Le rugby à XIII héraultais : de la résistance à la reconnaissance

  • Ancien joueur amateur XIII et XV (ex. éducateur, entraîneur)

Le rugby à XIII : une stratégie de rupture

Le rugby à XIII n’a jamais occupé une place prépondérante dans le département de l’Hérault, contrairement à son voisin audois, qui peut à bon droit faire figure de place forte des Treizïstes. Mais l’histoire héraultaise du « Treize », pour marginale qu’elle soit, est intéressante rapportée à celle du cousin quinziste. La guerre des deux Rugbys sur laquelle l’histoire officielle se montre volontiers amnésique, illustre la violence rendue possible entre sports directement concurrents. Certes, l’Hérault ne fut pas le théâtre privilégié de ce conflit (bien plus visible dans l’Aude et surtout le Roussillon), mais les épisodes majeurs que connut le département peuvent nourrir une réflexion sur la complexité de l’espace des sports dans des situations de concurrence conflictuelle.

Il convient dans un premier temps de replacer l’histoire héraultaise du rugby à XIII dans un contexte plus général, et de préciser les bases du conflit entre les deux rugbys.

Un sport se définit en premier lieu par ses règles qui permettent d’en définir l’enjeu et les modalités du jeu. Par rapport aux règles du XV, la disparition des deux « troisième ligne aile » ouvre un espace d’action plus large aux attaquants des lignes arrière. C’est aussi la règle du tenu qui fait qu’un joueur plaqué au sol en possession de la balle, n’est plus obligé de la libérer 1. Le ballon est alors remis en jeu par un tenu. Cette modification par rapport au rugby à XV permet à l’équipe en possession du ballon de poursuivre son offensive et contribue ainsi à la rapidité du jeu. Une autre modification importante doit être relevée : c’est celle de la remise en jeu du ballon sorti en touche. Une mêlée est organisée à cet effet. Le jeu à 13 joueurs est plus aéré, il laisse plus d’espace dans le champ d’action, il est plus rapide. Dans l’absolu, le XIII a simplifié les règles du rugby à XV, ce qui le rend plus aisément compréhensible par les spectateurs – et même par les joueurs – et surtout plus spectaculaire puisqu’il privilégie le mouvement aux dépens des phases statiques de la mêlée et de la touche caractéristiques du XV 2.

Le contexte de l’apparition de ce jeu treiziste permet de retenir des éléments qui ont joué un rôle déterminant. En premier lieu, la création du rugby à XIII en Angleterre dès la fin du XIXe siècle est la conséquence d’un conflit ayant opposé les joueurs du Nord du pays, ouvriers des zones industrielles, aux dirigeants de la Rugby Union (la Fédération anglaise de Rugby à XV) à propos de revendications financières : les joueurs du Nord réclamaient un « manque à gagner » pour les dédommager des sacrifices consentis dans l’exercice du jeu. Les dirigeants de la Rugby Union, représentants des classes dirigeantes issues des Public Schools, et attachées à un amateurisme strict, refusèrent de satisfaire à ces revendications, ce qui provoqua en 1895 la scission des Comités régionaux du Nord. L’évolution conduisit progressivement à distinguer le jeu des sécessionnistes du rugby orthodoxe, avec le passage à 13 joueurs en 1906, et la création d’une Rugby League professionnelle en 1922. Ce qu’il faut retenir de cette histoire des origines britanniques, c’est un conflit social (autour du statut des joueurs) débouchant sur un nouveau sport qui, du fait des contraintes économiques nouvelles (assurer des rentrées d’argent suffisantes pour défrayer puis rémunérer les joueurs) a dû se rendre plus spectaculaire et plus attractif auprès du public.

En second lieu, il faut rappeler le contexte du rugby français au début des années 1930. L’immédiat après-guerre a vu le remplacement de 1′USFSA dirigeant jusque là le rugby dans l’esprit d’amateurisme de la Rugby Union, par une Fédération Française de Rugby en 1919. Cette période a surtout été marquée, dès les années 20, par la violence qui se développe sur les terrains et dans les tribunes des stades de rugby au détriment de « l’esprit sportif ». Les clubs de la région, en particulier dans l’Aude, se sont particulièrement illustrés dans cette vague de violence, et ils ont grandement contribué à assombrir les relations internationales de la FFR avec les « nations » britanniques, nos partenaires de jeu privilégiés. Qui plus est, la violence s’est accompagnée de la généralisation d’un amateurisme marron (à l’égal de ce qui existait au même moment dans le football) peu en rapport avec les valeurs défendues par les instances dirigeantes. Mais alors que la Fédération de Football, après de longues hésitations, décida de clarifier la situation en instituant en 1932 le professionnalisme pour les meilleurs clubs à côté de la masse des clubs amateurs, la FFR se refusa farouchement à franchir le pas, par crainte de rompre avec les Britanniques, et de se trouver isolée en Europe. Malgré ce, ce sont les Britanniques qui rompent en 1931, en excluant la France du tournoi annuel, pour faits de professionnalisme et pour violences endémiques. Les Français se trouvent contraints de réduire leurs relations internationales à des matchs sans grand intérêt avec l’Allemagne ou l’Italie 3, tandis que le championnat national perd de plus en plus de spectateurs.

C’est donc dans cette conjoncture très sombre que les dirigeants de la Rugby League treiziste approchent des joueurs français en rupture avec la FFR pour fait d’amateurisme marron, et incitent les promoteurs français du rugby à XIII à apporter une solution à tous ces maux en affichant publiquement le choix d’un professionnalisme clair 4 en parallèle d’un amateurisme sincère.

Tandis que la FFR quinziste se débat entre veto anglo-saxon et scission d’une Union Française de Rugby Amateur (UFRA) désireuse de donner des gages aux Britanniques, un premier match de démonstration a lieu à Paris en décembre 1933 entre les équipes d’Angleterre et d’Australie. Les observateurs dissèquent les différences par rapport au jeu habituel des XV, et constatent que « la balle voltige de mains en mains, et il y a toujours un joueur pour la reprendre en n’importe quelle position. Tous les joueurs sont d’une adresse diabolique… Quel plaisir de voir l’ouverture et les centres partir droit en fignolant le moins possible les passes sont nettes, précises et sèches. » 5. Devant le succès public, le joueur Jean Galia, radié par la FFR pour avoir touché de l’argent en changeant de club, réunit une équipe de volontaires pour une première tournée en Grande-Bretagne, puis, dans la foulée, fait fonder la Ligue française de Rugby à XIII en avril 1934. Un premier championnat est lancé en septembre de la même année. Le XIII professionnel et amateur se développe dans les régions méridionales, du Sud-Ouest à Perpignan, de l’Aude à la Provence, du pays niçois au Lyonnais, il est même fait état de plusieurs clubs amateurs au-dessus de la Loire, dont le fameux Celtic de Paris

Ce qui caractérise cette première phase d’implantation et d’expansion du rugby à XIII en France, c’est le succès considérable qu’il rencontre tant auprès des joueurs que du public. Côté joueurs, le professionnalisme leur offre la promesse d’un véritable manque à gagner sans craindre les foudres de la Fédération. Il y a aussi le plaisir d’un jeu plus ouvert, plus débridé qu’à XV, ce qui rejoint les aspirations du public. Tous les observateurs de l’époque insistent sur l’enthousiasme des spectateurs, qui étaient sevrés d’un jeu spectaculaire et virtuose.

« La cause est entendue le néo-rugby nous a conquis. Avec lui le règne des mastodontes et des « armoires à glace » a vécu ! La force brutale cède le pas à la vitesse, à l’adresse, à la finesse. Le rugby à treize, demande de la part de ses pratiquants d’extraordinaires qualités d’endurance et de souffle. Il nécessite une préparation minutieuse et de tous les instants. Le rugby à treize n’est pas autre chose que le handball pratiqué par les équipes basques avec cependant plus d’intensité, de rapidité et de variété » 6.

La guerre des deux rugbys

Bien entendu, le succès du XIII se fait sur le dos du XV. La Ligue treiziste lance des appels aux clubs pour « franchir le Rubicon ». Les meilleurs joueurs abandonnent en masse la vieille fédération, d’autant plus facilement qu’ils sont suspectés de professionnalisme larvé, et craignent les sanctions. Il en va de même pour les clubs. Tout conflit avec les instances dirigeantes est occasion de passage à l’ennemi – ou tout au moins, de menace de le faire. C’est un chantage permanent, qui affaiblit de jour en jour la FFR. Bourrel, le célèbre chapelier président du club de Quillan, qui a multiplié les démêlés avec la Fédération, décide de passer dans la « maison d’en face », et compte, un temps, parmi les dirigeants de la Ligue treiziste. Les effectifs quinzistes fondent, il y va de la survie du rugby orthodoxe. Les joueurs qui passent à XIII en profitent pour dénoncer publiquement leurs anciens dirigeants coupables de pratiques frauduleuses : dessous de table, primes occultes et salaires dissimulés, alimentant ainsi le scandale qui met la FFR en porte à faux vis-à-vis de la Rugby Union avec qui elle tente désespérément de renouer. « Tous les jours nous apprenons que des joueurs de rugby connus, de grands joueurs, prennent la route des Treize. Longtemps, les clubs amateurs ont payé. Aujourd’hui, les recettes ayant largement baissé, ils ne peuvent plus. Les « as » ne touchant plus, vont où l’on touche en face. Faut-il penser que les clubs de XV qui gardent leurs joueurs sont ceux qui peuvent les payer ? » 7.

La réaction de la FFR est celle d’un animal blessé, qui se débat dans ses incohérences. Sa politique disciplinaire est caractéristique à cet égard: désireuse de combattre fermement les violences et les manquements au règlement de ses joueurs, elle charge sa Commission de discipline de frapper énergiquement en radiant ou suspendant les coupables. Mais ceux-ci passant immédiatement chez les treizistes, la FFR veut faire machine arrière, et désavoue sa Conmiission, qui du coup démissionne en bloc (décembre 34). La FFR concentre ses efforts pour endiguer le mouvement de fuite de ses troupes, sur la guerre des stades : le combat se joue autour de la mainmise sur les terrains de jeu. Robert Fassolette, grand spécialiste de l’histoire du mouvement treiziste, a minutieusement étudié cette stratégie de la terre brûlée de la part de la FFR. Ce qu’il nomme « la guerre des terrains » consiste, de la part de la FFR, à faire pression sur les municipalités et autres propriétaires de terrains munis de tribunes pour qu’ils refusent de les louer aux Treizistes. Cette stratégie s’avéra souvent payante, dans le Sud-ouest en particulier où beaucoup de villes avaient eu le temps de tisser des liens étroits avec les clubs de rugby à XV solidement implantés. Ailleurs, la FFR trouva des alliés plus ou moins surprenants auprès d’autres fédérations sportives. Dès le début 1934, elle obtient un accord des Fédérations de football, d’aviron, de tennis, d’athlétisme et de natation pour une union contre l’intrusion du professionnalisme. En pratique, il s’agit d’étendre à toutes les autres fédérations les sanctions prises par la FFR contre les dirigeants et terrains passés à XIII. On lit ainsi dans L’Eclair du 6 juin 1934 une liste de terrains suspendus par la FFFA (Football Association) à la demande de la FFR : Buffalo à Paris, Pau, Bordeaux, Villeurbanne… Le plus étonnant est évidemment la présence de la Fédération de Football dans ce cartel, elle qui vient deux ans plus tôt d’instaurer le professionnalisme. L’Eclair du 18 juin dans un compte rendu de l’Assemblée Générale de la Ligue du Sud-est de football à Nîmes cite d’ailleurs un vœu voté à l’unanimité contre la décision de la FFFA de mettre à l’index les terrains de XIII. Et quelques jours plus tard, devant les protestations de plusieurs Ligues régionales, la FFFA requalifie les terrains suspendus. Un article dans le Petit Méridional du 16 octobre 34 revient sur l’accord de la FFR avec les autres fédérations : il stigmatise sa « colère aveugle » qui veut interdire les terrains du XIII aux pros du football ! Et qui interdit Buffalo au Stade Français, club quinziste dont c’est le stade habituel…

Toujours est-il que la saison 34-35 allait souvent connaître des échanges, tant hypocrites que de mauvais aloi, finissant parfois en justice entre associations rivales. La suppression inopinée des stades par les mairies sous influence quinziste, était monnaie courante (par exemple à Perpignan et Roanne). Ainsi, le club de Côte Basque XIII fut dans l’obligation de recevoir Paris XIII (le fameux Celtic), à Bordeaux, sur le stade du Parc Suzon devenu exclusivement treiziste grâce à la bonne intervention de MM Darmaillac et Queheillard hauts dirigeants au sein de la LFR XIII. Quant au club de Paris, il connaîtra les plus grandes difficultés pour trouver un terrain ne serait-ce que pour fidéliser un public conquis par ce style de jeu, le XIII parisien se trouvera dans l’obligation de déplacer son équipe en plusieurs endroits de la capitale au gré des diktats de la FFR : stade Pershing, la Cipale de Vincennes, la Courneuve, Buffalo, ce dernier terrain provoquant encore une fois une action en justice entre ses administrateurs et le Stade Français XV. En 1934 la télévision n’existe pas, le point d’impact pour séduire le public passe par le jeu sur le terrain. Un lieu fixe habituel des rencontres est perçu comme une nécessité pour l’implantation du XIII, à plus forte raison dans la capitale, la FFR l’a bien compris et empêche cette implantation. Albi XIII dut construire son propre terrain en catimini pour éviter l’intervention du XV, et à l’avenant, dans bien des clubs dans toute la France du rugby.

La guerre des terrains se poursuit également sur le plan de la reconnaissance administrative du nouveau rugby. La FFR intervient par exemple auprès du Comité National des Sports, alors présidé par Jules Rimet, le créateur de la Coupe du Monde de football, pour empêcher sa reconnaissance du mouvement treiziste. L’argument présenté par les envoyés de la FFR est intéressant, puisqu’il consiste à affirmer que le rugby à XIII ne présente pas de différence substantielle avec le XV et qu’il n’y a donc pas lieu de lui accorder une quelconque autonomie 8. Le CNS accepte l’argument, et charge donc la direction de la FFR de régler elle-même son différend « interne » avec les treizistes Privée de reconnaissance officielle, la Ligue treiziste se trouve dans l’incapacité juridique de négocier l’accès aux stades municipaux. La reconnaissance officielle de la Ligue Française de Rugby et par là même sa pratique, devra attendre 1938 et le second gouvernement de Front populaire : Léo Lagrange signe le 12 Janvier 1938 l’agrément de l’association dite Ligue Française de Rugby à XIII, – le titre de S.A.G. – Société Agréée par le Gouvernement – peut figurer sur les papiers à en-tête de la Ligue.

Cette politique de la FFR, et sa capacité à trouver des alliés dans le monde des institutions sportives, a incontestablement nui à l’avancée du rugby à XIII, qui peine à élargir le nombre de ses clubs professionnels, faute de recettes suffisantes en l’absence de grands stades bien aménagés. En 1939 cependant, la Ligue treiziste comptabilise quelque 200 associations affiliées (dont plusieurs dizaines de scolaires et universitaires), ce qui met bien en évidence sa réelle percée dans le monde amateur. Quant à la FFR, si elle évite peut-être le pire, elle sort néanmoins affaiblie de cette lutte. Lorsque en juin 1939 elle se résout à céder aux exigences des Britanniques et vote la suppression du championnat de France (source supposée de tous les maux : violences et scandales financiers), au cours de son congrès annuel tenu à Marseille, elle ne possède plus que 471 sociétés contre 734 en 1930 et 891 en 1924.

La guerre, ou plutôt le nouveau régime qui se met en place à Vichy, va complètement redistribuer les cartes, aux dépens du rugby à XIII. Au printemps 40, le Treize Catalan bat Pau (20 à 16) en finale du championnat de France de guerre : cette fin de saison sonne le glas du rugby à XIII. Dès l’automne, le Ministre de la Jeunesse, le Basque Ybarnegaray, puis le Haut Commissaire aux Sports Jean Borotra, autre Basque, déclarent publiquement la fin du professionnalisme au nom des vertus formatrices et morales du sport amateur, et s’en prennent tout particulièrement au rugby à XIII : « Les sports professionnels sont tous supprimés. Un délai de trois ans est accordé au football, au cyclisme, à la boxe et la pelote basque… Pour les autres, tennis, lutte, rugby à XIII, c’est à effet immédiat, ou plutôt le temps que le Commissariat Général puisse aviser les Fédérations intéressées » (octobre 1940, cité par Louis Bonnery). De fait, loin de se contenter de supprimer les seules équipes « professionnelles » alors au nombre de 14, tout en maintenant la pratique, très majoritaire, du Treize dans ses clubs amateurs, le Haut Commissariat décide la « réunification » du rugby français en confiant au Président de la FFR le soin de réintégrer les joueurs treizistes dans le giron orthodoxe : « Le Commissaire Général a décidé dans l’intérêt du sport français de rétablir l’unité du Rugby. Pour ces raisons évidentes, l’unité ne peut se faire qu’au sein de la Fédération Française de Rugby en même temps que sera réorganisée celle-ci. Il a donc demandé à M. Laborde de faciliter la réalisation de cette unité en réintégrant spontanément dans la Fédération Française de Rugby la Ligue, qu’il préside. Au nom de cette Ligue et dans un esprit d’entier dévouement à la cause du sport, M. Laborde a donné son acceptation… ».

L’arrivée à la Direction du Haut Commissariat du Catalan Joseph Pascot, ancien international de l’USAP, qui succède à Borotra, va durcir la position de Vichy vis-à-vis du mouvement treiziste, et enlever tout espoir de maintien d’une quelconque activité sportive : un Décret de dissolution de la Ligue Française de Rugby à XIII est publié au Journal Officiel du 21 Décembre 1941. Les treizistes voient dans ce décret la griffe de la FFR qui profite de ses accointances au sein du nouveau régime pour régler ses comptes, et son compte, au néo-rugby.

La coupure de l’Occupation est donc, pour le Rugby à XIII une période de disparition totale, (« la cure de silence« ) et il ne reprend vie qu’à la Libération, avec sa réintégration dans le mouvement sportif sous le nom de Fédération de Jeu à XIII.

Le retour à la vie ne marque cependant pas la fin des démêlés avec la FFR quinziste. Les conflits continuent de prendre leur source dans les mouvements de joueurs entre les deux Fédérations et dans les tentatives de mainmise sur les stades. Au pillage des clubs quinzistes par des treizistes plus portés à débaucher des joueurs confirmés qu’à former leurs propres espoirs (la tension fut particulièrement forte en Roussillon, avec la coexistence à Perpignan de deux grands clubs rivaux, l’USAP quinziste et le Treize Catalan), répondent les manœuvres de la FFR pour bloquer l’accès des grands stades au mouvement treiziste. Le département de l’Hérault est peu concerné par les querelles entre clubs s’arrachant les meilleurs joueurs. Par contre, la guerre des stades y a connu quelques épisodes significatifs. Robert Fassolette traite en détail l’affaire de Béziers, très révélatrice du climat qui, encore en 1994, empoisonnait les relations entre les deux Fédérations. En décembre 94, la Fédération de rugby à XIII souhaite utiliser le stade municipal de la Méditerranée, vaste enceinte moderne, pour y faire jouer un match de prestige entre l’équipe de France et les champions du Monde australiens. Tout sera fait par la FFR pour tenter de dissuader la municipalité biterroise d’accepter ce match en faisant pression sur elle. Le Président Ferrasse intervint auprès de l’ASB : « Je n’ai pas eu le choix et j’ai été un peu pris en otage » explique le président de l’ASB, « Mais la FFR me menaçant de ne pas nous confier l’organisation des phases finales, si nous laissions ce match de XIII avoir lieu chez nous, j’ai écrit au Maire pour en appeler à sa reconnaissance et lui rappeler que la FFR avait accordé au stade de la Méditerranée divers matchs importants de XV. Malgré tous ces arguments, je n’ai reçu aucune réponse et j’en ai déduit que ce match aurait bien lieu. Du coup je ne cache pas que je m’attends à des mesures de représailles ». Le président du Comité du Languedoc Francis Sénégas prit à son tour sa plus belle plume pour s’adresser au premier magistrat de la ville pour lui faire gentiment mais fermement savoir qu’il « n’était pas opportun de permettre l’organisation d’une rencontre treiziste à Béziers ». Ce match correspondant à une période préélectorale pour les municipales, cette affaire prenait une tournure politique. Malgré ces pressions le match international de rugby à XIII eut bien lieu à Béziers 9.

Mais il y eut une réédition de ces pressions un an plus tard, en septembre 1995, quand Jacques Fouroux, qui avait pris en main la relance du XIII professionnel en France, voulut faire jouer la finale de son « rugby d’été » justement à Béziers. Mais pour ce coup là, mal lui en prit, la FFR considéra que le match de rugby à XIII était inacceptable du fait de la venue des All Blacks néo-zélandais en novembre. Le Maire de Béziers dut renoncer à louer le stade de la Méditerranée à la League XIII commanditée par J. Fouroux.

Les Treizistes dans l'Hérault : de Béziers à Montpellier

Pour le département de l’Hérault, c’est la ville de Béziers qui suit le mouvement et participe ainsi au courant novateur. Le public biterrois est un vieil habitué du stade de Sauclières où instrumente le dimanche le club quinziste à la renommée déjà bien établie. Mais à côté du rugby, le football tente depuis une dizaine d’année de s’implanter dans la capitale du vin. Le principal club local est alors le SO Béziers, qui se lance dans l’aventure du professionnalisme.

En 1932-33, suite à un arrangement confus entre les deux clubs, l’équipe de football joue à Sauclières sous les couleurs de l’ASB. Mais la rupture en fin de saison, conduit les Sobistes pendant l’été à se replier sur le terrain de Bessou situé avenue Georges Clemenceau 10, après la gare du Nord, et pas encore aménagé pour jouer en championnat professionnel. Durant la saison 1933-34, le SOB joue en 2e division « interrégionale » avec des joueurs recrutés dans la région. Mais le club paraît très fragile, et dès la fin de la première saison d’exercice, le SOB doit abandonner la compétition professionnelle pour raisons financières. Durant l’été 1934, un club de rugby à XIII se crée à l’initiative du joueur Sagnes, qui réunit 17 joueurs pour former une équipe. 

Le XIII Montpelliérain en élite, 1957
Fig. 1 Le XIII Montpelliérain en élite, 1957. Debout de gauche à droite : Marty (dirigeant), Vailis, Sanchou, Bougueron, Wayssenson, Casas, R. Barcelo, Guidicelli (dirigeant). Accroupis de gauche à droite : Babylé, H. Plana, Alliès, Boutonnet, Dop (capitaine), Guiraud, Laffala, Miramond (dirigeant). Collection : G. Barcelo.

Il trouve aussi une entente avec le SOB-foot pour utiliser son stade Bessou, puisque la main de la FFR interdit le stade de Sauclières aux XIII. Ce premier club de XIII pionnier sur la ville, envisage pour sa propagande, la réception d’une équipe anglaise, Les Red Devils de Salford. Cette rencontre fut disputée devant un bon public (si on en croit le journaliste du Petit Méridional) agréablement surpris par ce nouveau style de jeu mais tout aussi surpris par l’environnement précaire de ce champ de banlieue, qui fut quelques années plus tard aménagé pour le XV des Cheminots biterrois. Durant l’été de 1934, le club treiziste reprit le sigle du SOB 11, et joua pendant cette première saison, sur ce stade ouvert à tous les vents, plusieurs rencontres de Nationale contre le XIII Catalan, Côte basque XIII, Lézignan. Il se pourrait donc que le rugby à XIII ait repris le flambeau du sport professionnel des mains du football défaillant.

Durant la saison 1934-35, la presse régionale constate la mise en sommeil de plusieurs petits clubs quinzistes du Biterrois, tandis que le SOB XIII peut, semble-t-il, aligner jusqu’à trois équipes seniors et une de minimes. On voit aussi quelques tentatives de clubs amateurs dans les villages autour de Béziers, notamment à Nissan, Lespignan, Boujan, Laurens et Magalas, ainsi qu’un club étudiant le BEC (probablement des lycéens) et des Diables Rouges à Béziers même, ce qui laisse évidemment supposer une vague de transferts du rugby « orthodoxe » vers le néo-rugby.

Les dirigeants du XIII biterrois parviendront à enrôler quelques joueurs du XV (Cagnol, Carbo, Quéroli, Cougnenc, Seiller ex joueur de Pézenas, Lacombe de Lézignan…). Lors d’une rencontre restée dans les annales, les éléments venus du XV, pour ne pas être reconnus, joueront affublés d’un loup noir sur les yeux : cette supercherie amusa le public, mais fut vite censurée, tout autant que la tentative du XIII dans la cité du Camel.

Cependant, le mouvement treiziste ne parvient pas à étendre sa zone d’influence au-delà du Biterrois. Pire, le SOB disparaît vite du championnat professionnel, certainement en raison de la difficulté d’assurer des recettes sur son stade. Lorsque le XIII s’implante durablement dans une ville, c’est qu’un groupe de notables parvient à agréger des forces locales pour investir dans la construction d’un stade : ainsi à Perpignan ou Albi. Rien de tel à Béziers où l’ASB quinziste monopolise les élites économiques et politiques. Dernier au classement du championnat 1934-35, le SOB XIII disparaît. En 1936, une nouvelle équipe, amateur celle-ci, se manifeste timidement : le Club Sportif Biterrois.

Dans les deux années qui précèdent la guerre, le XIII s’implante puissamment dans l’Aude voisine, puisque les trois grands clubs quinzistes du département passent au néo-rugby en mai 1938 : le FC Lézignan, l’AS Carcassonne et le RC Narbonne jouent à XIII. Mais le mouvement ne suit pas dans l’Hérault, où seules quelques équipes de village semblent s’être maintenues.

Des hommes de légende
Fig. 2 Des hommes de légende. Haut : Escach, Olivier R, Vidal, Valentin R, Vigier, Martin, Valentin F, Lacoste, Olivier J. Bas : Roger, Moitié, Pateloup, Baldaillou, Bessières J, Teissier, Recart, Barcelo G. Collection : G. Barcelo C. Boutonnet R. Valentin

Le XIII à Montpellier après-guerre

A la Libération, c’est à Montpellier que le XIII se réimplante dans le département. Il faut croire que la FFR XV était trop bien ancrée dans le Biterrois avec l’AS Béziers en figure de proue, alors que Montpellier n’avait jamais pu monter une équipe capable de jouer durablement les premiers rôles la place était donc plus facile à conquérir pour les Treizistes renaissants.

Au cœur de ville souffle un air de liberté, le café de la Paix rue Maguelone va jouer un rôle important, il devient le point de ralliement des amateurs du ballon ovale, tout ce qui se dit sur le rugby passe par là. Un groupe de dirigeants se constitue formé d’anciens du XV, mais aussi supporters de ce jeu qui se pratique à 13 joueurs. L’USOM, le club représentatif mis en place par Vichy n’existe plus, l’association sportive a adopté le sigle d’USM (Union Sportive Montpelliéraine, sigle déjà usité avant la guerre). Au cours de réunions plus ou moins officielles, ressort l’intention de donner à la nouvelle société un éclat encore plus brillant que par le passé. De parlottes en discussions, on tente de relancer une compétition. Le Midi Libre du 2 septembre 1944 sous le titre « Le rugby montpelliérain s’organise » écrit : « Le calendrier est en voie de formation et il est possible que dès le 27 septembre le premier match ait lieu à Montpellier ». Cette nouvelle un peu trop hâtive a le don de déclencher un véritable imbroglio dans le groupe des dirigeants en place au café de la Paix. A la suite de cet « embrouillamini » a lieu une « assemblée générale de l’USM en date du 22 septembre 1944 qui approuve à la quasi-unanimité, la décision prise au vote, du passage de l’association, au rugby à XIII; Seul un dirigeant a voté contre et un joueur s’est abstenu, tous les autres ont donné leur approbation avec enthousiasme » 12. A la suite de quoi, dans le Landerneau du Clapas certaines contradictions furent étalées autant dans la presse écrite qu’à la radio. Le 1er octobre M. Roubaud, Président régional du Comité national de Libération, ancien joueur de rugby, a été nommé membre d’honneur de l’USM : Il manifeste son accord pour doter Montpellier d’un grand club de rugby à treize.

L’USM XIII vient donc concurrencer le seul club de XV existant alors, l’ASPTT qui jouait ses matchs au Stade Sabathé du quartier St Cléophas. Cette équipe est engagée dans le championnat régional amateurs à XV, sous la responsabilité de MM Cazal et Bousquet, formation faite de jeunes et d’anciens qui s’en allait « ferrailler » contre les clubs quinzistes de la région. (Pézenas, les Cheminots de Béziers, Millau, St. Affrique, Couiza, Cazouls, St Chinian…). A la tête de l’équipe, Jean Malarthe, qui, comme cela se pratiquait à l’époque, jouait aussi bien à XV qui l’avait formé, qu’à XIII dont il devint un fameux partisan !

Evidemment quand il est question de balle ovale, rien ne peut tourner rond ! Au café de la Paix, c’est donc encore la guerre. Guerre de couloirs peut-être ? Toutefois les Treizistes, forts de la décision prise, s’engagent dans une première tentative de championnat malgré les difficultés multiples que connaît cette période.

La période de reprise par la Ligue à XIII proposait deux options de compétition, soit en Division Nationale (indépendants professionnels), soit en catégorie Excellence amateur. Certains grands clubs tels Carcassonne, Lézignan, Perpignan et Toulouse présentaient deux équipes, une en Nationale, et une réserve en Excellence. De l’automne 44 au printemps 46, le Treize montpelliérain entre officiellement en lice dans le championnat d’Excellence amateur mis en place par poules géographiques. Le groupe du Midi est constitué de 13 clubs régionaux : 7 Languedociens : Carcassonne ; Thuir ; XIII Catalan ; Île-sur-Têt ; Port Vendres ; Lézignan ; Montpellier, et 6 Pyrénéens : Figeac ; Pamiers ; Réalmont ; Toulouse ; Albi et Cahors. Les six premiers de cette poule rencontreront en huitième de finale les cinq premiers des deux autres poules (Ligues de Provence et du Sud-Ouest). Ainsi se dessine la géographie du rugby à XIII régional au sortir de la guerre, après 4 années d’effacement. L’USM durant la saison de septembre 1944 à juin 45 dispute six à sept rencontres. A mi-parcours Montpellier se classe sixième de sa poule et peut prétendre à la qualification. On note une défaite 22 à 8 contre Carcassonne (premier de poule), mais trois victoires contre Cahors, Albi, et surtout sur Toulouse par 33 à 10 (véritable exploit de Montpellier) avec sept essais à la clé et six transformations de Desclaux. En cette reprise de compétition, l’USM a présenté, sous la férule du grand Antoine Blain, des équipes très équilibrées avec quelques éléments d’expérience et de jeunes universitaires pleins d’avenir. Les déjà anciens Roques et Malarthe, aux réactions encore quinzistes, ainsi que le flegmatique mais précieux Desclaux, le talonneur Labourdette et les jeunes Thubert, Buchet et Goujon. Précisons que les rencontres disputées au Parc des Sports, c’est-à-dire en alternance avec les footballeurs du SOM, étaient suivies par une foule de plus en plus captivée par le jeu rapide des treizistes montpelliérains. D’après nos archives, au début de 1945, Montpellier devait se déplacer à Port-Vendres, équipe difficile à battre sur son terrain, mais le résultat de ce match est resté sans écho. Les articles de la page sportive du Midi Libre de cette époque sont signés du journaliste Jean Provence, et pour Montpellier Sports de G. Menos ; en ces années d’après guerre la presse sportive n’avait pas encore l’impact que nous connaissons aujourd’hui. Ceci peut expliquer le manque de détails dans les comptes-rendus des rencontres et le suivi des diverses compétitions. Il semble que, pour la saison 44-45, Figeac XIII fut déclaré champion de France en catégorie d’excellence devant Carcassonne. En Nationale, l’AS Carcassonne est champion de France face au XIII Catalan (14 à 8), mais ce dernier prend sa revanche en coupe de France contre l’ASC (23 à 14).

Au début de saison 1946, l’USM XIII disposait sur le plan sportif d’une équipe et d’un comité directeur capables d’imposer leurs prétentions dans notre ville. Mais il semble que, d’une part les moyens estimés ne permirent pas d’engager une équipe en Nationale ni même en Excellence, la firme commerciale des Bouches du Rhône qui s’était engagée à sponsoriser le club ayant fait faux bond au dernier moment au profit d’une autre société. D’autre part, à Montpellier, le Football (SOM) tenait alors le haut du pavé et s’appropriait volontiers le Parc des Sports en toute occasion, ce qui mettait le club du XIII en difficulté, car seul, en ce temps là, ce stade permettait des recettes viables. L’ASPTT XV, qui avait en 1946 pris la relève du club Jeunesse et Sports, commençait à occuper le stade Sabathé. L’USM se heurtait donc aux mêmes difficultés qu’avait connu le SO Béziers d’avant guerre : le manque d’un stade qui permette des recettes suffisantes. Malgré quelques velléités sans suite et les bonnes intentions des dirigeants prêts à mettre la main à la poche, rien ne put s’arranger… à l’impossible nul n’est tenu. A l’approche de la mi-saison 46-47, le journaliste G. Menos du Montpellier Sports (29 décembre 1946), signait un article au titre annonciateur : « Les raisons d’un échec ». Le Treize devait encore une fois baisser pavillon Mais ce n’était que partie remise… En 1951, toujours au café de la Paix à Montpellier, certains partisans du XIII écoutent avec passion les résultats de l’équipe de France qui durant la tournée en Australie se taille une réputation mondiale. Puig Aubert entre vivant dans la légende. A son retour en France l’équipe de rugby à XIII est portée au zénith, elle trouve un accueil triomphal sur la Cannebière de Marseille et fait la une de tous les journaux nationaux.

Dès l’année suivante (1952), pour des raisons « administratives », l’ASPTT XV doit supprimer sa section rugby. Une place se libère dans l’espace sportif local, et la relance d’un club de rugby à XIII est annoncée à Montpellier par la presse, aussitôt démentie par les opposants Mais finalement, après la dissolution du XV de 1′ASPTT (plusieurs dirigeants et joueurs rejoignent de leur propre chef le XIII en instance de création), le 15 septembre voit le renouveau de l’Union Sportive Montpellier XIII. Son siège est toujours le café de la Paix. De 1953 à 1960, il est, dans l’esprit des amateurs, le siège officiel du Rugby League XIII. C’est dans ce café bien dans le style « bourgeois » de l’époque que vont se dérouler les premières grandes réunions du club. Par la suite, d’autres lieux de rencontre seront fréquentés par les joueurs et les dirigeants le bar Chaptal, boulevard de l’Observatoire, le restaurant Chez Julien, rue des Etuves, chez le coiffeur Ramon, à la station Mobil rue Victor Hugo, plus tard, au bar des Halles (chez M et Mme Dumons) le XIII s’est rapidement incrusté au cœur de la ville. C’est Pierre Bougier, représentant de commerce, qui assure la première présidence du club. Aujourd’hui le grand café de la rue Maguelone a changé d’orientation commerciale, le Bar Chaptal et le restaurant Julien n’existent plus, ni le salon de coiffure, ni la station service, mais les anciens n’oublient pas cette période dorée. L’USM XIII restera le seul pratiquant du ballon ovale à Montpellier de 1953 à 1963.

Si Béziers fut la ville initiale de l’Hérault à opter pour le jeu à XIII en 1934, Montpellier peut, malgré un certain retard, se targuer, dans un secteur plutôt dévolu au ballon rond, d’avoir réussi son implantation jusqu’au sommet de la pyramide. En effet, en 1953, le retour du XIII a lieu sur le stade Sabathé, dévolu à tout jamais au rugby. Après avoir franchi rapidement les catégories amateur de 1953 à 1957 de la Promotion d’honneur à la 1ère division amateur, l’USM XIII construit de haute lutte son ascension jusqu’en division Nationale. Son apogée sportive dans l’élite se situe de septembre 1957 à 1970 (avec une demi finale de la coupe de France contre Saint-Gaudens à Perpignan).

L’équipe, au maillot rouge et blanc, hérite de l’appellation glorieuse « les Diables rouges » en reconnaissance de sa puissante démonstration de victoires au stade du Pont Juvénal (dont il est devenu co-locataire en 1957), ancien stade de Montpellier plus connu sous le nom de Parc des Sports par les supporteurs du SOM football. Le public très favorable au XIII découvre alors l’affrontement de cette équipe avec celles de Carcassonne, Perpignan, Avignon, Albi, Marseille, Saint-Gaudens, Lyon, Roanne ou encore Lézignan et Limoux. L’annonce des matchs prenait des allures titanesques. Le public très friand de ces rencontres ne se trompait pas, le cœur de ville adorait le XIII montpelliérain, qui avec deux capitaines glorieux, Jean Dop et plus tard Joseph Guiraud, s’est construit une réputation de bon aloi au plus haut niveau du néo-rugby. Hélas, à l’approche de 1980, il subit le désenchantement national des médias pour le rugby à treize. Comme bien des grands clubs français il entre alors dans une période de décélération. Il rate la grande marche de l’évolution tant sportive qu’économique par l’effet de la télévision et l’aide des sponsors, contrairement à son alter ego, le rugby à XV. Par un retournement ironique de l’histoire, c’est ce dernier qui accède au professionnalisme, au nom duquel les treizistes avaient été tant honnis.

Dans notre ville universitaire, le XIII ne lâche pas prise, il se trouve toujours des hommes de bonne volonté pour maintenir l’esprit du XIII. Déjà en 1960, Paul Taillades anime un club autonome de jeunes étudiants encadrés de quelques vieux briscards dans le faubourg de Figuerolles. Le FOMUC ramènera dans la capitale héraultaise (XV et XIII confondus) le premier titre de champion de France (3ème division) obtenu le 1er mai 1963 à Limoux contre St Gaudens. En 1964-65 le FOMUC (des étudiants banlieusards) pourtant en plein essor, fusionne avec Montpellier XIII par esprit de solidarité. En 1965, c’est la naissance de la première école de rugby neutre (XV et XIII confondus) sur le stade Sabathé, elle est la résultante de gens de cœur qui en dehors de tout esprit de chapelle veulent apprendre aux enfants de 10 à 14 ans à se passer le ballon en avançant, premier geste fondamental dans le jeu de rugby : c’est l’œuvre du docteur Maurice Bonafos, d’André Pech, Jean Malarthe et Claude Boutonnet. En 1967, Robert Cros, enseignant au collège Cambon, délégué du comité du Languedoc, décide d’inclure cette première école au sein du Stade Montpelliérain (XV) qui est installé au stade Sabathé depuis 1963, année de relance du XV dans la ville. Le FOMUC XIII utilise encore Sabathé, mais à partir de 1964 les équipes « amateur » à XIII ne peuvent disputer leurs championnat qu’en ouverture de l’équipe première de Nationale au stade du Pont Juvénal. Refoulés pour un temps sur le stade Richter de la route de Carnon (emplacement actuel de la faculté des sciences économiques) les treïzistes n’ont plus de domicile fixe et sont « baladés » de stade en stade, de Philipidès à Palavas, puis au stade de la Rauze, tout en séjournant un temps à La Paillade. Ce n’est qu’en septembre 2007 qu’ils retrouveront (en partage) le stade Sabathé, après le départ des XV à Yves-du-Manoir.

Pépinières treizistes autour de Montpellier

Dans les années 1970 le XIII montpelliérain avait prévu, malgré les difficultés rencontrées, d’élargir la formation des jeunes dans la périphérie de la ville. Un groupe officiellement reconnu par les dirigeants montpelliérains s’était constitué pour développer le rugby éducatif. C’est ainsi que Louis Hugon crée une école dans le quartier de l’Aiguelongue, Francis Valentin et J. Le Floch s’occupent de Castries, l’école de la Paillade est sous la tutelle de MM Conessa, Bonnemaison et André Sénégas, Palavas fera une courte tentative, mais le podium revient à Bernard Grellet et Jean Melgar qui à Castelnau le Lez réalisent un parcours plus-que-parfait et obtiennent par leur école de rugby, un beau doublé, titre de champions de France cadets (1974-75), et deux saisons après le même titre en juniors. La Paillade, pour ne pas être en reste remporte en cette même année (1976-77) le titre senior en division fédérale sous l’égide de Claude Boutonnet (contre le club de Caumont, 17 à 10, sur le stade du Pontet dans le Vaucluse). Entre 1974 et 1977, trois titres viennent consacrer le XIII entre Lez et Mosson. En 1978, les trois formations de XIII « du Clapas » (Montpellier, Castelnau et la Paillade) ne forment qu’un seul club, qui en 1979, remporte la coupe de France de 2ème division. Pour conclure l’épopée en Nationale, la période 1980-82 sera pour le Treize en général et pour les treizistes héraultais en particulier le temps des désillusions. Pourtant Montpellier dispose d’une équipe impressionnante, d’excellents joueurs, en associant Montpellier, la Paillade et Castelnau, mais le mal n’est pas sur le terrain, il est dans l’inconséquence d’une situation où Ligue, Fédération, élus, sponsors, chevaliers d’industrie, télévision, journaux sportifs, médias, par la désinvolture ou le désintérêt des uns et des autres, contribuent sur le plan national à la dégénérescence du mouvement treiziste. Il semble que le mal soit dans le fruit, le Treize n’occupe plus le haut de l’affiche Il se dit qu’en Australie, Nouvelle-Zélande, Îles du Pacifique, les Treizistes ont plus de succès et sont plus riches que le Quinze. Les joueurs des Antipodes viennent régulièrement tous les quatre ans chercher la Coupe du Monde contre les joueurs européens, mais évidemment, à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. Même à ce niveau géopolitique, il est important de jouer collectif entre les peuples, cela est primordial et fondamental pour le rugby. C’est peut-être la seule chose qui différencie les deux entités sportives : les échanges avec les pays treizistes du Sud sont peu médiatisés.

En France, il y eut certes, quelques grands seigneurs parmi les têtes pensantes de ce noble jeu, mais ces personnalités, malgré leurs bonnes dispositions, ne permirent pas de confirmer sur le plan national l’implantation de la discipline treiziste. Cette dernière bien prisée du public, durant les périodes comprises entre 1935 et 1975, faisait la une des journaux à l’occasion des grandes rencontres.

La décennie 1980-90 a connu un passage difficile, mais des hommes dignes de ce nom, maintiennent encore et toujours le rugby à XIII. Plusieurs écoles de rugby se développent, notamment dans le quartier de la Paillade et à Lavérune. Ils bénéficient enfin, en 2007-2008 des installations du stade Sabathé (à partager avec l’équipe féminine à XV, l’école de rugby du XV, et un club corporatif). En championnat d’Elite 2, le XIII se classe troisième dans sa catégorie et dispute très honorablement une demi finale de coupe Lord Derby face à la redoutable équipe de Pia qui tient le haut du pavé en Elite 1 (24 février 2008). En fin de saison, Montpellier XIII parvient en finale d’Elite 2 contre l’équipe du Barcarès et termine vice champion de sa catégorie. Au cours de la saison 2008-2009, Montpellier XIII parvient en quart de finale du championnat (battu par la grosse formation de Palau, club de village des Pyrénées-Orientales). En 2009-2010, le Rugby League Montpellier XIII qualifié dans le championnat de France d’Elite 2, rencontre les équipes suivantes : Palau, Albi, Baho, Lescure, Lyon, Villefranche-de-Rouergue, Cavaillon, Corbeil, Cabardes, Entraigues et Toulouse J.J. Il trébuche encore une fois contre le même club de Palau pour l’accession en Elite 1. Le rugby à XIII montpelliérain peut se prévaloir d’une épopée magnifique parmi les meilleurs clubs treizistes du Languedoc. Souhaitons que l’avenir lui permette de retrouver les lustres d’antan.

La relance du XIII dans le Biterrois 13

En 2010 le club Chameaux d’Oc XIII Rugby League Béziers Méditerranée, engagé en catégorie de fédérale poule B persiste et signe. Les joueurs remportent la Coupe de la ligue Languedoc Roussillon (coupe « Albert Falcou ») le 21 mars à Limoux contre les Catalans de Clairac sur le score de 30 à 26. Le 4 avril, ils sont vainqueurs du championnat de l’Hérault sur le stade de Sabathé face à la réserve des Diables Rouges de Montpellier (score 45-12).

Le 5 janvier 2009, au vu de l’activité dynamique du XIII dans le département (Montpellier et Béziers) les instances dirigeantes de la Ligue Languedoc-Roussillon ont décidé la relance du Comité de l’Hérault, déjà inscrit en préfecture le 23 juillet 1971, avec pour mission d’établir un relais permanent entre la Ligue, les clubs et les écoles de rugby. Deux responsables sont désignés : Freddy Canato pour le secteur de Montpellier et Jean Gomez pour celui de Béziers. Une Conseillère Technique Régionale est nommée en poste à Montpellier en la personne de Madame Zitter.

La mémoire du treize doit admettre la réalité. Après les années de guerre ne fallait-il pas consolider le « train bleu » de la réussite dans la partie Sud de la France où le Treize avait ses partisans ? Quel rôle a joué la carte politique, sociale et économique, dans l’évolution du monde sportif ? Le Treize a-t-il raté la marche dans l’environnement médiatique de la communication, de la « pub » et du monde des affaires ? Autrement dit, comment peut-on s’expliquer la disparition des grands clubs, ainsi que de certains clubs amateurs importants ? Faut-il se résoudre à admettre que le monde du rugby suit le contexte de la vie, qu’il a ses pauvres et ses riches. Que peut faire une fédération sans « corne d’abondance » ? Dans ce système où l’argent est roi, comment font pour réussir les Dragons de Perpignan et à un degré moindre les Spacers de Toulouse, les clubs de Carcassonne, Lézignan, Limoux, Carpentras et encore plus, Pia ? Existe-t-il encore des donateurs dorés ? Nous posons beaucoup d’interrogations, car il est un fait indéniable, après une envolée tonitruante, la discipline du néo-rugby a connu des hauts et des bas à répétition. Le désintérêt de la presse sportive, voulu ou provoqué, vient souligner cet état de fait ; la non assistance de plus en plus marquée par les pouvoirs publics, l’aide peu significative des publicitaires et sponsors ne permet pas à la France treiziste de prétendre dans l’immédiat à un devenir prometteur. Certaines critiques techniques reprochent la trop grande succession de « tenus » à Treize ; mais que faut-il penser des séances de plus en plus répétées de « Pick and go » ou de rugby Ping-Pong qui rendent les matches à XV souvent soporifiques ? Non le mal n’est pas dans la qualité du jeu, il est tout simplement dans l’incertitude du sport, c’est l’histoire du mouton de Panurge ou de Merlin l’enchanteur. Pourquoi un match de tous les samedis à XV attire plus de dix mille spectateurs, alors qu’un match du dimanche à XIII rassemble à peine mille supporters ? C’est la faute à l’esprit des foules, à l’humeur d’une époque et comme dans bien des compétitions, ce n’est pas toujours le meilleur du sport qui est apprécié.

L’histoire du XIII dans l’Hérault et le Montpelliérais en particulier, même tenue dans la pénombre des grands médias reste une très belle histoire, l’histoire d’une jeunesse brillante et respectable sans cesse renouvelée. Sans oublier que dans un monde de plus en plus difficile à concevoir, les stades deviennent les meilleurs atouts pour l’encadrement salutaire des générations montantes.

Bibliographie

Germain BARCELO, Rugby de ville, rugby des terroirs. Les éditions du Mistral, Castries 2003

Louis BONNERY, Le Rugby à XIII. Le plus français du monde. Cano & Franck. Limoux, 1996.

Robert FASSOLETTE, Histoire politique du conflit des deux Rugby en France, Diplôme de l’INSEP, 1996

Mike RYLANCE, Le rugby interdit. L’histoire occultée du rugby à XIII en France. Cano & Franck, Limoux, 2006.

Notes

   1.Au sixième tenu successif, le joueur doit donner le ballon à l’adversaire.

   2.L’affluence du public aux premières rencontres internationales en témoigne.

   3.C’est alors que la France et l’Allemagne créent la FIRA (Fédération Internationale de Rugby Amateur) avec une dizaine de pays européens, pour combattre cet isolement, et proposer une alternative à l’hégémonie anglo-saxonne.

   4.La Ligue prévoit un statut de professionnel (rémunération supérieure au remboursement des frais de déplacement et d’hébergement) et un statut d’amateur. Néanmoins, elle instaure plutôt en fait un semi professionnalisme, les joueurs devant avoir un métier à côté du rugby.

   5.L’Eclair du 1er janvier 1934.

   6.Article de G. Poggi dans l’Eclair du 31 mai 1934. Le journal monarchiste s’est toujours montré favorable au professionnalisme dans le sport, par refus du « véritable danger social » que constitue l’amateurisme marron. Le rapprochement avec le jeu à la main du mythique Aviron Bayonnais de 1913 met en évidence l’aspiration des spectateurs vers un rugby de mouvement.

   7.Le Petit Méridional du 14 novembre 1934.

   8.Dès l’après-guerre, lorsque le XIII pourra reparaître, la FFR « oubliera » cet argument, et présentera son exact opposé, afin d’interdire au mouvement treiziste de se nommer « Fédération de rugby à XIII », au motif que le XIII n’est pas du rugby : la Fédération devra pendant plusieurs décennies se contenter d’être la Fédération de Jeu à XIII, avant d’obtenir, après une longue bataille juridique le droit de récupérer l’appellation de rugby en 1987. Tout d’abord le 29 juin 1985, l’assemblée générale extraordinaire de la Grande Motte entérine les statuts de la Fédération Française de Rugby à XIII. Le 9 mai 1987 Jean Paul Verdaguer reprend la présidence du XIII (fonction qu’il avait déjà assurée de 1981 à 1984) ; en cette occasion une nouvelle assemblée générale extraordinaire adopte définitivement le titre de Fédération de Rugby à XIII.

   9.Midi Libre du 2 décembre 1994.

   10.  Il s’agit d’un terrain annexé au grand garage Bessou qui y avait là ses ateliers de réparation.

   11.  Curieusement, les couleurs choisies par le SOB XIII sont celles des footballeurs montpelliérains du SOM : maillot blanc cerclé de rouge, short blanc.

   12.  Midi Libre du 1er octobre 1944.

   13.  Oublié dans les brumes du Parc Régional du Haut Languedoc, le parcours du club treiziste de la sympathique ville montagnarde de la Salvetat-sur-Agout. L’Union Sportive Salvetoise XIII rattachée au Comité du Tarn, complète et continue l’histoire du XIII héraultais entre 1973 et 1983, le relais étant pris par une équipe féminine jusqu’au milieu des années 1990.