Fait et à faire le point sur un programme d’histoire des sports dans l’Hérault
Fait et à faire : le point sur un programme d’histoire des sports dans l’Hérault
* Docteur en sociologie
Il faut conclure :
Au regard du projet initial élaboré en 2006 – accompagner une exposition sur « 10 grands événements du sport héraultais« , l’ambition nouvelle de proposer au lecteur un panorama historique changeait totalement la donne. Le pari encyclopédique de balayer l’ensemble des grandes disciplines dans leur évolution tout au long du XXe siècle ne pouvait raisonnablement être tenu dans le laps de temps qui nous était imparti : six mois depuis la décision de décembre 2009 de se lancer dans l’aventure. Mais si le résultat ne peut être que frustrant dès que l’on pointe tous les manques, toutes les zones laissées à l’abandon, il n’en reste pas moins largement positif, puisque c’est la première tentative systématique de couvrir l’histoire du sport héraultais et, après tout, peut-être à ce jour la seule histoire départementale de ce genre.
Entre la déception d’un résultat trop incomplet et l’autosatisfaction d’une avant-garde pionnière, il y a place pour un bilan raisonné, une appréciation objective de l’état du chantier ouvert, et une réflexion sur les pistes à suivre dans l’avenir de cette recherche collective.
Le lecteur de ce recueil d’articles indépendants a probablement eu la sensation de se trouver devant un amas de blocs hétéroclites qui ne faisaient pas une construction habitable : l’édifice manque de confort ! C’est certainement le lot de toute entreprise éditoriale collective qui multiplie les auteurs et rassemble des contributions d’horizons divers ; dans ce cas, il est peu réaliste d’espérer une harmonisation et une cohérence qui donneraient du liant à ce mesclum, comme on dit en bon occitan. Mais c’est justement l’occasion de réfléchir rétrospectivement aux logiques et aux nécessités qui ont présidé à cet assemblage.
L’élaboration du sommaire de Cent ans de sport dans l’Hérault a fluctué au gré des recherches de collaborateurs pour présenter les disciplines sportives envisagées. Ce fut l’occasion de vérifier que les institutions du sport (en fait les Comités départementaux ou Ligues régionales représentant les Fédérations nationales qui gèrent chaque discipline), tout comme les administrations d’État ou des collectivités territoriales, ne sont pas foncièrement intéressées par leur histoire. Attitude qui n’est en rien propre au monde sportif : c’est très probablement le fait d’un univers bureaucratique ou gestionnaire qui, obnubilé par la bonne administration du présent, et tenu de concentrer tous ses moyens sur cet impératif, ne peut libérer que peu de temps pour imaginer l’avenir, et encore moins pour capitaliser son passé. Tirer les leçons « politiques » de l’histoire ne semble pas être une préoccupation courante, pas plus que de chercher à construire à partir de l’héritage du passé une culture sportive à partager et à transmettre. C’est un constat, pas une critique, même si nous pensons que la prise en compte de son histoire par le monde du sport ne pourrait que le servir et le consolider.
Ainsi, nous avons construit le contenu de ce numéro d’Études héraultaises en fonction des interlocuteurs que nous avons pu convaincre de s’intéresser au projet dans les différentes fédérations sportives. Par sa connaissance intime des milieux du sport régional, Christian Guiraud a trouvé nombre de personnes qu ont bien voulu consacrer une part non négligeable de leur temps et de leur énergie à l’écriture des monographies qui figurent dans ce recueil. Il n’est pas sans intérêt de constater que, pour la grande majorité d’entre elles, il s’agit moins d’études historiques proprement dites, que de témoignages mémoriels, ce qui n’enlève rien à leur intérêt, bien au contraire, puisqu’elles offrent un point de vue d’acteur irremplaçable. Ces articles ont donc tout naturellement privilégié la période récente, postérieure à la seconde guerre mondiale, qu’avaient vécue les auteurs. Par là, ces contributions sont significatives de la difficulté – pour ne pas dire, la quasi impossibilité – de faire œuvre d’histoire de l’intérieur des organisations sportives et à partir de leurs ressources propres.
A l’inverse, les articles de type universitaire ont souvent eu tendance à mettre en avant les périodes les plus anciennes de l’activité des sports étudiés, pour des raisons techniques (les sources, relativement peu nombreuses, sont plus faciles à maîtriser que la masse pléthorique de documentation actuelle, et elles avaient déjà été partiellement inventoriées), mais aussi en raison du point de vue adopté, qui privilégie la phase de mise en place originelle du système sportif, supposée déterminante, aux dépens de son développement ultérieur.
Ainsi, faute d’avoir trouvé les bons interlocuteurs dans les fédérations, ou en raison de l’impossibilité pour les historiens de métier de couvrir l’ensemble de l’éventail des sports dans les délais impartis, nous avons dû faire l’impasse sur de nombreux sports qui pouvaient prétendre à figurer au sommaire, tels que l’équitation, forte de ses effectifs de licenciés (de licenciées faudrait-il dire plutôt, ce qui accroissait encore l’intérêt de ce sport), les sports mécaniques et leurs rallyes automobiles, la boxe et la variété des sports de combats et arts martiaux, ou ce qu’il est convenu d’appeler les sports extrêmes, que Montpellier accueille dans son festival annuel, et qui auraient illustré l’évolution la plus récente de la dynamique sociale des sports actuels.
Remplir progressivement les cases laissées vides de l’échiquier sportif héraultais ne devrait être qu’une question de temps et de moyens humains mobilisables. La publication et la large diffusion de ce numéro d’Études héraultaises contribueront, nous l’espérons, à susciter des vocations de chercheur en histoire du sport. Et il n’est peut-être pas utopique d’imaginer quelque forme de collaboration avec l’Université pour entraîner des étudiants dans des programmes de recherche raisonnés.
Pour que l’essai de Cent ans de sport soit transformé (métaphore sportive facile !), il faudra certainement mettre en place un minimum d’organisation et de structures d’accueil. Les Archives départementales pourraient être au centre d’un réseau d’histoire locale du sport : elles avaient déjà donné une première impulsion il y a plus de quinze ans en publiant un Guide des Sources pour l’histoire du sport en Languedoc-Roussillon, et leur participation active à la confection de ce volume a renforcé leur implication dans ce domaine de la recherche historique.
Nous comptons aussi beaucoup sur les anciens sportifs, dirigeants, bénévoles divers impliqués dans le monde du sport, qui souhaiteraient laisser leur témoignage ou communiquer leurs archives personnelles : ils sont une source essentielle dans l’élaboration d’une histoire collective partagée. Ici aussi, il conviendra de mettre en place des modalités de collectage, enregistrements d’entretiens, numérisation de documents tels que photographies, coupures de presse, documents administratifs, etc. Bien des aspects essentiels d’une histoire qui ne se réduit pas à une liste interminable de palmarès sportifs ne peuvent être éclairés que grâce à ce travail de mémoire.
L’une des façons de conclure cet ouvrage, c’est bien d’ouvrir la possibilité à de nouvelles investigations, en invitant les volontaires à nous contacter en vue de futures rencontres fructueuses. Les possibilités offertes par internet pour créer des réseaux de collaboration devraient grandement faciliter cet objectif.
L’une des difficultés de l’histoire des sports pourrait résider dans un trop plein d’informations voisinant avec des manques criants dans certains domaines. Il existe aujourd’hui pléthore de documents disponibles avec la place démesurée que l’actualité sportive occupe dans la presse et les medias en général. Personne ne peut plus prétendre dominer cette masse d’informations qui semble s’accroître de façon exponentielle. Il est d’autant plus nécessaire de s’attacher à construire des problématiques précises, élaborer des hypothèses, effectuer des choix dans l’indéfinie multitude des questions possibles. Bref, il faut se résoudre à se limiter pour ne pas se noyer dans l’accumulation des données.
Un projet d’histoire locale (ou régionale) doit donc renoncer à décrire (recenser, additionner) tout ce que l’activité sportive a produit à l’intérieur d’un territoire, mais bien plutôt se concentrer sur les aspects de cette activité qui peuvent être considérés comme particulièrement significatifs au regard de ce cadre géographique. En quoi le département est-il un espace pertinent pour une histoire sportive ? Il faut reprendre la question posée initialement par Jean-Michel Delaplace dans son introduction, et s’interroger sur les jeux d’échelles qui s’offrent à l’investigation, puisque le département, aussi prégnant soit-il, n’est pas une réalité autonome, et donne lieu à de multiples interactions avec les autres niveaux de réalité – espaces infra départementaux, comme les villes, les petites régions naturelles ou des « pays » de vieille historicité, et surtout territoires de rang supérieur, régions administratives, territoire national, échanges internationaux.
Proposons quelques pistes possibles, parmi beaucoup d’autres, et en sachant que de nouvelles voies s’ouvriront au fur et à mesure des défrichages.
Dans le champ sportif, le département est, à l’évidence, le cadre de référence pour la politique de la collectivité territoriale. L’encadrement législatif n’interdit pas les choix de priorités en matière d’aménagement, d’infrastructures, d’aides aux activités, etc. … comme on peut le voir avec les sports de nature. Ainsi, une analyse historique des politiques sportives d’un Conseil général doit pouvoir éclairer les évaluations et les prises de décision nécessaires. Parallèlement, les interventions de l’État ont pu, de la même manière, prendre le département comme niveau préférentiel des politiques sportives.
Mais le département est aussi l’unité territoriale administrative des fédérations sportives. Les Comités départementaux dans la plupart des disciplines sont l’échelon de gestion des clubs de base. Ici encore, les politiques fédérales peuvent trouver dans le département un cadre d’analyse « naturel ». Il existe cependant des exceptions : certaines fédérations ne s’organisent qu’au niveau régional, d’autres comme la FF Rugby, perpétuent un découpage géographique original hérité du début du XXe siècle. Dans ces cas, la focalisation sur l’échelle régionale est certainement plus pertinente.
Pour autant, l’histoire des sports ne saurait se limiter à celle de leur gestion, ni à entériner leurs divisions administratives comme seule échelle pertinente. J.-M. Delaplace proposait, en introduction, de se pencher sur l’identité départementale à partir de ses sports. Ces derniers contribuent à fortifier un sentiment d’appartenance qui joue un rôle non négligeable dans l’intégration des populations d’origine « extérieure ». Malgré toutes les difficultés que l’on sait dans l’utilisation de la notion, creuser l’idée d’une identité départementale n’est certainement pas un exercice vain, même si à la réflexion le sport n’est peut-être pas le support identitaire le plus univoque. L’engouement collectif pour les rugbymen de l’AS Béziers cerne-t-il les limites d’une communauté départementale (quoiqu’en dise le H de l’ASBH moderne…), ou plutôt communale, mettant en exergue la cité, ou encore fonde-t-il un Biterrois intermédiaire dans lequel se reconnaissent les villages alentour ? La question n’est pas simple, et c’est bien pour cela qu’il faut la poser !
Du coup, il se pourrait que l’histoire sportive utilise surtout le département comme cadre d’une investigation à échelle plus réduite sur la diversité intérieure, les clivages, les ruptures et décalages entre micro régions, en un mot illustre la diversité culturelle de l’Hérault. Doubler l’histoire par une géographie des implantations sportives, et par là mettre en évidence des permanences longues, et aussi des évolutions rapides dans la façon dont les sports pénètrent le territoire départemental, s’y installent ou au contraire refusent de s’y acclimater, c’est une façon pleine d’enseignements de scruter les cultures qui se côtoient en Hérault. On connaît de longue date la frontière qui partage l’Ouest rugbystique de l’Est footballistique, mais d’autres frontières intérieures existent certainement. Comme il existe des zones à fortes caractéristiques sportives, telles que la moyenne vallée de l’Hérault, autour de Pézenas, qui s’est toujours distinguée par la richesse de ses innovations sportives : la forte concentration du tambourin, mais aussi la première implantation du basket-ball, et la seule de la pelote basque, la grande densité rurale du volley-ball, etc.
De même, il convient de ranger dans cette micro-géographie une possible analyse comparative du dynamisme sportif des villes du département. Renvoyées à leur histoire dans la longue durée – plus d’un siècle – les profils sportifs de Montpellier, Béziers et Sète sont suffisamment contrastés pour susciter des interrogations sur une géographie sociale des élites urbaines et de leur degré d’implication dans le développement des sports. Ce sont aussi les lieux d’implantation des clubs professionnels, et dans ce domaine aussi, la référence à la profondeur historique mettra en évidence des continuités dans le jeu complexe entre pouvoirs municipaux et puissances économiques autour de l’enjeu sportif.
De même que ne manquent pas les programmes de recherche prenant pour socles des fractions du territoire héraultais, le département peut aussi servir d’observatoire privilégié pour des problématiques de plus grande échelle qui se définissent d’abord à un niveau national, et même international.
En reprenant la question de l’identité déjà évoquée et en l’appliquant à la fonction d’intégration des étrangers par la pratique sportive, le département, ou plus généralement la région, peut permettre d’étudier de façon fine et précise les manières dont les différents sports, c’est-à-dire leurs organisations fédérales au niveau local, ont historiquement mené des politiques d’accueil des vagues d’immigrants, Espagnols, Italiens, Maghrébins, etc. de façon souvent contrastée (à tout le moins diversifiée).
Non sans lien avec cette première interrogation, la question des sports héraultais dans leur relation à la culture occitane, et plus politiquement, aux revendications culturelles occitanistes, ouvre des problématiques passionnantes qui élargissent le cadre d’analyse à l’ensemble de l’Occitanie. Mais l’Hérault peut y faire figure de laboratoire, à la fois par la multiplicité des sports pratiqués, la présence de colonies étrangères importantes et diverses, et la qualité de la réflexion culturelle dans son Université.
Ces quelques exemples suffisent à montrer combien il reste à faire en matière d’histoire du sport à partir du territoire héraultais. Après tout, c’est plutôt une bonne nouvelle pour les futurs historiens !
En reprenant la question de l’identité déjà évoquée et en l’appliquant à la fonction d’intégration des étrangers par la pratique sportive, le département, ou plus généralement la région, peut permettre d’étudier de façon fine et précise les manières dont les différents sports, c’est-à-dire leurs organisations fédérales au niveau local, ont historiquement mené des politiques d’accueil des vagues d’immigrants, Espagnols, Italiens, Maghrébins, etc. de façon souvent contrastée (à tout le moins diversifiée).
Non sans lien avec cette première interrogation, la question des sports héraultais dans leur relation à la culture occitane, et plus politiquement, aux revendications culturelles occitanistes, ouvre des problématiques passionnantes qui élargissent le cadre d’analyse à l’ensemble de l’Occitanie. Mais l’Hérault peut y faire figure de laboratoire, à la fois par la multiplicité des sports pratiqués, la présence de colonies étrangères importantes et diverses, et la qualité de la réflexion culturelle dans son Université.
Ces quelques exemples suffisent à montrer combien il reste à faire en matière d’histoire du sport à partir du territoire héraultais. Après tout, c’est plutôt une bonne nouvelle pour les futurs historiens !
