Le plafond peint de la salle Vinas du château d’En-bas à Poussan
Le plafond peint de la salle Vinas du château d’En-bas à Poussan
* Jean LAFORGUE, licencié es Lettres Modernes, architecte dplg, architecte du patrimoine.
p. 43 à 56
1. Situation
Le château d’En-bas 1 est une demeure patricienne, dans l’enceinte médiévale de Poussan. Une de ses façades (fin 16e siècle) est inscrite à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques depuis 1963. Il est signalé dans le guide du Patrimoine du Languedoc-Roussillon 2 pour celle-ci, pour la coursive de sa cour triangulaire et pour son escalier « rampe sur rampe ». Il constitue un îlot entier d’habitations, partage en tous sens en de multiples parcelles. L’une d’entre elles, dite la « salle Vinas », est propriété communale et la municipalité a décidé après une longue hésitation à restaurer son plafond peint. Une restauratrice 3 et un menuisier 4 ont alors été choisis pour exécuter les travaux de restauration sur le programme et sous la surveillance du service archéologique du Syndicat Intercommunal Nord Bassin de Thau (SINBT). Celui-ci 5 m’a sollicite pour étudier, pendant le temps des travaux 6, le plafond peint.
2. Contexte
Eléments historiques
Les éléments historiques que nous connaissons proviennent de l’ouvrage d’un érudit local 7, Jean-Marie Négri, qui prend parfois des libertés avec ses sources (Histoire Générale du Languedoc, Cartulaire de Maguelone, Cartulaire de Poussan, Compris 1630, 1645, 1734), de la publication en 1858 du Cartulaire seigneurial de Poussan 8 et de la vérification des références que donne Négri (archives départementales et cartulaire de Poussan).
En 1338, les frères Philippe et Bertrand de Lévis reprennent à leur compte un conflit vieux de 45 ans avec les évêques de Maguelone, concernant le droit de haute justice. Ils sont coseigneurs de Florensac et Poussan, petits-fils du comte de Monségur et Mirepoix (installe par Simon de Montfort), anciens combattants des armées du roi Philippe VI de Valois 9. Ils font compiler des archives pour nourrir l’arbitrage demandé au roi qui sera donné en 1341. Cette compilation, appelée cartulaire de Poussan, composée de 136 pièces, permet de suivre une partie de l’histoire du village depuis les années 1210 jusque en 1338.
Poussan, à trente kilomètres au sud de Montpellier sur la grande route qui mène à Béziers, est alors un gros bourg agricole et possède son port à l’embouchure de la Vène au bord de l’étang de Thau. En 1295, ce sont 274 hommes de Poussan nobles et non nobles de plus de 14 ans qui font allégeance aux évêques de Maguelone 10. La communauté urbaine est régie par des consuls.
Les frères de Lévis se sont mariés en 1330 avec deux sœurs, filles de Gui de la Roche seigneur de Poussan. Ce dernier s’est battu toute sa vie pour faire reconnaître ses prérogatives. Il lutte contre les évêques de Maguelone et les hommes qui pensent relever de leur juridiction 11 mais il lutte aussi contre les consuls : il déclenche une émeute, à laquelle les femmes prennent part, pour faire respecter l’usage exclusif de son four 12. Il plaide contre un membre de la noblesse qui, sur ses terres, a fait construire certaine fortification armée de mâchicoulis 13 et encore contre un bourgeois de Poussan qui a suborne des témoins mais surtout attaque à main armée ses officiers 14.
En 1334, Gui de la Roche partage, comme bien dotal, la seigneurie de Poussan 15 entre les deux frères. Il fait alors, selon Négri, construire le Château d’En-bas pour sa fille cadette 16.
Les frères de Lévis ou leurs enfants auraient dans le courant du siècle construit les remparts de la ville 17. Un petit sondage archéologique semble confirmer cette datation 18. La crise de la deuxième moitié du 14e siècle justifie la construction d’une enceinte (peste de 1348, et ses retours périodiques de 1361 à 1397, raids des Grandes Compagnies quasi annuels de 1355 à 1365), mais où trouver l’argent et les hommes pour la réaliser ? Poussan ne compte plus que 70 feux en 1376 19, et décline peut-être encore (Certains quartiers de Montpellier perdent encore 50 % de leur population entre 1380 et 1435 20). Toutefois quelques signes de reprise économique se « dessinent ça et là, notamment vers 1380 » 21, le voyage en 1386 de Charles VI en Languedoc est l’occasion de nombreuses constructions ou restaurations le long de l’antique Voie Domitienne, qu’il emprunte symboliquement pour son voyage.
En 1400, Philippe de Lévis, fils de Bertrand, cède le château d’En-bas et ses droits sur la ville à un certain Izarn de Barrière. Un avocat commis d’office à des repentis par le procureur Dauvet porte ce nom au procès Jacques Cœur en 1454, il se prénomme Jean comme le fils d’Izarn. Rien ne me permet pourtant de dire qu’il est de Poussan en l’état de mes connaissances.
En 1496, l’évêque de Maguelone (1488-1498) vient consacrer la nouvelle église, il s’appelle Izarn de Barrière 22.
En 1570, Le gouvernement de Montpellier accorde aux coseigneurs de Poussan, Guillem de Chaume et de Barrière, le droit de construire un temple avec un ministre du culte et un cimetière de la Religion Prétendue Réformée, ainsi que d’exercer leur culte (protestant) dans leurs châteaux respectifs 25.
De la fin du 16e siècle au long du 17e siècle et jusque en 1740 la famille de Barrière reste protestante et occupe le château d’En-bas. Les générations sont espacées de 40 ans en moyenne : on note des mariages en 1544, 1580, 1629, 1667 ?, 1705. On note encore en 1652 une mise en défense de l’enceinte urbaine contre des mouvements de troupes incontrôlées, le décès de Jean de Barrière en 1674, le mariage de la fille Françoise de ce dernier en 1705 et sa conversion pour 8 ans au catholicisme (le temps de son mariage), puis le legs par cette dernière en 1740 de la seigneurie de Poussan à son neveu le comte Henri de Vignolles de Vallongue 26.
La femme de celui-ci lègue à sa mort par testament la seigneurie et le château à César de Malbois, avocat général au parlement de Toulouse. Ayant acheté en 1776, l’autre coseigneurie, il devient alors seul seigneur de Poussan et habite au château de la Garenne construit à la fin du 17e siècle 27. Il est hargneux, grippe-sous, vindicatif, en un mot détestable, et détesté.
Le château Malbois (le château d’En-bas) est confisqué à la révolution puis vendu comme bien national le 28 vendémiaire An 9 à un certain Jean Bouliech, qui est à son tour expulsé en 1831. Le notaire Vinas, l’acquiert dans un mauvais état en 1938 28.
La municipalité refuse d’acquérir en entier la propriété Vinas dans les années 1970. Elle n’acquiert alors qu’une seule de ses salles. Le reste appartient au propriétaire actuel, qui a entrepris des travaux démolition et de « restauration », afin de louer le bâtiment comme ateliers artisanaux et comme logement.
La propriété « Vinas » ne constitue que moins du tiers de l’ensemble du château, il est possible que la propriété ait été démembrée très tôt.
Description et chronologie de construction du château
Le château d’En-bas occupe la quasi totalité d’un îlot du vieux Poussan. Il a un plan de forme trapézoïdale enserré entre 3 ruelles étroites, mais ouvert à l’intérieur sur deux cours, l’une carrée, l’autre triangulaire.
Depuis longtemps morcelé en de nombreuses parcelles, il présente onze façades différenciées sur rues. Certaines attirent le regard, façade ornée de la fin du 16e siècle (Fig. 1) (inscrite à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques en 1963), fenêtres à meneaux (Fig. 2), cheminée médiévale saillante (Fig. 3), la plupart des façades offre le banal aspect de maisons de village languedocien (Fig. 4). Et ce n’est qu’après un examen plus approfondi que l’on découvre des moulures anciennes.
Je n’ai pu visiter complètement les lieux. Je n’ai vu et relevé partiellement que la salle, objet de mon étude, les cours, les parties communes, un atelier de menuiserie, un grenier dépendant d’une maison mitoyenne, un appartement sur deux niveaux, une remise à vélos, une maison de vacances en cours de travaux. Ce qui représente environ 40 % de la surface totale ou 1/3 de la surface bâtie.
Toutefois une chronologie du bâti peut être dressée dans ses grandes lignes. Je me suis tourné en permanence vers l’ouvrage de B Sournia et J.-L. Vaysettes « Montpellier, la demeure médiévale » 29 qui constitue aujourd’hui l’ouvrage de référence de l’habitat urbain languedocien médiéval.
Première période : fondation aristocratique
Une grande tour (L x l x h = 12,50 m à 14 m x 6,50 m x environ 15 m), crénelée est construite à l’angle sud ouest du bâtiment. Sa tourelle d’escalier sur plan octogonal sur cul de lampe, en angle sur rue, conduit de la grande salle du premier étage aux pièces de second et même jusqu’à sa terrasse sommitale. A la base de la grande tour, une porte charretière en tiers point, ornée de moulures et de croisillons, avec pierre de blason (bloc sculpté mais buché), surmontée d’une bretèche sur arc mouluré en plein cintre portée par des culots figurés s’ouvre sur une loge en plein cintre qui mène à une cour triangulaire. En face, une autre porte en tiers point, avec pierre de blason, surmontée elle aussi d’une bretèche portée par des consoles moulurées, communique avec l’extérieur mais à un niveau plus haut qui ne permet pas le passage de véhicules. A l’angle nord-ouest, c’est une cheminée saillante sur l’extérieur (Fig 3), très semblable à celle de la rue des Tondeurs (actuellement rue Montgolfier) à Montpellier, publiée en 1869 30. Un puits se trouve contre la façade est, un escalier droit, que te n’ai pas pu observer, lui est associé.
Cette période est caractérisée par l’emploi de maçonneries assez épaisses en pierres de taille de moyen appareil en calcaire coquillier de médiocre qualité. Les nœuds d’architecture sont sculptés. Elle constitue le répertoire presque exhaustif des éléments d’architecture ostentatoires du palais urbain aristocratique languedocien au 14e siècle. On y reconnaît volontiers le caractère de Gui de la Roche défendant pied à pied son statut et ses prérogatives. Une date de construction au 2e quart du 14e siècle est très plausible. C’est sans doute le caractère ostentatoire de ces éléments, qui proclament l’aristocratie de la demeure, qui en a assuré la pérennité.
Deuxième période : raffinement
La seconde période de construction est caractérisée par l’emploi d’une maçonnerie mince en blocs très réguliers de calcaire coquillier de très bonne qualité. Les murs extérieurs sont bâtis partiellement en « appareil de Montpellier », altemance de parpaings (h x L x I = 12 x 30 x 45 cm) en assises à plat et en assises de chant. On dénote une granderigueur et finesse d’exécution dans la taille des profils, mais il n’existe aucune sculpture.
Un bâtiment (L x l x h = 12 m x 6,50 m x 12 m à l’égout), sur trois niveaux, est construit au sud-est. Il s’appuie sur le mur de clôture conservé sur une hauteur de 4 mètres. Il est constitué au rez-de-chaussée par une loge à arcs à cavets, couverte d’un plancher en bois peint (Fig. 5), au premier étage d’une grande salle avec cheminée (Fig. 6 et 7) et ouvertures à croisées (Fig. 2), portes de dégagement et plafond à caissons en bois peint. Un escalier droit dérobé derrière la cheminée mène aux combles couverts par une charpente archaïque. A cette période il faut ajouter des percements de fenêtres dans les maçonneries du 14e siècle, et un escalier à vis montant de fond en comble dans une tourelle octogonale.
Cette période qui sera l’objet de notre étude parce qu’elle englobe le plafond à caissons apparaît particulièrement raffinée, soucieuse de distribution intérieure, et de décor. Elle se situe nettement dans un style gothique flamboyant (amortissement des arcs à cavets sur surface plate. Elle apparaît comme un manifeste de modernité (plancher à caissons, grande vis, fenêtres à croisées) dans un contexte purement languedocien (emploi de l’appareil de Montpellier 31).
Troisième période : rationalisation
Cette troisième période est caractérisée par l’emploi d’arcs en plein cintre chanfreinés ou en cavets sans tas de charge (formés sur arcs de cercle de 120°) posés sur des colonnes octogonales, et supportant des bars (grandes dalles de sol).
Un escalier droit est aménagé pour accéder à l’étage de la salle de la tour du 14e siècle. Cet escalier reprend sans doute une disposition antérieure, datant du 14e siècle : un « grand degré » extérieur conservé dans la seconde période. Une coursière assure autour de la cour triangulaire la communication de cette salle avec celle de la 2e période, et le bâtiment détruit dans les années 1970. Un passage est aménagé par dessus la ruelle ouest à partir de pièces desservies par l’escalier à vis.
Cette période nettement médiévale encore se distingue de la précédente 32. Elle dénote un souci de distribution, ou de réfection d’une distribution existante, avec une manière qui veut être élégante mais dont la gaucherie tranche avec la période précédente.
Quatrième période : spécialisation
Pour cette quatrième période, mes repères sont moins précis. Je regroupe tous les éléments qui me paraissent imputables au 16e siècle et concourent à une plus grande spécialisation des espaces.
On refait des planchers de rez-de-chaussée : planchers bois (14e siècle ?) remplacés par des voûtes d’arête surbaissées, sans nervure, portant chacune sur quatre piliers logés à l’intérieur des maçonneries. Dans la même campagne de travaux, un escalier droit est installé en partie ouest, son accès donne dans la rue, sous le passage. Enfin une coursière est aménagée autour de la cour carrée (réfection d’un ouvrage de bois ?) à l’aide de voûtes massives en rez-de-chaussée qui bloquent la circulation périphérique. Des sortes de poivrières en ornent les angles.
On fractionne l’espace de la loge plein cintre du 14e siècle par une maçonnerie en « bugets », (appareil de parpaings isodomes posés de chant et formant des cloisons de 15 à 16 cm d’épaisseur) pour créer de petits locaux de service. Enfin, la façade médiévale a été percée « pendant la deuxième moitié du 16e siècle d’une grande loggia corinthienne, unique en son genre dans la région » 33.
Cette période correspond à des réfections lourdes, massives, où le souci esthétique s’est réfugié en façade. Elle apporte la dépréciation des espaces de rez-de-chaussée, traités en caves ou magasins et non plus en lieux de séjour. La construction d’un escalier donnant directement sur rue laisse entrevoir une spécialisation des espaces à l’étage, entre parties nobles et parties de service. La construction de la façade d’apparat sur seulement 1/8e des façades visibles (sur la tour primitive) démontre que les façades aussi se spécialisent.
Nous n’avons retrouvé nulle part trace de chapelle, il est probable que sa destruction ou sa modification ait fait partie de celle tranche de travaux. Le château que l’on sentait tout entier voué au développement de relations sociales semble devenir un outil économique où chaque fonction y compris la fonction d’apparat se définit clairement au détriment d’un bien-être global.
Cinquième période : stagnation
Pendant près de 200 ans le château n’évolue plus. On remarque un enduit peint de la première moitié du 17e siècle : (faux appareil de moellons gris à joints noirs et blancs. Des fenêtres du 18 e siècle ont gardé leurs vitres d’origine). Très peu de témoins de celle période sont visibles. C’est l’époque où la famille de Barrière se coupe du pouvoir, pour rester fidèle à sa foi. La parcellisation des parties nord du château a peut-être commencé: logements de domestiques, ateliers artisanaux. Quand le château revient à Malbois, il est si désuet que celui-ci ne l’habite pas. Le château Malbois n’a existé que 6 ans, déserté.
Sixième période : mise en pièces
La vente comme bien national provoque le lotissement du château. Le nord semble se transformer aisément en logements traditionnels (7 maisons à étages). Le sud a plus de mal à s’adapter ; il comprend les grandes salles. C’est lui qui retient l’attention des « antiquaires », et devient la Maison Vinas. Aujourd’hui le château est en danger. Tous les jours, de nouveaux travaux parfois bien intentionnés viennent le détruire davantage. Une prise en charge de l’ensemble du château est nécessaire, prise en charge ni de la maison Vinas, ni du château Malbois mais bien du château d’En-bas.
3. Le plafond peint de la salle Vinas
Ce plafond appartient à la 2e campagne de travaux du château d’En-bas. C’est une œuvre de charpentier intimement liée au bâtiment dans lequel elle est insérée dans sa structure physique, mais aussi dans son programme décoratif. Il est dans un état d’excellente conservation : quelques moulures sont abîmées au contact des murs, des couvre-joints sont tombés, des restaurations très visibles en affectent une toute petite part. Les planches, parfois repeintes, sont très sales (Fig. 8).
Pour celle étude j’ai emprunté la terminologie et parfois même les éléments de description de l’Encyclopédie des Compagnons du Devoir 34 et du Vocabulaire de l’architecture 35. L’intervention pendant travaux a permis d’étudier non seulement le plafond mais aussi le plancher 36.
Description du travail de charpente
Situé dans une salle de 6 x 9 mètres, le plafond présente six caissons il est recoupé en trois travées dans le sens transversal et en deux dans le sens longitudinal.
Quatre poutres transversales de section rectangulaire partagent l’espace, elles ne sont pas scellées dans le mur mais simplement posées sur cale dans une loge qui assure une parfaite ventilation de leur bout.
Dans leur chambrée, le long des murs longitudinaux et au milieu de la pièce, des closoirs forment avec elles les parties verticales des caissons. Ces closoirs sont assemblés dans les poutres par de simples coupes biaises, et sous l’ensemble de ces éléments sont clouées de fortes moulures raccordées par des coupes d’onglet.
Des moulures de plus faible section amortissent l’ensemble clouées contre les murs périphériques. D’autres moulures très semblables à ces dernières assemblées à coupes d’onglet sont clouées en partie haute des closoirs et des poutres pour ceinturer les caissons et définir un plan horizontal de pose des solives. Elles sont surmontées de planchettes à bord chanfreiné de l’épaisseur des cales de pose des solives.
Les solives, moulurées, de section rectangulaire, sont posées perpendiculairement aux poutres à raison de sept par caisson, définissant six entrevous. Elles sont d’un seul tenant sur toute la longueur de la pièce et viennent s’encastrer de part et d’autre dans les murs transversaux. On note que les solives posées au droit des closoirs de caissons présentent une section plus massive et ne sont rabotées que sur deux faces.
Les vides entre les solives (Fig. 9), au droit de leurs appuis sur les poutres sont obturés par des closoirs (ou ais d’entrevous) qui ferment les extrémités des entrevous et s’opposent au gauchissement des solives. Ces closoirs sont placés de biais et assemblés dans des rainures triangulaires destinées à les maintenir et à dissimuler le jour provoqué par le retrait des solives.
Les planches supportant l’aire du sol sont perpendiculaires aux solives. Cette disposition permet de garder un écartement constant et relativement important entre les solives. Chaque joint situé entre les planches est dissimulé par un couvre-joint de section trapézoïdale qui clôt le vide produit par le retrait du bois et s’oppose au tamisage des poussières provenant de la chape de mortier sur laquelle est scellé le carrelage. Ces couvre-joints sont posés directement sur les solives avant les planches, ils ne sont pas fixés, ils filent sur toute la largeur du plancher.
Des planchettes de même épaisseur à bord chanfreiné sont posées de part et d’autre des solives pour caler les planches et pour parfaire le carroyage apparent que constituent les couvre-joints avec les solives.
L’excellente conservation du plancher m’a permis une observation que je n’ai trouvée rapportée nulle part. Les vides entre closoirs des caissons et des entrevous et entre ceux-ci et les murs périmétriques sont comblés par une paille compressée (Fig. 10) jusqu’au niveau des planches. Cette paille maintient les closoirs en place et évite des effets de caisse de résonance dans les vides du plancher.
A ce plancher il faut ajouter deux panneaux inclinés de boiserie qui prolongent de chaque côté du manteau de la cheminée les moulures basses. Ils sont constitués de deux planches posées sur leur longueur sur une autre moulure basse. Un carroyage de couvre-joints les harmonise au plafond. Toutes les pièces employées pour cet ouvrage sont des pièces identiques à celles du plafond : (planches, couvre-joints, moulures basses).
Liste des pièces constitutives du plancher
Eléments de bois
Tous les éléments de bois de ce plancher semblent être en mélèze. Celui-ci provient généralement en Languedoc des Alpes de Provence par flottage 37.
Autres éléments
– Paille
Les fonctions de la paille compressée sont multiples. Il y a celles déjà notées plus haut, maintien des entrevous et fonction acoustique mais il faut peut-être en ajouter une autre. En effet elle peut servir d’interface entre la structure du plancher et le plancher proprement dit on aurait ce qu’aujourd’hui on appelle un plancher flottant sur surface résiliante. Des échantillons de paille ont été prélevés mais pas encore analysés. Cette analyse révélera un matériau disparu ou passé sous silence dans la majorité des cas. Elle dévoilera également un environnement agricole du château au moment des travaux.
– Sol
Je n’ai pas relevé les carreaux de terre cuite rose sur une chape de mortier maigre de chaux tant ils paraissaient banals dans un contexte méditerranéen. Ils m’ont semblé récents de prime abord, mais les sondages pratiqués n’ont pas mis en évidence une réfection de sol.
Profils
Si onze types de pièces sont moulurés, il n’existe dans ce plancher que 2 « familles » de profils regroupant 5 types.
Les chanfreins droits
– Le chanfrein simple
C’est le profil des planchettes hautes et basses de solives et des couvre-joints, il est employé sur une longueur totale de 485 mètres. Il est réalisé sur des éléments de 14 mm d’épaisseur suivant un angle de 35° (tangente = 10/14).
– Le chanfrein à baguette
C’est le profil des angles visibles inférieurs des solives, il est employé sur une longueur de 180 mètres. Une baguette de 12 mm de diamètre à profil légèrement outrepassé est délardée dans l’angle inférieur et s’appuie sur des filets à 45° de la verticale. Le méplat dégagé en sous face de la solive est d’environ 70 % (rapport côté du carré et diagonale) de la largeur de celle-ci.
Les profils complexes
– Petites moulures
Les profils des moulures hautes et basses sont très voisins. Leur description fait appel aux mêmes mots, seules des variations légères de dimension les différencient. Ces profils sont employés sur environ 100 mètres. Ils peuvent être décrits ainsi :: une baguette à profil outrepassé sur laquelle naît une gorge à profil segmentaire de diamètre deux fois et demi supérieur suivi d ‘un filet vertical pour l’un, très oblique pour l’autre, puis d’une nouvelle baguette à profil segmentaire de même diamètre que la baguette basse pour l’un, de diamètre supérieur pour l’autre enfin un cavet du diamètre de la baguette basse suivi d’un filet oblique de hauteur voisine du premier. On note que l’angle supérieur arrière de la moulure basse est légèrement obtus pour faciliter des rattrapages dimensionnels lors de la mise en œuvre.
– Grandes moulures
Un seul profil droit S’applique aux grands moulures de murs où il est employé seul et à celles de poutres et de closoirs où il est symétrique, il se déploie sur une longueur de 70 m. J’inclus dans ce profil le cavet des closoirs et des poutres, en effet sa lecture impose de l’associer. Le profil commence par un boudin amplifié en partie basse par un contre-profil formant doucine (Viollet le Duc l’appelle « nerf saillant » 38, il parle de « boudins nervés » 39), puis sur les reins de ce boudin un filet très oblique annonce une large gorge à profil segmentaire interrompue à son sommet par une baguette à profil outrepassé, elle-même surmontée d’un cavet à profil de même diamètre. Ces profils 40 sont courants au 14e et 15e siècle dans l’architecture de pierres, celui de la grande moulure sert souvent aux arcs de croisées d’ogives 41. Ils semblent plus rares en charpente.
Décor peint
L’existence d’un décor du plafond est connue depuis longtemps. C’est grâce au nettoyage pratiqué par la restauratrice qu’il s’est révélé dans toute son ampleur (Fig. 11). Le plancher n’a connu qu’une seule phase de décoration à part quelques repeints récents. Il est cohérent de penser que cette phase décorative est contemporaine de la fabrication du plancher.
Etendue
Tout le plafond n’est pas peint, les planches et les solives, les faces plates verticales des closoirs et des poutres sont laissées en bois apparent naturel. Les pièces peintes sont les planchettes hautes et basses de solives, les couvre-joints ainsi que les profils complexes : grandes moulures, moulures basses et moulures hautes.
Motifs et répartition, couleurs
Tous les chanfreins sont peints du même motif : petites pyramides à trois degrés inversées noires et blanches. Le plat des planchettes hautes de solives et les couvre-joints reçoivent un décor de guirlande sur fond rouge : une fleur évoquée par sept touches de peinture alterne avec une feuille très discrètement nervurée (Fig. 12). Ce motif est amplifié sur le plat des planchettes basses de solives : les fleurs sont entières, leurs pétales sont dessinés, leur tige s’amortit en arabesque et porte deux feuilles nettement nervurées. Une fleur aux couleurs sombre alterne avec une autre de couleur claire. Ce motif est encore repris sur la gorge des moulures hautes (Fig. 13) dans une configuration équivalente. Les cavets des petites et grandes moulures sont peints en rouge soutenu. Sur les baguettes des petites moulures alternent des tronçons biais noirs et blancs.
La restauration ne fait que débuter aujourd’hui les motifs des parties basses sont difficiles à déchiffrer. On sent néanmoins une amplification des motifs du haut vers le bas 42. Dès à présent, l’effet décoratif est très harmonieux, très architectural aussi. La récurrence des alternances de taches de couleur, très fines en partie hautes et de plus en plus importantes en partie basse, de même que la précision croissante des guirlandes de fleurs, apportent un effet de scintillement et de profondeur aux caissons.
Le plancher inférieur
Une guirlande de fleurs de même esprit (elle mêle fleurs stylisées en sept points et fleurs plus achevées) est visible (Fig. 5) sur le plancher inférieur, le plancher haut de la loge qui supporte la salle.
Ce plancher est très dégradé. Il a perdu en 1915 43 toutes ses planches, couvre-joints, et planchettes de haut de solives, remplacées par un plancher de sapin à lames étroites. Il est recoupé par un mur construit au 19e siècle. Il a donc évolué différemment dans chaque espace. Au sud, dans un espace qui reste ouvert, il a été décapé à blanc (avec quels produits ?) mais il lui reste des planchettes de bas de solives, des moulures et ses closoirs d’entrevous. Au nord il est dans un espace fermé, actuellement atelier de menuiserie. Il souffre d’une humidité en permanence proche de la saturation (le puits reste ouvert dans l’atelier). Ses poutres maîtresses ont été déplacées et scellées dans la maçonnerie (risque de pourrissement), elles ont été jugées trop faibles et sont soutenues par des profilés d’acier transversaux. Les moulures ont été arrachées, certaines sont encore visibles, mêlées avec d’autres moulures de l’atelier. Les quelques closoirs d’entrevous restants tombent en ruine. Mais d’épaisses couches de peinture en place laissent espérer que la peinture d’origine peut être retrouvée.
Ce plancher présente beaucoup de similitude avec celui que je viens de présenter : décoration très voisine, profils quasiment identiques. Toutefois il apparaît d’une structure beaucoup plus simple. Ce n’est pas un plafond à caissons.
Description
Deux poutres moulurées (chanfreins à baguettes de 36 mm de diamètre) de dimensions h x 1 x L = 285 x 226 x 6170 mm portent 11 solives moulurées également (chanfreins à baguettes) de dimensions h x 1 x L = 84 x 206 x 9300 mm qui vont de mur à mur où elles sont engagées. Une moulure (h x l = 120 x 71 mm) au profil presque identique à la moulure haute du plancher supérieur tourne sous les solives dans la chambrée des poutres et contre les murs. Elle est surmontée d’une planchette (e = 14 mm, chanfreinée) de bas de solives qui portent des cloisoirs d’entrevous (h x l x e = 220 x 495 x 20 mm). Ainsi sont formés trois faux caissons de plan rectangulaire et de hauteur très réduite. Il faut restituer un couvrement de planches épaisses et de grande largeur, des couvre-joints et des planchettes de haut de solives.
Ce plancher, planches restituées comprises, représente 5 m3 de bois de mélèze, soit une charge de 63 kg au m². C’est un plancher beaucoup plus léger que le plancher supérieur de 55,4 cm de hauteur totale. Les poutres sont plus massives et plus fragiles et les solives plus élancées et plus fortes. Il y a-t-il eu des supports centraux ? Seule une reconnaissance plus poussée pourrait le dire : (trace de jonction sur les poutres, fondations à retrouver sous la dalle de sol en béton armé). L’ensemble des deux planchers peut avoir été débité dans 5 billes d’environ 63 cm de diamètre et de 13 mètres de long.
Il me parait très intéressant d’associer dans cette étude les deux planchers, de même facture mais de complexité différente, pour combattre la tentation de voir toujours dans le plus simple le plus ancien.
4. Datation
Autres plafonds
Les plafonds de la maison de Jacques Coeur 44, au n°5 de la rue Trésoriers-de-France à Montpellier 45 présentent de si fortes analogies avec les plafonds de Poussan qu’il est difficile d’envisager qu’ils n’aient pas été réalisés par la même équipe de charpentiers et de décorateurs : même structure, mêmes profils, même décor (fig. 14).
Nous connaissons deux plafonds de cette maison : l’un en rez-de-chaussée et l’autre en étage 46. Tous les deux sont à caissons, le premier est semblable au nôtre (La description que nous avons faite plus haut pourrait convenir parfaitement à ce plancher au delà des caractéristiques dimensionnelles de la pièce), le second comporte des amplifications de moulures (baguettes de solives et moulures hautes et basses 47). La seule peinture d’origine connue, en rez-de-chaussée, comporte les pyramides à degré noires sur fond blanc peintes comme à Poussan sur le chanfrein des couvre-joints et des planchettes de haut de solives et les mêmes guirlandes de fleurs avec tige et feuilles, plus stylisées en partie haute 48. Il existe un détail pourtant qui les différencie : les plafonds montpelliérains ne présentent pas les planchettes de bas de solives qui accentuent l’effet de caisson.
Après consultation du fond iconographique du Centre de Recherche des Monuments Historiques 49, de l’encyclopédie des Compagnons du Devoir 50, des articles de Jacques Peyron et Annick Robert 51, soit un corpus de 48 plafonds de la France du sud, je n’ai trouvé qu’un seul exemple de plafond présentant ce type de pièces, au château de Gabian (Hérauit) 52. Les planchettes sont plus larges (environ 230 mm) et ne sont pas, sur le dessin, intercalées entre la poutre et les solives.
Le décor des chanfreins des couvre-joints se retrouve dans les châteaux de Gabian (Hérault) 53, de Capestang (Hérault) 54, où apparaissent aussi les fleurs stylisées en sept points, dans le château du roi René à Tarascon 55, et dans la maison du passage de la prévôté de la Canourgue-Saint-Salvi à Albi 56 et également dans la cathédrale Notre Dame d’Aix-en-Provence.
On trouve des closoirs verticaux dans la chambrée des poutres (secondaires pour les plafonds complexes) dans la maison 5, rue du Bœuf à Lyon 57, au Château du roi René à Tarascon (plafond de la grande salle est du 1er étage), dans une salle du Petit Palais 58 et du Palais du Roure à Avignon 59.
Chronologie
Grâce à ces éléments, se dessine le scénario suivant : Les travaux de Louis III d’Anjou au château de Tarascon (1430-1435), sous la direction de Jean Robert, assistés de sculpteurs prestigieux comme Jacques Morel, correspondent à un de ces chantiers phares qui, comme un siècle plus tôt le chantier du Palais des Papes, révolutionnent l’architecture. Les recherches de mise en valeur des caissons au niveau de la structure porteuse conduisent à plusieurs solutions : plafonds sur plans hexagonaux, poutres refermant les caissons, ou closoirs en planches employés obliques, enfin, closoirs verticaux (salles de l’aile est). Il s’agit pour moi de l’acte de naissance du véritable plafond à caissons. Est-ce sur ce chantier qu’on invente la coupe d’onglet ?
Lorsque l’évêque de Béziers, pour recevoir Marie d’Anjou en 1442 à Gabian, refait le plafond de la grande salle de son château, il fait copier la décoration chère à son hôte, il emploie peut-être même le même peintre pour obtenir l’effet de scintillement du plafond. Le plafond est moderne par les techniques employées, il recherche aussi une solution pour dessiner des caissons encore rectangulaires (planchettes larges de bas de solives), mais le résultat donné laisse l’impression d’un ouvrage archaïque (closoirs obliques).
L’archevêque de Narbone ne pouvait pas faire moins que son voisin et subordonné. Aussi c’est à peu près sur les mêmes bases qu’il recoupe comme à Gabian la grande salle de son château de Capestang par un plafond.
Les innovations de Tarascon auront principalement des échos dans la région avignonnaise (Petit Palais (1457), palais du Roure (1469-1485), palais de la cité administrative d’Avignon, etc.), puis gagneront la région lyonnaise par la vallée du Rhône. Le scintillement de plafond lui aussi aura une bonne fortune (Aix-en-Provence, Albi), mais peut-être plus éphémère.
Or il existe dans ce scénario un « chaînon manquant » entre les années 1445 et 1455, c’est la maison de Jacques Cœur à Montpellier (1447-1451) 60 où l’influence de Tarascon est manifeste : mêmes types de profils de moulures, recherche de régularité et de profondeur des caissons, effet de scintillement du plafond. Cette influence, hors considération stylistique, est avérée puisque un même homme, Simon de Beaujeu, a fréquenté les deux chantiers. Les solutions de Tarascon semblent épurées, réfléchies. De plusieurs tentatives, une seule est retenue, celle des closoirs verticaux déterminant des caissons de plan carré. Et c’est bien cette solution qui fera fortune. On peut considérer que c’est de cette maison, ou de la Loge des Marchands que Jacques Cœur fait construire simultanément à Montpellier, que naît la mode avignonnaise.
Hypothèses
Comment situer dans cette chronologie esquissée les plafonds de Poussan, quasiment doublets de ceux de Montpellier, un ton en dessous (le plafond de l’étage à Poussan est semblable au plafond du rez-de-chaussée à Montpellier) ? Le seul indice que nous avons est la présence à Poussan des planchettes de bas de solives qui manquent à Montpellier. Nous avons vu que cette solution a été retenue à Gabian mais abandonnée à Avignon quinze ans plus tard. Ceci ferait du plafond du château d’En-bas un modèle pour ceux de la rue des Trésoriers-de-France.
La construction en « appareil de Montpellier » de la salle suggère une construction entièrement autochtone. La grande salle bâtie est de taille modeste 61, il y a absence d’éléments de sculpture figurative. Mais la cheminée, construite sur un tas de charge en encorbellement très élégant, aux profils simples et parfaits, qui décharge son manteau du poids du conduit de fumée par un arc clavé, est une œuvre exceptionnelle et savante : elle utilise une plate bande en fausses coupes 62 pour asseoir son manteau, prouesse de stéréotomie.
La construction d’une « grande vis » montant de fond en comble, en angle de cour intérieure, desservant une galerie 63 dans cette campagne de travaux, ne remet pas en cause l’antériorité des travaux à Poussan sur ceux de Montpellier. Car le modèle d’une telle vis existait à Tarascon dès 1435 et celle de Poussan ressemble par bien des aspects à la vis octogonale sur cul-de-lampe du 14e siècle qui orne la grande tour. Ses rares fenêtres sont étroites et le passage aussi, elle est proche du « limaçon » que Jacques Cœur commande de détruire dans la Loge des Marchands, pour la remplacer par une vis « si large que quatre hommes y peussent aller de frond » 64.
Ainsi le plafond serait à dater aux environs de 1446. Jacques Cœur, en quête de bons maîtres d’œuvre locaux pour mener à bien ses travaux, aurait pu apprécier le travail d’un André Bonicy et ses compagnons à Poussan et Simon de Beaujeu aurait accepté de travailler avec un lapicide qui connaisse si bien son travail et les références de son temps.
Mais il existe une autre hypothèse, plus séduisante, qui relègue le problème de la planchette de bas de solive au statut de détail. (Elle serait le fruit des recherches sans lendemain du charpentier de la maison Jacques Cœur, influencé par la formule de Gabian).
Il faudrait imaginer que l’avocat Jean de Barrière et Jean, le fils de Izarn de Barrière, soit une seule et même personne (les dates connues le permettent), que cet avocat, que recommande le procureur Dauvet, s’enrichisse rapidement grâce au procès (la fortune de Jacques Cœur a disparu en de nombreuses mains, beaucoup de dépôts compromettants n’ont semble-t-il pas toujours été restitués) où il fréquente pendant des mois les hommes des chantiers de Jacques Cœur appelés à témoigner. On imagine alors qu’il requiert leurs services pour remettre au goût du jour sa propriété (en en préservant scrupuleusement les symboles aristocratiques du 14e siècle). Il a l’occasion de faire travailler les maîtres les plus réputés à qui il demande en grande part de reproduire ce qu’ils ont déjà fait à Montpellier. Cette hypothèse situerait les travaux de la 2e période au château d’En-bas pendant la durée du procès, autour de l’année 1454. André Bonicy ferait partie des maîtres d’oeuvre et Simon de Beaujeu, lui-même, pourrait avoir réalisé la cheminée.
Cette dernière hypothèse me semble plus plausible et plus conforme à la logique de l’évolution de l’histoire de l’architecture. Il y existe peu de jaillissement spontané, les grandes synthèses d’architecture se font lors de la rencontre d’un maître d’ouvrage exceptionnel avec un maître d’oeuvre du même niveau.
5. Conclusion
La genèse des plafonds à caissons me semble éclaircie. Au 14e siècle, je me réfère à la proposition des compagnons du Devoir ; des plafonds à poutres superposées sont inventés au Palais des Papes d’Avignon (Chambre du Pape : 1335-1338, chambre du Cerf : 1342-1343 65). Suit au cours du même siècle une succession d’apports qui modifie progressivement ce type de plafond. En Avignon, les plafonds de la livrée Ceccano, puis de ceux la livrée de Vivier (postérieurs à 1336 66, apportent des closoirs obliques (entrevous de solives et chambrée des poutres), puis des moulures qui les portent. Des solives moulurées (baguette sur chanfrein) apparaissent à la livrée de la Thurroye à Villeneuve-les-Avignon (1350-1373). (Au retour des papes et de leur suite à Rome, l’Italie découvrira ce stade d’évolution des plafonds.) Le nouveau plafond de la livrée Ceccano (2e moitié 14e siècle) comporte des petites moulures en haut des solives constituant un carroyage avec les couvre-joints entre planches, et la multiplication des moulures rapportées en haut de poutres. Mais il me semble 67 que c’est à Tarascon que l’idée de caisson régulier prend forme au moment où apparaît la coupe d’onglet, et que c’est à Montpellier que se forge la formule du plafond à caissons réguliers à bords verticaux qui sera diffusée d’abord en Avignon puis dans la vallée du Rhône.
Les plafonds peints du château d’En-bas de Poussan auraient été réalisés « à l’identique », sur le modèle de ceux de la maison de Jacques Cœur à Montpellier. Leur datation proposée ici, des années 1454, peut être validée par une analyse dendrochronologique 68, et concerne l’ensemble des travaux de la deuxième période 69, y compris l’exceptionnelle cheminée. Cette cheminée 70 mérite une étude parallèle à celle-ci, qui, en établissant une chronologie évolutive, pourrait valider ma proposition concernant les planchers.
Le château d’En-bas de Poussan a conservé presque exhaustivement tous les éléments marquants de l’architecture régionale médiévale et recèle par un hasard précieux des éléments fondamentaux de l’histoire de l’art européen. Cet ouvrage est en danger.
Notes
1. Il est tour à tour dénommé Malbois du nom de son propriétaire de 1776 à la révolution, ou château d’En-bas dans les cartulaires, ou maison Vinas du nom du notaire de Poussan qui l’a acheté partiellement en 1938 (c’est sous ce nom qu’il apparaît dans l’inscription à l’Inventaire supplémentaire, et dans le Guide du Patrimoine).
2. Jean-Marie PEROUSE DE MONTCLOS Guide du Patrimoine du Languedoc-Roussillon CNMHS Edition Hachette Baume-les-Dames 1996. Page 465 article de B Soumia et J.-L Vaysettes.
3. Eileen MAITLAND. 34970 LATTES.
4. SARL IVORRA – 34120 PEZENAS.
5. En la personne de Marc LUGAND.
6. Fin 1998, début 1999.
7. Jean-Marie NEGRI, avec la collaboration avec l’abbé André CABROL, POUSSAN en Languedoc, Nos seigneurs et notre Histoire. Editions Lacour Nimes 1988.
8. A GERMAIN, Notice sur un cartulaire seigneurial inédit, Edition de la Société Archéologique de Montpellier, Montpellier 1858.
9. in Cartulaire de Poussan fol. 134
10. in Cartulaire de Poussan fol.233 et 96
11. in Cartulaire de Poussan fol .77
12. in Cartulaire de Poussan fol .67.
13. « fortilicia et merletos … edifficare » in Cartulaire de Poussan fol.67.
14. in Cartulaire de Poussan fol .66, 29, 115.
15. in Cartulaire de Poussan fol.224, 226, et Cartulaire de Maguelone Reg C fol 6
16. in Poussan, Nos seigneurs … page 32 01) cit. en note 7. Ceci n’est pas dit dans le cartulaire de Poussan, je l’ai vérifié avec l’aide de Katia Turrel, mais c’est plausible.
17. in Poussan, Nos seigneurs … page 32 01) cit. en note 7. Je pense que Cette affirmation repose plus sur une analyse stylistique du rempart que sur une source réelle.
18. Cette information m’a été communiquée par Marc Lugand.
19. Cité par A.Germain page 5 in op cit. note 8. Lettres de Charles V in Ordonn. des rois de France, VI, 212.
20. in Emmanuel LEROY LADURIE Les Paysans du Languedoc – Ed. Mouton Paris 1966 tome II page 940.
21. in Bernard SOURNIA et Jean-Louis VAYSSETTES Montpellier, la demeure médiévale Coll. L’Inventaire Paris, Imprimerie Nationale 1991, page 19.
22. in Poussan, Nos seigneurs … page 32 01) cit. en note 7.
23. [Appel manquant] in Michel MOLLAT, Les affaires de Jacques Coeur : Journal du procureur Jean Dauvet, Edit. A Colin Paris, 1952 fol 143, 149 v°.
24. [Appel manquant] in Poussan, Nos seigneurs … page 32 op cit. en note 7.
25. id. page 43 Négri cite en référence Archives Départementales de l’Hérault G 1425.
26. id. page 44,4-5, 46. Références Archives communales de Poussan, 25 Fév 1652, Archive du notaire Lardat à Montbazin, Archives Départementales de l’Hérault G 1412, pas de référence pour le legs.
27. id. pages 67 et 53.
28. Jean-Marie NEGRI et l’abbé André CABROL, POUSSAN, Nos rues et notre Histoire. Montpellier Imprimerie de la Charité 1985. Page 38.
29. Op. cit. note 21.
30. in Congrès Archéologiques de France (Carcassonne-Narbonne, Perpignan, Béziers, 1868) – Paris 1969.
31. Sournia et Vayssettes relèvent « l’absence de cet appareil sur des édifices non autochtones » in op. cit. note 21 page 147.
32. Stratigraphie du bâti : les murs de cette phase Sont appuyés sans liaison contre les précédents. On relève une petite phase intermédiaire constituée par une cloison reliant les ouvrages de la 1ère à ceux de la 2e période, détruite par cette présente phase de travaux.
33. Op. cit. note 2. page 465 article de B Sournia et J.-L Vaysettes.
34. Encyclopédie des Métiers Librairie de Compagnonnage Paris 1991. Dans le tome 6 bis Consacré à « l’art de la charpente et la construction en bois », et plus particulièrement dans le chapitre « Les plafonds et les planchers » par les Compagnons passants charpentiers du Devoir pages 13 à 68.
35. J.-M PEROUSE DE MONTCLOS Architecture, vocabulaire Paris Imprimerie Nationale 1993.
36. in op. cit. note 35 page 139 : « plancher : Pan de charpente horizontal, séparant les étages d’un bâtiment et portant un sol. Sa surface inférieure, lorsque elle est dégagée et horizontale, se nomme plafond. »
37. Selon J.-L Vaysettes lors d’un entretien, auquel participait également Marc Lugand, après lui avoir montré un échantillon de moulure basse. Une analyse reste à faire pour déterminer la nature et la provenance du bois.
38. « Les architectes ont observé que les nerfs saillants ajoutés aux boudins donnent à ceux-ci une apparence de fermeté, de résistance qui, loin de détruire l’effet de légèreté, l’augmente encore. » E VIOLLET LE DUC Dictionnaire raisonné de l’architecture t. 7 art. PROFIL page 523 Poitiers 1997.
39. Id. page 525. Je propose qu’on parle à ce propos d’amplification de boudins par nerf. Le terme de tores ne s’applique que pour une moulure de colonne.
40. Ces profils médiévaux semblent procéder par combinaisons linéaires tel un langage : – On nomme a, b, c trois dimensions de cercles de tracé (petit, moyen, grand), – on associe à ces lettres les chiffres 1 et 2 pour noter qu’ils forment des moulures pleines ou creuses – on distingue trois types de rapport entre eux, l’intersection, la connexion et la déconnexion (un filet est placé entre les moulures) par les signes +, = et -, – on indique par la majuscule ou la minuscule si le boudin est amplifié ou non (ajout de nerfs). – on ajoute encore les signes > pour indiquer un profil droit, < pour indiquer un profil renversé. Ainsi les trois profils évoqués ci dessus peuvent s’écrire : – Moulure haute… > (al + e 2 – a 1 + a 2 -) – Moulure basse… > (al + e 2 – b1 + a 2 -) – Grande moulure… > (B1 – c2 + a1 + a2 -) Mais les autres moulures en pierre de l’architecture environnante (2e période) s’écrivent avec le même langage : – Le cordon extérieur : > (= a2 + e 2 -a I =) – La partie basse de la plate-bande du manteau de la cheminée : > (1 – c2 = a1+a2-) – La partie haute de la plate-bande du manteau de la cheminée : > (- a1 +b2-b1 =) < (c2+a2=) – Le linteau d’une porte (accès à escalier dérobé) : > (-a2 +b2-a1+a2-) – Les pieds droits de la cheminée (moulure verticale) : > (b1 -c2-) (-c2+a1 =b2=) – Ebrasements extérieurs des baies (moulure verticale) : > (-b2+b2-) (-b2-) – Appui saillant de fenêtre de la tour d’escalier : > (- b2 – a1 =) On remarque comme le segment > (a1 + a2-) revient 4 fois, on remarque aussi la similitude entre la grande moulure et la partie basse du manteau de la cheminée : > (B1 – c2 + a1+ a2 -) et > (b1 – c2 = a1 + a2 -), etc.
41. Viollet le Duc donne un arc doubleau de l’église Saint-Nazaire de Carcassonne construite dans les années 1320-1325 qui offre une très grande similitude avec ce profil Op. Cit. Note 39 t. 7 fig. 23 page 522. Les ogives du donjon du château de Vincennes (autour de 1364) présentent elles aussi un profil similaire. (Cette information m’a été donnée par Ch. Angst, architecte).
42. Madame Eileen MAITLAND a l’intention de publier son travail après achèvement de la restauration du plafond.
43. 20 juillet 1915 Réception des travaux de réparations de la salle municipale de réunion : dallage béton, rejointoiement des vieux murs, crépis, menuiseries, poutres fer, parquet bois, dallage de bars de Vendargues, marches ciment, bancs, tables. (Coût total 3.000 F). La ville de Poussan avait acheté la salle Vinas et son rez-de-chaussée le 29 nov 1913 à Th. Plaziat (parcelle A309), puis la revend à maître Vinas le 1er Fev 1939. Celui-ci la lègue à la ville à sa mort. Archives Départementales de I’Hérault n° 20 213 16. Informations de M. Lugand.
44. B. SOURNIA et J.-L. VAYSETTES op. cit. note 21 page 200 à 203.
45. Citée dans l’Encyclopédie des compagnons mais localisée à Avignon op. cit. note 34
46. Plafonds des pièces notées F et K par B. Soumia et J.-L. Vaysettes op. cit. note 21, page 202 et 203.
47. Ces moulures peuvent être notées à Poussan et au rez-de-chaussée de la maison Jacques Cœur ainsi (voir note 42) :
– Moulure haute… > (a1 + c2 – a1 + a2 -)
– Moulure basse… > (a1 + c2 – b1 + a2 -)
et à Montpellier à l’étage
– Moulure haute… > (a1 + c2 – a1 + a2 -)
– Moulure basse… > (a1 + c2 – b1 + a2 -)
48. Ce décor de fleurs est omniprésent dans la tapisserie de lice du milieu du 15e siècle, qui constitue l’art décoratif moteur de cette époque.
49. Centre de Recherche des Monuments Historiques Palais de Chaillot 75 16 Paris. Et publication dans Plafonds en bois 3 volumes qui pressente le relevés de 25 plafonds du 14e au 16e siècle.
50. Op. cit. Note 34 présente le relevés de 15 plafondsdu 14e au 16e siècle. 4 Sont communs avec le CRMH.
41. J. PEYRON et A. ROBERT « Fragments de plafonds peints du XIVe siècle au Puy » in Archéologie du midi médiéval tome IV 1986 et Les plafonds peints gothiques d’Albi Presses Midi-Pyrénées Albi. Ce sont au total onze plafonds qui sont étudiés.
52. Dessin de B. LALLEMAND 1968 CRMH. Le plafond est ici daté de la fin 15e, début 16e siècle.
53. Le château de Gabian (Propriété de l’évêque de Béziers) dessin CRMH. Jacques Peyron propose que le décor ait été peint en 1442 à l’occasion de la réception de la reine Marie d’Anjou. Pas de date pour le, plancher, toutefois l’emploi de coupes d’onglet qui permettent le retournement des moulures interdit une date ancienne. Op. cit., note 50, page 43 et op. cit., note 2 page 249.
54. Le château de Capestang (Propriété de l’archevêque de Narbone) DESSIN CRMH. Jacques Peyron propose que le décor ait été peint entre 1436 et 1451 d’après la période de ministère de l’archevêque dont est peint le blason. Il suggère que le plancher ait été construit pendant cette même période. Op. cit. note 50 page 43 et op. cit., note 2 page 182.
55. Le château du roi René à Tarascon dessin CRMH. Sylvia Pressouyre propose une date de construction de l’aile est d’après des prix faits : 1430-1435. Le maître d’oeuvre en est Jean Robert. Les sculpteurs Simon de Beaujeu et Jacques Morel y ont travaillé en 1432 et 1433. Elle ne propose pas de datation des peintures mais rapporte l’attribution traditionnelle aux peintres du roi René des peintures des ais d’entrevous des salles ouest. S. PRESSOUYRE Le château de Tarascon in Congrès Archéologique de France (Avignon et comtat Venaissin 1963 – Paris 1963. page 239 et suiv.
56. La maison du passage de la prévôté de la Canourgue-Saint-Salvi à Albi. Jacques Peyron propose que le décor ait été peint entre 1447 et début 1456 d’après la période d’exercice du prévôt de Saint-Salvi dont est peint le blason. Op. cit. Note 50 page 8.
57. La maison 5, rue du Boeuf à Lyon Dessin encyclopédie des compagnons. Les compagnons indiquent sommairement comme date de construction la fin du 15e siècle mais leurs datations paraissent très fragiles. Op. cit., note 34 page 37.
58. La salle du Petit Palais à Avignon. Dessin encyclopédie des compagnons. Jean Valléry-Radot propose une date de fabrication des planchers d’après des prix faits : 1457. J. VALLERY-RADOT Le petit Palais in Congrès Archéologique de France (Avignon et comtat Venaissin 1963) – Paris 1963. Page 72.
59. La salle du Palais du Roure à Avignon. Dessin encyclopédie des compagnons. Hubert Sigros propose après Joseph Girard une date comprise entre 1469 et 1485. H. SIGROS Le Palais du Roure à Avignon in Congrès Archéologique de France (Avignon et comtat Venaissin 1963) – Paris 1963. page 106.
60. B. Soumia et J.-L. Vaysettes rapportent le témoignage de Simon de Beaujeu au procès de Jacques Cœur et en déduisent que celui-ci était maître d’oeuvre, assisté du lapicide montpelliérain André Bonicy, dans la construction de sa demeure, dont le chantier était déjà commencé mais non terminé en 1448 (on y plaçait des encadrements de fenêtres). A l’arrestation de Jacques Cœur, le 22 juillet 1451, le chantier devait être terminé. La date de réalisation des planchers et de leur décor doit être à placer dans cette fourchette de temps entre 1448 et la 1ère moitié de l’année 1551. Op. cit. Note 21 pages 201 à 206.
61. Jean Mesqui présente un tableau de dimensions de grandes salles médiévales, la salle du château d’En-bas ferait partie des plus petites. J. MESQUI Châteaux et enceintes de la France Médiévale, de la défense à la résidence Editons Picard Grands Manuels Paris 1993.
62. Le principe d’une telle œuvre de stéréotomie est de présenter des joints verticaux en façade, mais des joints de coupe en claveaux ou en crossettes en face arrière.
63. Une porte murée, contemporaine de la tour débouche sur la galerie du 16e siècle (fortement « restaurée » en 1987).
64. Op. cit. Note 21 page 200.
65. D’après D. VINGTIN Avignon, le Palais des Papes coll. « Le ciel et la pierre » Ed. Zodiaque 1998.
66. Cette datation et les deux suivantes sont celles des Compagnons, elles mériteraient d’être affinées.
67. La chronologie du deuxième tiers du 15e siècle que je présente ici est neuve. Elle va par exemple à l’encontre de celle proposée par les compagnons qui placent les planchers du Petit Palais avant ceux de Tarascon
68. Facilitée par la présence de nombreuses longues pièces de bois à peine équarries. De telles longueurs de pièces indiquent qu’elles proviennent de billes de bois, donc du tronc et non de branches. J’ai demandé dès 1998 au Laboratoire de Botanique Historique et Palynologie de Marseille d’établir un devis pour étudier les deux plafonds, mais aussi la charpente. A réception de ces devis, j’ai formulé auprès du conservateur de la DRAC une demande de subvention pour réaliser cette étude, la mairie de Poussan s’engageant à participer pour moitié aux frais. Bien que sur le conseil de l’archéologue intercommunal, j’ai sacrifié, pour raison d’économie, l’analyse de la charpente, je n’ai à ce jour reçu aucune réponse.
Sont conservées à Poussan les « tenailhe » que mentionnent les textes et que B. Soumia et J.-L. Vaysettes recherchent vainement. Ce sont des sortes de fermes extrêmement archaïques où le « tirant » travaille comme une poutre ou un arbalétrier (« balestrier »). L’étude dendrochronologique permettrait là de vérifier la datation de cette charpente du milieu du 15e siècle.
69. Dont les fenêtres à croisées identiques à celles du château d’Aspiran (Hérault) et bien sûr la grande vis.
70. Là encore, c’est au château de Tarascon qu’on en trouve l’ébauche mais, elle, est un point d’aboutissement. Construite « à l’identique », elle a perdu son modèle. Elle me semble constituer un jalon essentiel vers les cheminées royales de la Première Renaissance.
