L’étrangère, le certificat de santé et la communauté d’habitants (Marseillan, août 1720)
L’étrangère, le certificat de santé
et la communauté d’habitants
(Marseillan, août 1720)
* Université de Caen (HisTéMé) – Fondation Thiers.
p. 51 à 60
Cet article propose l’édition et le commentaire « en régime d’anachronisme », pour reprendre l’expression de Nicole Loraux, d’un dossier de procédure au criminel, exhumé aux Archives départementales de l’Hérault en pleine pandémie de Covid-19. Le dimanche 4 août 1720, en début d’après-midi, une bagarre éclate à Marseillan, petit port au nord-ouest de l’étang de Thau et au débouché du canal des Deux Mers. D’un côté, les représentants de l’autorité consulaire ; de l’autre, les proches d’un tisserand nommé Michel. Alors que les nouvelles de la peste marseillaise se diffusent sur la côte languedocienne, ce dernier est accusé d’héberger une « étrangère » venue de Provence. Le différend porte, en conséquence, sur la présentation d’un certificat de santé. À la différence de l’attestation de déplacement dérogatoire, qui repose sur un traçage étatique des individus, celui-ci s’appuie avant tout sur l’exercice d’une police intra-communautaire fondée sur des logiques d’interconnaissance et de confiance à l’échelle du voisinage.
This article proposes the edition and commentary « in a regime of anachronism », to use the expression of Nicole Loraux, of a criminal procedure file, exhumed at the Archives départementales de l’Hérault in the midst of the Covid-19 pandemic. On Sunday, August 4, 1720, in the early afternoon, a fight broke out in Marseillan, a small port northwest of the Etang de Thau and at the outlet of the Canal des Deux Mers. It was between on the one hand, representatives of the consular authority; on the other, the relatives of a weaver named Michel. Whilst the news of the Marseille plague spread along the Languedoc coast, the latter is accused of hosting a « foreigner » from the Provence region. The dispute the-refore concerned the presentation of a health certificate. Unlike the certificate of displacement dispensation, which is based on the State tracing of individuals, it is based above all on the exercise of an intra-community police based on the logic of reciprocal knowledge and trust within a neighbourhood.
Aqueste article propausa l’edicion e lo comentari « en regim d’anacronisme » (per reprene l’expression de Nicole Loraux) d’un dorsièr de procedura en criminal, desclapat als Archius departamentals d’Erau en plena pandemia de Covid-19. Lo dimenge 4 d’agost 1720, en debuta d’aprèp-miègjorn, una batèsta esclata a Marselhan, pichòt pòrt al nòrd-oèst de l’estanh de Taur e a l’eissida del canal de las Doas-Mars. D’un costat, los representants de l’autoritat consolara ; de l’autre, los pròches d’un teissandièr nommat Miquèl [Michel]. Alara que las novèlas de la pèsta marselhesa se difusan sus la còsta lengadociana, aqueste darrièr es acusat d’albergar una « estrangièra » venguda de Provença. Lor contèsta pòrta en consequéncia sus la presentacion d’un certificat de santat. A la diferéncia de l’atestacion de desplaçament derogatòri, que repausa sus un traçatge estatal dels individús, aqueste, s’apièja abans tot sus l’exercici d’una polícia intracomunautària fondada sus de logicas d’interconeissença e de fisança a l’escala del vesinatge.
« De façon caractéristique, l’historien travaille sur de nombreux témoignages indirects :
dans cette situation, le document exceptionnel peut se révéler exceptionnellement “normal”,
précisément parce qu’il est révélateur. »
Edoardo GRENDI, « Micro-analyse et histoire sociale », 2009 [1977].
Été 1720 : le retour de la peste, de la Provence au bas Languedoc
Durant les premières semaines de l’été 1720, les nouvelles de la peste qui commence à faire des ravages à Marseille et dans ses environs se diffusent dans les ports languedociens 1. Le 17 juillet, des patrons en provenance de la cité phocéenne préviennent les consuls d’Agde « que le mal contagieux est au dit Marseille » 2. Dépendantes du grand port provençal dans leur accès à l’Orient mais ouvertes au lointain par le cabotage, les communautés du bas Languedoc sont de moins en moins accoutumées à ces alertes. Le fléau, qui possède désormais uniquement une origine maritime, a encore été signalé en Provence ou en Catalogne au milieu du XVIIe siècle 3. Le 2 août, le duc de Roquelaure, lieutenant général des armées du roi et commandant en chef de la province de Languedoc, rédige une instruction transmise aux consuls des communautés de son ressort. Les directives sont claires et ne cessent d’être répétées, en particulier après l’arrêt du Conseil du 14 septembre 1720 qui conduit le Régent à reprendre en main la gestion de l’épidémie : « on a tiré une ligne gardée par des troupes de distance en distance, qui enferme Marseille & ses environs, par une enceinte d’où les habitants ne peuvent sortir à peine de la vie, & ne doivent être reçus en aucun lieu », en sorte que « tout ce qui viendra de cette partie de la Provence ne pourra être admis en Languedoc, sans des certificats de santé authentiques, visés par messieurs les commandants & intendants de Provence » 4. Rapidement, de part et d’autre du Rhône, les administrations urbaines réactivent leurs réflexes de police sanitaire : elles limitent les entrées et les sorties, contrôlent les marchandises, prennent des mesures d’hygiène publique ou encore font des stocks de denrées alimentaires et de plantes thérapeutiques 5. Loin de demeurer passives, les autorités de bourgades elles-mêmes s’exécutent avec application pour faire respecter la mise « en interdit » des territoires gagnés par la peste. À grande proximité du foyer épidémique, près de Toulon, le conseil de ville de La Valette nomme des intendants de santé parmi ses notables et fait imprimer un millier de billets de santé pour le seul mois d’août 1720, afin de contrôler les mobilités des travailleurs de l’arsenal voisin 6. À environ deux cents kilomètres de là par voie maritime, à l’ouest de Marseille cette fois-ci, la mise en place d’un bureau de santé à Sérignan conduit, dès la fin de l’été, à fermer les portes du petit port languedocien de six heures du soir à cinq heures du matin et à « exercer une garde suffisante pour empêcher qu’aucun étranger n’entre sans porter un certificat de santé du lieu d’où il vient » 7. Cette mobilisation des pouvoirs communaux, qui sollicite tout un ensemble de dispositifs venus des villes italiennes depuis la fin du Moyen Âge, s’encastre dans les rythmes, les solidarités et les rivalités communautaires : partant, « au-delà de l’enjeu hygiénique », les mesures de police sanitaire sont enchevêtrées dans des problématiques locales « qui n’étaient pas toujours ? ou tout du moins pas uniquement ? prophylactiques » 8. La découverte fortuite, en pleine pandémie de coronavirus durant l’été 2020, d’un inédit dossier de procédure judiciaire au criminel dans les fonds de la viguerie de Marseillan, permet d’explorer cette question dans une perspective micro-historique à partir d’une « révélation » documentaire 9. La plongée au cœur d’une modeste bagarre communautaire, liée au contrôle d’un certificat de santé durant la peste de 1720, invite à décentrer le regard des grands ports méditerranéens, où l’enjeu des patentes de santé était de « défendre la réputation hygiénique » pour « protéger le commerce et la navigation » 10.
Le certificat de santé, l’étrangère et la communauté
Le dimanche 4 août, soit deux jours après l’émission de la circulaire du commandant en chef de la province de Languedoc relative à la peste marseillaise, aux alentours de deux heures de l’après-midi, les deuxième, troisième et quatrième consuls de Marseillan font une visite chez le nommé Michel, maître tisserand, accusé d’héberger « certaines personnes qui v[iennent] du côté de Provence » 11. Le mis en cause est le quinquagénaire Jean Michel : s’il ne semble pas originaire de Marseillan, petit port au nord-ouest de l’étang de Thau et au débouché du canal des Deux Mers, il s’est marié sur place, le 11 juin 1701, avec Anne Salelles 12. Cette descente de police témoigne du fait que les petits pouvoirs communaux du littoral languedocien s’attachent à faire respecter scrupuleusement les « ordres de Monseigneur le duc de Roquelaure, commandant de la province, donnés à toutes les communautés touchant les précautions qu’on doit prendre sur le sujet du mal contagieux dont on est menacé, par lesquels entre autres il enjoint aux consuls de ne laisser entrer aucune personne étrangère dans les lieux sans qu’elle fasse apparoir de certificat de santé » 13. L’inquiétude provient du fait que la femme hébergée par le tisserand est une « étrangère » parce qu’elle n’est, selon l’expression du quatrième consul, « reconnue de personne » 14. À leur arrivée devant le domicile de Jean Michel dans le centre du bourg, à proximité du couvent des Récollets 15, les consuls font face à un autre tisserand, Étienne Salles, accompagné de son épouse 16, ainsi qu’à Benoit Gallien, « garçon tisserand ». Ce dernier, qui réside probablement chez son maître, en vient aux mains avec Louis Falgas, troisième consul : les deux hommes s’empoignent et chutent dans la boue à proximité d’un puits, ce qui provoque un attroupement 17. Que conclure de cet épisode non dénué de théâtralité si l’on en croit les témoins du voisinage et les consuls qui déposent lors de l’information judiciaire ? D’une part, le dispositif de police sanitaire réactive la méfiance instinctive à l’égard de celui qui ne vient pas de la communauté, qui n’est pas inscrit dans les chaînes d’interconnaissance, voire de solidarité et de succession 18. La stigmatisation routinière de l’« étranger », ici le Provençal, est accrue par le risque sanitaire qui conduit à le percevoir comme porteur de la contagion. Pour rassurer les consuls, Benoit Gallien tente d’ailleurs de faire croire que l’« étrangère » est une « fille de chambre de Florensac », communauté voisine distante de moins de dix kilomètres 19. Cette provenance prétendue renvoie à une sphère d’extranéité plus rassurante, tout en détournant l’attention de la Provence touchée par l’épidémie 20. D’autre part, le dispositif de police sanitaire ravive les tensions intra-communautaires. À n’en pas douter, des antagonismes préexistent entre les individus impliqués dans cette rixe ; l’épouse d’Étienne Salles crie « Falgas, tu ne seras pas toujours consul, tu me le paieras ! » 21 ou, selon une variante qui renvoie probablement à la date d’élection des représentants communautaires, « Falgas tu me le paieras, nous serons bientôt à Notre-Dame ! » 22. Ces menaces renvoient aux jeux de pouvoir internes de la communauté et aux rivalités pour occuper les charges consulaires. Il ne nous revient pas d’explorer plus avant la vie locale de Marseillan et ses jeux de clientèles 23. Ceux-ci relèvent probablement d’un cadre politique oligarchique semblable à d’autres communautés languedociennes 24. Constatons seulement que la mise en exécution des mesures de police sanitaire réactive des « conflits de communauté », où s’entremêlent sans doute rapports avec le pouvoir seigneurial, tensions entre parentèles et intérêts économiques divergents 25. Dans un contexte d’angoisse épidémique, le contrôle des certificats de santé offre, en définitive, une de ces nombreuses « occasions de frottements, liées surtout au voisinage, qui dégénèrent parfois en voies de fait » 26.
Le certificat est-il une « attestation de déplacement dérogatoire » ?
Le principal chef d’accusation de la procédure judiciaire ouverte devant la viguerie de Marseillan porte moins sur l’entrave, avérée ou non, à la police sanitaire que sur la violence faite sur la personne du troisième consul, raison pour laquelle Benoit Gallien se remet de lui-même en « prison où il couch[e] », le dimanche 4 août 1720, pour se rendre disponible auprès du juge seigneurial pour un interrogatoire 27. Cependant, dans sa requête de plainte (Fig. 1), le troisième consul Falgas dénonce une « rébellion formelle aux ordres de Monseigneur le duc [de Roquelaure] » : cette accusation invite à réfléchir à la nature du dispositif policier au cœur duquel se trouve le certificat de santé. Pour ce faire, on peut s’interroger, par un jeu d’anachronismes, sur ce qui le différencie des procédures contraignantes mises en place, en particulier en France, lors de la pandémie du Covid-19. Au printemps 2020, les mesures de confinement prises par les États conduisent, comme chacun sait désormais, à mettre le « monde sous cloche » 28. La police des épidémies, oubliée dans le monde occidental depuis plusieurs décennies, fait son retour d’une manière abrupte. Dans ce contexte, en plein « grand confinement » au cours duquel jusqu’à trois milliards de personnes sont calfeutrées chez elles, l’historien Jérémie Ferrer-Bartomeu, ancien élève de l’École des Chartes, fait sensation sur Twitter en exhumant, chez un vendeur en ligne de manuscrits, un certificat de santé daté du 4 novembre 1720.
Son tweet du 22 avril 2020 légende « Attestation de sortie dérogatoire : une archéologie », si bien qu’un journal comme Le Figaro s’empresse de titrer « En 1720, les attestations de déplacement existaient déjà pour lutter contre la peste » 29. Émis par les autorités de la communauté languedocienne de Remoulins, dans l’actuel département du Gard à proximité directe de la Provence, le sauf-conduit exhumé autorise Alexandre Coulomb, consul de 28 ans « de taille médiocre et aux cheveux châtains », à se rendre à Blauzac, à une vingtaine de kilomètres. L’existence d’un formulaire imprimé à remplir en ce premier XVIIIe siècle surprend, parce qu’elle témoigne d’un niveau d’organisation que le grand public ne soupçonne pas pour l’Ancien Régime. L’association avec la fameuse « attestation de déplacement dérogatoire », mise en place en France par l’article 3 du décret du 23 mars 2020, dans le cadre de l’« état d’urgence sanitaire », semble aisée parce que cette dernière se télécharge sur internet, s’imprime et se remplit à la main 30. Il est vrai que la coexistence de l’imprimé et de l’écriture manuscrite sur les deux documents est frappante. Cependant, les logiques policières diffèrent à bien des égards. Pour schématiser, le certificat de santé permet d’accéder à un lieu dont l’accès est surveillé et restreint, tandis que l’attestation de déplacement dérogatoire justifie d’une présence dans l’espace public pour s’y mouvoir et doit être présentée sur demande inopinée des forces de police. L’inspection de police des consuls de Marseillan est, quant à elle, une pratique d’exception et de force majeure. Sur le modèle des dispositifs sanitaires portuaires méditerranéens fondés sur le principe de la quarantaine, le certificat de santé d’Ancien Régime est avant tout contrôlé sur des points de passage, à l’entrée des villes et des bourgs, au croisement des principaux chemins ou encore lors du franchissement des ponts 31. En ce sens, parce qu’il doit contribuer à maintenir le caractère sain de certains espaces, le certificat de santé fait peut-être moins écho à l’attestation de déplacement dérogatoire du printemps 2020 qu’au « pass sanitaire » qui lui succède, quelques mois plus tard, à partir de la loi du 31 mai 2021 « relative à la gestion de la sortie de crise sanitaire » 32.
1720 versus 2020 : correspondances trompeuses
Durant la peste marseillaise de 1720, l’endiguement de l’épidémie repose sur un cordon sanitaire, qui confine les zones infectées : un arrêt du parlement de Provence du 31 juillet 1720 ordonne la séparation de Marseille et son terroir du reste de la province et du royaume 33. L’objectif est d’isoler les malades, pas de « limiter » ou « réduire les interactions sociales » en dehors de la zone mise en défens : le certificat de santé atteste la non-provenance d’une zone à risques et, ainsi, la bonne santé 34 (Fig. 2). Celui-ci est délivré par des autorités municipales : un sauf-conduit délivré par les consuls de Perpignan le 14 juin 1721 à Toussaint Boubignes, dit Clery, soldat du régiment de Piémont, indique par exemple : « grâce à Dieu, nous avons bonne santé »35. Initialement, si l’on en croit la circulaire du duc de Roquelaure, il est question à l’été 1720 que ces actes soient délivrés par les intendances qui, en pratique, n’en ont sans doute pas les moyens humains. Cela conduit, en conséquence, les autorités municipales à s’en occuper et confirme la propension du pouvoir central à « se décharg[er] de la gestion quotidienne sur les autorités locales réputées compétentes » 36. Document émis par une autorité communautaire qui se porte garante à distance, afin d’instaurer une confiance sanitaire, le certificat de santé se suffit à lui-même, raison pour laquelle il porte une description physique sommaire de son bénéficiaire pour permettre de l’identifier 37.
Le dimanche 4 août 1720, le document que viennent quérir les consuls de Marseillan devant la porte du tisserand Michel doit permettre d’identifier l’« étrangère » et d’obtenir des garanties de bonne santé, susceptibles d’avoir été délivrées par sa communauté d’origine. Le trait d’ironie de l’apprenti Benoit Gallien, qui répond qu’il n’est pas « homme à introduire des grivoises » lorsque le troisième consul Falgas lui assène « est-ce à toi d’introduire des étrangères de Marseillan ? », témoigne du fait que le certificat de santé est indissociable de la méfiance à l’encontre des populations flottantes jugées immorales 38. La dimension communautaire du dispositif policier est donc peu comparable avec les restrictions policières étatiques qui concernent la population dans son ensemble lors des confinements du printemps 2020, au cours desquels les citoyens doivent motiver eux-mêmes leurs déplacements par, au choix, une mobilité contrainte vers le lieu de travail, des achats de première nécessité, une assistance médicale, des déplacements familiaux impérieux, un exercice physique d’une durée limitée à proximité du domicile, une convocation judiciaire ou administrative ou encore des missions d’intérêt général. Si le remplissage du formulaire de sortie dérogatoire, qui se télécharge sur différents sites gouvernementaux comme celui du ministère de l’Intérieur, repose sur le bon-vouloir du citoyen, ce dernier doit être en mesure de présenter, en complément, carte d’identité et attestation de domicile : les forces de police possèdent, en théorie, les moyens bureaucratiques de contrôler identité et résidence. Ce document s’articule au traçage étatique des individus depuis leur naissance, avec la dépersonnalisation de tout travail administratif, là où le certificat de santé renvoie à une logique de confiance plus personnalisée et fondée sur l’interconnaissance.
Pour conclure, alors que les papiers d’identité sont encore une forme administrative en gestation au début du XVIIIe siècle, le certificat de santé d’Ancien Régime renvoie à un monde social multipolaire, non stato-centré, où l’extranéité est aux portes du voisinage et où la mobilité provoque, d’une manière générale, le soupçon de l’errance. Dans un contexte d’incertitude sanitaire, la mise en application de ce dispositif policier, largement assurée par les pouvoirs communaux, réactive une fermeture communautaire du quotidien, tout en avivant les dissensions internes du corps villageois 39. Le certificat vise à réintroduire, auprès des autorités locales, une confiance à l’égard d’une extériorité qui prend surtout sens à l’échelle des réseaux de voisinage : sa « fonction première » est « de prouver l’enracinement d’une personne » dans une communauté d’origine 40. De son côté, l’attestation de déplacement dérogatoire du XXIe siècle, dont l’institutionnalisation est contemporaine du reflux massif des citoyens dans le cadre de leurs frontières nationales durant la pandémie du Covid-19, vient battre en brèche l’illusion d’un monde nomade 41, où les mobilités individuelles seraient absolument fluides, et réassigne les individus à leur dépendance à l’État, structure sociale englobante qui a encore de beaux jours devant elle malgré la mondialisation économique 42.
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NOTES
1. Si la peste est traditionnellement associée à l’arrivée du Grand Saint-Antoine en rade de Marseille le 25 mai 1720, les premiers décès interviennent en ville autour du 20 juin. Pour une approche générale, voir : CARRIÈRE et Al., 1968 et BUTI, 2020. Pour une contextualisation plus large du contexte sanitaire, voir : FOURNIER, 2011.
2. Délibérations consulaires d’Agde citées dans GAUSSENT, 1977, p. 225. La rumeur se diffuse vraisemblablement plus rapidement par voie maritime, puisque c’est seulement à peu près au même moment qu’Arles et les communautés de l’étang de Berre sont mises au courant, voir : SIGNOLI et TZORTZIS, 2018.
3. La peste est l’épidémie par excellence. En raison de son caractère foudroyant, elle possède une importante « visibilité culturelle », soit une forte puissance métaphorique et une grande capacité à mobiliser. Voir : JONES, 1996, p. 100.
4. « Lettre de M. le Duc de Roquelaure du 10 septembre 1720 », reproduite dans Suite de la clef ou Journal historique sur les matières du tems, contenant aussi quelques Nouvelles de Littérature, & autres Remarques curieuses. Novembre 1720, Paris, chez Étienne Ganeau (rue Saint-Jacques), 1720, p. 351-352. On notera que soit cette circulaire précède, de quelques jours, l’arrêt du Conseil pris sur les ordres du Régent, soit la publication se trompe sur la date de la lettre.
5. Les temps de peste provoquent un regain d’activité en matière de police urbaine, qui donne lieu à des dispositifs inédits. Voir : BEAUVIEUX, 2012 ; VIDONI, 2016.
6. Voir : BUTI Gilbert, 1998, p. 69.
7. Délibérations consulaires de Sérignan citées dans MOLINIER, 1968, p. 171.
8. Voir : CALAFAT, 2015.
9. Cette pépite d’archives nous semble emblématique « des possibilités de “révélation”, qui existent surtout dans les sources judiciaires », qui font que « le document exceptionnel peut se révéler exceptionnellement “normal” précisément parce qu’il est révélateur. » Voir : GRENDI, 2009, p. 72.
10. Voir : CALAFAT, art.cit.
11. Archives départementales de l’Hérault (désormais AD 34), 10 B 804, dossier de procédure n° 1016, « 9 août 1720. Requête en plainte pour Louis Falgas, troisième consul, contre Benoit Gallien garçon tisserand, le nommé Salles aussi tisserand et sa femme », f°1r. Comme dans le cas des billets de logement pour les troupes, il est probable que la gestion des certificats de santé ait été confiée à l’un des consuls en fonction de son rang dans la hiérarchie consulaire.
12. Voir : Acte de mariage de Jean Michel et Anne Salelles du 11 juin 1701, AD 34, 1 MI EC 150/2. De cette union, naît Jean Michel fils en février 1702, lequel décède quelques mois plus tard (Acte de baptême de Jean Michel du 12 février 1702, AD 34, 1 MI EC 150/2 ; Acte de sépulture de Jean Michel du 13 octobre 1702, AD 34, 1 MI EC 150/2). Jean Michel père décède à Marseillan le 7 novembre 1721 et le curé, le présente comme « maître tisserand habitant depuis longtemps dans Marseillan » (Acte de sépulture de Jean Michel du 8 novembre 1721, AD 34, 1 MI EC 150/2).
13. AD 34, 10 B 804, dossier de procédure n° 1016, « 9 août 1720. Requête en plainte pour Louis Falgas, troisième consul, contre Benoit Gallien garçon tisserand, le nommé Salles aussi tisserand et sa femme », f° 1r.
14. AD 34, 10 B 804, dossier de procédure n° 1016, « 9 août 1720. Information », déposition de Jean Tarral (41 ans), quatrième consul, f° 4v.
15. Fondé par les Franciscains en 1613, le couvent des Récollets de Marseillan, converti en hôpital au début de la Révolution, se situait au niveau de l’actuelle rue de l’Hôpital.
16. Étienne Salles, né à Marseillan en 1688 et mort au même endroit le 2 avril 1758, présenté comme « tisserand de toile » lors de son mariage avec Françoise Souchon (Acte de mariage entre Étienne Salles et Françoise Souchon du 29 septembre 1711, AD 34, 1 MI EC 113/1 ; Acte de sépulture d’Étienne Salles du 3 avril 1758, AD 34, 5 MI 14/17). Le couple donne naissance à Marie Salles, peu avant les faits étudiés (Acte de baptême de Marie Salles du 23 janvier 1720, AD 34, 1 MI EC 150/2).
17. AD 34, 10 B 804, dossier de procédure n° 1016, « 9 août 1720. Information », déposition de Jean Tarral (41 ans), quatrième consul, f° 4v. et f° 5r. : « Falgas le menaça de la main, et d’abord Galien lui sauta dessus, ce que voyant Falgas se prit à lui et le jeta du côté du puits et Galien tomba dans la boue et Falgas sur lui. »
18. Voir : CERUTTI, 2012.
19. AD 34, 10 B 804, dossier de procédure n° 1016, « 9 août 1720. Information », déposition de Jean Tarral (41 ans), quatrième consul, f° 4v.
20. La défense particulièrement virulente du « garçon tisserand », dont aucune trace ne se retrouve dans les registres paroissiaux de Marseillan, laisse supposer que l’étrangère venue de Provence est son épouse et qu’il tente de la protéger : « Le d[it] Falgas cria et demanda qui est en haut, on dit qu’il y a une femme étrangère, qu’on la fasse descendre et Galien tisserand qui loge dans cette maison étant descendu répondit au dit Falgas qu’on l’avait mal informé, que ce n’était pas sa femme […]. [L]à-dessus Falgas le menaça de la main, et d’abord Galien lui sauta dessus ce que voyant Falgas se prit à lui et le jeta du côté du puits et Galien tomba dans la boue et Falgas sur lui. » (Ibid.).
21. AD 34, 10 B 804, dossier de procédure n° 1016, « 9 août 1720. Information », déposition de Marie Banque (21 ans), épouse de Claude Tachat, f° 2v.
22. Idem, déposition de Claire Sirille (24 ans), épouse de Claude Delaire pêcheur, f° 1v.
23. L’absence de conservation des délibérations communautaires de Marseillan avant novembre 1725 est un frein indéniable au prolongement de l’analyse. Voir AD 34, 150 EDT 10.
24. Outre les rancœurs de longue durée révélées par cet épisode, on pourrait se demander ce qu’il se passe entre le dimanche 4 août, date de l’attroupement, et le vendredi 9, date du dépôt de plainte devant le viguier.
25. Voir : PÉLAQUIER, 1987 et DURAND, 2010.
26. Voir : PÉLAQUIER, 1997, p. 35.
27. AD 34, 10 B 804, dossier de procédure n° 1016, « 9 août 1720. Information », déposition de Jean Tarral (41 ans), quatrième consul, f° 5r. L’absence d’interrogatoire dans le dossier de procédure laisse présumer un règlement à l’amiable ou le dépaysement de l’affaire devant un autre tribunal.
28. Pourtant, au moment où Wuhan se confine en février 2020, « la réaction des autorités chinoises fut jugée autoritaire voire totalitaire, et personne ne voulut croire un seul instant que des mesures de confinement puissent être adoptées sur l’ensemble du globe » : Nicolas DELALANDE, « Un monde sous cloche », La Vie des idées [en ligne], 6 décembre 2021, à propos de Adam TOOZE, Shutdown : How Covid Shook the World’s Economy, NewYork, Viking - Penguin Books, 2021.
29. Aude BARIÉTY, « En 1720, les attestations de déplacement existaient déjà pour lutter contre la peste », publié sur LeFigaro.fr le 23 avril 2020 à 20h35 : https://www.lefigaro.fr/actualite-france/en-1720-les-attestations-de-deplacement-existaient-deja-pour-lutter-contre-la-peste-20200423 (consulté le vendredi 18 mars 2022). Voir également Juliette MANSOUR, « Les attestations de déplacement existaient-elles déjà il y a 300 ans, lors de l’épidémie de peste? », publié sur LeParisien.fr le 19 novembre 2020 à 18h07 : https://www.leparisien.fr/societe/les-attestations-de-deplacement-existaient-elles-deja-il-y-a-300-ans-lors-de-l-epidemie-de-peste-19-11-2020-8409311.php (consulté le vendredi 18 mars 2022).
30. Décret n° 2020-293 du 23 mars 2020 prescrivant les mesures générales nécessaires pour faire face à l’épidémie de covid-19 dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire : https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000041746694/ (consulté le 1er mai 2022).
31. Voir par exemple : HILDESHEIMER, 1980.
32. LOI n° 2021-689 du 31 mai 2021 relative à la gestion de la sortie de crise sanitaire : https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000043567200 (consulté le 1er mai 2022).
33. Cité par Fleur BEAUVIEUX, art.cit., p. 41. Selon Hugo Stahl, si la police sanitaire relève traditionnellement de « l’honnêteté et du sérieux des autorités municipales », la défaillance du pouvoir marseillais conduit le parlement de Provence à prendre une cinquantaine d’arrêts entre le 31 juillet 1720 et le 30 septembre 1720, avant que le pouvoir central ne reprenne les choses en main à la mi-septembre : STAHL Hugo, 2020, p.2.
34. Certes, en pratique, la mise en place d’un cordon sanitaire devient parfois quasi-confinement pour les populations qui se situent à proximité des zones en défens. Durant l’été 1721, alors que le fléau sévit désormais en Gévaudan, les villages du nord de la plaine languedocienne se barricadent par des fossés et des barrières dressées aux portes de leurs enceintes. Cela perturbe les rythmes sociaux, en particulier agraires. Voir : BELLET, 2020, p. 84-86.
35. BIU Santé (Paris), Ms. 5610-7, « Certificat de santé délivré par le secrétaire Major de la Maison consulaire de Perpignan » (14 juin 1721). Numérisation en ligne :
https://www.biusante.parisdescartes.fr/histmed/medica/cote?ms05610x07 (consulté le 18 mars 2022). À Marseille, les citoyens sains doivent circuler avec une « bullette de santé », certificat de papier qui leur est octroyé par un commissaire de quartier ou un curé paroissial : Fleur BEAUVIEUX, art.cit., p. 44.
36. Hugo STAHL, art.cit., p. 1.
37. Le certificat de santé s’inscrit dans une archéologie des papiers d’identité. Pour Vincent Denis, le début du XVIIIe siècle constitue un moment de conversion des élites administratives à l’idée d’un traçage individuel assuré tout au long des existences par le pouvoir central, voir : DENIS, 2008.
38. Voir : HUFTON, 1974. Parce qu’il n’est pas originaire de la communauté de Marseillan, le « garçon tisserand » fait partie de ces populations mobiles sur lesquelles porte le soupçon.
39. La peste est ce qui met à l’épreuve l’harmonie de la communauté : depuis la Renaissance, les traités de peste dépeignent cette maladie comme agression du corps, à la fois physique mais aussi politique, et insistent sur le besoin d’une salvation collective : Colin JONES, art.cit., p. 108 et p. 118.
40. Voir : DENIS et MILLIOT, 2004, p. 17.
41. Les géographes étudiant le tourisme international ont, en particulier, insisté sur l’idée d’une « transition mobilitaire », selon l’expression de Rémy KNAFOU, pour souligner l’hyper mobilité des sociétés contemporaines, voir : KNAFOU Rémy, 2000, p. 93. Sans renier ces analyses, cette conceptualisation ne doit pas contribuer, d’une part, à négliger les mobilités dans les sociétés anciennes et, d’autre part, à occulter les régulations des mobilités contemporaines.
42. L’auteur remercie Stéphane DURAND (Université d’Avignon), pour ses remarques critiques sur une première version de cet article, et Jacques-Marie MAÎTREPIERRE (Université de Caen), pour ses recherches patientes dans les registres paroissiaux de Marseillan.
ANNEXES
DOCUMENT n°1 : Arch. départementales Hérault, 10 B 804, dossier de procédure n° 1016
[retranscription de la requête en plainte et de l’information judiciaire].
[PIÈCE n° 1] 9 août 1720. Requête en plainte pour le Sr Louis Falgas troisième consul
contre Benoit Gallien garçon tisseran[d], le nommé Salles aussi tisseran[d] et sa femme.
[f°1r] À Messieurs les officiers ordinaires de Marcellian,
Suppl[lie] humblem[en]t le sr Louis Falgas troisième consul du d[it] Marcellian disant qu’en concéquance des ordres de Monseig[neu]r le duc de Roquelaure command[an]t de la province donnés à touttes les comm[unau]tés touchant les précautions qu’on doit prandre sur le subjet du mal contagieux dont on est menassé par lesquels entre autres il anjoint aux consuls de ne laisser entrer aucune personne estrangère dans les lieux sans quelle fasse aparoir de certifficat de santé, ayant le suppliant avec ses collègues esté advertis dimenche dernier quatrième du présant mois quil sestoit introduit dans cette ville de certaines personnes qui venoient du cotté de Provance et sestoint reffugiés chez le nommé Michel tisseran[d]. Ils y seroient allés pour voir et [f°1v] s’informer quelles gens cestoint et sils portoint leur certificat de santé. Ils ny furent pas plustot que le nommé Benoit Gallien garçon tisseran[d] chez le d[it] Michel ce seroit mis au devant de la porte de la d[ite] maison, ce seroit opposé avec feu et viollance à la visitte que le d[it] consul vouloit fere dans la d[ite] maison du d[it] sr Michel, leur auroit dit mil injures atrosses et calomnies et dans le moment sestant joint à luy le nommé Salles tisseran[d] du d[it] lieu et sa femme, sans seroient pris directement contre le suppliant, luy auroint deschiré le juste corps, donné plusieurs coups de pied et de poing avec force et violance que sil neut esté le secours de baucoup de gens qui accoururent au bruit le d[it] suppliant auroit esté ancore plus maltraicté mais dautant que laction du d[it] Gallien, du d[it] Salles et de sa femme ne peuvent estre regardés que come une rebellion formelle aux ordres de Monseig[neu]r le duc et que dailleurs leur voye de fait et attantat davoir exédé le suppliant en faisant le deu de sa charge méritte les premières peines, il a recours à vous à ce quil plaise [f°2r] de vos grâces ordonner que de tout ce dessus et dautre brief intendit qui sera donné, il en sera inform[é] par devant vous pour linformation faitte et raportée estre donné contre les coupables tel décret que de raison et ferez bien.
Falgas [signature],
Maffres [signature], viguier
[PIÈCE n° 3] 9 août 1720. Information.
[f°1r] Information secrètement faite par nous Mr Estienne Maffre advocat en parlement viguier de Marceillan pour le seig[neu]r évêque et compte d’Agde à la requêtte de Louis Falgas troizième consul de Marceillian demandeur et complaignant, joint à lui le procureur juridictionel, en la cauze contre Benoit Galien garçon tisserand et Etienne Sales aussi tisserand et sa femme à laquelle procédée comme sensuit.
Le neufvième aoust 1720.
[Témoin n°1] Claire Sirille femme de Claude Delaire pescheur âgée comme a dit de vingt quatre ans témoin assignée ainsi qu’a fait aparoir de la copie de son assignation oüie receue et examinée sur le conteneu en la req[uê]te de Louis Falgas portant plainte devant nous à elle leüe mot à mot laq[u]elle moienant sermant pris sur les saints évangiles a promis dire vérité.
Les généraux interrogatoires de l’ord[onnan]ce à elle [f°1v] déclarés et donnés à entandre si elle est parante aliée ou domestique daucune des parties les a déniés,
Dit et dépoze que dimanche dernier quatrième du courant étant à table avec son mari elle entendit du bruit étant sortie de sa maison elle vit les consuls et le nommé Galien devant eux qui alloit à la place et derrière les d[its] consuls elle entandit la femme du d[it] Sales qui crioit Falgas tu me le paieras nous serons bientôt à Notre Dame et plus na dit mais ce dessus contenir vérité.
Lecture faite de sa dépozition et enquis si elle est véritable et si elle y persiste a dit sa dépozition contenir vérité et y a persisté et a déclaré ne savoir signé ni écrire p[our] être illeterée de ce enquis suivant lord[onnanc]ce et nous sommes signés avec notre greffier pris doffice auquel nous avons fait prété serment en tel cas requis.
Maffres [signature], viguier
Pouget [signature], greffier d’office
[Témoin n°2] Marie Banque femme de Claude Tachat de Marceillan âgée com[m]e a dit de vingt un an ou environ témoin assignée ainsi qu’[elle] a fait aparoir [f°2r] de la copie de son assignation ouïe receue et examinée sur le conteneu en la req[uê]te portant plainte contre Benoit Galien garçon tisserand et Etienne Sales et sa femme par Louis Falgas troisième consul laquelle moyenant serment par elle preté sur les saints évangiles a promis dire vérité.
Les généraux interrogatoires de l’ord[onnan]ce à elle déclarés et donnés à entandre si elle est parante aliée ou domestique daucune des parties les a déniés,
Dit et dépoze sur les faits mantionés en la susd[ite] req[uê]te à elle leüe mot à mot qu’étant dimanche dernier dans le couvent des pères recollés elle entendit beaucoup de bruit dans la rüe et étant sortie elle vit du côté du puids qui est dans la rüe des recolés cinq à six personnes assemblées et ayant avancé vers ses personnes elle vit le d[it] Falgas et Benoit Galien qui estoient l’un près de l’autre et s’aperçeut que les habits de tous les deux [f°2v] étoient pleins de boüe et ainsi ils sen allèrent hors la place la femme du d[it] Sales criant tout haut Falgas tu ne seras pas toujours consul tu me le paieras et plus na dit mais ce dessus être véritable.
Lecture faite de sa dépozition et enquis si elle contient vérité et si elle persiste a répondeu et véritable et y a persisté et déclaré ne savoir signé de ce enquis suivant lord[onnanc]ce et nous sommes signés avec notre susd[it] greffier pris doffice.
Maffres [signature], viguier
Pouget [signature], greffier d’office
[Témoin n°3] Marguerite Tarralie fille âgée de vingt quatre ans come a dit témoin assignée ainsi qu’a fait aparoir de la copie de son assignation ouïe receue et examinée sur le contenu en la requette portee de jourdhui devant nous par Louis Falgas contre Benoit Galien garçon tisserand, Etienne Sales et sa femme que nous lui avons leüe mot à mot laquelle moienant sermant par [elle] preté sur les saints évangilles a promis dire vérité.
[f°3r] Les généraux interrogatoires de l’ord[onnan]ce à elle déclarés et donnés à entandre si elle est parante aliée ou domestique daucune des parties les a déniés,
Dit et dépoze sur les faits mantionnés en la susd[ite] req[uê]te que dimanche dernier sur les deux à trois heures apres midi venant de voir une de ses amies de retour dans sa maison et aiant apris quil y avoit eu du bruit à son quartier elle demanda ce que cétoit on lui dit que Falgas troisieme consul cétoit bateu avec Benoit Galien garcon tisserand, que Falgas avoit poussé le d[it] Galien et Gallien à son tour avoit poussé le d[it] Falgas et plus na dit mais ce dessus contenir vérité.
Lecture à elle faite de sa dépozition et enquis si elle est véritable et si elle y persiste a répondeue sa dépozition etre véritable et y a persisté a déclaré ne savoir signé de ce enquis suivant lord[onnanc]ce et nous sommes signés avec notre greffier pris doffice.
Maffres [signature], viguier
Pouget [signature], greffier d’office
[f°3v] Du dixième aoust 1720.
[Témoin n°4] François Salelles second consul de Marseillian âgé comme a dit de trente quatre ans tesmoin assigné ainsi qu’a fait apparoir de la coppie de son assignation ouïe receue et examinée sur le contenu en la requette portée de jourdhui devant nous par Louis Falgas contre Benoit Galien garçon tisseran[d], Estienne Sales aussy tisseran et sa femme du d[it], lequel moyenant serment par luy preté en nos mains sur les s[aints] évangiles a promis dire verrité
Les généreaux interrogatoires de l’ord[onnan]ce à lui déclarés et donnes à entandre si il est parant alié ou domestique daucune des parties les a déniés,
Dit et dépose sur le conteneu en la requette portant plainte du sr Falgas a luy leüe mot a môt que dimanche dernier sur les deux heures du soir ayant esté requis en qualitté de consul d’aller chez Mr Michel tisseran[d] où on disait quil y avoit une étrangère de Provance s’estant transporté à la d[ite] maison le nommé Benoist Galien s’opposa à la sortie de la d[ite] femme, et ayant manqué de respect aux consuls le d[it] Falgas consul [f°4r] fut obligé de luy mestre la main sur l’épaule et de luy dire de se tenir dans son droit, et le d[it] Galien prenant sest avertissem[en]t pour une injure luy auroit sauté dessus ce que voyant le d[it] Falgas se prist à luy à son tour et tombèrent à terre et plus n’a dist mais ce dessus contenir veritté.
Lecture faitte de sa déposition et enquis si elle est véritable a répondeu sa déposition contenir véritté et y a persisté, et a signé avec nous et notre greffier.
Maffres [signature],
viguierSalelles [signature]
Pouget [signature], greffier
[Témoin n°5] Jean Tarral quatrième consul du d[it] lieu âgé comme a dit de quarante ans témoin assigné ainsi qu’a fait apparoir de la coppie de son assignat[ion] ouy, resceu et examinée, sur le contenu en la requ[ê]te portant plainte de Louis Falgas troisième consul contre Benoist Galien tisserand Estienne Sales aussy tisseran et sa femme du d[it] lieu, lequel moyenant serment par luy presté en nos mains sur les s[aints] évangiles a promis de dire véritté.
Les généreaux interrogatoires de l’ord[onnan]ce à lui déclarés et donnés à entendre, sil est parent, alié [f°4v] ou domestique daucune des parties les a déniés,
Dit et dépose sur le conteneu en la requette portant plainte du d[it] Falgas à luy lue môt a môt que dimanche passé sur les deux heures après midy il feut requis avec ses collègues de se transporter a la maison de Michel tisseran[d] a l’occasion d’une étrangère qui estoit dans la d[ite] maison qu’on disoit estre sa femme venue de Provance et y estant le d[it] Falgas cria et demanda qui est en haut on dit qu’il y a une femme étrangère qu’on la fasse dessandre et Galien tisseran[d] qui loge dans cette maison estant dessandu répondit au d[it] Falgas qu’on l’avoit mal informé que ce n’estoit pas sa femme mais que cestoit la fille de chambre de lepouse de Mr Barrale de Floransac laquelle femme ne feut pas reconnue de personne, là dessus Falgas répondit au d[it] Galien, es ce a toy dintroduire des étrangères dans Marseillan à quoÿ le d[it] Galien répondit qui[l] n’estoit pas homme à introduire des grivoises, Falgas luy répondit sur le champ tays toy, Galien répondit Je parleray autant que vous, là dessus Falgas le menassa de la main, et d’abord Galien luy sauta dessus ce que voyant Falgas se prist à luy et le jetta du costé du puids et Galien tomba dans la boüe [f°5r] et Falgas sur luy, ce que voyant Sales aussy tisserand, s’approcha d’eux pour les mestre d’acord et Falgas l’ayant veu leva le bras droit et poussa Sales contre la muraile de l’écurie de Pacotte, et Falgas cria qu’il faloit mestre le d[it] Galien en prison, et le d[it] Galien qui avoit son habit plain de boüe à cause quil estoit tombé dans la boüe donna son habit a Michel son mestre et obéit, et alla en prison où il coucha, et plus na dit et na esté procédé, mais ce dessus contenir veritté.
Lecture faitte de sa déposition et enquis si contient véritté et sil y persiste a dist sa déposition estre véritable et y a persisté et a déclare ne savoir écrire ny signer de ce enquis suivant l’ord[onnan]ce et nous sommes signés avec nostre greffier.
Maffres [signature], viguier
Pouget [signature], greffier d’office
