivier, patriarche végétal : est-il un rescapé d’une olivette, monarque qui n’a pas payé son tribut au gel ou à la mécanisation ?
Enfin Max Rouquette (1908-2005), natif d’Argelliers, ne pouvait rester indifférent à l’arbre d’argent de son pays. Los olius assalvatgits, les oliviers redevenus sauvages, témoins de l’antique présence humaine, l’oliva amara, l’olive amère, nourriture de prédilection des oiseaux, sont à chaque détour de son grand cycle Verd Paradis tout comme dans ses poèmes. Mais il n’a cependant pas consacré un poème spécifique à l’olivier, ce qui nous étonne un peu. Poésie épurée, concentrée sur l’essentiel, lumineuse :
« Long de la comba de l’Erau
o vent davata
dins b’argentum clar dels olius,
flume d’oblit. »
« Au long de la combe d’Hérault
le vent descend
dans l’argent clair des oliviers,
fleuve d’oubli. »
(Oblit, in Los Saumes de la Nuòch) 25
« Dins 505 dets d’argent tremôlan
de l’oliu los fruchs amars.
Es temps d’Avent; nauta poncha,
aucèl quilhat dins lo vent. »
« Dans ses doigts d’argent frissonnent
de l’olivier les fruits amers.
C’est le temps d’Avent; haute cime,
oiseau dressé dans le vent. »
(Avent, in Los Saumes de la Nuòch)
« L’oliu, l’oliu amb sos dets grises ditz de òc e de non au vent. »
L’olivier, l’olivier, avec ses doigts gris dit oui, dit non, au fil du vent. »
(L’Argela, in Le Tourment de la Licorne) 26
⁂
La couleur argentée des oliviers est bien évidemment le premier trait esthétique de l’arbre rapporté par tous les auteurs. De plus le vent fait jouer alternativement la feuille, verte dessus grise dessous, et inspire à Max Rouquette cette image de oui/non l’olivier dit vert/gris, l’olivier dit oui/non. On notera que l’olivier a des doigts, comme pour d’autres il a une chevelure grise ou des bras noueux partout l’arbre est homme, l’homme est arbre.
Sa prose est par contre plus descriptive et tout autant essentielle, car elle porte témoignage sur nos paysages, dans la langue du pays :
« En las olivetas geladas de novembre, lo mèrle coma una pèira negra volava de l’oliu al sorne bòsc. » (Pluma que vòla, in Verd Paradis I) 27
« Dans les olivettes gelées de novembre, le merle comme une pierre noire volait de l’olivier au bois sombre. »
« los aubrets d’argent que sa fuòlha usa es coma un cotèl e que retenon dins sas brancas tot çò que lo vent divèrn pòt cantar de desconsolat.» (Pluma que vòla, in Verd Paradis I)
« … les petits arbres d’argent dont la feuille lisse est comme un couteau et qui retiennent dans leurs branches tout ce que le vent d’hiver peut chanter de désespéré. »
« Luònh, au bas, entre las olivetas que vistas d’en naut, semblavan una mar d’argent que lo vent rebauçava, Erau serpatejava… » (Cendre Mòrta, in Verd Paradis II) 28
« Loin, en bas, entre les olivettes qui, vues d’en haut, semblaient une mer d’argent que le vent retroussait, l’Hérault serpentait… »
« Se devinhava una oliveta que qualques aubres assalvatgits recordavan encara entremitan d’un fum de moges e d’avausses qu’aqui, un temps, avin cuihit loliva. » (L’Irange, in Verd Paradis II)
« On devinait une olivette où quelques arbres redevenus sauvages rappelaient encore au milieu d’un amas de cistes et de kermès qu’ici, autrefois, on avait cueilli l’olive. »
Comme un peintre, l’auteur cerne en quelques phrases les olivettes de nos pays ventés. Il est des arbres qui réagissent particulièrement aux mouvements de l’air le moutonnement des oliviers est très caractéristique, et imite les vagues de la mer et leur écume, aussi bien sur un plan esthétique que sonore. Et la dernière citation évoque un thème récurrent chez M. Rouquette l’abandon des activités humaines, qui mène à des modifications du paysage (cultures abandonnées, chemins qui se bouchent, mas en ruines), évocatrices de mort et génératrices d’angoisse. De plus la description est rigoureusement exacte, sur un plan écologique : si une olivette est abandonnée, ce sont les plantes voisines, ici les arbustes de la garrigue, qui assurent inexorablement la reconquête du terrain, après la bauque 29.
L’olivier est donc omniprésent dans la littérature occitane, non seulement en tant qu’arbre de rapport, mais aussi avec sa beauté indéniable qui participe des caractéristiques majeures de nos paysages, avec son importance en cuisine méditerranéenne (toute cuisine est culturelle et revendiquée comme telle), mais encore avec sa forte charge symbolique qui n’est jamais oubliée.
De l'arbre sacré au vulgaire objet de consommation
Nous ne pouvons pas achever ce portrait culturel occitan de l’olivier sans signaler une curieuse (et regrettable à nos yeux) évolution quant à son usage contemporain. Cet arbre a donc généré des passions, de l’admiration, du respect ; il a inspiré les poètes et romanciers de langue d’oc, les peintres, qu’ils soient originaires du sud ou étrangers. Les grands gels qui l’atteignent meurtrissent les propriétaires autant que les arbres : en effet, aucun autre arbre détruit par le gel ne suscite de telles émotions. Une cultivatrice de Combaillaux, qui exploite les oliviers familiaux, nous disait qu’ils avaient été replantés après le gel de 1956 car son père « ne concevait pas ce pays sans oliviers ». S’il y a donc encore et toujours des authentiques amoureux de l’olivier, si on continue à le planter à juste titre comme arbre de paix, en contrepoint, on assiste depuis quelques années à une consommation effrénée et mercantile de l’olivier qui, au lieu de produire du sens, se contente d’afficher du signe. Oliviers vendus en bonsaïs dans les stations d’autoroute, véritables trafics d’oliviers vieux avec l’Espagne (très chers donc beaux, et non l’inverse.., même si effectivement un vieil olivier est une œuvre d’art du temps) qui peuvent même devenir des marqueurs sociaux d’un certaine classe très fortunée qui rivalise dans la possession de l’olivier-le-plus-vieux-le-plus-tordu-le-plus-cher non par amour de l’arbre mais en signe extérieur de richesse, oliviers plantés au centre de ronds-points 30, carcasses mortes d’oliviers centenaires n’ayant pas supporté la transplantation, visibles chez de nombreux pépiniéristes, on n’en finirait plus de décrire les atteintes portées à l’arbre mythologique, l’arbre autour duquel Ulysse a construit son lit nuptial, l’arbre sorti de la bouche d’Adam, l’arbre de paix et de sagesse, l’arbre du Christ, dont même l’huile est sacrée depuis l’Antiquité. Il serait grand temps de le respecter et non le consommer comme un décor vide de sens, grand temps de lui restituer son rang dans les paysages, en accord avec sa perception culturelle occitane héritée des Grecs et des Latins.
Notes
1. P.-J. Amoreux, Traité de l’Olivier, Veuve Gantier, Montpellier, 1784, réédition C. Lacour, Nîmes, 1991.
2. L’auteur de ce Traité de l’Olivier donne un tableau de quelques-unes de ces correspondances.
3. Théâtre d’Agriculture et Mesnage des Champs (1600), réédition Actes Sud, Arles, 1996.
4. Nous n’en avons pas achevé la recherche systématique.
5. F. Dezeuze, Brancas d’éuse, F. Dezeuze, Mountpeliè, 1929.
6. C. Laux, Garrigaud, IEO, collection A Tots, 1995.
7. En languedocien, la lettre y se prononce b : il faut donc prononcer [oulibo], [oulibiè], d’où le nom de certaines coopératives ou marques d’huiles qui utilisent l’écriture phonétique. La différence entre oliu et olivièr est géographique : oliu s’emploie dans l’Aude et l’ouest de l’Hérault, olivièr dans le reste de l’Hérault et le Gard.
8. Podar : du latin putare, élaguer, tailler. Recurar : du latin recurare, mettre en bon état. Rebrondar : de l’occitan bronda, rameau, pousse. Souvent employés directement en français : pouder, récurer, rébrounder.
9. Rappelons que racemus en latin, qui a donné rasim/raisin, signifie grappe en général, et plus particulièrement grappe de raisin. En occitan, rasim désigne comme en latin une grappe et le raisin.
10. Du latin variare, varier de couleur ; tourner pour le raisin.
11. L’occitan forme fréquemment et spontanément des verbes à partir d’un mot de base : oliva > olivar, ramasser les olives, qui donne pour dérivés olivaire, ramasseur d’olives et olivadas, cueillette des olives. On pourrait aussi bien emprunter plus directement à l’occitan et dire en français : oliver, oliveur/oliveuse, olivades, olivaison.
12. Meleta est un nom qui désigne divers petits poissons argentés et par similitude de forme les petites feuilles tombées au sol du saule ou celles de l’olivier dans les olives récoltées ; trialhas signifie plus généralement épluchures, déchets.
13. A. Langlade, Poésies languedociennes I, Association A. Langlade et CIDO, Lansargues, 1989.
14. Sagatum est un collectif : c’est l’ensemble des sagatas. Bornir est soit une variante (ou une coquille ?) de brunir, ou borrir, fleurir (voir ci-dessus).
15. Nous restituons la graphie utilisée par chaque auteur. Les non-initiés doivent savoir qu’il y a deux graphies possibles de l’occitan : la graphie phonétique francisante et la graphie classique (que nous utilisons ici pour le lexique restitué).
16. Et non étang de l’Or, selon l’étymologie probable (occitan òrt, jardin). Cf. Frank R. Hamlin, Les Noms de Lieux du département de I’Hérault, 1983, réédition Lacour, 1988.
17. A. Langlade, Poésies languedociennes I, Association A. Langlade et CIDO, Lansargues, 1989.
18. À Béziers, granja/grange désigne ces petites constructions de vignes, qui sont nommées barraqueta/barraquette à Sète, maset/maset à Montpellier ou Nîmes.
19. P. J. Bédard, Mon Solàs, La Cigalo Lengadouciano, Béziers, 1926.
20. F. Dezeuze, Brancas d’éuse, F. Dezeuze, Mountpeliè, 1929.
21. Ibidem. Rappelons qu’huile en occitan est masculin. C’est pourquoi on peut entendre certaines personnes âgées dire en français « un huile doux », par transposition de l’occitan un òli doç.
22. Clardeluno (Jeanne Barthès), Lison, IEO, collection A Tots, 1986.
23. L. Cordes, Òbra poetica, CI DO, Béziers, 1997.
24. L. Cordes, Set pans, IEO, collection A Tots, 1977.
25. M. Rouquette, Los Saumes de la Nuòch, Obsidiane, Paris, 1984.
26. M. Rouquette, Le Tourment de la Licorne, Sud, Marseille, 1988.
27. M. Rouquette, Verd paradis I, lEO, collection A lots, 2ème édition, 1975.
28. M. Rouquette, Verd paradis II, IEO, collection A lots, 1974.
29. De l’occitan bauca, qui désigne des graminées sèches, et ici le genre Brachypodium.
30. Si l’on peut parfaitement concevoir une nouvelle utilisation de l’olivier en arbre d’ornement, un rond-point, surtout en milieu urbain, est-il bien un lieu digne de cet arbre ? Dans notre ouvrage Des Arbres et des Hommes, Architecture et Marqueurs Végétaux en Provence et Languedoc (Edisud, 1997, épuisé), nous l’avions qualifié de « monarque déchu ». Plus que jamais, les dérives contemporaines nous confortent dans cette analyse.
