Il y a cent ans – entre jeux et sports, un panorama
Il y a cent ans – entre jeux et sports, un panorama
Guy LAURANS * et Christian GUIRAUD **
* – ** Docteurs en sociologie
Cent ans de sports : mais justement, à quoi jouait-on il y a cent ans dans l’Hérault ? Quels sports passionnaient nos ancêtres, comment accueillaient-ils ces nouveaux jeux du monde moderne ? Brosser un panorama des activités sportives dans le département autour de 1910 n’est pas une tâche très simple. Plusieurs difficultés surgissent dès que s’ouvrent les archives. Tout d’abord, leur relative rareté. Les institutions sportives, dans leur ensemble (il existe bien sûr toujours des exceptions), s’intéressent peu à leur histoire, et négligent de conserver leur patrimoine. Tournés vers l’action, tendus vers les succès à venir, les sportifs regardent peu derrière eux. C’est vrai aujourd’hui, et ce l’était tout autant il y a un siècle, avec la circonstance largement atténuante d’une organisation embryonnaire et balbutiante. Et les pouvoirs publics – l’État, mais tout autant les Conseils Généraux ou les Municipalités – se préoccupaient encore bien peu de « politique sportive« . Les traces officielles laissées par l’activité sportive avant la Grande Guerre sont donc bien minces et se résument, pour l’essentiel, à l’enregistrement des Associations selon les règles de la loi de 1901, et à quelques rapports administratifs et policiers sur l’état des sociétés, leur esprit et la surveillance qu’il convient d’exercer sur elles des dossiers plus ou moins substantiels concernant telle ou telle association peuvent ainsi surnager dans un océan d’oubli et d’indifférence.
Mais si on désire prendre une photographie de groupe des sportsmen de l’époque, ces sources de renseignement sont bien parcellaires et sujettes à caution. Les rapports administratifs sont à l’évidence lacunaire, par méconnaissance du milieu, et le recours aux registres d’associations 1901 tenus en Préfecture s’avère vite d’une utilisation délicate. L’expérience de la recherche montre que la déclaration administrative est une démarche qui est alors loin d’être automatique. D’une part la Loi sur les associations est trop récente pour être pleinement entrée dans les mœurs, et beaucoup ne voient pas son utilité pour encadrer une activité de loisir privée et spontanée. Mais surtout elle est née dans un contexte d’affrontements idéologiques qui génèrent dans certains milieux la méfiance vis-à-vis des visées de contrôle de l’État, quand ce n’est pas le refus de participer à l’organisation républicaine et laïque de la société. Le résultat le plus évident de cette situation est la rareté des déclarations administratives pour bien des groupements sportifs, et plus encore le retard de déclaration : bien souvent, on constate un délai de plusieurs années entre la création effective de l’association et le moment où ses dirigeants se décident à la démarche en Préfecture. Ces décalages entre la vie officielle des groupements sportifs et ce qu’on peut déceler de leur existence effective, apparaissent pleinement quand on recourt à la source essentielle d’information qu’est la presse locale.
Certes, les journaux de 1910 ne permettent pas de prendre une vue complète et détaillée de l’actualité sportive. Il n’existe pas encore une presse régionale consacrée aux sports 1 – contrairement au niveau national, ou même à certaines régions mieux pourvues (par exemple, pour la Côte d’Azur ou le Nord) – mais les rubriques spécialisées s’étoffent d’année en année, sous la forme d’articles de fond signées de plumes plus ou moins compétentes, et surtout de communiqués émanant des sportifs eux-mêmes qui se font leurs propres chroniqueurs, et à qui les quotidiens régionaux – le Petit Méridional, l’Éclair – et les différents périodiques plus locaux, confient le soin de traiter une matière que les journalistes professionnels maîtrisent encore mal. Il faudra pour cela attendre les années d’après-guerre, dans le sillage du plus connu et du plus talentueux d’entre eux, Emmanuel Gambardella. Aux alentours de 1910, la lecture de la presse offre néanmoins une somme d’informations diverses et riches de matière. Le moindre entrefilet peut se révéler porteur de sens. A défaut de tirer de ces articles des données quantitatives statistiquement fiables sur le volume de la pratique sportive, leur utilisation qualitative permet de construire des problématiques sur la nature et la signification des loisirs et jeux sportifs de cette époque. C’est ainsi que l’on voit se dessiner les contours de ce que les Héraultais de la Belle Époque appelaient « le sport« , comment certains jeux ou loisirs d’origine variée entraient, ou non, dans ce périmètre, et selon quels critères. On peut aussi comprendre en quoi les manifestations sportives étaient des activités publiques, au sens où leur publicité, par voie de presse, participait des enjeux de la compétition : dès l’origine, le sport est un spectacle 2 qui cherche à constituer et accroître son public. Les communiqués de presse permettent aussi de cerner les moments forts de la sociabilité sportive, puisque l’association, la rencontre sportive sont toujours des situations collectives qui se moulent dans des formes spécifiques, même les plus spontanées.
C’est donc à une telle tentative de peindre le tableau significatif du sport dans l’Hérault vers 1910 que sont consacrées les pages qui suivent.
A tout moment, l’ensemble des sports s’organise en un système : pour les sportsmen comme pour les observateurs, chaque sport occupe une certaine place dans la constellation des activités existantes et se distingue par son histoire (jeu ancien ou sport nouveau), la qualification sociale de ses adeptes (sport aristocratique, populaire, étudiant…), ses caractéristiques techniques (activité de salle ou de nature, jeu de balle, sport de combat, etc.). Il devrait être théoriquement possible de décrire le jeu complexe des interdépendances entre les caractéristiques objectives des sports et les goûts subjectifs des sportifs s’exprimant dans leur choix pour telle ou telle pratique, ou encore entre une offre multiforme d’activités et une demande foisonnante des acteurs autour de ce qui pourrait se définir comme un marché des loisirs sportifs (c’est l’ambition d’une sociologie du sport dans la lignée de Pierre Bourdieu). Mais cette ambition de dresser une cartographie sportive se heurte à une extrême instabilité de tous les éléments constitutifs. La période qui se situe entre le début du siècle et la Grande Guerre est marquée par des évolutions extrêmement profondes et rapides qui touchent à la diffusion des sports dans la population, à leur institutionnalisation sous forme d’organisations de gestion bureaucratique, à l’apparition incessante de nouvelles activités et à l’épuisement d’autres plus anciennes, etc. En un mot, il est toujours possible de prendre une photographie instantanée des sports héraultais en 1910, mais le cliché obtenu est flou.
Si l’impression générale qui ressort des activités sportives d’alors est celle d’un foisonnement et d’une grande instabilité, il faut bien, pour la clarté de l’exposé, mettre un peu d’ordre, et nous proposons donc, à défaut de classement rigoureux, la mise en évidence de quelques pôles à la fois sociaux et historiques autour desquels pourront s’agglutiner l’ensemble des activités et manifestations sportives qui ont pu être repérées.
Un loisir aristocratique et bourgeois
L’avant-guerre marque la fin d’une époque, celle qui vit les classes privilégiées s’approprier le sport : tout à la fois le mot et la chose. Cinquante ans plus tôt, le Tout-Paris était persuadé que « le culte brillant du sport implique la grande et aristocratique existence dans la jouissance paisible et continue de ses prérogatives ». C’est bien pourquoi « … le sport occupe aujourd’hui une spéciale et belle place. Depuis quelques années, le goût de la jeunesse parisienne se porte avec un entraînement de plus en plus vif vers ces divertissements aristocratiques, ces passe-temps de la belle existence, qui, éloignant l’homme des amusements qui n’intéressent que les sensations, qui abaissent et affaiblissent le caractère, mettent à l’épreuve ses aptitudes diverses, le courage, l’adresse, l’agilité, la souplesse, et le préparent plus qu’on ne le pense, en le grandissant et en le poétisant, aux carrières utiles ou brillantes de la sociétés 3 ». Au tout premier rang des sports d’alors, le turf, tel qu’il est dominé par le prestigieux Jockey-Club, et les activités hippiques en général, d’où découle une suite d’activités sportives telles que la chasse et le tir. Ce dernier conduit aux sports de combat : escrime, boxe, lutte. Mais font aussi partie des délassements de l’élite sociale le jeu de paume et le billard, tout comme les régates et le rowing, bien plus select que le canotage. Mais on constate aussi à la lecture de Chapus, que le périmètre du sport est encore très flou, et que les plaisirs aristocratiques font cohabiter les exercices physiques avec une grande variété d’activités de délassement telles que la danse, l’opéra, les échecs ou le whist. Si vers 1910 le tri a été à peu près fait entre activités sportives et délassements de toute autre nature, que reste-t-il des loisirs aristocratiques dans la province méridionale ? La question est bien quels sports du XIXe siècle sont encore l’apanage, pour l’essentiel, d’une élite sociale qui a su s’en réserver l’usage ?
A l’époque qui nous occupe, une publication telle que l’Annuaire des grands Cercles et du grand Monde. Sports et Clubs, qui fait figure de Who’s who des loisirs de la plus haute société parisienne et provinciale, met toujours l’accent sur un petit nombre de loisirs sportifs : hippisme (le turf, mais aussi les concours d’équitation, et plus largement le monde des chevaux en général, et les préoccupations qui sont celles des haras nationaux), yachting (et assez curieusement, moins la voile que les diverses catégories de bateaux motorisés), escrime, tir et chasse (et l’attention cynégétique portée à l’amélioration des races de chiens). Il faudrait, par exemple, pouvoir apprécier précisément les loisirs nautiques de la bourgeoisie cettoise. La fin du XIXe siècle a connu des Sociétés nautiques et des Yacht-Clubs 4 basés à Cette, et certains des sportsmen de l’USFSA régataient à l’occasion. Il ne semble pas toutefois qu’ils aient été en mesure de participer à de grandes compétitions en Méditerranée, au-delà de la côte héraultaise et du bassin de Thau. Tout au plus, organise-t-on deux fois l’an, en mai et à la fin du mois d’août quelques régates dites « internationales » sous l’égide de la Société nautique en accueillant quelques régatiers marseillais « si le temps le permet ».
Ces régates sont largement ouvertes aux professionnels de la mer comme les pêcheurs, à bord de « barques catalanes » ou de « galites« , ou bien encore de plaisanciers à bord de « goursses de plaisance« . Il est même assez cocasse d’y observer des courses ouvertes aux vapeurs, et toutes sortes d’embarcations à rames, du youyou jusqu’à la baleinière ! Il s’agit aussi de courses croisières qui mènent de Sète aux ports situés dans l’environnement proche du littoral héraultais (entre le Grau du Roi dans le Gard et La Nouvelle, dans l’Aude) ou sur l’étang de Thau (Balaruc-les-Bains ou Marseillan). Les promoteurs de ces activités ont toutefois conscience du manque de rayonnement sportif de leur entreprise, car elle n’est pas à la hauteur du potentiel maritime de la cité. En effet, les statuts de la SNC analysent la dynamique locale en ces termes : « le goût de la navigation de plaisance tend à se généraliser chaque jour d’avantage. En effet, dans tous les sports de quelque importance, il s’est produit à cet égard une émulation des plus louables, favorisée par la fondation en 1867 du Yacht Club de France. A Cette, l’attrait de ce genre de navigation n’est pas nouveau ; il y fait même des progrès constants, mais ces progrès ne semblent pas suffisamment proportionnés à la situation exceptionnellement favorable à ce port, avec son grand étang navigable et le développement toujours croissant de sa prospérité maritime et commerciale 5 ». Ce constat semble se pérenniser au cours des périodes suivantes de l’histoire locale 6.
De même la chasse aristocratique – chasse à courre et entretien de meutes – semble plutôt rare dans la région. La géographie des grandes chasses est connue. Celles-ci sont les plus nombreuses dans le bassin parisien, de l’Aisne au Loiret et de l’Eure à la Seine et Marne. La France méridionale est largement sous-représentée, et dans la liste des grands équipages de chasse à courre cités dans l’Annuaire des Grands Cercles…, un seul figure dans le Midi languedocien, celui de M. Raoul Aldebert, industriel à Millau, qui possède une meute de 20 chiens et 2 chevaux. Il court le lièvre en Lozère et dans l’Hérault 7. Il existe toutefois un Saint-Hubert Club 8 de l’Hérault, avec des sections locales à Montpellier et Béziers, qui est présidé par le vicomte de Rodez-Bénavent, conseiller général, et dirigé par une bourgeoisie de professions libérales (médecin, avoué, architecte) ainsi que de grands propriétaires et de négociants. L’association s’occupe « de toutes les questions concernant l’exercice, la défense et la régénération de la chasse, tant banale que privée ». On trouve aussi à Béziers un Rallye-Biterrois 9 ainsi qu’une Diane Biterroise – Paul Ollier (qui est à la tête de plusieurs sociétés sportives), Ernest Villeneuve -, et une Diane Languedocienne. Tous ces ensembles donnent donc à penser que les formes traditionnelles de chasse et de vénerie ne sont pas absentes du Biterrois, et que bien des propriétaires de châteaux et de grands domaines viticoles pratiquent ce loisir, à côté d’une bourgeoisie urbaine plus modeste. Quant à la chasse populaire, communale, qui est au contraire une caractéristique de la France méridionale, elle n’est pas considérée comme un sport, et n’entre donc pas dans notre champ d’investigations 10. La représentation possible de la chasse comme un loisir sportif de « plein air » ou de « pleine nature » ne se pose que beaucoup plus tard, de fait dans les dernières décennies du XXe siècle. La « sportivisation » de la chasse apparaît alors comme l’une des conséquences de la part croissante de néo-ruraux ou de citadins résidents secondaires parmi les chasseurs, aux dépens des purs paysans 11 plus enclins à considérer l’aspect utilitaire de la pratique.
Les concours hippiques
La prééminence, relevée par Chapus, des sports hippiques, se traduit en Languedoc moins par le turf que par l’organisation annuelle de Concours hippiques qui, tant à Montpellier qu’à Béziers, sont des événements mondains importants. Le turf suppose des champs de course, qui ne semblent pas avoir existé alors dans la région ; le champ de course des Courbiers à Nîmes est de création plus récente, et le Languedoc apparaît bien comme une zone assez désertique dans le Midi, contrairement au Sud-Ouest ou à la Côte d’Azur. Cependant, il semble bien qu’à cette époque, la catégorie des chevaux de selle, surtout à base d’anglo-arabes, mêle étroitement chevaux de course et chevaux de concours : certains propriétaires d’écurie utilisent ainsi leurs chevaux dans les deux activités hippiques, et peuvent faire appel à des jockeys 12.
Mais plus présente est l’activité équestre qui se manifeste par des Concours hippiques plus ou moins régulièrement organisés, essentiellement à Béziers et Montpellier 13. L’organisation des Concours par des comités ad hoc est un investissement important, et il semble bien que les Municipalités aient parfois renâclé à s’engager dans ces dépenses. Les Concours hippiques sont parmi les très rares manifestations sportives subventionnées par les Municipalités, et lorsqu’elles y consentent 14, c’est probablement plus pour les éventuelles retombées économiques que leurs promoteurs font miroiter que pour la beauté du sport. Durant les trois jours du concours, les restaurateurs, traiteurs et hôteliers de la ville vont recevoir une population argentée, tandis que toutes les modistes et couturières de la ville auront du travail pendant plusieurs mois pour préparer les toilettes des élégantes. De fait ces journées consacrées au cheval se présentent comme le clou de la saison mondaine, qui réunit les classes aisées de propriétaires et les officiers des nombreux régiments de la région. D’ailleurs l’Armée est largement partie prenante dans l’organisation de ces fêtes. On sait qu’à Montpellier des tribunes en bois ont été montées sur le terrain militaire du Champ de Manœuvres, avenue de Toulouse, qui offre un espace approprié pour les différentes épreuves. Il en est de même à Béziers, où le concours se déroula parfois sur le terrain militaire du Gasquinoy. Les magazines mondains sont friands de ces manifestations et en assurent la couverture détaillée. Dans la Vie Montpelliéraine et Régionale, les Journées annoncées longtemps à l’avance suscitent l’enthousiasme des chroniqueurs, mais le mondain l’emporte largement sur le sportif. Sur les deux pleines pages consacrées au Concours de 1911, l’essentiel est centré sur une revue détaillée des toilettes féminines. Les résultats des épreuves sont donnés sans commentaires. L’année suivante, l’hebdomadaire, à la demande de lecteurs frustrés, consacre une analyse plus fournie à la partie sportive. A l’exception d’un concours d’attelages qui ouvre les festivités, les épreuves sont réservées aux gentlemen et aux officiers en uniforme. Les épreuves les plus prestigieuses – ou en tout cas les mieux dotées – sont, le dernier jour, une Coupe internationale (pour gentlemen, dotée de 2 500 frs dont 1 500 au vainqueur) et un Omnium international (course de sauts d’obstacles le premier jour, 1 300 frs de prix dont 600 au vainqueur). Mais on trouve aussi un parcours de chasse, ou une épreuve de puissance pour gentlemen, sur 5 ou 6 gros obstacles. Le Prix du Peyrou, « réservé aux gentlemen habitant Montpellier et montant des chevaux appartenant bona fide depuis deux mois au moins à des gentlemen habitant Montpellier » permet de cerner les cavaliers locaux.
Un article très documenté 15 montre comment le début du XXe siècle voit s’opérer une mutation dans l’usage des chevaux. Outre la mécanisation des armées qui réduit rapidement la place de la cavalerie montée, l’auteur insiste sur l’apparition de l’automobile, et sur la reconversion des chevaux d’attelage vers les épreuves sportives. Les concours hippiques, qui apparaissent dans le dernier tiers du XIXe siècle, sont d’abord essentiellement consacrés à la présentation d’attelages, et les épreuves de vitesse ou de saut d’obstacle ne figurent qu’à titre très secondaire. 1905 serait, selon la Société Hippique Française, une date charnière : désormais, les concours d’attelages perdent de leur importance et c’est l’épreuve sportive qui prend la première place dans l’intérêt du public. Le saut d’obstacles en particulier figure dès lors comme une épreuve sportive de plein droit, mettant en évidence la complémentarité du cavalier et de sa monture. Il n’en reste pas moins que la province suit cette évolution avec quelques années de décalage : les premières automobiles font leur apparition à Montpellier en 1897 et sont, pendant quelques années, l’exception au milieu des voitures hippomobiles. Les concours de Montpellier et de Béziers de ces années d’avant-guerre manifestent donc tout à la fois la survie du goût ancien pour les présentations d’attelages, occasions de mondanités socialement très sélectives, et les préoccupations sportives d’un nouveau type de cavalier.
Parmi les participants aux différentes épreuves organisées durant ces trois journées, on continue de voir de nombreux jeunes officiers (ce sont le plus souvent des lieutenants, parfois des capitaines) appartenant à des régiments de la région, qui montent leurs propres chevaux, ou concourent pour le compte d’autres officiers trop âgés, ou même pour des propriétaires civils. A leurs côtés, des représentants de la noblesse locale ou d’une bourgeoisie d’affaires fortunée, qui maintiennent la tradition d’écuries privées, et pour qui le concours local est l’occasion de mettre en évidence leur goût de la culture équestre. Sont ainsi cités au fil des comptes-rendus les noms de ces amateurs (gentlemen), tant propriétaires que cavaliers, et souvent les deux à la fois : Fabre de Roussac, de Ginestet, de Villeneuve, de Forton, Vernazobres d’Albenas, mais aussi Maigron, Louis Villa, Bazille ou Larregain.
Ce qui est sportivement plus intéressant, c’est la place prééminente prise par des écuries tournées vers la compétition moderne. Quelques noms, en petit nombre, s’attirent les faveurs du public, et suscitent l’enthousiasme par leurs performances. Le foyer régional est situé en Roussillon, peut-être parce que le département catalan possède un Dépôt d’étalons des Haras nationaux, certes l’un des moins importants de France 16 mais qui permet de mettre en évidence quelques chevaux et cavaliers de haut rang. Les concours régionaux sont alors la chasse gardée de l’écurie de Rovira. Fernand de Rovira 17 a réuni autour de lui les meilleurs cavaliers languedociens, Joseph Jonquières d’Oriola 18, son voisin installé à Corneilla del Vercol, mais aussi René Ricard, d’une famille de négociants frontignanais.
Il faut joindre à ces noms ceux de Paul de Juvenel et d’Hubert de Montal 19. Dès les premières années du siècle, de Rovira s’impose dans les grands concours internationaux, en Espagne en particulier : il gagne en 1905 le Grand Prix « Copa de Barcelona« , imité en cela, trois ans de suite, par René Ricard (1909-1911). L’écurie Rovira s’impose à Madrid en 1909 sur un parcours difficile de 21 obstacles : Rovira, Ricard et Jonquères d’Oriola remportent la « Copa del Rey » et placent 4 chevaux dans les cinq premières places. C’est qu’en effet, Rovira et Ricard sont propriétaires de quelques uns des meilleurs chevaux français du moment. D’après Guy Bideault déjà cité, le Sport Universel Illustré, faisant le bilan de l’avant-guerre, considérait que plusieurs chevaux français figuraient parfaitement bien dans les concours internationaux. Sur dix chevaux dont le magazine donne les noms, trois appartiennent à De Rovira et Ricard, Abricot, Double R et Montjoie III. Les deux derniers figurent au programme du Concours de Montpellier en 1912, et c’est Montjoie III qui reste dans l’histoire du sport hippique pour avoir, quelques semaines plus tard, à Vittel, battu le record du monde de saut en hauteur avec un obstacle à 2,36 mètres : il était alors monté par René Ricard.
Le concours hippique de Béziers eut lui aussi une existence difficile. Créé à la fin du siècle par Charles Viennet 20, l’un des principaux sportsmen de la ville, il fut relancé en juin 1913, après plusieurs années d’effacement, par un comité dirigé par L. Arnaud de Crozals, châtelain à Lignan. Il s’étend sur trois journées, et occupe la place de l’ancien Champ de Mars, avenue de Belfort. Les autorités locales participent financièrement, certainement par une subvention, mais on voit aussi, dans le programme des épreuves, un Prix du Conseil Général couru le samedi, qui est donc doté par le Département. Les comptes-rendus de presse mettent plusieurs noms en évidence.
Certains d’entre eux sont des « locaux » qui appartiennent à la Société Hippique de Béziers : Hubert de Montal 21, Gaston Maux, le comte de Ginestet, cavaliers propriétaires qui participent régulièrement aux concours de la région ; mais se distinguent aussi le lieutenant Prosper Claire, Maurice Lauth, Léon Bonestève, M. de Lussy… 22. L’écurie Rovira est bien présente et fait monter des chevaux par les cavaliers déjà vus à Montpellier : de Juvenel, Joseph et Christophe Jonquières d’Oriola.
Il n’est pas très facile d’estimer le niveau de tous les participants à ces concours, non plus que la valeur des chevaux. A l’exception de l’écurie de Rovira, qui d’évidence, est de très grande qualité, la masse des participants est probablement de valeur inégale. D’un côté, le chroniqueur rendant compte du concours de Montpellier se plaint de la facilité de nombreux obstacles dans certaines épreuves, ce qui rend le parcours insuffisamment sélectif : il en fait grief aux organisateurs, mais ces derniers ont pu sous-estimer la valeur des concurrents, ou leur progression depuis le concours précédent. Et par ailleurs, les chutes semblent avoir été assez nombreuses, ce qui peut dénoter des insuffisances devant l’obstacle tant des cavaliers que de leur monture.
Cependant, si ces manifestations prestigieuses de la bonne société locale sont des moments éclatants du calendrier mondain, elles restent très rares. Des activités plus fréquentes meublent mieux les temps de loisir, tels que l’escrime ou le tennis.
L'escrime
L’escrime est alors à la croisée des chemins. Elle reste une compétence professionnelle des officiers, nombreux en garnison, nous l’avons dit, mais aussi une sorte de devoir de position pour les milieux bourgeois-aristocratiques que hantent encore les rituels d’honneur et la perspective d’un duel toujours possible 23. Mais elle est en passe de devenir un sport qui attire un nouveau public, davantage intéressé par le prestige des victoires olympiques que la défense de privilèges de caste ou de l’honneur professionnel. Le fait est que le public de l’escrime apparaît socialement plus diversifié que celui de l’équitation. Si cette dernière est dominée par des propriétaires terriens à même d’entretenir une écurie, l’escrime exige des investissements bien moins importants. Et si militaires et civils se côtoient également dans les deux sports, l’escrime est autant le fait d’officiers de tradition, que de sous-officiers, qu’ils soient maîtres d’armes dans leur régiment, ou aspirent à le devenir ; quant aux civils, même si l’aristocratie régionale est présente (Boni de Castellane ou de Crozals à Béziers, par exemple), ils appartiennent plutôt à la moyenne bourgeoisie, même si certains amateurs sont à l’évidence fortunés. On voit donc, dans les quelques salles d’armes civiles qui existent dans le département, un mélange de notables parfois âgés qui président aux associations et aux concours organisés régulièrement, mais surtout de jeunes adeptes d’une escrime sportive, étudiants ou membres de professions libérales. C’est l’épée qui est alors l’arme la plus prestigieuse, en tout cas la plus pratiquée. Elle domine nettement le fleuret et plus encore le sabre, qui n’apparaissent que beaucoup plus rarement dans les programmes des tournois et diverses compétitions régionales.
L’escrime se pratique donc dans les salles d’armes des casernes et dans les Cercles, selon les habitudes du XIXe siècle, mais aussi dans des salles « civiles » ouvertes par des Maîtres à l’usage d’un public plus composite et tourné vers la compétition. En fait, les salles, qui sont des entreprises commerciales tenues par des professionnels, coexistent avec des sociétés fonctionnant sur le modèle des associations sportives. L’Association Jean-Louis à Montpellier, des Épée-Clubs à Béziers ou Nîmes, utilisent les infrastructures des salles, selon des modalités peu explicites : une certaine confusion se fait jour entre salles et sociétés dans l’organisation des manifestations d’escrime.
Vers 1910, deux salles se partagent les escrimeurs civils à Montpellier, auxquelles s’ajoutent une nouvellement ouverte à Béziers, ainsi qu’une autre à Lodève. A Montpellier, l’Association Jean-Louis, créée en 1907, perpétue le nom d’une des plus grandes figures de l’escrime du XIXe siècle. L’association qui honorait sa mémoire occupait une salle d’armes aménagée au sein du Cercle de la Loge, et située 3, passage Bruyas, tout près de la Comédie. Cette salle était dirigée depuis 1904 par le Maître Jules Maugenet. En 1910, l’association comptait une cinquantaine de membres, et était dirigée par MM Henri Durand et Cazalis de Fondouce. L’autre salle était celle du Maître Jacques Cauvin, 4 rue d’Obilion 24. Les directeurs de salles sont le plus souvent d’anciens maîtres d’armes de régiments, passés par Joinville, qui ouvrent ou reprennent une salle lorsqu’ils quittent l’armée. Certains se fixent durablement, comme Jules Maugenet à Montpellier, qui, déjà présent au tout début du siècle, est encore en activité durant la seconde guerre mondiale. D’autres paraissent beaucoup plus mobiles, et semblent bien répondre aux sollicitations d’un marché, parfois local – tel Piquemal, maître d’armes militaire à Narbonne, qui s’installe pour deux ans à Béziers avant de repartir vers Sète où il crée l’Épée Cettoise – parfois beaucoup plus large si leur réputation a passé les frontières.
A Béziers, on voit en 1910 se créer une salle en ville, rue Boieldieu, à l’initiative de Me Piquemal, qui arrive de Narbonne. Dès l’année suivante, la salle émigre 12 rue Mairan, dans des locaux plus vastes et plus confortables, pour répondre au succès. Vite associé à Me Chotard, venu de Bordeaux et ancien Maître d’armes dans un régiment de Dragons, Piquemal multiplie les initiatives : « Il convient de féliciter sans réserve les professeurs Riquemal et Chautard qui ne reculent devant aucun sacrifice pour attirer une société sportive et mondaine et pour donner des séances et fêtes dans une petite ville où, certes, les distractions n’abondent pas. » 25. A côté de la salle Piquemal, l’Épée Club Biterrois, créé en 1910, à l’initiative d’Emile Meister 26, réunit les meilleures lames de la ville et entend participer aux multiples tournois qui font l’essentiel de la saison d’escrime. A Lodève enfin, certainement en liaison avec le 142e régiment d’Infanterie en garnison dans la ville, une salle dirigée par l’adjudant Chambon réunit quelques escrimeurs de la bonne société, tels que Teisserenc.
Il existe toute une gamme de rencontres, qui vont de la réunion privée, sur invitation, aux épreuves fédérales organisées régionalement, en passant par les tournois, de renommée et d’importance variables. Certains sont susceptibles d’attirer de grands noms de l’escrime, tels qu’Alphonse Kirchoffer, la grande vedette du fleuret français, médaillé olympique à Paris en 1900, ou l’italien Nedo Nadi, « illustrissime champion italien« , la grande star de l’époque, qui croise le fer avec les meilleurs régionaux lors d’un tournoi à Toulouse. Parmi les épreuves officielles organisées par la Ligue Méridionale d’Escrime 27, le Challenge du Sud-ouest concerne les salles et sociétés de Bordeaux, Toulouse, Carcassonne, Montpellier et leurs régions. L’épreuve est réservée aux amateurs, par équipes de quatre 28. La salle Maugenet en sort vainqueur en mai 1910, pour la troisième fois, ce qui est certainement un bon indicateur de l’homogénéité du niveau sportif des escrimeurs montpelliérains. L’équipe est donc composée de civils : Jean Arnavielhe, Rouvier, Rouché et le Docteur Charles Augustin Goiny, sportsman éclectique qui fut secrétaire de l’USEM Rugby en 1900, et futur Président-fondateur de l’Union Sportive Montpelliéraine après la Grande Guerre. La journée est complétée par un tournoi individuel à l’épée, auquel participent aussi des tireurs venus d’Avignon ou de Marseille.
Une pratique très courante de l’escrime consiste en l’organisation de poules à l’épée, qui mettent aux prises aussi bien des membres de salles ou clubs civils que des militaires dans le cadre de leur entraînement. C’est par exemple le cas lors d’une fête sportive tenue au camp du Larzac durant l’été 1910, alors qu’y stationnent le 81e RI de Montpellier et le 96e RI de Béziers. Une telle poule voit s’affronter 6 sous-officiers de chaque régiment 29. Les poules apparaissent aussi comme une pratique régulière à l’Épée Club Biterrois. « Cette grande société de poules à l’épée en plein air donnait sa séance hebdomadaire dans les jardins du café Julien 30 ». Son animateur, Emile Meister y fait se côtoyer les sergents du 96e RI et les représentants des familles de notables qui fréquentent la salle Piquemal (de Crozals, de Castellane, Sabatier, Gaujal, Mas, etc.).
Les grands événements sont cependant les tournois annuels proposés par chaque salle ou société, ou des rencontres de gala sur invitation, qui permettent aux lames régionales de se mesurer à des célébrités venues de l’extérieur. En 1909, le tournoi d’épée de Béziers est organisé par Emile Meister dans le parc de la villa familiale, 1 rue Verdi. 36 tireurs s’affrontent, parmi lesquels beaucoup de militaires et de maîtres d’armes de régiments. Mais ce sont les amateurs qui se classent en tête : le Montpelliérain Grasset et le local Meister, ainsi que les deux Toulousains Noguès et Rouaix, qui comptent parmi les meilleurs tireurs du Sud-ouest. Il semble bien que cette supériorité des civils marque l’apparition d’une escrime sportive qui peut aller au-delà d’un maniement utilitaire des armes par les militaires, tel que le codifie le règlement d’escrime du Ministère de la Guerre en 1908-1912.
Les meilleurs escrimeurs régionaux se retrouvent ainsi de galas en tournois une élite, restreinte, se dégage de l’accumulation de ces rencontres. A Montpellier, la salle Cauvin a ses champions les principaux sont Elie Cousin « le célèbre champion amateur 31« , Antoine Grasset et Weiss. A la Salle Maugenet figurent Domairon et Moutet (qui triomphent en 1911 au tournoi de Carcassonne 32), ou encore Jean Arnavielhe. Même s’il n’est jamais très simple d’évaluer le niveau des escrimeurs héraultais, quelques résultats brillants plaident en faveur de la qualité des salles de Montpellier et Béziers 33. L’étalon de référence est la Grande Semaine des Armes qui se tient tous les ans à Paris au printemps. Les meilleurs épéistes de France s’y rencontrent, en compagnie de délégations étrangères venues des pays voisins. Certains Héraultais se distinguent à plusieurs reprises, sans d’ailleurs qu’il soit possible d’être exhaustif. Ainsi en 1912, le sergent Piquemal, qui est le fils du maître d’armes de la salle de Béziers, se classe troisième au championnat des Maîtres, dans une finale à 12. Deux ans plus tard, dans le championnat international des Amateurs, deux noms se distinguent parmi les provinciaux, Cousin et Grasset, qui participent tous deux à la finale. Il s’agit selon toute probabilité des deux adhérents de la salle Cauvin.
Le tennis
Le tennis doit également figurer dans ce chapitre du loisir distingué. Lui aussi est à la croisée des chemins, entre mondanité et sport. Le ton qui prévaut est donné par la Vie Montpelliéraine et Régionale pour annoncer qu’« Un nouveau tennis vient d’être inauguré route de Castelnau, où se réunissent presque quotidiennement quelques unes de nos plus élégantes mondaines et quelques uns des plus brillants officiers de la garnison. A signaler le jeu si serré et si gracieux à la fois du Lieutenant de Vernis, l’une de nos plus fines raquettes. » 34
Toutes les estimations concluent à une frange minuscule de tennismen sportifs, engagés dans les épreuves officielles de l’USFSA. La Fédération omnisports s’occupe du tennis via ses comités régionaux, chargés d’organiser des championnats annuels et de gérer selon ses règles les épreuves et tournois locaux. Le Comité du Languedoc s’occupe donc depuis Cette des compétitions entre joueurs affiliés, qui selon toute vraisemblance sont extrêmement peu nombreux. D’une année à l’autre, le championnat régional peut être précédé de phases éliminatoires dans les principales villes de la région, soit se disputer directement sur une journée ou un week-end, souvent à Cette. En 1910, l’épreuve se tient en septembre : la presse cite une dizaine de noms de participants, venus de Perpignan, Narbonne, Béziers ou Cette. Montpellier est représenté par les frères Diffre. Henri remporte le titre individuel pour la 4e fois (et probablement le double avec son cadet Jean). La suprématie ainsi affichée est d’autant plus significative qu’elle est le fait d’un véritable sportsman, nullement spécialisé dans ce sport 35. Le tennis au niveau régional, est encore accessible à des athlètes bien entraînés et doués physiquement, mais qui n’y consacrent que quelques mois d’été, en alternance avec d’autres sports très différents.
Des tournois locaux existent à Montpellier et à Cette, patronnés par des marques d’articles de sports : coupe Tunmer, coupe Williams, qui fleurent bon l’accent anglais de rigueur 36. En 1909, la Coupe Williams organisée par le distributeur de la marque, le Montpellier-Auto, réunit des joueurs de 7 clubs régionaux : l’UC Vergèze, qui bénéficie de la présence d’ingénieurs anglais travaillant à la Source, tel que Southwell, le TC Cette et le TC Stand Cette, le TC Béziers, et 3 clubs montpelliérains, le Montpellier-Auto TC, le Stade Montpelliérain des étudiants, et le Tennis Militaire. Les étudiants montpelliérains organisent aussi, à l’occasion, des compétitions universitaires, comme à l’École d’Agriculture qui possède un terrain de jeu. Philippe Lacombrade 37 insiste à juste titre sur l’activité tennistique qui se développe à Lamalou : la station thermale s’inscrit dans le circuit des villes d’eaux, lieux de villégiature prisés des bourgeoisies citadines fuyant la canicule, et qui meublent la saison estivale avec leurs tournois « internationaux ». Lamalou attire ainsi les meilleurs joueurs méridionaux le temps de sa semaine tennistique.
Mais cette pratique sportive du tennis ne doit pas masquer un usage plus mondain, qui fait de l’exercice physique un prétexte à réunion festive ou à marivaudage 38. Pour illustrer cet usage du tennis, nous renvoyons le lecteur à l’article de Philippe Lacombrade, qui cite le compte-rendu d’un « championnat » local, à Saint Pons de Thomières, où les performances sportives prennent moins de place que les mondanités qui les entourent. Mais on peut aussi laisser la parole à un observateur dont l’œil aigu saisit parfaitement les enjeux du tennis « belle époque« . Il s’agit d’Henri Diffre lui-même, dont les multiples talents comprennent celui du chroniqueur pour la Vie Montpelliéraine et Régionale. Diffre est suffisamment snob pour saisir l’air du temps et les modes même les plus fugaces, et pour apprécier, en esthète, les attitudes de son milieu social : « (…) Mais voici que des jeunes filles sont arrivées, leur étui en toile à la main ; on se salue, on cause, tandis que la partie s’achève… Cette fois-ci, comme des jeunes filles vont mêler leur grâce à la vigueur des jeunes gens, les mamans cessent leur bavardage, toutes absorbées par la préoccupation des progrès de leur fille, qui seule occupe leurs pensées et attire leur regard (…) « Play ! » crie une voix fraîche avec un accent de parfaite anglaise. C’est une de nos jeunes filles qui veut attirer sur son service l’attention de tous. Comme toutes celles qui se respectent, Mademoiselle a appris l’anglais, peut-être même visité l’Angleterre… au stéréoscope. Elle choisira toute occasion de montrer son savoir. Sitôt que l’obligatoire « ready ! » lui aura répondu, la balle part vite, lancée d’une main.., qui n’est pas sûre, franchit la limite permise ou ne l’atteint pas. Une seconde balle, souvent bonne celle-là : « Out side ! » ou « Double fault ! » crie un jeune homme qui, lui aussi, a appris l’anglais et en profite pour copier le type flegmatique. Et le jeu se poursuit. De temps en temps, la jeune fille se détache sans qu’on s’en aperçoive, vient aux limites extrêmes du jeu où un jeune homme (oh ! n’importe lequel, celui qui se trouve là comme.. par hasard) va recevoir on ne sait quelles confidences ! Tout cela pour le plaisir pur et simple de causer. Il est à peine trois heures, et il faut jouer (que ne sacrifierait-on pas pour la mode) jusqu’à quatre heures et demie. A cette heure là, on se retirera chacun de son côté, les intimes seuls se réuniront chez l’un d’eux pour absorber une tasse de thé et, sous cet audacieux prétexte, continuer derrière des tentures un flirt si délicieusement commencé en plein air. » 39
Des jeux traditionnels entre deux mondes
L’appellation de « jeux traditionnels » est devenue d’usage courant en France, depuis qu’elle sert aux historiens et sociologues spécialisés d’antithèse aux « sports modernes« . La ligne de partage se dessine à partir de quelques oppositions majeures : des règles du jeu fluctuantes car non écrites d’un côté, formalisées et universelles de l’autre, la spontanéité (ou au contraire une certaine forme de ritualité) dans l’organisation des rencontres tranchant avec l’organisation réglée de compétitions validées par une instance administrative propre, une temporalité calquée sur les rythmes collectifs des fêtes, qui fait place à un calendrier spécifique ayant sa logique autonome. On voit donc que le clivage est créé par l’apparition d’organisations bureaucratiques (les Fédérations sportives) qui, tout à la fois, édictent les règles du jeu, et organisent les compétitions. Pour autant, le « traditionnel » n’est pas l’ancien, et des jeux ainsi qualifiés peuvent être de naissance récente la balle au tambourin languedocienne est née après le rugby anglais ! Il faut aussi admettre que l’opposition jeux/sports ne crée pas un fossé entre deux mondes qui s’ignoreraient : la ligne de partage est souvent brouillée, et les situations floues sont fréquentes, qui font hésiter à trancher entre l’une ou l’autre étiquette. C’est tout particulièrement le cas dans la période ici étudiée.
Le pôle des jeux traditionnels est cependant assez facile à délimiter, bien que situé à un carrefour qui trace des destins divergents. Certains de ces jeux se préparent à se transformer en sports – et il faudra examiner comment se marque ce changement de statut. Dans la courte période qui nous occupe, c’est justement et très précisément le cas des deux jeux les plus répandus sur le territoire départemental.
Le tambourin
La balle au tambourin s’organise en 1909 autour d’une compétition majeure qui occupe toute la saison estivale, le Concours de Pézenas 40.
S’ouvre ainsi une période d’une dizaine d’années 41 durant laquelle les formes « traditionnelles » des rencontres sous forme de défis, de parties négociées ou à l’occasion de fêtes locales, coexistent avec cette première tentative de compétition réglée, de longue durée, selon des procédures empruntées aux sports nouveaux. C’est bien d’ailleurs à l’occasion du concours piscénois que l’on voit surgir des préoccupations « sportives » et le vocabulaire qui les accompagne le souci de formaliser un règlement acceptable par tous, la nécessité de l’entraînement régulier et de l’acquisition d’une condition physique de plus en plus indispensable pour espérer la victoire, la formation des premiers tambourin-clubs, qui ne sont pas toujours organisés sous forme associative, mais dont la volonté de se couler dans le moule nouveau est évidente, les appels à l’esprit sportif en direction des joueurs comme du public, et jusqu’à l’anglicisation plaisante de la discipline qui crée le néologisme de tambourinnman (l’orthographe est d’ailleurs hésitante) pour désigner les amateurs du jeu. L’objectif de toutes ces petites innovations cumulées est bien de susciter l’intérêt pour le jeu : « accourez voir ce beau sport naissant qu’est le tambourin, qui demande sa place au firmament des sports et qui l’aura ! » 42
La géographie du tambourin est alors centrée sur la moyenne vallée de l’Hérault, entre Gignac et Bessan, et sur le Montpelliérais, de façon plus diffuse. Alors que le terrain de jeu le plus prestigieux est celui de la place des Arceaux, qui accueille souvent les plus grands défis entre équipes rivales de renom, il faut constater que Montpellier éprouve des difficultés à présenter des équipes de valeur. Il n’est pas loin d’en être de même de Pézenas, pourtant au centre de la zone de plus forte densité du jeu, tandis que la voisine biterroise reste indifférente : le tambourin est bien un sport rural d’agriculteurs-viticulteurs, éventuellement de marins-pêcheurs comme au bord de l’étang de Thau.
C’est aussi un jeu qui sait mettre en avant des vedettes, des stars locales qui sont les moteurs des passions collectives. Les grands matchs, de concours ou de défi, annoncés par la presse, déplacent des foules considérables (plusieurs milliers de spectateurs à Pézenas ou Montpellier, dés lors que l’espace se prête aux grands rassemblements) pour admirer les grands batteurs, les fonds dont la longueur de balle et le coup de poignet suscitent les commentaires et dithyrambes à l’infini. Dans cette période d’avant-guerre, après le vieux Villeneuve de Montagnac, les foules applaudissent aux exploits de Maurice Ricard, de Lézignan-la-Cèbe, de Charles Rieux de Tressan, ou de Coupiac de Montarnaud. La presse régionale joue un rôle important dans cette vedettisation du tambourin, mais il faut remarquer qu’avant 1914, il n’existe pas encore de journalistes sportifs chargé de suivre le tambourin : les articles sont dus aux organisateurs des matchs, ou peut-être bien aux joueurs eux-mêmes, qui savent parfaitement utiliser les medias de l’époque. Ils n’ont souvent pas d’autre but que d’alimenter les rivalités nécessaires à l’affirmation des identités locales, comme en témoignent les défis lancés, dans la presse, aux équipes les plus prestigieuses.
Le jeu de boules
A côté du tambourin, le jeu de boules, au même moment, entame sa mue en se dotant de règles unifiées, celles du jeu lyonnais et de son Union nationale. Le pas décisif est d’ailleurs exactement contemporain, puisque la première organisation régionale de type fédéral date de 1909 43. Elle part de Béziers, et concerne aussi un jeu qui par bien des côtés peut passer pour traditionnel, et qui s’inscrit dans une histoire de longue durée. Les jeux de boules, sous leurs multiples variantes, se retrouvent dans de très nombreuses régions de France, ainsi qu’à l’étranger, et peuvent apparaître comme l’une des formes élémentaires des jeux traditionnels. Le choix de sociétés boulistes biterroises de se rallier au règlement lyonnais, qui depuis les Jeux Olympiques de Paris (1900) fait figure de jeu national, et d’appuyer ce règlement sur une fédération départementale, fait basculer le jeu dans une logique de sportivisation. La volonté des premiers promoteurs de cette évolution est bien de permettre l’élargissement de la pratique du jeu. Il s’agit tout à la fois d’attirer de nouveaux joueurs, en particulier chez les jeunes que fascine la modernité sportive, et d’étendre l’espace des compétitions, en passant de confrontations locales ponctuelles à des rencontres plus systématiques qui permettent à chacun de se mesurer et de s’évaluer dans le cadre le plus vaste possible. Ici encore, la condition nécessaire est une unification des règles du jeu, et son corollaire, l’universalité des règlements soutenus par une institution légitime. L’instituteur biterrois Sabde, qui se lance dans cette entreprise pédagogique consistant à démontrer l’intérêt de règles communes et la supériorité d’une organisation rationnelle sur les coutumes locales fluctuantes et mal assurées, est persuadé de contribuer au succès final de son loisir préféré.
D’ailleurs, dans le cas du « boulisme » comme dans celui du tambourin, les effets sont immédiats en termes de visibilité médiatique, et la presse de l’avant-guerre rend compte longuement des compétitions dans ces deux disciplines.
Les joutes
Deux autres jeux, géographiquement plus circonscrits, ne sont pas à ce même stade d’évolution.
Les joutes nautiques 44, autour du bassin de Thau et dans les villes côtières du département, illustrent la méthode languedocienne, qui prend place aux côtés d’autres traditions régionales (provençale, givordine, etc.) qui scindent les joutes en plusieurs sous-ensembles autonomes. Le sommet de la saison estivale est atteint aux fêtes de la Saint-Louis, à Cette, ce qui contribue à maintenir les joutes dans un cadre fortement ritualisé hérité de l’Ancien Régime. Il est évident que la forme même du jeu, et le vocabulaire qui le décrit, s’enracinent dans un imaginaire hérité d’un lointain et prestigieux passé. Les chevaliers de la tintaine rejouent d’autres tournois d’une autre chevalerie, à l’instar d’ailleurs de ce que nous trouverons, plus loin, avec le jeu de mail et ses chevaliers du bois roulant 45.
L’effervescence festive dans laquelle baignent les joutes cettoises n’est pas isolée : le fait est que vers 1910, rares semblent bien être les occasions de tournois en dehors des fêtes votives, dans toutes les communes littorales qui possèdent une rivière ou un canal, comme en Agde, à Frontignan, Béziers ou Palavas. Même à Montpellier, où la tradition est moins forte, les apparitions des barques sur le Lez se font à l’occasion de « fêtes nautiques« , telle celle organisée par la société nautique locale.
Ce contexte traditionnel ne favorise pas l’évolution des joutes vers une forme sportive, et leur institutionnalisation se fera très progressivement avec un temps de retard sur d’autres jeux locaux. Cependant, dès avant la grande guerre, on voit poindre quelques premiers indices d’une telle évolution. Il est par exemple possible de repérer dans les années d’avant-guerre, autour de l’étang de Thau, une catégorie de joueurs qui pratiquent à la fois les joutes et le tambourin, et même les sports de force tels que l’haltérophilie ou la boxe, à l’instar de ce Molinier de Méze présent sur de nombreux fronts : tout se passe comme si, en parallèle aux sportsmen bourgeois qui touchent à toutes les nouveautés à la mode (rugby, tennis, aviron, course à pied, etc. …) se constituait une frange de sportifs populaires passant d’un jeu à l’autre et intériorisant par là les modalités nouvelles des compétitions. Ce fait est d’autant plus marqué qu’il y a parfois un véritable phénomène d’osmose entre ces différentes pratiques comme en témoigne la présence de sportsmen sétois 46, tous membres du Grand Salon ouvert à la bourgeoisie locale, inscrits au tournoi 47 de joutes dans la tradition des escainowns 48. Mais il est vrai que c’est dans le cadre des festivités de la Saint-Louis ! C’est alors peut-être une manière de ravaler cette pratique au rang de simple jeu festif et de mieux marquer la frontière avec ce qui est un véritable sport… du point de vue des groupes sociaux dominants.
Aussi le fait d’envisager la création d’une fédération montre que s’amorce une réflexion autour de la nécessité de mettre de l’ordre dans les tournois qui, le succès aidant, génèrent des passions et des conflits mal contrôlés.
A côté des grands tournois cettois – et au premier chef celui des fêtes de la Saint Louis – un nombre croissant de compétitions apparaît au calendrier : « Ce sport a pris une grande extension dans notre région. Après Cette qui en est le berceau, les villes de Montpellier, Béziers, Frontignan, Agde, Balaruc, Mèze, Narbonne et même Marsillargues ont toutes des sociétés pratiquant les joutes ou bien des hommes les représentant dans les divers concours régionaux. Ces concours deviennent de plus en plus nombreux (…). Dans tous ces concours, des incidents se produisent : à Montpellier, les rameurs font grève avant qu’il soit terminé; à Frontignan, il y eut deux incidents » 49. Des altercations surviennent sur la répartition des prix, ou sur des points de règlement local mal acceptés : il faudrait une « révision complète des règlements actuellement en vigueur que chacun, malheureusement, applique un peu à sa guise ». Il arrive aussi trop souvent que des jouteurs déclarent forfait au dernier moment, ou se fassent remplacer subrepticement, constante pomme de discorde entre compétiteurs. L’auteur de l’article, G. Barthez, secrétaire de la Société Nautique de Montpellier, en appelle à la création d’un pouvoir fédéral seul susceptible de mettre de l’ordre. Il n’est d’ailleurs pas indifférent que cette proposition émane d’un Montpelliérain, qui se situe à la périphérie du monde des joutes, et qui s’occupe surtout d’activités telles que la natation fonctionnant déjà plus ou moins sur un modèle sportif. Mais la parenthèse de la Guerre retarde la création d’une organisation efficace, et la première fédération de joutes ne voit le jour qu’en 1921 en Agde.
La course libre
Quant aux courses libres de la bouvine, qui ne dépassent guère alors le périmètre restreint de la petite Camargue, c’est un monde d’une complexité très particulière, puisque les principaux protagonistes, les bious, ne sont pas des sportifs, pas plus qu’une partie importante des acteurs, manadiers ou clubs taurins, gravitant autour des arènes 50. La situation est par ailleurs rendue plus complexe du fait que les organisateurs de fêtes taurines font souvent appel à toutes formes de tauromachie, mêlant corridas espagnoles, courses libres et jeux divers, peu ou pas codifiés. Ce mélange des genres est facilité par l’appel à des taureaux provenant en majorité d’élevages régionaux qui distinguent encore mal les « races » et les usages que l’on peut faire de ces bétails. Dans les villes où existent des arènes – c’est le cas tout particulièrement à Béziers depuis 1897 et la construction des arènes monumentales (13 000 places) par le mécène Castelbon de Beauxhostes – les spectacles espagnols l’emportent nettement. Des vedettes venues d’outre-Pyrénées remplissent les arènes 51 et entretiennent la passion tauromachique des défenseurs des « libertés locales » contre les « diktats parisiens » de la loi Grammont et l’épouvantail de la Société protectrice des animaux. A Montpellier, où des arènes en bois se succèdent aux quatre coins de la ville sans parvenir à s’implanter durablement 52, les entrepreneurs-investisseurs proposent des spectacles beaucoup plus composites, dans l’espoir déçu d’additionner plusieurs catégories de publics. Plus que des arènes, les villes languedociennes voient fleurir des clubs taurins, qui se présentent comme des associations d’aficionados, à la fois fervents de la corrida qu’ils vont voir en groupe dans les grandes arènes de France ou d’Espagne, mais aussi comme des moyens de pression sur les pouvoirs publics, dans la grande bataille pour la défense des jeux taurins et des libertés locales. Ainsi vers 1910, compte-t-on trois clubs à Montpellier (Société Tauromachique, CT Frascuelo et CT La Montera créés entre 1897 et 1909, qui réunissent plus de 300 membres), un à Cette (TC La Muleta) et à Béziers (la Société Tauromachique que préside Jean Guy, qui sera fortement impliqué dans plusieurs clubs sportifs dont l’ASB Rugby 53).
Dans les villages de l’aire camarguaise, sauf à Lunel qui dispose d’une véritable arène construite « en dur » et apte à accueillir des corridas espagnoles, les jeux taurins se concentrent sur la course libre. L’appel fait aux représentants des manades locales cantonne la bouvine aux fêtes locales et aux jeux taurins que le Marquis de Baroncelli est en train de codifier en créant de toutes pièces un folklore camargo-provençal. C’est dans cet espace restreint que la course libre se façonne dans les dernières années du XIXe siècle, parmi la multiplicité des jeux alors en honneur, et institue les rendez-vous, tout au long des saisons et des années entre les taureaux camarguais et les razeteurs. Au tournant du siècle, lou Paré est ainsi le taureau le plus célèbre, qui termine sa carrière dans l’arène de Lunel en 1912 devant 2 500 spectateurs 54. Se succèdent des générations de bêtes, Prouvenço, Cailaren, Sangar, auxquels répondent les hommes dont certains sont déjà reconnus, tels Méry ou Louis Héraud « lou Pissarel« .
De même que les villes ont leurs clubs taurins dévoués à la corrida espagnole, dès l’extrême fin du XIXe siècle apparaissent dans les villages camarguais leurs équivalents, tournés vers l’organisation de courses libres, qui ne dédaignent pas de s’intéresser aussi à la tauromachie ibérique 55. Dans un gros village tel que Marsillargues, à partir de 1903, plusieurs associations coexistent 56. Noël Danièle fait remarquer que ces années autour de 1905-1910 voient poindre des éléments précurseurs d’une sportivisation de la course libre. Un Razeteur-Club fondé à Marsillargues en 1903 à côté (ou en appendice) du club taurin, semble bien avoir servi à défendre les raseteurs locaux en tant que catégorie d’acteurs partie prenante dans l’organisation de la bouvine, et constitué un premier embryon d’école encadrant l’apprentissage des jeunes locaux désireux de briller dans la piste. A la même époque, des propositions de règlement de la course libre sont publiées dans la presse spécialisée (Le Torero), et le directeur des arènes de Lunel fait adopter une durée fixe (un quart d’heure) de temps de course pour chaque taureau.
Le jeu de mail
Le panorama des jeux traditionnels doit être complété par un jeu en voie d’extinction. Le jeu de mail, qui fut l’un des loisirs les plus populaires de notre région, comme en témoignent les noms de tant de rues ou de places dans les villages héraultais, n’existe plus guère qu’à Montpellier et dans un ou deux villages tels que Mudaison. A Montpellier, des groupes d’amateurs perdurent sous la houlette du chocolatier Matte installé rue Saint Louis. Le mail maintient les traditions héritées de l’Ancien Régime, et préserve un certain folklore aristocratique : les membres des sociétés sont des Chevaliers du Bois roulant 57. Il fait alors figure de sport identitaire de la ville, et les Maires acceptent généralement l’intronisation comme Chevalier.
L’Annuaire de l’Hérault (édition de 1910) mentionne bien la Société du jeu de mail des Arceaux, fondée en 1881, et qui compte 180 membres (peut-être de façon abusivement optimiste : ils ne sont plus que 92 en 1914 – à moins qu’une crise interne ne soit survenue entre les deux dates pour des raisons inconnues). Mais la société a de fait abandonné le quartier des Arceaux, trop urbanisé, et s’est repliée en dehors de la ville, au plan de la Jalade, face à l’Hôpital suburbain Saint Eloi. Ce nouveau terrain de jeu est inauguré au printemps 1901 58. C’est que le jeu de mail, qui se présente volontiers comme le « golf français » a besoin d’espace. A l’instar du golf, le jeu consiste à suivre un parcours balisé par des pierres de touche qu’il s’agit d’atteindre avec une boule de buis frappée à l’aide d’un maillet. Le vainqueur est le joueur qui fait le parcours dans le minimum de coups. Un bon joueur pouvait envoyer sa boule jusqu’à 150 m. de distance, ce qui ne manquait pas de risquer des accidents et de provoquer des confits de voisinage. Au XIXe siècle, les joueurs de mail utilisaient les chemins de terre, les fossés, les terrains vagues, pour déterminer leur parcours.
Cette utilisation du domaine public se révélait vite dangereuse pour les riverains ou les passants imprudents, et le Maire ou le Préfet prenaient régulièrement des arrêtés d’interdiction pendant la période estivale 59. Le repli sur la Jalade semble bien avoir été la solution trouvée par les Chevaliers, qui ont dû aménager leur parcours sur un espace en grande partie privé et suffisamment désert. Les quelques comptes-rendus de presse insistent sur des épreuves complémentaires, mais qui semblent bien avoir pris progressivement plus de place aux dépens des parcours. Ce sont les compétitions de tir de précision : séries de tir à la cible, et surtout de tir au globe, épreuve d’adresse dont les vainqueurs sont toujours très applaudis. Il s’agit d’atteindre et de faire tomber un globe suspendu en hauteur. Peut-être des épreuves fixes, ne réclamant qu’un espace limité, ont-elles peu à peu supplanté les parcours en rase campagne qui créaient trop de complications diverses. Toujours est-il que le site de la Jalade est soigneusement aménagé. Au printemps 1910, un court de tennis est construit, et mis à disposition des sociétés sportives qui en font la demande auprès de M. Matte. Dans les années 30, la société était toujours bien vivante, et se manifestait dans la presse par des communiqués réguliers qui rendaient compte des petites compétitions organisées entre les membres.
Des jeux traditionnels entre deux mondes
D’une certaine façon, on pourrait classer la plupart des sports sous cette rubrique, tant leurs promoteurs ou leurs introducteurs en France n’ont pas manqué d’insister sur ce double rôle qu’ils assignaient aux activités physiques pour la jeunesse. L’apparition des « sports modernes » et la création des fédérations chargées de les diriger sont contemporaines de l’esprit de revanche qui a traversé toute la IIIe République pendant ses 40 premières années d’existence. Effacer le traumatisme de la défaite de 1870 et restaurer l’intégrité du territoire national – voici pour le patriotisme, comme l’affiche officiellement l’USFSA, la grande Fédération omnisports d’avant-guerre : Ludus pro Patria 60 – mais aussi se donner les moyens de cette revanche par le renforcement physique et mental de la « race » française – voici pour l’hygiène.
Cependant, si ces mots d’ordre font alors figure de lieux communs et d’impératif moral pour les élites sociales et intellectuelles du temps, il ne faut pas nécessairement en conclure qu’ils imprègnent la pensée de tous les jeunes sportifs, et qu’ils soient à l’origine de leur goût pour les jeux physiques qu’ils pratiquent. Il est peu probable que les jeunes languedociens qui s’initient au football, au tennis ou au patinage à roulettes aient en vue en permanence la ligne bleue des Vosges. Pas plus d’ailleurs que des soucis d’austérité hygiéniste après tout, les sports ont été certes diffusés pour soustraire la jeunesse aux fléaux de l’alcoolisme, mais dans leur très grande majorité les clubs sportifs trouvent refuge dans les arrière-salles accueillantes des cafés 61. Il est également surprenant de constater dans la liste des prix remis aux vainqueurs quelques bonnes bouteilles d’un cru local !
La gymnastique
Il n’en reste pas moins que certains sports ont une longue tradition affichée de préparation physique à la défense nationale, et en tout premier lieu la gymnastique. C’est dans les sociétés de gymnastique que se manifeste le mieux le souci de préparer la jeunesse aux combats futurs en lui inculquant l’ordre et la discipline. Et c’est aussi la gymnastique qui constitue la base de l’éducation physique dans les établissements scolaires au cours de la seconde moitié du XIXe siècle 62. Si l’on remonte quelques décennies en arrière, les lendemains de la défaite de 1870 ont vu l’éclosion et la prolifération des « bataillons scolaires » et des « sociétés de gymnastique, tir et préparation militaire » qui se proposent d’encadrer les enfants scolarisés et de les initier à la défense du pays. Les bataillons ont fait long feu, du moins dans notre région 63, mais les associations paramilitaires communales perdurent dans un grand nombre de localités. Dans les années qui suivent la promulgation de la loi sur les associations 64, on voit de très nombreuses sociétés officialiser leur existence. A titre d’exemple, dans le seul Biterrois, les registres de la Sous-préfecture gardent la mémoire de la Société de gymnastique et de tir de Béziers (1903), la Prévoyante de Marseillan, l’Avant-Garde de Sérignan, la Vigilante de Vias (1908), les Sociétés de gymnastique de tir et de préparation militaire de Capestang ou Magalas (1909), des sociétés scolaires à Fontès, Colombiers (l’Intrépide), Corneilhan (La Sauvegarde), Puimisson (l’Avenir), Béziers (la Jeune France) en 1910, etc. etc. C’est tout le département qui est couvert de ces sociétés parascolaires d’encadrement de la jeunesse, où se pratiquent une formation physique à base d’exercices collectifs ordonnés et d’initiation au tir, en étroite coopération avec les régiments de ligne locaux qui rassemblent les réservistes. De plus, la loi de 1908 sur les SAG qui favorise l’aide financière aux associations de préparation militaire, a renforcé cette croissance des entreprises patriotiques 65.
Il y a donc fort peu de jeu dans toute cette préparation physique contraignante, mais des moments d’exaltation collective à l’occasion des fêtes gymniques 66. Ce sont probablement ces fêtes, occasions de briller en public, qui contribuent au passage d’une partie de ces enfants scolarisés vers les associations sportives de gymnastique proprement dites qui, en majorité, adhèrent à l’Union des sociétés de gymnastique de France. La Fédération régionale est dirigée par le Docteur Scheydt, personnalité sétoise d’envergure : Conseiller général, maire de la ville entre 1892 et 1895, il préside aux destinées de la Cettoise, l’une des principales sociétés de gymnastique de la région. La Cettoise participe à toutes les grandes fêtes de la ville, mais aussi aux divers concours organisés par la Fédération. Celle-ci peut apparaître comme l’un des instruments quasi officiels de la politique gouvernementale en direction de la jeunesse : c’est alors l’une des rares fédérations sportives à être régulièrement subventionnée, au niveau national comme local, tant elle illustre la doctrine républicaine.
Outil de mobilisation de la jeunesse, la gymnastique est un enjeu idéologique fort. Les clivages politiques et idéologiques s’y manifestent plus clairement qu’ailleurs. Si l’USFSA est officiellement républicaine, nous avons pu montrer 67 que le comité régional installé en 1906 savait réunir des personnalités d’obédience très diverse, catholiques fervents et francs-maçons, distribués sur un éventail politique probablement assez large. La fédération de gymnastique apparaît comme une organisation plus concentrée sur la défense des valeurs républicaines et méfiante à l’égard de la « réaction« . Elle laisse donc à l’écart les sociétés animées par la droite religieuse et politique, surtout en cette période agitée de conflit autour des lois de séparation. Dans le Montpelliérais où la droite légitimiste est influente, on voit donc des sociétés de gymnastique rester à l’écart de la Fédération. Ainsi à Montpellier, trois ou quatre sociétés se partagent le marché des gymnastes adultes. La Gauloise « société de gymnastique de tir et de PM« , utilise en 1907 la salle de G. Rocca qui introduit à Montpellier la « « nouvelle méthode militaire « la suédoise » », puis en 1910, est hébergée dans le gymnase de M. Brun, rue du Four Saint Eloi. De son côté, La Revanche prépare au brevet d’aptitude militaire en utilisant les installations du gymnase municipal des Arceaux (1907), puis une salle privée au 15 de la rue de l’Ancien Courrier. Si ces deux sociétés paraissent issues de milieux assez populaires, la Lazare-Carnot qui s’affiche comme société républicaine de préparation militaire, siège au café de l’Esplanade et compte parmi ses dirigeants le lt-colonel en retraite Demangeot, Maurice Lisbonne avocat, Maurice Reynes avoué, et Louis Rivemale sous-chef de bureau à la Mairie.
Mais à côté de ces sociétés, d’autres peuvent paraître suspectes de tiédeur envers le gouvernement. A Baillargues, la Vigne Sportive offre la pratique de plusieurs sports (elle deviendra l’un des bons clubs de football de l’Est héraultais), mais s’intéresse alors surtout au jeu de balle au tambourin et à la gymnastique avec l’appoint de deux moniteurs. A son Conseil d’administration figurent les noms du Marquis de Forton, Pommier-Layrargues, de Castelnau, Achille Rey. De même l’Éclair du 17 mars 1909 annonce-t-il la création récente de l’association sportive La France à Montpellier. Présidée par le capitaine en retraite Cros, son vice-président est M. Pargoire, capitaine démissionnaire, et parmi ses membres : Villeneuve-Bargemont lieutenant de vaisseau démissionnaire, L. Simonnet, L. Grasset, et J. Sicard, avocats. On y pratique la gymnastique, l’escrime, le tir et la topographie, en vue du certificat d’aptitude militaire. Les locaux, 9 rue Collot, sont mis à disposition par l’Abbé Tixeront, vicaire, à NID des Tables. La France annonce bientôt son adhésion à la FGSPF (la fédération des Patronages catholiques), avec messe anniversaire de fondation. Quant à l’Espérance, qui prépare elle aussi les jeunes gens au brevet d’aptitude militaire, sa salle d’exercices est installée rue Plantade, dans les locaux de la section locale de l’Action Française, et annonce donc clairement sa couleur politique.
La natation
Autre pratique physique qui peut sans trop forcer le trait prendre place dans ce chapitre, la natation autour de 1910 connaît un tournant important, en se transformant en sport de plein exercice. La natation sportive se détache d’un usage plus directement hygiénique et utilitaire au travers des « sociétés de natation et de sauvetage« . A la fin du XIXe siècle, les manuels pratiques traitent de la natation parallèlement à la gymnastique et avec les mêmes arguments 68. Des tentatives existent dans les vingt dernières années du XIXe siècle pour intégrer la natation à la gymnastique militaire, mais aussi à l’éducation physique scolaire. Ainsi que le dit Thierry Terret, « Simultanément perçue comme une gymnastique, c’est-à-dire comme une organisation spatio-temporelle du mouvement destinée à discipliner et à développer la force, comme une occasion de nettoyage corporel, source de santé et de bonne moralité, comme une tonification générale de l’organisme liée à la température, et comme une cure de plein air permettant le développement efficace de l’appareil pulmonaire, elle [la natation] recoupe en définitive l’ensemble des considérations théoriques des hygiénistes sur les différentes pratiques corporelles 69 ».
A distance des établissements de bain (qui ressemblent davantage à nos actuels hammams), et même des simples baignades de bord de mer ou d’étang, la natation est surtout l’affaire des gens de rivière regroupés en sociétés de sauvetage. Selon l’historien Pierre Arnaud qui a étudié celles de la région lyonnaise, elles fonctionnent sur un mode militaro-patriotique proche de celui des sociétés de gymnastique. Il s’agit d’unir les efforts de courage et de dévouement des mariniers pour porter assistance aux baigneurs en danger. Mais cette fonction utilitaire se double d’une vie associative conviviale qui donne lieu à des fêtes nautiques (naumachies) mêlant joutes, canotage, natation, plongeon, etc.
C’est exactement ce que nous observons à Montpellier avec la Société Nautique et de Sauvetage fondée en 1905. Son siège dans un café situé sur la route du Pont Juvénal en fait partiellement une association de quartier : plusieurs de ses membres habitent autour du Port Juvénal, à proximité du Lez. Ses activités sont la natation, le canotage, les joutes et le sauvetage. D’ailleurs, selon l’Annuaire de l’Hérault de 1910, elle « a récemment installé pour mise à disposition du public des « boites de secours aux noyés » avec mode d’emploi, sur 7 points sensibles du Lez, de la Mosson, et à Palavas… Elle donne des leçons gratuites de natation et envoie dans les divers concours nautiques ses principaux champions ». Sur ce dernier point, la SNSM manifeste une certaine évolution et son intérêt pour des compétitions de type sportif. Dans un contexte montpelliérain qui est loin d’être favorable, la société tente de prendre en marche le train de la natation sportive qui s’implante en France depuis moins de 10 ans. D’origine britannique, la natation comme sport bouleverse la natation utilitaire. En particulier sur le plan technique. Alors que la brasse était la seule nage pratiquée jusque là, les Anglais nous font découvrir l’over arm stroke préfigurant le crawl australien, au cours de confrontations parisiennes qui mettent à mal notre orgueil national. Durant la première décennie du siècle, la natation sportive est l’enjeu de conflits et de luttes d’intérêt entre l’USFSA arc-boutée sur une pratique amateur « bourgeoise » et les Fédérations de Sauvetage défendant les intérêts d’un public populaire. C’est peut-être bien un écho de cette concurrence entre institutions que nous percevons en 1912 lorsque la SNSM défaille à organiser la Coupe du jour de l’an, et s’efface devant le Stade Montpelliérain, association étudiante de sports collectifs et d’athlétisme : « Le Stade Montpelliérain prend le relais de la Société Nautique pour organiser la Coupe de natation du 1er janvier, à Rimbaud. Le SM a réduit la distance à 200 m au lieu de 400 pour ne pas effrayer les nageurs. Dans la Coupe de nage de Noël disputée dernièrement à Paris, de nombreux concurrents se sont graissé le corps, ce qui diminue de beaucoup la sensation de froid. Le SM désirant montrer que les Français peuvent comme les peuples du Nord, se jeter à l’eau par n’importe quelle température sans aucune préparation, a formellement interdit le graissage des corps… ». En conclusion : « Plusieurs centaines de spectateurs, surpris de voir les nageurs poser pour les photos sur les berges simplement vêtus (si l’on peut dire) d’un bout de maillot ou d’un modeste « cache-sexe » sans mourir de froid ». Vainqueur : un Anglais, Solsters, devant De Lalyman et Braye, qui fut, dit-on, champion du Languedoc 70 ». Il n’est en rien étonnant que la course ait été remportée par un Britannique, ingénieur en poste à Ganges (probablement dans une filature de la ville), qui dut certainement imposer l’efficacité de son « crawl » à des nageurs locaux techniquement moins performants.
Mais cette défaillance de la Société de Sauvetage provoqua une vive réaction, et la presse annonça quelques mois plus tard une réorganisation interne tendant à renforcer les compétences sportives de l’association. Natation et plongeon furent confiés à plusieurs spécialistes (sont cités les Brunet père et fils, Jeantet, Bobin, Ricard, Saladini…) que l’on voit figurer dans le compte-rendu d’une manifestation nautique organisée à l’automne sur le Lez à Rimbaud 71.
Ce serait donc à cette époque que se serait effectuée en Languedoc la transition entre une natation utilitaire proche des préoccupations gymniques, et une natation sportive construite sur de nouvelles techniques de nage, et permettant l’amélioration des performances (ou plus exactement, en suivant Terret, de se donner un objectif de performance qui était jusqu’alors absent) ainsi que la pratique d’un sport nouveau, le water-polo. Il ne faut pas se cacher cependant le fait que la natation est alors un sport très minoritaire, en raison du manque de piscines en dehors de Paris et de la région du Nord, autour de Tourcoing. Seule Cette possède l’environnement qui lui permet de mettre sur pied un type de compétition qui attire le grand public, les traversées de villes à la nage. La traversée de la Manche par deux Anglais avait suscité l’enthousiasme, et les villes qui le pouvaient reproduisaient l’exploit, à leur échelle : traversée de la Seine à Paris (en 1905), du Rhône à Lyon, offraient des émotions voisines de celles procurées par les coureurs de grand fond en athlétisme.
Les premières traversées héraultaises ont lieu en 1908 à Sète (sur le Canal) et à Balaruc-les-Bains (au bord de l’étang de Thau) sous l’impulsion conjointe des municipalités et des clubs locaux (Olympique de Cette et Union Sportive Balarucoise). Elles témoignent d’une entente entre l’USFSA et des fédérations concurrentes 72, et de la collaboration des commerçants locaux qui dotent ces épreuves de nombreux prix. Ces deux traversées ont été inspirées 73 par l’organisation d’un championnat de France de l’USFSA, l’année précédente, sur la distance de 4 km, en bordure du littoral Cettois afin d’en faire un spectacle pour la population 74.
Ces traversées de villes gagnent par la suite d’autres communes héraultaises comme Agde et Béziers. Au mois de septembre 1910, la traversée de Cette compte plus de 60 inscrits, originaires de tout le Midi de la France (de Bordeaux à Nice !), mais seulement 32 concurrents seront au départ des 1,8 km qui séparent le môle du Pont Sadi Carnot 75. Paul Vasseur en sera, à nouveau, le vainqueur. En préambule de cette traversée, un championnat du Languedoc de water-polo 76 oppose l’Olympique de Cette au Montpellier Sportif, ainsi que des épreuves de courses, peu suivies, sur 100 et 400 mètres 77 dont on cite le vainqueur Cettois, mais pas les temps réalisés par les concurrents, ce qui semble peut-être secondaire en raison des conditions changeantes du milieu aquatique, de l’imprécision de la mesure et de l’impossibilité de réaliser des comparaisons entre champions. En outre une démonstration de plongeons met en scène différentes techniques proches du cirque, comme le fait de plonger habillé et de revenir à la surface du plan d’eau vêtu du seul maillot.
La natation sportive se détache ainsi lentement du sauvetage, et diversifie, avec parfois quelques hésitations, ses techniques et les règles qui les induisent.
Le culte des hommes forts
Nous sommes ici au confluent du sport moderne et des spectacles de cirque ou de music-hall. Les phénomènes de foire, issus d’une longue histoire, s’imposent à l’admiration des foules dans un double registre, celui du combat (la lutte), et celui de l’effort musculaire : l’haltérophilie. Dans ce contexte populaire, il s’agit de professionnels managés par des entrepreneurs de spectacle. Mais dans les années d’avant-guerre, s’opère une translation vers le sport amateur : la lutte et l’haltérophilie entrent au programme des Jeux Olympiques, des Fédérations voient le jour. A ces deux sports vient s’ajouter la boxe anglaise qui est en passe de supplanter la tradition française de la savate, et qui s’impose tant comme spectacle, avec la venue en France des champions américains et la naissance des premiers champions français Marcel Moreau ou Georges Carpentier, que comme pratique, volontiers plus élitiste, sous le statut amateur.
La lutte
La lutte connaît une double trajectoire : spectacle professionnel, elle fait florès tout au long du XIXe siècle, dans toute l’Europe. La dénomination de lutte gréco-romaine (ou française) cache en fait une grande variété de règles et de programmes de compétition. Elle a ses vedettes et ses champions, qui parfois font fortune. Les Provençaux Paul Pons, Aimable de la Calmette, Laurent le Beaucairois sont des stars européennes. Pons reçut un titre de champion du monde en 1898. Tous ces hommes se disputent la Ceinture d’Or disputée chaque année sur la scène des Folies Bergères ! On les voit quelquefois dans la région, comme lors d’un « Championnat international de Lutte » organisé ou patronné par l’Auto-Vélo, et qui met aux prises Paul Pons et Laurent le Beaucairois, dans la salle de l’Eldorado à Montpellier 78. Mais assez significativement, cette réunion est annoncée dans la rubrique « Spectacles et Concerts », et met surtout l’accent sur l’esthétique de la lutte. Il en va de même à l’Eldorado de Cette où le concours réunit des lauréats de la Ceinture d’Or et des étrangers : Russes, Turcs ou Allemands. Mais l’annonce de la soirée précise bien que « vu la longueur du spectacle, la partie du concert commencera à 8 heures 30 précises. » 79.
L’inscription de la lutte au programme des Jeux Olympiques dès 1896, renouvelle la discipline en mettant en avant des sportifs amateurs, et contribue aussi à décrédibiliser une lutte professionnelle qui étale trop son affairisme et ses trucages 80. Des tournois sur le modèle des rencontres sportives tendent progressivement à remplacer les spectacles de music-hall. La lutte a été prise en mains par une première tentative institutionnelle, la Fédération des Sociétés Françaises de Lutte : c’est elle, semble-t-il, qui organise le premier championnat de France officiel en 1909. Mais si les régions méridionales ont été de grandes pourvoyeuses de lutteurs de foire, il ne semble pas que la lutte sportive amateur ait suscité beaucoup d’adeptes. On voit bien dans la région quelques compétitions s’organiser entre amateurs (même si les vainqueurs touchent des prix en espèces), et bénéficier d’un contrôle sportif sérieux. Ainsi à Bédarieux, la presse annonce un « grand concours de lutte romaine. L’amateur vainqueur du tournoi gagnera 600 F. L’arbitre sera M. Combes, professeur de gymnastique au collège. » 81.
Une Union Athlétique de Montpellier tente d’organiser un concours régional entre amateurs, mais la presse est peu diserte sur les suites de l’affaire. Le délégué de la fédération à Montpellier, un certain A. Lefèvre, au cirque de la rue Mareschal, y organise un « championnat international » et promet 3 000 F de prix. Mais la presse est assez muette sur les résultats de la réunion. Ce qui ne surprend pas vraiment certains observateurs désabusés : « Bien usé, ce pauvre sport de la lutte… le noble jeu de lutte, un des plus beaux pourtant… Le résultat importe peu étant donné le manque de sincérité des épreuves. » 82.
L'haltérophilie
Si la lutte semble au creux de la vague dans notre région, l’haltérophilie attire davantage l’attention. Certes les hommes forts du XIXe siècle sont en fin de carrière. L’Hérault connut deux gloires bâties sur ce modèle ancien : Louis Uni, dit Apollon, né en 1862 à Marsillargues, colosse d’un mètre 90 et 120 kgs, et le Sétois Noël Rouveyroles, Le Gaulois, né en 1863, déclaré « champion du monde de force » à l’issue d’un tournoi à Bruxelles en 1897. Cette génération d’athlètes fréquentait plus les salles de spectacle que les gymnases. Aux alentours de 1910, le paysage a fortement changé. Certes, les réunions publiques se déroulent toujours dans les salles de spectacle, mais sont organisées de plus en plus par des clubs et se placent sous l’égide de fédérations sportives.
A Cette par exemple, le Club Athlétique organise chaque année des championnats de force, et délivre des diplômes. Pour l’épreuve disputée en janvier 1909, sont ainsi distingués une dizaine d’athlètes : Landelle, les frères Gajet, Péronne et Aliès (de l’Olympique de Béziers), P. Ducup de St Paul (AS Perpignan), Molinier, Mauras, Rouanet (CA Mèze). On voit quelques clubs faire preuve ainsi d’une réelle activité dans la discipline, et des personnalités intéressantes se manifester. Le Mézois Molinier est un « homme fort » qui éprouve sa vigueur dans plusieurs domaines, comme les joutes, et fait respecter sa suprématie à coups de défis contre les rivaux qui se présentent. Quant au Catalan Ducup de St Paul, qui joue aussi au rugby au sein de l’AS Perpignan, c’est un sportsman de grande famille bourgeoise qui n’hésite pas à se confronter aux colosses populaires. C’est que l’haltérophilie aussi est devenue sport olympique et gagne ainsi un label de respectabilité en dehors des podiums de foires. Le championnat de l’Hérault attire 300 personnes à Cette, à la fin de la même année 1909.
Mais le spectacle d’amateurs soulevant de la fonte est peut-être insuffisant pour susciter les vocations en grand nombre. Les clubs civils vivotent et doivent diversifier leur offre de services. Le CA Cettois qui avait dû se mettre en sommeil, relève la tête fin 1912 et « fait appel à tous les jeunes gens, et même aux hommes faits pour venir dans sa salle d’entraînement.., des exercices sérieux et suivis. Cela vous rendra beaux et forts… que les personnes désireuses de décupler leurs forces et d’acquérir une belle structure se fassent inscrire » 83. On voit poindre ici des préoccupations nouvelles qui relèvent de ce que l’on nommerait aujourd’hui le culturisme. L’exercice peut servir à sculpter le corps, selon la méthode qui est lancée à la même époque par Edmond Desbonnet et sa revue La Culture Physique. L’AS Montpelliéraine suit le mouvement, dans sa salle de la rue Peysson, et attire les clients en proposant des entraînements aux boxes, haltères, sandow, etc. Cette invite est intéressante en ce qu’elle regroupe une diversité de disciplines autour de techniques nouvelles. L’argument publicitaire qui mentionne les sandows est particulièrement significatif : il s’agit d’accessoires de culture physique inventés par le grand promoteur du culturisme, l’Autrichien Eugen Sandow 84. Le professeur Rocca, qui est une sorte de Maître Jacques de l’éducation physique à Montpellier au début du siècle, professeur au Lycée et entrepreneur infatigable, créant des salles privées et à l’affût de toutes les nouveautés (de la gymnastique à la danse ou à la boxe 85) introduit ainsi les nouvelles technologies et les doctrines qui les accompagnent.
Il se pourrait d’ailleurs que ce souci du corps athlétique s’exprime de façon plus intime que par l’adhésion à des salles, et donne lieu à des entraînements individuels, à domicile, en vue d’une satisfaction personnelle. C’est ce que laisse supposer le courrier des lecteurs de La Culture Physique, où s’expriment des adeptes de la méthode Desbonnet qui semblent bien chercher par eux-mêmes la performance athlétique pour un plaisir assez narcissique. De Cette, c’est un courrier adressé au rédacteur en chef par Charles Salvio et Louis Pontic : « Lecteurs de votre belle publication et possesseurs de plusieurs de vos livres d’entraînement, c’est avec plaisir et reconnaissance que nous vous envoyons nos photographies en même temps que les mensurations que nous devons à vos excellents conseils… ». Quant à l’avocat montpelliérain A. de Vitrolles, il adresse aussi à la revue deux photos de lui-même posant torse nu et détaillant les mensurations obtenues en suivant les entraînements préconisés par le livre Comment on devient beau et fort, dont la revue fait la réclame. La rédaction, au vu des résultats obtenus fait remarquer que « Monsieur de Vitrolles, quoique très musclé, ne pèse que 62 kilos nu, et que par conséquent il rentre dans la catégorie des poids légers, tout en possédant une musculature supérieure à celle des athlètes de poids moyens. » Ainsi chacun dans son coin mène-t-il sa compétition personnelle, et s’étalonne l’œil fixé sur les normes collectives 86.
La boxe
L’autre grande nouveauté est l’apparition dans la région de la boxe anglaise, qui va très vite supplanter la savate.
A Montpellier tout au moins, l’une des toutes premières manifestations de la boxe semble dater de 1909. Le Petit Méridional du 2 janvier relate cette première tentative d’implantation : « Suite à une série de combats à l’Eldorado, deux professeurs de boxe anglaise créent une société à Montpellier. S’inscrire au café Glacier, sur la Comédie, ou au café des Prévoyants, 5 bd Pasteur ». Mais la boxe jouit déjà d’un énorme succès à Paris, relayée par la presse et réussissant à attirer un public composite où se côtoient les membres de l’élite sociale et les classes populaires 87. Importée en fait des États-Unis dès 1899, et après les premiers combats organisés à partir de 1902 88, la venue de boxeurs américains et anglais sert de catalyseur 89. Un premier championnat patronné par le journal sportif Le Vélo, et une Fédération Française des Sociétés de Boxe marquent l’année 1903 à l’initiative d’amateurs pratiquants, dont Frantz Reichel. Ce dernier, qui est journaliste sportif au Figaro et membre important de l’USFSA fait figure de caution auprès des classes dirigeantes en faveur d’un sport nouveau qui, quoique porté par des champions professionnels, est susceptible d’attirer la masse des amateurs. Certains auteurs ont pu caractériser la boxe anglaise en la distinguant de la boxe française : « Deux mondes s’opposent. La boxe française académique est favorisée par une aristocratie Vieille France alors que la boxe anglaise est encouragée par le capitalisme montant. Peu à peu le noble art s’impose logiquement » 90.
C’est vers 1911 que commencent à se multiplier les clubs de boxe et les réunions pugilistiques dans le département. Au début de l’année, Rocca et son associé Lavondez, de l’Académie de boxe, proposent au public montpelliérain une grande soirée sportive au Pavillon Populaire : les meilleurs professeurs et amateurs du Sud-est y feront démonstration de leur savoir-faire en boxe tant française qu’anglaise, au maniement de la canne, et dans l’utilisation du punching-ball. Le programme est manifestement pédagogique, et vise à familiariser le public avec les diverses techniques de combat 91. Dans la foulée, la FFSB organise un championnat de l’Hérault : une dizaine d’engagés seulement, mais le mouvement est lancé. Et dans le courant de 1912, plusieurs clubs se créent un Boxing Club Biterrois, café Emile Zola ; à Cette, un Club Pugiliste dont la cheville ouvrière est J. Blanc, diplômé de boxe française, assisté d’Emile Pech, professeur de boxe anglaise, et de deux moniteurs (trois séances par semaine). A Montpellier même viennent s’ajouter le Boxing club du Plan Cabanne, et une nouvelle création de Rocca, le Club Pugilistique Montpelliérain le café de Paris prend les inscriptions tous les après-midi, la cotisation est de 6 F par mois, « prix modique à la portée de tous ».
Ainsi, la boxe amateur parvient-elle à coexister avec les vedettes professionnelles qui commencent d’emplir les colonnes des journaux. Georges Carpentier est à l’aube de sa carrière commencée en 1908 à l’âge de 14 ans, et sert de « locomotive » à ce sport pour en faire, avant et après la guerre, l’un des plus médiatisés de l’époque.
Les sports modernes : le monde étudiant
A la différence des sports examinés précédemment, qui d’une façon générale, relevaient de l’héritage national, la décennie qui précède la Grande Guerre voit aussi la montée en puissance de la modernité sportive : les sports collectifs, d’origine anglaise, prennent le pouvoir sur l’opinion publique, ce qui se manifeste dans la place croissante accordée par la presse à ces nouveaux sports. Les rubriques des quotidiens et des magazines gagnent rapidement en taille, envahissent les pages le lundi quand il s’agit de rendre compte des résultats dominicaux. Le rugby et le football tiennent la vedette, et accrochent durablement l’intérêt des lecteurs.
Les « sports anglais » se sont institués contre la gymnastique et les exercices réglés, stéréotypés, scolarisés ou militarisés. Ils apportent la liberté de mouvement et l’initiative individuelle au sein même de l’esprit d’équipe. De plus, ce sont des activités fondamentalement « jeunes« , en quelque sorte interdites par nature aux adultes. Contrairement aux loisirs aristocratiques (hippisme, escrime, yachting…) et même à la plupart des jeux traditionnels (joutes, tambourin, boules…) qui permettent la pratique jusqu’à un âge avancé, courir derrière un ballon est le privilège d’une classe d’âge. L’entrée dans ces sports se fait spontanément, sans qu’il soit nécessaire de frapper à la porte des « anciens » et de quémander la permission de jouer. On le voit très bien lorsque les fédérations sportives commencent à organiser les activités. L’USFSA, qui est le fait de jeunes adultes, mais qui laissent respectueusement la première place à des notables installés, est constamment débordée par l’effervescence des petits clubs que créent quelques adolescents désireux de jouer et de se confronter à leurs pairs. Peu importent les règlements fédéraux, et peu importe la vacance du pouvoir, comme pendant la guerre, lorsque pullulent les rencontres sauvages entre équipes montées à la bonne franquette.
Football et rugby
Les années à partir de 1907 sont celles qui voient se propager football et rugby en province, depuis le foyer des lycées et de l’Université, vers des couches plus diversifiées de la jeunesse : jeunes populaires des faubourgs citadins, et jeunes ruraux dans les villages viticoles. Cette multiplication des équipes, en quelques années, instaure une hiérarchie tranchée entre quelques grands clubs historiques, qui se structurent et participent aux championnats officiels, et une masse grandissante d’équipes beaucoup plus fragiles, au destin incertain et mouvant, qui se rencontrent de gré à gré, ou tentent péniblement d’organiser un semblant de compétition. Cette masse de clubs – il ne faut d’ailleurs pas surestimer les effectifs engagés dans ces sports à cette époque – touche de plus en plus de communes et donc de publics locaux auxquels elle offre un spectacle nouveau pour meubler le dimanche après-midi. Elle contribue à former de nombreux joueurs mais aussi un public fidèle de supporters qui font le succès de ces sports.
A Montpellier, vers 1910, au gré des annonces de matchs, on peut repérer une bonne dizaine de clubs de football, à l’existence plus ou moins chaotique, tels l’Olympique, le Racing Club, le Stade Victor Hugo, ou encore l’Étoile Sportive, section football d’un club surtout connu pour ses coureurs cyclistes. Mais le principal club est pour quelques années le Stade Michelet émanation de l’école primaire supérieure, ce qui traduit la popularisation du ballon rond hors de la sphère étudiante. Au contraire, les clubs estudiantins ont du mal à perdurer : l’USEM du début du siècle change plusieurs fois de nom : Stade Montpelliérain, Montpellier Sportif, MSUC. Cette instabilité endémique signifie la difficulté à ancrer solidement une structure sportive universitaire dans un sport qui gagne pourtant chaque jour en visibilité médiatique. C’est que les meilleurs joueurs universitaires sont en train d’abandonner le bateau montpelliérain pour rallier les voisins sétois. L’Olympique de Cette en effet polarise l’attention des joueurs de la région (de Montpellier mais aussi de Nîmes) en affirmant une volonté tenace de progresser continûment. En quelques années, l’Olympique (devenu le Football Club après guerre) va parvenir à asseoir sa suprématie d’abord sur le football régional (que seul le club nîmois sera en mesure de lui contester), puis au niveau national en remportant les plus grands titres dans les années 1920. La comparaison entre Montpellier et Cette dans cette période de l’avant-guerre est instructive à plus d’un titre. Elle met en évidence le fossé qui s’instaure très vite entre les clubs d’élite et la masse des petites équipes. Cette a bénéficié de la présence d’organisateurs sportifs (tels Georges Bayrou, ancien bon joueur devenu la cheville ouvrière du club, et porteur d’une vision stratégique à long terme, et peut-être surtout Gibson, joueur-entraîneur anglais) et d’une bourgeoisie d’investisseurs qui a su doter le club de l’instrument indispensable, un vrai stade équipé de tribunes permettant d’accueillir un nombreux public payant, et attractif pour les meilleurs joueurs, – tous ingrédients qui manquaient à Montpellier.
La situation se présente d’ailleurs à l’identique pour le rugby, dont Montpellier était la place forte languedocienne jusque vers 1903, l’US des Étudiants de Montpellier donnant alors la leçon aux Perpignanais et autres Audois 92. Mais cette suprématie décline en quelques courtes saisons, au profit de l’AS Béziers, pourtant tard venue (en 1911), qui sut se donner le stade de Sauclières quand les joueurs montpelliérains continuaient de fouler les terrains vagues du Champ de Manœuvre ou du Parc à ballons, ou au mieux le carré vaguement aménagé, en 1910, de la Croix Bonhomme (le futur stade Sabathé). Ici encore, Béziers pouvait présenter un club très structuré autour de personnalités de la ville, tels que Louis Viennet ou Jean Guy entourant un leader sportif en la personne de Jules Cadenat, tandis que le rugby montpelliérain s’éparpillait entre plusieurs clubs omnisports, incapables de retenir durablement les étudiants de passage ou les conscrits du Sud-ouest en garnison.
La géographie départementale des deux grands sports collectifs offre donc une grande similitude dans cette période de l’avant-guerre. Le foyer initial montpelliérain et étudiant (montpelliérain parce qu’étudiant) stagne rapidement tandis que montent en puissance les deux autres villes du département. Le pôle cettois du ballon rond irradie tout le pourtour du bassin de Thau, où les petits clubs se multiplient, et il en est de même dans le Biterrois du ballon ovale, les villages viticoles emboîtent le pas au leader de l’AS Béziers, et bénéficient aussi des échanges sportifs nombreux avec la zone voisine du Narbonnais également fournie en clubs de rugby. Si Montpellier perd sa prépondérance initiale, c’est nous l’avons vu faute d’entrepreneurs sportifs locaux (ce qui ne freine en rien la prolifération des petits clubs de quartier), mais aussi parce que le monde étudiant ne satisfait plus aux exigences du haut niveau sportif. C’est surtout vrai pour le rugby, qui va très vite mettre l’accent sur l’épreuve de force du jeu d’avants, pour lequel les étudiants sont mal préparés, moins peut-être dans un football qui saura faire encore longtemps appel aux « étudiants », mais d’origine étrangère. 93
Ces deux sports doivent une partie de leur succès au fait qu’ils offrent un spectacle continu, qui s’étend sur toute la saison hivernale, d’octobre (après les vendanges) jusqu’au mois de mai. Si les championnats sont vite joués, du fait du très petit nombre d’engagés (entre deux et quatre dans le championnat d’élite du football régional, selon les années, pas davantage au rugby), les matches amicaux sont eux très nombreux et offrent toutes occasions de polémiquer, de s’indigner ou de s’enthousiasmer aux péripéties de chaque rencontre. Entre les compétitions officielles de l’USFSA , qui voient l’Olympique de Cette en football (et à un degré moindre l’AS Béziers en rugby) affirmer progressivement une stature nationale, et la multitude des matches organisés spontanément par accord entre clubs, il faut d’ailleurs faire leur place à des organisations alternatives, qui concernent la masse des petits clubs de football 94. II y a tout d’abord la présence, à Montpellier et à Béziers, de la FGSPF (les Patronages catholiques ont à partir de 1907, délibérément choisi le football aux dépens du rugby) qui s’appuie sur un maillage d’équipes de paroisses, et un club phare, le Sport Club de Montpellier solidement structuré. Dans les deux ou trois années qui précèdent la guerre, un championnat régional parvient à s’installer durablement. Mais plus significatifs peut-être sont les compétitions locales (de canton, comme à Mèze, d’arrondissement dans le Lodévois, ou tout simplement de ville, à Montpellier et Cette) qui offrent aux petits clubs sans moyen financier de se mesurer à leurs voisins avec l’ambition de décrocher un titre de champion. Ces épreuves parallèles, mal vues de l’USFSA (qui interdit à ses ressortissants d’y participer – sans grande efficacité) mettent en lumière tout à la fois la résistance de bien des clubs à se plier à la discipline d’une fédération et aux frais afférents, et la difficulté pour les fédérations d’asseoir leur pouvoir et de convaincre de leur légitimité. Ce n’est pas avant 1925 que les grandes fédérations nationales obtiendront l’adhésion, enthousiaste ou résignée, de la masse des petits clubs. En attendant, ces compétitions locales auront pour effet de susciter la fièvre du public des supporters, et de faire du football le vecteur des identités communales en rivalité permanente.
En même temps que les rivalités locales d’ordre territorial, la diversification des clubs, de leurs joueurs et de leur public se traduit par des conflits qui traduisent des clivages sociaux et culturels 95.
On voit ainsi les derniers tenants du sport étudiant défendre hautement le fair-play et le beau jeu à l’encontre d’équipes dont l’assise populaire et faubourienne se traduit par un engagement physique jugé excessif. Ces attitudes de distinction de classes renvoient à des clivages plus symboliques entre villes voisines. Les Montpelliérains vivent mal le fait d’être sportivement distancés par Cette dans la course à l’excellence footballistique, et accusent les dirigeants de l’Olympique Cettois de pratiquer un racolage éhonté en direction de leurs meilleurs joueurs : critique à la fois de l’argent « sale » cettois aux dépens du pur amateurisme montpelliérain, et d’une éducation bien imparfaite choquante pour les gentlemen de la capitale régionale.
L'athlétisme
Par rapport aux sports d’équipe hivernaux qui prodiguent les multiples épisodes d’un feuilleton sans fin, les autres sports étudiants souffrent de la comparaison du fait de leur rareté.
L’athlétisme est le principal, mais il peine à se faire reconnaître. Il a d’abord été pratiqué par les étudiants rugbymen ou footballeurs, qui improvisaient quelques courses de sprint sur l’herbe du stade, à la mi-temps de leurs matches. Quelques jeunes Montpelliérains, vers 1900, se mesuraient ainsi aux joueurs toulousains ou perpignanais qu’ils rencontraient ballon en main. Mais une pratique un tant soit peu ordonnée exige un minimum d’entraînement spécifique, et l’athlétisme devint vite un sport de printemps, coincé entre la fin de la saison de sports collectifs et le départ des étudiants en vacances. L’organisation de concours en bonne et due forme, dans un sport où la performance doit être étalonnée strictement, exige aussi un minimum d’infrastructures, en particulier pour les sauts. A Montpellier, il n’est pas rare de voir annoncer des concours d’athlétisme sur les allées du Peyrou, ou dans les terrains vagues militaires, mais les performances devaient se ressentir de la précarité des installations, et les vocations s’étioler. Le fait est que l’USFSA, qui avait la haute main sur l’athlétisme, organisait ses championnats régionaux à Cette ou à Béziers, qui offraient de meilleures conditions d’accueil. Mais ces épreuves restaient assez confidentielles, le public étant semble-t-il composé essentiellement des familles et des proches des concurrents. Un très petit nombre de clubs participait chaque année à ces championnats, et il s’agit essentiellement des grands clubs omnisports de l’USFSA qui brillaient surtout dans les sports collectifs. Il convient cependant d’ajouter qu’en dehors de l’USFSA, la Fédération des patronages catholiques (la FGSPF), très présente à Montpellier avec le Sport Club de Figuerolles et dans plusieurs paroisses de la ville, mais aussi à Béziers, faisait pratiquer l’athlétisme, et organisait ses propres concours au stade de la Paille, près de la gare Chaptal. En fait, la visibilité de l’athlétisme était moins due au monde scolaire et étudiant confiné sur les stades, qu’à une pratique de courses de longue distance en milieu ouvert, tours de ville ou même courses sur routes de ville à ville. Par là l’athlétisme moderne tendait la main à des formes plus anciennes, remontant au XVIIIe siècle, et qui mettaient en avant la performance spectaculaire d’endurance. C’est à ces occasions que la foule des badauds prenait contact avec un effort athlétique qui pouvait être exceptionnel, lorsqu’il était le fait de spécialistes professionnels.
Ainsi, la même année 1903 à Montpellier, le public peut applaudir le marcheur Gallot, qui fait des exhibitions dans toute la France, et qui tourne pendant 34 heures sur le vélodrome Chaptal, et un Tour de Ville à la marche organisé par le Monde Sportif, que remporte l’ouvrier Marcel Jeantet couvrant les 15,670 km (admirons la précision !) en 1 heure et 44 minutes. Autre type de course qui figure quelquefois au calendrier sportif, le cross-country se rapproche des épreuves classiques de l’athlétisme, même s’il peut donner lieu à des variantes plus spectaculaires ; l’un des premiers a lieu à Montpellier, entre la Croix d’Argent et Saint Jean de Védas, à l’initiative de l‘Etoile Sportive, club omnisports présidé par Dalbis « dit Papy pour le monde des chauffeurs » 96. Par la suite, il figure au programme athlétique de l’USFSA et les clubs estudiantins forment des équipes pour les épreuves régionales.
Beaucoup de petits clubs organisent des courses sur route, qui réunissent peu de participants, et de valeur très inégale (le phénomène est tout à fait parallèle à ce que connaît le cyclisme, et ce sont d’ailleurs souvent les mêmes sociétés omnisports qui sont à l’origine des deux types de compétition) 97. Dans ces conditions, le public a peu de raison de se passionner, et l’on comprend qu’il préfère reporter son intérêt sur les matchs de football ou de rugby qui offrent des confrontations beaucoup plus excitantes.
Le Tour de Montpellier pédestre bénéficie du patronage des Autorités et commerçants « dévoués à la vulgarisation des sport athlétiques » qui offrent des lots aux participants classés : un chapelier offre un chapeau, un limonadier six bouteilles de Bordeaux, et le Conseiller d’Arrondissement M. Maigron douze bouteilles de muscat ! Couru en 1904 sur le champ de Mars sur une distance de 12 km, il attire 6 000 spectateurs et nécessite la mobilisation de 20 agents de police, 6 gendarmes à cheval et le concours de la fanfare du Réveil montpelliérain 98. Des épreuves de plus grande ampleur sont lancées également, comme un Circuit de l’Hérault en 1907 et 1908, auquel succède un Marathon que l’Étoile Sportive Montpelliéraine ouvre « aux meilleurs pedestrians du Midi » 99.
L'ère de la vitesse : des deux roues aux avions
Voici un regroupement qui peut, à première vue, apparaître artificiellement composite la distance est certaine entre les vélos de la fin du XIXe siècle et les avions ou dirigeables de l’avant-guerre.
Cependant, nous sommes là dans le domaine de la mécanique, des ingénieurs, et des propagandistes de la vitesse, qu’elle soit sur terre ou dans les airs (il faudrait d’ailleurs y adjoindre les bateaux motorisés). Le culte des hommes forts, que nous avons évoqué précédemment, et qui relève d’un imaginaire statique des corps arc-boutés et fichés dans le sol 100, s’est vu concurrencé par un nouvel enthousiasme pour les hommes pressés qui illustrent l’imaginaire dynamique de la vitesse et de la légèreté 101.
Toute la belle époque aura vu, en quelques années, le déploiement des forces motrices, depuis la mécanique humaine jusqu’aux moteurs de plus en plus puissants, dans un processus cumulé. Ce n’est certes pas un hasard si l’un des principaux titres de la presse sportive est l’Auto-Vélo, fondé en 1900 à l’initiative de Jules-Albert de Dion (les automobiles) et d’Henri Desgrange (le Tour de France cycliste). Et pas davantage si les mêmes ingénieurs s’intéressent d’abord aux moteurs des voitures avant de passer aux moteurs d’avions. Commerces de cycles et d’automobiles mêlés : Ainsi à Montpellier vers 1905, la Compagnie Méridionale de Cycles et automobiles Boisset, installée à la Cité industrielle près de la rue de la Saunerie, est concessionnaire de plusieurs marques, Renault, Panhard, Mercédès, etc., mais fait aussi la « vente et liquidation de cycles de toutes marques ». Joseph Faulquier, dans son garage Montpellier-Automobile de l’avenue de Toulouse, fait de même avec les cycles, motocyclettes et voitures Peugeot, commercialisant toute la gamme du constructeur dont il est concessionnaire exclusif 102. Au total, l’Annuaire de l’Hérault de 1905 décompte sous la rubrique « Cycles et automobiles » une dizaine d’enseignes à Montpellier, mais la situation est identique à Béziers qui compte une douzaine de garages tenus par des « mécaniciens spécialistes« .
La petite reine
C’est que si l’automobile n’a fait son apparition dans le département que vers 1897 103, le vélo lui jouit d’une antériorité certaine, et est rentré dans les mœurs comme outil de déplacement professionnel ou de loisir 104. Au tournant du siècle, la bicyclette est omniprésente. En 1900, un article sur le sport féminin peut avancer que « … la bicyclette, n’étant ni chère ni dangereuse, a été vite démocratisée ; nous devons signaler, en passant, que c’est bien la première fois qu’on voit se démocratiser et se féminiser un sport. » 105. La presse nous décrit les familles parcourant les routes le dimanche, avec femme et enfants, dès que le temps rend la chaussée à peu près roulable 106. Les usagers pestent contre la poussière ou la boue, les fondrières, et réclament que la taxe sur les cycles serve à entretenir le réseau routier. Au-delà de la promenade, les plus téméraires se lancent dans des raids de plus ou moins grande envergure. Ce sont deux Biterrois qui vont jusqu’à Villefranche de Conflent en train, puis se lancent à l’assaut de Mont-Louis : 30 km et 1 200 mètres de dénivelée en 2 heures 40, « C’est un véritable tour de force » 107. Les étudiants quant à eux n’hésitent pas à se lancer dans les longues distances. Deux membres de l’AGEM « font » Montpellier-Paris et retour en tandem, d’autres profitent des vacances pour aller à Marseille ou sur la côte d’Azur. Un groupe d’aficionados montpelliérains va, sur deux roues, assister à une corrida à Nîmes. A côté de ces sorties spontanées, les clubs vélocipédiques organisent des circuits touristiques pour leurs membres : un dimanche à St. Guilhem le Désert, un autre jusqu’aux gorges de la Vis. On n’oublie pas d’emporter l’appareil photo : jusqu’en 1900 environ, le sportsman est volontiers un touriste qui cherche à fixer le souvenir des paysages parcourus. Les clubs pratiquent la convivialité mi-bourgeoise, mi-populaire : ils se rendent visite pour un repas en commun, puis se rendent la politesse quelques semaines ou mois plus tard. Le banquet annuel est aussi l’occasion d’inviter les dirigeants des clubs amis, qui viennent de plusieurs kilomètres à la ronde. Mais jusqu’à la guerre, certains clubs prolongent cette forme de sociabilité, sous couvert de « cyclotourisme de groupe », comme à Béziers où le Guidon Vélocipédique organise sa sortie mensuelle Béziers-Pézenas et retour 108, ou encore la sortie de l’Etoile Cycliste de Béziers, en visite à sa consœur de Florensac 109.
Au tout début du siècle, les sociétés sportives les plus nombreuses sont assurément les sociétés de gymnastique et de tir, préparant au service militaire, et les associations vélocipédiques 110. Celles-ci sont, dans bien des villages, la seule activité sportive organisée selon le modèle moderne des associations constituées. Sans qu’il faille accorder une valeur considérable aux dates de création affichées, on voit des sociétés se multiplier depuis les années 1890 : le Vélo-Club Agathois en 1897, Lansargues-Vélo, Pouzols-Vélo, Monpeyroux-Vélo ou Mèze-Vélo (1898), Vélo-Club Joyeux à Villeveyrac (1900), des Vélo-clubs à Montblanc, Pézenas ou Saint-Pons-de-Thomières. Ces sociétés s’implantent surtout dans la plaine littorale mieux dotée en voies de communication plus facilement praticables. Malgré leur nombre, ces créations sont cependant tardives par rapport à la moitié nord du territoire national, caractéristique relevée par Alex Poyer qui démontre que l’Hérault se situe à la fin du XIXème siècle en deçà de la moyenne nationale de 5,3 vélocipèdes pour 1 000 habitants 111.
Le passage à la compétition se fait selon des modalités très diverses. L’Union vélocipédique de France 112, qui a le quasi monopole du sport cycliste, désigne une multitude de représentants dans les départements : ces délégués, les consuls (chef-consul, consuls, vice-consuls, selon une hiérarchie vite pléthorique), encadrent les clubs et s’efforcent d’imposer les règlementations, en particulier lorsqu’il s’agit de distinguer entre les catégories de coureurs amateurs, indépendants, professionnels, très vite chacun ne peut plus courir librement contre n’importe qui. Début 1900, l’UVF rappelle que toutes les courses doivent se faire sous ses règlements, tous les professionnels doivent posséder une licence de l’Union. Des courses sont frappées d’interdiction, des coureurs disqualifiés. Un conflit violent avec l’USFSA envenime encore les choses. On voit s’improviser des épreuves sur route, sur 50 ou 100 km, des épreuves de vitesse, sur des portions de route droite plus facilement étalonnables et sur lesquels les chronométreurs peuvent enregistrer les temps, et qui sait, des records. Le Vélo-Club de l’Hérault, qui est la société doyenne, née en 1882, et la plus importante de la région montpelliéraine, fait courir son championnat de vitesse sur 2 km entre Fabrègues et Gigean. De loin en loin, sont signalés des cyclo-cross qui apportent une touche de nouveauté. L’Étoile Sportive de Montpellier en organise un dans l’hiver 1912, tout en signalant qu’il s’agit d’une épreuve « qui ne s’est pas disputée ici depuis six ans, et qui obtient à Paris un légitime succès » 113 Mais le manque d’enthousiasme est flagrant, quand le compte-rendu de la course met en évidence les crevaisons et les bris de matériel, pourtant inhérents à ce genre d’épreuve, qui sont accusés d’avoir faussé les résultats.
La région n’a pas produit de coureur de renom, faute probablement d’épreuves suffisamment relevées pour attirer des vedettes extérieures et susciter l’émulation. Les courses locales sont faiblement dotées en prix hétéroclites offerts par les commerçants, qui ne peuvent intéresser que les petits coureurs de la commune la compétition cycliste n’a pas trouvé les organisateurs et mécènes capables de créer des épreuves prestigieuses 114. Chaque société vélocipédique organise ses championnats, mais aussi de simples courses, parfois ouvertes aux seuls membres du club, souvent sans calendrier ordonné ni publicité particulière. De ce fait, les courses ne réunissent souvent que moins de 15 participants, ce qui réduit considérablement leur côté spectaculaire. La multiplication de ces « championnats » de toutes sortes ne va pas sans une certaine anarchie, que d’aucuns regrettent à Montpellier, ou existent 5 clubs en 1899, « pourquoi nos nombreuses sociétés, au lieu de vivre séparées et quelque peu rivales, gardant chacune leur but spécial, ne vivraient-elle pas en une entente fraternelle qui serait de tous points profitable à la cause cycliste ? Il serait bien facile de faire ce qui a été fait à Béziers, une Union de toutes les sociétés cyclistes de la ville, qui aurait plus d’autorité pour présenter et faire aboutir les revendications justes des cyclistes » 115. De fait, une Fédération cycliste de l’Hérault voit le jour en 1907, et se propose d’organiser « un véritable circuit de l’Hérault » avec l’aide financière des Élus et des commerçants du département. La course se dispute en juillet, sur une boucle autour de Montpellier, par Pézenas, Clermont, St-Martin-de-Londres et Castries.
Les clubs s’efforcent de créer l’événement en inventant des formules plus attractives, comme l’Étoile Sportive, l’un des clubs les plus importants de Montpellier, qui invente le Brassard-Apéritif, réservé aux licenciés du club : « Cette épreuve se disputera sur le parcours Montpellier-Baillargues et retour. Le vainqueur, qui ne pourra courir qu’une seule fois, aura droit à l’apéritif pour la quinzaine, cette épreuve se disputant tous les quinze jours » 116. Les clubs peuvent aussi utiliser les vélodromes il en existe un à Béziers (mais qui est démoli en 1901 : « dommage, car il avait un passé de gloire »), un autre à Montpellier, proche de la gare Chaptal, qui est ancien (probablement datant des années 1880), et dont la piste en ciment est en mauvais état. Le Vélo-Club de l’Hérault envisage une souscription publique pour réunir les fonds nécessaires à une reconstruction 117. Il faut attendre 1902 pour une remise en état de la piste, à l’initiative du directeur de l’Eldorado, entrepreneur de spectacles en tous genres. Mais les années suivantes, on n’en entend plus guère parler, et il se pourrait bien que la piste ait été abandonnée. Il semble bien que dès le début du siècle, une première phase de grande extension du cyclisme s’achève, peut-être du fait de la concurrence de nouveaux sports, en particulier les sports d’équipes.
La région souffre de l’absence de compétition susceptible de capter l’intérêt du grand public. C’est bien ce qu’avait repéré Henri Desgrange en créant le Tour de France en 1903 : « Une contrée nous tenait particulièrement à cœur, celle qui va de Marseille à Bordeaux. Hélas ! Paris sera toujours l’énorme pieuvre dont les formidables tentacules attirent tout à elle, dont le pouvoir despotique n’admet pas le partage, et Paris n’avait point permis que l’on songeât au Midi ; Montpellier, Nîmes, Béziers, Narbonne, Carcassonne, Castelnaudary ne savent point encore ce que c’est qu’une grande course ; toutes ces villes ignorent les grandes batailles de la région (…) Comment résister au plaisir d’aller les voir et de resserrer par le Tour de France les liens qui nous unissaient à elles ? Faire du bien le plus possible, voir nos amis les plus éloignés, telles sont les deux idées qui donnèrent naissance à la course d’aujourd’hui » 118. Malgré la multiplication des courses locales pendant toute la période estivale, seul en effet le Tour parvient dans ces années d’avant-guerre à vraiment passionner le public régional. En 1911, l’étape Marseille-Perpignan traverse le département. Le peloton est pointé à Lunel à 8 heures 12, et au contrôle de Montpellier, faubourg de Nîmes, à 9 heures 5. Plus de 2 000 spectateurs assistent au passage des coureurs, même si la liesse est ternie par « un individu malintentionné (qui) a jeté un sac de petits clous dits « semences » aux environs du point de contrôle » 119. Mais la foule est énorme vers 11 heures à Pézenas, avec beaucoup de cyclistes des environs qui sont venus admirer les forçats de la route sous une chaleur accablante. D’ailleurs la presse rend compte en détail du déroulement de chaque étape, le Tour fait figure de feuilleton estival suivi par les lecteurs avides d’exploits.
L'automobile et la moto
Dès 1901, le Vélo-Club de l’Hérault, né en 1882, « change quelque peu d’orientation » en créant une section automobile en raison de la dizaine de « chauffeurs » inscrits dans la société 120. Aussi, lors de la première sortie de l’année vers Lunel, assiste-t-on à un cortège de vélos, motos à pétrole, tricycles, automobiles, sous la conduite du capitaine de route Boisset. Cette popularisation des nouveaux moyens de locomotion est telle qu’elle donne lieu à des réflexions amusantes à propos de la concurrence entre les activités de loisir : la bicyclette met à mal le billard, dont les tables sont taxées, et qui rapporte moins à l’État : « Les psychologues des bureaux du fisc, dont l’attention a été attirée par cette diminution des taxes qui se produit depuis plusieurs années, affirment que c’est le cyclisme et l’automobilisme qui ont attiédi la fureur du carambolage » 121. Vélos à pédales, vélos à moteur, motocyclettes diverses concourent dans la recherche de sensations fortes et de records inédits.
En 1899, on assiste à des tentatives de record sur motocyclette, par exemple sur la route de Montpellier à Palavas et ses longues lignes droites. Des mécaniciens-commerçants de Montpellier s’étalonnent, mais à cette époque, la moto n’est pas plus rapide que le vélo. Sur le tronçon entre l’octroi de la route de Palavas à la sortie de Montpellier, et le pont de Palavas au dessus du canal, qui sert de distance repère, le mécanicien Caraman, en 18 mn 24 s, Claparède, carrossier et délégué de l’UVF, en 19 mn 16 s, sont d’abord battus par le cycliste Calmel, entraîné par un tandem, qui parcourt la distance en 17 mn. Les motocyclistes ne renoncent pas, et peu après T. Claparède bat le record en 15 mn 55 s. Puis Plantier, toujours sur moto, et malgré une chute, réussit 13 nm 11 s. 122 Toujours en 1899, à l’occasion de fêtes agricoles sur l’Esplanade de Montpellier, on assiste aussi à des courses de vélos et de motos sur deux lignes droites de 400 mètres. Les prix offerts aux meilleures performances s’étagent entre 400 et 40 F, d’ailleurs plus élevés pour les motos. Un autre mécanicien-garagiste et pistard, Antonowa, bien connu sur la place de Montpellier, toujours sur la route de Palavas, fait des essais de tricycle à pétrole : « allure vertigineuse, extraordinaire sang-froid » 123.
Assez souvent, des courses sont organisées pour l’ensemble 124 des véhicules roulants. L’USEM envoie trois étudiants à Carcassonne pour une manifestation de ce genre, présidée par les autorités civiles et militaires : l’un en automobile, les deux autres à vélo 125. Des moto-clubs apparaissent, dont on ne connaît trop l’activité effective. Un Moto-club existe à Béziers (Annuaire de 1908) présidé par Terral, rue de la Rotonde, et qui a son siège 15 rue de la Coquille.
Vers 1910, la démocratisation de la bicyclette a orienté les classes privilégiées vers des formes plus rares de mécanisation. Désormais, c’est l’automobile qui permet de marquer une distinction sociale par une meilleure visibilité sur la scène publique. Ainsi, l’Automobile-Club de l’Hérault est créé au début de l’année 1902, et établit son siège 2 rue Maguelone 126 à Montpellier. Il se propose d’organiser des excursions, des courses et des fêtes. Le premier bureau comprend des négociants, Alfred Courtines et H. Janssens, Jack Matte et Emile Paparin (que l’on retrouve aussi président du Vélo-club de l’Hérault vers 1910). Il en est de même pour l’Automobile-Club de Béziers qui réunit, encore plus qu’à Montpellier, l’élite sociale de la ville. En 1910 (mais le bureau est stable pendant de longues années), le club est présidé par Charles Viennet, entouré de grands propriétaires : Louis Arnaud de Crozals, Ludovic Gaujal, Jean Guy, et d’Édouard Cazalet, directeur de la Banque Arnaud-Gaidan,
Le caractère festif des manifestations avec concours d’élégance contribue largement à renouveler l’ostentation des groupes privilégiés. On retrouve le même souci de l’apparence distinctive dans les fêtes nautiques où les embarcations sont décorées de fleurs et de multiples motifs colorés. Il va de soi que la tenue vestimentaire permet de valoriser le statut social du propriétaire du véhicule nautique ou terrestre. Une organisation de type associatif permet de mettre en œuvre une pédagogie des codes électifs en usage.
L’automobile peut jouer aussi, à l’occasion de journées festives, un rôle voisin de celui des calèches dans les premiers concours hippiques. Par exemple, lorsque l’Olympique de Cette décide en avril 1910 d’offrir une grande fête mondaine « où l’on ne fera que du sport gai. Le but du Comité de l’OC est d’encourager ses membres et de remercier tous ceux qui ont participé en 1909-1910 aux succès de la Société aujourd’hui classée en tête des sociétés du Midi », il propose au public, sur son terrain du boulevard des Casernes, un concours d’autos et cycles fleuris, et un gymkhana automobile. 127
Si les Automobile Clubs font coexister tourisme et compétition, il n’est pas très facile de cerner précisément les usages sportifs des clubs régionaux. Mais il ne semble pas qu’ils aient été très différents de ce que l’on peut saisir dans les années 20. Les associations programment périodiquement, surtout à la belle saison, des rassemblements de véhicules pour des sorties dominicales (on parlerait aujourd’hui de concentrations : le modèle étant probablement le rallye de Monte-Carlo, créé en 1911, et qui à l’origine était un rassemblement de voitures de tourisme ralliant Monaco en hiver). Ainsi rendez-vous est donné par exemple à Valleraugue, à des automobilistes venus en famille des principales villes de la région, aussi bien Montpellier ou Béziers que Nîmes et Alais. La visite des sites pittoresques s’accompagne d’une course de côte, entre Valleraugue et l’Aigoual : les voitures s’élancent de minute en minute, et sont chronométrées par des commissaires de l’Automobile Club. Ainsi à la promenade familiale s’ajoute l’excitation d’une initiation à la conduite sportive qui permet de pousser le véhicule dans ses retranchements et de rivaliser en comparant les capacités des pilotes et les performances des voitures.
L’activité touristico-sportive se marque également par des excursions à la neige. En 1912, en liaison avec le Touring Club de France et l’Amicale des Officiers de réserve, l’Automobile Club de Montpellier organise un week-end de neige à La Bastide en Lozère, où l’on pratique le traîneau et le ski de randonnée. 128
L'aviation
Il faut prendre conscience de la rapide évolution des premiers avions pour mesurer la situation en Languedoc vers 1910. Entre le « vol » de Santos-Dumont à Bagatelle le 23 octobre 1906 sur une distance de soixante mètres et à une altitude de deux à trois mètres, et la traversée de la Manche par Blériot le 25 juillet 1909 – 38 kilomètres en 32 minutes, il y a tout un monde. En moins de trois ans, les premiers sauts de puce balbutiants ont fait place à de véritables vols de ville à ville, que multiplient des casse-cous de plus en plus nombreux. Parmi eux, le pionnier des aviateurs héraultais est Louis Paulhan, originaire de Pézenas.
Il est le premier membre du trio d’avant-guerre qu’a vu naître le département, les deux autres, dans son sillage immédiat, étant le Lodévois Beaumont, et le Montpelliérain Charles Amans. Si les deux premiers sont des gloires lointaines qui ont accompli leurs exploits et conquis leur renommée dans d’autres cieux, Charles Amans a été l’un des principaux maîtres d’œuvre de l’aéronautique héraultaise.
« S’il a suffit de quelques années pour en faire une nouvelle arme de guerre, puis pour l’industrialiser en instrument de locomotion et de transport, il est bon de rappeler qu’à ses débuts l’aviation avait un caractère sportif, sport attachant, passionnant pour ses adeptes, mais il faut le dire, dangereux et d’une portée encore douteuse. Ainsi s’explique pourquoi, parmi les tout premiers aviateurs, on trouve tant de sportifs ayant disputé des compétitions publiques comme cyclistes, comme automobilistes ou aéronautes ». 129
L’Aéro-club de France, fondé dès 1898 pour soutenir les efforts des pionniers de l’aérostation, regroupait des scientifiques mais aussi des sportsmen, des mécènes tels qu’Henry Deutsch de la Meurthe, et des industriels dont beaucoup adhéraient déjà à l’Automobile Club, comme les frères Michelin. C’est d’ailleurs par l’aérostation que le département s’ouvrit à la conquête des airs, du côté de Palavas, avec la venue du pionnier Henry de la Vaulx, qui choisit la station balnéaire pour expérimenter un ballon de son invention 130. Des ballons, l’intérêt de l’AéCF passa aux planeurs, puis rapidement aux aéroplanes. Cette première organisation s’attacha à édicter une réglementation des records et un code sportif les régissant, tout comme à délivrer des brevets pour les pilotes. L’AéCF à partir de 1910 se chargea de l’organisation des épreuves de brevetage, mais les 16 premiers numéros furent ttribués par ordre alphabétique et sans examen à des pilotes chevronnés qui avaient fait leurs preuves l’année précédente. C’est ainsi que Louis Blériot reçut le brevet n°1, et que Louis Paulhan se vit attribuer le n° l0. 131 Parmi les pilotes locaux, suivirent André Beaumont, avec le n° 322, ou Amans (n° 910 du 26 juin 1912).
A partir de 1909, le retentissement énorme provoqué dans l’opinion internationale et dans toute la presse par les exploits quasi quotidiens des aviateurs – chaque vol était l’occasion d’un nouveau record, de durée, de vitesse, de distance, d’altitude – mit au premier plan les quelques figures de pionniers qui se partageaient le ciel. Paulhan prit largement sa part dans les exploits sportifs accomplis en 1909-1910, en prenant le dessus à plusieurs reprises sur l’Américain Glenn Curtiss lors du meeting de Los Angeles en janvier 1910, ou plus encore en remportant le raid Londres-Manchester en avril de la même année, épreuve organisée par le Daily Mail avec 250 000 francs-or à la clé, victoire qui en fit une véritable star. Mais dès 1909, il avait participé aux deux premiers meetings aériens de l’histoire, tenus à Douai puis à Reims, avec les Blériot, Farman, Latham ou Curtiss. Paulhan y bat un record du monde d’altitude (150 mètres !). Un million de spectateurs assistent aux exploits des pilotes réunis à Reims, ce qui indique assez le retentissement sportif extraordinaire de cette première Semaine internationale.
Après Paulhan, c’est au tour du lieutenant Beaumont de se distinguer 132 en 1911 et 1912 dans toute l’Europe sur son monoplan Blériot. Dès lors, chaque ville veut avoir son meeting, s’arrache les vedettes qui vont de terrains en terrains présenter leurs appareils. 133
A quelques semaines ou mois d’intervalle, les performances peuvent varier sensiblement chez les As de l’aviation qui pilotent des appareils à la pointe de l’innovation et en constante évolution. Mais l’annonce des records dans la presse est en décalage avec la réalité des expérimentations locales qui utilisent parfois des appareils déjà dépassés.
Dans le courant de l’été 1910 les premières tentatives locales peuvent paraître piteuses. A Béziers, c’est sur le terrain militaire du Gasquinoy, à la sortie de la ville vers Carcassonne, que les observateurs ironiques, ou à tout le moins sceptiques rendent compte de la « Grande journée d’aviation » avec MM Pascal et Dufour sur monoplan Blériot : « Il nous fut donné de voir un appareil qu’on nous dit être un aéroplane, labourer consciencieusement le champ de manœuvre sur un espace de 100 mètres, avec de temps en temps une envolée de 1,50 mètre » 134. Les conditions météorologiques sont pour beaucoup dans la réussite ou l’échec des vols en meeting, car peu de temps après, le même Dufour vient à Palavas, et réussit un vol concluant entre Maguelone et le canal dans l’enthousiasme des spectateurs (« les trains triplés, les voitures bondées, les cyclistes, les piétons venus au nombre de 15 000. » 135)
Au champ de manœuvre de Montpellier, en octobre, Pierre Bertrand, un pâtissier de la rue de la Loge, expérimente un minuscule appareil « Demoiselle » conçu par Santos-Dumont et qu’il a lui-même construit, sur plans : il peut décoller, mais ne vole pas vraiment 136.
Moins d’un an plus tard, l’enthousiasme provoque des accès de lyrisme incontrôlé, comme à Cette, où le journaliste local s’enflamme : « Heureux ceux qui avant de mourir auront pu contempler de leurs yeux le spectacle inoubliable, terrifiant et grandiose de l’envolée d’un être humain vers les abîmes du ciel. Heureux ceux qui auront vécu assez pour prendre leur part de joie et de fierté de cette conquête après laquelle il semble que l’homme n’ait plus rien à conquérir. Les ascensions se multiplient, et il n’est pas de jour où ne s’organisent des manifestations en faveur des rois du jour, des aviateurs. Aussi est-ce une réelle bonne fortune pour les Cettois et pour tous les habitants de toute la région de pouvoir posséder l’un des « Maîtres de l’Air ». C’est avec la plus vive impatience que nous attendons les journées du 16 et du 17 avril où Gibert s’envolera à diverses reprises du Champ de manœuvres des Métairies. » 137
Les initiatives locales viennent d’abord de Montpellier, où quelques personnalités enthousiastes veulent engager des entreprises dans ce secteur en pleine évolution.
En 1910 et 1911, trois démarches, outre celle du pâtissier Bertrand qui est surtout une aventure individuelle, concourent à lancer l’aviation à Montpellier.
Tout d’abord, l’Aéro-Club de l’Hérault est fondé en 1910, à l’initiative du Docteur Henri Marqués, qui organisait déjà des départs de ballons au Peyrou. Le président d’honneur est le Dr Amans de Montpellier, peut-être parent de Charles Amans futur aviateur réputé. C’est le club qui organise des meetings au Champ de Manœuvre ou au Parc à ballons, avant de trouver un terrain à Candillargues, en bordure de l’étang de l’Or 138.
Puis en septembre 1910, les propriétaires du garage Montpellier-Automobiles situé avenue de Toulouse, Gaston Jamme et Joseph Faulquier, tous deux ingénieurs issus de familles de notables locaux, se mettent en relation avec le constructeur Nieuport, et obtiennent des appareils qui leur permettent d’ouvrir une école de pilotage sur un terrain à Carnon. Une piste de plusieurs kilomètres, un hangar qui abrite deux appareils, dont un modèle tout récent, l’infrastructure est mise à la disposition du pilote-instructeur Edmond Dufour, tout récent breveté (n° 103 en juin 1910).
Enfin, est officialisé au printemps 1911 le lancement d’une Société d’Aviation Méridionale (SAM) qu’il est prévu d’installer en bordure de Champ de Manœuvres, où serait élevé un hangar, et qui ambitionne de construire des appareils sous licence Nieuport tout en formant des pilotes. Les capitaux sont fournis par Nieuport pour un montant de 100 000 F, et le conseil d’administration, présidé par Faulquier, comprend entre autres Jamme, Gaston Tabar et André Vieules. Très vite, la SAM abandonne le Champ de Manœuvre et Carnon jugés trop petits, pour Villeneuve-lès-Maguelone, en bordure de l’étang de l’Arnel, sur un terrain de 100 hectares, que la municipalité lui concède pour 10 ans, considérant que l’ouverture de l’école ne pourrait que profiter au petit commerce local. Le Directeur de l’école, M. Tabar engage comme chef pilote Louis Chevalier, âgé de 28 ans et qui a obtenu son brevet n° 333 en novembre 1910. Les décès rapprochés des frères Nieuport viendront interrompre les projets initiaux, et le terrain de Villeneuve n’aura qu’une courte existence.
Mais en 1912, le premier guide de l’aéronautique qui indique les positions des terrains d’aviation, l’Aéro-Guide publié par l’AéCF, mentionne pour le Languedoc, outre les champs de manœuvre de Narbonne et Carcassonne dans l’Aude, le terrain militaire du Gasquinoy à Béziers, et pour Montpellier le Champ de Manœuvre de l’avenue de Toulouse et le terrain de Villeneuve de l’école Nieuport, seul aérodrome civil avant guerre.
Conclusion Synthèse
Le tour d’horizon est ainsi bouclé : il n’est certainement pas exhaustif, et les recherches ultérieures feront probablement émerger des îlots méconnus, à défaut de continent oublié. Mais les questions posées en ouverture ont-elles trouvé réponse ? La diversité des sports pratiqués il y a un siècle forme-t-elle un ensemble intelligible, qui se manifesterait comme la culture cohérente d’une époque et d’une société ?
Questions trop ambitieuses en l’état actuel de nos recherches, mais auxquelles peuvent se substituer quelques réflexions sur des thèmes majeurs de l’histoire des sports.
L'institution des sports
La période de quelques années qui s’articule autour de la date-pivot symbolique de 1910 est particulièrement intéressante, car c’est alors que la lointaine province languedocienne met en place le système des sports tels qu’il a été pensé par les milieux de sportsmen de la Capitale quinze à vingt ans plus tôt.
Le phénomène majeur est celui de l’institutionnalisation de la plupart des sports alors pratiqués dans le département. Dans un battement de quelques années, qui est bien illustré par la création du Comité régional de l’USFSA, la principale fédération omnisports d’avant-guerre, on voit non seulement les sports anglais majeurs s’organiser sous la houlette de commissions gestionnaires, mais même les jeux ou loisirs sportifs les plus éloignés apparemment, être gagnés par cette sorte de nécessité unificatrice. L’élargissement des compétitions à un nombre croissant de concurrents conduit à rechercher l’élaboration de règles du jeu unifiées et admises par tous : c’est une tâche déjà accomplie pour les sports anglo-saxons, mais que les jeux traditionnels doivent mener à bien, et ils commencent à s’y employer dans la période qui nous occupe, comme on le voit particulièrement dans les jeux de boules et de tambourin. Mais autant les règles uniques trouvent facilement à se justifier par la simplification qu’elles apportent à l’organisation des compétitions, autant les règlements qui cherchent à encadrer l’accès au jeu lui-même suscitent nombre de réticences ou d’oppositions. On le voit bien au faible taux d’adhésions fédérales, à la constante création d’épreuves parallèles aux compétitions « officielles« , au maintien de rencontres sportives spontanées selon les modalités anciennes des défis. Toute cette réglementation peut concerner les stratégies des fédérations visant à asseoir leur monopole sur la pratique de tel ou tel sport, ou les règles relatives à l’amateurisme, qui scindent la société sportive en catégories étanches : la politique de puissance des institutions sportives a pour effet direct de canaliser et de restreindre les possibilités de rencontres entre joueurs. Ces années d’avant-guerre sont ainsi riches d’enseignement sur les ambivalences et les contradictions qu’entretiennent les sportifs avec leurs organisations. Ces conflits, violents ou feutrés, illustrent la difficulté à vivre la rivalité sportive à l’intérieur d’un cadre bureaucratisé. C’est un aspect de l’histoire des sports rarement mis en évidence, du fait de l’idéologie unanimiste du monde sportif qui ne craint rien tant que d’afficher ses dissensions. Mais le début du siècle est particulièrement éclairant en la matière, du fait de la fragilité et du manque de moyens des organisations naissantes, qui n’ont pas encore eu le temps ni la force d’imposer leur légitimité.
L'espace des sports : lieux dédiés, lieux publics
Les théories sociologiques sur le sport moderne insistent fréquemment sur le critère de l’espace sportif spécifique, qui se distinguerait ainsi de l’espace public commun utilisé par les jeux traditionnels. Or durant toute la période précédant la Grande Guerre, la majorité des activités physiques se distribue entre espaces dédiés et espaces communs indépendamment du fait qu’il s’agisse de sports (modernes) ou de jeux (traditionnels). Il n’y a pas de différence perceptible entre le football ou le rugby joués sur des terrains militaires abandonnés aux joueurs le dimanche, et le tambourin pratiqué sur la place du village, ou les joutes côtoyant les barques des pêcheurs dans le canal de Cette ce sont tous des espaces partagés. En fait, la grande diversité des espaces utilisés par les sports, des music-halls (la lutte, la boxe) aux salles d’éducation physique (gymnastique, haltérophilie), des champs de Mars (les boules, les concours hippiques) aux routes et voies urbaines (cyclisme, courses pédestres), des rivières (natation, water-polo, joutes) aux prairies (football et rugby des villages), témoigne de leur malléabilité, et du fait qu’il s’agit, presque tout le temps, d’espaces mentaux avant d’être des espaces physiques. A l’exception des courts de tennis et, peut-être, des salles d’armes, l’espace du jeu est un espace idéel qui s’accommode de réalisations très diverses. De même qu’il est possible de jouer aux échecs partout où peut être dessiné un plateau de 64 cases, la plupart des sports peuvent se pratiquer dans un espace de convention qui doit son autonomie non à une quelconque modernité, mais au fait qu’il est un espace de jeu, structuré le temps du jeu. La meilleure illustration est que la dénomination de ces espaces n’en détermine pas l’usage sportif, ni l’usage social, comme nous l’avons présenté ci-dessus.
A partir de là, deux types de problèmes se sont posés à la société sportive de 1910. Il y eut très vite la nécessité, pour les clubs qui souhaitaient progresser sportivement, de faire des recettes lors des compétitions, et donc d’aménager et de clôturer un espace susceptible de capter le plus large public. Les clubs régionaux qui émergent avant 1914 et se construisent un palmarès de valeur nationale, sont ceux qui possèdent un stade fermé. On le voit très bien à Cette ou à Nîmes pour le football, à Perpignan ou Béziers pour le rugby ; et a contrario, les clubs montpelliérains stagnent vite, c’est à dire régressent, par manque d’infrastructures pour accueillir un public payant.
Le second problème a été posé par les fédérations sportives qui ont cherché à imposer la standardisation des espaces de jeux, comme elles imposaient l’universalité des règlements. C’était le prix à payer pour assurer la régularité des compétitions, c’est-à-dire l’égalité des conditions de jeu et la comparabilité des performances. L’absence de piscines ou de pistes d’athlétisme rendait vain tout espoir de résultats de bon niveau en natation ou, par exemple, au saut à la perche. Ce manque d’équipements homologables par les fédérations, restreignit assez rapidement la capacité du département à accueillir de grandes compétitions, et ne favorisa pas l’essor de sports moins médiatisés que le football ou le rugby. 139
Ce sous-équipement de la région est directement lié aux caractéristiques de la société sportive languedocienne, c’est-à-dire à la capacité des notables-entrepreneurs du sport d’intervenir efficacement dans l’effort d’équipement.
La société sportive. Un jeu à trois : notables, pratiquants, publics
Si l’une des caractéristiques majeures de la période étudiée est bien le type très particulier de relation que les sportifs entretiennent avec leurs organisations, il convient alors de mettre l’accent sur les différents acteurs de ce jeu institutionnel.
Au sommet du triangle du monde sportif, les acteurs premiers – les pratiquants – apparaissent très diversement caractérisés selon les activités sportives. Les différences de milieu social sont manifestes d’un sport à l’autre, et engendrent des situations complexes. Il y a les sports de l’entre-soi, sports de classe à l’état pur tels que le tennis ou l’équitation, et destinés à le rester très longtemps encore. D’autres pratiquent une mixité sociale comme le tambourin (propriétaires et ouvriers agricoles mêlés) ou les sports de force (la boxe, l’haltérophilie). Beaucoup aussi sont en cours de popularisation-démocratisation (le vélo, les footballs – rugby et association), et l’on assiste alors à une rapide désertion des milieux privilégiés vers des activités plus distinctives.
Mais le paramètre social n’est pas le seul à intervenir dans la distribution du monde sportif. L’âge est également un facteur important. Il permet de distinguer les sports de la jeunesse (football, rugby et athlétisme au premier rang) de ceux qui permettent une pratique intergénérationnelle parce que l’âge n’y est pas un facteur discriminant : les jeux traditionnels, en bloc, mais aussi les sports élitistes, du jumping à l’escrime. Sports de jeunes, sports d’adultes, la distinction est certainement pertinente lorsqu’il s’agit de réunir les moyens nécessaires à l’exercice sportif les jeunes footballeurs ont besoin du monde adulte pour disposer d’un terrain de jeu ; les adultes peuvent bien plus facilement se transformer en auto-entrepreneurs de leurs loisirs.
Ce qui nous amène à la seconde catégorie, celle des dirigeants-entrepreneurs, très composite. Elle regroupe aussi bien des animateurs d’associations – souvent eux-mêmes pratiquants, et très jeunes lorsqu’ils se lancent dans la création d’un club – que des bureaucrates fédéraux, des mécènes, ou des entrepreneurs de spectacles qui misent des fonds propres en créant des événements sportifs. Tous peuvent être considérés comme des sportsmen en ce qu’ils manifestent un intérêt pour le sport. Il conviendrait de leur adjoindre les autorités politiques locales, représentants des Municipalités ou des Conseils Généraux, et députés, qui apprennent à faire du sport un paramètre de leur action publique, positivement par leur soutien moral et leur présence symbolique, beaucoup plus rarement par leurs subventions, mais aussi en creux par leur absence même dans le domaine des investissements en infrastructures sportives.
Dans la période de la IIIème République où l’État intervient encore fort peu, les autorités locales ne considèrent pas que le loisir sportif puisse prétendre à une reconnaissance officielle. Celle-ci est pour l’essentiel réservée à la gymnastique et aux activités patriotiques, c’est-à-dire paramilitaires, qui peuvent recevoir des subventions.
C’est donc l’initiative privée qui est à l’origine aussi bien des associations sportives que des infrastructures leur permettant de pratiquer leur activité. Une approche spatiale des infrastructures sportives – leur cartographie – laisse entrevoir la constitution d’un espace social des entrepreneurs sportifs et de leur intérêt pour telle ou telle catégorie de sport. Le retard manifeste de Montpellier par rapport à Sète ou Béziers dans les grands sports collectifs signifie-t-il un désintérêt de la bourgeoisie locale pour le football ou le rugby, et pourquoi ? Mais un tel type de questionnement, qui se fonde sur les caractéristiques structurelles de tout un milieu social (qu’est-ce qui différencie les élites montpelliéraines des sétoises ou biterroises ?) risque de sous-estimer l’effet d’entraînement des personnalités individuelles dans le succès ou l’échec de projets sportifs : Georges Bayrou pour le football sétois, Jamme et Faulquier pour l’aviation à Montpellier, Jean Guy dans le sport biterrois…
Enfin le public est un acteur à part entière, pour la raison suffisante que le sport est un spectacle : c’est évident dans les sports professionnels – et ils sont nombreux alors, mais il faut l’admettre aussi pour les rencontres entre amateurs, qui se vivent comme des affrontements dans l’espace public, et soumis au jugement du public.
Cependant, cette publicité de la rencontre sportive peut se vivre très diversement et donner aux spectateurs un poids variable. Les sports confidentiels se pratiquent souvent devant les seuls pairs et les proches, famille ou amis : certains championnats régionaux de tennis ou d’athlétisme étaient dans cette situation. A la même époque, les grands tournois de tambourin ou de joutes attiraient des foules nombreuses. De fait, pour tenter de comprendre le succès des sports et le type d’influence qu’ils peuvent déterminer dans l’imaginaire collectif, il faudrait analyser les effets du rapport numérique entre les deux populations de pratiquants et de spectateurs. A une extrémité, les boules sont un exemple de forte pratique accompagnée d’un bon niveau de succès public ce qui en fait un sport banal – et à l’inverse, la pratique extraordinairement limitée de l’aviation donnait lieu à des rassemblements gigantesques : type même du sport exceptionnel.
D’autres sports pourraient devoir leur influence en profondeur à leur capacité de jouer sur tous les registres : rugby ou football peuvent donner lieu chaque dimanche à des matchs de village devant un public clairsemé, et s’adonner au culte des vedettes qui attirent les foules dans les stades.
On retrouve ainsi la gestion sportive des foules. Il est alors nécessaire de veiller au contrôle des déplacements engendrés par ces rencontres et d’en canaliser les dérives éventuelles par un aménagement des lieux d’accueil, qui sont paradoxalement prioritaires par rapport à celui de l’espace du jeu proprement dit. C’est aussi une manière de fixer le regard du spectateur à partir d’un lieu assigné (tribunes, gradins, chaises, différentes formes de séparation des joueurs et du public) dans le respect des hiérarchies sociales 140. Le spectacle sportif s’instrumentalise dès lors comme le vecteur d’une nouvelle pédagogie de l’ordre social.
Toutes ces questions – et tant d’autres ! – surgissent dès la diffusion des sports modernes. C’est bien pourquoi cette période initiale continue de nous interroger.
Notes
1. Il faudrait cependant mentionner le journal du Comité du Languedoc de l’USFSA, intitulé Languedoc-Sport, et dont il ne reste à notre connaissance, qu’un seul exemplaire. Sa confidentialité de fait ne remet pas en cause notre affirmation globale.
2. Alain EHRENBERG, « Aimez-vous les stades ? Les origines des politiques sportives en France 1870-1930 », Recherches, avril 1980, n° 43, p. 40 : « Le sport, en se popularisant, devient, en ce début de XXe siècle, non pas une pratique populaire (…) mais un spectacle populaire. Les sports qui se sont diffusés dans la masse, l’ont été sous forme d’un spectacle ».
3. Eugène CHAPUS, Le sport à Paris, Hachette, 1854.
4. La Société Nautique de Cette fondée en 1863 (initialement appelée dans un premier projet « municipal », en 1862, Société des Régates de Cette) et le Sport Nautique de l’Étang de Thau (SNET), fondé en 1898, moins élitiste que la précédente.
5. Préambule aux statuts de la Société Nautique de Cette (Archives Municipales de Sète, Registre des procès verbaux de la SNC, non coté).
6. Claude BONFILS, « Les régatiers et la ville de Sète », in Jean RIEUCAU, Le Languedoc et la mer : des origines à la fin du XXe siècle, 1992.
7. Tenue : habit rouge, col et parements bleus, gilet bleu pointillé de rouge, culotte velours bleu, devise Toujours prest. Des renseignements sur cet équipage figurent sur la page consacrée à la vénerie en Lozère au XIXe siècle du site internet https://hurleursderandon.chiensde-france.com/ (lien obsolète). On constate qu’il s’agit là de « petite vénerie », probablement moins prestigieuse que la « grande » chassant les cervidés et autres gros gibiers.
8. Le Saint-Hubert Club de France a été créé en 1902, et déclaré d’utilité publique deux ans plus tard. Son comité de patronage très international est prestigieux, et rassemble les amateurs de chasse.
9. Un Béziers-Rallye, après la guerre, se manifestera dans l’organisation des Concours hippiques annuels (celui de 1926 par exemple), autour des mêmes personnalités : Charles Viennet, Fernand de Montal, Jean Gaujal, ou Gaston Maux.
10. On notera que, selon l’Annuaire de l’Hérault de 1911, à côté du Saint-Hubert Club présidé par Rodez-Bénavent, figure une Union des Nemrods St-Hubert, qui a pour objectif, entre autres, l’extension de la chasse en terrain banal, pour faciliter l’ouvrier, l’artisan et l’employé ; la non-location des terrains communaux et de l’État, dans lesquels tout chasseur, muni de son permis, devrait avoir accès.
11. Cf à ce sujet l’article du sociologue Jean-Louis FABIANI : « Quand la chasse populaire devient un sport. La redéfinition sociale d’un loisir traditionnel », Études rurales n°87-88 de juillet-décembre 1982, pp 309-323.
12. Ainsi en 1898, un entrefilet de presse évoque les « transferts » de deux jockeys, apparemment britanniques, entre les écuries de propriétaires régionaux, d’Espous de Paul et de Beauregard. La VMR du 16 octobre 1898.
13. A Montpellier, le premier concours aurait été organisé en 1900 par un comité « désireux de mettre en honneur et de rendre populaire le sport du cheval » (Annuaire de l’Hérault 1913). En 1913, le Comité comprend, sous la présidence de Gaston Cazalis, une douzaine de noms représentatifs de l’aristocratie locale (Charles Fabre de Roussac, François de Vulliod, Pierre de Laistre, le Marquis de Forton) et de la grande bourgeoisie (Albert Giniez, Gérard Kuhnholtz-Lordat, Frédéric Farret d’Astiès, Maurice Ricome, Henri Durand…). Tous ne sont probablement pas des cavaliers expérimentés. Aux alentours de 1900, des Concours sont également organisés à Nîmes, dans les Arènes, et à Perpignan, sur le Champ de Mars de la route de St Estève.
14. Au concours de 1911 à Montpellier, le Conseil municipal vote une subvention de 500 fr., mais c’est après quelques années de suspension du concours, délaissé par la municipalité.
15. Guy BIDEAULT : « Des carrossiers et troupiers aux chevaux de sport », sur le site http://www.haras-nationaux.fr/portail/mieux-nous-connaitre.html (lien obsolète). L’auteur est officier des Haras.
16. Créé en 1807 lors de la réforme des Haras par Napoléon, et fermé en 1927. L’article de Guy Bidault montre bien la prééminence des élevages de l’Ouest, en particulier normands, mais montre aussi que le Sud-ouest pyrénéen est très bien placé, avec les Haras de Pau et Tarbes. C’est une région spécialisée dans les chevaux anglo-arabes faits pour le sport, en particulier les concours complets et de saut d’obstacles. Il en reste toujours quelque chose, puisque Aquitaine et Midi-Pyrénées sont encore aujourd’hui des terres de courses hippiques.
17. Né à Perpignan, 1870-1935.
18. Le père du Champion Olympique de 1952 et 1964 est, aux dires de son fils, un « excellent cavalier » qui lui a appris l’essentiel de sa science équestre.
19. Paul de Juvenel, né à Pézenas en 1881, et Hubert de Montal, né à Béziers en 1887. Ce groupe de cavaliers autour de Fernand de Rovira n’est pas seulement formé par les seules accointances sportives. Des liens familiaux se tissent, qui renforcent l’homogénéité de l’équipe : Paul de Juvenel épouse en 1913 une Jonquières d’Oriola, et Hubert de Montal fera de même en 1921 avec Louise de Rovira l’endogamie sociale redouble les goûts communs pour l’équitation considérée comme un art de vivre.
20. 1851-1938, mais d’après Jean-Denis Bergasse, le premier Concours hippique – qui devait surtout présenter des attelages – se tint dès 1863, et attira près de 40 000 spectateurs dans la plaine Saint-Pierre. Cf J-D. BERGASSE : L’Eldorado du vin, Presses du Languedoc.
21. Sa famille reçoit souvent, pour le déroulement de certaines épreuves du Concours, dans le parc et les bois du château familial de Ribaute à Lieuran.
22. J.-D. Bergasse estime que depuis le concours de 1863, Béziers a pris goût à l’équitation. De nombreux châteaux des environs de Béziers possédaient des écuries de chevaux de selle, par la suite transformées en garages automobiles, mais qui témoignent de l’intérêt de nombre de familles enrichies dans le vin pour la culture équine ; de telles écuries subsistent aux châteaux de Raissac, appartenant à la famille Viennet, ainsi qu’à Libouriac, propriété des Gaujal, qui se présentent comme propriétaires-éleveurs, et dont un représentant figure dans les manifestations sportives élégantes de la ville.
23. Les duels ne sont pas rares. En 1911, la presse fait mention d’une affaire en Avignon, tandis qu’à Montpellier, un duel à l’épée oppose un avocat, Pierre Chazot, au publiciste Darsac, rédacteur à la Dépêche, qui est blessé au bras. Chazot est un amateur d’escrime, puisqu’on le retrouve Président de la Fédération du Languedoc-Roussillon en 1935. Mais il fait aussi une carrière politique qui le mène brièvement à la Mairie de Montpellier en 1919. Les milieux professionnels qui touchent à la presse et à la littérature, ainsi que les avocats sont les plus enclins à s’intéresser à l’escrime, tant les risques de duels sont considérés comme omniprésents.
24. Salle qui fut reprise par Me Dumont, sous-officier au 81e régiment d’infanterie, à la veille de la grande guerre, puis devint, dans les années 30, la salle Réant. Voir l’article ci-après consacré à l’escrime.
25. La Lanterne biterroise, n° 148 du 9 décembre 1911.
26. Emile Meister, propriétaire et passionné d’escrime, est le fils d’Otto M. négociant en vins, de la Maison J-C. Bühler, l’une des principales entreprises commerciales de la ville, d’origine suisse.
27. En 1911, elle est présidée par l’Audois d’Andrieu, et prend « des décisions énergiques en vue de l’organisation de tournois sérieux à Bordeaux, Biarritz, Luchon, etc. » La Vie montpelliéraine et régionale, n° 900 du 17 décembre 1911. On peut supposer que des tournois sérieux sont des compétitions organisées selon les modalités encadrées par les fédérations sportives. Selon Guy Bouchu, une Ligue Régionale d’Escrime serait née en 1914 qui regroupait les associations d’un grand Languedoc allant d’Alais à Perpignan et Toulouse.
28. Sont amateurs les civils, qui se distinguent ainsi des Maîtres de salles et des militaires, que leur métier des armes classe en professionnels. Aux Jeux Olympiques, des épreuves distinctes classent amateurs et maîtres d’armes.
29. La Chronique Montpelliéraine et Méridionale, n° 28 du 31 juillet 1910.
30. La Lanterne Biterroise, n° 115 du 15 avril 1911.
31. La Lanterne Biterroise n° 158 du 14 février 1912.
32. Il semble bien qu’à cette époque, se fait la partition entre les champions d’escrime, pour la plupart d’origine bourgeoise, qui peut comporter aussi bien des négociants que des membres de professions libérales, et l’aristocratie qui pratique par convenance sociale. Ainsi, sont membres du prestigieux Cercle d’Escrime de Bourgogne, rue de Lille à Paris, Jean de Fesquet, de Montpellier, le marquis de Gonet, château de la Présidente à Béziers, ou le vicomte de Rodez-Bénavent, à Ganges, qui n’apparaissent pas dans les compétitions des salles régionales.
33. En mai 1914, la salle de Béziers remporte le Challenge de la Fédération régionale, devant les deux salles montpelliéraines.
34. La VMR du 1er mai 1904.
35. Henri Diffre est assurément l’une des personnalités sportives les plus intéressantes de l’époque dans le département. Il mène ses études de médecine (et soutient sa thèse en novembre 1911, sur les techniques d’anesthésie) tout en gardant les buts de l’USEM puis de l’Olympique de Cette dans les années 1907-1911 qui voient s’affirmer le club sur le plan régional, et en trouvant le temps d’animer une équipe de roller-hockey, le sport à la mode, ou de donner des chroniques très personnelles dans la presse mondaine.
36. A. A. Tunmer est un sportsman « Anglais de Paris » qui participa aux premières compétitions de football de l’USFSA avant de se lancer dans le commerce d’articles pour sportifs et d’ouvrir des magasins dans la capitale ainsi qu’à Bordeaux et en Normandie. Williams and Co étaient installés rue Caumartin, et diffusaient leurs produits dans les commerces de province, à Montpellier par exemple chez Montpellier Automobile. Selon une étude récente, la mode vestimentaire et les articles de sports (tennis, en particulier) furent d’abord le fait d’entreprises anglaises, avant que les Français n’investissent ce marché : Sandrine JAMAIN-SAMSON et Thierry TERRET : « Fabricants, détaillants et vendeurs : l’économie du costume de sport à la Belle Époque », Revue STAPS n° 83, 2009-1.
37. Philippe LACOMBRADE : « Le tennis, du jeu mondain au phénomène de société » infra.
38. Il existe aussi quelques clubs fermés. Par exemple, en 1900, les autorités de la garnison de Montpellier autorisent la création d’une Société de tennis militaire, sur le terrain du Polygone appartenant au Régiment de Génie, et ouverte aux officiers d’active, de réserve ou en retraite.
39. « Lawn Tennis – Silhouettes de joueurs (Portraits d’après nature) » signé Drive (Henri Diffre), La Vie Montpelliéraine et Régionale du 24 février 1907.
40. Outre l’article de Christian GUIRAUD dans ce numéro, nous renvoyons le lecteur à l’étude de Guy LAURANS : « Le Concours de tambourin de Pézenas », http://www.lelanguedocsportif.org/articles/histoire-du-sport/ (lien obsolète).
41. Une nouvelle étape sera franchie après la guerre, avec la création d’une première Fédération, en 1921.
42. L’Éclair du 7 juin 1913.
43. cf. l’article ci-après sur le boulisme.
44. L’article de Catherine LOPEZ-DREAU fait le point sur ce jeu.
45. Il faudrait peut-être – c’est là une simple hypothèse qui demanderait à être creusée, ce qui excède largement les objectifs de ce volume – rapprocher la ferveur qui entoure cette popularisation d’anciennes pratiques aristocratiques d’une autre passion populaire qu’est la chasse, vécue et défendue comme un droit post-révolutionnaire.
46. Archives personnelles de Robert Cortade, fils de Félix Cortade.
47. Document manuscrit concernant le tournoi de joutes de 1901. Voir, pour plus de précisions, l’article de Christian Guiraud sur le Comité du Languedoc de l’USFSA.
48. Surnoms.
49. Le Petit Méridional du 27 juillet 1914.
50. Pour une description ethnologique de la course camarguaise et de sa spécificité, voir de Frédéric SAUMADE : Des Sauvages en Occident. Les cultures tauromachiques en Camargue et en Andalousie. Coll Ethnologie de la France, Ed. De la Maison des Sciences de l’Homme, Paris 1994.
51. Les arènes de Béziers furent fermées à partir de 1907, en raison du mauvais état des gradins et de la crise viticole. La réouverture en 1910 amena des spectacles taurins chaque année jusqu’à la guerre, avec la participation de toros et de toreros espagnols de qualité.
52. Une recension exhaustive fait mention de plus d’une vingtaine d’arènes à Montpellier, entre le milieu du XIXe siècle et l’époque actuelle, la plupart n’ayant eu qu’une existence éphémère. Dans la période qui nous occupe, les plus marquantes furent des arènes en bois de 2 à 6 000 places, qui furent bâties à l’Hippodrome de la rue Mareschal, en contrebas de la gare de Palavas, lieu où se sont succédé le premier vélodrome, des terrains de boules et de sport, un music-hall ; au boulevard de Strasbourg, face à l’usine à gaz, par l’entrepreneur Daugareil que l’on retrouve dans d’autres entreprises similaires ; mais encore très fugacement près du Lez à Rimbaud, au boulevard Pasteur, ou au terrain de la Paille, avenue de Toulouse. Dans tous les cas, des entrepreneurs privés, parfois en cheville avec des toreros espagnols, tentent l’implantation de la corrida, sans succès durable. Cf. : Jacques GARCIN: Montpellier, 150 ans de courses de taureaux. Union des Bibliophiles Taurins de France, 2005.
53. La liste des clubs taurins, telle qu’elle ressort de l’Annuaire de l’Hérault de 1910, n’est peut-être pas exhaustive. On peut toutefois noter une certaine surreprésentation de Montpellier par rapport à Béziers, ville pourtant plus évidemment taurine. C’est que l’art tauromachique appelle analyses et commentaires, ce à quoi s’exerce la bourgeoisie intellectuelle montpelliéraine.
54. Noël DANIÈLE : Chroniques taurines, Marsillargues de 1712 à 1954, éditions Gilles Arnaud, Sommières 2006.
55. Dans une de ses chroniques, Louis Feuillade, le cinéaste-écrivain lunellois raillait l’utilisation du mot club en la circonstance : « Avouez que ceci ressemble bien à un langage de Tour de Babel que dénommer « club taurin », l’endroit où des français s’assemblent sous une étiquette anglaise pour cultiver un art qui atteint sa plus haute expression en Espagne. ». Louis FEUILLADE : Chroniques taurines, 1899-1907. Ciné Sud, Nîmes, 1988.
56. Ibid.
57. Les sociétés du bois roulant peuvent être des associations pratiquant le jeu de mail, ou le jeu de boules. Mais seules les premières utilisent le vocabulaire nobiliaire en faisant de leurs membres des chevaliers.
58. La VMR du 31 mars 1901 donne l’information sous l’intitulé de la « Société des Chevaliers du noble jeu de Bois Roulant« .
59. En 1911 par exemple, l’arrêté municipal interdit la pratique du mail entre le 1er mai et le 13 juillet. L’Éclair du 30 avril.
60. Ludus pro Patria : la devise est à la mode dans les années 1880, puisque elle est utilisée par Puvis de Chavannes pour un projet de tableau pour le Musée d’Amiens, et sert également de titre à un poème symphonique d’Augusta Holmès, compositeur mineur de la fin du XIXe siècle, sans qu’on puisse assurer de l’existence de liens directs entre ces trois occurrences.
61. C’est l’une des difficultés de l’historiographie des sports que de laisser entendre que les objectifs de leurs promoteurs suffisent à rendre compte du succès de leur diffusion : il y aurait en quelque sorte une idéologie sportive partagée entre les petits groupes de promoteurs et la masse des pratiquants ou même des spectateurs. Il convient plutôt de faire l’hypothèse inverse : les raisons qui conduisent à une pratique sportive sont a priori distinctes de celles des pédagogues, des médecins ou des politiques (les « valeurs » du sport) qui cherchent à les mettre en place.
62. Les lois du 27 janvier 1880 et du 28 mars 1882 firent de la gymnastique et des exercices militaires une obligation du programme de l’enseignement primaire.
63. Il n’en fut pas de même dans l’Est de la France, naturellement plus sensible au souvenir de la guerre.
64. Ce serait toute une recherche à entreprendre sur la réception de la loi de 1901 par les associations, et sur les délais constatés entre la naissance des sociétés sportives et leur inscription en Préfecture.
65. La loi de 1908 stipulait en particulier : « Article premier – Tous les jeunes Français valides ont le devoir de se préparer au service militaire avant leur incorporation. Cette préparation est assurée : 1° Obligatoirement dans tous les établissements publics d’enseignement ; 2° Par les associations ou sociétés agréées par le ministre de la guerre ». « Art. 3. – Les associations ou sociétés peuvent, si elles le demandent, sur le vu de leurs statuts, programmes et règlements et après avis favorable du ministre de l’intérieur, être agréées par le ministre de la guerre ». « Art. 5. – Les avantages et les subventions seront réservés aux seules associations et sociétés agréées ». Cf. l’article « Militaire (préparation) » du Dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson, édition de 1911, sur le site de l’Institut National de la Recherche Pédagogique, http://www.inrp.fr/edition-electronique/lodel/dictionnaire-ferdinand-buisson/document.php?id=3184.
66. La presse donne de nombreux exemples de reconnaissance populaire. Par exemple, pour la Bédaricienne qui est allée disputer un concours à Nice : « inutile de dire qu’à leur arrivée, les gymnastes ont été dignement fêtés par la population » (VMR du 21 avril 1901).
67. Voir l’article ci-après de Christian Guiraud.
68. « La natation est d’abord une activité qui répond aux nécessités de l’hygiène, de la sécurité et de la solidarité (sauvetage), ainsi que du patriotisme » selon A. Poulaillon, l’un des principaux promoteurs de la natation à la fin du XIXe siècle, cité par Thierry Terret.
69. Thierry TERRET : Naissance et diffusion de la natation sportive, L’Harmattan, Paris 1994, p 15.
70. Le Populaire du Midi du 1er et 2 janvier 1912. La Vie Montpelliéraine et Régionale rend compte également de la manifestation quelques jours après. La distance nagée est réduite à 150 mètres par le chroniqueur.
71. Le Petit Méridional des 3 et 24 septembre 1912.
72. Un classement distinct est fait entre les membres de l’USFSA et les « indépendants ». Ce sont toutefois les règles de l’USFSA qui sont appliquées.
73. Journal Commercial et maritime de Cette, 27 août 1910.
74. Le vainqueur de cette première traversée est le nageur Paul Vasseur de Nice (il sera 19 fois champion de France de Natation !).
75. Le sens de la course peut varier en fonction des courants dans le canal principal, sous l’effet du vent.
76. Cette pratique est relativement récente puisqu’il s’agit du second championnat précédemment remporté par le Montpellier Sportif.
77. Il semble que l’attractivité de la traversée incite les candidats potentiels à se réserver pour cette épreuve.
78. La VMR du 26 janvier 1902.
79. L’Éclair du 18 janvier 1905.
80. Le catch américain – catch as catch can, comme il se dénommait alors – arrivera sur ces entrefaites et accentuera ce mouvement.
81. Le Petit Méridional du 11-01-07.
82. La VMR du 8 janvier 1911.
83. Le Petit Méridional du 9-10-1912.
84. « Eugen Sandow, né Friedrich Wilhelm Mueller (Konigsberg, 2 avril 1867 – Londres, 14 octobre 1925), est un athlète allemand qui fut le premier culturiste mondialement connu, se produisant à travers le monde dans des expositions et des films au début du XXe siècle. Il est communément considéré comme le père du bodybuilding moderne… Enfant, il vécut en Italie avec son père, c’est là qu’il se prit d’admiration devant les statues romaines de gladiateurs et de héros mythologiques. Dès 19 ans il commença à se produire dans des petits spectacles de cirque pour des démonstrations de force. Florenz Ziegfeld, impresario américain, le remarqua et l’engagea pour se produire à l’Exposition universelle de 1893 à Chicago… En cette fin du XIXe siècle, les spectacles de force étaient très courants et leurs vedettes très populaires. Sandow se distinguait de ses collègues, par le soin qu’il portait à son apparence, cherchant plus une esthétique musculaire reproduisant un idéal antique, qu’une démonstration de force brute. Il fut, par cette exigence, le premier à développer la notion de sculpture du corps (bodybuilding) qui devint un objectif à part entière, distinct des exercices de force musculaire de foire… Pour ses entraînements, il utilisait des appareillages comportant des lanières de caoutchouc, lanières élastiques qui furent par la suite employées pour bien d’autres usages, c’est l’origine du nom commun sandow entré dans la langue française » (Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Eugen_Sandow).
85. Au même moment, selon le Petit Méridional du 8 février 1909, « M. Rocca, professeur, crée une société de danse et de maintien, la Terpsichore, 2 rue de Lunaret ».
86. On trouvera une discussion serrée des attitudes devant la culture physique dans la thèse classique de Jacques DEFRANCE : L’Excellence corporelle. La formation des activités physiques et sportives modernes, 1770-1914, PU Rennes, 1987.
87. En 1909, le chroniqueur sportif d’un magazine parisien écrit : « La foule est toujours de plus en plus nombreuse pour les [nos jeunes boxeurs] applaudir. Les soirées de boxe deviennent des réunions à la fois mondaines et populaires, où les fauteuils sont pris d’assaut par les habits noirs et les toilettes de soirée ; derrière, au fond des salles, les spectateurs des faubourgs s’entassent et poussent des clameurs pour encourager leurs favoris. C’est une physionomie nouvelle des mœurs de notre époque, un spectacle unique et que Paris seul possède, car en Amérique et en Angleterre, les femmes ne sont point admises pour assister à ces combats, (…) et nous voyons des élégantes se passionner aux rencontres souvent sanglantes des hommes demi nus… » (Touche à Tout, n° de décembre 1909).
88. Les combats de boxe étant alors interdits, les premières rencontres prirent le nom d’assauts – sur le modèle de la boxe française et de l’escrime – et se disputèrent sur invitation dans des salles privées. (Cf. : Jean-François LOUDCHER : Histoire de la Savate, du Chausson et de la Boxe française (1797-1978), L’Harmattan, 2000).
89. La Culture physique voit dans l’arrivée de la boxe une révolution dans les méthodes d’entraînement qui explique les succès de nombre d’athlètes français. « Les performances des Bouchard, des Boum, des Vasseur, des Carpentier, pour ne citer que ceux-là, dépassent de beaucoup ce que les Français étaient capables de faire il y a seulement cinq ans. A quoi tient ce progrès ? (…) L’arrivée à Paris des grands combattants américains, avec leurs habitudes d’entraînement minutieux et parfaitement réglé, a été une véritable révélation ; l’idée de faire de la course à pied, du saut à la corde et de la culture physique raisonnée, en vue de boxer, ne serait pas venue à un athlète français… Nos champions en herbe se sont mis à les imiter, et à suivre en même temps leurs habitudes d’hygiène, de régime et de tempérance. Et ce qui devait arriver est arrivé. Cet entraînement, sur notre race aux fortes et brillantes qualités, a produit des merveilles. » La Culture physique n° 173 du 15 mars 1912.
90. J.-F. LOUDCHER, op cit. page 166.
91. Le PM du 11 janvier 1911.
92. Les meilleurs éléments montpelliérains jouent fréquemment avec Toulouse et sont des piliers des succès de ce club en championnat de France : Fabregat (capitaine), Bieth, Cuillé, etc. Ceci jusqu’en 1910.
93. Voir sur cette question l’article de Pierre LANFRANCHI : « Les « footballeurs-étudiants » yougoslaves en Languedoc (1925-1935) », Sport Histoire n° 3, 1989, Éditions Privat.
94. Le phénomène ne semble pas avoir touché le rugby : les clubs sont moins nombreux, et l’USFSA a le monopole de l’organisation de ce sport. Entre le championnat officiel et les matchs amicaux au gré à gré, il n’y a rien.
95. Ainsi de l’anglomanie. On sait que les premiers clubs de football languedociens ont été créés, tant à Nîmes qu’à Cette, par des fils de familles bourgeoises retour de séjours outre-manche. Leur culture anglaise réelle souffre de la vogue populaire pour le modèle britannique, et ils font volontiers la leçon : « Des méfaits de l’anglomanie. Il semble à certains Français qu’il n’est pas possible de faire du sport sans parler anglais. C’est du moins l’erreur du club cettois qui s’est opposé aux Étudiants. Il est à regretter que pas un de ses membres ne parle anglais. Ils pourraient voir le ridicule dont ils menacent de se couvrir en s’intitulant Club de l’Etoile rouge [Red Star Club] et en choisissant des couleurs qui ne contiennent ni rouge ni étoile. A bon entendeur salut ! » Signé : Drive [Henri Diffre] dans la VMR du 16 décembre 1906.
96. La VMR du 22 mai 1904.
97. A titre d’exemple, l’Etoile Filante de Montpellier propose une course pédestre de 10 km. Le vainqueur parcourt la distance dans le temps honorable de 33 minutes, mais sur les 15 inscrits, 7 abandonnent en cours de route, et le dernier classé termine en 57 minutes. L’Éclair du 11 avril 1911.
98. La VMR du 20 novembre 1904.
99. Le PM du 7 janvier 1909.
100. Cette métaphore illustre bien la représentation du concept de force issu majoritairement des pratiques traditionnelles du monde rural. Cette perception culturelle de la machine humaine se transforme sous l’effet modélisant des nouvelles énergies développées par les véhicules à moteur. Les valeurs liées à la vitesse de déplacement engendrent de nouvelles possibilités d’usage des corps et un autre regard sur l’homme fort.
101. La recherche de la puissance motorique est indéniable, parce que condition nécessaire, mais ce qui frappe l’imagination des hommes du temps semble bien plutôt relever du vertige devant les vitesses acquises par les automobiles et surtout devant les acrobaties aériennes qui réalisent enfin le rêve de l’homme-oiseau.
102. Et c’est lui, fort de sa formation d’ingénieur, qui lancera l’aviation montpelliéraine.
103. La VMR du 21 février 1897 : « L’automobilisme a fait son apparition à Montpellier. Le premier automobile a fait son apparition. C’est une voiturette à deux places, appartenant à M. Bonfils. »
104. En 1897, au Salon du cycle à Paris, une pétition recueille 20 000 signatures contre la taxe de 10 fr sur les cycles. Au 10 janvier de la même année, une statistique officielle de source fiscale comptabilisait près de 330 000 vélos en France, dont 63 000 dans la Seine, et 137 en Lozère. Mais toutes les estimations concordent pour dire que, en raison de la fraude, le nombre de bicyclettes en service est cinq fois supérieur. En 1899, l’État impose une plaque sur les cycles : la régularisation fait comptabiliser plus d’un millier de vélos à Montpellier (contre 600 déclarés précédemment). En 1902, un décompte officiel fait état pour la seule ville de Montpellier de 8 760 vélos et 27 vélos à moteur, chiffres que la Mairie juge sous-estimés.
105. La VMR du 5 septembre 1900.
106. « En dépit de la température inclémente, il est des femmes intrépides qui continuent à faire de la bicyclette dès que l’état du sol le permet. Nous leur conseillons les longues guêtres en jersey boutonnées de côté qui couvrent le pied et montent au-dessus du genou. » La VMR du 14 février 1897.
107. La VMR du 16 mai 97.
108. Le PM du 3-02-07.
109. Le PM du 7-02-09.
110. Alex FOYER, Les premiers temps des véloce-clubs, Paris, L’Harmattan, 2003. p. 3 15 : « tableau des Sociétés vélocipédiques par département : Hérault, 17 sociétés en 1895, 20 sociétés en 1909 ». P. 321 : « 3 sociétés affiliées à l’UVF en 1903 et deux en 1909 ».
111. Statistique construite à partir de la taxe sur les vélocipèdes.
112. Fondée en 1881.
113. Le PM du 18 mars 1912.
114. Le Grand Prix cycliste de Cette annonce une cinquantaine de prix, mais la liste des 5 premiers est assez édifiante : un vélo un objet d’art et une paire de roues ; une montre plus une bouteille et une corbeille à pain une paire de patins ; et enfin une montre accompagnée d’une bouteille et d’un sucrier. (Le PM du 27 septembre 1912).
115. La VMR du 25 septembre 1898.
116. L’Éclair du 28 mai 1911.
117. La VMR du 11 décembre 1898.
118. L’Auto du 1° juillet 1903, cité par Jean-Luc BŒUF et Yves LEONARD, La République du tour de France, Le Seuil, 2003, page 72.
119. L’Éclair du 17 juillet 1911.
120. La VMR du 14 janvier 1900.
121. La VMR du 6 janvier 1901.
122. La VMR des 30 avril, 7 et 21 mai, 6 août 1899.
123. La VMR du 15 octobre 1899.
124. Ce que l’on retrouve dans les régates à voile, à moteur et à la rame !
125. La VMR du 28 juillet 1901.
126. Une des artères les plus distinctives de la ville en raison de sa position entre la place de la Comédie et la gare.
127. La VMR du 3 avril 1910.
128. Le PM du 1er février 1912.
129. Emile-Jean LASSALLE : Les cent premiers aviateurs brevetés au monde et la naissance de l’aviation. Nauticaero – Éditions Nautiques et Aérospatiales, Paris, sd (probablement 1960) sur le site https://aviatechno.free.fr/brevets/preface.php.
130. En 1902, de la Vaulx fait construire par un entrepreneur montpelliérain un immense hangar qui doit abriter son ballon, sur la plage devant le casino, les expériences en ballon au-dessus de la mer se déroulant en septembre, devant une foule énorme et des représentants de la presse internationale. Les expériences furent renouvelées en 1904.
131. « À la date du 2 août 1914, époque à laquelle la guerre interrompit les délivrances de brevets, 1 738 candidats avaient satisfait aux épreuves imposées pour l’obtention du brevet de pilote aviateur, indépendamment des 16 premiers qui avaient été brevetés sur titres en 1909. Aux côtés des officiers volontaires choisis par le Ministère de la Guerre pour s’initier au maniement des premiers appareils commandés par l’État français, on trouve des civils de toutes classes et de toutes nationalités venus dans les écoles françaises apprendre l’art de voler, car jusque vers le milieu de 1910, époque à laquelle commença à l’étranger la délivrance de licences d’aviateurs, c’est exclusivement sur le sol et dans le ciel de France que les examens étaient passés. A l’exception d’un petit nombre de pilotes pourtant consommés qui ne recherchèrent pas la confirmation officielle, on peut dire que les brevets n° 1 à 100 décernés par l’Aéro-club de France consacrèrent les premiers aviateurs au monde. » (E.-J. LASSALLE, op cit).
132. Jean Conneau, né à Lodève, en 1880 est officier de marine, passionné d’aviation. C’est sous le pseudonyme d’André Beaumont qu’il participe avec éclat au raid Paris-Rome, aux Tours d’Angleterre puis d’Europe, sur son monoplan Blériot.
133. Les pilotes sont fêtés comme des vedettes par les autorités locales. En mai 1910, le Conseil Général, à la demande du Conseiller Alliès représentant le canton de Pézenas, vote à l’unanimité un vœu de félicitation à Paulhan pour les exploits qu’il vient de réaliser : « Le Conseil général est fier de saluer l’enfant de l’Hérault, le Piscénois qui honore la petite patrie comme la grande et contribue à affirmer la puissance du génie humain » (L’Éclair du 12 mai 1910). Quant à Beaumont, c’est la municipalité de Lodève qui l’accueille triomphalement en janvier 1912 remise d’une croix d’honneur, et pose d’une plaque commémorative sur le mur de la maison natale.
134. L’Echo des Étudiants du 24 juillet 1910.
135. Selon l’Éclair du 25 juillet cité par Roger MAYOUSSTER : A tire d’ailes, de l’aérostat au jet, l’histoire de l’aviation en Languedoc-Roussillon. Les Créations du Pélican, Lyon, 1996.
136. La Vie Montpelliéraine et Régionale n° 841 du 30 octobre 1910. D’après Mayoussier, on doit penser que le pâtissier récidive dans le mois suivant, avec un Blériot modèle XI dont il casse le train d’atterrissage.
137. Journal Commercial et Maritime de Cette du 9 mars 1911. Louis Gibert né à Albi en 1885, a reçu le Brevet n° 92 à l’issue de sa formation de pilote à l’école de Pau fondée par Blériot. Dans l’été 1910, il participe victorieusement à la Grande Semaine de Bordeaux, et parcourt la distance Bordeaux-Royan qui le rend célèbre dans tout le Sud-ouest. Il survole souvent les villes du Midi à l’invitation de comités locaux.
138. Ainsi, pour les fêtes de fin d’année en 1912, le meeting d’aviation les 17, 22 et 25 décembre avec Charles Amans, qui vient d’être breveté à 22 ans, se déroule au polygone du parc à ballon, et attire 15 000 spectateurs le jour de Noël.
139. Ainsi que le note Pierre LANFRANCHI, « Le Languedoc, comme tout le sud de la France est sous équipé en stades. Un club sur neuf seulement est doté en 1934 d’un stade homologué alors que cette proportion est d’un pour trois dans la région parisienne. Une telle lacune est générale dans les zones méditerranéennes où la plupart des joueurs doivent évoluer sur des terrains vagues. ». « Apparition et affirmation du football en Languedoc 1900-1935 », in Pierre ARNAUD et Jean CAMY : La Naissance du mouvement sportif associatif en France, PU Lyon, 1986.
140. Cf. les différents espaces attribués aux spectateurs en fonction de leur position sociale et/ou de leur pouvoir économique : tribune principale, parterre, places assises, debout, etc.
