Deux ouvrages sur Agde au Moyen-âge
Deux ouvrages sur Agde au Moyen-âge
p. 27 à 37
A quelques mois d’intervalle viennent d’être publiés deux ouvrages sur Agde : l’un consacré à l’Église d’Agde du Xe au XIIIe siècle, l’autre au consulat médiéval d’Agde aux XIIIe et XIVe siècles. Ils sont l’œuvre d’André Castaldo, Assistant à la Faculté de Droit et des Sciences Économiques de Paris, et, nous l’espérons, bientôt Agrégé de Droit.
Si les deux œuvres sont, en apparence, distinctes, elles restent, en réalité, en étroits rapports, elles se compénètrent même en ce sens que l’étude religieuse sert de cadre et de toile de fond à la seconde qui est une thèse de doctorat en droit, soutenue le 20 mars 1970 en Faculté de Droit, et que l’auteur, par un scrupule des plus louables, a voulu situer dans un milieu préalablement étudié : en somme une thèse principale, précédée d’une thèse complémentaire, dans laquelle tous les problèmes épiscopaux et urbains ont été préalablement examinés et, en grande partie, résolus. C’est dire que l’on peut, dès maintenant, mettre l’accent sur les traits majeurs qui marquent ces deux ouvrages et qui leur donnent tout leur sens et toute leur originalité.
André Castaldo est un Agathois d’origine, très attaché à sa ville natale, dont il ne s’est jamais séparé, qu’il a aimée, dont il a suivi les pulsations avec une fierté et une ardeur toutes méridionales, ce qui lui a permis d’élargir et de fortifier, en reprenant parfois quelques considérations jusqu’alors exprimées, les recherches urbaines dont les résultats vont apporter un appoint substantiel et neuf à l’histoire de nos cités du Languedoc méditerranéen.
Mais il est aussi un juriste, dont la formation n’est pas restée étroitement cloisonnée, puisqu’elle a été judicieusement complétée par l’acquisition de plusieurs certificats d’histoire, mais à laquelle il a voulu donner une priorité en subordonnant les données historiques à une construction juridique rationnelle, rigide même, à l’exclusion de toute interprétation qui ne paraîtrait pas conforme à l’esprit des sources diplomatiques et du document. De là son souci de passer au crible les textes utilisés et de condamner strictement ceux qui pourraient ne pas sembler conformes à la saine logique et porter la marque d’une falsification.
Il s’est ainsi imposé une limite chronologique stricte en situant ses travaux dans la partie vitale du Moyen-âge, c’est-à-dire dans sa période du début du Xe à la fin du XIVe siècle, une des plus vivantes et des plus fécondes de notre histoire régionale.
Ainsi conçus dans un milieu géographique et historique bien délimités, conduits par une intelligence lucide, une érudition sûre et un sens aigu de l’objectivité, les deux ouvrages gravitent autour de la personnalité de l’évêque d’Agde qui apparaît comme le véritable animateur de l’évolution urbaine, dont on peut suivre les fluctuations non seulement dans les limites d’un diocèse mais dans celles de la région. Dans cette évolution, deux aspects peuvent être distingués :
- l’évolution interne, c’est-à-dire l’examen des rapports entre l’évêque et le chapitre cathédral donc, en principe, une étude de structure diocésaine et de portée institutionnelle ;
- l’évolution externe, c’est-à-dire l’examen des relations entre le pouvoir épiscopal (episcopatus) et le pouvoir laïque représenté successivement par le comte et le vicomte (comitatus). Ce qui, nécessairement, soulève la question des contacts avec l’Universitas et les institutions municipales.
L’évolution interne et externe fait l’objet du premier ouvrage (l’Église d’Agde du Xe au XIIIe siècle), tandis que les institutions municipales et le régime du consulat, qu’on ne peut isoler de cette double évolution, mais à laquelle il faut sans cesse se référer, relèvent du second ouvrage, le consulat d’Agde aux XIIIe et XIVe siècles, qui correspond à la thèse de doctorat d’André Castaldo.
Ces considérations générales une fois faites, il importe maintenant d’examiner successivement la substance des deux ouvrages :
I – L’Église d’Agde (Xe-XIIIe siècle)
Presses Universitaires de France, 1970 in 8° 205 pages avec pièces justificatives, bibliographie, cartes et index.
L’ouvrage est réparti en trois chapitres, subdivisés en sections, elles mêmes distribuées en paragraphes. La rigidité des subdivisions souligne à la fois la netteté de la pensée et le désir de l’auteur de soumettre chaque argument avancé à un examen rigoureux. Le juriste semble l’emporter sur l’historien et vouloir lui imposer ses lois. La substance de l’œuvre est essentiellement renfermée dans les deux premiers chapitres, étroitement soudés, inspirés de la même méthode, tandis que le troisième revêt un caractère plus narratif, consacré à la description du patrimoine de l’Église d’Agde ; il ne leur est pas juxtaposé, mais, ainsi présenté, il n’alourdit pas leur développement en offrant au lecteur des vues originales et nouvelles sur la richesse foncière, fiscale et sociale dont dispose le diocèse.
Le chapitre premier est une étude structurale solidement charpentée, judicieusement conduite, qui offre l’examen le plus sérieux que l’on ait pu faire jusqu’à maintenant sur l’Église d’Agde. Une comparaison s’impose tout d’abord, qui souligne les traits de l’épiscopat d’Agde, et d’une façon plus générale ceux de l’épiscopat méridional. Alors que dans les villes du Nord l’episcopatus, selon la magistrale étude de F. Vercauteren sur les Civitates de la Belgique seconde, aune tendance à absorber le comitatus, dans les villes du Midi, le comitatus progresse au détriment de l’episcopatus, jusqu’au moment où celui-ci pourra prendre sa revanche, et c’est sous cette dernière optique qu’il faudra envisager l’évolution du pouvoir épiscopal à Agde, dont plusieurs stades marquent la transformation.
- A l’origine, en effet, l’évêque se présente comme un administrateur de diocèse, appuyé par un corps de chanoines qui ne fait son apparition, d’une façon très modeste, qu’en décembre 872, dans une donation faite à l’Église d’Agde par le comte Apollonius. Les chanoines sont bientôt associés à l’évêque dans sa jouissance du don et, dans la suite, le chapitre cathédral s’ordonne et se fortifie régulièrement dans le milieu de familles agathoises dont la fortune personnelle vient progressivement étayer la solidité. Il faut reconnaitre que l’évêque lui-même contribue à cette consolidation en comblant le chapitre de donations. Le corps des chanoines est ainsi amené à pénétrer plus intimement dans la vie religieuse et urbaine et à accentuer une certaine indépendance à l’égard de l’épiscopat, en opposant à l’autorité de l’évêque les forces réelles dont il peut disposer. André Castaldo suit l’accentuation de cette attitude en des pages très claires, malgré d’évidentes difficultés de documentation.
- Cette personnalité du chapitre est encore accrue par l’appui qu’il trouve auprès du vicomte qui, entre 1062 et 1074, s’engage à garantir ses biens et qui, en 1187, au moment où l’évêque obtient le vicomté d’Agde, reçoit encore du vicomte les toltes, albergues et droits de justice, ce qui sera d’ailleurs l’objet de contestations entre l’évêque et le chapitre. Le conflit avec Saint-Victor de Marseille est une autre occasion, pour le chapitre, d’affirmer sa vitalité et, malgré les multiples interventions du Saint-Siège, de révéler son dynamisme.
Il n’est donc pas surprenant qu’en agissant de la sorte le corps des chanoines ait envisagé la limitation progressive des prérogatives épiscopales ; il fait pièce à l’évêque dans trois domaines particulièrement névralgiques : questions patrimoniales, relations avec le Saint-Siège, domaine purement politique enfin, qui sont chacun, examinés avec un soin attentif.
- Si une série d’arbitrages vient alors stabiliser les relations entre l’évêque et son chapitre, et si le chapitre ne conteste pas à l’évêque son titre de vicomte, il tente cependant de limiter son action dans le domaine financier et même dans celui des institutions urbaines.
Ainsi, à travers ces litiges et ces contestations incessantes de droits, le chapitre, vers le milieu du XIIIe siècle, peut achever sa constitution en corps juridique autonome et arrive à imposer sa coseigneurie sur une partie des habitants de la ville d’Agde.
Les évènements de la première moitié du XIIIe siècle vont cependant contribuer à modifier cette ascension capitulaire et il est certain, qu’en l’occurrence, la croisade albigeoise a été pour beaucoup. Si, au début, la croisade a pu menacer la situation politique de l’évêque d’Agde, dans la suite, par un revirement inattendu, l’épiscopat a pu se ressaisir et reprendre une partie du terrain perdu.
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Ce renouveau du pouvoir épiscopal apparait lié aux rapports de l’évêque avec les laïcs, qui font l’objet du chapitre deux de l’ouvrage. Précédemment, André Castaldo avait été dans l’obligation de soulever cette délicate question, se réservant, pour plus tard, la possibilité de la reprendre d’une façon plus substantielle et plus explicite. Il se propose de la faire maintenant en en suivant le processus en plusieurs grandes étapes.
- Jusqu’aux environs de 1150, l’autorité vicomtale s’efforce de contrecarrer la puissance de l’évêque et de limiter l’extension de son influence : lutte âpre et sévère entre le comitatus et l’episcopatus au cours de laquelle l’évêque, pour arriver à ses fins, utilise tous les moyens, même les plus contestables. L’auteur conduit sa démonstration en introduisant dans le débat la question des faux diplômes : de là l’examen sévère du diplôme de Charles II le Chauve du 11 août 848 qu’André Castaldo considère comme un faux ; il consacre d’ailleurs à cet examen un paragraphe particulier (p. 64 à 68) étayé lui-même par une série de notes justificatives (voir en particulier la note 2 de la page 65) et il est amené à s’écarter de la thèse que nous avions nous-mêmes admise dans notre ouvrage sur les Cités de la Narbonnaise première (Nîmes, 1942). Poursuivant sa démonstration, il pense même que le diplôme a été rédigé beaucoup plus tard, entre 1160 et 1170, et que la situation a été régularisée par le diplôme, vrai cette fois, du roi Louis VII, entre 1173 et 1174, qui est lui-même l’objet d’un examen sérieux (p. 68-74). D’après cette étude, ce dernier diplôme apparaît comme une « aide précieuse dans la lutte de l’évêque contre le vicomte », car il permet de résoudre, au profit de l’évêque, trois importantes questions : celle de la ville d’Agde, celle de la Vicomté ; enfin le problème de la protection royale.
- Ces trois questions, qui sont examinées et discutées dans le détail, permettent de suivre les progrès du pouvoir épiscopal à partir de 1150. L’évêque peut ainsi mettre en œuvre une politique beaucoup plus dynamique qui vise non seulement à le protéger des agissements vicomtaux, mais encore à isoler le vicomte et à dresser contre lui, et autour de l’évêque, un réseau de vassaux. On arrive ainsi à situer dans une évolution logique, l’acte du 17 juillet 1187, par lequel le vicomte d’Agde Bernard Aton VI fait donation à l’évêque d’Agde Pierre et à son église de la vicomté d’Agde avec toutes ses dépendances : donation faite d’ailleurs du consentement exprès du comte de Toulouse Raymond V, duquel Bernard Aton tenait la vicomté en fief. Deux actes ultérieurs confirment les conventions conclues et, dans la suite, l’Église d’Agde peut continuer à étendre cette politique de vasselage, telle qu’elle a été précédemment exposée.
- A son tour, la croisade albigeoise vient à propos pour accroitre les pouvoirs de l’évêque et pour compléter les avantages qu’il avait pu jusqu’alors acquérir. À vrai dire, les choses ne se sont pas déroulées aussi simplement qu’on aurait pu le supposer. Le vicomte d’Agde n’a jamais considéré qu’il était lié par la convention de 1187; dans l’acte du 3 mai 1214 par lequel il fait abandon de ses droits sur la cité et le comté d’Agde au nouveau vicomte de Béziers Simon IV de Montfort, il est curieux de constater que l’évêque d’Agde est passé sous silence. Il faudra la bulle du pape Honorius III de novembre 1216 pour rectifier, à la demande de l’évêque, cette lacune et pour confirmer, afin de les protéger, toutes les possessions de l’Église d’Agde. Le pape interdit notamment de porter atteinte à l’episcopatus, et l’auteur suppose que son attitude traduit peut-être quelque inquiétude à l’égard de l’évêque d’Agde dont les prérogatives pourraient être compromises par les entreprises des barons du nord. Ce dernier parvient pourtant à se faire entendre, comme le prouvent sa transaction avec Amaury de Monttort (1219), les interventions en sa faveur du Saint-Siège, et les accords avec le nouveau Comte de Toulouse Raymond VII, dont le principal est celui de 1224. Les dernières négociations de 1229 régulariseront la situation épiscopale dans le cadre du Languedoc royal en laissant à l’évêque d’Agde une situation privilégiée qui nous est décrite dans un paragraphe particulier (p. 87-91). C’est dans cette atmosphère qu’est campée la personnalité de l’évêque Tédise, chanoine de Gênes, devenu évêque d’Agde par la grâce de la Croisade, qui peut conserver et laisser à son successeur le titre vicomtal, bien que le grand vainqueur reste le pouvoir royal.
Autant de considérations clairement exposées, judicieusement interprétées et qui rénovent entièrement des vues jusqu’alors présentées de façon plus succincte et, surtout, avec moins d’intelligence historique… et juridique.
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Bien qu’avec ces deux chapitres, l’auteur ait terminé l’exposé de l’histoire institutionnelle et politique de l’Église d’Agde, il lui a paru nécessaire de consacrer un troisième chapitre à l’étude de son patrimoine. Comme nous l’indiquions au début de ce compte-rendu, cette étude ne saurait être considérée comme une juxtaposition aux questions déjà exposées. Toujours dominé par un légitime souci d’information, l’auteur a pu considérer que ces données, recueillies au cours de sa documentation, apporteraient à l’Église d’Agde une source intéressante de mises au point. Ailleurs, elles auraient pu alourdir l’exposé ou, tout au moins, en retarder la marche ; ici, au contraire, elles permettent de développer trois problèmes étroitement soudés qui, ainsi groupés, prennent tout leur relief, c’est-à- dire :
- l’origine de la richesse du patrimoine de l’Église d’Agde, qui est le fait, soit d’un accroissement à titre gratuit (donations, testaments, abandons de droits) soit d’un accroissement à titre onéreux (achats, échanges, reconnaissances de droits, transactions) ce qui permet de constater que l’Église d’Agde achète beaucoup, qu’elle reçoit souvent, qu’elle échange peu et qu’elle ne vend jamais (p. 104).
- les éléments de ce patrimoine reposent essentiellement, d’une part sur les droits ecclésiastiques, notamment sur les dîmes qui sont l’objet d’une étude minutieuse, avec une répartition en trois grandes zones des églises intéressées (p. 105 à 127) ; d’autre part sur les droits seigneuriaux, qui sont pour le moment l’objet d’une simple description (p. 127 à 130) ; ce qui devait, nécessairement, entraîner quelques observations sur le servage.
- la mise en valeur enfin du patrimoine ecclésiastique, dont les centres d’intérêt sont essentiellement les censives, le crédit, les autres opérations de petite et de grande envergure que l’auteur ne néglige pas et qui lui permettent de souligner l’intensité de l’activité financière de l’épiscopat ; son souci d’expansion économique et, par là-même, son caractère « entreprenant » vis-à-vis du vicomte. D’où, sans doute, la prédominance régionale de l’Église d’Agde.
Tel est le contenu de ce dernier chapitre, d’ailleurs très substantiel et très riche d’aperçus et de suggestions. Outre l’intérêt que de semblables recherches présentent pour l’Église d’Agde, elles ont l’avantage de fournir un schéma de prospection pour les autres diocèses méridionaux. Le travail d’André Castaldo a l’avantage, en effet, d’offrir aux médiévistes s’intéressant aux questions rurales une méthode de prospection dont on réalise le grand intérêt et qui reste en tous points conforme aux directives suggérées par Marc Bloch et Georges Duby.
Cette brève présentation fera comprendre à la fois toute la richesse et toute la nouveauté de l’ouvrage. S’il peut provoquer quelques observations de la part de spécialistes, elles sont tellement peu apparentes qu’on se laisse souvent dominer par l’attrait du sujet et par ce qu’il apporte de neuf dans une présentation de cette nature. En incorporant la ville d’Agde dans notre thèse ancienne et susceptible d’ailleurs d’être révisée, nous ne pensions pas qu’elle aurait été si chaleureusement accueillie par André Castaldo. Il a heureusement complété et enrichi nos recherches et cela par l’utilisation de documents nouveaux qu’il ne nous a pas été possible d’utiliser, ainsi que par un rajeunissement des méthodes de prospection. Ces documents sont rappelés dans une importante bibliographie, ordonnée elle-même en une double rubrique :
- les sources d’une part, manuscrites ou imprimées, constituées par des fonds d’archives municipales et départementales et par une série de cartulaires parmi lesquels figure le cartulaire du chapitre d’Agde, publié en 1969 par Mme Odile Terrin ;
- la bibliographie proprement dite, très abondante, suivie jusqu’en 1969.
À cela il faut ajouter une documentation cartographique constituée, en partie, par des cartes établies par l’auteur, un index (index analytique, noms de lieux, noms de personnes), un tableau des évêques d’Agde entre 885 et 1296, enfin la publication de pièces justificatives d’après les textes en grande partie établis par O. Terrin.
En somme une belle œuvre, dont le Professeur Pierre-Clément Timbal, de la Faculté de Droit et des Sciences-Économiques de Paris, a déjà dit tout le bien dans une élogieuse préface, et qui honore son auteur.
II – Le consulat médiéval d’Agde (XIIIe-XIVe siècle)
Thèse pour le doctorat en droit, soutenue le 20 mars 1970 devant la Faculté de Droit de Paris. 2 vol. ronéotypés de 890 pages, Paris 1970. L’œuvre sera publiée chez Picard en 1971.
Il est impossible de dissocier cette thèse de doctorat de l’ouvrage précédemment analysé sur l’Église d’Agde. On comprend, à la simple lecture, pour quelles raisons l’examen de l’évolution religieuse et politique a précédé celui de l’organisation urbaine et des institutions municipales. Celles-ci, en effet, ont pris corps et ont évolué en fonction de l’épiscopat et ne se sont dégagées que tardivement de sa tutelle.
L’auteur explique d’ailleurs clairement ses intentions dans son introduction sur l’Église d’Agde : « nous interrogeant sur les origines et les débuts des institutions urbaines d’Agde, il nous a paru nécessaire et urgent de connaître, au moins sous ses grandes lignes, l’évolution antérieure de la ville : or, cette évolution est intimement liée aux problèmes de l’Église d’Agde, aux relations de l’évêque et de son chapitre cathédral, aux rapports entre l’évêque et les seigneurs laïcs de la région, au patrimoine ecclésiastique enfin ».
C’est donc dans cet esprit que nous présentons la thèse sur le consulat médiéval d’Agde dont le compte-rendu complet sera fait par notre collègue et ami M. Jean Combes, Maître de conférences honoraire à la Faculté des Lettres de Montpellier.
On ne peut, d’après les documents, préciser les origines du consulat d’Agde. Comme pour beaucoup de consulats méridionaux, il n’y a pas de chartes originelles ; il s’agit incontestablement d’un consulat tardif. C’est pourquoi l’auteur ne cherche pas à suivre chronologiquement l’évolution de l’institution ; mais il se préoccupe d’en fixer les premiers caractères et les transformations d’après les données d’ordre économique et social, qui lui sont fournies par plusieurs compoix. De là une série d’intéressantes considérations sur lesquelles il convient de mettre l’accent :
- le consulat d’Agde n’est pas né, comme les autres consulats du Midi, au cours du XIIIe siècle, et il ne connaît pas ce que l’on est amené quelquefois à appeler « la phase héroïque du consulat », c’est-à-dire celle au cours de laquelle il prend corps par ses propres moyens.
- il est, comme on l’a déjà indiqué, extrêmement tardif ; les institutions urbaines n’apparaissent qu’en 1207 alors qu’ailleurs, à cette date, elles sont en pleine évolution ; jusqu’en 1260, elles ne se sont pas stabilisées.
- leur flottement se manifeste encore dans la dénomination des agents urbains (termes vagues de consuls, recteurs, procureurs, etc.), dans la composition du corps municipal (nombre de consuls imparfaitement fixé), dans les « moules » au milieu desquels il s’est façonné (il y a les représentants de la cité et ceux du bourg, il y a les représentants de l’évêque et ceux du chapitre collégial), dans le chevauchement d’institutions qui, dans d’autres cités, sont nettement distinctes ou qui n’existent que dans certaines villes suivant leur degré d’évolution (les consulats et les syndicats). Il semble qu’à Agde, le consulat soit sorti d’un cadre seigneurial et se soit fixé dans son milieu propre (la ville avec son bourg). Le bourg, autonome encore en 1224, s’est alors uni définitivement à la cité.
L’évolution même des institutions municipales se poursuit à travers quatre grandes périodes :
A – La période faste (1207 – jusqu’aux environs de 1340)
- Pendant quelques années, le consulat ne manifeste sa vitalité que dans la réalisation d’opérations patrimoniales : il s’agit d’abord d’un patrimoine public que les consuls s’emploient à accroître : droits profitables (leudes, moulins, boucherie, marché de la poissonnerie, four), services publics (pont, hôpital des pauvres, charité d’Agde, léproserie). Mais l’on ne s’attache point encore à la valeur « intrinsèque » de l’institution consulaire.
- Mais la formation de l’Université impose nécessairement des rapports avec l’évêque ; ils sont réglés par une série de textes ; le premier est le compromis de 1236 qui a les caractères d’un arbitrage. En ce qui concerne les institutions urbaines, le compromis note que l’évêque, d’accord avec son chapitre, nomme les consuls, mais il n’est sans doute pas question de l’ensemble du consulat, simplement de la représentation de l’évêque ; quant au consulat de l’Université, les indications sont flottantes, indécises, tant en ce qui concerne le nombre des consuls que leur mode d’élection et même la désignation de la fonction. Les compromis ultérieurs ne sont pas eux-mêmes suffisamment précis. Nous apprenons même l’apparition de syndics, nommés pour la liquidation d’une affaire particulière, alors que les consuls restent chargés du règlement des affaires courantes ; ainsi coexistent, dans le cadre de l’Universitas, consulat et syndicat.
- La situation s’éclaircit (relativement) au cours de la première moitié du XIVe siècle. Vers 1340, le consulat est en voie de stabilisation au moment où le pouvoir seigneurial, lui, est en recul. Les consuls vont occuper le devant de la scène; les assemblées générales des Agathois s’évanouissent, remplacées par les conseillers. L’Université arrive même à être reconnue par l’évêque et à avoir aussi une représentation autonome. Toutefois, comme le note fort judicieusement l’auteur, le consulat intervenant dans une seigneurie très forte n’a pas les moyens de composer toujours avantageusement avec elle.
B – La période des environs de 1340 aux environs de 1370
Dans cette nouvelle période se font sentir les premiers effets de la guerre de Cent Ans. L’auteur les suit, non pas à travers les transformations des institutions municipales, mais à travers les incidences économiques et sociales qui sont multiples, complexes, et permettent d’en suivre les fluctuations. En l’espèce, les compoix sont de bons guides, notamment ceux de 1320-1330 et de 1370-1380. À ce moment, c’est-à-dire vers le dernier tiers du quatorzième siècle, on sent un fléchissement qui se dessine dans la vie administrative sans que l’Université en profite beaucoup ; la seigneurie épiscopale se réduit à peu de choses une façade (confirmation de nouveaux consuls), un domaine (des droits économiques), on voit même le consulat sombrer pendant quelques temps entre les mains du Roi. Ce qui lui manque peut-être, c’est une régénération par l’intermédiaire de forces économiques et sociales plus fermes et plus neuves : on note, en effet, à Agde, l’absence de métiers, alors que, dans d’autres cités, l’artisanat en se fortifiant et en s’organisant peut intervenir progressivement dans la vie politique (I, p. 390 et 471). Dans les deux cas, les modifications apportées au collège consulaire ou au corps des conseillers ne sont pas de taille à bouleverser le statut municipal. Mais, beaucoup plus que les retouches administratives, ce sont les questions financières et économiques qui sont l’objet d’inquiétantes préoccupations et qu’il est difficile de résoudre par des expédients de circonstance. André Castaldo les a exposées avec beaucoup d’à propos et de compétence dans des sections particulières dont on ne saurait trouver ici l’analyse, mais qu’il convient de lire attentivement, car si elles se posent dans d’autres régions du royaume, elles revêtent ici un caractère particulier et restent significatives non seulement du temps et du milieu. On ne saurait toutefois les considérer comme des difficultés insurmontables, la crise véritable, suivant l’expression de l’auteur, ne surviendra qu’à la fin du XIVe siècle.
C – Période des environs de 1370 au début du XVe siècle
Cette période est incontestablement une époque de crises dont les effets sont profondément ressentis par l’ensemble du royaume, et dont les conséquences sont particulièrement décisives pour l’avenir d’Agde. L’auteur, dans cet ordre d’idées, envisage deux facteurs qui, plus que d’autres, touchent directement la ville :
- d’une part, l’effondrement de la situation financière provoquée par un extrême accroissement des charges : d’où la nécessité de faire face à un état angoissant par des moyens qui ne peuvent être, en l’occurrence, que des expédients sans effets profonds, c’est-à-dire le recours à l’emprunt ainsi qu’à d’autres ressources (péages, taxes sur le commerce), qui sont eux-mêmes rendus vains, non seulement par leur peu d’efficacité, mais par les charges de plus en plus accablantes nécessitées par la guerre.
- d’autre part le conflit avec Aigues-Mortes, provoqué par le désir de ce port, dont la décadence est alors évidente, de réagir contre les concurrences possibles et de contrebattre tous les foyers commerciaux voisins susceptibles d’affaiblir les privilèges dont ils jouissent : de là les mesures envisagées par les agents royaux pour réduire les prétentions de Lattes et, par voie de conséquences, d’Agde. Si ces mesures provoquent, pour un temps, un rapprochement entre consuls et évêque, soucieux avant tout de soutenir les intérêts de leur ville, il n’apparaît pas que ceux-ci aient eu les moyens d’envisager une politique défensive efficace et de favoriser le maintien de leur propre activité portuaire. Aigues-Mortes n’était pas de taille à revendiquer ou à défendre un monopole commercial en Méditerranée, et Agde, elle-même, ne pouvait aspirer à maintenir ses positions, pas plus qu’à accroître une activité plus illusoire que réelle. C’est du moins ce qui se dégage des quelques pages consacrées à cette question.
Il faut considérer par ailleurs que l’administration municipale, déjà éprouvée par ces évènements, a une tendance à s’affaiblir du fait des oppositions de vues entre dirigeants et des chocs de compétences entre membres du collège consulaire et membres du conseil, les conseillers, plus nombreux et plus remuants, ayant une tendance à absorber les pouvoirs consulaires et à perturber ainsi la vie de la cité.
Autant de raisons qui peuvent expliquer l’intrusion des officiers royaux dans les affaires urbaines, l’impuissance du corps consulaire à réagir et à se réformer lui-même d’où la réformation du consulat par le pouvoir royal du 31 août 1409 ; et la mainmise de l’autorité souveraine sur la gestion municipale. C’est la fin du consulat médiéval. Dans sa conclusion, l’auteur rejoint les idées que nous avions exposées à propos des institutions municipales de Beaucaire, en considérant que désormais le consulat est le fait d’une concession liée à une convention conclue avec la royauté dont il faut accepter le contrôle ; il s’intègre désormais dans un ensemble administratif dont il est le plus modeste rouage et avec lequel il faut composer (II, p. 848).
En somme, le consulat d’Agde connaît une évolution qui trouve ses fondements dans trois problèmes en étroits rapports entre eux :
- le problème du développement et de l’organisation du consulat ;
- ensuite, celui de la dégradation du pouvoir seigneurial ;
- enfin, le problème de l’intervention continue, lente au début, précipitée à la fin, du pouvoir royal.
Mais faut-il alors considérer que le consulat médiéval d’Agde marque un moment d’équilibre entre un pouvoir seigneurial qui s’affaiblit et un pouvoir royal encore lointain ? C’est peut-être un peu trop présumer des forces réelles qu’il a pu traduire, et attribuer à ce terme d’« équilibre » un sens qu’il n’a pu véritablement exprimer.
Comme l’ouvrage consacré à l’Église d’Agde, celui qui traite du consulat aux XIIIe et XIVe siècles est complété par une abondante documentation représentée par une nomenclature précieuse des sources imprimées et manuscrites, dont les éléments essentiels sont constitués par les archives municipales d’Agde avec l’inventaire dressé par le docteur Picheire, ainsi que par une riche bibliographie (p. 861 à 872). À cela, il faut ajouter, publiée sous forme d’annexe, une étude statistique des noms de consuls et de conseillers (de 1267 à 1409).
⁂
On ne peut que porter un jugement flatteur sur cette thèse de doctorat, construite avec beaucoup de science et de minutie, reflétant une connaissance étendue de la question, conduite enfin avec une méthode sûre et objective. Rien n’a échappé à André Castaldo et le fait qu’il préparait ce travail au moment même où il assurait la préparation du concours d’agrégation prouve le souci qu’il a eu d’être exhaustif dans cette étude et sûr de lui-même dans ses appréciations juridiques. La préface de l’ouvrage sur l’Église d’Agde rédigée par le Professeur Timbal, de la Faculté de Droit de Paris, en dit long sur la valeur de l’auteur et sur ce que la « thèse complémentaire » laissait augurer du travail principal. On n’est pas déçu en passent de l’une à l’autre et l’on se plaît à louer leur heureuse imbrication sans avoir à déplorer des répétitions ou redites. Il y avait là un écueil à éviter, la faute n’a pas été commise.
Il ne nous appartient pas de porter un jugement sur la portée strictement juridique de cet examen du consulat d’Agde aux XIIIe et XIVe siècles. Nous nous garderons d’empiéter sur ce domaine qui n’est pas le nôtre et nous sommes persuadés que les insuffisances, parfois volontaires, que l’on relèvera dans ce double-compte-rendu seront corrigées :
- d’une part par la présentation que fera de la thèse principale mon collègue et ami Jean Combes, Maître de Conférences à la Faculté des Lettres de Montpellier, à la fois historien et juriste, qui saura apporter à l’étude critique de certaines sections les remarques que j’ai volontairement laissées dans l’ombre.
- d’autre part par l’analyse qu’un juriste de qualité ne manquera pas de rédiger dans une revue d’histoire du droit, lorsque la thèse sera imprimée et publiée aux éditions Picard.
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Quelles conclusions maintenant dégager de cette double présentation d’ouvrages ? Nous avons insisté à plusieurs reprises, et à juste raison, sur leur incontestable valeur juridique. André Castaldo n’en voudra certainement pas à l’historien s’il se permet, bien modestement, de se substituer au juriste et de dégager de son œuvre quelques considérations plus en harmonie avec sa spécialité. Celles-ci intéressent respectivement le milieu local et un ensemble plus vaste :
- sur le plan local, concernant le milieu agathois, il eut tout d’abord souhaité un plan de la ville d’Agde. Le plan du XIVe siècle, qui figure dans le tome II du Consulat (p. 549-550) situe sans doute les principaux monuments, mais ne donne pas une topographie urbaine suffisante; il ne met pas notamment en valeur la position respective de la Cité et du Bourg. Comment sont-ils disposés ? Que représentent-ils en étendue et en surface ? Le Bourg correspond-il à un suburbium susceptible d’extension ou une simple enclave ? Vers le milieu du XIIIe siècle, ils ont la même représentation consulaire et cette représentation varie beaucoup dans la suite. Que faut-il en conclure ? Ce sont des notions qui sont constamment évoquées à propos des villes du Moyen-âge et on aime bien les voir traduites objectivement, non par simple curiosité, mais par un souci comparatif. Dans le même esprit, à quoi correspond le domaine épiscopal, cathédral, vicomtal ? Peut-être eût-il été bon de faire figurer, en fin de volume, un dépliant qui aurait permis de fixer nettement ces caractères ?
De même il eût été intéressant de mieux connaître le dispositif et la valeur des fortifications. On a beaucoup insisté dans le chapitre II du Consulat d’Agde (p. 538 et suiv.) sur les problèmes militaires (défense, inspection des fortifications, caractères architecturaux, etc.) mais comment cela s’est-il traduit matériellement ? De même, l’étendue et la localisation des pâtures et des dépaissances ? Comment la notion de « communaux » se présente-t-elle ? Quelles sont les zones respectives de cultures et de pacage ? Quels sont les rapports avec les communaux voisins ? Toujours dans le même ordre d’idées, quelle est la position du port dont il est question à propos des difficultés avec Aigues-Mortes ? Quel est l’équipement portuaire de la ville ? Comment définir l’importance réelle de ce commerce maritime et la place d’Agde parmi les ports régionaux ?
Sur le plan social, n’aurait-il pas été possible de nous introduire davantage dans cette société agathoise ? Quelle est sa véritable composition ? A côté du milieu religieux, quelle est la part du milieu laïc (le peuple, les notables, les nobles) ? Quelle est leur position respective dans la cité ? Ces probi homines, dans quel milieu les recrute-t-on ? On a parlé à plusieurs reprises de l’absence de métiers. À quoi se réduit alors l’artisanat ?
Les questions administratives elles-mêmes soulèvent, dans Agde, un problème curieux : celui de la juxtaposition ou plutôt de la coexistence du consulat et du syndicat. On a défini leurs attributions les consuls s’occupent de la gestion des affaires courantes, les syndics règlent les litiges (I, p. 167). Mais à quels milieux appartiennent-ils ? Les syndics ont-ils une formation juridique particulière ? Agde, dans tous les cas, présente, dans cet ordre d’idées, un caractère assez particulier, sa structure administrative ne manque pas d’originalité. Est-ce lié à son évolution municipale tardive ?
- Ne convenait-il pas, sur un plan plus général, de « situer » Agde parmi les autres cités du Languedoc et de bien mettre en valeur la place réelle qu’elle occupait ?
Je suis un peu confus de poser ces questions d’une façon un peu désordonnée, mais il me semble que, dans une étude urbaine, on ne saurait entièrement les négliger le milieu humain, qui est plutôt celui de l’historien, revendique une petite place dans le milieu juridique. Les deux ouvrages d’André Castaldo n’auraient-ils pas gagné à être plus « humanisés » Qu’en pense-t-il ?
Qu’il ne voie, dans tous les cas, dans ces quelques remarques finales aucune critique profonde à son œuvre, elle ne le mérite pas, car sa belle construction permet non seulement d’apporter quelques corrections ou quelques compléments à ce qui avait été déjà écrit, mais encore d’ouvrir aux études urbaines de nouveaux horizons.
Nous ne saurions trop le complimenter pour cette nouvelle contribution à l’histoire régionale que pourront utiliser, avec le plus grand profit, juristes et historiens. Nous lui savons gré, personnellement, de ne pas avoir laissé dans l’ombre notre thèse de doctorat, déjà ancienne, rédigée et soutenue en 1942 dans des moments particulièrement difficiles, dans laquelle nous sommes heureux qu’il ait pu trouver d’utiles aperçus.
C’est dire que ce compte-rendu, bien imparfait, des deux ouvrages qui ont vu le jour presque simultanément doit non seulement exprimer à l’égard d’André Castaldo de véritables éloges, mais encore lui apporter, de notre part, un sentiment de bien vive reconnaissance.
