Guilhem de Toulouse, les premiers Carolingiens
et l’ intégration du Midi languedocien au royaume franc

Je tiens d’abord à remercier Jean-Claude Richard et la municipalité de Saint-Guilhem de m’avoir invité, en m’attribuant une compétence que je ne suis pas certain de posséder, à prononcer la conférence inaugurale du cycle de manifestations culturelles organisées par la municipalité à l’occasion du douze centième anniversaire de la fondation de Gellone par Guilhem, comte de Toulouse.

C’est en effet du héros éponyme de la commune de Saint-Guilhem que je dois vous parler, puisque le village qui nous accueille aujourd’hui a pour origine la fondation de l’abbaye de Gellone, effectuée en décembre 804, probablement sur une terre patrimoniale, par le comte Guilhem (ou Guillaume) de Toulouse, qui venait de s’illustrer en jouant un rôle déterminant dans la conquête de Barcelone, arrachée par les armées de Charlemagne, nouvel empereur franc, au pouvoir de l’émir de Cordoue.

Le comte Guilhem n’est pas l’un des nombreux personnages médiocres dont l’histoire perpétue la mémoire, obscur représentant du souverain franc aux marges méridionales de son royaume, modeste « fonctionnaire » venu se retirer sur ses terres au terme d’une carrière bien remplie et achevant dans la pénitence et la prière une vie commencée dans l’éclat des armes. C’est au contraire un personnage historique de premier plan, qui possède même l’insigne privilège d’apparaître et de vivre à deux époques distinctes séparées par plus de trois siècles et de marquer tout autant l’histoire littéraire que l’histoire politique, puisque le comte Guilhem, né vers 755 et mort à Gellone en 812, a, plus ou moins directement., servi au XIIème siècle de modèle au héros légendaire Guillaume d’Orange ou Guillaume au Court Nez ou Guillaume au Court Nez ou encore Guillaume Fierebrace (aux bras terribles), dont les exploits nourrissent un cycle de 24 chansons de geste, cycle dit de Guillaume d’Orange, au nombre desquelles se détachent la Chanson de Guillaume, la plus ancienne, antérieure à 1150, les Enfences Guillaume, le Couronnement de Louis, le Charroi de Mines, la Prise d’Orange, les Aliscans et le Moniage Guillaume, connue sous deux versions qui racontent toutes deux la vie de Guillaume devenu moine à Gellone.

Cette résurrection-ou cette exhumation-de Guilhem au XIIème siècle soulève un certain nombre de problèmes passionnants. Si le contexte de l’époque, celle des Croisades, suffit à expliquer la thématique générale du cycle, celle de la lutte d’un héros chrétien contre les Sarrasins assimilés à des païens, le hiatus de plus de trois siècles séparant l’écriture de l’épopée des événements qui en constituent la trame oblige à s’interroger sur les voies empruntées par la mémoire collective. Une transmission exclusivement orale est-elle concevable ? Sinon, quels témoignages gardons-nous d’éventuels relais écrits ? L’abbaye de Gellone a certainement joué un rôle important dans l’exaltation de la personne de son fondateur, mais il faut attendre 1125 pour voir rédiger une Vita Guillelmi par les moines de l’abbaye, étape décisive dans la procédure de canonisation de Guilhem, mais dont la composition n’est pas nécessairement antérieure aux plus anciennes chansons de geste qui semblent avoir emprunté des éléments, sinon directement à la Vita, du moins au même fonds documentaire le problème reste entier de la transmission de la mémoire de Guilhem entre sa mort et son utilisation littéraire au XIIème siècle.

Trois thèmes mériteraient une étude approfondie, concernant la relation du cycle épique au noyau historique qui lui a donné naissance. Le premier est celui du transfert linguistique. La « matière méridionale » a nourri un genre littéraire septentrional et favorisé la maturation d’une langue, la langue d’oïl, celle des chansons de geste, qui est étrangère au pays décrit. Le second thème intéressant est celui de la défaite et de son rôle dans la vie du héros. Elle correspond sans conteste à une réalité historique (le premier fait d’armes de Guilhem est une défaite subie en 793 contre une armée sarrasine), mais elle est systématiquement reprise et amplifiée dans le cycle épique, où elle constitue un ressort dramatique essentiel, une situation initiale à partir de laquelle peut se construire la vie héroïque de Guilhem ; les exploits du héros s’enracinent dans une défaite originelle. Il faudrait enfin s’intéresser au transfert historique que constitue l« écriture féodale » – c’est-à-dire un récit décrivant des situations féodales au moyen d’une terminologie féodale, toutes deux caractéristiques du XIIème siècle – de réalités historiques bien antérieures et bien différentes, celles du royaume carolingien centralisé où la fidélité due au souverain exclut toute forme de relation bilatérale ou contractuelle.

Mais, à me laisser séduire par le Guillaume de l’épopée et à m’interroger sur les cheminements imprévisibles de la mémoire historique, je m’écarte du sujet que vous m’avez demandé de traiter. Je dois donc vous parler de Guilhem, comte de Toulouse, qui fonda en 804 l’abbaye de Gellone à laquelle il laissa ultérieurement son nom. Or, sa vie n’est éclairée que par de rares témoignages contemporains. En dehors de l’acte de fondation de Gellone, en réalité l’acte de dotation de la jeune abbaye, sur lequel nous reviendrons, elle est connue, de manière très partielle et épisodique, par les seules sources historiographiques carolingiennes, ces médiocres annales où, sur le modèle des tables pascales, clercs du palais royal et moines spécialistes du comput mentionnent chaque année, de manière concise et anonyme, les événements, ou plus souvent le seul événement qui leur est apparu important. Des données moins parcimonieuses sont fournies par les dieux biographies de l’empereur Louis le Pieux, dont les années de jeunesse, entre 781 et 814, sont liées à l’action de Guilhem : le poème en l’honneur de Louis, du clerc aquitain Ermold le Noir, et la vie de Louis, écrite par l’Astronome, un moine familier de l’empereur qui doit son nom à son intérêt pour les phénomènes climatiques et astronomiques auxquels il fait une large place dans son récit.

Aussi nous apparaît-il moins intéressant de recenser les quelques événements jalonnant la vie de Guilhem que de situer son action dans le temps et dans l’espace et de montrer en quoi elle aide à comprendre une période de l’histoire du royaume franc ou même, dans une perspective plus large, une étape de la construction française. Il me semble en effet que l’histoire de Guilhem doit retenir notre attention à trois points de vue :

1. Un point de vue strictement historique et chronologique d’abord. Nous sommes au cœur de ce que les historiens ont coutume d’appeler la conquête carolingienne, expansion territoriale réaliste au nom de la foi (les contemporains ont évoque la Dilatato Christianitatis), qui aboutit au rassemblement, sous l’autorité du roi franc, Charlemagne en l’occurrence, de la quasi-totalité de l’Europe chrétienne et à la formation (ou restauration) d’un Empire d’Occident que ses dirigeants assimilent à l’Église. Guilhem participe directement et personnellement à cette entreprise, sur le terrain méridional, aux dépens de l’Islam ibérique de l’émirat de Cordoue.
Homme de guerre, il est aussi un administrateur et un juge, représentant du souverain dans un comté, partie de son immense empire. La personnalité et la vie de Guilhem nous renseignent sur le mode d’administration de l’empire franc de Charlemagne, dont le gouvernement centralisé est un véritable défi aux conditions matérielles et économiques de l’époque.

2. Un point de vue géographique. L’espace où se déroule l’aventure de Guilhem n’est pas indifférent. Représentant du roi, puis de l’empereur, fonctionnaire envoyé en mission, Guilhem est un étranger à la région dont il a la charge. D’autant que cette région n’appartient au royaume que depuis une date récente, trois décennies tout au plus. Soit qu’elle l’ait réintégré après une période de sécession (c’est le cas de l’Aquitaine), soit qu’elle ait été récemment conquise sur le pouvoir musulman (c’est le cas de la Septimanie, correspondant à l’ensemble Roussillon-Languedoc, soumise à l’autorité de Cordoue et habitée par des populations gothiques, traditionnellement hostiles aux Francs). Récente, l’intégration du Midi languedocien au royaume franc reste précaire ; elle passe par la reconnaissance de son particularisme.

3. Au point de vue social enfin, la vie de Guilhem nous renseigne sur l’origine, le comportement et les préoccupations religieuses des agents du pouvoir, de ce que nous devons appeler l’aristocratie carolingienne. La fondation de Gellone en particulier révèle des motivations matérielles, mais aussi religieuses et psychologiques. Le cas de Guilhem est-il symptomatique d’une attitude plus générale ? Il est curieux de remarquer que la fondation de Gellone par un personnage important se situe dans un contexte de reprise en mains par le clergé d’une région longtemps affectée par une crise religieuse, et en particulier troublée par la diffusion de l’hérésie adoptianiste.

La vie et l’œuvre de Guilhem dépassent donc sa seule personne ; elles sont révélatrices des problèmes plus généraux qui se posent au royaume franc au tournant du IXème siècle, et surtout des conditions particulières qui caractérisent la vie du Midi du royaume, à la fois foyer de particularisme et front d’expansion chrétienne. Aussi s’avérera-t-il nécessaire de remonter un peu dans le passe pour montrer dans quel contexte politique se situe l’action de Guilhem.

Mon exposé comprendra donc trois parties :

Des Wisigoths aux Francs. L’incorporation de la Septimanie au royaume carolingien.

Charlemagne et l’expansion chrétienne. L’expédition d’Espagne (778) et ses conséquences.

Guilhem de Toulouse. Du service royal à la retraite monastique.

Des Wisigoths aux Francs.
L'incorporation de la Septimanie au royaume Carolingien.

Pour comprendre la situation du Languedoc, appelé alors Septimanie, nom dérivé de celui de Septimani, porté par les vétérans de la septième légion de l’armée romaine qui mirent le pays en valeur, espace désignant le territoire allant du Rhône aux Pyrénées, dans l’Europe du VIIIème siècle, il est nécessaire de remonter à l’époque que les historiens appelaient naguère, appellent encore souvent celle des « invasions barbares », et qui correspond, au cours du Vème siècle après Jésus-Christ, à l’installation, sur une base juridique et contractuelle, de populations germaniques à l’intérieur de l’Empire romain. Jusqu’au milieu du IIIème siècle, le monde germanique est resté tout à fait étranger à l’Empire, dont les limites suivent le cours du Rhin et du Danube. À partir de cette date, les populations germaniques de l’Europe centrale et septentrionale sont, sous l’effet de causes internes et externes, animées de mouvements divers (les historiens allemands parlent de la « migration des peuples » ou Völkerwanderung) qui les portent vers l’Empire romain à l’intérieur duquel elles lancent des raids dévastateurs ; un moment désemparées, les autorités impériales réagissent ; constatant la désaffection croissante des citoyens romains pour les tâches civiques, en particulier l’exercice du métier des armes, elles n’hésitent pas à installer sur les frontières de l’Empire et même à l’intérieur, des colonies de barbares, véritables garnisons de soldats-laboureurs chargés de la défense de l’Empire moyennant la concession de terres. La toponymie garde le souvenir de cette installation ; certains chefs barbares firent dans l’armée romaine une brillante carrière, accédant parfois aux plus hautes dignités de l’Empire.

La situation se modifie à la fin du IVème siècle et surtout dans les premières années du Vème siècle. Cette fois, ce sont des peuples germaniques entiers, des nations qui, menacées par l’arrivée des Huns venus d’Asie, forcent l’entrée de l’Empire romain pour y chercher refuge. Certains parcourent l’Empire d’Est en Ouest en se livrant au pillage. En 410, Rome est elle-même mise à sac par les Wisigoths. Une fois encore, les autorités romaines réagissent avec opportunisme. Elles concluent avec les peuples germaniques un traite (foedus) qui fait d’eux les allies et les hôtes de l’Empire ; le traité prévoit leur installation dans un territoire et organise le partage des terres avec les populations indigènes (le plus souvent sur la base 2/3-1/3). Moyennant quoi, les nations barbares sont intégrées à l’Empire tout en disposant d’une véritable autonomie dans le territoire concédé ; le roi d’une tribu barbare occupe un rang de général dans l’armée romaine (Childéric, roi d’une tribu de Francs saliens de la région de Tournai, a été enterré avec le manteau rouge de général romain) ; ses sujets ont pour tâche de défendre leur territoire avec ce qui reste éventuellement de troupes indigènes, charge dont ils s’acquittèrent efficacement lors de l’invasion des Huns. Ce qu’on appelle « invasions » est donc d’abord un processus d’immigration et d’assimilation culturelle des populations germaniques à la civilisation romaine. Dans la seconde moitié du Vème siècle, à la faveur de la décomposition interne de l’Empire, les peuples fédérés étendirent largement leur territoire originel, constituant à l’intérieur des limites de l’Empire une juxtaposition de royaumes barbares. La déposition en 476 de Romulus Augustule, dernier empereur romain d’Occident, est l’exemple même du non-évènement qui laissa les contemporains parfaitement indifférents. La nouvelle géographie politique était en place depuis plusieurs décennies.

Parmi les royaumes barbares qui prennent ainsi la place de l’Empire romain, deux intéressent notre propos. Celui des Francs saliens installes sur les rives de l’Escaut, près de Tournai, à la tète duquel en 482 Clovis succède à son père Childéric.

Celui des Wisigoths surtout. Rameau du peuple goth, les Wisigoths s’installent au nord du Danube au début du IVème siècle ; en 376, ils pénètrent dans l’Empire romain et entreprennent un long périple qui les conduit en Italie, puis en Gaule et en Espagne. En 418, l’empereur Honorius les installe en Aquitaine au titre de fédérés le royaume wisigoth de Toulouse est le plus ancien royaume barbare installe à l’intérieur de l’Empire. Les souverains, fervents admirateurs de Rome, se comportent en souverains indépendants ; ils frappent monnaie et étendent progressivement leur domination entre Loire et Rhône, ainsi qu’à la plus grande partie de l’Espagne. Lorsque disparaît l’Empire romain, le royaume wisigoth est de loin le plus important des royaumes barbares.

Mais les rois, attaches à l’hérésie arienne antitrinitaire devenue facteur d’identité nationale face à la masse des populations « romaines » catholiques, doivent bientôt affronter l’expansion des Francs, stimulée par la conversion de Clovis au catholicisme. Devenu le champion de l’Église, celui-ci entreprend de réunifier sous son autorité l’ancienne Gaule. En 507, le roi wisigoth Alaric II est vaincu et trouve la mort à la bataille de Vouillé, près de Poitiers ; l’intervention des Ostrogoths d’Italie sauve les Wisigoths de l’anéantissement, mais leur royaume est transféré en Espagne ; le peuple wisigoth (environ 200 000 personnes, femmes et enfants compris) s’installe en Vieille Castille, où il fonde bientôt une véritable capitale à Tolède. Alors que les Wisigoths s’enracinent dans la péninsule ibérique, les Francs, sous la direction de Clovis, puis de ses fils, achèvent la conquête de l’ancienne Gaule.

À l’exception toutefois de la Septimanie qui, avec les villes de Narbonne, Agde, Carcassonne, Maguelonne, Elne, Nîmes et Uzès, reste au nord des Pyrénées au pouvoir des rois wisigoths. L’existence de cette petite « Gaule gothique » explique que, jusqu’à la chute du royaume wisigoth en 711, les rois de Tolède s’intitulent « roi d’Espagne et de Gaule » (Hispaniae Galliaeque rex).

La Septimanie devient aux VIème et VIIème siècles un foyer d’affrontement permanent entre Francs et Wisigoths. L’hostilité entre les deux peuples, essentiellement fondée sur un antagonisme religieux, s’accroît de ce contentieux territorial elle demeure aussi vive lorsque les Wisigoths se convertissent au catholicisme, sous le règne de Récarède, à la fin du VIème siècle. À plusieurs reprises, les souverains francs lancent des expéditions destinées à s’emparer de la Septimanie ou encouragent les tendances particularistes, sinon séparatistes qui agitent régulièrement le nord-est du royaume wisigoth, Septimanie et future Catalogne. Ces tentatives sont toutes vaines et, lorsqu’en 711, le royaume wisigoth de Tolède s’effondre au lendemain de l’invasion berbère de Tank et Mussa, la Septimanie tombe rapidement et naturellement au pouvoir des nouveaux maîtres musulmans de la péninsule, en 719. Il est d’ailleurs remarquable qu’en dehors de quelques raids aventureux en Bourgogne et Aquitaine (nous reparlerons de celui qui parvient jusqu’à Poitiers en 732), l’expansion musulmane reste en Europe cantonnée dans les limites de l’ancien royaume wisigothique.

Au moment où la Septimanie passe au pouvoir des Musulmans, le royaume franc est depuis plusieurs décennies affecte d’un processus de décomposition ou de dislocation interne. Non seulement l’héritage de Clovis et de ses fils est désormais divisé en trois royaumes distincts (Austrasie, Neustrie, Bourgogne), mais les zones périphériques récemment conquises ou peu marquées par l’influence franque s’émancipent et se constituent en principautés autonomes sous la direction de ducs héréditaires. C’est en particulier le cas de l’Aquitaine, qui occupe la moitié sud du royaume franc, entre la Loire, le Rhône, l’Océan atlantique et la Septimanie. La pénétration franque n’y a jamais été forte. Dans le premier quart du VIIIème siècle, le duc Eudes, à l’origine représentant du souverain franc, constitue entre Bordeaux et Toulouse un pouvoir princier indépendant; il doit en particulier organiser la défense de sa principauté et repousser les attaques des Musulmans ou Sarrasins, lancées depuis la péninsule ibérique. En 721, il remporte un éclatant succès en défendant Toulouse. Mais en 732 il ne peut repousser un raid fulgurant lance par le gouverneur de Cordoue en personne, Abd-al-Rahman ; celui-ci s’attaque à Bordeaux et Poitiers, dont les églises sont réduites en cendres. Il compte poursuivre sa route plus au nord, en direction de Tours et de la riche basilique Saint-Martin, patron de la dynastie mérovingienne, et donc du royaume.

C’est alors qu’intervient un personnage nouveau, Charles Martel, maire du palais des deux royaumes francs de Neustrie et Austrasie, qui exerce la réalité du pouvoir sous l’autorité toute nominale des représentants affaiblis et ruines de la dynastie mérovingienne, les célèbres « rois fainéants ». Ayant pris en 719 le titre de dux et princeps Francorum, il entend faire reconnaître son autorité sur l’ensemble des territoires relevant de la royauté franque ; c’est pourquoi il intervient afin d’interdire aux Sarrasins l’accès à la basilique tourangelle. C’est la célèbre « bataille de Poitiers » qui se déroule à Moussais le 25 octobre 732. La légende fera ultérieurement de Charles Martel le champion de la Chrétienté face à l’Islam ; dans la réalité, l’évènement a eu un incontestable retentissement du vivant même de Charles ; il met un terme aux raids sarrasins et annonce un prochain retournement de la conjoncture politique, l’initiative appartenant désormais aux Chrétiens. Mais sa signification immédiate est surtout militaire ; il montre la nette supériorité de la cavalerie lourde franque ; la victoire une fois remportée, elle ne se préoccupe cependant guère de poursuivre les Sarrasins qui, de leur côté, ne se privent pas de piller l’Aquitaine sur le chemin de leur retraite.

Pour le sujet qui nous intéresse, l’intervention de Charles Martel marque également un tournant important ; pour la première fois depuis un siècle, le pouvoir franc s’intéresse au sud du royaume ; Charles Martel entreprend la remise au pas du sud de la Gaule en s’attaquant à toutes les velléités cl’ indépendance de l’aristocratie locale ; il rétablit des comtés dont il confie la charge à des membres de sa famille, met la main sur la plupart des grandes abbayes. En 736, ses expéditions le mènent en Provence, où le patrice Mauronte a fondé une principauté indépendante ; pour lui résister, Mauronte fait appel aux Musulmans de Septimanie. Plusieurs campagnes sont nécessaires, dont l’une en particulier est marquée par un long siège d’Avignon (737-738), pour obtenir la soumission de la Provence, acquise en 740. Au cours des opérations, Charles Martel a plusieurs fois dû affronter les Sarrasins ; il n’hésite pas à les poursuivre à l’ouest du Rhône et à marcher sur Narbonne, mettant la Septimanie à feu et à sang, incendiant Agde, Béziers, Maguelonne et Nîmes, ramenant à sa suite des milliers de captifs. Lorsque Charles Martel meurt en 741, son œuvre reste toutefois inachevée, il était donné à son fils Pépin de la mener à son terme.

Après avoir fondé une dynastie nouvelle, expédié dans une abbaye le dernier descendant de Clovis et établi sa propre légitimité sur la pratique nouvelle du sacre royal, Pépin le Bref entend poursuivre l’œuvre de son père en ramenant sous l’autorité royale les régions du sud de la Gaule, qui restent rebelles au pouvoir franc, c’est-à-dire la vaste Aquitaine.

La préface à cette mise au pas de l’Aquitaine est la conquête de la Septimanie musulmane. On peut se demander pourquoi Pépin en fit un préalable. Peut-être voulait-il seulement exercer des représailles contre ceux qui avaient soutenu les rebelles provençaux. Peut-être, d’un point de vue stratégique, la possession de la Septimanie permettait-elle un accès méridional plus aisé à l’Aquitaine insoumise. On peut aussi imaginer que le nouveau roi voulait parachever l’unification de la Gaule sous l’autorité franque, entreprise dans laquelle avait échoué la dynastie précédente. Peut-être enfin Pépin le Bref, « roi par la grâce de Dieu », était-il aussi animé de mobiles religieux. Toujours est-il que la conquête de la Septimanie n’eut rien d’une promenade militaire, encore moins d’une entreprise de libération. Isolée du pouvoir cordouan contre lequel elle est depuis 747 en état de révolte larvée, la Septimanie est sans doute apparue au souverain franc comme une proie facile. Plusieurs campagnes furent cependant nécessaires à partir de 752, et la place-forte de Narbonne ne tomba qu’en 759, après un siège de sept ans. Quand on lit les chroniques franques qui relatent l’épisode, on a nettement l’impression que la résistance n’émanait pas seulement des garnisons « arabes », mais aussi des indigènes « gothiques », animés d’un sentiment traditionnel d’hostilité, aux « barbares francs », les Goths se considérant eux-mêmes comme les héritiers de Rome. Lorsqu’en 752, les Francs lancent leur première expédition, ils parviennent à susciter, au sein de la population, un parti qui leur soit favorable. Un certain Ansemund ou Misemund, probablement comte de Nîmes, livre au roi franc les principales villes de Septimanie, préparant ainsi le terrain à une offensive finale contre Narbonne. Sa politique « collaborationniste » entraîne une violente réaction ; Ansemund et sa famille sont assassinés, Nîmes se libère. Une nouvelle campagne est nécessaire pour soumettre Uzès et Nîmes et les arracher, pour reprendre l’expression du chroniqueur, au pouvoir des Goths. Les deux villes, précise-t-il, passent du dominium Gothorum au dominium Francorum. De même Narbonne, défendue par une faible garnison musulmane, mais protégée par ses puissantes murailles romaines, ne capitule que lorsque les populations gothiques eurent obtenu des Francs la promesse qu’elles continueraient à être régies par leur propre loi ; cette garantie une fois acquise, elles mettent à mort la garnison sarrasine et livrent leur ville aux Francs.

Le récit de l’installation franque en Septimanie est celui d’une conquête militaire ; les chroniques évoquent tout à la fois l’expulsion des Sarrasins et la soumission des Goths. Les sources contemporaines ne cherchent pas à dissimuler l’hostilité des populations languedociennes au pouvoir franc. Composant vers 822 la vie de Benoît d’Aniane, le moine Ardo compte au nombre des vertus les plus rares et les plus éclatantes du père du saint sa fidélité au peuple franc (Francorum genti fidelissimus totis viribus exstitit). Pépin le Bref eut l’intelligence de tenir compte de la vive fierté gothique qui animait les populations récemment soumises ; non seulement, il leur garantit l’usage de leur loi, mais il confia l’administration de la région à des comtes goths, représentant les élites indigènes qui l’avaient soutenu. Au delà de l’expulsion des Sarrasins, la conquête de la Septimanie permettait au souverain franc de réduire un ennemi ancien et de parachever la conquête de la Gaule.

À partir de 760, Pépin put se consacrer à la soumission de l’Aquitaine, au prix de campagnes militaires permanentes et dévastatrices qui entraînèrent pour plusieurs décennies le déclin de la région. L’affrontement s’acheva en 768 par l’assassinat du duc Waïfre, probablement à l’instigation de Pépin en personne. Des comtes francs furent installés dans les principales villes, des vassi dominici furent pourvus de fiscs royaux en récompense de leur fidélité. Une nouvelle révolte éclata cependant en 769, obligeant Charlemagne à une nouvelle intervention.

Un nouveau pouvoir, d’origine divine (Dei gratia rex) avait réussi à imposer son autorité à l’ensemble des territoires du royaume ; il avait même réunifié entre ses mains l’ancienne province de Gaule. Il allait désormais regarder vers de nouveaux horizons. Le temps de la conquête carolingienne était venu.

Charlemagne et l'expansion chrétienne. L'expédition d'Espagne
et ses conséquences (778-801).

Moins de vingt ans après la prise de Narbonne, les armées de Charlemagne franchissent la « frontière romaine » du royaume franc et s’engagent en Espagne.

Si les circonstances et le déroulement de l’expédition de 778 sont connus, les mobiles du souverain franc restent confus. Voulait-il « libérer l’Espagne » et la réunir à son royaume, comme quatre ans plus tôt il lui avait annexé le royaume lombard d’Italie ? Voulait-il seulement profiter des difficultés intérieures de l’émirat récemment installé à Cordoue pour établir au sud des Pyrénées un glacis protecteur mettant son royaume à l’abri des incursions sarrasines ? Les résultats médiocres de l’entreprise ne permettront jamais d’en décider.

Toujours est-il que l’entreprise s’inscrit parfaitement dans l’idéologie et le programme politiques de Charlemagne. Roi sacré, directement responsable devant Dieu, il se présente comme le défenseur du peuple chrétien qu’il a pour mission de conduire vers le salut. Il est le véritable chef de l’Église et ses conseillers l’affublent de titres qui témoignent de cette prétention avec précision ainsi, lorsqu’ils le nomment rector Ecclesiae, rex et sacerdos. Ce rôle lui confère une double mission celle d’organiser la vie de la société chrétienne, de réformer et d’unifier la liturgie, de mettre en place les obligations du conformisme religieux des fidèles, d’éliminer les hérésies et même de contribuer à la formulation du dogme (c’est à Charlemagne que l’on doit l’introduction de la formule Filioque dans le Credo), mais aussi celle d’assurer l’expansion du christianisme, son triomphe terrestre, de construire et réaliser un programme de dilatatio Christianitatis sous la direction du peuple franc, assimilé au nouveau peuple élu, alors que Charlemagne se comparait lui-même au roi David. Tout le long règne de Charlemagne (768-814) a été marqué par des expéditions militaires dont les objectifs étaient autant religieux que politiques. Si le principal terrain d’opérations fut la Germanie, en particulier la Saxe, il est clair que l’intervention en Espagne relève du même projet de conversion ; les textes contemporains confondent d’ailleurs sous le nom de païens Sarrasins d’Espagne et Saxons adorateurs de l’Irminsul, l’immense chêne censé soutenir la voûte du ciel.

En 778, Charlemagne pouvait sans doute penser (à tort) que la conversion des Saxons était achevée. C’est d’ailleurs en Saxe que se noua le projet d’expédition. En 777, le roi franc reçut à Paderborn une ambassade conduite par Sulaiman ibn-al-Arabi, wali de Barcelone, accompagne du fils et du gendre de Yusuf-al-Fihri, ancien émir de Cordoue, renverse et tué en 756 par l’omeyyade Abd-al-Rahman. En échange de son appui contre le nouvel émir usurpateur, les chefs sarrasins promettent à Charlemagne la cession des villes qu’ils tiennent, Barcelone et sans doute Saragosse. La proposition était-elle sincère ou constituait-elle un appât destiné à emporter les hésitations du roi franc ? Elle allait en tout cas à la rencontre des désirs du souverain, désormais prêt à s’engager sur un nouveau front. Il est frappant de constater que certaines sources contemporaines mettent délibérément l’accent sur le mobile religieux de son intervention ; c’est en particulier le cas des Annales royales qui propagent la version « officielle » des événements ; elles montrent Charlemagne se précipitant, toutes affaires cessantes, à l’appel des Chrétiens d’Espagne soumis à l’intolérable joug des Sarrasins (Domnus Carolus rex motus precibus et querelis Christianorum qui erant in Hispania sub iugo Sarracenorum). La démarche des chefs musulmans est passée sous silence ! Il est certain d’autre part que, comme le souligne Robert-Henri Bautier, le mobile religieux fut « mis en avant pour galvaniser des combattants que le seul accroissement du royaume franc et le prestige de Charles n’auraient pas suffi à mettre en branle ». Au moment de partir en campagne en mai 778, Charlemagne reçut encore une lettre du pape Hadrien 1er rappelant à sa sollicitude le sort des Chrétiens d’Espagne. C’est bien la conquête de l’Espagne, une conquête présentée comme une libération, qui est en projet. De même qu’il avait en 774 annexé le royaume lombard au terme d’une seule campagne menée à l’appel du pape Hadrien, Charlemagne se sentait capable en 778 de s’emparer de l’Espagne sur la demande d’intervention de chefs arabes et indigènes. L’importance des moyens militaires mis en œuvre suffit à confirmer l’ampleur du projet.

Nous savons que l’expédition de 778 fut un échec retentissant. Après avoir traversé les Pyrénées, Charlemagne occupa Pampelune sans résistance et gagna Saragosse où le rejoignit une seconde armée venue de Septimanie par Barcelone. Mais la ville, loin d’ouvrir ses portes, se prépara à la résistance. Après plusieurs semaines de négociations infructueuses, au cours desquelles Charlemagne parvint à s’emparer du wali, le souverain donna le signal du retour. Retour plus malheureux encore que l’expédition elle-même. Après avoir démantelé Pampelune, l’armée s’engagea dans les Pyrénées pour y subir la défaite dite de Roncevaux, épisode que les chroniqueurs francs s’employèrent à dissimuler. S’ils s’accordent à faire des Vascons (Wascones) les responsables de l’attaque, aucune précision ne permet de les localiser Vascons de la montagne, donc des Basques, ou habitants du duché de Gascogne, situe dans le royaume franc, entre Garonne et Pyrénées ?

La situation apparut assez grave pour exiger une série de mesures d’urgence. La défaite franque pouvait réveiller l’esprit d’indépendance des Aquitains récemment soumis ; il fallait aussi s’attendre à une riposte de l’émir de Cordoue. C’est pourquoi en 781, Charlemagne créa un royaume d’Aquitaine et le confia à son fils Louis, âgé de trois ans, qui fut sacré à cette occasion par le pape. Cette institution donnait satisfaction au « nationalisme » aquitain ; elle permettait aussi une meilleure organisation de la défense en coordonnant l’action des comtes, dont plusieurs, peu sûrs, furent alors remplacés.

Au même moment, les Chrétiens d’Espagne qui s’étaient compromis avec les armées franques, se sentirent menaces, ce qui entraîna une importante émigration. Charlemagne accueillit favorablement ces Hispani en faveur desquels il promulgua plusieurs privilèges ; il les installa en Septimanie qu’ils contribuèrent à remettre en valeur par des défrichements selon le système de l’aprisio, intermédiaire entre la pleine propriété et la concession en tenure. Si un homme de condition libre remet en valeur une terre fiscale, donc appartenant au roi, il ne paiera aucun cens ni loyer, et la terre lui appartiendra en pleine propriété au bout de trente ans.

Au cours des années suivantes, occupé sur d’autres terrains d’opérations, Charlemagne reste condamné à la défensive. Mais les émirs de Cordoue, qui se succèdent rapidement, doivent eux-mêmes assurer leur pouvoir avant d’envisager une réelle contre-offensive. Aussi le front espagnol n’est-il marqué au cours de cette période que par des actions sans envergure, au cours desquelles surgit la figure de Guilhem de Toulouse.

Profitant des difficultés éprouvées par l’émir à faire reconnaître son autorité jusqu’aux limites de son royaume, certains chrétiens du nord de la péninsule tentent de se libérer. En 785, les habitants de Gérone livrent leur ville au roi franc. En 793, la ville d’Urgell et la Cerdagne suivent leur exemple.

C’est à la même époque, sans doute en 789, qu’un chef vascon du nom d’Adalaric capture le comte de Toulouse Chorson et n’accepte de le libérer qu’après lui avoir fait prêter serment de fidélité. Dès l’année suivante, Charlemagne réagit : il fait comparaître Adalaric et le condamne à l’exil. Quant à Chorson, il fut révoqué et remplacé dans sa charge de comte de Toulouse par Guilhem, un cousin de Charles. Guilhem sut aussitôt apaiser le mécontentement des Vascons. La frontière pyrénéenne était désormais en de bonnes mains.

Ce qui apparaissait bien nécessaire. En effet, après les désordres occasionnes par la mort d’Abd-al-Rahman, le nouvel émir Hisham Ier entreprit, à partir de 791, de rétablir son autorité au nord de la péninsule et de réagir contre les empiètements des Francs. Commandée par Abd-al-Malik, une armée musulmane assiégea Gérone, puis Narbonne ; si elle ne parvint pas à s’emparer des deux villes, elle ravagea leurs alentours et incendia les faubourgs de Narbonne, puis se dirigea vers Carcassonne et, en 793, rencontra sur la rivière de l’Orbieu, à proximité de son confluent avec l’Aude (ou sur l’Orbiel, un peu au nord de Carcassonne) une troupe rassemblée là par Guilhem, qui fut vaincue malgré les exploits accomplis personnellement par son chef. Les Sarrasins rentrèrent en Espagne charges de butin et détruisirent au passage la ville d’Urgell.

Cette opération de représailles préludait-elle à une contre-offensive musulmane d’envergure, voire à une entreprise de reconquête ? Charlemagne se voyait contraint de s’intéresser à nouveau aux affaires d’Espagne, négligées depuis plus de dix ans. La mort d’Hisham Ier en 796 fut le signal de nouveaux désordres que Charlemagne, son fils Louis et le comte Guilhem, désormais gratifié du titre de duc, mirent à profit pour étendre au sud des Pyrénées en direction de la vallée de l’Èbre un glacis protecteur ou une zone-tampon que certaines chroniques franques contemporaines semblent designer du nom de Marche d’Espagne et qui constitue le noyau originel de la future Catalogne.

Le nouvel émir Al-Hakam Ier était animé de projets offensifs, sinon d’un véritable programme de conquête. En 796 ou 797, il mena une expédition jusqu’en Septimanie. Mais son gouvernement faisait beaucoup de mécontents, et d’abord, comme d’habitude, au nord de la péninsule, gagne par la tentation séparatiste. En 797, le wali de Barcelone Zado (ou Zaïd) se soulève et accourt auprès de Charlemagne pour lui offrir la soumission de la ville. Quelques mois plus tard, Charles reçoit la visite d’un oncle de l’émir, qui prépare un soulèvement général contre son neveu. Enfin, dans les premiers mois de 798, il noue des contacts et conclut peut-être une véritable alliance avec le roi chrétien des Asturies, Alphonse II, qui s’apprête à mener une expédition contre Lisbonne.

Louis et Guilhem prennent alors un certain nombre de mesures qui semblent annoncer une offensive. L’initiative est définitivement passée aux mains des Francs. Lors d’une assemblée tenue à Toulouse, sont solennellement reçus des envoyés d’Alphonse II et une ambassade du wali Balhul qui vient de se soulever contre l’émir et de s’emparer de Saragosse. Au même moment, Louis et Guilhem font occuper au sud des Pyrénées plusieurs forteresses abandonnées (Ausona, Cardona, Casserres). En 800, Louis mène une expédition de reconnaissance destinée à sonder la résistance de l’ennemi. Il évite Barcelone, mais détruit Lérida et ravage les alentours de Huesca.

L’année 801 en revanche est décisive. Au cours d’une assemblée tenue à Toulouse, le duc Guilhem emporte la décision d’une offensive sur Barcelone. Dans un discours que rapporte le clerc aquitain Ermold le Noir dans son Poème au roi Louis, l’orgueil blessé du vaincu de l’Orbieu crie sa soif de vengeance : « Un peuple farouche, qui a pour éponyme Sara, ne cesse de ravager notre territoire, peuple vaillant d’habiles cavaliers et de bons soldats, que je connais bien et qui me connaît. Ses villes, ses châteaux, ses places, j’ai tout étudié, et plus d’une fois : je suis même capable de vous conduire par des routes sûres. Sur ses terres se dresse une ville malfaisante (saeva urbs), cause de tous nos maux et qui lui sert d’appui. Si, avec la grâce de Dieu, tu réussis à t’en emparer, c’est alors que les tiens obtiendront la paix et la tranquillité. Marche contre elle, roi, porte-lui les présents de Mars, et ton Guillaume, prince respecté, sera ton guide… »

Un important effort militaire est consenti. Trois armées sont constituées ; l’une restera en Roussillon sous le commandement de Louis ; une seconde, dirigée par le comte de Gérone Rostany, est chargée de mener le siège ; la troisième, sous l’autorité de Guilhem, est placée en couverture à l’ouest pour s’opposer à une éventuelle expédition de secours. Comme celle-ci se fait attendre, Guilhem peut rejoindre le siège dont il prend la direction. La capture de Zado, la détermination des assaillants à poursuivre leur action pendant l’hiver, la famine enfin finissent par entraîner la reddition de la ville. Après avoir accorde à la garnison arabe la faculté de se retirer, le roi Louis fait une entrée triomphale puis, après avoir garanti aux habitants l’usage de leur droit, confie la ville au comte Bera, un indigène, et à des troupes de soldats goths. Le siège de la ville de Barcelone est longuement décrit dans le poème d’Ermold le Noir, qui lui consacre l’essentiel du livre I, ainsi que dans la Vie de Louis le Pieux, de l’Astronome, qui propose un récit long et circonstancié de l’expédition.

Les premières décisions du pouvoir franc visent à un effet pacificateur. En effet, l’impression que dégagent les sources est que les Francs furent moins accueillis en libérateurs qu’en conquérants. Le poème d’Ermold le Noir en particulier nous montre une population entièrement solidaire dans son hostilité aux Francs, peu disposée en tout cas à en attendre sa « libération » : « Il y avait alors une ville rebelle aux armes franques et favorable aux Maures, que les latins d’autrefois appelaient Barcelone et qui avait jadis reçu le poli de la civilisation romaine. » Nous retrouvons là l’expression du vieil antagonisme entre Francs et Wisigoths, déjà perceptible un demi-siècle plus tôt lors de la conquête de la Septimanie. Quant au récit de l’Astronome dans la Vie de Louis le Pieux, récit précis et détaille, il donne l’impression que la population barcelonaise, garnison et gouvernement inclus, forme un tout parfaitement homogène. L’adversaire n’est jamais désigné du nom de Sarrasins ; Zado est « duc de la cite », « duc de Barcelone ». Affames et désespérés, les assiégés (« les habitants de la cite ») se décident à livrer le chef (princeps) qu’ils se sont donne pour remplacer Zado. Ermold enfin prête au chef des Barcelonais assiégés un discours empreint de résignation donnant des Francs l’image d’un peuple belliqueux et conquérant, destructeur de l’héritage romain : « Allons, compagnons, défendons nos murs ! Cordoue nous portera peut-être secours. Mais j’ai dans l’esprit une pensée pénible et que je veux vous dire, dût-elle vous affliger. Ces hommes de haute taille, vous le voyez, qui vous assiègent, appartiennent à une nation vaillante, belliqueuse, énergique et prompte. Quiconque s’est mesure avec ce peuple a, bon gré mal gré, subi sa domination. L’empire des fils de Romulus, qui ont jadis bâti notre ville, a été réduit à leur discrétion. Ces hommes passent leur vie sous les armes et sont rompus à la guerre les jeunes exécutent, les anciens dirigent. Le seul nom de Franc me fait frémir : Franc vient de fèrus, indomptable… ». Ces textes permettent de comprendre les véritables enjeux de l’entreprise carolingienne ; enjeux politiques et religieux y sont inextricablement mêlés. La dilatatio Christianitatis passe par la conquête militaire, l’objectif étant de rassembler dans une foi commune, une Église, des peuples différents. La victoire franque se montre respectueuse des particularismes, et au premier chef de l’identité gothique comme de l’identité aquitaine. Le peuple chrétien uni dans l’Église dirigée par le roi franc peut s’organiser de manière fédérative.

La prise de Barcelone constitue un succès incontestable du point de vue stratégique ; elle met le royaume franc à l’abri des raids sarrasins. Charlemagne voulut exploiter sa victoire; au cours des années suivantes, il s’efforça d’étendre la domination franque jusqu’à la vallée de l’Èbre ; trois expéditions successives vinrent, en 809, 810 et 811, mettre le siège devant Tortosa, la dernière s’achevant par une déclaration de soumission, toute théorique, des assiégés. La limite atteinte par les troupes franques un peu au sud de Barcelone, le long de la petite rivière du Llobregat, restera pour plusieurs siècles la frontière méridionale de la Chrétienté. Quant à la portion d’Espagne arrachée au pouvoir musulman et désormais incorporée à l’ensemble franc, elle constitue le cœur de la future Catalogne. C’est à la conquête carolingienne que celle-ci doit l’essentiel de son originalité dans l’ensemble ibérique. L’« inventeur » ou le « libérateur » de cette future Catalogne, Guilhem de Toulouse, était, quant à lui, appelé à d’autres missions. Son départ marquait le terme de l’expansion franque dans le Midi.

Reste à évoquer rapidement l’organisation de ce Midi carolingien dans lequel se situe l’action de Guilhem. Depuis 781, date de sa création officielle, le royaume d’Aquitaine comprend tous les pays situes à l’ouest du Rhône et au sud de la Loire. L’appartenance au royaume de la Septimanie et des territoires gagnés sur l’Espagne musulmane n’est pas discutée.

Quant à la structure interne du royaume, il est divise en comtés ayant à leur tète un comte nomme par le roi franc. L’Aquitaine proprement dite comprend sans doute quinze comtes. Quant à la Septimanie, elle comprend les comtés de Nîmes, Maguelonne, Béziers, Narbonne, Carcassonne et Elne, plus sans doute ceux d’Agde, Uzès, Lodève, peut-être également celui de Viviers, soit un total probable de dix comtés. Ceux-ci sont parfaitement égaux entre eux. Mais n’existe-t-il pas d’institution intermédiaire interposée entre eux et le souverain ? Certains comtes portent en effet le titre de marquis ou de duc, ce qui suggère l’existence d’une autorité supérieure, superposée à celle d’un simple comté, s’étendant à un ensemble de comtés regroupes dans un commandement militaire (duc) ou une défense frontalière (marquis).

Chorson, comte de Toulouse, prédécesseur de Guilhem et surtout Guilhem lui-même portent à diverses reprises le titre ducal, celui de duc de Toulouse. La plupart des historiens en ont déduit l’existence d’un duché de Toulouse, dont le titulaire aurait autorité non seulement sur le comté toulousain, mais sur l’ensemble de la Septimanie. Charlemagne aurait, d’après eux, créé ce duché en 781, afin d’organiser la défense d’une région particulièrement exposée ; il l’aurait confie au titulaire du comté le plus important, étant donné le prestige de la ville qu’il abrite. Cette interprétation est aujourd’hui battue en brèche, puisque rien dans la documentation contemporaine ne permet de l’étayer. C’est bien après 781, et de manière très irrégulière, qu’apparaît le titre de duc porte par Guilhem ; sans doute soulignait-il seulement l’importance du comté de Toulouse et les exigences de le lutte contre les Vascons qui incombait à son titulaire. Les textes exaltant le rôle de Guilhem et célébrant sa grandeur ne le qualifient que de comte ; le « duc de Toulouse » n’a pas exercé d’autorité particulière en Septimanie ni joue un rôle militaire exceptionnel ; le titre a donc une valeur surtout honorifique, et c’est pour des raisons tout autres que politiques que Guilhem choisit de se retirer à Gellone, au cœur de la Septimanie.

Le royaume d’Aquitaine n’a donc compris que des comtés égaux entre eux ; les comtés conquis sur l’Espagne musulmane ont eux-mêmes été rattachés au royaume sans bénéficier d’une organisation d’ensemble. Les titulaires des comtés frontaliers ont pu seulement à l’occasion être qualifies de marquis ou comtes de la marche, et le comte de Toulouse recevoir personnellement le titre prestigieux de duc. Mais ces expressions n’ont aucune portée institutionnelle. C’est seulement à une époque ultérieure que se dessinent des regroupements territoriaux lies à une certaine décentralisation du pouvoir. Ainsi, au Xème siècle, la Septimanie, sous le nom de « marche de Gothie » est-elle placée sous l’autorité du comte de Toulouse, « marquis de Gothie ». À l’époque de Charlemagne, il n’en va pas ainsi. Aucune structure intermédiaire ne s’interpose entre l’autorité royale ou impériale et les comtes, représentants de cette autorité. L’existence du royaume d’Aquitaine lui-même est largement une fiction ; sa signification, plus culturelle que politique, est destinée à donner satisfaction au particularisme aquitain, particularisme enraciné dans une fidélité au passé romain et gothique.

Comte et duc de Toulouse, pacificateur des Vascons, conquérant de Barcelone, qui est Guilhem ? Comment se situe-t-il dans cet espace dont les autorités franques ont à cœur de préserver la spécificité ?

Guilhem de Toulouse. Du guerrier au moine.

Guilhem est dans l’histoire le symbole de la lutte contre l’Islam ibérique, lutte d’abord indécise, puis victorieuse. C’est cette image que la légende perpétue et accentue à travers les chansons de geste du cycle de Guillaume d’Orange. Les Aliscans (fin XIIème siècle) est la chanson d’un désastre surmonté, réparé et transformé en triomphe. Fondateur de l’abbaye de Gellone, où il devient lui-même moine à la fin de sa vie, Guilhem apparaît donc étroitement lié à une histoire méridionale… Mais que savons-nous précisément du véritable Guilhem, le personnage historique, qui fut place en 790 par Charlemagne la tète du comté de Toulouse ?

Né au milieu du VIIIème siècle (les historiens divergent : vers 755 ? avant 741 ? La première hypothèse semble plus vraisemblable), Guilhem porte un nom de nette consonance germanique, qui révèle une origine septentrionale. Fils de Thierry, comte d’Autun et d’Aldana (ou Aude), fille de Charles Martel, il est par conséquent cousin germain de Charlemagne. Même si cette relation de parenté l’unissant aux Carolingiens reste confuse et est aujourd’hui mise en doute par certains historiens, il est clair que Guilhem est issu d’une famille de la haute noblesse franque, ce qu’on a coutume d’appeler l’aristocratie d’Empire. Nous savons en effet que l’administration du royaume, puis de l’Empire franc, est assurée par un très petit nombre de familles (quelques dizaines) apparentées entre elles et rattachées par le mariage à la famille royale. Guilhem a été élevé à l’école du Palais, qui assure la formation des « cadres » du royaume, en inculquant aux enfants de l’aristocratie le minimum de connaissances juridiques et administratives nécessaires à l’exercice de leurs fonctions.

Il a été marié deux fois, d’abord à Cunégonde, appartenant à une famille wisigothique, puis à Guibourc, d’origine franque. Dans une des versions de la chanson de geste Le Moniage Guillaume, Guilhem, après avoir vécu cent ans et un été avec Guibourc, perd sa compagne et décide de se faire moine. Nous conservons le nom de dix de ses enfants. Quatre d’entre eux au moins trouvent la mort dans les troubles qui agitent l’Empire sous le règne de Louis le Pieux. Le plus célèbre, Bernard, issu du second mariage de Guilhem, fut un personnage essentiel de l’entourage de Louis. D’abord comte du Palais, ami et conseiller du souverain, il fut nommé comte de Barcelone en 826, puis regroupa sous son autorité un grand nombre de comtés méridionaux, ce qui lui valut le nom de Bernard de Septimanie, sans doute assorti du titre de marquis. Il mourut décapité en 844 sur l’ordre de Charles le Chauve pour rébellion et infidélité. Sa femme, Dhuoda, est l’auteur du Manuel, composé entre 841 et 843 à l’intention de son propre fils Guilhem pour lui enseigner les règles du comportement à tenir vis-à-vis de son seigneur, le roi Charles le Chauve, à la cour duquel il est appelé à séjourner.

En 790, Guilhem est nomme comte de Toulouse en remplacement de Chorson que Charlemagne vient de destituer pour incapacité. Sans doute a-t-il été choisi, outre son origine familiale qui garantit sa fidélité dans une région agitée de troubles fréquents, pour les aptitudes militaires qu’il a eu l’occasion de manifester. En 791, il réduit le soulèvement des Vascons, puis s’impose comme le principal promoteur de la guerre contre les Musulmans d’Espagne. En 793, il est vaincu par une armée sarrasine au confluent de l’Aude et de l’Orbieu, mais cette défaite marque le terme de la menace ibérique, puisque c’est la dernière fois qu’une armée sarrasine s’aventure au nord des Pyrénées. En 801, Guilhem participe activement au siège de Barcelone ; il semble avoir ensuite exercé pendant quelque temps un pouvoir de coordination sur les nouveaux comtes « catalans », sans doute lié à son titre ducal de chef de guerre. Durant les années suivantes, il semble très influent à la cour palatine d’Aix-la-Chapelle.

Comme comte, Guilhem est le représentant du pouvoir souverain dans un comté, circonscription de base de l’Empire carolingien (qui compte entre 250 et 400 comtés) ; il y exerce les pouvoirs et y défend les prérogatives de l’empereur (justice, police, éventuellement fiscalité et surtout conduite de la guerre). Comme rémunération, il perçoit un tiers des amendes de justice et reçoit une dotation foncière appelée honneur (honor). Guilhem est donc un étranger à la région, un « immigré » dont le père exerçait la charge comtale à Autun ; les vicissitudes d’une carrière au service du pouvoir l’ont conduit à Toulouse. Mais il s’enracine dans la région, y fait souche et ses descendants constituent l’une des plus grandes familles de l’aristocratie méridionale au IXème siècle, à laquelle les historiens donnent le nom de Guilhelmides ; par son indiscipline et ses efforts pour se constituer une base de pouvoir autonome dans la région dont elle a la charge, elle donne d’ailleurs les plus grands soucis au pouvoir royal sous le règne de Charles le Chauve ; le fils et le petit-fils de Guilhem meurent tour à tour exécutés en 844 et 850. Son fils Bernard, comte du Palais, puis marquis de Septimanie, est accuse de rébellion en 844 et décapité ; son petit-fils Guilhem connaît la même mésaventure en 850. Un autre de ses petits-fils, Bernard Plantevelue, comte d’Auvergne, apparaît comme le fondateur de la principauté aquitaine qui, à la fin du IXème siècle, s’émancipe de l’autorité royale. Son propre fils Guillaume le Pieux fut le fondateur de Cluny.

La carrière politique et militaire de Guilhem s’interrompt brutalement. En décembre 804, il fonde l’abbaye de Gellone, dans la haute vallée de l’Hérault, sans doute sur ses biens « patrimoniaux », du moins à proximité immédiate des terres de son honor. Il y installe des moines venus de l’abbaye voisine d’Aniane et la dote largement, à l’instigation de Louis le Pieux, alors roi d’Aquitaine. À une date que certains historiens fixent au 29 juin 806, il fait lui-même profession monastique et se retire dans sa fondation ; il y vit en ermite jusqu’à sa mort, survenue le 28 mai 812. La conversion de Guilhem fournit le thème d’une des chansons de geste du cycle de Guillaume d’Orange, Le Moniage Guillaume, dont nous possédons deux versions. La première, courte (elle comporte moins de 1 000 vers décasyllabes), d’après laquelle Guilhem se fait moine à la mort de Guibourc, survenue après un siècle de vie commune. L’autre version, plus longue (6 600 décasyllabes), dans laquelle Guilhem se convertit par repentir (il doit expier le fait d’avoir tué beaucoup d’ennemis) et regret (il a vu mourir autour de lui parents et amis). Son séjour à l’abbaye entraîne une succession de péripéties tragi-comiques qui nous apprennent que Guilhem a laisse le souvenir d’un caractère difficile ; il doit quitter l’abbaye et se fait ermite dans une vallée où il élève de ses mains une chapelle et de beaux édifices et aménage un jardin. Après une période de captivité chez les Sarrasins, il regagne son ermitage et y achève son existence. Cette seconde version paraît plus directement en prise sur l’histoire de Guilhem à Gellone. Mais encore ? Comment l’historien doit-il comprendre cet épisode et peut-il en reconstituer les étapes ?

La fondation de l’abbaye de Gellone par Guilhem, comte de Toulouse, soulève en effet trois séries de problèmes :

celui de sa chronologie. Nous ignorons en fait la date de la fondation proprement dite.

celui du contexte géographique et spirituel dans lequel elle survient. Pourquoi le choix de Gellone ? Pourquoi celle floraison d’abbayes en Septimanie ?

celui de sa finalité. Qu’est-ce que signifie la fondation d’une abbaye par un aristocrate chef de guerre ?

La chronologie d'abord

Quand on lit, dans les diverses histoires de la période, le récit de la « conversion » de Guilhem, on constate que les versions en sont diverses et même contradictoires ; non seulement la date de la fondation n’y est pas donnée, mais les diverses étapes de la vie de Guilhem entre 804 et 812 présentent des versions totalement incompatibles. Ces contradictions tiennent à la nature des sources documentaires. Non seulement celles-ci appartiennent à différentes époques et sont de nature diverse (documents d’archives, hagiographie, voire chansons de geste dont certains « historiens » utilisent les données sans tenir compte du décalage de plusieurs siècles entre la date de la rédaction et celle des événements rapportés), mais même les sources contemporaines des événements nous sont parvenues sous forme de copies tardives, qui supposent évidemment ou suggèrent d’importantes interpolations, d’autant que ces copies ont été réalisées dans un contexte polémique, où Gellone doit défendre son indépendance face aux revendications de l’abbaye voisine d’Aniane. Nous devons savoir gré au jeune et brillant historien Pierre Chastang d’avoir repris l’ensemble du dossier et reconstitué, à partir de la datation des documents, le déroulement probable des événements. Il n’est pas question pour moi de suivre dans le détail sa convaincante argumentation. Je me contenterai d’emprunter à ses travaux les plus récents les éléments nécessaires à la reconstitution des origines de l’abbaye de Gellone, à sa fondation par le comte Guilhem de Toulouse.

Le premier témoignage documentaire de la fondation est le sacramentaire dit de Gellone, manuscrit copié dans le nord de la France, sans doute à Cambrai, mais présent à Gellone dès le début du IXème siècle ; il comporte en effet une série de notes marginales dans une écriture du IXème siècle, dont, l’une, au folio 276, porte, en face de la date du 14 décembre : dedicatio basilicae Salvatoris in Gellone… L’église a donc été consacrée un 14 décembre, mais de quelle année ?

Plus intéressant pour notre propos apparaît bien entendu l’acte de dotation de l’abbaye par Guilhem, daté du 15 décembre 804. Mais celui-ci nous est parvenu par des voies qui ont longtemps fait douter de son authenticité. Il figure en effet en tête du cartulaire de l’abbaye, en fait du second cartulaire, composé à partir de 1122 à l’initiative de l’abbé Guilhem. Mais il est clair que le texte en a été remanié ; en effet, il inclut des éléments issus d’une tradition épique circulant dans le midi à la fin du XIème siècle ; il atteste en particulier l’existence d’un neveu de Guilhem, Bertrand, exemple du vassal parfait, dont aucune source contemporaine de la vie de Guilhem ne mentionne l’existence. Destiné à montrer, dans le contexte du conflit avec Aniane, le lien indéfectible unissant Gellone à son saint fondateur (c’est au même moment que les moines de l’abbaye rédigent une Vita de Saint Guilhem sur laquelle nous reviendrons), ce document pourrait bien être, sinon un faux, du moins un texte fortement remanié.

Heureusement, les Archives départementales de l’Hérault ont recueilli en 1996 deux parchemins de cet acte de dotation (connus à la fin du XIXème siècle, ils appartenaient alors à une collection privée). L’un, très peu différent de la copie du cartulaire, est, d’après Pierre Chastang, un faux réalisé à Gellone à la fin du XIème siècle dans le contexte de la querelle avec Aniane ; il est daté du 14 décembre 804, date qui coïncide avec celle de la consécration de la basilique mentionnée dans la sacramentaire. Mais le second (1 J 1015), daté du 15 décembre 804, serait bien l’original, ce que Pierre Chastang prouve par une sérieuse critique interne et externe du document.

On peut désormais reconstituer le déroulement des événements. Le 14 décembre 804 aurait eu lieu la consécration / dédicace de l’église abbatiale. Le lendemain 15 décembre, le comte aurait procédé à la dotation de l’abbaye ; la dotation est un moment fondamental dans la « mise en service d’une église », et en particulier d’une abbaye bénédictine. La législation carolingienne ne cesse de répéter que l’évêque ne saurait consacrer une église qui n’ait été au préalable dotée ; ici, les événements se déroulent sur deux jours, mais dans le cours d’un processus continu. La dotation est essentielle, parce qu’elle établit le patrimoine primitif destiné à assurer la subsistance de la communauté ; et aussi parce qu’elle intègre la nouvelle abbaye à des réseaux de pouvoir laïque et ecclésiastique.

Ce que nous dit en gros l’acte du 15 décembre 804, c’est que Guilhem procède solennellement, à l’intérieur de la basilique construite dans la cella de Gellone, à une cession de terres, il nous rappelle que la dite cella a été édifiée par Guilhem sur le conseil et avec l’aide de Benoît, abbé d’Aniane, et que celui-ci est appelé à la diriger (regat) ; cette dernière clause doit être comprise moins comme une affirmation de dépendance que comme une garantie prise par le comte pour assurer la stabilité et la croissance ultérieure de sa fondation.

Toujours est-il que l’acte nous assure que la cella existait avant décembre 804 ; mais il est clair que le laps de temps écoulé entre la fondation de l’abbaye par Guilhem et la consécration / dotation de la basilique ne peut excéder quelques années, et probablement même seulement quelques mois. Cette chronologie est confirmée par un passage de la Vita Benedicti, vie de Benoît d’Aniane, écrite vers 822 par Ardon. L’hagiographe y précise que Guilhem était encore dans le siècle lorsqu’il fit édifier une cella, à Gellone, quelque temps (mois ou années) avant 804 ; il sollicita l’aide de l’abbé d’Aniane, Benoît ; les premiers moines sont venus de l’abbaye voisine et, pour assurer la réussite de l’opération, Guilhem établit des liens étroits entre les deux abbayes ; la dotation comtale fut rapidement complétée par une donation du roi Louis d’Aquitaine en 807.

Entre 1066 et 1074, les moines de Gellone élaborent une nouvelle version de la charte de dotation, datée cette fois du 14 décembre, celle qui figure, avec quelques légères modifications, dans le second cartulaire ; afin de récuser les prétentions d’Aniane qui, depuis 1066, conteste toute autonomie à Gellone et lui refuse même le droit de libre élection de l’abbé, les moines de Gellone effacent toute mention du rôle joué par Benoît d’Aniane dans le processus de fondation ; ils font en revanche allusion au rôle de Charlemagne qui aurait directement inspiré la fondation, et à Benoît de Nursie dont Guilhem aurait souhaité mettre la règle en pratique. C’est d’ailleurs, dans cette version modifiée de la charte, Guilhem qui établit le premier abbé de Gellone, refusant donc dès l’origine toute forme de dépendance à l’égard de l’abbaye voisine.

[Signalons qu’à Aniane, on donne, à la fin du XIème siècle, une version exactement contraire du déroulement des événements. C’est Aniane qui aurait fondé la cella de  Gellone ; le rôle de Guilhem dans la fondation est totalement ignoré. La dotation de l’abbaye est elle-même faite directement par Aniane. Dans la version anianienne de la fondation, Guilhem n’apparaît qu’au moment de sa conversion, qui se produit à Aniane, à son entrée dans la vie monastique le 29 juin 806…]

En conclusion, et celle-ci est assez générale pour s’appliquer à d’autres cas que Gellone, on doit comprendre que la connaissance des origines carolingiennes d’une abbaye n’est jamais univoque, parce que le souvenir en a été le plus souvent reconstruit, manipulé, expurgé ou interpolé en fonction de conjonctures politiques nouvelles. La seule certitude qui demeure au terme du décryptage des textes est que Gellone a été fondée par Guilhem de Toulouse, aide de Benoît d’Aniane, dont le rayonnement était alors une garantie de réussite pour l’entreprise nouvelle. Par la suite, le comte a doté sa fondation, le 15 décembre 804, soit au lendemain de la consécration de l’église abbatiale. Le destin de la nouvelle abbaye est reste longtemps lié à celui de la prestigieuse voisine. Mais, plus tard, Guilhem se fit moine dans sa fondation, ce qui donnera à Gellone une autre légitimité et une réelle autonomie enracinée dans la réputation de sainteté du fondateur. Il apparaîtra alors nécessaire d’effacer tout souvenir d’une dépendance originelle.

Contexte géographique et spirituel.

Le contexte géographique est bien entendu lié au choix du site de Gellone ; les textes ultérieurs, notamment la Vita du XIIème siècle et les deux versions du Moniage Guillaume, insistent sur le choix du « désert », mais il s’agit là d’un stéréotype littéraire commun à tous les récits de fondation. On remarquera cependant que le site correspond à un cirque ou une reculée, particulièrement propice à l’implantation d’une communauté monastique soucieuse de marquer dans l’espace sa rupture avec le siècle et de mettre en valeur par son travail des terres en friche. Quant à la situation « patrimoniale » du site, on doit admettre, que, en dépit des récits ultérieurs nous décrivant Guilhem en quête, à l’invitation de Louis le Pieux et de Charlemagne, d’un site particulièrement isolé, le choix se situe à l’intérieur de l’honor de Guilhem, la dotation foncière constituant le salaire de sa charge comtale, seuls biens dont il avait alors la jouissance dans la région.

La localisation du patrimoine primitif de l’abbaye, que décrit la dotation de 804, confirme cette supposition ; les biens concédés sont en effet répartis dans le comté ou pagus de Lodève (trois villae), le pagus de Maguelonne (une villa), le pagus d’Albi (une villa), le pagus de Rodez (des éléments de villa), et une localisation plus confuse, mais assez proche de l’abbaye d’Aniane (in Canneto quantumcumque ibidem visus sum habere vel possidere…). Des biens relativement disperses, mais dont Guilhem a la faculté de disposer librement, puisqu’il affirme les posséder; c’est sans doute cette libre disposition d’une partie de son honor qui a exigé l’autorisation de Charlemagne.

Le contexte spirituel est celui de la Septimanie à la fin du VIIIème siècle. La région est alors le théâtre d’une véritable reforme religieuse, non seulement dans le domaine de la discipline, mais aussi dans celui du dogme. Les guerres prolongées et l’occupation arabe, la domination vasconne au sud de la Garonne avaient créé des conditions très défavorables à la vie de l’Église. L’Astronome nous apprend dans sa biographie de Louis le Pieux que « tout ce qui paraissait de clergé en Aquitaine, vivant sous des tyrans, savait mieux se consacrer à l’équitation, aux exercices belliqueux, au lancement des javelots qu’au culte divin… » Dès 768, un capitulaire aquitain s’efforce de rétablir une vie régulière. Dans les dernières décennies du VIIIème siècle, l’histoire de l’Église et de la vie religieuse en Aquitaine est celle d’une restauration. Celle-ci commence par la reconstitution des provinces ecclésiastiques, en particulier celle de Narbonne, restaurée au plus tard en 803, et qui connut ensuite un essor singulier, puisque lui furent rattachées les diocèses « libérés » au sud des Pyrénées. Préoccupées d’assurer l’unification disciplinaire dans le royaume, les autorités carolingiennes firent procéder, sous la direction de l’archevêque de Narbonne, Nebriclius, à l’élimination en Septimanie et Catalogne, de la vieille liturgie wisigothique au profit de la liturgie romano-franque. Nebridius procéda également à l’éradication des foyers d’hétérodoxie, en particulier de l’hérésie adoptianiste diffusée en Septimanie à partir du diocèse d’Urgell. Mais le caractère le plus frappant et le plus spectaculaire de ce renouveau religieux est le réveil du mouvement monastique, qui connut alors un essor exceptionnel, en Septimanie d’abord, en Catalogne ensuite dans les dernières années du VIIIème siècle. De cette époque date le triomphe en Europe de la règle bénédictine. La réforme monastique en Aquitaine et Septimanie est tributaire de la personne et de l’œuvre de Benoît d’Aniane, qui a directement inspiré et sans doute dirigé la fondation de Gellone. De son vrai nom Witiza, Benoît (v. 750-821) est un Wisigoth. Son père a été nomme comte de Maguelonne par Pépin le Bref en 750, dans son effort pour rallier une partie de l’aristocratie wisigothique au moment où il entreprenait la conquête de la Septimanie. Élevé à la cour franque, Benoît décide en 774 de faire profession monastique à l’abbaye de Saint-Seine en Bourgogne. Déçu par le relâchement de la vie régulière, il fonde en 782 sur les biens familiaux l’abbaye d’Aniane, où il expérimente successivement un certain nombre de règles (qu’il réunit ensuite dans son Codex regularum), avant de découvrir les vertus de la Règle de Saint Benoît de Nursie, qui reprend le meilleur de toutes les autres (ce dont il fait la preuve dans sa Concordia regularum) et s’impose par sa concision et sa précision, mais restait encore à cette date d’un usage épisodique. Il choisit alors le nom de Benoît comme nom de conversion et met au point une interprétation, ou plutôt une pratique de la règle bénédictine qu’il étend peu à peu, avec l’appui de Louis le Pieux, à l’ensemble de l’Aquitaine. Cette pratique repose essentiellement sur la fermeture de l’abbaye vis-à-vis du monde extérieur et l’augmentation de la durée des prières communautaires. En 816, devenu empereur, Louis le Pieux appellera Benoît auprès de lui, l’installera au monastère d’Inden et étendra son programme de reformes à l’ensemble de l’Empire (promulgation en 816 de la règle canoniale dite d’Aix instituant la vie commune des clercs, en 817 du capitulaire monastique imposant la nouvelle pratique de la règle bénédictine).

Il est probable que, dans l’exercice de sa fonction de comte / duc de Toulouse, Guilhem a été amené à rencontrer Benoît et a été impressionne par sa personnalité et son dynamisme ; une véritable amitié a ensuite uni les deux hommes et il est certain que, idéologiquement parlant, Benoît est le vrai fondateur, ou du moins l’inspirateur de la fondation de Gellone. Certaines traditions suggèrent même que Guilhem se serait d’abord fait moine à Aniane, avant de gagner un ermitage dans sa propre fondation.

Signification d'une fondation abbatiale
par un aristocrate.

Au delà du cas particulier de Guilhem, la fondation de Gellone s’inscrit dans une perspective plus générale. Les fondations d’abbayes sont à l’époque carolingienne l’œuvre des souverains ou celle des grands. De la part de ceux-ci, elle traduit une volonté d’enracinement local. C’est probablement sur les terres de son honor que Guilhem fonde Gellone ; sa fondation est le signe d’une parfaite acculturation. Si la famille du fondateur ne garde pas à cette époque, comme ce sera le cas à la période féodale, de droits sur l’abbaye, celle-ci a cependant pour mission d’entretenir la mémoire du fondateur et de sa famille. La fondation d’une abbaye s’inscrit en effet dans une perspective de salut ; certains préambules d’actes de fondation décrivent celle-ci comme la manifestation actuelle et contingente d’un processus continu, celui de l’alliance conclue entre Dieu et l’homme, dont le premier signe visible est la construction de l’Arche. Sous le règne de Charlemagne, les moines cessent d’être des missionnaires pour s’enfermer derrière la clôture de leur abbaye et se consacrer à la liturgie de la prière et à la célébration de la mémoire des défunts, en faveur de qui s’élève la prière conventuelle. Ils ne le font pas isolement. Au cours de la seconde moiti du VIIIème siècle, se créent des associations entre plusieurs communautés monastiques qui s’engagent à célébrer des messes pour le repos de l’âme de chacun des membres des diverses communautés. Cette pratique favorise la rédaction de livres mémoriaux appelés « livres de vie », où sont inscrits les noms des membres de l’association au jour anniversaire de leur mort, qualifie de jour de naissance (dies natalis) ; ainsi naissent et se développent des réseaux de prière monastique. Les moines acquièrent une fonction sociale directement en prise sur la société contemporaine.

Mais les monastères constituent aussi pour le pouvoir carolingien un appui matériel non négligeable. Disséminés sur toute l’étendue de l’Empire, ils construisent et aménagent des locaux d’hôtellerie pour accueillir le souverain et sa suite ; à la dimension caritative et liturgique des abbayes s’ajoute une dimension proprement stratégique. Le parcours des réseaux d’abbayes est un moyen de contrôle politique. Le privilège d’immunité concédé aux abbayes, qui les fait échapper à la surveillance et à l’action des agents laïcs de l’administration, les érige en contrepoids efficace de l’action des comtes, dont la fidélité connaît trop souvent des éclipses.

La fondation d’une abbaye est donc un moment fondamental dans l’existence des membres de l’aristocratie carolingienne.

Du moine au saint

Guilhem meurt à Gellone sous l’habit monastique ; il est bientôt honoré comme saint par les habitants de la région.

Les premiers signes de développement d’un culte de Guilhem apparaissent à la fin du Xème siècle. Les plus anciens miracles recueillis ultérieurement par les hagiographes remontent à la première moitié du XIème siècle ; un acte de 1031-1046 évoque le « corps miraculeux » de Guilhem. Des récits de miracles ont certainement circulé dès cette époque ils attestent l’efficacité des reliques de la Vraie Croix, que Charlemagne aurait données à Guilhem en 805, lorsque celui-ci lui annonça qu’il s’apprêtait à quitter la Cour pour se retirer à Gellone. Au début du XIIème siècle, l’abbaye commence à être désignée par le patronyme de son saint patron, et le moine qui entreprend en 1122 la rédaction du second cartulaire a lui-même choisi le nom de Guilhem. Un véritable culte prend naissance, qu’attestent deux translations successives des reliques du fondateur. En 1076, en présence du légat pontifical Amatus, on procède au transfert du corps de Guilhem du cimetière monastique vers la basilique de Gellone. En 1138-1139 a lieu l’élévation du corps de Guilhem; le cercueil est ouvert et ses reliques sont déposées sous l’autel consacre au saint, à proximité du maître-autel. Guilhem prend alors le pas sur les autres saints honorés dans le sanctuaire, ceux, nombreux, auxquels l’abbaye avait été dédiée lors de sa fondation ; la dédicace initiale précisait en effet : ad sacrosancta basilica qui est constructa in honore sancti Salvatoris et sancte Mariae semper Virginis seu sancti Petri et sancti Pauli et sancti Andreae et sancti Michael, vel omnium apostolorum, in illa cella Gellonis.

La notoriété de Guilhem attire désormais de nombreux pèlerins. Rédigé dans la seconde moitié du XIIème siècle, le Guide du Pèlerin de Saint-Jacques accorde un substantiel développement au sanctuaire gellonais.

L’apogée ou le moment crucial de cette marche à la sainteté est la rédaction en 1125 par les moines de l’abbaye d’une Vita beati ac gloriosissimi confessoris Christi Guilelmi cuius festivitas celebratur. V. kal. iunii. Cette Vita se présente comme un long récit de la conversion de Guilhem, dont la fondation de Gellone représente l’étape décisive dans un processus amorcé longtemps auparavant. Dans le monde séculier déjà, Guilhem apparaît avant la lettre comme le modèle du chevalier chrétien (miles Christi), qui s’efforce d’étendre les limites de la Chrétienté, et de faire triompher partout la justice et la paix. La Vita commence par une évocation de la défaite chrétienne consécutive à une violente invasion sarrasine. Guilhem est chargé par Charlemagne de laver l’affront et est investi du duché d’Aquitaine ; la victoire ne tarde pas, mais c’est à Orange que Guilhem la remporte, aux dépens du roi sarrasin Thibaut. On constate que la Vita est déjà fortement influencée par les traditions épiques locales qui vont nourrir les chansons de geste.

La deuxième étape de la conversion est la fondation de Gellone ; celle-ci est décrite comme étant exclusivement l’œuvre de Guilhem ; elle apparaît comme une fondation ex nihilo ; à l’instigation de Charlemagne, c’est Guilhem qui trouve et choisit le lieu de l’installation ; c’est lui qui trace le plan des bâtiments et engage les travaux, à commencer par la construction du sanctuaire ; il y rassemble des moines issus des contrées voisines et réputés pour la régularité de leur vie (c’est seulement comme lieu d’origine de certains d’entre eux qu’Aniane est citée) ; il donne un abbé à la communauté dès le jour de sa dédicace ; il procède à la dotation de l’abbaye en biens fonciers, mais aussi en numéraire et en mobilier ; afin de rendre sa décision irrévocable, il souscrit lui-même le texte de la charte et le fait confirmer par un précepte royal de Louis le Pieux.

Enfin, intervient la conversion proprement dite avec l’entrée au monastère. Dans un premier temps, ce sont les deux soeurs de Guilhem, Albana et Bertrana, qui lui demandent, dans une scène de supplication très émouvante, de faire elles-mêmes profession à Gellone. L’épisode doit être compris comme un appel à la conversion en même temps qu’il souligne le rôle de la parenté dans le choix de vie de l’aristocratie. Avant de se convertir lui-même, Guilhem se rend à la cour impériale annoncer sa décision à Charlemagne ; fidèle vassal, parent et parfait ami de, l’empereur, il a besoin de son autorisation. À cette occasion, Charlemagne lui remet des reliques de la Vraie Croix. L’anecdote, souligne le lien direct entre Gellone et le pouvoir du souverain, l’empereur, représentant de Dieu sur terre, mais aussi entre l’abbaye méridionale et les principaux centres de la Chrétienté, Rome (où Charles a reçu en 801 les reliques des mains du pape Zacharie) et Jérusalem (d’où proviennent les reliques).

La rédaction de la Vita, entre 1125 et 1130, répond à un double objectif. Sorte de récit officiel de la vie du saint, suivi d’un recueil des miracles qui lui sont attribués, elle valide le culte qui lui est rendu ; elle constitue la procédure de canonisation. Mais, écrite dans le contexte de la polémique avec Aniane, elle permet de réfuter les prétentions de l’abbaye voisine, à la fois au moyen de preuves historiques (le récit lui-même de la vie et de la fondation) et des arguments de fond (comment une abbaye qui a pour patron un saint aussi exemplaire pourrait-elle accepter la soumission à un autre établissement ?).

Le comte austrasien dépêché à Toulouse en 790 pour conjurer des périls imminents est devenu doublement un modèle de chrétien celui qui dans le siècle fut un modèle de miles Christi est devenu après sa conversion un moine exemplaire, que Dieu a ensuite élu pour en faire l’instrument ou le véhicule de sa grâce.

Il restait désormais, sur la hase de ce canevas, aux poètes à s’emparer de la personne de Guilhem et, du XIIème au XIVème siècle, à livrer les 24 chansons de geste du cycle de Guillaume d’Orange, cycle qui connut assez de succès pour s’étendre aux frères et neveux du héros et même remonter à un ancêtre mythique, Garin de Monglane.

——— Références bibliographiques ———

La vie de Guilhem de Toulouse n’a pas fait récemment l’objet de travaux importants. Sur le contexte politique de son action, on peut lire, outre les dictionnaires d’histoire du Moyen Age (Dictionnaire des biographies, t. II, A. Colin, 1993-Jean Favier, Dictionnaire de la France médiévale, A. Fayard, 1993 – Dictionnaire encyclopédique du Moyen Âge, Cerf, 1997 – Dictionnaire du Moyen Âge, Quadrige, P.U.F, 2002)), les synthèses suivantes :

Pierre Riché, Les Carolingiens, une famille qui fit l’Europe, Paris, 1983, rééd. Pluriel, Hachette, 1992.

Pierre Riché, Dictionnaire des Francs. Les Carolingiens, Bartillat, 1997 (l’ouvrage recense les principales sources historiographiques de la période, accompagnées d’indications bibliographiques).

Philippe Wolff, « L’Aquitaine et ses marges sous le règne de Charlemagne », Regards sur le Midi médiéval, Toulouse, 1978, p. 19-67.

Sur l’expédition de Charlemagne en Espagne, l’article de Robert-Henri Bautier, cité à deux reprises, a été édité sous le titre suivant : « La campagne de Charlemagne en Espagne (778). La réalité historique », in La bataille de Roncevaux dans l’histoire, la légende et l’historiographie, Actes du colloque de Saint-Jean Pied de Port, 12 août 1978, Bulletin de la Société des Sciences, Lettres et Arts de Bayonne, n° 135, 1979, p. 1-51.

Pierre Chastang a consacré des développements particulièrement suggestifs et convaincants aux textes concernant la fondation et les origines de Gellone dans sa thèse de doctorat : Lire, écrire, transcrire. Le travail des rédacteurs de cartulaires en Bas-Languedoc (XIème-XIIème siècle), Éditions du C.T.H.S., Paris, 2001.

Il a depuis enrichi et précisé certains aspects du problème dans des études à paraître prochainement : « La fabrication d’un saint : la Vita Guillelmi dans la production textuelle de l’abbaye de Gellone au début du XIIème siècle », « La dotation de l’abbaye de Gellone par le comte carolingien de Toulouse Documents et récits. »

——— Anciennes possessions de Gellone ———

Saint-Geniès-de-Litenis, Saint-Jean-de-Fos (Photo : Daniel KUENTZ)
Notre-Dame-de-Cazeneuve, Goudargues (30) (Photo : Daniel KUENTZ)
Notre-Dame-de-Cazeneuve, Goudargues (30) (Photo : Daniel KUENTZ)
Saint-Pierre, Mèze (Photo : Daniel KUENTZ)
Saint-Pierre, Mèze (Photo : Daniel KUENTZ)
Saint-Saturnin, Creissels (12) (Photo : Daniel KUENTZ)
Saint-Saturnin, Creissels (12) (Photo : Daniel KUENTZ)
Saint-Martin-de-Londres (Photo : Daniel KUENTZ)
Saint-Martin-de-Londres (Photo : Daniel KUENTZ)
La Vacquerie - Saint Martin de Castries (Photo : Daniel KUENTZ)
La Vacquerie - Saint Martin de Castries (Photo : Daniel KUENTZ)
Ceyras (Photo : Daniel KUENTZ)
Ceyras (Photo : Daniel KUENTZ)