Le sport, champions et compétitions

* Docteur en sociologie

S’intéresser à l’histoire de l’introduction des sports dans le département, il y a environ un siècle, conduit à s’interroger sur cette nébuleuse qu’est le sport moderne. Les questions sont nombreuses, qui portent tant sur les limites de ce qu’il est convenu d’appeler les activités sportives, que sur leurs caractéristiques majeures. L’histoire nous apprend en effet que ces limites ont été, et sont toujours fluctuantes, et que sur les 150 dernières années, le mot sport a recouvert un ensemble de pratiques à géométrie très variable. Du coup, il n’en est que plus nécessaire de se donner un cadre d’investigation qui soit à la fois adapté aux différentes phases de l’évolution des sports, et pertinent au regard d’une définition théorique minimale du sport, et susceptible de réunir un large accord.

En 1909, les sports à la mode, selon Camille Meillac 1, sont classés en plusieurs groupes. Dans les sports de balle, on trouve tant le football que les jeux de paume, le tennis et le golf, le basket-ball comme le polo. Puis, l’auteur aborde « les sports athlétiques proprement dits » qui recouvrent un ensemble qui serait aujourd’hui jugé hétéroclite : courses et sauts, ainsi que gymnastique et natation, mais aussi des sports de combat : boxe, lutte et l’exotique jiu-jitsu. Un troisième chapitre est consacré au cyclisme, le suivant aux sports d’hiver : ski, patinage, bobsleigh… Enfin, Meillac clôt son panorama sur les sports d’armes : escrime et tir.

Le témoignage vaut ce qu’il vaut, et l’auteur n’est probablement pas un spécialiste des questions traitées. Mais les choix qu’il opère pour circonscrire la mode sportive de son époque appellent quelques remarques. C’est ainsi qu’il ne fait aucune place aux sports hippiques ni au canotage : ce sont à ses yeux les deux seules « victimes » (temporaires certainement) de cette « magnifique expansion sportive« . Le contraste est en effet saisissant avec ce qu’écrivait un demi-siècle plus tôt Eugène Chapus dans Le sport à Paris 2, dont les 300 pages s’ouvrent sur un long chapitre consacré au sport hippique : « Le turf, ou les courses de chevaux, la plus importante des parties intégrantes du sport, celle qui rayonne de l’éclat le plus vif, qui a le plus de pompe et de grandiose… » L’anglomanie ambiante dans l’aristocratie parisienne du Jockey-Club explique cette prééminence du turf, qui subsistera longtemps. Aujourd’hui, la démocratisation des sports a bouleversé le tableau, et l’on assiste plutôt à une banalisation et une extension de l’usage du mot sport. Font du sport le footballeur ou le rugbyman professionnel, tout comme l’employé qui consacre son dimanche matin à son jogging, la lycéenne inscrite à la patinoire municipale et la ménagère de 50 ans exécutant sa gymnastique matinale devant son écran de télévision, ou le jeune cadre dynamique qui préfère monter les escaliers quatre à quatre plutôt que prendre l’ascenseur pour regagner son bureau. En définitive, tout exercice physique volontaire est devenu du sport, sport de haute compétition à une  extrémité du spectre, sport-loisir ou sport d’entretien à l’autre.

Un tel usage distendu du mot et de la réalité qu’il recouvre, que l’on retrouve dans les études statistiques officielles sur les activités sportives des Français 3, peut certes avoir son utilité pour les pouvoirs publics en charge des politiques de santé ou de loisirs. Notre ambition est ici plus modeste, qui circonscrira son objet au noyau dur des activités sportives, c’est à dire à la compétition.

Le choix d’aborder les sports héraultais par leur versant compétitif permet de mettre en évidence deux aspects fondamentaux du sport. D’une part l’existence de champions, qui suscitent l’enthousiasme du public et servent d’icônes auxquelles s’identifient les jeunes pratiquants : c’est par les champions que le sport fait figure de passion collective dans nos sociétés. D’autre part, la diversité des formes possibles de compétition s’est progressivement réduite sous l’autorité des institutions sportives qui ont canalisé et organisé la rivalité entre sportifs. L’histoire d’un siècle de sports est assez largement celle de l’organisation des compétitions aptes à désigner des champions incontestables.

La compétition réglée qui caractérise le sport moderne s’incarne dans la figure du champion : non seulement celui qui atteint à l’excellence en faisant la preuve des qualités exigées, mais aussi, tout particulièrement, le premier de tous, le meilleur, désigné selon les procédures et les règles propres à chaque sport. Le sport a donc affaire à deux définitions distinctes du champion.

La première est en quelque sorte générique : elle désigne une catégorie, tout un ensemble d’individus réunis par des caractéristiques semblables qui les distinguent du commun des mortels. « Voila un champion » dira-t-on en s’inclinant devant un représentant de cette communauté. C’est probablement à ce genre de champion que pensait Coubertin quand il lui arrivait de protester contre les ravages de la « championnite » et proclamait que « l’essentiel est de participer » : le simple fait de franchir le pas, et de se risquer à l’affrontement sportif contre des adversaires peut-être supérieurs, est le signe du champion « dans l’esprit« , la marque de l’appartenance de facto à une aristocratie. C’était très certainement le sentiment des sportsmen de la fin du XIXe siècle, surtout lorsque la manifestation de ce courage combattant redoublait l’assurance d’une supériorité sociale. Aujourd’hui encore, on retrouverait quelque chose de ce genre chez les joueurs de rugby : quel que soit le niveau sportif auquel ils aient joué, ils participent à tout jamais d’une confrérie secrète qui les place sur un pied d’égalité, car il faut posséder les mêmes vertus, le même courage, pour s’affronter sur un terrain autour d’un ballon ovale.

Mais s’il existe une aristocratie des champions, il faut bien admettre que le succès même du sport moderne, en multipliant à l’infini les disciplines et les compétiteurs, tend à diluer cette élite. Tout sportif serait-il ipso facto un champion ?

Ce qui pouvait paraître fondé à propos de la minuscule poignée de sportsmen il y a cent ans, a-t-il encore quelque pertinence quand la multitude des disciplines sportives compte ses affiliés par dizaines ou centaines de milliers ? La banalisation du sport, l’élargissement de son domaine de pratiques (qu’est-ce véritablement que faire du sport, puisque toute une gamme est possible, depuis la compétition la plus ardue jusqu’au simple délassement physique de loisir ?) conduisent à fonder les hiérarchies sportives sur des critères plus discriminants.

C’est ainsi que le champion vient à se distinguer de la cohorte anonyme des champions.

Primus inter pares, le champion est celui qui culmine, seul, à la pointe la plus effilée de la meute de compétiteurs lancée à la conquête du titre. Comment est-il parvenu à cette position incontestable – pour un temps – et reconnue de tous, sinon en acceptant les règles d’un jeu administré et validé, en se soumettant à la mesure et à la comptabilité communes ? Le contrôle et la mesure de la performance sont les conditions d’un étalonnage des concurrents selon un classement ordinal que son objectivité met à l’abri des contestations. Etre le premier, c’est prendre place en tête d’un classement qui intègre l’ensemble des compétiteurs, chacun à sa place en fonction de sa performance. Nul hasard, nul arbitraire dans ce système de désignation des champions, mais l’application implacable de règles admises et dont la légitimité fonde celle du champion lui-même.

A vrai dire, cette recherche du champion singulier est aussi ancienne que l’émergence de la communauté des champions. Plus même peut-être, tant dès le XVIIIe siècle, on voit se dessiner les figures d’athlètes exceptionnels adulés des foules pour leurs performances hors du commun. Les courses à pied et les épreuves de force dans un premier temps, les combats de boxe et les exploits athlétiques, puis les courses cyclistes, en automobile, etc. ont popularisé le mythe du champion sans égal, sinon sans rivaux 4. Cette préhistoire du sport, qui s’est poursuivie au moins jusqu’à la Grande Guerre, a déposé dans notre département quelques figures qui ont connu une célébrité considérable. Citons tout particulièrement deux « hommes forts » de l’extrême fin du XIXe siècle. Louis Uni, né en 1862 à Marsillargues, colosse d’ 1 m 90 et 120 kg, était surnommé Apollon pour la perfection de sa plastique, et se produisit aux Folies Bergères déguisé en gladiateur. Mais il courut le monde de tournois en exhibitions dans toutes les capitales, de Rio de Janeiro à Moscou, et fascina les foules par sa capacité à épauler des essieux de wagon de 166 kgs ou à soulever des poids de 80 kgs à bras tendu. Son exact contemporain, le Sétois Noël Rouveyroles, dit Le Gaulois, né en 1863, fut déclaré « champion du monde de force » à l’issue d’un tournoi organisé à Bruxelles en 1897, titre accompagné d’une médaille d’or et de 500 Fr. Il avait arraché 130 livres d’une main, 200 des deux mains, et jeté 230 livres. La photo conservée du Gaulois montre bien en quoi il échappe encore au sport moderne 5. Mais pour l’un comme pour l’autre, manquera encore l’environnement institutionnel qui les aurait fait passer de l’état de phénomène de foire à celui d’athlète des stades. C’est cette petite révolution qui commence à s’accomplir à la toute fin du XIXe siècle.

Louis Uni dit « Apollon »
Fig. 1 Louis Uni dit « Apollon » - Début XXème. siècle. Collection privée
Noël Rouveyroles dit « le Gaulois »
Fig. 2 Noël Rouveyroles dit « le Gaulois » à Sète, haltérophile champion du monde en 1897. Fin XIXe siècle. Bibliothèque nationale de France, Collection Jules Beau

Un travail d'inscription

Lorsque les institutions sportives se mettent en place, d’un sport à l’autre, les modalités de désignation du champion varient, mais pas la nécessité du classement qui désigne le premier, et laisse aux suivants l’espoir, d’un jour, gravir à leur tour les degrés de la hiérarchie. Cette diversité des procédures de désignation est d’ailleurs nécessairement limitée. Quelques grands types s’imposent depuis l’origine du sport moderne : champions d’un jour, champions d’une année, vainqueurs de coupe, tenants d’un record. A la première catégorie appartiennent au premier chef les Champions Olympiques, ceux qui, ce jour-là – et peu importe la veille ou le lendemain – étaient les élus des dieux. Mais c’est aussi le cas des champions d’athlétisme ou de cyclisme sur route, réunis dans une épreuve unique (épreuve couperet, comme disent les chroniqueurs, parce qu’aucun recours n’est possible contre le verdict instantané). Champions de l’année, champions de la régularité, ceux qui ont su patiemment, tout au long d’une épreuve aux multiples épisodes, gérer leur parcours, économiser leurs forces, remporter les batailles décisives qui font gagner la guerre. Les sports collectifs, et le football en particulier, désignent ainsi leur champion national, par addition de points glanés tout au long des journées de championnat. Épreuve de longue haleine, qui est aussi une épreuve de comptabilité, minutieuse et parfois complexe, quand interviennent des éléments secondaires appelés à départager d’éventuels ex aequo : goal-average (il faut donc enregistrer les scores exacts de chaque match) ou points de pénalisation sanctionnant des fautes de joueurs et décomptés en phase finale.

On remarquera que si le championnat d’une journée trouve sa justification dans la dramatisation de l’événement unique et dans l’implacabilité du tout ou rien, sans possibilité de recours puisque tout le destin se joue dans l’instant, l’épreuve de régularité convient probablement mieux à l’idéologie moderne qui y trouve l’occasion de se prouver les bienfaits d’une conduite rationnellement menée. La constance dans l’excellence est le signe que la victoire n’est en rien due à un heureux concours de circonstances, mais que compétence technique, maîtrise psychologique des événements, planification à long terme sont les instruments légitimes de la réussite finale. C’est bien pourquoi, de plus en plus souvent, des challenges ou trophées institués par les autorités sportives nationales ou internationales viennent récompenser les mérites des champions les plus réguliers de l’année, et redoublent les titres acquis sur une seule épreuve. Coupe du Monde en cyclisme, en athlétisme ou en ski, classement ATP des tennismen, s’ils n’offrent pas la magie d’un titre olympique ou d’un maillot arc-en-ciel, satisfont l’esprit de justice en récompensant les plus constants dans l’excellence. La durée laisse aux meilleurs les délais pour imposer leur suprématie en réduisant la part des impondérables, des accidents de parcours. Combien d’authentiques champions, de virtuels vainqueurs olympiques n’ont pu inscrire leur nom sur les tablettes, pour une légère indisposition d’un jour, ou un banal accident musculaire ? Inversement, le maillot arc-en-ciel des cyclistes routiers a couvert nombre de fois les épaules d’un « second couteau » qui avait su saisir l’opportunité de sa vie, être présent au bon moment, et pour qui la course des championnats du monde aura été la seule victoire de sa carrière : cela s’est déjà vu.

L’épreuve de régularité – appelons-la l’épreuve à étapes – induit nécessairement une comptabilité rigoureuse qui précise la position de chaque concurrent à chaque phase de la compétition. Il n’y a pas de match plus important que les autres, toutes les victoires valent le même nombre de points, et l’équipe de tête est toujours sous la menace d’un concurrent venu de l’arrière. A chaque moment, toutes les positions doivent donc être également connues, car tous les bouleversements du classement sont possibles et chaque concurrent est également capable de faire l’événement. Il en est du championnat de football comme du championnat du monde de Formule 1, dont les classements évoluent de journée en journée.

La formule « Coupe par élimination directe » jouit d’une grande popularité parce qu’elle permet de brasser l’ensemble des compétiteurs inscrits dans une épreuve commune. En procédant par éliminations successives des perdants de chaque tour de la compétition, se dégage progressivement de la masse un nombre de plus en plus restreint de concurrents, jusqu’à la finale entre les deux derniers rescapés. Le tirage au sort confère l’attrait de permettre des rencontres entre sportifs ou équipes que leurs niveaux respectifs devraient normalement tenir à l’écart les uns des autres. La surprise est alors toujours possible, de voir un « petit » battre un « gros » et créer l’exploit. Le modèle en est la Coupe de France de football, qui permet à tant de petits clubs de s’illustrer contre des vedettes du championnat professionnel, mais la formule concerne aussi les tournois de tennis comme Roland-Garros, qui voient si rarement la finale se jouer entre les deux joueurs les mieux classés au départ 6.

On remarquera que dans toutes ces formules de championnat ou de coupe, les vainqueurs désignés détiennent la suprématie pour une période de temps déterminée, en général un an (mais quatre pour les champions olympiques). Chaque année donc, les compétiteurs « remettent les compteurs à zéro » et repartent dans une nouvelle épreuve qui désignera un nouveau vainqueur. Un titre de champion est donc acquis définitivement, « pour l’éternité » mais ne désigne une supériorité que strictement circonscrite dans un laps de temps défini préalablement. Le champion s’inscrit ici dans un temps cyclique, chaque championnat s’enroulant dans un éternel retour des mêmes épreuves indéfiniment répétées 7. C’est d’ailleurs cette figure cyclique qui rend les comparaisons entre champions successifs sinon impossibles, du moins privées de pertinence. Chaque vainqueur est d’une qualité unique et occupe seul un cycle propre.

Au contraire, la supériorité affichée par la possession d’un record relève d’une autre dimension temporelle. Ici encore il s’agit bien de désigner un champion : le recordman est celui qui a réalisé ce que nul autre avant lui n’était parvenu à atteindre. Accroché à la pointe effilée de l’axe orienté du temps, il y a un avant et un après le record, mais le record lui-même s’inscrit dans un temps flexible et non mesuré : un record peut durer quelques heures (battu en demi-finale d’une compétition d’athlétisme ou de natation par un concurrent, et rebattu lors de la finale par un autre…) comme plusieurs années (ainsi du record du monde du 400 m féminin en athlétisme, détenu depuis 1985 par l’Est-allemande Marita Koch en 47 s 60, et soupçonnée de dopage). Le destin du record est d’être dépassé, « effacé des tablettes » comme on dit, c’est-à-dire en quelque sorte oublié par sa progression ultérieure.

Quoi qu’il en soit, ces différents types de procédure dans l’organisation des épreuves sportives sont bien typiques de la modernité, ils impliquent de la part de la société sportive dans son ensemble une attention à la précision des classements, une capacité à la mesure et à la comptabilité, un souci de gérer le temps et d’anticiper l’avenir, qui ne vont pas de soi et qu’il faut bien considérer comme des traits culturels socialement et historiquement datés.

Plus encore, les titres de champion et de recordman n’acquièrent véritablement leur légitimité qu’à partir du moment où l’activité sportive est structurée par une organisation territoriale. Ce sont les Fédérations qui se chargent d’enregistrer et de valider les performances, sur les territoires qu’elles sont en mesure de gérer (rappelons que l’anglais record signifie d’abord enregistrement, compte-rendu). Il existe autant de titres de champion ou de recordman que de niveaux hiérarchiques territoriaux : départemental ou régional, national, international, continental, mondial… L’établissement de records incontestables suppose l’existence de toute une administration. Celle-ci doit être capable de centraliser le recueil de toutes les performances accomplies aux fins de les classer et de désigner les meilleures. Elle doit aussi pouvoir garantir l’égalité des conditions de ses performances : que les lancers soient accomplis avec des instruments équivalents, que les haies du 110 m. de même hauteur, etc., etc. Il faut donc que l’institution soit en mesure de légiférer et de codifier les conditions de l’activité sportive, tout comme elle doit être capable de juger des différends et des contestations toujours possibles. Ces conditions ne sont certainement pas réunies dès l’origine, mais se présentent comme le fruit d’un travail historique de législation et d’organisation. Cette organisation administrative et spatiale du sport, qui est aussi un pouvoir, et qui semble aujourd’hui d’évidence, a nécessité plusieurs décennies pour se mettre en place et être reconnue par l’ensemble des clubs et des sportifs. C’est cette histoire initiale qui est ici contée par Christian Guiraud avec la création du Comité du Languedoc de l’USFSA, à Sète en 1906.

Il peut donc être intéressant de savoir comment dans notre région s’est constituée, depuis le début du XXe siècle, cette gestion organisée du titre de champion. Deux phénomènes sont prépondérants dans cette histoire des origines

  • d’une part, la faible présence des fédérations nationales, même les plus importantes comme l’USFSA omnisports ou l’UVF des cyclistes, laisse une majorité des clubs et des pratiquants livrés à eux-mêmes dans l’organisation des compétitions. Cette situation dure au moins jusqu’au milieu des années 1920.
  • d’autre part, nous pensons que l’intérêt pour la mesure et l’attention portée aux classements ne s’est que très progressivement affirmé, et que le mode de désignation des champions a longtemps été confus et hésitant : le sport comme manifestation des rivalités (beaucoup plus que de la concurrence au sens économique actuel), et la structure de compétition à base de défis, ont limité la possibilité de fixer l’attention sur un classement ordinal ou sur la mesure des performances, dans une comptabilité objective et incontestable.

On voit bien comment les modèles d’organisation sportive mis en place par les pionniers parisiens des sports anglo-saxons modernes se sont diffusés progressivement en province, non sans difficultés de toutes sortes, et en y rencontrant des formes de compétition qui préexistaient et qui répondaient à des logiques passablement différentes.

Chacun ses champions

En l’absence d’instances sportives régulatrices, les sportsmen vident leurs querelles de suprématie dans des épreuves qu’ils organisent eux-mêmes. C’est particulièrement vrai dans les sports mécaniques nouveaux, où les rivalités s’affichent dans la recherche de records de vitesse. Lorsque les premières automobiles, les premières motocyclettes font leur apparition à Montpellier, les heureux possesseurs de ces engins cherchent à s’étalonner sur un terrain commun. C’est ainsi que pendant quelques années, la route de Palavas servit de piste aux records. En 1899, M. Caraman, garagiste et concessionnaire de marques de motos, parcourt la distance entre l’octroi à la sortie de Montpellier et le pont de Palavas en 18 mn 24 s. Aussitôt, le délégué sportif de l’UVF, Claparède, tente de battre le record, mais sa moto a des ratés, et il ne réalise que 19 mn 16 s 4/5. Par contre, Calmel, sur vélo mais entraîné derrière un tandem, court la distance en 17 mn 1 s 8. Claparède mortifié renouvelle sa tentative, et cette fois, court en 15 mn 55 s 2/5. La route de Palavas continue de susciter des vocations de recordmen, et en octobre, c’est le cycliste-garagiste Antonowa qui s’entraine sur un tricycle à pétrole « allure vertigineuse, extraordinaire sang-froid » 9. On voit sur ces exemples comment se traitent les questions de suprématie et l’établissement de records qui ne valent que dans un cadre local.

En même temps, dès les années 1890, les premiers clubs parisiens de sports anglais, Racing et Stade Français se rencontrent en athlétisme, puis en rugby, et des championnats de France limités aux équipes parisiennes s’organisent annuellement.

Mais parallèlement d’ailleurs à l’organisation du sport amateur, existent déjà nombre de compétitions ayant le statut de championnats dans des sports professionnalisés tels que le cyclisme sur piste, la lutte ou la boxe : il semble toutefois difficile, dans certains cas, de faire le partage entre des épreuves officielles organisées par des fédérations, et de simples manifestations dues à l’imagination de promoteurs enclins à multiplier les occasions de décerner des titres aussi ronflants que peu justifiés.

Le souci d’organiser des compétitions, présent dans la jeunesse bourgeoise et parisienne très au fait, par définition, des intentions des promoteurs de l’idée sportive – Saint-Clair, Coubertin – mais également influencée par la présence de sportsmen anglais dans la capitale, ce souci se diffuse en France par le canal des Fédérations naissantes, l’Union des Sociétés Françaises de Sports Athlétiques (l’USFSA), mais aussi la Fédération des Patronages catholiques (la FGSPF), ainsi que l’Union Vélocipédique de France, qui régit l’essentiel du sport cycliste. Or, si à Paris la plupart des activités sportives semblent obéir aux règles fixées par ces Fédérations, il est loin d’en être de même dans les lointaines provinces, tout au moins avant la Grande Guerre. Les sportsmen languedociens férus de compétitions n’ont que très lentement adhéré à la formule des championnats.

Les associations sportives de type moderne les plus anciennes sont, en Languedoc comme ailleurs, les clubs cyclistes qui apparaissent dans les principales villes de la région tout au long des années 1880. Au début du XXe siècle, le club doyen alors en activité est le Vélo-Club de l’Hérault, installé à Montpellier depuis 1882, mais certaines sociétés, alors disparues, sont plus anciennes. Des vélodromes plus ou moins rudimentaires et éphémères ont connu des périodes de grande activité à Montpellier, Béziers, Alès ou Carcassonne, dans ces mêmes années d’expansion vélocipédique. Que ce soit ou non sous la réglementation de l’UVF, chaque société organise ses propres championnats, ouverts à ses seuls membres. Plusieurs épreuves coexistent, sur route – 20, 30, 50, 100 km – ou de vitesse, courues sur piste lorsque existe un vélodrome, sinon sur un tronçon de route rectiligne. On assiste donc à une multiplicité de championnats rivaux qui alimentent localement la concurrence entre clubs. Progressivement, l’UVF désigne des représentants dans chaque département, chargés de gérer les licences des coureurs, et d’organiser des épreuves officielles avec l’aide des clubs affiliés. La notion de championnat est dès lors liée à un espace-temps. Une Fédération gère un territoire, et institue la hiérarchie sportive dans les limites de cet espace, pour une période déterminée (en pratique, annuelle). L’espace départemental ou régional s’impose comme cadre légitime. Des championnats départementaux de l’UVF sont donc organisés chaque année, sur une journée, par un club désigné à cet effet. Leur renommée paraît d’ailleurs amoindrie par la complexité des catégories de coureurs existant dès cette époque : professionnels, indépendants, amateurs, débutants, ils ne peuvent concourir ensemble, et le public ne s’y retrouve pas toujours. Et ce d’autant plus que sur la masse des pratiquants du vélo, une petite minorité seulement adhère à l’UVF. Si l’on en croit les statistiques relevées par Alex Poyer 10, le nombre de clubs affiliés avant 1914 ne dépassait pas deux à trois, dans tout le département de l’Hérault, ce qui est manifestement très en deçà de la réalité des clubs organisant des courses cyclistes.

Le processus suivi par les cyclistes se retrouve à peu près également dans d’autres sports : l’USFSA, qui est la Fédération incontestablement la mieux implantée en Languedoc, gère l’athlétisme et patronne des championnats régionaux auxquels participent les représentants de sept ou huit grands clubs omnisports de l’époque. Selon le lieu choisi pour la réunion, les clubs locaux ou voisins sont sur-représentés aux dépens des sociétés plus lointaines qui se refusent à faire des déplacements trop onéreux. Dans les années 1905-1910, les championnats organisés à Sète ou à Béziers, dans des villes géographiquement centrales en Languedoc, réunissent moins de quatre-vingts participants dans une douzaine d’épreuves athlétiques. De même en tennis, si les clubs organisent leurs propres compétitions, l’USFSA met également sur pied un championnat du Languedoc : dans les meilleures années, il semble que des éliminatoires décentralisées précèdent la phase finale. Mais, encore en 1920, on constate que le championnat reste très confidentiel et regroupe moins de dix participants, tous membres du tennis-club local de Montpellier. Athlètes ou tennismen, le petit nombre des inscrits laisse supposer qu’une énorme proportion de pratiquants reste en dehors des épreuves fédérales : non licenciés au tennis, ou négligeant de participer en athlétisme.

Cette faible représentativité des Fédérations nationales est particulièrement remarquable dans les sports qui, très vite, rejoignent le cyclisme par leur succès auprès du public et par le nombre de leurs pratiquants. Rugby et football sont, dès les années d’avant-guerre, des sports populaires, alors même que les statistiques fédérales restent modestes. Le phénomène d’abstention est particulièrement marqué dans le football. L’USFSA regroupe certes les plus grandes sociétés de la région – l’Olympique de Cette, finaliste du championnat de France en 1913, et l’un des tout meilleurs clubs du Midi dès 1905, le Sporting Club de Nîmes, le Stade Michelet de Montpellier – mais la majorité des nombreux clubs de quartier ou de village ont négligé de s’affilier, et vivent en indépendants. Du fait du petit nombre de clubs en compétition USFSA, le championnat du Comité régional est très vite joué. Commencé tard, et fini de bonne heure, il laisse aux clubs toute latitude d’organiser de multiples matches amicaux pour garnir la saison hivernale.

La masse des clubs sans affiliation est amenée souvent à organiser des compétitions locales qui prennent la forme de « championnats indépendants« . On en trouve un peu partout dans la région. En 1913, le Stade Etoile Bleue de Cette et le Ballon Sportif Montpelliérain, s’entendent pour créer un Challenge indépendant du Languedoc 11. La même année, un Championnat de Cette est ouvert à tous les clubs locaux non affiliés à l’USFSA ou à la Ligue Française 12. On trouve aussi en 1911-12 un Championnat de Montpellier de football, qui n’hésite pas à regrouper des clubs affiliés à des fédérations rivales (USFSA et Fédération des Patronages) au risque de sanctions. Dans les mêmes années encore un championnat de l’arrondissement de Lodève, peut-être organisé par une fédération locale omnisports qui tente de regrouper des petits clubs effrayés par les exigences réglementaires de l’USFSA.

Le plus souvent enfin, les matches se négocient de gré à gré. C’est l’occasion pour les grands clubs d’offrir à leur public des affiches prestigieuses avec des équipes étrangères en tournée, tandis que les clubs de village ou de quartier cherchent à obtenir quelques ressources financières en proposant de se déplacer chez l’adversaire contre une indemnité. Cette situation de libre choix de ses adversaires est donc assez générale : permise par le trop petit nombre de concurrents dans les compétitions officielles – et à plus forte raison condition naturelle des clubs sans affiliation. Dans un tel contexte, se pose la question, pour chaque club, chaque pratiquant, du mode de désignation des champions. L’évaluation de l’excellence sportive, et plus encore de la suprématie, est une préoccupation permanente, tant pour les sportsmen que pour leur public. Dans cette nécessité de régler les questions de supériorité locale ou régionale, les sports modernes, y compris les sports anglo-saxons, rejoignent fréquemment les jeux sportifs traditionnels en honneur en Languedoc, et dont l’origine est à la fois plus ancienne et indépendante. Football, cyclisme, course à pieds d’un côté, joutes nautiques, tambourin ou boules de l’autre, se fondent dans une structure compétitive commune centrée sur le défi.

Les défis aux champions

Le défi apparaît comme le mode « naturel » de compétition non organisée, en ce qu’il oppose frontalement deux adversaires qui se sont choisis – que nulle institution n’a désigné selon des procédures réglées.

Le défi est, de fait, une structure sociale agonistique très ancienne et largement répandue dans un grand nombre de civilisations. Défis joués, certes, mais aussi défis guerriers que l’on trouve chez Homère et dans la plupart des sociétés aristocratiques, défis chantés ou oratoires que les anthropologues ont mis en évidence sur tout le pourtour méditerranéen, il serait facile de multiplier les exemples. Dans les jeux sportifs comme dans les autres domaines, le défi suppose une appréciation des deux parties sur leurs chances respectives, une capacité d’auto-évaluation leur permettant, en l’absence des critères objectivement mesurables que donne le classement d’un championnat, d’envisager un certain équilibre des forces en présence, et une certaine indécision dans le résultat escompté. La disproportion, en effet, tue le défi, car elle rend la compétition superflue pour le vainqueur trop facile, humiliante et honteuse pour le battu trop ouvertement dominé, inintéressante pour le public faute de suspense. La logique du défi s’appuie sur l’éthique de l’honneur : on ne s’engage dans un défi que si l’honneur doit, sauf accident, en sortir sauf. Il faut donc être suffisamment sûr de soi, sans présumer de ses forces, pour oser affronter un adversaire de qualité sans être pour autant inaccessible. La pratique du défi se présente comme un art de la mesure sans les instruments rationnels de précision de la mesure. Il existe donc toute une casuistique de l’honneur et du défi, particulièrement ancrée dans l’aire culturelle méditerranéenne.

Pour qu’il y ait défi, il faut que celui qui le lance estime celui qui le reçoit digne d’être défié, c’est-à-dire capable de relever le défi, bref le reconnaisse comme son égal en honneur. Lancer à quelqu’un un défi, c’est lui reconnaître la qualité d’homme, et d’homme d’honneur.

Le défi fait honneur. Ce qu’il y a de pire, c’est de passer inaperçu. L’homme accompli doit être sans cesse en état d’alerte, prêt à relever le moindre défi.

Celui qui défie un homme incapable de relever le défi, c’est-à-dire incapable de poursuivre l’échange engagé, se déshonore lui-même.

Seul un défi (ou une offense) lancé par un homme égal en honneur mérite d’être relevé, autrement dit, pour qu’il y ait défi, il faut que celui qui le reçoit estime celui qui le lance digne de le lancer. L’affront venant d’un individu inférieur en honneur retombe sur le présomptueux. 13

Le premier temps du défi est donc la préparation. L’entraînement doit permettre de juger des qualités acquises, du degré d’excellence auquel atteint l’athlète ou le groupe. Dans les sports collectifs, les parties d’entraînement contre des équipes voisines ont pour fonction cet étalonnage initial qui ouvre la perspective de véritables confrontations. Dans la longue litanie des matches dépourvus de caution officielle (c’est-à-dire fédérale), et que l’on pourrait croire revêtus du même label de « match amical« , les clubs distinguent soigneusement ceux « qui comptent » et les simples parties d’entraînement sans aucun enjeu. Un match qui compte, c’est donc un match qui entre dans l’arithmétique particulière à chaque club, dont le résultat est engrangé plus ou moins explicitement dans les colonnes positives et négatives qui constituent progressivement une réputation, à défaut d’un palmarès. La qualité du match n’est pas toujours précisément définie, ni univoque, et la simple partie d’entraînement prévue par l’un peut être comptabilisée comme une victoire qui compte par l’autre, tout heureux de l’aubaine.

Pour un club qui se lance ainsi dans la compétition, une première victoire donne de l’assurance et l’on pense alors à s’attaquer à d’autres rivaux. C’est dans les clubs de villages qu’apparaît le mieux ce désir de confrontation avec tout le voisinage. Ainsi dans les campagnes héraultaises : le Ballon Sportif de Montpeyroux bat 1-0 le club de football de Popian, distant de 10 km « après une partie violemment disputée ». Dans l’euphorie, le club fait publiquement savoir « qu’il lance un défi à n’importe quelle équipe de l’arrondissement de Lodève » 14.

Ces défis tous azimuts sont moins osés qu’il ne semble, tant chacun sait qu’ils ne seront pas relevés par des adversaires trop supérieurs, dédaigneux de telles confrontations. D’ailleurs, à vouloir trop vite réduire les distances entre compétiteurs de forces à l’évidence inégales, on prend le risque de se voir opposer un silence méprisant ou une fin de non-recevoir humiliante. C’est l’amère expérience que font 5 jeunes joueurs de tambourin de Gignac, l’une des places fortes de ce jeu dans l’Hérault. A cinq reprises, ils lancent un défi à 5 anciens « n’importe lesquels ». Devant le mur de silence qui leur est opposé, ils se résolvent à matcher des joueurs d’un autre village, plus compatissants (ou de moindre envergure) 15.

Mais le refus peut aussi être accompagné de commentaires désobligeants : en 1911, alors que l’Olympique de Cette a fait le vide autour de lui dans le football languedocien, le Montpellier Sportif, en pleine décadence, mais fort de quelques victoires locales sans signification, veut lancer un défi à son illustre voisin. Les Montpelliérains font valoir que :

si les Cettois se sont couverts de gloire, les couleurs de Montpellier portées par de vrais Montpelliérains que personne ne soupçonnera de professionnalisme, ont toujours été victorieux (sic). C’est d’ailleurs à nos sportingmen que revient l’honneur d’avoir seuls battu la seconde équipe de l’Olympique Cettois par 3 buts à 1. Le Montpellier Sportif n’escompte pas une victoire, mais simplement une partie des plus émouvantes et des plus disputées d’où sortira le vrai champion du Languedoc. Un défi lancé d’une façon si sportive ne peut être que relevé par l’Olympique de Cette 16.

S’exprime ici un élément clé du défi traditionnel, l’attaque contre l’honneur ou la réputation de l’adversaire : c’est un leitmotiv dans les milieux sportifs languedociens dès avant 1914, de mettre en doute l’amateurisme des footballeurs sétois, et de reprocher à l’Olympique ses méthodes de recrutement et le « pillage » des meilleurs clubs de la région. Le défi montpelliérain cherche donc sa légitimité dans l’amateurisme localiste, montant vertueusement à l’assaut de l’hypocrisie rapace. A cette caution morale s’ajoute une référence sportive : une victoire sur l’équipe réserve du club sétois. C’est évidemment un peu court. La légitimité du défi tente de s’imposer à celle du championnat USFSA le vrai champion ne serait pas celui que couronne l’épreuve officielle, mais bien celui qui a su relever victorieusement les défis lancés contre lui, d’où qu’ils viennent. Le titre fédéral n’est que le support d’un honneur qu’il faut être capable de défendre en toutes circonstances. Le vrai mérite est dans cette capacité à jouer contre tous les adversaires qui se présentent.

La réponse de l’Olympique de Cette montre qu’à cette époque, le club est déjà entièrement engagé dans une logique moderne de l’excellence sportive, la hiérarchie du championnat fait foi, et elle suffit, seule, à fonder une suprématie incontestable. L’OC renvoie donc les Montpelliérains à leurs études, c’est-à-dire à leur place sur l’échelle fédérale :

Le Montpellier Sportif UC lance un défi à l’OC !!! (…) Que les Montpelliérains rencontrent d’abord toutes les équipes de leur série, Alais, Calvisson, Vergèze, etc. Qu’ils passent ensuite aux équipes de première série en commençant par celles dont la valeur est moindre, Nîmes ou Calvisson 17.

Alors seulement, ayant fait leurs preuves, ils pourront se mesurer aux meilleurs.

Ces défis épousent bien souvent les clivages et les rapports antagonistes de la structure sociale locale. C’est bien sûr particulièrement visible dans les jeux physiques inscrits dans les traditions de rivalité entre groupes constitués. Ce sont les défis entre générations au tambourin – nous en avons vu un exemple à Gignac – ou encore dans les joutes nautiques anciennement organisées entre jeunesse et homme mariés. Ou encore, les parties de boules qui opposent les représentants de quartiers urbains, et se jouent parfois sur terrain neutre comme pour mieux marquer la dimension antagoniste des deux communautés, ou plus souvent en rencontres aller et retour, avec revanche et « belle » éventuelle. A Montpellier, 5 joueurs des Arceaux relèvent le défi que leur ont lancé 5 joueurs du Faubourg Boutonnet ; la partie se jouera au Rond-Point de l’École Normale, à égale distance des deux camps. Ailleurs, ce sont les habitués des cafés du village qui se mesurent, probablement sur un fond de conflits politiques ou idéologiques.

Le défi vient couronner une longue rivalité, et marque l’apogée d’une tension peu à peu accumulée :

Depuis longtemps, il existait entre l’équipe Union Bouliste de Péret et l’équipe Club Bouliste d’Usclas d’Hérault une rivalité qui devait fatalement avoir comme dénouement une grande partie avec enjeu relativement important. Nos prévisions se sont réalisées. Après une discussion assez vive survenue ces jours derniers entre les membres faisant partie des deux équipes, il a été décidé que le différend serait tranché dimanche 3 mai à Usclas. Règlement et conditions arrêtés par les présidents des deux équipes 18.

L’enjeu de 200 francs est solennellement remis entre les mains du maire d’Usclas. Malgré l’importance de la rencontre, et la charge d’émotivité agressive qu’elle véhicule, les hôtes d’Usclas assurent les adversaires et leurs supporters qu’ils seront accueillis avec la plus parfaite courtoisie. On aurait tort de voir là une preuve de fair-play britannique : nous sommes bien plutôt dans le domaine des rencontres « d’honneur » aux formes consacrées, et proches du cérémonial traditionnel du duel aristocratique.

Très souvent ainsi, les vieilles rivalités entre villages voisins retrouvent un second souffle en utilisant ces nouvelles formes d’expression que sont les rencontres sportives. Le défi s’attache à humilier l’adversaire, car ce qui se joue alors est l’honneur de chaque communauté. Comme le remarque Pierre Bourdieu, le don constitue une provocation et fait honte au destinataire. Donner des points d’avance à l’adversaire, c’est la façon la plus explicite d’affirmer sa propre force et l’évidence de sa supériorité. Entre Lunel et Marsillargues, villes voisines que séparent de vieilles jalousies, les matchs de football sont l’occasion de telles provocations. Une joute oratoire s’engage entre les deux clubs, par voie de presse qui mobilise l’opinion publique. A la suite d’une lourde défaite (par 4 à 0) sur son propre terrain devant le FC Marsillargues, les équipiers du Gallia de Lunel font monter les enchères

Si le FC de Marsillargues se sent assez fort pour rencontrer en match régulier le Gallia Club Lunellois, qu’il fasse une demande de match par voie de presse. Le GCL consentira alors à jouer, mais avec un enjeu assez considérable, et donnera trois points d’avance aux Marsillarguois. Peut-être alors verrons-nous pâlir les « glorieuses » couleurs du FC Marsillargues. PS le FCM devra jouer avec les mêmes équipiers.

Le surlendemain, les Marsillarguois s’empressent de faire paraître leur réponse au « très peu courtois article du Gallia CL ». Réponse dont la teneur ne saurait étonner :

Le défi que nous lance cette société est relevé : non seulement nous repoussons les trois buts qu’ils nous donnent d’avance, mais nous leur en accordons (plus modestes) deux à leur actif. Cela sous condition d’ailleurs, la même que celle qu’ils insèrent dans leur défi, c’est-à-dire pas de changement d’équipiers. Si le GCL relève notre défi, nous serons enchantés de jouer contre eux. Nous voulons bien croire qu’ils joueront au football et non au pugilat, comme dimanche dernier 19.

Dans toutes ces formes d’affrontements sportifs que nous venons de décrire, les enjeux d’argent sont omniprésents. Si l’argent – sous forme de paris engagés entre joueurs, et parfois pour des sommes assez considérables – ne permet guère de différencier véritablement jeux traditionnels et sports modernes, c’est bien parce que ces derniers se coulent dans le moule ancien et reprennent les modalités multiples d’affrontement : défis verbaux, défis physiques, défis monétaires par quoi se structure l’espace social local. De fait, l’argent est au cœur des affrontements sportifs parce qu’il est l’une des formes les plus manifestes de l’engagement, ou de l’implication des joueurs dans le jeu. « Intéresser la partie » est une expression récurrente dans les comptes-rendus des rencontres et des défis sportifs, qui prend tout son poids de signification dans le double sens du mot intérêt. Engager une certaine somme sur un résultat, c’est à la fois montrer son intérêt pour le jeu, c’est mettre en évidence la part de soi que l’on est prêt à sacrifier pour sa passion sportive, et c’est aussi dévoiler l’intérêt à jouer, à la recherche d’un gain monétaire. A contrario, l’idéologie de l’amateurisme pur qui a pu se manifester en quelques circonstances bien particulières, ne constitue qu’une brève parenthèse historique ou le refuge d’une caste sociale. On voit très clairement que les injonctions de principe de l’USFSA à respecter les règles de l’amateurisme sont en permanence contournées, faute d’être en mesure de les imposer, et que la distinction entre professionnels et amateurs, dans de nombreux sports comme le cyclisme ou la lutte, n’empêche en rien les seconds de gagner des prix en nature ou en espèces tout à fait substantiels.

Mais en même temps que les nouvelles activités sportives se calquent sur des formes sociales antérieures, les jeux traditionnels se « sportivisent« . Plus généralement, le monde de la compétition physique tâtonne à la recherche d’organisations qui permettraient de mieux répondre à la lancinante question : qui est le champion ? Certes, ces formes institutionnalisées de la compétition moderne existent : les grandes Fédérations les ont mises au point, et leur modèle est disponible. Force est pourtant de constater que le petit monde sportif des villages ou des quartiers urbains les ignore souvent (ou en tout cas, se trouve dans l’incapacité de les appliquer) et s’ingénie à découvrir pour son propre compte les formes les plus aptes à désigner l’excellence sportive, tout en restant adaptées aux habitudes locales.

Hésitations sur les critères d’excellence à retenir, tentatives d’institutionnalisation, organisation de compétitions de type championnat: les vingt premières années du siècle manifestent une effervescence de la réflexion, avec ses ambiguïtés, ses presciences, ses aveuglements aussi.

Illustrons ces difficultés par quelques cas choisis dans des domaines variés. L’haltérophilie est implantée dans quelques communes, telles que Mèze, gros village de viticulteurs et de pêcheurs en étang. Un certain Paul Mauras, du Club Athlétique Mézois, « tient de bonne source » qu’un autre membre du club, du nom de Molinier, prétend au titre de champion local. Querelle de suprématie qui nepeut se régler que dans une compétition-défi

Pour se parer de ce titre, il faut l’avoir gagné, et je me sens de force à le lui disputer. A cet effet, je lui propose un match sous les yeux du public mézois s’intéressant à ce sport.

Molinier relève le défi, en proposant un enjeu de 25 francs et des arbitres, mais on le sent hésiter sur les critères de sa légitimité : après tout, dit-il, je possède « un diplôme qui prouve surabondamment que je suis d’une classe au-dessus de la sienne » 20. Le Club Athlétique de Cette organise en effet depuis quelques années un concours régional qui fait figure de championnat. Nous ignorons s’il s’agit là d’une initiative locale isolée, ou si le CAC est associé à une tentative de création d’une institution fédérale, peut-être en liaison avec l’Haltérophile-Club de Paris du pionnier Edmond Desbonnet ou la Fédération Athlétiques du Nord animée par des associations de Lille et Roubaix. Toujours est-il que peu de temps auparavant, le CA Cettois, à l’occasion de son concours annuel, a remis des diplômes à plusieurs haltérophiles de la région : 5 membres de l’Olympique Biterrois, le sportman et rugbyman perpignanais, P. Ducup de Saint Paul, et 3 Mézois, dont nos deux antagonistes. Pourtant, la pression sociale du défi public mettant l’honneur en jeu l’emporte sur des reconnaissances « officielles » qui ne suffisent pas encore à asseoir une suprématie.

La caution d’une institution devient pourtant nécessaire lorsque les conflits et les altercations prennent trop d’importance et ne sont plus maîtrisables. C’est la conclusion à laquelle parviennent certaines sociétés de joutes nautiques devant le succès même de leur jeu:

Ce sport a pris une grande extension dans notre région. Après Cette qui en est le berceau, les villes de Montpellier, Béziers, Frontignan, Agde, Balaruc, Mèze, Narbonne et même Marsillargues ont toutes des sociétés pratiquant les joutes ou bien des hommes les représentant dans les divers concours régionaux. Ces concours deviennent de plus en plus nombreux (…). Dans tous ces concours, des incidents se produisent à Montpellier, les rameurs font grève avant qu’il soit terminé ; à Frontignan, il y eut deux incidents 21.

La solution : une Fédération des Joutes languedociennes qui mettrait de l’ordre dans la maison : règles de meilleure répartition des prix, et « révision complète des règlements actuellement en vigueur que chacun, malheureusement, applique un peu à sa guise ».

C’est toute la régularité des défis qui exige un minimum de règles s’imposant aux protagonistes, et sans lesquelles contestations et palabres se développent à l’infini.

Le tambourin, de son côté, suit un long cheminement dans cette voie d’une institutionnalisation qui se rend peu à peu nécessaire. Après quelques tentatives ponctuelles, telles que le concours organisé à Gignac dès 1903, une étape est franchie en 1909 avec la création du Concours de Pézenas qui, jusqu’à la seconde guerre mondiale, réunit très vite toutes les meilleures équipes de la région, et fait figure de championnat officieux. Pendant tout l’été, chaque dimanche de 8 heures à 17 heures, plusieurs matchs se succèdent sur la place de la ville, attirant des foules considérables venues soutenir leurs champions. Lors du concours de 1913, près de trente villages sont représentés par autant d’équipes désignées du nom de leur capitaine. La compétition réactive les passions villageoises. Chaque partie est un derby, et l’occasion pour le public de manifester ses appartenances :

… la taille cambrée, le bec en l’air, en un mot le culot local avec lequel on réclame la justice pour soi et l’injustice pour l’adversaire, dénote une éducation sportive un peu primitive.

Les multiples contestations que fait naître le tournoi se règlent alors, parallèlement, dans de nombreux défis qui opposent les belligérants de retour dans leurs villages. Le tambourin apparaît ainsi, à la veille de la Grande Guerre, comme un jeu en passe de devenir un sport moderne, mais tout entier marqué d’ambiguïtés, et balançant entre compétition unifiée et défis multiple 22. On pourrait en dire autant du jeu de boules, qui commence à s’organiser dès avant la Grande Guerre 23 et qui voit se superposer pendant plusieurs décennies championnats, concours, défis-revanches.

Toutes les difficultés alors accumulées pour penser une organisation rationnelle et unifiée de l’activité sportive, se concentrent avec une particulière netteté dans le petit monde du football. Devenu très rapidement, en quelques courtes années, un sport très populaire débordant largement de la petite bourgeoisie urbaine et des jeunes universitaires, le football se trouve confronté à des problèmes d’inorganisation générateurs de conflits et d’altercations endémiques. Dans la décennie 1910-1920, le double mouvement de popularisation (avec l’expansion géographique qu’elle suppose) et de rajeunissement (pendant la période de guerre, le football est investi par les jeunes adolescents et les enfants) se traduit par une méconnaissance des formes instituées et normalisées de l’activité sportive, au profit de tentatives « sauvages » d’auto-organisation. C’est alors que se manifeste le mieux la difficulté pour ces nouveaux pratiquants d’accéder à une vision « moderne » de l’institution sportive.

Le football languedocien a connu, à cette époque, de nombreuses tentatives de championnats locaux ou régionaux. Un championnat du canton de Mèze est « organisé » au printemps 1914, auquel participent quelques clubs voisins deux de Mèze, autant de Poussan, ainsi que Montbazin, Villeveyrac, Gigean. Se joint à eux l’équipe réserve d’un petit club sétois. La suite est beaucoup plus embrouillée. L’Éclair du 2 mai publie un communiqué de l’Olympique Mézois, qui donne les résultats de l’épreuve :

Tandis que le SC Mézois éliminait l’US Poussan et le Vélo Club Poussan, de son côté le RC Gigean éliminait le Stade Montbazin et le RC Villeveyrac. Or, le Sporting Club ayant été battu à Mèze par l’Olympique par 4 buts à 1, restaient en présence pour la finale le RC Gigean et l’Olympique. Les Olympiens ayant battu les Gigeanais une première fois par 3 buts à 1 lors du match aller qui eut lieu à Gigean le 29 mars, et une seconde fois par 9 buts à 0 lors du match retour qui eut lieu à Mèze dimanche dernier, s’attribuent le titre de championnat du canton, pour la saison 1913-1914, ainsi qui leur revient de droit (sic).

Cet entrefilet met le feu aux poudres et va déclencher une série de ripostes violentes dans le Petit Méridional, d’abord de la part des Mézois du Sporting :

Nous constatons non sans un peu de surprise et d’étonnement que le Sporting Club Mézois, après une série de victoires, vient d’être classé troisième, après Gigean, dans le championnat du canton de Mèze. De quel droit peut-on classer le SC Mèze troisième alors qu’il n’a joué qu’avec Poussan ? D’ailleurs, l’auteur de cet article oublie-t-il la défaite qu’a infligé Cette-Sport au Racing Club Gigeanais (10 à 1) et l’éclatante victoire du SC Mèze sur Cette-Sport en le battant de 4 à 1 ? Ignore-t-il aussi que le RC Gigean a refusé de matcher le 11 janvier 1914 (je précise les dates) contre le SC Mèze ? Ma conclusion est celle-ci puisque le Cette-Sport a battu Gigean par 10 à 1 que le SC Mèze a éliminé le même Cette-Sport par 4 à 1 ; le SC Mèze est donc capable de se mesurer avec le RC Gigean à n’importe quel moment et sur n’importe quel terrain.

La dialectique mézoise est sans doute insuffisante, car dès le lendemain, entre en scène le club de Poussan :

De quel droit le RC Gigean peut-il être classé deuxième du championnat cantonal, après avoir quitté le terrain avant la fin ? De quel droit l’US Poussan est-elle éliminée par le SC Mézois, vu qu’elle a été battue à Mèze et victorieuse à Poussan ? De quel droit l’Olympique Mézoise prétend- elle être le champion du canton, lorsqu’elle n’a rien fait pour mériter ce titre ? Pourquoi a-t-elle refusé de matcher lorsque l’US Poussan s’est déplacée à Mèze le 22 février 1914, et a refusé de venir à Poussan ? Ne serait-ce pas plutôt à l’O. Mèze d’être éliminée ? D’ailleurs, l’US Poussan se tient à la disposition des « prétendants au championnat cantonal » et acceptera les matchs sur son propre terrain 24.

La guerre survenant, nul ne sait comment l’affaire se termina. Mais aujourd’hui, nous voyons bien par où pèche un tel « championnat« . Les acteurs tentent vainement – et pour cause – de parvenir à un classement ordinal à partir d’une succession de confrontations partielles, et vécues (c’est là l’essentiel) comme autant de face-à-face valant absolument : comment imaginer de pouvoir être classé derrière un adversaire que l’on a battu ? C’est bien l’impossibilité de concevoir une arithmétique d’ensemble qui conduit chaque équipe à tenter de résoudre la crise par le recours à la seule solution envisageable : celle de défis lancés aux adversaires pour vider une bonne fois (croit-on) ces querelles de suprématie. En même temps, l’appel au droit, exprimé de façon quasi incantatoire, traduit le besoin obscurément ressenti, d’une loi du jeu s’imposant aux acteurs et garante d’un ordre accepté de tous. Autant dire que la voie est ouverte à une légalité fédérale, même si celle-ci est encore barrée, dans les esprits, par la toute-puissance du modèle de l’affrontement-défi.

Cette légalité prendra la figure de l’arbitre (ou du juge, selon les sports), personnage omniprésent dans toutes les disciplines sportives dès qu’elles choisissent un mode de gestion bureaucratique. De fait, il est possible d’entrevoir, au sein des grandes fédérations telles que l’USFSA, une tension entre d’un côté, le rêve d’un sport de gentlemen capables de s’autogérer, tout acquis au fair play et au respect scrupuleux des règles du jeu qui rendraient l’arbitre inutile, et de l’autre côté, une obsession réglementaire visant à prévenir et à résoudre tous les cas possibles de litiges, et qui fait de l’arbitre le premier échelon d’une construction juridique pyramidale de plus en plus perfectionnée. Les quelques années qui précèdent la Grande Guerre sont intéressantes en ce qu’elles illustrent la fin du rêve et le début de la bureaucratie. L’USFSA , pour les sports d’équipe et le tennis, comme le montre Christian Guiraud, ou l’UVF pour les cyclistes, étendent les filets de la réglementation, et envoient leurs représentants, tous les dimanches, arbitrer des rencontres de plus en plus nombreuses. Mais au même moment, les compte-rendus de matches nous font assister aux dernières manifestations d’un « esprit sportif » dont se targuent quelques gentlemen conscients de leur supériorité morale. C’est ainsi qu’il nous paraît possible d’interpréter plusieurs cas d’équipes de football refusant le penalty qui leur est accordé : rectifient-elles ce qu’elles considèrent comme une erreur d’arbitrage, ou refusent-elles une victoire fondée sur un fait de jeu fautif ?

Les sports, entre public et institution

L’entre-deux guerres marque la fin de cette longue période de plus de vingt ans que nous avons tenté d’analyser. La disparition de l’USFSA au profit de Fédérations uni-sports va faciliter l’adhésion des clubs. La rapide croissance des effectifs dans les nouvelles Fédérations (la FF Rugby connaît dès 1924 un sommet – 891 clubs affiliés – qu’elle ne dépassera qu’en 1967 ; la Fédération de Football voit ses clubs languedociens passer de 35 en 1920-1921 à 152 en 1923-1924) doit être interprétée moins comme une explosion de la pratique sportive – celle-ci était déjà largement engagée dès avant la guerre – que comme l’acceptation par la masse des petits clubs d’une structure fédérative unique qui leur assure la régularité des compétitions. Progressivement alors, le nombre des clubs engagés dans les épreuves officielles deviendra tel que les championnats gagneront en durée jusqu’à s’étendre sur plusieurs mois. Peu à peu, ce sont les matches amicaux et les défis librement négociés qui tendent à devenir minoritaires, et qui perdent de leur prestige au profit des rencontres officielles.

Il apparaît ainsi, dans le déroulement des compétitions sportives en Languedoc, que la forme du championnat avait été perçue comme la formule adéquate pour bloquer les crises ouvertes par les défis multiples, dans des limites acceptables par la communauté. Le championnat se justifie lorsqu’on passe du défi duel au défi généralisé, à la cantonade. La multiplication des protagonistes (en l’occurrence, des équipes sportives) multiplie les risques de dérapage, que réduit un championnat ordonné dans un espace unifié. On notera que le championnat permet également, à titre de bénéfice secondaire, de cerner précisément l’espace géographique de la compétition: département, région, on voit que les limites de l’administration républicaine sont déjà alors devenues des cadres légitimes des rapports sociaux, et que les communautés ancrées dans leur espace local se situent aussi dans les subdivisions d’un territoire moderne 25.

Pour autant, cette organisation des compétitions par des institutions d’un type nouveau – les Fédérations – ne saurait à elle seule fonder une spécificité du sport moderne. Dans le passage du défi à la compétition réglée, le sport ne change pas de nature, ou plus précisément, il ne s’opère pas une transmutation des « jeux traditionnels » vers les « sports modernes« . Les caractères de la logique du défi, tels que Bourdieu les exposait, se retrouvent dans l’organisation fédérale des compétitions : on ne laisse jamais se rencontrer des compétiteurs de valeur trop évidemment disproportionnée, et les terrains de sport continuent de retentir du vocabulaire de l’honneur à défendre ou à sauver. C’est bien que le moteur fondamental des compétitions sportives, aujourd’hui comme jadis, n’est pas, comme on le dit trop souvent, la concurrence, qui ferait du sport un succédané de la lutte économique. Une entreprise peut en « tuer » une autre en la minant ou en l’absorbant, et c’est bien pourquoi les législations anti-trust tentent de s’opposer à la constitution de monopoles comme termes ultimes de la lutte concurrentielle. En sport, supprimer ses concurrents serait dépourvu de sens 26 : le champion se nourrit de la multitude de ses opposants. Et c’est bien pourquoi il faut parler, non de concurrence, mais de rivalité, qui est un tout autre type anthropologique, bien plus ancien, et probablement plus répandu. 27 L’organisation moderne du sport agrandit le théâtre, multiplie les acteurs, mais ne modifie pas fondamentalement le spectacle des champions. Dans la rivalité sportive, les athlètes qui se rencontrent sur une scène aux dimensions très variables, du match de village aux grandes compétitions mondiales, recherchent la gloire, c’est à dire la reconnaissance de leurs pairs et de leur public. On voit donc bien que ce jeu des rivalités est fondamentalement indépendant des organisations fédérales, et c’est lui qui met à jour le substrat compétitif des activités physiques. Christian Guiraud le note à propos d’une activité de pleine nature telle que l’escalade. Celle-ci devient un sport de compétition, non par son inscription dans une fédération sportive, mais dès que les alpinistes entrent en rivalité dans la recherche des voies nouvelles, qu’il faut être les premiers à vaincre 28.

Ainsi faut-il convenir que les institutions sportives, qui sont une condition nécessaire de l’expansion des sports et de l’unification des compétitions, ne sont certainement pas une condition suffisante de leur succès. Personne ne se passionne pour une organisation bureaucratique, hormis quelques bureaucrates. Et il est facile à l’historien des sports de constater combien tendues et souvent difficiles sont les relations entre les sportifs (et leur public) et leurs instances fédérales. Pour les premiers, les secondes sont bien plus un mal nécessaire qu’un objet de passion. Mais les institutions sportives facilitent l’expansion, ou à tout le moins, la pérennisation des pratiques sportives. Par contre, on ne saurait affirmer que les organisations modernes du sport sont à l’origine de son succès. L’expansion massive du sport moderne – observable au niveau mondial aussi bien que localement dans les statistiques des pratiquants et la masse des spectateurs – cache des distorsions considérables. Tous les sports olympiques, pour ne prendre que ceux-ci, répondent aux mêmes critères de modernité, sont organisés selon des modèles de fonctionnement similaires ; mais au-delà, qu’y a-t-il de commun entre le football planétaire et des sports confidentiels tels que le biathlon ou le canoé-kayak ? Dépassée la référence commune aux institutions sportives, peut-on appliquer une grille d’analyse unique qui mettrait en avant le « sport-spectacle« , la médiatisation, l’identification des foules à leurs champions ? On voit bien qu’une telle interprétation ne s’applique qu’à un petit nombre de pratiques et que le « système des sports » ainsi dessiné est inadéquat pour la grande majorité des disciplines, olympiques ou non. Il est trop fréquent de voir évaluer l’ensemble du fait sportif à l’aune de quelques rares sports populaires et médiatisés, tels que le football ou, à une moindre échelle, le rugby, alors que la grande majorité des disciplines sportives vit dans l’ombre et intéresse, parfois, seulement ses rares pratiquants.

Idéalement, les champions ou les équipes sportives sont les représentants d’une communauté, nationale, régionale, locale, parfois d’un quartier, et inversement, l’identification à ces champions est le moment de réaffirmation de l’existence de ces collectivités. 29 Lorsque ce couple représentation-identification fonctionne pleinement, pour certains sports, dans certains pays et certaines conjonctures historiques, alors les sportifs deviennent des emblèmes symboliques d’une communauté. 30 Mais si le phénomène paraît massif en raison de la forte diffusion des quelques sports aptes à servir de support à ce mécanisme, il ne saurait faire oublier le destin infiniment plus discret de la multitude des disciplines sportives incapables d’accéder au statut de support représentatif identificatoire. Autant dire qu’il existe donc un enchevêtrement complexe de modes d’existence sportive, qui se manifeste sur une pluralité de plans géographique (le hockey sur glace n’a pas le même statut au Canada et en France), historique (des sports peuvent perdre leur caractère emblématique, comme en France, la boxe ou les Six Jours cyclistes sur piste – ou le gagner : le handball peut-être ?, au long de leur évolution), médiatique au gré des modes télévisuelles et de supposés télégénismes (l’escrime, sport national couvert de médailles, est absente de la télévision, mais la voile au long cours paradoxalement omniprésente malgré l’absence d’images). Ce n’est pas le lieu ici de développer une telle anthropologie du sport, mais on peut proposer, à l’échelle héraultaise qui est la nôtre, une esquisse de description à grands traits.

Il serait ainsi possible de distinguer des sports emblématiques dans lesquels les mécanismes de représentation – identification jouent fortement. C’est à coup sûr le cas du rugby, au moins dans la partie orientale du département, ou du football sétois dans le passé. De même les joutes gardent un fort pouvoir symbolique avec des champions connus de tous – à l’échelle d’une micro-région. Autre sport traditionnel, le tambourin a également connu des figures célèbres : mais c’est peut-être l’exemple d’une « banalisation / sportivisation » qui génère aujourd’hui une forme d’anonymat, si l’on observe l’absence totale de personnalisation du jeu actuel dans la communication de la Fédération.

Inversement, un sport tel que le volley-ball, qui a objectivement une place privilégiée dans le département, géographiquement et historiquement, a raté l’accès à un statut symbolique fort, tandis que des disciplines de forte pratique, aux effectifs parmi les plus importants, peuvent rester quasi invisibles (les sports équestres).

Cette capacité, assez mystérieuse il est vrai, à symboliser une communauté sociale, et si inégalement distribuée, induit pour chaque sport une trajectoire particulière. Elle influe sur ses liens avec son public, mais aussi sur son degré de dépendance vis à vis de ses institutions gestionnaires ou de tutelle. Dans le jeu à trois entre sports, public et institutions, des configurations nouvelles peuvent toujours apparaître. Ce pourrait être le cas dans l’Hérault avec certaines disciplines de pleine nature 31 pour lesquelles l’administration départementale se construit en territoire d’accueil privilégié, en raison de ses caractéristiques naturelles : Sète, Mèze, Marseillan, La Grande Motte ou même le Salagou sont aujourd’hui des hauts lieux de la pratique de la voile sportive, Claret est un site mondialement connu pour l’escalade.., mais pour les seules communautés sportives qui en font l’espace clos de leurs rivalités, dans une large indifférence des populations régionales étrangères à ces groupes sportifs.

A partir d’une anthropologie de la rivalité, l’histoire débouche sur une sociologie des politiques sportives. C’est bien, nous semble-t-il, ce qu’esquissent les histoires des différents sports abordées dans ce volume.

Notes

   1.  Camille MEILLAC, Les Sports à la mode, Paul Paclot ed, Paris, 1909.

   2.  Eugène CHAPUS, Le Sport à Paris, Hachette, Paris, 1854.

   3.  Parmi d’autres exemples, une enquête diligentée par le ministère de la Jeunesse et des Sports en 2000 et réalisée à l’INSEP, sur échantillon représentatif joint par téléphone, affirme que « 83 % des personnes interrogées ont pratiqué au moins une fois dans l’année une APS (activité physique ou sportive). Parmi les plus pratiquées, la marche, la natation baignade, une forme quelconque de gymnastique… ».

   4.  Jean DURRY, dans son Almanach du Sport des origines jusqu’en 1939, en dresse une chronique quasi exhaustive, et ravive la mémoire de ces gloires passées et souvent oubliées.

   5.  Jean DURRY, op cit, pp 131-133.

   6.  Il est intéressant de noter que cette formule de coupe par brassage d’un grand nombre de concurrents et éliminations successives, ne trouve le succès qu’à deux conditions il faut que l’épreuve ménage la possibilité de rencontres entre concurrents de valeur « théorique » très différente (c’est la raison du succès de la coupe de France de football, et de la relative indifférence à l’égard de la coupe de la Ligue qui ne concerne que les seuls clubs professionnels), mais il faut aussi que la structure interne du sport permette un certain degré d’incertitude quant au résultat entre participants inégaux : c’est bien le cas du football, contrairement au rugby, où les diverses tentatives de disputer une coupe se sont très vite révélées des échecs, les résultats étant trop prévisibles.

   7.  Cet éternel retour est ce qui fait le charme du Tournoi des 5 (puis 6) Nations de rugby.

   8.  La Vie Montpelliéraine et Régionale (VMR) du 30 avril 1899.

   9.  La VMR du 15 octobre 1899.

   10.  Alex POYER, Les Premiers Temps des Véloce Clubs. Paris, L’Harmattan, 2003, p 321.

   11.  Le Petit Méridional du 21 octobre 1913.

   12.  L’Éclair du 12 mars 1913.

   13.  Pierre BOURDIEU, « Le sens de l’honneur – première des trois études d’ethnologie kabyle », dans Esquisse d’une théorie de la pratique, Genève, Droz, 1972.

   14.  L’Éclair du 27 novembre 1916.

   15.  Le Petit Méridional du 26 juillet 1900.

   16.  L’Éclair du 11 janvier 1911.

   17.  La VMR du 15 janvier 1911. Le chroniqueur sportif de la VMR est l’étudiant en médecine montpelliérain H. Diffre, recruté par l’OC comme gardien de but.

   18.  L’Éclair du 2 mai 1914.

   19.  L’Éclair des 21 et 23 avril 1916.

   20.  L’Éclair du 11 mars 1909.

   21.  Le Petit Méridional du 27 juillet 1914. Une telle Fédération verra le jour en Agde en 1921.

   22.  J’ai étudié en détail cette phase de « sportivisation » du jeu de tambourin dans un article Le Concours de Tambourin de Pézenas paru sur le site internet http://www.lelanguedocsportif.org (lien obsolète).

   23.  Se reporter à l’article du présent numéro consacré aux boules.

   24.  Le Petit Méridional du 10 mai 1914.

   25.  On notera au passage que si la plupart des Fédérations sportives ont rapidement tenté de se mouler dans les divisions administratives de la République (à quelques ajustements frontaliers près), le rugby a maintenu mordicus son découpage hérité de l’USFSA, et qui propose une géographie du Sud-ouest tout à fait originale.

   26.  Ce qui ne signifie pas qu’il n’existe pas de phénomènes de concurrence dans le sport. Ce volume en offre un exemple, particulièrement explicite, avec la guerre des rugbys entre le XV et le XIII. La Fédération de rugby à XV (FFR) a cherché par tous les moyens à sa disposition, y compris les pires conjonctures historiques, à faire supprimer le rugby treiziste qui la menaçait dans son existence. Mais il s’agit là d’un conflit entre organisations, non d’une compétition sportive proprement dite. Cf. l’article de Germain Barcelo. Plus généralement, on peut légitimement parler de concurrence dans le mécanisme d’accès à la compétition, mais non dans la compétition elle-même : un match de championnat de football n’est pas un phénomène concurrentiel, mais il y a concurrence au sein de l’effectif de joueurs du club pour participer à ce match.

   27.  Un analyste du système des sports, souvent contestable mais toujours passionnant, Paul Yonnet, écrit très justement : « La rivalité est interminable, et seul un écart subit de niveau peut y mettre fin. La compétition est un rocher de Sisyphe, une œuvre toujours à recommencer, un tournoi à refaire, l’un chassant l’autre. Ce qui compte, d’ailleurs, c’est la tension avant qu’elle se dénoue, c’est ce temps de la compétition où chacun peut encore espérer. Et voilà pourquoi une trop sûre domination tue le sport, car elle ne permet plus à l’arc de l’espoir de se tendre au-dessus du périmètre de ceux qui s’affrontent. Dans le sport, on ne gagne que des batailles, des tournois, jamais la guerre. Et c’est toute la différence avec la guerre. Dans la guerre, les protagonistes ne recherchent pas des rivaux de même force. Plus l’adversaire est faible, et plus le belligérant profitera de son avantage. Les adversaires ne s’éviteront pas sous prétexte qu’ils ne jouent pas dans la même catégorie. Le sport n’est pas un substitut de la guerre, comme le professent des observateurs qui ne comprennent rien, ni à l’économie de la guerre ni à celle du sport, et d’abord parce qu’il est fondé sur une organisation inverse. Ce qu’on recherche à la guerre, c’est ce qu’on évite dans le sport fondé sur la compétition contre les autres. Dans le sport, on s’affronte non seulement à armes égales, mais à aptitudes et compétences égales, dans le cycle de la réversibilité et de l’infinitude ». Paul YONNET, Huit leçons sur le sport, Gallimard, 2004, p. 105.

   28.  Voir, infra, Christian Guiraud : Du naturisme à l’écologie humaine.

   29.  « L’identification sportive est expression de l’être-ensemble communautaire, du besoin qu’ont les sociétés de toutes tailles de trouver des occasions de manifester leur existence collective et de la donner à voir, de la rendre visible. Telle est la strate fondamentale, la substance de l’identification. » dit excellemment Paul YONNET, « Composants de l’identité, mécanismes de l’identification », in Jean-Michel DE WAELE et Alexandre HUSTING, Football et Identités, Ed de l’Université de Bruxelles, 2008.

   30.  Un cas « chimiquement pur » d’identifications collectives à des groupements sportifs est donné par la société portugaise, selon l’article d’Emmanuel SALESSE, « De quel club êtes-vous ?, identité footballistique au Portugal » in De WAELE et HUSTING, op. cit. L’auteur analyse un phénomène massif d’identification, qui se joue dès l’enfance, garçons comme filles, touche l’ensemble de la population, et reste stable comme un destin. « Lorsque l’on est Portugais, ou que l’on réside au Portugal, il est une question à laquelle on doit être préparé à répondre en toutes circonstances : « de quel club êtes-vous. » ; et ce, dans des circonstances où il ne viendrait à personne l’idée de demander à autrui sa religion, ni son affinité politique. Un Portugais, nullement surpris, répond généralement par le nom de l’un des trois grands clubs du pays (Benfica, Porto, le Sporting)… Il est courant que l’identité footballistique d’une personne s’exprime non pas à un mais à plusieurs niveaux… Ce système aboutit à des situations parfois étonnantes. Ainsi, le président de l’Uniâo de Leiria, un bon club de l’élite, est un benfiquiste déclaré, sans que cela choque personne… Les responsables politiques ou religieux s’expriment sans plus de réticence que tout un chacun sur le sujet. Il est de notoriété publique que l’archevêque-primat de Braga, D. José Ortiga, est du Porto. Même le président de la République Jorge Sampaio, ne cache pas – et comment le pourrait-il ? – son sportinguisme… »

   31.  Voir l’article de Christian Guiraud : Du naturisme à l’écologie humaine.