Arnaud de Villeneuve médecin des âmes (Prophète et réformateur)
Arnaud de Villeneuve médecin des âmes
(Prophète et réformateur)
* Professeur émérite à la Faculté de Médecine de Montpellier.
p. 33 à 48
Arnaud de Villeneuve (1240-1311) fut un grand médecin de la toute récente Université de Médecine de Montpellier. Cette communication aborde son œuvre religieuse, car il fut un homme de conviction proche du mouvement des Spirituels Franciscains. Ses qualités de médecin lui permirent de connaître des rois (Aragon et Anjou) et des papes (Boniface VIII, Benoit XI et surtout Clément V, premier Pape d’Avignon avec qui il noua des rapports d’amitié). Ses hautes protections lui permirent de développer une eschatologie originale, thème très en vogue en cette fin du Moyen-âge, et de protéger le mouvement des Spirituels Franciscains et des Béguins du Midi en butte à l’inquisition. Par cette démarche il s’inscrit dans une tradition spirituelle illustrée par le théologien occitan franciscain Pierre de Jean Olieu.
Arnaud de Villeneuve (1240-1310) was a prominent phy-sician of the recently founded University of Medicine of Montpellier. This paper deals with his religious work, as he was a man of conviction close to the Franciscan Spiri-tuals movement. His qualities as a doctor gave him access to kings (Aragon and Anjou) and popes (Boniface VIII, Benedict XI and especially Clement V, the first Pope of Avignon, with whom he developed a friendly relationship). His high connections allowed him to develop an original eschatology, a theme very much in vogue at the end of the Middle Ages, and to protect the movement of the Franciscan Spirituals and the Beguines of the South of France against the Inquisition. In this way he was part of a spiritual tradition exemplified by the Occitan Franciscan theologian Pierre de Jean Olieu.
Arnaud de Vilanòva (1240-1310) foguèt un mètge grand de la tota recenta Universitat de Medecina de Montpelhièr. Aquesta comunicacion tracta de son òbra religiosa, que foguèt un òme de conviccion prèp del movement dels Esperitals franciscans. Sas qualitats de mètges li permetèron de conéisser de reis (Aragon e Anjau) e de papas (Bonifaci VIII, Beneset XI e mai que mai Clamenç V, primièr papa d’Avinhon que nosèt amb el de ligams d’amistat). Sas nautas proteccions li permetèron de desvolopar una escatologia originala, tèma plan de mòda en aquela fin d’Edat Mejana, e d’aparar los Esperitals franciscans e los Beguins del Miègjorn expausats a l’Inquisicion. Per aquel anament, s’inscriu dins una tradicion esperitala illustrada pel teologian occitan franciscan Pèire de Joan Oliu.
Introduction
Arnaud de Villeneuve (1240/1311) que nous appellerons désormais Arnaud fut un médecin célèbre de la toute récente Université de médecine de Montpellier 1. Il ne fut pas seulement médecin mais aussi théologien, prophète et réformateur, activité qu’il exerça avec passion et pour laquelle il encourut de graves risques à une époque où il était dangereux pour un laïc de s’occuper de religion. Ainsi il connut plusieurs fois la prison pour ses opinions ce qui ne le découragea dans sa quête. C’est à cette partie essentielle de sa personnalité, d’une grande importance à ses yeux, qu’est consacré cet essai.
1. Histoire et personnalité d’Arnaud
On sait au fond peu de choses d’Arnaud. Concernant son lieu de naissance tous les historiens s’accordent pour éliminer la Provence et privilégier une origine ibérique, peut-être Valencia reprise aux maures en 1238 par Jacques 1er d’Aragon, seigneur de Montpellier dont il est natif. La naissance d’Arnaud se situerait aux alentours de 1240 et ses identités catalanes et montpelliéraines sont attestées par la déclaration qu’il fit devant notaire pour faire appel auprès du Pape Boniface VIII de sa condamnation par la Faculté de théologie de Paris, incident sur lequel nous reviendrons.
Nous ne connaissons rien de sa famille ni des circonstances de son enfance et de son adolescence sinon qu’il fut un élève dans un studium à Barcelone où il eut pour maître Ramon Marti.
Vers 1260 à l’âge de 20 ans il vint à Paris pour obtenir le diplôme de « maître ès arts ». Il eut pour maîtres Roger Bacon et Thomas d’Aquin et selon Marc Haven 2, c’est à cette occasion qu’il se lia d’amitié avec Pierre d’Apono, avec le vicomte Amalric Ier de Narbonne, avec le juriste Guillaume de Nogaret, futur séide de Philippe le Bel et le légiste maître Alfinio de Navini. C’est aussi pendant ses années d’étude parisiennes qu’il rencontra le clerc Bertrand de Got, le futur pape Clément V avec lequel il se lia d’amitié.
En 1270, une fois obtenu son diplôme « maître ès arts » à Paris, il vint étudier la médecine à Montpellier. On ne connaît pas avec précision les dates exactes, le déroulé et la durée de ses années d’étude mais il est attesté qu’il réussit toutes les épreuves pour devenir médecin et acquérir le droit d’exercer la médecine où bon lui semblerait. On le retrouve en 1289 Régent, c’est-à-dire Professeur de ladite Université et c’est à Montpellier qu’il rencontrera sa femme, Agnès Biasi, fille de riches commerçants. De leur union naîtra une fille, Marie, qui entrera dans l’ordre des dominicaines à Valencia.
Certains historiens prétendent qu’Arnaud étudia aussi à Naples sous la direction de Johannes Casimiccola, peut-être à l’occasion d’un bref séjour ? D’autres comme Marc Haven rapportent qu’il entra en contact avec des médecins arabes certainement à Valencia récemment reconquise, ce qui expliquerait aussi sa maîtrise de la langue arabe.
De 1289 à 1299, Arnaud est Régent à la faculté de médecine de Montpellier. Cette période de grande activité se partage entre l’exercice de la médecine, la rédaction de nombreux ouvrages médicaux et non médicaux (religieux, prophétiques et réformateurs). Et de nombreux déplacements entre Montpellier, Barcelone, la Sicile et Naples où résident la plupart de ses prestigieux « clients » 3. Arnaud est un éternel voyageur à une époque où les conditions de voyage sont difficiles. Il périra d’ailleurs en mer lors d’un naufrage.
Il n’existe pas de témoignage décrivant le physique d’Arnaud. Pas de portrait non plus, sinon apocryphes, comme celui que possède la Faculté de médecine de Montpellier (fig. 6) ou purement imaginaires comme celui que fit réaliser l’historien Joan Villanove (fig. 7). Les dessins le représentant, (fig. 8, 9 et 10) n’ont pas été réalisés de son vivant.
Pour tenter de situer le personnage il faut se contenter de ce que nous apprennent les récits de sa vie et ses ouvrages.
C’est tout d’abord un érudit ayant beaucoup lu et écrit. Les langues anciennes (grec et latin) n’ont pas plus de secret pour lui que les langues vivantes européennes et que l’arabe et l’hébreu auquel il fut initié par son neveu Armengaud Blaise. C’est aussi un grand médecin, peut-être le plus illustre de son époque 4 et de telles qualités devaient en imposer. C’est aussi un passionné avec ce feu qui brille au fond des yeux des prophètes. Travailleur infatigable que tout intéresse, habile débateur à l’intelligence subtile, il prend consciemment des risques pour la propagation de ses opinions, ce qui garantit sa sincérité. Néanmoins pour faire aboutir ses idées ou pour soutenir ses amis Arnaud n’hésite pas à s’arranger avec la vérité. Il n’hésitera pas par exemple à modifier ses écrits en fonction des destinataires et des circonstances. Il usera de ce stratagème pour adoucir ses propos dans la requête adressée au pape Boniface VIII et dans les lettres adressées aux princes aragonais, dont il avait donné en public, devant pape et cardinaux, une interprétation audacieuse de leurs rêves. On note aussi une certaine imprécision pour désigner les auteurs ayant influencé certains de ses écrits. Il attribue par exemple l’inspiration d’une de ses œuvres majeures le De Semine Scripturarum tantôt à Hildegarde de Bingen (1098/1179) tantôt à Joachim de Flore (1195/1202) 5. Sa qualité de médecin lui permet d’établir des certificats médicaux de complaisance : ainsi à l’intention des Chartreux voulant pratiquer des jeûnes excessifs et dangereux il rédige un petit opuscule : De use carnum où il affirme que le rejet de la viande déjà observé par l’ordre et la pratique de jeunes prolongés sont bons pour la santé. Et il fit pire pour venir en aide à un couple de béguins (Elzear et Delphine de Sabran) aspirant à un mariage « blanc », c’est-à-dire à vivre sous le même toit, à dormir dans le même lit sans céder au désir charnel ce que l’on appelait le « martyr blanc »), Arnaud prétendit, sans la moindre preuve, que le couple était stérile, désespérant ainsi leurs parents soucieux d’une descendance et les dominicains amis des deux familles 6.
Se pose aussi la question du rôle joué par Arnaud auprès de l’évêque de Maguelone lors de la menace d’excommunication proférée par son official contre les membres d’un jury universitaire s’ils refusaient de délivrer le titre de docteur en médecine à Armengaud Blaise, neveu d’Arnaud. L’ingérence de l’évêque de Maguelone dans la vie universitaire fit grand bruit à l’époque et entraîna une intervention papale 7. Devenu médecin Armengaud Blaise se distingua par des traductions en arabe et en hébreu. Arnaud le présenta à Jacques II d’Aragon et au pape Clément V dont il devint leur médecin.
Si au terme de ce chapitre on peut reconnaître qu’Arnaud fut un être d’exception et un grand médecin qui fit honneur à la Faculté de médecine de Montpellier, il nous faut insister sur ses activités religieuses et prophétiques auxquelles il consacra de savantes études et qu’il poursuivra jusqu’à la fin de sa vie.
N’ayant étudié la philosophie que pendant 6 mois chez les dominicains, sa faible formation théologique ne lui permettait pas d’atteindre la qualité des œuvres d’Olieu, et son audience était limitée, n’ayant aucune charge ecclésiastique. Il était enfin dangereux pour un laïc d’émettre des opinions théologiques à une époque où l’Église s’arrogeait seule ce privilège et se méfiait des laïcs inspirés, très vite taxés d’hérétiques 8. Pierre Valdo et les membres de son église évangélique (les vaudois) en feront la cruelle expérience, et de même la reconnaissance par l’Église d’un laïc tel que François d’Assise semble tenir du miracle 9.
Malgré tous les obstacles rencontrés, Arnaud se sent protégé par ses illustres patients et veut faire triompher ses idées tirées tant de la lecture des saintes écritures et de nombreux écrits de mystiques, que de sa propre inspiration. Il est prêt à tout – et même au-delà – dans cet objectif et son zèle théologique va se heurter aux détenteurs de la doxa, en particulier aux dominicains qui n’hésitent pas à tourner en dérision ses écrits. Il avait pourtant été leur élève. Ayant fait le choix des opinions des franciscains spirituels, il éprouvait une grande hostilité contre les dominicains trouvant leur théologie (thomisme) trop froide, non inspirée, trop proche de la philosophie d’Aristote.
Tenter une synthèse de l’activité théologique d’Arnaud se heurte à des difficultés dont la principale est, selon Francesco Santi 10 « une instabilité historiographique » due à l’abondance des manuscrits et opuscules qui lui sont attribués, rédigés en latin comme en langue vernaculaire pour être accessibles à tous (on mesure ici l’attention qu’Arnaud portait aux humbles) et dont certains ont disparu ou restent à découvrir. Une mention spéciale doit être réservée aux summae, de véritables codex au sein desquels Arnaud associe écrits divers, notifications devant notaire, lettres, textes de conférences etc. bref un véritable inventaire à la Prévert. À ces difficultés s’ajoute l’instabilité des références due à des rédactions multiples et aux attributions hasardeuses d’un même texte.
2. La pensée prophétique d’Arnaud
C’est de l’exégèse des textes sacrés qu’Arnaud tire sa pensée religieuse et prophétique : de la Bible évidemment et surtout du livre de Daniel et bien sûr de l’Apocalypse de Jean mais aussi de l’Évangile de Mathieu sans négliger la Sybille Érythrée, l’Oracle de Cyrille et les œuvres de Sainte Hildegarde de Bingen. Il n’hésite pas à adopter une lecture cabalistique des textes sacrés en s’autorisant des variations sur les lettres qui composent le mot de Dieu (Allocution super tetragrammaton, texte adressé au dominicain Pierre Puget) 11.
Arnaud considère que son exégèse n’a rien de commun avec celle des dominicains, simple analyse philologique des textes sacrés. La sienne, inspirée et joyeuse, est allégorique et proche de la pensée divine. Il se fixe trois règles impératives :
- toute révélation doit être confirmée par l’enseignement du Christ ;
- la totalité de la révélation doit être prise en compte et non une seule partie ;
- enfin il faut atteindre une correspondance, une « concordia » entre Ancien et Nouveau Testament 12.
Dans la Presentatio burdigalendis, écrit destiné à Clément V, Arnaud se plaint du pape (certainement Boniface VIII) qui lui a conseillé d’abandonner la théologie et de ne s’occuper que de médecine, art où il excellait. Cette humiliation l’a blessé mais n’a pas entamé sa volonté. Même s’il ne fait pas partie du clergé, il revendique le droit de parler de religion pour le plus grand bien des clercs et de ses fidèles. Il affirme que l’Église du Christ est basée sur quatre piliers indispensables et complémentaires :
- La pauvreté volontaire à l’égal du Christ et de ses apôtres (usus pauper) ;
- L’humilité de cœur et de vie, là il vise les hauts prélats qui vivent dans le luxe en grands seigneurs ;
- La charité (vertu essentielle tournée vers les pauvres et les malades).
- Enfin la pureté de cœur et d’esprit.
Si un seul de ces piliers fait défaut, l’Église devient la synagogue de Satan et l’on voit se profiler alors l’ombre inquiétante de l’Antéchrist… !
Une telle intransigeance de la part d’un laïc devait exaspérer beaucoup d’ecclésiastiques d’autant qu’Arnaud concluait toujours ses interventions par un appel à une réforme profonde et rapide de l’Église.
3. L’eschatologie selon Arnaud 13
Arnaud exprime sa vision eschatologique dans L’Expositio super Apocalypsis 14 qu’il diffusa sous diverses formes dont l’une De Adventu Antichristi, connut un destin particulier. Paradoxalement on trouve dans cette Expositio l’influence de Joachim de Flore et non celle de son contemporain Pierre Olieu qui fut pourtant son maître 15.
Arnaud divise le temps de l’Église en sept âges : le temps des apôtres, celui des martyrs, des docteurs, des ermites, des frères, puis du pape angélique et de l’Antéchrist et pour terminer celui de la fin des temps (parousie et jugement dernier). Arnaud accorde une place particulière au pape angélique et à Saint François d’Assise mais sans prétendre qu’il est un deuxième Christ. Il décrit aussi un Antéchrist mystique sournois, dangereusement séduisant, peut-être à l’image d’un faux pape ?
Pour Arnaud la fin des temps est imminente, après peut-être une génération ou deux, (il la prévoit par de savants calculs pour 1368) et il faut dans cette optique réformer d’urgence l’Église (passer de l’Église charnelle à l’Église céleste) et préparer religieux et laïcs à cette terrible aventure.
Déçu par le faible retentissement de ses ouvrages dans les milieux religieux pourtant largement diffusés par ses scriptoria, Arnaud profita, fin 1299 d’une mission diplomatique que lui confia le roi d’Aragon auprès de Philippe le Bel au sujet du Val d’Aran, pour présenter aux maîtres de la Faculté de théologie de Paris une version provocatrice de l’Expositio de Adventu Antechristi dont l’effet ne se fit pas attendre 16 : par l’intermédiaire de son official, l’évêque le fit jeter en prison malgré les protestations de hauts personnages comme l’archevêque et le vicomte de Narbonne et même Guillaume de Nogaret. Un procès eut lieu au palais épiscopal où l’ouvrage fut condamné et vraisemblablement brûlé. Arnaud fut libéré sous réserve du paiement d’une forte caution de 3 000 livres et fit appel devant notaire de cette condamnation auprès du pape Boniface VIII. Connaissant l’orgueil démesuré de ce dernier, Arnaud rédigea une nouvelle version du de Adventu Antechristi, agrémentée de flatteries appuyées. Boniface VIII qui avait reçu des maîtres parisiens la version initiale n’en voulut pas à Arnaud de sa manœuvre, peu intéressé par la théologie et était en fait exaspéré par les maîtres parisiens qu’il considérait comme de « propres à rien » et il vit surtout en Arnaud un médecin réputé susceptible de le guérir de ses maux et même de prolonger sa vie. Ne le gardant que peu de temps en prison, il le libéra après un simulacre de rétractation, considérant que son texte ne comportait pas de grave erreurs théologiques et que sa seule faute était de ne pas le lui avoir soumis avant sa diffusion.
Boniface VIII put alors bénéficier des bienfaits d’Arnaud qui le soulagea des douleurs de la « pierre » (coliques néphrétiques sur calcul urinaire) par l’utilisation du sceau astrologique du Lion.
Le pape comptait aussi profiter aussi des compétences alchimiques d’Arnaud dont la réputation sulfureuse le disait doté du pouvoir de prolonger la vie, grâce en particulier à l’action miraculeuse de l’or ( transformation du plomb en or, or potable etc.), mais il ne put en juger car sa fin, provoquée par l’attentat d’Anagni, survint moins de trois ans après la venue d’Arnaud à Rome.
Arnaud avait sans doute été vexé du peu d’intérêt pour son œuvre théologique de la part de Boniface VIII qui lui avait même conseillé d’abandonner la théologie pour ne se consacrer qu’à la médecine. Cela explique certainement le ton polémique de la lettre qu’il adressa à son successeur Benoit XI. Dans cette lettre il émet un jugement peu flatteur sur la spiritualité de Boniface VIII en reconnaissant toutefois ses qualités humaines : « Il est venu au monde comme un renard, a régné comme un Lion avec une intelligence d’aigle ». Il lui reprochait de ne pas avoir pris en compte ses avertissements eschatologiques. Il réitérait ses prophéties sur l’imminence de la fin des temps et reprend le cri d’Ezechiel : « La Fin arrive, elle arrive, la Fin ! » (Finis vénit, venit Finis). Il réclame de l’Église qu’elle se réforme selon le principe de la pauvreté évangélique et il, demande incessamment au pape de protéger les franciscains spirituels anormalement persécutés. Il faisait ainsi allusion à la commission que le nouveau ministre général de l’Ordre, Jean Minio de Morovalle, adversaire déclaré des spirituels, avait confiée à leur ennemi, le frère Vital du Four, lecteur à Toulouse. Cette commission envoyée en 1299 pour traquer les spirituels et les béguins décida de punitions, d’exils et d’emprisonnements, certains suivis de décès. Arnaud s’élevait contre de telles pratiques qu’il jugeait indignes, considérant que les frères s’attaquant aux spirituels étaient des dégénérés qui détruisaient le fondement de leur Ordre « défini et scellé par l’Église romaine » (Ab ecclésia Romana limitatum et consignium).
Le pape Benoit XI qui résidait à Perouse ne prit pas la peine de répondre à une telle lettre et fit jeter Arnaud en prison en vue d’un éventuel procès mais il mourut après seulement neuf mois de règne ce qui valut à Arnaud de retrouver sa liberté. Comme nous l’avons vu, des rumeurs d’empoisonnement coururent qui soupçonnaient Arnaud et Bernard Délicieux d’en être les commanditaires de même que Guillaume de Nogaret sur lequel Benoit XI faisait peser une menace d’excommunication en raison du rôle qu’il avait joué dans l’attentat d’Anagni contre Boniface VIII.
Le nouveau pape Clément V, élu à Lyon sous la pression de Philippe le Bel, était – le français – Bertrand de Got, ami d’Arnaud dont il connaissait les œuvres théologiques et les spéculations eschatologiques. Arnaud les lui avait personnellement apportées alors qu’il était archevêque de Bordeaux. Mais comme ses prédécesseurs, Clement V, juriste peu enclin à la spéculation philosophique et théologique, n’attacha pas d’attention particulière aux thèses de son ami Arnaud et n’admira en lui que le grand médecin.
Toujours malade et souffreteux (il aurait été atteint d’un cancer gastrique) Clément V bénéficiait des soins d’Arnaud au point qu’il fit rechercher activement après la mort d’Arnaud, non pas un de ses opuscules religieux mais un de ses traités de médecine spécialement rédigé pour lui… !
L’amitié et le soutien de Clément V furent une grande aide pour Arnaud qui put ainsi, malgré l’hostilité des maitres officiels en théologie de l’époque, poursuivre son apostolat et protéger les franciscains spirituels et les béguins du midi.
4. Arnaud compagnon de route des spirituels 17
L’Ordre franciscain est organisé en provinces avec à sa tête un Ministre Général. En tant qu’ordre mendiant il échappe au pouvoir des évêques et des archevêques et ne dépend que de la seule autorité du pape qui n’intervient que rarement. La politique de chaque province est fonction de l’orientation du Ministre Général. Certains comme Jean de Parme sont très proches des spirituels et de la théologie d’Olieu et pour cela sont mal vus des papes qui leur envoient régulièrement des missions de théologiens pour vérifier leur orthodoxie. D’autres, comme Bonaventure sont plus modérés et recherchent un difficile compromis, quand d’autres enfin, sont résolument opposés aux spirituels comme les deux Ministres Généraux qui se succédèrent durant le pontificat de Clément V : Jean Minio de Morrovalle (1296/1304) puis Gonzales de Balboa (1304/1313). Sur les conseils d’Arnaud le pape Clément V tenta de retenir leur ardeur mais ne pouvait pas ou peu agir au sein de l’ordre franciscain où certains spirituels connurent les rigueurs du jeûne et de la prison allant parfois jusqu’à la mort.
Arnaud usa aussi de ses amitiés avec Frédéric d’Aragon roi de Sicile et avec les rois angevins de Naples auprès desquels certains spirituels purent trouver un refuge. Par exemple Arnaud obtint en 1309 de son « client » Charles II, roi de Naples l’envoi d’une lettre au Ministre General Gonzales de Balboa pour lui demander de faire cesser les persécutions dirigées au sein de l’ordre contre les spirituels en le menaçant de s’en plaindre directement au pape. De même Arnaud obtint de Clément V que ses protégés puissent lui présenter leurs doléances à Avignon. Le pape intervint aussi directement auprès du Ministre General pour que liberté soit rendue aux frères qui voulaient pratiquer la pauvreté évangélique.
Mais après la mort d’Arnaud et, trois ans plus tard, après celle de Clément V, la répression prit un tour tragique car le nouveau pape Jean XXII était hostile aux spirituels. Bientôt des bûchers vont s’allumer un peu partout dans le midi et en particulier à Marseille.
5. Arnaud soutien dés béguins 18
À la fin du XIIIe siècle se développèrent dans le midi autour de Narbonne, Béziers et Montpellier et jusqu’à Marseille, des communautés de Béguins composées de laïcs et de tertiaires franciscains qui voulaient vivre selon la règle de l’Ordre et plus particulièrement en imitation du mouvement des spirituels qui rencontrait un grand succès dans toutes les classes de la société (familles nobles, bourgeois, artisans, paysans, miséreux et parfois même de simples prêtres). Les béguins méridionaux se réunissaient pour lire et commenter des textes religieux, en particulier les écrits d’Olieu qu’ils honoraient comme un saint ce qui irritait les autorités ecclésiastiques officielles.
Les communautés de béguins ne dépendaient pas de la hiérarchie franciscaine mais pouvaient être confrontées à des frères franciscains inquisiteurs.
En 1290 quand certaines prises de position d’Olieu furent jugées hérétiques, l’Église frappa d’interdit ses écrits, les fit brûler et fit la chasse à ses détenteurs, (clercs, franciscains spirituels et laïcs béguins). En réponse à ces persécutions Arnaud écrivit à l’intention de son ami le pape Clément V son fameux texte : Information Beguinorum connu aussi sous le nom de : Lectio Narbone, car il s’agissait d’un texte destiné aux béguins de Narbonne. Cette Lectio se voulait accessible aux gens simples non instruits et sans référence érudite ni rappel d’une eschatologie supposée acquise. Arnaud y développe l’idée que l’enseignement et l’imitation de Jésus Christ doivent être à la base de toute règle de vie. Il cite Saint Jean : « Petits enfants, n’aimez pas le monde et les choses de ce monde, celui qui aime le monde n’a pas la charité en lui », puis Saint Jacques : « Adultères, sachez qui voudra être ami de ce monde sera ennemi de Dieu ». Il tire enfin du Pater noster et de l’attitude du Christ au Mont des Oliviers le principe de la résignation chrétienne et il conclue par l’évocation des vertus qui font la vie spirituelle :
- La pauvreté évangélique la plus haute (altissima) : ne rien posséder qui ne soit indispensable à la vie spirituelle (libres) et à la vie courante (vêtements et aliments) ;
- L’insouciance de l’aventure (ne pas faire de provisions) ;
- L’humilité la plus complète ;
- La charité ;
- La pudeur et la chasteté qui ne s’impose pas comme un devoir mais comme un choix réfléchi, (on se souvient qu’Arnaud avait établi un faux certificat médical pour justifier le mariage « blanc » de deux Béguins : Delphine de Puimichel et Elzear de Sabran.)
Mais la persécution des béguins, contenue du vivant d’Arnaud et de Clément V, allait s’intensifier après leur mort.
6. Arnaud, diplomate et réformateur.
Arnaud déploya une activité intense de diplomate au service des princes aragonais, ses amis et ses confidents. Nous savons que fin 1299 Jacques II d’Aragon lui avait confié une mission auprès du roi de France, Phippe le Bel au sujet du val d’Aran, mission au cours de laquelle il provoqua les théologiens parisiens.
Arnaud par ailleurs fit de nombreux déplacements auprès des princes catholiques pour susciter une croisade contre le dernier royaume maure de Grenade.
Il séjournait souvent chez son ami le pape Clément V en Avignon comme en témoigne l’enregistrement des frais occasionnés à cet effet.
L’activité de diplomate nécessite parfois de manipuler la vérité et Arnaud était rompu à cet exercice, nous avons vu que pour favoriser certains de ses protégés il n’avait pas hésité à réaliser de faux certificats médicaux. Ainsi on peut penser que son exégèse allégorique de la Bible qu’il attribuait à une révélation divine et qui s’opposait à celle plus littérale des augustins et des dominicains procédait en partie du même état d’esprit.
L’épisode de l’interprétation des rêves des princes aragonais en est une démonstration. Fin 1309 Arnaud fut consulté par Jacques et Fréderic d’Aragon pour interpréter leurs rêves 19. Leur père Pierre III était apparu à Jacques, tandis que leur mère apparaissait à Frédéric. Pour Arnaud il s’agissait bien de révélations car il trouvait une correspondance de ces phénomènes chez le prophète Daniel et le message était clair : la foi chrétienne des deux princes étaient jugée chancelante et devait être restaurée par la correction de l’impiété notoire et la corruption d’une partie importante de leur clergé trompé par de pseudo-prédicateurs et victime de la négligence du Saint Siège.
Arnaud écrivit à ce sujet un opuscule : Interprétatio facta de visionibis in somniis qu’il destine aux princes aragonais. Mais il alla plus loin : en consistoire public et devant la curie et le pape Clément V, il commenta cet épisode qui, a ses yeux, soulignait l’importance d’une réforme urgente de l’Église, face à l’imminence de la fin des temps. Cet exposé, connu sous le nom de Raisonnement d’Avignon (Rahonament d’Avynio), eut un grand retentissement chez les cardinaux présents. Le frère franciscain provincial d’Aragon, Roméo Ortiz, procurateur du roi d’Aragon auprès du pape, adressa à Jacques d’Aragon une lettre appuyée par son ministre général Minio de Morovalle, personnage hostile aux spirituels et à Arnaud, pour dénoncer l’attitude de ce dernier, qui aurait diffamé Jacques et Frédéric en les traitant d’infidèles et de « doux rêveurs, « peu soucieux de l’administration de leur royaume. La lettre insinuait même qu’Arnaud aurait participé à l’élaboration de preuves destinées au procès à charge qu’instruisait à titré posthume Philippe le Bel contre Boniface VIII. La réaction de Jacques fut violente. Arnaud rédigea alors en catalan une version adoucie du Rahonament d’Avynio et la porta lui-même à Jacques qui participait à la croisade contre les maures à Almeria. Jacques avait au préalable, par courriers, questionné le pape Clément qui lui avait répondu ne pas avoir prêté trop d’attention aux propos d’Arnaud qui pourtant le mettait directement en cause. Il reçut froidement Arnaud et, non convaincu par son plaidoyer, l’éconduit.
La réaction de Frédéric fut plus favorable et après un bref moment d’indignation il lui conserva son amitié. C’est sans doute pour lui être reconnaissant et pour favoriser l’essor de la chrétienté en Sicile qu’Arnaud rédigea en 1310 les Contituciones de Messena 20, liste de normes politiques et morales, contre les jeux, contre le commerce avec les sarrasins, contre les juifs, pour la libération des esclaves. On ne sait pas si Fréderic s’en inspira, du moins il ne les rejeta pas. Mais Arnaud, qui trouva la mort dans un naufrage au large de Gènes en 1311, ne sut jamais si le roi avait adhéré à ses recommandations et les avait mises en pratique.
Après la mort d’Arnaud et celle de son protecteur le pape Clément V les hautes autorités ecclésiastiques et l’inquisition condamnèrent le contenu des écrits théologiques d’Arnaud. En 1317 l’inquisiteur de Tararragone mit a l’index 17 propositions contenues dans les écrits d’Arnaud dont les principales étaient :
- L’égalité de l’humanité du Christ et de sa divinité ;
- La condamnation des religieux utilisant la philosophie ;
- La prédiction de la fin des temps en 1368 ;
- La supériorité des œuvres de charité et de justice sur la messe.
L’Église prenait enfin au sérieux les œuvres théologiques d’Arnaud, mais pour les condamner. Il ne fut pas jugé hérétique comme son maître spirituel Pierre Olieu qui, pour cela, subit la destruction de son tombeau, le dispersement de ses restes et la mise au feu de ses écrits. Arnaud fut simplement jugé hétérodoxe comme le souligne Jean Canteins.
Conclusion
Arnaud souffrait de constater que ses opinions religieuses n’étaient pas prises au sérieux par l’Église officielle et les papes Boniface VIII et Clément V qui ne l’appréciaient qu’en tant que médecin et non en tant que théologien .Mais ces papes s’intéressaient-t-ils vraiment a la théologie ?
Il n’eut d’audience qu’auprès des franciscains spirituels et des béguins du Midi de la France qui après la mort d’Olieu le considérèrent probablement comme son continuateur.
Pour diffuser sa pensée religieuse aussi bien que ses traités médicaux Arnaud multipliait les opuscules et les ouvrages tant en latin qu’en langue vernaculaire, accessibles à tous, des plus savants aux plus humbles. Il aimait regrouper textes, déclarations devant notaires et lettres diverses en un seul document nommé summae. Ses scriptoria en particulier celui de Barcelone inondaient de traités médicaux et théologiques le monde chrétien. La bibliothèque du Vatican est riche de ses œuvres offertes aux papes. On découvre presque chaque jour de nouveaux textes ou de nouvelles versions. Ses traités, surtout de médecine, seront recopiés jusqu’au XVIIIe siècle et garniront les bibliothèques de nombreuses universités européennes.
Quelle place actuelle l’eschatologie occupe-t-elle dans l’Église ? 21 Selon le pasteur André Gounelle, l’eschatologie est devenue réflexion sur les finalités et non plus récit ou scénario de la fin de l’histoire. Par ailleurs le terme d’Apocalypse s’est sécularisé et est utilisé pour désigner non plus la révélation de la fin des temps, mais une catastrophe. Bien que les candidats au rôle d’Antéchrist soient légion au XXe siècle et que la fin du monde est peut être proche par la faute de l’homme, (menace thermonucléaire), l’Église reste discrète sur ce sujet.
Si les spirituels franciscains revendiquaient l’usus pauper ils n’étaient pour autant partisans d’une économie collectiviste et ils préconisaient avec Olieu une économie de marché et une libre circulation des richesses profitant à tous les acteurs de la société médiévale 22.
La postérité de l’ordre des frères mineurs fut riche et la spiritualité franciscaine centrée sur la pauvreté évangélique et le soutien aux humbles est toujours présente. Le pape actuel bien que jésuite de formation a pris le nom de François en référence à Saint François. Franciscain de cœur il milite pour le soutien aux pauvres et en particulier aux migrants.
L‘œuvre d’Olieu est loin d’avoir été oubliée et de nombreux colloques lui sont consacrés. En appendice est proposé un extrait d’un de ses opuscules qui illustre la rigueur et la spiritualité de sa pensée.
Quant à Arnaud, il fut un grand médecin de l’Université de médecine de Montpellier, peut-être le plus grand médecin de son époque mais pour ce qui concerne son œuvre théologique, à laquelle il croyait avec passion, force est de constater qu’elle n’intéresse plus que les historiens.
Par contre ce qui reste touchant dans ses écrits, c’est l’attention constante qu’il porte aux plus humbles. Il était porteur comme ses frères franciscains de cette charité chrétienne qui fut à l’origine de la création des hospices et des hôpitaux. Il était donc normal, outre son ancrage local et sa réputation médicale, que son nom soit donné au plus récent des hôpitaux du Centre Hospitalier et Universitaire de Montpellier comme l’avait recommandé le docteur Louis Dulieu historien de la médecine montpelliéraine.
BIBLIOGRAPHIE ET REMERCIEMENTS
Cinq ouvrages ont servi de référence quasi-constante à l’élaboration de cette étude, il s’agit de :
LE BLEVEC, 2004 : LE BLEVEC (Daniel) L’Université médicale de Montpellier et son rayonnement (XIIIe-XVe siècles). Brepols, Bruxelles 2004.
CANTEINS, 2016 : CANTEINS (Jean) : Arnaud de Villeneuve, collections « L’Âne d’or ». Éditions Les Belles-Lettres, 2016, tomes 1 et 2.
Cahiers de Fanjeaux, n° 27, Fin du monde et signes des temps, visionnaires et prophètes en France méridionale (fin XIIIe début XVe). Édition Privat, Toulouse 1992.
LÉA, 2004 : LÉA (Henry-Charles) Histoire de l’Inquisition au moyen Âge. Éditions Robert Laffont, collection Bouquins Paris 2004.
MANSELLI, 1989 : MANSELLI (Raoul) Spirituels et Béguins du Midi. Bibliothèque historique Privat, Toulouse-1989.
Nous retrouverons certains de leur chapitres dans la bibliographie ci-dessous :
BAKHOUCHE, 2004 : BAKHOUCHE (Beatrice) : Le libelles regiminis de confortatione visus d’Arnaud de Villeneuve in L’Université médicale de Montpellier et son rayonnement (XIIIe-XVe siècles) sous la direction de Daniel Le Blevec Brepols Bruxelles 2004.
BARONE, 1992 : BARONE (Guila) Université La sapienza Roma : l’œuvre eschatologique de Pierre Jean-Olieu in Cahiers de Fanjeaux et son influence historiographique in Cahiers de Fanjeaux n°27 Éditions Privat, 31000, Toulouse, 1992.
BAUMEL : 1984 : BAUMEL (Jean) : Histoire d’une Seigneurie du Midi de la France (1213-1349), 1984, Éditions Privat, 14, rue des Arts, 31000, Toulouse.
BURR (1997) : BURR (David), L’histoire de Pierre Olivi. Éditions du Cerf-Paris 1997.
CAROZZI, TAVJANI-CAROZZI, 1999 : CAROZZI (Claude), Tavjani-Carozzi (Huguette). La fin des temps, Flammarion 1999.
CHOLVY, 1984 : CHOLVY (Gérard (sous la direction de)) : Histoire de Montpellier, 1984, Éditions Privat, 14 rue des Arts, 31000, Toulouse.
DICKÈS, 2015 : DICKÈS (Christophe) : Ces 12 papes qui ont bouleversé le monde. Éditions Tallandier, 2015, rue Rotrou Paris.
HAVEN, 1972 : HAVEN (Marc) : La vie et les œuvres de maître Arnaud de Villeneuve, Slatkine reprints, Genève, 1972.
JACQUART (1995) : JACQUART (Danielle) : La scolastique médicale in Histoire de la pensée médicale en Occident, sous la direction de Mirko D. G. Grmek Éditions du Seuil 1995.
LAUBIER, 1998 : de LAUBIER (Patrick) : l’eschatologie. Presses Universitaires de France, Que sais-je ? Paris, 1998.
MANSELLI, 1989 : MANSELLI (Raoul) : Un compagnon de route : Arnaud de Villeneuve in Spirituels et Béguins du Midi Bibliothèque historique, Privat, Toulouse, 1989.
MOSSÉ, 1998 : MOSSÉ (Claude) : Clément V premier pape d’Avignon : (1265-1314). Éditions Stock 1998.
PARAVICINI BAGLIANI, 2003 : PARAVICINI BAGLIANI (Agostino) : Boniface VIII, un pape hérétique ?, éditions Payot 2003.
PAZSTOR, 1992 : PAZSTOR (Édith), L’apport de Raoul Manselli a l’histoire de l’eschatologie médiévale in Cahiers de Fanjeaux n° 27. Éditions Privat, Toulouse, 1992.
RUSCONI, 1992 : RUSCONI (Roberto), Université de Salerne : À la recherche des traces authentiques de Joachim de Flore dans la France méridionale, in Cahiers de Fanjeaux. Éditions Privat, Toulouse, 1992.
SANTI, 1992 : SANTI (Francesco), Fond : Ezio Franceschini (Florence) : La vision de la fin des temps chez Arnaud de Villeneuve contenu théologique et expérience mystique in Cahiers de Fanjeaux n° 27, Éditions Privat, Toulouse 1992.
SÉNAC, 2007 : SÉNAC (Jean-Paul) : Arnaud de Villeneuve (1240-1310). Académie des Sciences et Lettres de Montpellier, Séance du 27/03/2006 Conf. N° 3955, Bull-37, pp. 91-102 (2007).
SOLER, 2002 : SOLER (Jean) : L’invention du monothéisme. Éditions de Fallois, Paris, 2002.
TODESCHINI, 2008 : TODESCHINI (Giacomo) : Richesse Franciscaine. Éditions Verdier, 2008.
VILLANOVE, 2004 : VILLANOVE (Joan) : « Raconte-moi les rois de Mallorca », imprimât Aubert de Sant Joan les fonts, 2004.
REMERCIEMENTS
Mes remerciements vont à
- Monsieur le Pasteur André GOUNELLE membre de l’Académie des Sciences et lettres de Montpellier ;
- Au docteur Elyse LOPEZ qui m’a judicieusement aidé dans la rédaction ;
- A monsieur Alphonse CACCIAGUERRA, ami de toujours, qui m’a conseillé ;
- A mon épouse Catherine pour son appui pour l’iconographie ;
- A Michel PASCAL, vieil ami, pour son aide pratique.
NOTES
1. Le 13e siècle a connu la création des Universités de médecine. Celle de Montpellier, la plus ancienne après Salerne, a reçu en 1220 du légat du pape Honorius III, Conrad d’Urach, des statuts qui offraient un cadre universitaire aux médecins montpelliérains (professeurs, chancelier, doyen, étudiants, diplômes etc.). Ces statuts seront par la suite complétés par une lettre du Légat Gui de Sora précisant les conditions d’obtention de la Licencia practicandi (permission d’exercer). C’est au début L’église, en la personne de l’évêque de Maguelone, qui contrôle le fonctionnement de cette nouvelle structure, mais elle en sera écartée très tôt, dès 1303, par le pape Clément V à l’initiative d’Arnaud et de Jean d’Alais. L’Université devient dès lors indépendante du pouvoir religieux, du moins en théorie.
La nouvelle Université médicale de Montpellier n’a pas le monopole de l’exercice de la médecine. Coexistent en effet avec les médecins chrétiens, des médecins juifs dont l’implantation est très ancienne à Montpellier comme dans d’autres villes du sud : Marseille, Avignon ou Lunel. Les échanges entre praticiens chrétiens et juifs ne sont pas rares et Arnaud en sera coutumier. On observe par contre peu ou pas de collaboration avec les médecins arabes : seule est relevée sur une pierre datant de cette époque et conservée à la Société Archéologique de Montpellier, une inscription en arabe qui témoigne de la présence de deux étudiants arabes à Montpellier.
Il est troublant de constater le peu d’échanges entre médecins en ces temps où dominent la tradition orale, le témoignage des malades et quelques écrits (nous verrons qu’Arnaud fut très prolixe dans cet exercice). Les limites évidentes de la médecine et l’absence d’une attitude thérapeutique consensuelle face à une maladie donnée (chacun recourant à sa propre recette), font que la qualité du médecin dépend avant tout de sa notoriété. C’est l’époque des grands maîtres recherchés par tous, des plus grands ( rois et ecclésiastiques de haut rang ) aux plus humbles.
Parmi les nombreuses publications et ouvrages consacrés à cette histoire nous recommandons : Le Blévec (Daniel) L’Université de médecine de Montpellier et son rayonnement (XIIIe et XIVe siècles, Brepols, Bruxelles 2004.
2. Haven (Marc), La vie et les œuvres de maître Arnaud de Villeneuve, Slatkine reprints Genève 1972.
3. Les ”prestigieux clients” d’Arnaud se composent des princes, des rois et des papes de son époque qu’il soigne et dont il devient pour certains le confident.
3.1. Les Princes et rois.
Montpellier appartient à la couronne d’Aragon-Catalogne depuis le mariage de Marie de Montpellier, fille du dernier seigneur Guilhem avec Pierre II d’Aragon. Ces souverains accordèrent en 1204 une charte aux montpelliérains et ce seront désormais les consuls qui administreront la cité. En 1276 à la mort de Jacques Ier d’Aragon dit Jacques le conquérant, fils de Pierre et de Marie de Montpellier, son royaume fut inégalement divisé entre ses deux fils Pierre et Jacques. L’ainé Pierre III d’Aragon (Fig. n° 6), installé à Barcelone, règne de 1276 à 1285 sur la Catalogne, l’Aragon et le royaume de Valence tandis que le cadet Jacques II, installé à Perpignan au château des Rois de Majorque, règne de 1276 à 1316, sur la part congrue de l’ancien royaume : le Roussillon, l’ile de Majorque et la seigneurie de Montpellier. Jacques, vassal de son frère Pierre dont il enviait la puissance se tourne vers le roi de France Philippe III et adhère avec lui à une « croisade » décrétée par le pape Martin IV contre l’Aragon de Pierre III, allié par son épouse aux Hohenstaufen (dont le grand Frédéric a été le cauchemar de la papauté). Pierre III, maître de la Sicile dont il a fait chasser les angevins soutenus par le Pape, à l’occasion d’une révolte populaire en 1282 (les Vêpres Siciliennes), est excommunié par Martin IV, qui soutient les prétentions de Charles d’Anjou sur Naples, le Sud de l’Italie et la Sicile. Martin IV souhaite aussi « donner » l’Aragon, vassale du Saint Siège, au jeune Charles de Valois, fils du roi de France Philippe III et prêche ainsi la croisade contre l’Aragon.
Mais cette « croisade d’Aragon » fut un lamentable échec. Vaincu Philippe III s’en vint mourir à Perpignan (1285) tandis que Pierre III conservait l’Aragon et La Sicile qu’il transmit à ses trois fils (Alphonse, Jacques et Frédéric). Les rois aragonais de Sicile entrèrent en conflit avec les rois angevins (Charles d’Anjou et sa descendance Charles II puis Robert Ier) qui possédaient Naples et l’Italie du sud et ce n’est qu’après nombre d’affrontements non décisifs que la paix s’établit entre les royaumes de Sicile et celui de Naples, scellée par l’établissement de liens matrimoniaux entre princes angevins et aragonais.
Parmi les nombreux ouvrages consacrés à cette histoire nous retenons pour l’histoire de Montpellier :
- Cholvy (Gérard ) (sous le direction de) Histoire de Montpellier Chapitres I, II et IV, 1984, Éditions Privat, 14, rue des Arts, 31000 Toulouse ;
- Baumel (Jean), Histoire d’une Seigneurie du Midi de la France (1213-1349). Éditions Causse et Cie, Montpellier, 1969. T. III, 420 pages.
- Pour l’histoire de la famille d’Aragon le très foisonnant ouvrage de Villanove (Joan), Raconte-moi les rois de Mallorca, imprimât Aubert de Sant Joan les fonts 2004.
3.2. Les papes.
Dix-huit papes occupèrent successivement le trône de Saint-Pierre durant la vie d’Arnaud. Il entra en rapport, directement ou non avec quatre d’entre eux : Célestin V (six mois seulement de règne (1294/1294), Boniface VIII (1294/1303), Benoit XI (neuf mois de règne (1303/1304) et Clément V (1305/1314).
Célestin V (Fig. n° 7) :
Arnaud ne connut pas personnellement Célestin V mais la vie et le destin de ce dernier eurent une influence importante sur ses orientations religieuses.
Après une vacance d’environ deux ans après la mort de Nicolas IV (4 avril 1292) le Sacré Collège l’élut à l’unanimité, mais sous la pression de Charles II d’Anjou, le saint ermite Pietro de Morrone qui avait crée un ordre érémitique selon la règle de Saint Benoit sur les flancs du mont Morrone dans les Abruzzes, province de l’Aquila. Ce nouveau pape bénédictin prit le nom de Célestin V et s’installa à Naples dans la résidence de Castelnuovo de Charles II d’Anjou, roi de Naples, qui comptait bien l’utiliser pour récupérer la Sicile alors aux mains de Jacques II d’Aragon.
Célestin V était un saint homme, porté à la prière et à la contemplation et qui sera canonisé par la suite, mais qui n’avait pas les qualités requises à cette époque pour assumer les difficiles fonctions de pape. Il comprit vite que ses premières mesures avaient été inadaptées et même contre-productives et il envisagea l’abdication. Mais était-elle possible ? – un pape peut-il abandonner l’Église considérée comme son épouse ? Et si un nouveau Pape est élu à sa place, cela ne constituerait-t-il pas avec lui et l’Église un curieux ménage à trois ? L’intention de Célestin divisa donc les cardinaux et l’un d’eux, Bedenetto Caetani, fin juriste et canoniste mais redoutable intriguant, gagna sa confiance. Ce prélat, issu de la grande famille romaine des Caetani, avait gravi allègrement les échelons, mais non sans ruse ni arrivisme. Il persuada le pape de la conformité de son abdication avec les règles de l’Église, des prétextes crédibles ne manquant pas pour la justifier. Six mois après son élection, Célestin V abdiqua, espérant, selon la promesse que lui avaient fait les cardinaux avant l’élection d’un nouveau pape, pouvoir ensuite regagner Morrone et redevenir le pauvre ermite qu’il avait été. Comme le prévoyait la constitution instituée par Grégoire IX en 1274, le conclave se réunit au Palais de Castelnuovo dix jours après l’abdication de Celestin V. Le jour même, le 24 décembre 1294, fut élu sans surprise le cardinal Benedetto Caetani qui prit le nom de Boniface VIII. Le nouveau Pape refusa aussitôt de laisser partir Célestin et le fit emprisonner au prétexte de le protéger. Célestin eut une triste fin de vie et après une vaine tentative d’évasion, il mourut à la suite de mauvais traitements.
Lors de sa canonisation en 1313 par le Pape d’Avignon Clément V, l’examen de ses restes donna à penser qu’il avait été assassiné certainement sur ordre de Boniface VIII. Ces assertions sont toutefois à prendre avec précaution car elles procèdent des séides du roi de France Philippe le Bel qui instruisaient alors un dossier à charge contre Boniface VIII. Mais s’il n’existe pas de preuve indiscutable de l’assassinat de Célestin, de la culpabilité de Boniface VIII, il reste indéniable que les dures conditions de détention imposées à ce dernier par son successeur hâtèrent sa fin.
Avant son abdication des Franciscains dissidents dits « spirituels » (mouvement promis à un grand avenir et sur lequel nous reviendrons) s‘étaient placés sous l’obédience de Célestin V qui leur avait donné la permission de vivre leur vocation de façon autonome sous le nom de « Pauvres ermites du seigneur Celestin ». Le nouveau pape Boniface VIII était loin de les apprécier car des clercs issus des milieux ecclésiastiques proches des franciscains spirituels se posaient la question de la légitimité de son élection et continuaient de se la poser après la mort de Célestin V alors que le nouveau pape espérait que cette mort mettrait un terme à cette interrogation. La question de la légitimité de l’élection de Boniface VIII devint un critère d’orthodoxie et d’allégeance au pape, critère très surveillé en particulier chez les franciscains spirituels. Et c’est certainement pour cette raison qu’un théologien de la mouvance des franciscains spirituels, Pierre Olieu, qui se sentait surveillé, déclara que l’élection de Boniface VIII était licite et qu’il fallait lui obéir en tant que chef de l’Église.
Sur cet épisode et les rapports entre Célestin V et Boniface VIII voir : Dickès (Christophe), Ces 12 papes qui ont bouleversé le monde, Éditions Tallandier, 2015, rue Rotrou, Paris : chapitre VI pages 117 à 133.
Boniface VIII (fig n° 8)
Ce pape népotique, violent et querelleur, qui abolit presque toutes les dispositions et nominations effectuées par Célestin V, appartenait à la famille Caetani, grande famille qui était l’adversaire historique des Colonna, une autre grande famille romaine, avec qui ses nouveaux pouvoirs lui permirent de régler ses comptes. Il avait de la papauté une vision théocratique et considérait que le pouvoir spirituel du pape se situait au-dessus du pouvoir temporel des rois. Il s’opposa donc violemment au roi de France Philippe le Bel au sujet de la perception des impôts ecclésiastiques dans le royaume de France.
La querelle culmina en 1302 avec la publication de la bulle Unam Sanctam dans laquelle le pape signifiait vertement au roi – qu’il appelait son fils – ses devoirs et l’obligation de lui transmettre les impôts ecclésiastiques de son royaume. Furieux, Philippe le Bel chargea ses juristes et conseillers – en particulier Guillaume de Nogaret – d’instruire un dossier à charge pour hérésie contre le pape en s’appuyant naturellement sur la famille Colonna. Si le premier grief était l’illégitimité de son élection, venaient aussi de nombreux témoignages faisant état de propos hérétiques de sa part, d’une impiété notoire et de pratiques simoniaques et idolâtres. Certains prétendaient même qu’il entretenait chez lui un « esprit démoniaque » qu’il consultait fréquemment. Philippe le Bel en vint à concevoir d’enlever le Pape pour le traduire en justice devant un Concile convoqué en France. Avec la complicité des Colonna, Guillaume de Nogaret tendit à Boniface VIII un guet-apens dans sa résidence d’Anagni qui tourna court mais provoqua indirectement sa mort. Philippe le Bel s’obstina pourtant à poursuivre auprès du pape Clément V – qui lui devait son election – son projet de procès posthume de Boniface VIII, projet que Clément V différa et finit par enterrer.
Ce pape népotique, violent et querelleur, qui abolit presque toutes les dispositions et nominations effectuées par Célestin V, appartenait à la famille Caetani, grande famille qui était l’adversaire historique des Colonna, une autre grande famille romaine, avec qui ses nouveaux pouvoirs lui permirent de régler ses comptes. Il avait de la papauté une vision théocratique et considérait que le pouvoir spirituel du pape se situait au-dessus du pouvoir temporel des rois. Il s’opposa donc violemment au roi de France Philippe le Bel au sujet de la perception des impôts ecclésiastiques dans le royaume de France.
La querelle culmina en 1302 avec la publication de la bulle Unam Sanctam dans laquelle le pape signifiait vertement au roi – qu’il appelait son fils – ses devoirs et l’obligation de lui transmettre les impôts ecclésiastiques de son royaume. Furieux, Philippe le Bel chargea ses juristes et conseillers – en particulier Guillaume de Nogaret – d’instruire un dossier à charge pour hérésie contre le pape en s’appuyant naturellement sur la famille Colonna. Si le premier grief était l’illégitimité de son élection, venaient aussi de nombreux témoignages faisant état de propos hérétiques de sa part, d’une impiété notoire et de pratiques simoniaques et idolâtres. Certains prétendaient même qu’il entretenait chez lui un « esprit démoniaque » qu’il consultait fréquemment. Philippe le Bel en vint à concevoir d’enlever le Pape pour le traduire en justice devant un Concile convoqué en France. Avec la complicité des Colonna, Guillaume de Nogaret tendit à Boniface VIII un guet-apens dans sa résidence d’Anagni qui tourna court mais provoqua indirectement sa mort. Philippe le Bel s’obstina pourtant à poursuivre auprès du pape Clément V – qui lui devait son election – son projet de procès posthume de Boniface VIII, projet que Clément V différa et finit par enterrer.
Boniface VIII n’est donc essentiellement connu qu’à travers ce dossier partial qui repose sur des déclarations pour la plupart invérifiables. Considéré comme le dernier pape du Moyen-âge, c’était un homme de caractère, imbu de sa toute puissance, qui incarnait l’Église traditionnelle. Peu enclin à la méditation, résistant à la modernité, il fut un adversaire des franciscains spirituels et en particulier des « Pauvres ermites du Seigneur Célestin » qui, de leur côté, contestaient sa légitimité et laissaient entendre que si Célestin était le « pape angélique » des écritures, Boniface était à l’opposé, l’Antéchrist de l’Apocalypse.
Une analyse pertinente des rapports entre Boniface VIII, Philippe le Bel, et Arnaud se trouve dans l’ouvrage de Paravici Bagliani (Agostino), Boniface VIII, un pape hérétique ?, Éditions Payot 2003.
Benoît XI (fig n° 9)
Élu a la mort de Boniface VIII, Benoit XI eu un règne très bref, de neuf mois seulement, ce qui laissa planer le doute d’un empoisonnement. Comme, il avait fait emprisonner Arnaud de Villeneuve au cours de son court règne et accentué la persécution des franciscains spirituels, La rumeur courut selon laquelle un franciscain réfractaire, François Délicieux, aurait administré au Pape un poison dont la composition lui aurait été fournie par Arnaud de Villeneuve.
Clément V (fig n° 10)
Ce pape français, fut élu grâce à l’intervention de Philippe le Bel qui comptait en tirer avantage. Couronné à Lyon, il ne voulut pas rejoindre l’Italie et en particulier Rome en proie aux désordres de la guerre entre ses grandes familles.
Palais des Papes - Avignon
Il connut tout d’abord une vie d’errance à travers la France et en particulier en Guyenne où il avait ses racines familiales. Il s’établit ensuite dans les états pontificaux (Comtat Venaissin), plus précisément dans un couvent de dominicains sis hors des murs d’Avignon et bien qu’il n’ait pas résidé en Avignon même, il est considéré comme le premier pape d’Avignon. C’était un homme malade atteint probablement d’un cancer de l’estomac qui avait connu Arnaud du temps de ses études parisiennes. Il en fit son médecin et son confident et le protégea des attaques des dominicains et de l’inquisition.
Sur la vie de Clément V lire le livre de Mossé (Claude), Clément V premier pape d’Avignon (1265-1314) Éditions Stock 1998.
4. Arnaud de Villeneuve (1240/1311) vécut dans la deuxième moitié du 13e siècle et le début du 14e siècle, époque où la base scientifique de la médecine est encore balbutiante voire inexistante. Il s’agit de la période dite scolastique, encombrée de thèses erronées ou inutiles tirées d’une lecture obsessionnelle, inlassablement répétée, des grands anciens (Platon, Aristote, Avicenne, Galien, Rhazes etc.), dont l’exégèse stérilise toute véritable recherche et nuit à une ouverture sur le monde. Danielle Jacquart écrit de la médecine scolastique : « Existe-t-il un domaine de la culture universelle, depuis ses origines, qui ait autant servi à symboliser la stérilité de la pensée que la scolastique médicale ? ». Jacquart (Danielle) La scolastique médicale, in Histoire de la pensée médicale en Occident sous la direction de Mirko D. Gmerk page 175 Éditions du Seuil 1995. Ainsi la découverte au Caire en 1242 de la petite circulation (circulation pulmonaire) par le médecin et théologien arabe d’origine syrienne Ibn al-Nafis passe totalement inaperçue dans l’univers musulman comme dans le monde chrétien car cette avancée pourtant essentielle pour la compréhension de la physiologie cardio-pulmonaire, sort du cadre de la médecine scolastique et contredit la position d’un Avicenne. Les données anatomiques – en dehors de l’ostéologie qui est aisément observable – sont fantaisistes et procèdent pour la plupart des descriptions de Galien qui n’a pourtant disséqué que des animaux. La dissection humaine (l’autopsie) – bien que nullement interdite par l’Église comme le prétendent certains – ne débutera timidement qu’à la fin du 13e siècle (Mondo de Luzi à Bologne et Henri de Mondeville à Montpellier).
La pratique médicale est donc imprégnée d’idées fausses mais se nourrit heureusement de l’expérience et de l’observation. Ainsi telle plante, telle recette sont dévolues à tel symptôme (on soigne à l’époque les symptômes, comme la fièvre dotée du statut de maladie). Et on voit se développer au moyen-âge, surtout autour des abbayes, des jardins de plantes médicinales (hortus) à qui l’on prête des vertus thérapeutiques et parfois même magiques comme pour la Mandragore.
Par contre le médecin ne doit pas utiliser la magie sinon il tombera sous la rigueur d’une Église très pointilleuse sur ce sujet. Depuis toujours l’Église pourchasse la magie à la fois dans ses œuvres et ses exécutants. Nombre de ceux-ci (sorciers et sorcières) finissent en général sur le bûcher, voir à ce sujet : Léa (Henry Charle), Histoire de l’Inquisition au moyen-âge. Livre III chapitre VII Éditions Robert Laffont, collection Bouquins Paris 2004.
Arnaud sera proche de telles pratiques mais sans tomber dans la magie proprement dite, par exemple quand il aura recours à l’astrologie pour soulager le Pape Boniface VIII.
Mais si les anciens ont pratiquement « tout faux » en ce qui concerne la science médicale, ils ont par contre jeté les bases philosophiques et éthiques de la pratique médicale et chaque nouveau médecin prononce encore aujourd’hui, à la fin de sa soutenance de thèse, un serment d’Hippocrate toujours aussi pertinent.
Arnaud n’a rien découvert d’essentiel en médecine mais il ne manquait pas pour autant ni d’intelligence ni de curiosité pour toutes les disciplines et en particulier pour l’alchimie et l’astrologie ce qui lui vaudra d’être soupçonné de recourir à la magie par les autorités ecclésiastiques. Et on devine à ses dénégations qu’il a bien envisagé d’y avoir recours peut-être avec l’aide de son étonnant ami Ramon Lulle. Loin de démentir une réputation sulfureuse mais valorisante il laisse croire qu’il connaît les secrets de la transformation du plomb en or et qu’il a découvert la pierre philosophale permettant la guérison des maladies et la prolongation de la vie.
Arnaud privilégie l’observation des malades et le traitement par les plantes. Il élabore de savants calculs pour trouver la dose efficace des médicaments qu’il propose à ses malades.
Sur le plan thérapeutique et sans doute conscient de l’inefficacité de la médecine de l’époque, il développe – comme les autres maîtres de l´Université de Montpellier –, une médecine préventive à base de régimes de santé personnalisés qu’il destine à ses illustres patients. Lire à ce sujet : Bakhouche (Béatrice), “Le libelles regiminis de confortatione visus d’Arnaud de Villeneuve” in Le Blévec (Daniel) l’Université de médecine de Montpellier et son rayonnement Brepols, Bruxelles, 2004.
Quoique pétri de scolastique Arnaud s’interroge sur la pertinence de ses connaissances et met par exemple l’accent sur le caractère formel et péremptoire des œuvres d’Avicenne dont l’étude figure dans le cursus des étudiants en médecine de Montpellier. Il privilégie l’observation et la collecte des cas cliniques ce qui le rapproche des démarches de la médecine expérimentale.
Un autre trait de caractère est sa soif d’apprendre et de communiquer. Son œuvre médicale est immense et très largement diffusée par ses scriptoria surtout celui de Barcelone où vingt copistes traduisent ses œuvres en latin mais aussi en langues vernaculaires destinées à tous et adressées à chaque centre universitaire européen. On peut certes voir dans cette démarche une sorte de suffisance dictée par l’ambition d’être considéré comme le plus grand médecin de son époque, mais il est difficile de faire la part d’un hubris déplacé avec la volonté généreuse de diffuser ses découvertes.
Pour l’œuvre médicale d’Arnaud on peut consulter, mis à part l’ouvrage de Le Blévec déja cité, Sénac (Jean-Paul), Arnaud de Villeneuve (1240-1311), Conférence à l’Académie des sciences et lettres de Montpellier, Séance du 27/03/2006. Conf. N° 3955, Bull.-37, pp. 91-102 (2007).
5. Canteins (Jean ), Arnaud de Villeneuve collection “L’Âne d’or”, Éditions Les Belles Lettres 2016 tome 2 : De Semine scripturarum p. 32 à 126.
6. Santi (Francesco), « La vision de la fin des temps chez Arnaud de Villeneuve Contenu théologique et expérience mystique » Cahiers de Fanjeaux n° 27 Éditions Privat Toulouse 1989 p. 120.
7. Verger (Jacques), Les statuts de l’Université de médecine de Montpellier, in Le Blévec l’Université de médecine de Montpellier et son rayonnement ; Brépols Bruxelles 2004, p. 23.
8. À la fin du 13e siècle et au début du 14e, l’Église, toujours aussi dominante, monopolise et contrôle tous les courants de pensées. Les papes de cette période ont conservé des pouvoirs exceptionnels sur les rois et les empereurs même si certains, comme Philippe le Bel, se sont affranchis de leur tutelle. L’Église elle-même s’appuie sur une hiérarchie solide qui comporte nombre de ramifications parmi les ordres réguliers et séculiers. Elle détient aussi ses intellectuels qui définissent et surveillent l’orthodoxie des fidèles. Crée en 1232 par le pape Grégoire IX l’inquisition pourchasse et combat les hérésies.
Un siècle auparavant l’Église a du faire face dans la France méridionale à l’hérésie cathare qui contestait sa légitimité et prospérait sur la pauvreté frappant villes et campagnes. Les prédicateurs cathares affichaient une pauvreté identique à celle des fidèles auprès desquels ils prêchaient et leur authenticité, leur force de conviction, et leur simplicité et celle de leur doctrine compréhensible par tous, étaient autant d’atouts face aux complexités de la religion officielle et au contre modèle de pauvreté évangélique d’une partie de son clergé. Pour pallier à cette déficience l’Église « créa » les ordres mendiants, dominicains puis franciscains, qui censés pratiquer une pauvreté volontaire (pauvreté évangélique) étaient plus proches des humbles. Une courte période de prédications et de disputes (faites de joutes oratoires avec les hérétiques) ne donna pas les résultats escomptés, puis les ordres mendiants se virent confier par le pape l’Inquisition qui se révélera beaucoup plus efficace.
La personnalité de Saint François d’Assise, fondateur de l’ordre des franciscains, est certainement la plus marquante de cette période. Outre la pratique de la pauvreté évangélique, Saint François magnifiait la réconciliation de l’Église et de la nature, à l’inverse des cathares pour qui toute chose terrestre était l’œuvre du démon.
Après le bûcher de Montségur en 1244, le catharisme a été vaincu et à l’époque d’Arnaud, seuls quelques cathares comme Belibaste exercent encore leur prédication avant de finir sur les bûchers allumés par l’Église.
Parmi les courants de pensée qui agitaient alors le monde religieux, deux paraissaient prédominants : La pratique de la pauvreté évangélique (usus pauper) et la révélation de la fin des temps (l’eschatologie).
9. François d’Assise, fondateur de l’Ordre des frères mineurs, est un laïc canonisé en 1228 par le pape Grégoire IX. Des sa fondation en 1209 l’Ordre connaît un très grand succès et s’étend à toute l’Europe chrétienne. Des dissensions apparurent rapidement au sein de la communauté franciscaine et la règle de l’Ordre écrite par Saint François nécessita deux rédactions : la Regula prima en 1220 puis la Regula Bullata en 1223 authentifiée par une bulle du Pape Honorius III. Cette dernière était plus rigide que la première et en particulier intraitable sur la pauvreté évangélique absolue et volontaire (usus pauper) que François voulait pratiquer et faire pratiquer à tous les membres de son ordre à l’image du Christ et des apôtres. Cet impératif va diviser les franciscains entre deux camps : ceux adeptes d’une pauvreté absolue et ceux d’une pauvreté relative. Beaucoup de frères franciscains, appelés “conventuels”, considérant qu’un confort minimal était nécessaire, ne serait-ce que pour remplir la fonction missionnaire de l’Ordre, s’opposèrent aux rigoristes dits “spirituels” pour lesquels la pauvreté absolue est la règle (usus pauper) . Certains franciscains spirituels iront même jusqu’à négliger leur tenue qu’ils conserveront même déchirée et raccourcie, à la limite de l’indécence.
La survenue de ce mouvement. posera des problèmes de discipline à la hiérarchie de l’Ordre (Ministres généraux et provinciaux), qui va louvoyer entre les deux tendances. Les grands de l’Église et les papes qui ne pratiquent pas la pauvreté évangélique et vivent comme de grands seigneurs, surveillent et s’inquiètent de l’évolution du mouvement des spirituels dont l’influence ne cesse de croître dans des communautés de laïcs en particulier dans le Midi de la France dont les membres sont appelés béguins.
En Italie ce mouvement prit le nom de Fraticelles. Ces franciscains dont fut membre Ubertin de Casale, se radicalisèrent en Toscane et dans les Marches. Ils seront pourchassés par l’inquisition et certains trouveront refuge grâce à l’appui d’Arnaud auprès de Frédéric II, roi de Sicile et auprès des rois angevins de Naples. Voir à ce sujet :
- Manselli (Raoul) Spirituels et Béguins du Midi Bibliothèque historique Privat Toulouse 1992.
- Léa (Henry Charles) Histoire de l’inquisition au moyen âge. Robert Laffont Collection Bouquins. Paris 2004, livre III chapitre III.
10. Santi (Francesco) La vision de la fin des temps chez Arnaud de Villeneuve. Contenu Théologique et expérience mystique in Cahiers de Fanjeaux n° 27 Éditions Privat. Toulouse, 1992.
11. Jean Canteins Arnaud de Villeneuve, collection ”l’Âne d’or” Éditions Les Belles Lettres, 2016, tome II p. 129 à 181.
12. Jean Soler, L’invention du monothéisme, Éditions du Fallois, Paris, 2002. Dans cet essai l’auteur tente d’expliquer comment la religion juive est passé de l’hénothéisme (un dieu, un peuple) de l’Ancien Testament au monothéisme qui trouvera son apogée avec l’arrivée du Christ (Dieu universel).
13. L’eschatologie – étude de la révélation de la fin de l’homme et des temps – est une préoccupation présente chez beaucoup de clercs et de laïcs. Certains pensent, comme Arnaud, que la fin des temps est proche et qu’il faut s’y préparer. Il est impossible ici d’exposer toutes les spéculations avancées dans ce domaine par de nombreux auteurs, pour la plupart des ermites plus ou moins inspirés ou illuminés. Ces exégètes recherchent dans l’Ancien Testament (livres d’Ezechiel, de Daniel et d’Enoch) et le Nouveau Testament (les paroles de Jésus dans les évangiles, les épîtres de Paul et, bien sûr, l’Apocalypse selon Saint Jean), les signes annonciateurs de l’imminence de cet événement et son déroulement. La plupart des auteurs tentent d’établir une continuité entre Ancien et Nouveau Testament, très souvent évoqué comme l’époque du Père puis celle du fils. Mais en dépit des allusions prophétiques contenues dans l’Ancien Testament, surtout dans le livre de Daniel, cette continuité reste difficile à établir.
En synthétisant les divers scénarios proposés, la fin des temps pourrait advenir ainsi (pour plus de précisions se référer à l’ouvrage de de Laugier (Patrick) : l’eschatologie. Presses Universitaires de France, Que sais-je ? Paris 1998).
Dans un premier temps se succèdent des signes annonciateurs : catastrophes naturelles ou dues à l’homme (mais chaque époque n’en contient-elle pas ?).
Survient ensuite selon l’Apocalypse selon Saint Jean l’ouverture des sept sceaux du livre que Dieu détient, assis sur son trône, et qui renferme le secret des fins dernières. Après l’ouverture du septième sceau, sept anges viennent tour à tour sonner de la trompette et chaque sonnerie déclenche des catastrophes cosmiques.
Puis apparaissent deux personnalités antagonistes : un pape angélique (papa angélicus) empli de douceur et de sainteté, puis un Antéchrist, personnage cruel et terrifiant qui persécutera le premier. Cet Antéchrist peut être un roi, un empereur, ou un tyran, et les prétendants ne manquent pas (Hérode, Antiochus Epiphane, Néron etc.), mais ce peut être un pape dissimulant son jeu mais tout aussi cruel (Antechrist mystique). L’histoire récente semble rejoindre ce scenario et il est facile de reconnaître en Célestin V le pape angélique et en Boniface VIII l’Antéchrist. Ceux qui, parmi les clercs ou les laïcs, comme certains spirituels ou béguins adhéreront à cette interprétation se mettront en délicatesse avec les autorités ecclésiastiques. Cette interprétation trouva un écho favorable chez certains spirituels et béguins.
Après cette période de persécution intervient la première venue sur terre du Christ. A l’issu d’un terrible combat Satan est vaincu, enchaîné et jeté dans un profond abîme (triomphe de l’Agneau, du Christ sur la Bête).
Adviennent alors mille ans de félicité au début desquels les justes et les martyrs monteront au ciel.
Au terme de ces mille ans, Gog et Magog (livre d’Ezechiel) délivrerons Satan. Le Christ devra revenir une dernière fois sur terre pour livrer un combat final terrifiant qui voit sa victoire : Ce sera la Parousie. Satan est précipité dans un océan de feu.
C’est ensuite la résurrection des morts, le Jugement dernier, la récompense des justes, la punition des méchants et le début de l’éternité. Certains prévoient la descente sur terre de la Jérusalem céleste.
En parallèle à ces événements certains prédisent la conversion des juifs et (pourquoi pas ?) des musulmans et le retour des juifs sur la terre promise (ce premier signe de l’eschatologie est aujourd’hui accompli avec la création de l’état d’Israël en 1948).
D’autres imaginent un retour de l’homme au paradis terrestre et une annulation de la faute originelle inaugurant un aspect cyclique de l’évolution de l’histoire de l’homme proche en définitive de la vision de l’éternité cyclique dans la religion de l’Égypte ancienne. Dans la cosmologie antique de l’ancienne Égypte l’éternité cyclique : nehed compléte l’éternité linéaire : djet (F. Servajean).
Deux conceptions différentes se firent jour dans l’Église pour évoquer la fin des temps : celle de Saint Augustin et celle des franciscains spirituels (millénaristes).
Quand il écrit son ouvrage la Cité de Dieu, et dans une perspective eschatologique Saint Augustin donne une place essentielle à l’amour de Dieu selon une formule que n’auraient pas renié les cathares et que retiendra plus tard Jean-Paul II : « Deux amours ont bâti deux cités. L’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu : la cité de la terre ; l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi : la cité de Dieu » et ces deux cités sont pour lui : Babylone et Jérusalem.
Augustin ne niait pas les révélations contenues dans l’Apocalypse selon Saint Jean, mais voulait qu’elles soient interprétées de façon allégorique : par exemple l’échelle du temps évoqué dans l’Apocalypse n’est pas celle du temps actuel et les différentes phases décrites doivent être simplifiées. L’essentiel pour Saint Augustin était bien sûr la Parousie, la résurrection des morts et le Jugement dernier des vivants et des morts. Une grande partie de l’Église fera sienne sa vision en particulier les dominicains comme Saint Thomas d’Aquin et cette position qest celle de l’Église Aujourd’hui.
L’interprétation des millénaristes soutenue par les mystiques et en particulier par les franciscains spirituels est toute autre. Chez les mystiques chrétiens, l’histoire de la fin des temps donna lieu en effet au moyen-âge à de multiples spéculations alimentées par des textes prophétiques. Outre la Bible et l´Apocalypse de Jean de nombreux textes furent utilisés parmi lesquels trois eurent une fortune considérable : la Description des derniers temps du Pseudo-Méthode, le traité Sur la naissance et l’époque de l’Antichristi d’Adson de Montier-en-Der et l’Oracle de la Sibylle tiburtine. Voir sur ce sujet l’ouvrage écrit par Carozzi (Claude) et Taviani-Carozzi ( Huguette) : La fin des temps Flammarion 1999.
L’œuvre de Joachim de Flore (1135/1202) (Fig. n° 11) eut à cet égard une influence considérable en particulier sur le milieu franciscain spirituel méridional. Joachim avait fondé un ordre dissident de Cîteaux, à Saint Jean de Flore en Calabre ; il avait connu une vie rythmée par les pèlerinages en terre sainte et une vie de moine et d’ermite. Tout au long de son existence il resta en conformité avec l’Église officielle demandant toujours au pape la permission de publier ses œuvres. Joachim de Flore déclarait avoir reçu de Dieu un don, un esprit d’intelligence qui lui permettait une interprétation de l’Écriture, ainsi que des intuitions et illuminations que lui autorisaient la psalmodie et la contemplation. Selon lui, l’histoire de l’Église s’articule autour de la Sainte Trinité en trois temps : le premier est celui du Père (Ancien Testament), le deuxième celui du Fils (Nouveau Testament) et le troisième, celui de l’Esprit (le Saint Esprit). L’ouverture des sept sceaux annoncés dans l’Apocalypse de Jean correspond aux sept jours de la semaine et de la Création (selon la Genèse, premier livre de la Bible hébraïque). Son intuition première est d’établir une correspondance entre les sept sceaux et l’Histoire. L’ouverture du septième sceau coïncide avec l’arrivée du Christ et inaugure le troisième âge, celui du règne et de l’âge d’or terrestre dont est écarté l’église du diable symbolisée par Babylone, cet âge représente la synthèse de l’idéal monachique et de l’espérance millénariste. L’avènement du Royaume de Dieu, la Parousie et le jugement dernier inaugureront l’éternité.
Joachim fait preuve de souplesse avec la chronologie historique quand il définit les créatures néfastes : s’il ne varie pas pour celles des trois premiers sceaux : (Hérode, Néron et Constance l’Arien), il hésite pour celles des trois derniers et il fait allusion tantôt à Mahomet, tantôt à Saladin et tantôt à Henri, l’empereur des allemands. Toutes ces créatures néfastes constitutives de l’Antéchrist sont présentes à chaque période de l´Histoire.
Notons enfin que pour Joachim, l’Église est bien l’épouse du Christ ce qui posait problème pour l’abdication de Célestin.
L’œuvre de Joachim de Flore eut un grand succès dans le milieu des Franciscains Spirituels (johachinisme) et dans les groupements de laïcs qui s’organisaient autour d’eux (béguins). Voir à ce sujet Rusconi (Roberto) université de Salerne : A la recherche des traces authentiques de Joachim de Flore dans la France méridionale, in Cahiers de Fanjeaux, Éditions Privat. Toulouse, 1992.
De nombreux textes se réclamant de lui et interprétant sa pensée circulèrent dans les milieux ecclésiastiques.
Ainsi un certain franciscain lombard Gérard de Borgo San Donnino interpréta librement la pensée de Joachim et tenta d’intégrer l’histoire de son ordre au sein des prédictions Joachimistes. Dans son ouvrage in Évangelium aeternum il prétend que Saint François est l’ange du sixième sceau et que L’évangile éternel qu’il attribue à Joachim devrait remplacer le Nouveau Testament. Il prévoit aussi que les temps nouveaux s’ouvriront en 1260 ce qui, bien évidemment, ne se produisit pas. Ses propos, jugés hérétiques par l’inquisition, le conduiront à la prison à vie.
Cette certitude de l’imminence de la fin des temps travaille les esprits et produit des manifestations de pénitence parmi les laïcs dévots comme dans le mouvement des flagellants qui, malgré des démonstrations bruyantes et spectaculaires, demeurera toujours dans l’orthodoxie vis-à-vis de l’Église. Mais d’autres comme les apostoli de Gérard Segarelli ou les apostoliques de Dolcino de Novare, franchissent des limites inacceptables pour l’Église en se réclamant en le déformant – de l’héritage de Joachim de Flore et constituent de véritables sectes. La plupart prétendent que Celestin V est bien le « pape angélique » et que Boniface VIII l’Antéchrist. L’Église et l’inquisition ne seront pas tendres avec eux. Sur ce sujet, voir Lea (Henry Charles) : histoire de l’inquisition au moyen âge. Robert Laffont, collection Bouquins. Paris, 2004, livre III chapitre II).
14. Jean Canteins Arnaud de Villeneuve, collection « L’Âne d’or » Éditions Les Belles Lettres, 2016, tome II p. 188 à 229.
15.
Le frère franciscain Pierre de Jean Olieu (ou Pierre Dejean Olivi, Peter Olivi, Olieu (Fig. n° 12), fut le maîtres à penser des franciscains spirituels et des béguins du Midi ; sa théologie eut un succès considérable. Né à Sérignan aux alentours de 1247, il étudia à Paris mais exerça la majeure partie de son ministère entre Béziers, Montpellier et Narbonne. Il est probable, selon Raoul Manselli, qu’il ait rencontré et connu Arnaud. Son œuvre, riche et originale aborde plusieurs thèmes dont celui essentiel de la pauvreté volontaire (usus pauper) préalable pour lui à toute démarche pieuse et point de départ indispensable pour atteindre la perfection évangélique en raison des nombreuses qualités qu’elle requiert. Sa vision de l’eschatologie est proche de celle de Joachim de Flore mais en diffère sur deux points importants : il place la personnalité du Christ au centre de l’Histoire (là où Joachim place la Sainte Trinité) et il donne un relief moindre à Saint François alors que Joachim allait jusqu’à suggérer que François est un deuxième Christ puisqu’il avait reçu les stigmates.
Après sa mort, survenue à Narbonne en 1298, Olieu fut traité de saint par ses fidèles et honoré comme tel. Des miracles se produisaient sur son tombeau placé au centre de l’église des Franciscains et qui fut l’objet d’une véritable piété populaire. Ses écrits, largement distribués, furent source de méditations en particulier pour les communautés de béguins.
Il n’est pas possible de résumer en quelques mots une telle œuvre encore étudié aujourd’hui et donnant lieu à des réunions, des colloques et des publications.
Son immense succès auprès des religieux, des laïcs et des princes aragonais ainsi que la ferveur populaire qu’il suscitait irritaient les hautes autorités ecclésiastiques convaincues que ses prises de position théologiques favorisaient le développement du mouvement des franciscains spirituels.
Dans un premier temps, et de son vivant, toutes les commissions diligentées pour juger de l’orthodoxie de ses écrits ne parvinrent pas à le confondre. Mais, après sa mort, alors que la ferveur de ses adeptes était à son comble, de nouvelles commissions de théologiens trouvèrent dans ses écrits des propos déviants et erronés ; ces « erreurs » qui peuvent paraître aujourd’hui dérisoires (comme affirmer la supériorité du vœu de chasteté sur le sacrement du mariage, prétendre que Jésus sur la Croix a reçu le coup de lance avant et non après sa mort, rédiger de subtiles variations sur la composition de l’âme en s’aidant des théories d’Aristote… etc.), provoquèrent alors une réaction terrible de l’Église. Ses écrits furent brûlés et l’Église interdit à quiconque d’en posséder ce qui affecta beaucoup les frères franciscains Spirituels et les béguins qui se réunissaient pour commenter ses écrits. Son tombeau fut détruit et ses restes, considérés par ses adeptes comme des reliques, furent dispersés. Mais nulle autorité religieuse ne tenta de retirer ses écrits de la bibliothèque des princes d’Aragon qui déclarèrent les lire souvent et les méditer en famille.
Pour plus de précisions sur Olieu : Burr ( David ), L’histoire de Pierre Olivi. Éditions du Cerf, Paris 2002, voir aussi Barone (Giula) Université La sapienza, Roma, L’œuvre eschatologique de Pierre Jean Olieu et son influence historiographique ; in Cahiers de Fanjeaux n° 27 ; Éditions Privat, Toulouse, 1992.
Un court extrait d’un des écrits d’Olieu est présenté à la fin de cette étude en appendice, pour illustrer son élan mystique.
16. Paravicini Bagliani (Agostino), Boniface VIII, un pape hérétique ?, Éditions Payet 2003 p. 279 à 296.
17. Manselli (Raoul), Spirituels et Béguins du Midi, Bibliothèque historique. Éditions Privat, Toulouse, 1989, p. 51 à 71.
18. Manselli (Raoul), Spirituels et Béguins du Midi, Bibliothèque historique. Éditions Privat, Toulouse,1989 p. 9 à 51.
19. Santi (Francesco), La vision de la fin des temps chez Arnaud de Villeneuve Contenu théologique et mystique, in Cahiers de Fanjeaux n° 27 Éditions Privat, Toulouse, 1992. P. 117, 118, 119.
20. Santi (Francesco), La vision de la fin des temps chez Arnaud de Villeneuve Contenu théologique et mystique, in Cahiers de Fanjeaux n° 27. Éditions Privat, Toulouse, 1992 p. 119.
21. Paztor (Édith), L’apport de Raoul Manselli à l’histoire de l’eschatologie médiévale, in Cahiers de Fanjeaux n° 27, Éditions Privat, Toulouse, 1992.
22. Todeschini (Giacomo), Richesse Franciscaine, Éditions Verdier 2008.
APPENDICE
Manière dont chacun peut rendre grâce à Dieu des bienfaits qu’il a reçus de Lui de Pierre de Jean Olieu (in Raoul Manselli, Spirituels et Béguins du Midi. Bibliothèque historique Privat-Toulouse-1989 (extraits).
Je Te rends grâces, seigneur mon Dieu, qui es l’Alpha et l’Omega, et le Commencement sans Commencement, et la Fin sans Fin, de ce que Tu as créé le ciel et la terre et tout ce qui s’y trouve, et de ce qu’il T’a plu, Seigneur mon Dieu, de créer et former des créatures à l’image et à la ressemblance de Ta très-sainte Trinité, pour qu’elles aient part à Ta grâce admirable.
Nous Te remercions en outre, sainte Trinité, Dieu Un vivant et vrai, de ce qu’il T’a plu de créer l’homme d’une matière si vile, et de lui insuffler une âme à Ton image et à Ta ressemblance, et de ce qu’il T’a plu de la recréer et restaurer après sa chute et de ne pas l’abandonner dans sa chute et le punir avec le démon pour l’éternité. Et d’où cela nous vient-il, sinon de Ton ineffable bonté ?
Je Te rends grâces, Seigneur, de ce qu’il T’a plu de nous donner, la Loi et les remèdes, la foi, et l’espérance que Tu as donnée à Tes amis Abraham, Isaac et Jacob, et à tous les autres patriarches et prophètes, et de ce que Tu leur a fait pour notre nécessité des promesses sûres et précieuses de Ton fils : Tu le leur as montré en esprit, ainsi que tout ce qu’Il allait souffrir pour notre bien et notre protection.
Je Te rends grâces, Seigneur Dieu éternel, de l’union de notre humanité à Ta sainte divinité ; Ô Seigneur, quelles langues, quels cœurs pourront suffire pour Te remercier de Tes bienfaits ? je te supplie, Seigneur mon Dieu, de ne pas souffrir pour mes péchés que je reste oublieux et ingrat de Tes si excellents bienfaits ; mais qu’ils éclatent très clairement dans mon âme, en attention , en pensée, en parole, comme l’éclat du jour au lever du soleil.
Je Te rends grâces, Seigneur Dieu, de Ta sainte nativité, de Ta conduite vertueuse et de Ta vie pauvre, pleine de travaux et d’épreuves. Ah, Seigneur Jésus-Christ, à bien considérer de quelles grandes douleurs et amertumes Ta vie fut remplie, malheur à moi pécheur qui suis cause de toutes Tes peines et de toutes Tes souffrances, et qui ai passé ma vie entière dans les délices et les plaisirs. Ah, Seigneur Jésus-Christ, comment pourrais-je, misérable que je suis, connaître Ta gloire, si Tu n’as pu connaître Ta propre gloire sans grandes souffrances ?
