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Description

Guilhem de Toulouse, les premiers Carolingiens
et l’ intégration du Midi languedocien au royaume franc

Je tiens d’abord à remercier Jean-Claude Richard et la municipalité de Saint-Guilhem de m’avoir invité, en m’attribuant une compétence que je ne suis pas certain de posséder, à prononcer la conférence inaugurale du cycle de manifestations culturelles organisées par la municipalité à l’occasion du douze centième anniversaire de la fondation de Gellone par Guilhem, comte de Toulouse.

C’est en effet du héros éponyme de la commune de Saint-Guilhem que je dois vous parler, puisque le village qui nous accueille aujourd’hui a pour origine la fondation de l’abbaye de Gellone, effectuée en décembre 804, probablement sur une terre patrimoniale, par le comte Guilhem (ou Guillaume) de Toulouse, qui venait de s’illustrer en jouant un rôle déterminant dans la conquête de Barcelone, arrachée par les armées de Charlemagne, nouvel empereur franc, au pouvoir de l’émir de Cordoue.

Le comte Guilhem n’est pas l’un des nombreux personnages médiocres dont l’histoire perpétue la mémoire, obscur représentant du souverain franc aux marges méridionales de son royaume, modeste “fonctionnaire” venu se retirer sur ses terres au terme d’une carrière bien remplie et achevant dans la pénitence et la prière une vie commencée dans l’éclat des armes. C’est au contraire un personnage historique de premier plan, qui possède même l’insigne privilège d’apparaître et de vivre à deux époques distinctes séparées par plus de trois siècles et de marquer tout autant l’histoire littéraire que l’histoire politique, puisque le comte Guilhem, né vers 755 et mort à Gellone en 812, a, plus ou moins directement, servi au XIIème siècle de modèle au héros légendaire Guillaume d’Orange ou Guillaume au Court Nez ou Guillaume au Courb Nez ou encore Guillaume Fierebrace (aux bras terribles), dont les exploits nourrissent un cycle de 24 chansons de geste, cycle dit de Guillaume d’Orange, au nombre desquelles se détachent la Chanson de Guillaume, la plus ancienne, antérieure à 1150, les Enfances Guillaume, le Couronnement de Louis, le Charroi de Nîmes, la Prise d’Orange, les Aliscans et le Moniage Guillaume, connue sous deux versions qui racontent toutes deux la vie de Guillaume devenu moine à Gellone.

Cette résurrection-ou cette exhumation-de Guilhem au XIIème siècle soulève un certain nombre de problèmes passionnants. Si le contexte de l’époque, celle des Croisades, suffit à expliquer la thématique générale du cycle, celle de la lutte d’un héros chrétien contre les Sarrasins assimilés à des païens, le hiatus de plus de trois siècles séparant l’écriture de l’épopée des événements qui en constituent la trame oblige à s’interroger sur les voies empruntées par la mémoire collective. Une transmission exclusivement orale est-elle concevable ? Sinon, quels témoignages gardons-nous d’éventuels relais Écrits ? L’abbaye de Gellone a certainement joué un rôle important dans l’exaltation de la personne de son fondateur, mais il faut attendre 1125 pour voir rédiger une Vita Guillemin par les moines de l’abbaye, étape décisive dans la procédure de canonisation de Guilhem, mais dont la composition n’est pas nécessairement antérieure aux plus anciennes chansons de geste qui semblent avoir emprunté des éléments, sinon directement à la Vita, du moins au même fonds documentaire : le problème reste entier de la transmission de la mémoire de Guilhem entre sa mort et son utilisation littéraire au XIIème siècle.

Trois thèmes mériteraient une étude approfondie, concernant la relation du cycle épique au noyau historique qui lui a donné naissance. Le premier est celui du transfert linguistique. La “matière méridionale” a nourri un genre littéraire septentrional et favorisé la maturation d’une langue, la langue d’oïl, celle des chansons de geste, qui est étrangère au pays décrit. Le second thème intéressant est celui de la défaite et de son rôle dans la vie du héros. Elle correspond sans conteste à une réalité historique (le premier fait d’armes de Guilhem est une défaite subie en 793 contre une armée sarrasine), mais elle est systématiquement reprise et amplifiée dans le cycle épique, où elle constitue un ressort dramatique essentiel, une situation initiale à partir de laquelle peut se construire la vie héroïque de Guilhem ; les exploits du héros s’enracinent dans une défaite originelle. Il faudrait enfin s’intéresser au transfert historique que constitue l’“écriture féodale” – c’est-à-dire un récit décrivant des situations féodales au moyen d’une terminologie féodale, toutes deux caractéristiques du XIIème siècle – de réalités historiques bien antérieures et bien différentes, celles du royaume carolingien centralisé où la fidélité due au souverain exclut toute forme de relation bilatérale ou contractuelle. […]

Informations complémentaires

Année de publication

2005

Nombre de pages

15

Auteur(s)

Michel ZIMMERMANN

Disponibilité

Produit téléchargeable au format pdf