Propos introductifs à Cent ans de sport dans l’Hérault
Propos introductifs à Cent ans de sport dans l’Hérault
* Maître de Conférences HDR, Équipe DIMPS, EA. 4075, Université de la Réunion
C’est un grand honneur et un réel plaisir pour l’ex-Montpelliérain que je suis de participer à cet événement : l’évocation de cent ans de sport dans l’Hérault. J’ai pu constater durant mon séjour en terre d’Oc combien la tradition sportive était vivace et l’investissement des autorités locales et départementales en matière de sport exceptionnel. J’ai pu aussi ressentir les fortes marques identitaires qui s’expriment si intensément dans les duels contre les équipes parisiennes, sans pour autant être absentes des derbys locaux. Ainsi un « Narbonne – Béziers » en rugby est non seulement un événement sportif mais aussi un affrontement de terroirs, une confrontation de cultures et de peuples. Riche d’un passé de jeux et de traditions festives, l’Hérault est avant tout un territoire ingrat où, de la mer aux contreforts des Cévennes en passant par les plaines viticoles, les hommes et les femmes ont dû lutter pour vivre. Le travail a ainsi façonné les corps, les rendant forts et endurants. Ces dispositions permettent progressivement aux travailleurs de la terre et de la mer de s’approprier les jeux de la bourgeoisie 1, de les partager.
Pour autant cette vision « régionale », d’aucuns l’appellent « locale », ne doit pas masquer le caractère non homogène de cette histoire, son mouvement. Ainsi faut-il prendre en compte l’exode rural, les mouvements d’immigration et l’ensemble des brassages géographiques et culturels pour tenter de restituer toute l’authenticité de cette tranche de vie qui s’appelle jeux et sports.
Je ne doute pas que les diverses contributions à ce numéro spécial de la revue Études héraultaises concourront à faire émerger une connaissance plus précise de cette histoire des jeux et des sports dans l’Hérault.
Pourquoi une histoire départementale des jeux et des sports ?
« Les Français aiment l’histoire parce qu’ils trouvent sans doute une âme en découvrant leurs racines ». Cette remarque de René Girault complète celle de Gérard Cholvy, historien montpelliérain, pour qui l’histoire régionale recueille sympathie et intérêt. Ainsi remarque-t-il « qu’après avoir considéré de haut leur passé rural, le patois, le grand-père charron et le bois à scier, voilà que ces citadins affluent dans les dépôts d’archives à la recherche de leurs ascendants » 2. Face à une histoire nationale, souvent considérée à tort ou à raison comme parisienne, l’histoire locale a du sens pour des gens de plus en plus hostiles à la dépersonnalisation induite par le phénomène de mondialisation et donc sensibles à l’évocation patrimoniale locale. Le lecteur ou le spectateur est directement associé au récit de cette vie quotidienne disparue, à ce vécu populaire synonyme d’appartenance à un groupe social, de solidarité et d’identité. Sur ce dernier point, il est intéressant d’évoquer ces populations immigrées dont l’enracinement dans la culture locale procède de leur volonté d’intégration. Apprentissage de la langue régionale et participation aux équipes sportives locales ont été pour eux deux voies privilégiées pour y parvenir.
Alors pourquoi une histoire des jeux et des sports dans l’Hérault est-elle pertinente au regard de l’histoire nationale et internationale de ces pratiques ?
Une première piste de réponse tient certainement à son aspect commémoratif. Permettant aux « anciens » de rompre leur isolement en les faisant témoigner, aux jeunes de découvrir des liens intergénérationnels qu’ils ne soupçonnaient même pas, aux militants d’exacerber l’aspect mythique de la culture locale. L’histoire locale recrée du lien social au même titre qu’à certaines époques, les cérémonies militaires du 11 novembre ou la fête populaire du 14 juillet. Au sens étymologique du terme, la communion qui naît du partage d’une histoire des jeux et des sports, censée être commune, scelle la communauté départementale au-delà même des origines sociales et ethniques de la population. La commémoration des grands événements sportifs, des grandes figures du sport local d’hier et d’aujourd’hui, permet à chacun de s’identifier à la collectivité, à sa culture, à sa langue, bref, de trouver une identité si nécessaire au bonheur et à l’accomplissement de soi.
L’aspect festif lié aux événements sportifs et aux jeux concourt lui aussi au succès et à l’intérêt pour une histoire locale de ces pratiques. C’est un truisme que de dire : le sport c’est la fête. Il n’est qu’à évoquer la fameuse « troisième mi-temps » qui suit les matchs de rugby, ou ces fêtes qui rassemblent des milliers de supporters lors du retour victorieux de l’équipe locale, à l’instar de ce 12 mai 1974 à Béziers pour fêter le titre de champion de France de rugby des Biterrois. Évoquer ces fêtes, lointaines ou récentes, c’est réinvestir, le temps d’une image ou d’un propos, un temps révolu et pourtant si présent qu’on en sentirait presque les effluves alcooliques et entendrait les cris de joie de la foule en liesse. Il n’est qu’à voir le sourire malicieux des anciens qui, les yeux plissés, disent : j’y étais ; ou encore le regard pétillant des jeunes qui semble dire : ils savaient s’amuser quand même dans le temps… Évoquer les fêtes qui accompagnent jeux et sports, c’est un peu y participer. Et bien sûr, puisque la fête est aussi un moment privilégié d’expression du groupe et de la culture locale, elle se charge de significations propres à cimenter l’identité des participants. C’est pourquoi faire une histoire départementale des jeux et des sports, c’est aussi pénétrer dans l’intimité du fait local. Ce qui m’amène à pondérer les propos de Guy Laurans 3 lorsqu’il déclare : « Tablant sur le succès de masse des manifestations sportives, ou plus encore sur l’utilisation ‘totémique’ qui est faite des clubs sportifs, on conclut à un accord profond, quasiment naturel, entre une société locale ou régionale et le sport qu’elle s’est choisi ». Certes cette « réalité » est largement fabriquée, souvent à posteriori, par l’ensemble de la communauté qui interfère sans cesse sur le fait sportif. Mais elle résulte justement, entre autres, de cette communion dans la fête sportive qui progressivement crée le mythe.
Une histoire nationale qui fait émerger, autour de quelques points communs, toutes les singularités régionales et locales
Les premiers travaux sur l’histoire du sport 4 sont de deux types. Tout d’abord la production journalistique, généralement intitulée « la fabuleuse histoire de… », essentiellement descriptive, ne prend pas en compte l’histoire locale. Souvent hagiographique, cette histoire ne fait qu’effleurer le sujet sans véritable dimension critique. Le second type de travaux, plutôt le fait d’universitaires, s’est attaché, tantôt à dépeindre une histoire parisienne de l’apparition des sports, tantôt à démêler l’écheveau des influences qui ont présidé à son apparition et à son développement. Ces travaux envisagent le sport au sens générique et présentent une vision macroscopique de l’histoire. Ce n’est que très récemment que les premiers travaux historiques sur l’histoire locale sont entrepris 5. En la circonstance surgissent de nouvelles dimensions, totalement ignorées, comme par exemple le thème de la sociabilité au travers des sociétés sportives 6. Si ce phénomène se généralise à la fin du XIXe siècle et est à l’origine de la naissance des sociétés sportives, il n’en reste pas moins que l’étude des modes d’agrégation des acteurs d’un sport, dans un lieu spécifique, relève plus d’une histoire singulière que d’une histoire globale. Ainsi le rôle des grands viticulteurs héraultais dans la promotion des sports régionaux comme dans la création des premiers clubs sportifs locaux à la fin du XIXe siècle est-il à mettre en exergue. De la même façon, l’activité économique de Cette, la dynamique de peuplement locale et en particulier l’apport de la main d’œuvre étrangère, contribuent à façonner un terroir mais aussi un imaginaire collectif qui se prolonge dans l’activité sportive 7. Certes « le ruby c’est le ruby », pour reprendre une expression qu’il convient de prononcer en roulant les r à la façon des « gabatches » 8, mais le style de jeu biterrois est unique, simplement parce qu’il a été inventé et pratiqué là, dans l’Hérault. Il devient en quelque sorte une « marque de fabrique » qui situe à jamais, historiquement, géographiquement et culturellement, l’événement. De là à rechercher dans l’éthos des joueurs, dans leur activité professionnelle, dans leur environnement familial, jusque dans leur langue et leur accent, des raisons à cette spécificité du jeu… Ainsi naissent les légendes.
Les sports ne remplacent pas les jeux traditionnels et réciproquement
Il est un débat spécifiquement français chez les historiens qui s’intéressent au sport, celui, étymologique, entre sports et jeux traditionnels. Sans rentrer dans les arguments des uns et des autres, contentons nous de rappeler que ce qui différencie ces pratiques physiques, c’est plus souvent l’esprit que la lettre. Autrement dit, l’esprit sportif fait de règles, de compétitions, de hiérarchie sportive, de palmarès, de records, de mesure, voire de travail, se différencie de l’aspect gratuit, souvent informel, tout le temps festif du jeu. Il convient d’ajouter que les jeux dits traditionnels ont une dimension locale (à l’inverse de l’universalité des sports) et s’inscrivent dans le patrimoine culturel du terroir. Mais force est de constater que tout cela évolue très vite. Ainsi en va-t-il de la sportivisation des joutes et du tambourin quand dans le même temps, rugby, football ou autre volley-ball prennent une coloration locale. Alors dissocier ou non ? Le plus important est certainement d’identifier les conditions et les circonstances de l’implantation et du développement des pratiques, de dresser le contour des territoires géographiques de leur pratique, d’appréhender les mécanismes d’acculturation qu’ils déclenchent chez les populations locales. Comme le souligne avec pertinence Guy Laurans : « Le football peut bien être démographiquement majoritaire, il n’en reste pas moins dépourvu de « visibilité sociale » en dehors de ses zones traditionnelles d’implantation » 9. Autrement dit, il y a bien une identité sociale et culturelle qui détermine et organise les activités physiques des habitants, qu’il s’agisse de jeux traditionnels ou de sports « anglais ». Tous les deux confrontés à la modernité, ils articulent également l’ancrage dans les valeurs et rites du passé et celui, moderne, dans les politiques locales, dans la spectacularisation, dans la mercantilisation. Il reste à étudier ces échanges subtils entre jeux traditionnels et sports « modernes » qui, concernant les mêmes populations, au même endroit, traduisent plus des évolutions, des syncrétismes culturels que des ruptures profondes. Comme s’interroge Jean-Claude Marchal, à propos de la pérennité des jeux traditionnels méditerranéens chez les enfants, s’agit-il de « jeux traditionnels méditerranéens ou (d’) une manière méditerranéenne de jouer ? » 10.
Jeux et sports sont des marqueurs d'identité culturelle au même titre que les langues régionales, les spécialités culinaires locales, le tissu artisanal et industriel, le peuplement, les paysages, etc.
Un colloque d’histoire du sport a été consacré en 1998, à Bordeaux, au thème « Sport et identités » 11. Ce fut l’occasion de démontrer que le sport s’impose comme un support privilégié d’expressions identitaires. Les auteurs ont retenu plusieurs définitions du concept d’identité. Tout d’abord la notion d’identité peut être abordée comme l’aptitude d’une collectivité à se définir et à se reconnaître en tant que groupe, en opposition à d’autres. Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour donner du sens à cette première acception dans le cadre de l’histoire locale des jeux et des sports. Ainsi chaque ville de l’Hérault se définit une identité autour de son équipe phare, mais aussi chaque groupe, de joueurs ou de spectateurs, s’agrège autour d’activités et de valeurs partagées. Charles Pigeassou l’a parfaitement mis en évidence dans son étude sur la joute languedocienne : « la société de joute devient le dépositaire des valeurs et de la culture associées à la pratique mais elle apparaît également la vitrine pour faire rayonner la pratique et ses pratiquants. Elle va jouer la fonction de creuset des processus identitaires liés à la joute » 12. Ces liens sociaux qui se créent au prétexte de la pratique sportive se prolongent souvent dans les œuvres de bienfaisance initiées par les sociétés sportives. Ainsi en est-il de la « grande fête sportive et de bienfaisance » relatée dans le journal l’Eclair du 6 mai 1920, organisée par l’Association Sportive Biterroise (ASB) au profit des victimes de guerre. Fédérateur est l’objet de la manifestation, mais plus encore, et là s’exprime l’identité biterroise, le match qui oppose pour l’occasion, l’équipe première de l’ASB à « la brillante équipe de l’école militaire de Joinville, composée de tous les as du rugby français » ; autrement dit, c’est presque Béziers contre le reste du monde
Le deuxième sens qu’il est possible de donner à la notion d’identité est d’ordre individuel. Il s’agit d’une construction personnelle procédant d’une identification ou d’un sentiment d’appartenance 13 éclairant la signification d’un engagement dans la pratique sportive. Très proches des mécanismes de socialisation, voire d’assimilation sociale, les processus identitaires individuels sont l’expression d’une volonté d’appartenance et d’intégration à un groupe social redoublé du désir de s’approprier les signes distinctifs de ce groupe. Ainsi les immigrés italiens de Sète se sont très rapidement appropriés la joute, jouant d’abord la carte ethnique en s’opposant aux habitants plus anciennement installés des quartiers de la Pointe Courte ou de la Bordigue, pour finalement constituer l’équipe de Sète engagée dans le championnat régional. Cette évolution territoriale de la joute s’accompagne d’une assimilation identitaire des jouteurs il n’y a plus d’Italiens ou d’Héraultais, il n’y a que des Sétois. Identité bourgeoise et lycéenne pour le football et le rugby à Montpellier dès la fin du XIXème siècle, mais aussi identité viticole pour le rugby (voir le travail de Christian Guiraud dans ce numéro), les motifs d’association sont légions dans cette période que Pierre-Alban Lebecq a qualifié de « temps des ligues » 14.
Une dernière acception du terme d’identité mérite d’être évoquée. Il s’agit du « souci méthodique d’objectivation savante visant à identifier et à classer des individus et des groupes » 15. Je ne commenterai pas plus avant cet aspect méthodologique qui présente en effet l’avantage de classer mais aussi l’inconvénient de gommer tous les particularismes qui gênent la classification. Il appartient donc à l’historien de manipuler ce concept d’identité avec d’autant plus de précautions qu’il risque d’occulter le détail qui justement devient essentiel dans la compréhension des mécanismes historiques. Ainsi, lorsque Christian Guiraud évoque le lien entre le développement du tambourin et le rôle joué par les « seigneurs de la vigne », convoque-t-il cette catégorie à la forte identité régionale, notamment en opposition aux « Parisiens » et aux « Anglais ». Mais il montre que cette catégorie générique est vite diluée dans une identité méridionale plus large et dans le même temps il met en évidence le rôle assuré par de fortes personnalités locales qui ne sont plus des viticulteurs.
« Du battant des lames du rivage sétois aux montagnes cévenoles » 16 en passant par la plate Camargue, la diversité sociogéographique de la terre héraultaise, de ses activités et de son peuplement, se reflète dans celle des jeux et des sports
Depuis les années 80, des géographes se sont intéressés à la diffusion spatiale des sports 17, mettant en évidence l’existence de territoires spécifiques à chaque sport, voire des conflits territoriaux entre certains sports comme le football et le rugby 18. Guy Laurans consacre quelques lignes à l’espace géographique des sports dans ses Jalons pour une histoire du sport régional 19. Il souligne en particulier qu’à « côté de ce processus général de diffusion se met en place une géographie culturelle : des espaces différenciés se créent, attachés à des disciplines sportives dominantes » 20. Je ne reviendrai pas sur la « frontière dressée entre football et rugby qui serpente dans le Biterrois », ni sur la remarquable pérennité du territoire du tambourin autour de Pézenas, Gignac, Bessan, Béziers et Montpellier. Tout au plus voudrais-je insister sur la nécessité de prendre en compte cette dimension socio-géographique dans l’étude historique de l’implantation et de la diffusion des sports. Et, bien entendu, on ne peut parler de territoire sans évoquer les gens qui le peuplent et qui forment l’essentiel des sportifs, des spectateurs et autres supporters. Qu’il s’agisse des lycéens, des viticulteurs, des ouvriers ou des bourgeois, l’historien peut observer des formes de sociabilité qui, dès lors qu’on parle d’association, dépassent rapidement les clivages sociaux et/ou professionnels. Rendus nécessaires pour obtenir la victoire, les emprunts humains à d’autres classes sociales (les avants en rugby sont souvent issus du milieu rural), voire à d’autres nations (les Anglais qui viennent consolider les équipes locales), sont pratiques fréquentes. Il faut se garder de généraliser les discours selon lesquels les débuts du sport sont d’abord essentiellement bourgeois. Certes la bourgeoisie locale a eu un rôle important à jouer. Mais dès lors que l’on envisage d’étudier l’expansion des jeux, de l’esprit sportif autant que des pratiques « anglaises » selon le mot de Christian Pociello, tout n’est plus si simple et standardisé. Même si des tendances lourdes semblent se dessiner (la démocratisation de la pratique par exemple et l’accession des femmes au sport 21), il n’en reste pas moins vrai que chaque club, chaque ville, chaque groupe est authentique dans sa démarche et son évolution (pour exemple les quartiers de Sète qui alimentent les premières joutes : immigrés italiens contre Français de souche). Ajoutons à cela le rôle local des fédérations sportives comme l’Union des Sociétés Françaises de Sports Athlétiques (USFSA, fondée en 1889) avant 1914, des fédérations confessionnelles comme la Fédération Gymnastique et Sportive des Patronages de France (FGSPF, fondée en 1898) ou encore des mouvements sportifs ouvriers comme la Fédération Sportive Athlétique Socialiste (1908) qui devient en 1914 la Fédération Sportive du Travail et enfin en 1934 la Fédération Sportive et Gymnique du Travail 22. La diversité et la complexité des mécanismes d’implantation et de diffusion des sports dans l’Hérault impose à l’évidence de développer une histoire locale faite de monographies de clubs, de villages et de villes, voire de biographies de sportifs locaux, mais aussi de dirigeants, d’entraîneurs, de supporters. On n’est plus très loin du courant de la micro histoire 23 qui invite à exhumer les histoires d’anonymes ou d’inconnus et, ce faisant, à donner un autre éclairage à l’interprétation historique. Entre macrohistoire et micro-histoire, il y a un « jeu d’échelles » 24 qui ne peut que servir la compréhension de l’histoire des sports.
Les jeux de l'eau, de l'ombre et de la lumière : joutes, tambourin, course camarguaise, etc.
Ce paradigme, presque cosmogonique, qui évoque les éléments naturels en lieu et place des sports, illustre parfaitement ce lien entre climat, paysage et pratiques de jeux et de sports.
Le climat méditerranéen dont jouit l’Hérault est particulièrement propice aux jeux de plein air ainsi qu’en attestent Pech et Thomas (1995). Mail, Paume, Tambourin, Boules, Quilles, Joutes, sont autant de pratiques qui se jouent en pleine lumière, sur des places réservées à cet usage dans les villes et les villages, pratiquement tout au long de l’année. Attirant les foules venues soutenir leurs champions, ces jeux, en favorisant la liesse et la licence, participent à cimenter les liens sociaux dans la communauté. Aussi les populations sont-elles très vindicatives lorsque des interdictions, souvent venues de Paris, touchent leurs jeux. Pour exemple, l’interdiction d’organiser des courses de taureaux qui frappe le Gard et l’Hérault juste avant le coup d’état de Napoléon III du 2 décembre 1851 provoque une fronde qui pousse même certains maires à passer outre la directive nationale 25. Quoiqu’il en soit, le soleil, la verve méditerranéenne ainsi que le fort sentiment d’identité locale ne sont pas étrangers aux fréquents débordements qui accompagnent les spectacles sportifs.
La gymnastique contre les sports
Il est d’usage chez les historiens français du sport et de l’éducation physique d’opposer gymnastique et sports 26 tant il est vrai que le monde scolaire, lieu de dressage des corps par la gymnastique militaire, s’est longtemps opposé à l’enseignement des sports aux élèves 27. Gilbert Andrieu le rappelle en soulignant qu’au tournant des XIXe et XXe siècles, « la gymnastique qui est une préparation militaire s’impose tandis que le sport, jeu viril mais gratuit, semble à l’opposé d’un tel besoin » 28. Ce dont se plaint d’ailleurs Pierre de Coubertin qui considère que le plus virulent obstacle qui s’est opposé à la mise en place d’une pédagogie sportive à l’école a été l’Université, autrement dit les autorités éducatives 29. Certes, avant 1914 règne « la mystique de la revanche » et même les promoteurs du sport français entretiennent une idéologie sportive patriotique 30. Pour autant il ne semble pas y avoir de relation organisationnelle directe entre l’autorité militaire et le mouvement de création des sociétés sportives ou de gymnastique, si ce n’est qu’on retrouve souvent l’aide de l’armée dans l’organisation locale du sport. De plus les organisations nationales sont de plus en plus remises en question régionalement. Observé dans le Rhône, dans l’Est de la France, le phénomène concerne aussi l’Hérault. Les conflits avec l’USFSA sont sporadiques et seule la création de comités régionaux ou locaux permet d’atténuer les dissensions. Mais il est un effet des gymnastiques qui n’est pas ou peu mis en exergue par les historiens, c’est la réhabilitation du corps par les institutions républicaines. Face aux gymnastiques scolaires ennuyeuses promues par la République, les sports revêtent vite un caractère attrayant. Ce qu’un élève exprime au célèbre évêque d’Orléans, Mgr. Dupanloup, alors Supérieur d’une école religieuse à propos de la gymnastique qui y est pratiquée : « Si vous saviez Monsieur le Supérieur comme cela nous ennuie de nous amuser de la sorte ».
Ce qu’il faut retenir de cette histoire c’est que sport et gymnastique ont concouru à développer les fonctions ludiques, hygiéniques et martiales du corps. Sachant que celui-ci est le premier vecteur d’intégration et de socialisation, il n’est pas surprenant que les jeux qui le mettent en oeuvre aient joué un rôle fondamental, aussi bien dans la construction de l’identité nationale que dans la cohésion des communautés locales. L’histoire héraultaise de ces manifestations ne révèlera sans doute pas autre chose sinon qu’elle s’est générée dans un contexte particulier, avec des acteurs singuliers, engendrant des adaptations locales remarquables. Au fond, cela semble être toujours la même histoire, mais jamais exactement le même récit ! Chaque club, chaque société sportive, chaque communauté, révèle un fonctionnement particulier, des stratégies originales, des modes de sociabilité empreints de culture locale, des personnages singuliers. Sur ce point les jeux traditionnels de l’Hérault sont peut-être plus rapidement identifiables dans leur singularité que les sports. Mais en y regardant de plus près, on retrouve rapidement les mêmes raisons qui mènent à l’association et à la pratique car on y retrouve souvent les mêmes hommes, à l’image d’un Max Rouquette, d’un Gambardella ou, plus près de nous d’un Nicollin.
Sports individuels et sports d'équipe
Les premières sociétés sportives bourgeoises sont des sociétés de course à pied comme le Racing Club de France (1882) ou le Stade Français (1883) qui tentent d’organiser les toutes nouvelles pratiques qui viennent d’Angleterre et connues en France sous le nom de Pédestrianisme. Rapidement, on préfère les appeler sports athlétiques à l’instar de Reichel et Mazzuchelli 31 et bientôt, en 1886, vient s’adjoindre à ces sports le football-rugby. Compte tenu de la confidentialité du nombre de pratiquants, ces clubs sont omnisports et, selon la formule chère à Coubertin, c’est l’athlète complet qui prévaut et non le spécialiste. Ainsi nombreux sont les joueurs de football-association ou de football-rugby à pratiquer aussi l’athlétisme avant 1914. Le concours de l’athlète complet version Hébert ou USFSA est aussi l’occasion pour ces sportifs de montrer leurs aptitudes générales 32. Aussi la distinction sports individuels / sports collectifs est-elle tout à fait formelle avant 1914. Le Stade Montpelliérain fondé à partir des pratiques lycéennes et déclaré en 1907 organise toutes sortes d’activités sportives qui vont du football au vélocipède en passant par la course à pied ou le tambourin. Il faut attendre l’Entre-deux-guerres pour que se généralise la spécialisation sportive, au grand dam de Pierre de Coubertin, de Georges Hébert, le promoteur de la méthode naturelle d’éducation physique, ou d’Henri Desgrange, patron du journal l’Auto et promoteur du Tour de France cycliste en 1903. Spécialisation et professionnalisme, souvent remplacé par sa version clandestine appelée « amateurisme marron », font leur apparition à partir des années 30 en France. Si le football devient rapidement professionnel pour son élite (1932), d’autres sports restent résolument amateurs comme l’athlétisme. Ce qui conduit à des affaires retentissantes comme la disqualification à vie du coureur Jules Ladoumègue pour faits de professionnalisme 33. Il semble acquis que les sports collectifs, en particulier football et rugby sont les plus diffusés dans l’Hérault jusqu’à l’aube de la seconde guerre mondiale. Basket-ball, puis Volley-ball et Hand-ball acquièrent ensuite leurs lettres de noblesse. Mais il ne faut pas négliger l’apport des sports individuels comme le cyclisme ou la gymnastique. Pour cette dernière, l’épopée du Cercle d’Éducation Physique (CEP) créé le 21 juin 1921 à Montpellier et animé par son infatigable moniteur Louis Nègre, a conduit de nombreux garçons et filles sur les podiums régionaux et nationaux. C’est également le CEP qui a initié le basket féminin à Montpellier en 1930 sur le terrain attenant au siège social du club, Faubourg Figuerolles aux Arceaux 34. Pour le cyclisme, il est fait état de la création en 1882 du Vélo Club de l’Hérault qui devient en 1886 la Société Vélocipédique de l’Hérault 35. Soutenue par les autorités militaires et par les notables locaux, la course vélocipédique comme le cyclotourisme 36 se diffusent rapidement dans l’Hérault. Au côté des cinq clubs montpelliérains, on identifie aussi l’Union Vélocipédique de Béziers (1892), le Vélo-Club de Loupian (1897), le Vélo-Club de Lunel (1896) et la Pédale Lunelloise (1901). Figure locale, le cycliste Joseph Ferrer s’est illustré au plus haut niveau dans le début des années 50.
Sports masculins et sports féminins
Question récurrente pour les historiens du sport, la place des femmes dans le sport occupe un espace spécifique dans les recherches. Sans aller jusqu’à exprimer le féminisme idéologique des travaux anglo-saxons, l’histoire du sport féminin mérite une attention particulière, tant elle est imbriquée dans celle de leur émancipation civique et sociale 37. Interdites de sport pour des raisons morales, physiologiques, médicales et idéologiques avant 1914, les femmes se sont emparées du sport en même temps que de la politique et du syndicalisme. Seulement autorisées en 1928 à participer au programme officiel des Jeux Olympiques d’Amsterdam, les femmes de sport sont considérées comme des rebelles, des « garçonnes« , voire des traîtresses à la patrie préférant s’adonner à leur passion plutôt que de procréer. Alice Milliat, fondatrice en 1922 de la Fédération Sportive Féminine Internationale et égérie française du sport féminin, dut lutter dans l’Entre-deux-guerres pour imposer la pratique sportive féminine 38 dans une société encore très patriarcale et machiste. Tolérée dans les sociétés de gymnastique et reléguée dans les sections féminines de certains clubs sportifs, la sportive est une exception qui confirme la règle : la femme n’est pas faite pour le sport mais pour élever des enfants et s’occuper du foyer. Malgré tout, au gré des conquêtes sociales, l’image de la femme évolue et le sport féminin avec lui. Nul doute que cette histoire se retrouve dans l’Hérault, département où la culture méditerranéenne a longtemps cantonné la femme à un rôle secondaire. Pour preuve, l’enquête menée en 1991 par les services d’archives départementaux auprès des divers protagonistes du sport ne rapporte l’existence d’aucun document spécifique à la pratique sportive féminine. Depuis, des travaux ont été menés à l’échelon national, mais l’histoire du sport féminin dans l’Hérault reste à faire.
Et des femmes et des hommes avant tout : champions et pratiquants, entraîneurs et dirigeants, spectateurs et aficionados, le peuple du sport
Lorsque j’ai organisé en octobre 1997, avec la collaboration du Conseil Général de l’Hérault et de l’Office Départemental des Sports de l’Hérault, un colloque sur le thème de « l’histoire du sport et des sportifs » 39, mon intention était de réhabiliter dans la recherche historique la place et le rôle des différents acteurs : sportifs, entraîneurs, dirigeants. Il s’agissait de compléter une histoire presque essentiellement axée sur les institutions et partant, une histoire « parisienne » du sport, même si le « courant lyonnais », emmené par Pierre Arnaud et Thierry Terret, tentait de restituer une ambiance régionale. Ce faisant, les participants à ce colloque ont à la fois mis en évidence tout l’intérêt des monographies de clubs, des biographies de sportifs, d’entraîneurs ou de dirigeants, mais également la nécessité d’articuler l’histoire des hommes avec celle des institutions. Comme le soulignent Michel Crozier et Erhard Friedberg 40, l’articulation entre l’acteur et le système est tout aussi importante à étudier que les deux composantes qui la constituent. Les mécanismes de régulation qu’elle produit, la relativité, voire l’irrationalité des comportements des acteurs, imposent à l’historien la plus grande prudence quand à la tentation classificatrice. Comme le signale Philippe Liotard : « Le chercheur risque d’avoir tendance à retenir les explications qui correspondent à ce qu’il attend et à rejeter les arguments fragiles à ses yeux et qui traduisent cependant des rationalités grâce auxquelles les acteurs justifient leurs pratiques » 41. Quoiqu’il en soit, ces figures du sport héraultais, pour certaines emblématiques comme celle d’un Emmanuel Gambardella, d’un Raymond Barthès, ou encore d’un Louis Nègre, d’un René Bougnol ou d’un Claude Abbes 42, voire des figures quasiment anthropomorphiques de bious comme le Sanglier, pour d’autres, connues des seuls locaux qui en conservent encore la mémoire, sont autant de jalons d’une histoire que cette seule compilation ne peut relater de façon exhaustive ; pas plus d’ailleurs que ne pourrait le faire une cohorte d’historiens dans une seule vie ! Pour autant, sans eux, sans ce peuple du sport, sans son enthousiasme, son engagement, son exemple et son prosélytisme, l’Hérault ne serait pas ce territoire qui s’illustre aujourd’hui au plus haut niveau dans de nombreuses disciplines sportives.
Quelques repères pour comprendre cette histoire singulière
Mon propos est de donner ici quelques brefs repères qui permettent d’articuler images et textes proposés dans cette revue scientifique de façon à mieux comprendre les différentes étapes de cette histoire contemporaine des sports dans l’Hérault.
Première étape : modernisation des jeux traditionnels et émergence des sociétés sportives (1860-1918) ou la structuration sportive de l'espace héraultais
L’Hérault, département riche en traditions et jeux populaires (boules, joutes, jeux taurins, etc.), est simultanément une terre de culture, avec une des plus anciennes universités d’Europe, de viticulture, de pêche et de commerce maritime. Situé sur un axe nord/sud, il est le lieu de fréquents brassages de populations qui chaque fois laissent des marques dans la culture locale. La deuxième moitié du XIXe siècle est ainsi marquée par des bouleversements sociaux importants comme la naissance de l’industrie, la crise viticole, les immigrations espagnole, italienne, anglaise. La naissance de la IIIe République bouleverse aussi les usages locaux, la langue, et impose un nouvel ordre et de nouvelles valeurs qui suscitent de nouvelles formes de sociabilité. Parmi elles, l’association sportive qui, sous prétexte de jeux, agrège des individus et prolonge au-delà du terrain d’ébats la dimension relationnelle et affective. Ainsi les premières sociétés sportives sont-elles marquées du sceau de cette forme de sociabilité qui exprime tantôt l’identité du quartier, de ses habitants, de la ville ou de la région, du métier ou des valeurs partagées par les sportifs. Essentiellement masculins, inventés en Angleterre pour renforcer la virilité des jeunes mâles 43, les sports peinent à s’ouvrir aux femmes tant celles-ci sont confinées dans le foyer aux rôles d’épouse et de mère. Enfin, cette période qui précède la première guerre mondiale est marquée par un fort sentiment nationaliste et patriotique et, qu’il s’agisse de sport ou de gymnastique, les efforts sont tous tendus vers le renforcement des « muscles de Marianne » 44.
Deuxième étape : la structuration du monde sportif héraultais, ses figures, ses rivalités et ses solidarités face aux grands bouleversements de 1919 à 1960
La Grande Guerre est bien entendu un facteur d’évolution sans précédent dans la diffusion des sports en direction des différentes classes sociales et des femmes. L’évolution des mœurs, le processus de démocratisation des institutions qui lentement, au gré des luttes sociales, se met en place, l’équipement routier et ferroviaire qui se développe et désenclave les campagnes, la massification de l’information sportive avec la TSF, les rubriques sportives des quotidiens régionaux et les journaux spécialisés (le Miroir des sports, du cyclisme, du football, etc.) font que le sport pénètre tous les foyers français, souvent plus en tant qu’occasion de spectacle que de pratique. L’Hérault s’équipe tant bien que mal de stades, de pistes de vélodrome, de salles de sport, conditions sine qua non de la pratique, donc de sa diffusion. Une commission départementale est créée en 1929 pour recenser les terrains de sport dans les communes de plus de 2 000 habitants. Le sport scolaire s’organise et les premières compétitions féminines voient le jour. Le sport ouvrier accompagne la mobilisation ouvrière contre la bourgeoisie dominante de la République des notables, certainement moins développée dans l’Hérault que dans d’autres départements plus industrialisés, et cet aspect de l’histoire locale reste totalement à faire. Les grandes fédérations sportives qui s’autonomisent à partir de 1919 en s’émancipant de la tutelle de l’USFSA , jouent un rôle important dans la diffusion et la structuration des sports. Mais, si l’Entre-deux-guerres est surtout marquée par la formidable diffusion de l’image sportive, favorisée entre autre par le développement du professionnalisme (le football en 1932), il faut attendre la Libération en 1945 pour que le sport devienne un « fait social total » selon le mot de Marcel Mauss 45. Commence alors une période florissante pour le mouvement sportif, ponctuée par les difficultés liées au sous-équipement sportif, et les mobilisations des jeunes gens dans les guerres coloniales d’Indochine et d’Algérie. Malgré tout, la pratique augmente régulièrement à partir de 1950, d’abord par le sport scolaire, puis par l’intermédiaire des clubs et comités régionaux 46. L’essor des compétitions internationales et en particulier des Jeux Olympiques, dont les enjeux dépassent le monde du sport pour se placer au niveau de ceux de l’affrontement des deux blocs politiques de l’Est et de l’Ouest, favorise l’éclosion des vocations sportives. La réorganisation du mouvement sportif avec Maurice Herzog 47 dans les trois années qui suivent les JO de Rome en 1960 place définitivement le sport français et, partant, héraultais, sur la voie de la modernité.
Troisième étape : nouveaux enjeux, nouveaux défis ; les loisirs, sports de nature et pratiques intimistes, mondialisation, mercantilisation, dopage mais aussi pratiques sportives des handicapés, insertion et réinsertion par le sport, politique de la ville, décentralisation, sont les nouvelles modalités d'expression du corps sportif dans une société de plus en plus « kaléidoscopique »
Créé en 1980 à l’initiative du Conseil Général, l’Office Départemental des Sports de l’Hérault traduit une conception sociale et culturelle du sport initiée par les politiques sportives municipales entre 1962 et 1969 48. La création de la Fédération Française des Offices Municipaux des Sports le 7 juillet 1958 à l’Institut National des Sports et son organe d’information, la revue Sport Municipal en 1962 (aujourd’hui Sport dans la Cité) contribue à rassembler les acteurs de la vie sportive locale autour de projets sportifs locaux. La mise en place de la décentralisation à partir de 1982 (loi du 2 mars 1982) renouvelle les politiques sportives publiques, en favorisant la proximité et la prise en compte des priorités locales 49. Dépassant la question des équipements sportifs, même si elle reste un point essentiel et ô combien !, dispendieux des politiques départementales, le rôle des collectivités territoriales, en particulier des collectivités départementales, s’est étendu à l’encadrement des activités sportives, au développement des structures de plein air et de sports de nature, bref, à la mise en cohérence fonctionnelle entre les objectifs de l’État et ceux des Départements. Si les schémas d’aménagement du territoire finalisés par les différents contrats de plan « État-Région » et les Schémas d’Aménagement Régionaux (SAR), incluent la dimension sportive, en particulier pour le sport de haut niveau, les Conseils Généraux ont un rôle déterminant dans la structuration et l’orientation de la pratique sportive de masse, scolaire et non scolaire. La mise en synergie du monde associatif et des services publics, avec des structures adaptées comme Hérault-Sport (ex ODSH), contribue à pérenniser la diffusion des sports au plus grand nombre (aspect quantitatif des différents publics : femmes, hommes, handicapés, travailleurs, scolaires, etc.) tout en préservant une éthique et des valeurs si nécessaires à la cohésion sociale aujourd’hui.
Pour conclure, quelques réflexions sur ce numéro consacré à l'histoire des sports dans l'Hérault...
Si tant est que « la culture est l’affirmation de l’identité d’un peuple » 50 on peut supposer que l’histoire de 100 ans de jeux et de sports dans l’Hérault est autant révélatrice de la marque que la terre d’Oc a imprimé à ses habitants que toute autre forme d’expression sociale.
Loin de moi l’intention d’entonner le champ du Félibrige ou tout autre cantique à la gloire de l’Occitanie, mais force est de constater qu’au-delà des points communs à cette culture sportive mondialisée, les sports dans l’Hérault ont ce quelque chose de différent, quelque chose d’impalpable et en même temps de très présent. Est-ce dans l’accent, dans la langue, même si aujourd’hui les mouvements de population la rendent de plus en plus universelle ? Est-ce dans la lumière qui transcende le mail ou le plan, donnant aux joueurs de tambourin ou aux raseteurs des tons impressionnistes ? Ou est-ce tout simplement ce terroir qui transpire à chaque charge rugbystique, qui se languit dans la moiteur des tribunes estivales ou qui, une fois les touristes partis, s’accomplit dans les jeux organisés pour les fêtes votives ou les vendanges ? Il faut bien admettre que l’historien trahit ici la muse Clio en s’adonnant au versant poétique de l’histoire. Mais ne s’y prête-t-elle pas avec complaisance ? L’écriture poétique et imagée n’est-elle pas une alternative tout aussi parlante à la rhétorique et à l’érudition ? Les historiens eux-mêmes ne travaillent-ils pas sur les productions littéraires et poétiques comme sources de première ampleur ? Alors pour rester dans l’ambiance, laissons nous bercer par ce commentaire ô combien évocateur sur la bouvine : « Il est 15 heures à l’horloge de l’arène. Sous un soleil de plomb, une dizaine de raseteurs tout de blanc vêtus attendent le premier taureau. Jaillissant du toril, le cocardier, fier taureau de Camargue aux cornes menaçantes, affiche ses 400 kg de muscles sous son épaisse toison noire. La course camarguaise peut alors commencer. Étrange ballet entre les raseteurs et les taureaux. Sensations de danger, courses vives et gestes éclairs, frissons dans les tribunes, acclamations de la vaillance de l’homme, et plus encore de la bravoure du taureau. Mais ici, contrairement à la corrida espagnole et ses toros, pas de châtiments pour l’animal et encore moins de mise à mort. La passion du taureau (« fé di biòu ») passe uniquement par l’admiration de son tempérament » 51.
Bibliographie
Maurice AGULHON, Le cercle dans la France bourgeoise 1810-1848, étude d’une mutation de sociabilité, Cahiers des Annales, Paris, A. Colin, 1977.
Maurice AGULHON, « Un entretien avec Maurice Agulhon », Sport-Histoire n°1, 1988.
Gilbert ANDRIEU, Du sport aristocratique au sport démocratique 1886-1936. Histoire d’une mutation, Paris, Éditions Actio, 2002. Pierre ARNAUD, Les athlètes de la République, Toulouse, Privat 1987.
Pierre ARNAUD (sous la dir. de), Les origines du sport ouvrier en Europe, Paris, L’Harmattan, 1994.
Pierre ARNAUD & Thierry TERRET, (textes réunis par), Histoire du sport féminin, 2 tomes, Paris, L’Harmattan, 1996.
Association pour la promotion des archives en Languedoc-Roussillon, Guide des sources pour l’histoire du sport en Languedoc-Roussillon, Montpellier, 1993.
Jean-Pierre AUGUSTIN & Alain GARRIGOU, Le rugby démêlé, Bordeaux, Le Mascaret, 1985.
John BALE, Sports geography, Londres, Spon, 1989.
Patrick BAYEUX, Le sport et les collectivités territoriales, Paris, P.U.F. 1996.
Gérard CHOLVY, « Faut-il enseigner l’histoire régionale ? », dans Ministère de l’Éducation Nationale, Colloque national sur l’histoire et son enseignement, Montpellier, 19-20-21 janvier 1984, pp. 25-35.
Alain CORBIN, Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot, sur les traces d’un inconnu 1798-1876, Paris, Flammarion, 1998.
Pierre de COUBERTIN, Pédagogie sportive, Paris, Cres, 1922. CTHS, Jeux et sports dans l’histoire. Tome 1 associations et politiques, Paris, Éditions du CTHS, 1992
Jean-Michel DELAPLACE (sous la dir. de), L’histoire du sport, l’histoire des sportifs, Paris, L’Harmattan, 1999.
Jean-Michel DELAPLACE, Georges Hébert, sculpteur de corps, Paris, Vuibert, 2005.
André DREVON, Alice Milliat. La pasionaria du sport féminin, Paris, Vuibert, 2005.
Jeux, Sports et Fêtes de l’Antiquité à nos jours en Languedoc et Roussillon, Actes du 65e congrès de la Fédération historique du Languedoc méditerranéen et du Roussillon, Uzès 4 et 5 décembre 1993, publié par la Région Languedoc-Roussillon, Montpellier 1995.
Carlo GINZBURG, Le fromage et les vers. L’univers d’un meunier du XVIe siècle, 1976, Paris, Aubier, 1980 pour la traduction française.
Carlo GINZBIIRG, « Signes, traces, pistes. Racines d’un paradigme de l’indice », Le Débat n° 6, 1980.
Marianne LASSUS, L’affaire Ladoumègue. Le débat amateurisme professionnalisme dans les années trente, Paris, L’Harmattan, 2000.
Pierre-Alban LEBECQ, Paschal Grousset et la Ligue Nationale de l’Éducation Physique, Paris, L’Harmattan, 1997.
Claude MARTI, Homme d’Oc, Paris, Éditions Stock, 1975.
Jean-Luc MARTIN, La politique de l’éducation physique sous la Ve République. 1. L’élan gaullien (1958-1969), Paris, PUF, 1999.
Marcel MAUSS, Sociologie et Anthropologie, Paris, PUF 1950 (1ère édition)
Charles PIGEASSOU (sous la dir. de), Entre tradition et modernité : le sport. Actes du colloque Sport, Culture, Traditions, Agde 14-16 mai 1993.
Alex POYER, Les premiers temps des Veloce-Clubs. Apparition et diffusion du cyclisme associatif français entre 1867 et 1914, Paris, L’Harmattan, 2003.
Jean PRAICHEUX et Daniel MATHIEU, Atlas des sports en France, Paris & Montpellier, Fayard / Reclus, 1987.
Thierry TERRET (sous la dir. de), Histoire des sports, Paris, L’Harmattan, 1996.
Jacques THIBAULT, Sports et Éducation Physique 1870-1970, Paris, Vrin, 1972.
Christian VIVIER, La sociabilité canotière. La société nautique de Besançon, Paris, L’Harmattan, 1999.
Notes
1. Voir Rémy PECH et Jack THOMAS, « Jeux de plein-air en Languedoc – fin XVIIe – XVIIIe siècle », dans Jeux, Sports et Fêtes de l’Antiquité à nos jours en Languedoc et Roussillon, Actes du 65e congrès de la Fédération historique du Languedoc méditerranéen et du Roussillon, Uzès 4 et 5 décembre 1993, publié par la Région Languedoc-Roussillon, Montpellier 1995, pp. 79-98.
2. Gérard CHOLVY, « Faut-il enseigner l’histoire régionale ? », dans Ministère de l’Éducation Nationale, Colloque national sur l’histoire et son enseignement, Montpellier, 19-20-21 janvier 1984, p. 28.
3. Guy LAURANS, « Football et Rugby en Languedoc : essai de géographie sportive », dans Jeux, sports et fêtes, op. cit., 1993, pp. 173-200.
4. Voir sur ce sujet Thierry TERRET, (sous la dir. de), Histoire des sports, Paris, L’Harmattan, 1996. Également, Jean-Michel DELAPLACE, (sous la dir. de), L’histoire du sport, l’histoire des sportifs, Paris, L’Harmattan, 1999.
5. Comme par exemple Christian VIVIER, La sociabilité canotière – La société nautique de Besançon, Paris, L’Harmattan, 1999. Les nombreuses publications dans la collection « Histoire et temps du sport » chez L’Harmattan donnent une idée de la multiplication des travaux historiques du genre (109 ouvrages publiés à ce jour en 2009).
6. Terme emprunté à Maurice Agulhon. Voir Maurice AGULHON, Le cercle dans la France bourgeoise 1810-1848, étude d’une mutation de sociabilité, Cahiers des Annales, Paris, A. Colin, 1977. Il donne deux sens au mot sociabilité : « c’est très généralement le fait que les gens s’organisent pour pratiquer le sport (…) Et c’est aussi, plus généralement, le fait que, à l’intérieur du mouvement sportif, et plus encore à l’intérieur du club, les adhérents nouent, entre eux, des relations et pratiquent des rites de confraternité, de solidarité, voire d’amitié », dans Aguihon, Maurice, « Un entretien avec Maurice Agulhon », dans revue Sport-Histoire n°1, 1988, p. 15.
7. Voir en particulier Claude MARTI, Homme d’Oc, Paris, Éditions Stock, 1975.
8. Appellation catalane pour désigner les habitants du Carcassonnais (ndr : l’orthographe du mot est vernaculaire).
9. Laurans, 1993, op. cit. p. 174.
10. Jean-Claude MARCHAL, « Jeux traditionnels méditerranéens ou manière méditerranéenne de jouer ? », dans Pigeassou, Charles (sous la dir. de), Entre tradition et modernité : le sport, Actes du colloque Sport, Culture, Traditions, Agde 14-16 mai 1993.
11. Les actes ont été publiés en 2000 : Serge FAUCHE, et coll. (textes réunis par), Sport et identités, Paris, L’Harmattan, 2000.
12. Charles PIGEASSOU, « Identification et caractérisation de processus identitaires dans l’histoire de la joute languedocienne », dans Fauché et coll., 2000, op. cit., pp. 215-223.
13. Voir sur ce thème le texte et la bibliographie de Daniel Calin : http://dealin.fr/textes/identite.html (lien obsolète).
14. Pierre-Alban LEBECQ, Paschal Grousset et la Ligue Nationale de l’Education Physique, Paris, L’Harmattan, 1997.
15. Fauché et coll., 2000, op. cit., 4ème, de couverture.
16. L’expression est un clin d’oeil au créole réunionnais, ma nouvelle terre d’adoption, qui parle du territoire qui s’étend du « battant des lames au sommet des montagnes ».
17. Comme par exemple Jean PRAICHEUX et Daniel MATHIEU, Atlas des sports en France, Paris & Montpellier, Fayard / Reclus, 1987. Ou encore John BALE, Sports geography, Londres, Spon, 1989.
18. Voir par exemple Laurans, 1993, op. cit. ; ou encore Jean-Pierre AUGUSTIN & Alain GARRIGOU, Le rugby démêlé, Bordeaux, Le Mascaret, 1985.
19. Guy LAURANS, « jalons pour une histoire du sport régional », dans Association pour la promotion des archives en Languedoc-Roussillon, Guide des sources pour l’histoire du sport en Languedoc-Roussillon, Montpellier, 1993, pp. 7-47.
20. Ibidem, p. 38.
21. L’histoire du sport féminin a été abordé dans : Pierre ARNAUD & Thierry TERRET, (textes réunis par), Histoire du sport féminin, 2 tomes, Paris, L’Harmattan, 1996.
22. Voir Pierre ARNAUD (sous la dir. de), Les origines du sport ouvrier en Europe, Paris, L’Harmattan, 1994.
23. Les travaux suivants illustrent ce courant actuel de l’histoire : Alain CORBIN, Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot, sur les traces d’un inconnu 1798-1876, Paris, Flammarion, 1998 Alain CORBIN, « Le vertige des foisonnements, esquisse panoramique d’une histoire sans nom », Revue d’Histoire moderne et contemporaine n°36, janvier/mars 1992. Carlo GINZBURG, Le fromage et les vers. L’univers d’un meunier du XVIe siècle, 1976, Paris, Aubier, 1980 pour la traduction française.
24. Expression empruntée à Jacques Revel dans « L’émergence de la micro-histoire », dans L’histoire aujourd’hui, Paris, Éditions Sciences Humaines, 1999, pp. 239-247.
25. Voir Jean-Michel DELAPLACE, « Le marquis Folco de Baroncelli-Javon et la course camarguaise : du maintien des traditions à la sportivisation », dans Fauché et coll., 2000, op. cit. pp. 193-200.
26. Comme par exemple Jacques THIBAULT, Sports et Éducation Physique 1870-1970, Paris, Vrin, 1972 ou Pierre ARNAUD, Les athlètes de la République, Toulouse, Privat 1987.
27. Pour l’histoire de la gymnastique à Montpellier voir : Louis SECONDY, « Corps et culture. L’éducation physique dans l’académie de Montpellier entre 1890 et 1914 », dans CTHS, Jeux et sports dans l’histoire. Tome 1 associations et politiques, Paris, Éditions du CTHS, 1992, pp. 155-170.
28. Gilbert ANDRIEU, Du sport aristocratique au sport démocratique 1886-1936. Histoire d’une mutation, Paris, Éditions Actio, 2002, p. 152.
29. Pierre de COUBERTIN, Pédagogie sportive, Paris, Cres, 1922.
30. Pour preuve la devise adoptée par l’USFSA : Ludus pro patria (le jeu pour la patrie).
31. Frantz REICHEL et L. MAZZUCHELLI, Les sports athlétiques, Paris, A. Colin, 1895.
32. Voir Jean-Michel DELAPLACE, Georges Hébert, sculpteur de corps, Paris, Vuibert, 2005.
33. Voir Marianne LASSUS, L’affaire Ladoumègue. Le débat amateurisme / profèssionnalisme dans les années trente, Paris, L’Harmattan, 2000. Déjà en 1913, l’américain Jim Thorpe, double vainqueur du pentathlon et du décathlon au Jeux Olympiques de Stockholm en 1912, est radié à vie pour avoir touché quelques dollars en jouant au base-ball pour une équipe de Caroline du Nord.
34. Voir les travaux de Valdo PELLEGRIN, Une jeune centenaire, la Gerbe 1906-2006. Histoire d’une association protestante de Montpellier, Les Presses du Languedoc 2006. L’auteur signale un championnat inter unioniste dès 1924.
35. Voir Jean-Louis PAGES, Évolution du sport (cyclisme et football) dans la région de Montpellier entre 1913 et 1920, Mémoire de maîtrise, Université Paul Valéry, Montpellier, 1982.
36. Alex POYER, Les premiers temps des Veloce-Clubs. Apparition et diffusion du cyclisme associatif français entre 1867 et 1914, Paris, L’Harmattan, 2003.
37. Voir ARNAUD et TERRET, 1996, op. cit.
38. André DREVON, Alice Milliat. La pasionaria du sport féminin, Paris, Vuibert, 2005.
39. DELAPLACE, 1999, op. cit.
40. Michel CROZIER et Erhard FRIEDBERG, L’acteur et le système, Paris, Seuil, 1977.
41. Philippe LIOTARD, « Une histoire des acteurs sportifs, mais quelle histoire ? », dans Delaplace, 1999, op. cit., pp. 401-411.
42. Né le 24 mai 1927 à Caumettes (34), il débute le football à Béziers avant de devenir gardien de l’AS St Etienne de 1955 à 1963. Il fut le gardien de l’équipe de France à Stockholm, en demi-finale de la Coupe du Monde contre le Brésil en 1958 (9 sélections en équipe de France).
43. Eric Dunning appelle le sport « fief de la virilité ». chapitre 10, in Norbert ELIAS, & Eric DUNNING, Quest for excitement. Sport and leisure in the civilization process, Londres, 1998.
44. Expression empruntée à Pierre CHAMBAT, « Les muscles de Marianne », dans Alain EHRENBERG, (textes réunis par), Aimez-vous les stades ? Les origines historiques des politiques sportives en France (1870-1930), revue Recherches n°43 avril 1980, pp. 139-184.
45. Claude LEVI-STRAUSS, « Introduction à l’œuvre de Marcel Mauss », dans Marcel MAUSS, Sociologie et Anthropologie, Paris, PUF 1950.
46. Voir Jean-Michel DELAPLACE, « le sport civil et scolaire au tournant des années 50 ; l’État et ses responsabilités », VIe congrès de l’ISHPES, Budapest, 1999.
47. Sur la politique sportive d’Herzog voir en particulier : Jean-Luc MARTIN, La politique de l’éducation physique sous la Ve République. 1. L’élan gaullien (1958-1969), Paris, PUF, 1999.
48. Voir Bernard MICHON, « Sports et municipalités », dans Bernard MICHON et all. (textes réunis par) Corps, espaces et pratiques sportives, Laboratoire APS et Sciences sociales, Université des Sciences Humaines de Strasbourg, n°1, 1992, pp. 139-154.
49. Patrick BAYEUX, Le sport et les collectivités territoriales, Paris, P.U.F. 1996.
50. Maurice CRUBELLIER, « Éducation et culture, deux dimensions de recherche », dans revue Histoire de l’Éducation, n°1, décembre 1979.
51. Revue Vivre en Languedoc Roussillon, 25 mai 2006.
