Une éducation cévenole à la fin de l’Ancien Régime
Une éducation cévenole à la fin de l’Ancien Régime
p. 11 à 16
AUMESSAS est un village, ou plutôt un groupe de hameaux qui s’étagent sur le revers du au nord-ouest du Vigan. Aumessas comprend une centaine d’habitants aujourd’hui, mais, à la veille de la Révolution, 290 familles y vivaient, c’est-à-dire 1 300 personnes environ.
La moitié de ces Aumessassois travaillent la terre. Ils cultivent surtout les basses pentes qui ont été aménagés en terrasses et qui sont irriguées. Ces traversiers sont alors de vrais jardins où poussent trois arbres : le châtaignier, le pommier, et surtout le mûrier. À côté de ces agriculteurs – de ces arboriculteurs devrait-on dire – les artisans. Ils sont nombreux : Un Aumessassois sur trois est un artisan. Quatre artisans sur cinq sont « débassaïres » : bassiers traduisent en français les rôles du fisc. Ces bassiers sont fabricants de bas en soie ou en filoselle ils sont 17 à Aumessas, 17 à Campestret, 54 familles en tout. L’artisanat de la soie fait l’originalité de la physionomie sociale d’Aumessas.
Au sommet de la pyramide sociale d’Aumessas, un petit nombre de notabilités : quelques nobles mais surtout des bourgeois et des marchands, et parmi ces bourgeois, Jean Fonzes, notaire d’Aumessas.
En 1769, à la mort de son père, Jean Fonzes ouvre un livre de comptes ; il tiendra ce livre soigneusement jour après jour, jusqu’en 1782. C’est à la fois un journal et une sorte de mémoire où sont tous les actes antérieurs concernant la famille : contrats de mariage, achats, etc. Ce livre nous montre deux choses. D’abord Jean Fonzes est riche ; il est notaire, il est aussi propriétaire. Il a beaucoup de terres et surtout de bonnes terres : les terres basses arrosées, où pousse le mûrier. En se fondant sur sa récolte de feuilles on peut évaluer ses plantations à 600, voire 700 arbres. C’est donc un propriétaire important, et même le plus important d’Aumessas si l’on en croit le registre de capitation.
À côté de ses revenus, Jean Fonzes détaille ses dépenses. Alors que fait-il de son argent ?
Avant lui, la politique des Fonzes était simple : s’arrondir, agrandir le domaine. Les achats de terre étaient réguliers tout au long de la première moitié du XVIIIe siècle. Avec Jean, c’est différent : plus d’achats de terres. Il ne cherche pas l’agrandissement mais plutôt l’amélioration il plante par exemple des reinettes à la place des pommes communes, ou bien des « Gènes » à la place des châtaigniers communs.
Au chapitre des dépenses apparaissent des investissements nouveaux et en particulier des dépenses consacrées à l’éducation. Mais en faveur de qui ? Mais à l’éducation de qui ?, car Jean Fonzes est vieux garçon.
Le contexte familial
Jean Fonzes nous présente sa famille dès la première page de son livre : Le mercredi 30 Aoust 1769 est décédé Me Jean Fonzes, mon père notaire royal âgé de soixante et dix huit ans quelques mois, ayant laissé sept en fans, savoir quatre garçons et trois filles… L’aîné des garçons appelé Jean est l’héritier de sond père n’étant pas marié, le second appelé François est dans le comerce, de même que le quatrième appelé Louis, et le troisième appelé Pierre marié avec Demle Jeanne Poujade, lesd François et Louis n’étant pas mariés, led Pierre ayant deux garçons.
Entre ces quatre frères, une spécialisation s’est opérée. Deux d’entre eux sont « dans le comerce, comprenez le commerce de la soie, et ils habitent Lyon. Les deux autres, Jean, l’aîné, célibataire aussi, et Pierre, sont restés au pays. Ils gèrent les terres, les mûriers. Ils sont au départ du circuit de la soie, leurs frères sont à l’autre bout.
Mais la politique familiale va beaucoup plus loin, et Jean poursuit : Le 1er 7bre suivant j’ay pris dans ma maison led. Pierre Fonzes mon frère, sa femme et ses deux enfans, dans le dessain de faire ménage ensemble, Dieu veuille nous faire la grâce de vivre en sa crainte, en paix et en bonne amitié, ainsy soit-il. Ainsi, il y a une association entre les deux frères : une fréréche, ou bien comme le dit Jean lui-même, un ménage. Faire ménage ensemble, cela veut dire vivre sous le même toit, traiter en commun les affaires domestiques, celles de la maison comme celles des champs. Cette communauté n’est pas sans évoquer ces frérèches cévenoles qui, selon E. Le Roy Ladurie, ont poussé comme des champignons au XVe siècle. Ce ne sont là que des ressemblances de forme. Les motifs de l’association sont bien différents. Il ne s’agit plus ici de défricher, conquérir de nouvelles terres, mais de conserver un patrimoine et de le faire fructifier. La frérèche Fonzes est une frérèche sur le mode capitaliste. Si les raisons de la vie en commun ont changé, il en est de même pour l’atmosphère familiale. « La grande maison du XVe, toujours selon le même auteur, n’a rien d’une bergerie à la Florian : les romans cévenols la peignent remplies de haines familiales… ». Jean parle, au contraire de « bonne amitié » entre son frère et lui. C’est peut-être une convention de langage ou bien de la bonne entente seulement : ils font « bon ménage » ensemble. Mais c’est plus sûrement une fraternité dans tous les sens du terme. La différence d’âge la favorise.
Jean, l’aîné, le célibataire est né en 1717. À cinquante ans passés, il fait un peu figure de patriarche. Il a 20 ans de plus que Pierre, son frère et que Jeanne, sa belle-sœur. Il tient les comptes de la maison et de la famille. Il note les dépenses et les morts, les recettes et les naissances. En 1769, il a déjà deux neveux. Le premier, droit d’aînesse oblige, s’appelle Jean et on l’appelle Fonzet. Le second s’appelle Pierre, et on le surnomme Poujade. Ils seront suivis de cinq frères et sœurs : Louis, mort en bas âge ; Louis-David, dit Lafoux ; Jeanne Agathe, morte en bas âge ; Etienne dit Clauzet ; enfin François.
La descendance des Fonzes est bien assurée grâce à ces cinq garçons. Qui a la charge de les élever ?
Dans la maison Fonzes, comme dans toutes les maisons d’Aumessas, il y a en fait deux éducations : celle des enfants et celle des… vers à soie. La dernière n’est pas la moins délicate, aussi est-elle du ressort exclusif des femmes. Jeanne Fonzes couve la graine, chauffe et nourrit les petits vers. Surtout elle surveille l’éclosion ; l’éclosion des vers est attendue comme la naissance des enfants et les deux sont consignées à égalité dans le livre de la maison.
L’éducation des enfants, c’est l’oncle qui en a la charge du moins la charge financière : il les place en nourrice, achète leurs habits, les met à l’école. Jeanne voit peu ses garçons. Pendant le premier âge, ils sont en nourrice. Adolescents, ils partiront en pension. Pour eux elle n’est mère à temps complet que de 3 à 13 ans. De la nourrice à la pension, nous allons suivre un itinéraire éducatif bien connu : celui des enfants de l’élite au XVIIIe siècle. Une éducation banale à ceci prés elle a pour cadre un village des Cévennes bien isolé en 1780. Pour descendre d’Aumessas au Vigan, il n’y a pas de route nationale comme aujourd’hui, il n’y a même pas de route du tout. Il faut passer par le col de Mouzoules, Mars et Bréau, c’est-à-dire par des pistes qui sont, à l’heure actuelle, de simples sentiers de randonnée dans le parc des Cévennes.
La petite enfance
Elle commence, et c’est peut-être surprenant au villave, par la mise en nourrice : Le 1er Juillet 1776, nous avons mis en nourrice le petit Estienne chès le nommé Bonnet d’Estelle, moyennant onze livres par mois, luy devant fournir le savon sans autre chose. Le petit Estienne est né le 15 Juin, il a donc 15 jours quand il quitte sa mère. Il va à Estelle, à la limite du Causse de Blandas. Comment choisit-on la nourrice ? C’est d’abord une femme qui a du lait, c’est aussi (c’est toujours), quelqu’un que Fonzes connaît déjà. François Bonnet est un client de Jean. Chaque année il lui achète des châtaignes payables à la récolte de blé. Chaque année, il lui vend des chevreaux et des glands. Cet échange de châtaignes contre du blé et des animaux, c’est l’échange classique entre producteurs caussenards et producteurs cévenols, c’est celui que pratique Jean. C’est sur le Causse, au Caylar plus précisément, qu’il va chercher ses vaches et parfois ses nourrices. Combien les paie-t-il ? Onze livres par mois plus le savon, telles sont les conventions habituelles. Onze livres par mois, c’est intéressant : si Madame Bonnet, au lieu d’être nourrice, était servante dans la maison, elle ne gagnerait que 33 livres par an. Là, elle va en gagner plus de 100 ! La pinte de lait de femme est assez bien rémunérée.
Le jeudy 10e avril 1777, nous avons retiré le petit de chez Bonnet et luy ay payé 3 x 13 s. que je luy devois. Le jeudi 10e Avril au soir la femme de Jean Sauveplane a pris le petit Etienne pour l’alecter au prix cy dessus, n’étant tenus de luy rien fournir. Le petit Etienne, comme tous ses frères, change donc de nourrice. Il va maintenant chez le maréchal-ferrant du village, Jean Sauveplane. Peut-être parce que le lait est plus abondant, ou bien la nourrice plus proche : pour la première fois, en effet, elle est d’Aumessas. Elle va garder le bébé 7 mois : Le 10e 8e 1777 on a sevré le petit Etienne, et retiré de chès sa nourrice…
Le sevrage est bien tardif. Etienne a 18 mois et toutes ses dents de lait. Était-il encore exclusivement au sein ? On en doute, surtout lorsqu’on lit, dans un autre contrat, que la nourrice est tenue de le blanchir et de luy fournir du pain. Ce pain est sans doute un progrès par rapport à la bouillie de châtaignes qui est le lot du petit cévenol. En tous cas, il témoigne que l’alimentation, passé un an, est mixte.
Quand Etienne rentre à la maison, il a donc 18 mois. Son frère qui le précède, Louis-David, est rentré à 22 mois ; le frère qui le suit, François, est sevré à un an, juste. D’un garçon à l’autre, la séparation devient moins longue et moins dure. Une fille de la montagne, Marie Salze, vient dans la maison pour nourrir le petit François. Ce n’est qu’à trois mois que l’enfant quitte sa famille. Sans trop s’éloigner pour autant puisque sa nouvelle nourrice, Marie Campestre, habite Aumessas. Il ne restera chez elle que 9 mois et 7 jours.
Une fois au moins pendant leur séjour, les enfants sont retirés à la nourrice : c’est pour les faire baptiser. Le baptême est célébré un à deux mois après la naissance. Les délais sont longs, l’explication est simple : la famille Fonzes est protestante. L’attente est imposée par la nécessité de la clandestinité, puisque les baptêmes sont célébrés au Désert, c’est-à-dire quelque part du côté de Mouzoules. Il est à noter que les petits Fonzes sont les premiers de la famille depuis 1685, à recevoir le baptême protestant. Ils bénéficient sans doute du changement d’atmosphère religieuse ; dans les années 70, s’amorce une période de tolérance relative. Les Fonzes en profitent pour abandonner la façade de catholicité. L’éducation des enfants est le premier et le principal révélateur de cette nouvelle attitude. On passe d’un protestantisme honteux et caché à un protestantisme affirmé.
Quittons maintenant la petite enfance. On l’abandonne avec le vêtement de l’enfance indistincte, la robe et le bonnet. 1771 : sur le livre de Jean figurent une robe pour Poujade (il a 4 ans) et déjà le premier habit pour Fonzet, qui en a 6. 1776 on commande un bonnet pour Etienne (il a 4 ans) et un chapeau pour Lafoux, qui en a 6. À 6 ans, en habit et en chapeau, on devient un « vrai » garçon ». Ils sont « filles » tant qu’ils ont une robe » disait Madame Sévigné.
L'enfance
6 à 13 ans : on va maintenant à l’école, c’est-à-dire chez le régent, ou plutôt, chez les régents, car ils se succèdent : Flavier puis Raymond, Gariq, Noguié. Ce ne sont pas des instituteurs spécialisés. Flavier par exemple, est aussi barbier, il apprend le calcul aux neveux dans la semaine et rase la barbe de l’oncle et du père, le dimanche. À incompétence égale, on choisit le régent qui demande le moins cher. Ainsi, en 1779, le sieur Gariq : le vendredy 8 Octobre 1779, Lafoux a commencé d’aller à l’écolle du Sr Gariq, moyennant 20 sols par mois suivant notre convention et Poujade le 12 Novembre même année à raison de 30 sols par mois. Les tarifs sont classiques. L’aîné paie plus cher : à 10 ans, c’est un grand élève, il sait déjà lire et écrire. La scolarité est minutieusement suivie par l’oncle : Le 8 7bre 1778, payé 6 livres au Sr Raymond, acompte de ce que luy dois.
L’année scolaire débute donc en septembre ou octobre. Ici, précisément, à la veille de la grande foire du Vigan. Septembre c’est le grand mois en Cévennes, le mois des foires : Fonzes vend ses bœufs et son seigle, il fait provision de grains et de vin. C’est l’époque où les fermiers règlent leurs loyers, renouvellent leurs baux. L’année budgétaire commence en septembre dans le livre de maison, comme l’année scolaire. Le rythme scolaire est bien intégré au rythme général. L’oncle note tout, ce qui nous permet de suivre la scolarité : Fouzet a cessé d’aller à son écolle le vendredi 25 7bre 1778, et Poujade le jeudy 15 8bre. Lafoux a cessé dy aller le 10e dudit à cause de la roujolle. Le 26e 8bre jay remis au Sr Raymond 1 livre 1/2 mouton (on règle le régent en argent, en mouton ou en quarte de châtaignes). Le lundy 23e 9bre 1778 Poujade et Lafoux ont recommencé d’aller à l’écolle.
L’année scolaire est interrompue, d’abord par les maladies. En Octobre, la rougeole est dans la maison ; même le valet Pierre Guibal tombe malade. On appelle le médecin pour les enfants et on coupe les gages du valet. En dehors des maladies, il y a aussi l’école buissonnière elle se produit chaque année à partir du mois de Mai. Les enfants cessent d’aller à l’école « pour cauze de vers à soie ». Temps des vers à soie, temps des vacances. Aider les femmes aux vers à soie, est pour tout jeune cévenol, un apprentissage obligatoire. Il est difficile d’imaginer qu’il n’y ait pas eu pour les petits Fonzes, en même temps que l’apprentissage scolaire, en chambre, l’apprentissage des champs. Des écrivains méridionaux comme Perdiguier ou Bonnet, nous ont bien montré que les travaux des champs, cela s’apprend tout comme le calcul et l’écriture, et avec des étapes aussi nettement marquées.
À 6 ans, on apprend à manier la fourche. À 7, la bêche et l’aïçade. Puis, tous les outils agricoles, pour finir enfin par la charrue. À 13 ans, on sait lire, écrire, et on commence à labourer.
Jusqu’à 13 ans, l’éducation des Fonzes ne diffère pas de celle des autres Aumessassois. À deux nuances près. D’abord, pour parler en termes contemporains, le milieu familial facilite la scolarité. Combien de familles à Aumessas ont-elles une bibliothèque ? Les Fonzes en ont une. Chez eux, on lit, on écrit français, on parle français, et un français châtié, où on traduit soigneusement tous les vocables locaux : on ne dit pas cledo, arco, débassaïre, mais claie, arche et bassier. Jean pratique une langue moderne, il remplace le vieux mot de linceul par celui de drap de lit. Ce qui distingue encore les petits Fonzes des autres, c’est qu’ils reçoivent des leçons d’un maître de danse. Ce professeur émarge chaque année sur les comptes familiaux. Nos jeunes villageois se préparent à devenir de parfaits hommes du monde.
L'adolescence
À 13 ans, la vie dans le monde commence : c’est l’âge de la pension. Une rupture se produit à deux niveaux. Rupture entre l’éducation du villageois moyen et celle des jeunes Fonzes ; rupture entre l’enfant et la famille. Jean, puis Pierre, quittent le cocon familial. « L’enfant ouaté » devient « l’enfant nu ».
À 13 ans, c’est l’âge de l’aîné dit Fonzet, en 1779 : Le lundy premier février 1779, j’ay mis Fonzet en pention chez monsieur paul marazel à Bréau moyennant 200 livres par an tant pour la nourriture que pour l’enseignement, ce qui fait seize livres treize sols quatre deniers par mois. Le 15 dud payé à madame son épouse cinquante quatre livres…
« Monsieur Paul », « Madame son épouse » : ce précepteur n’est pas n’importe qui. C’est Paul Marazel, pasteur du Désert, un homme traqué qui a échappé de peu à la pendaison en 1752. Il a baptisé Jean au désert, et tous ses frères, le dernier, François, cette année même. Nul doute que l’enseignement ne soit à base de latin et de bible à la fois. Marazel est à la fois directeur d’étude et de conscience. Un an plus tard, Jean quitte Marazel. Il entre en pension au Vigan, avec son cadet, chez le Sr Daudibertières. Ce Daudibertières est sans doute un professeur réputé. Le prix de sa pension est élevé : 27 livres par mois pour chaque garçon, soit 648 livres par an pour les deux. Et il ne fournit rien. Aussi, écrit Jean : je leur ay envoyé un lit garny d’une pallasse, d’un matelas, d’une paire de draps toile blanche, d’une couverture de serge et d’une courtepointe de cadis vert, je leur ay encore baillé une douzaine de serviettes toutes en bon état.
Quinze et seize ans. C.est la dernière étape de l’éducation, la plus lointaine aussi : Nîmes, le Lundy 22 Novembre 1781 j’ay envoyé nos deux neveus à nismes sous la conduite de Louis Fonzes mon frère qui a placé l’aîné au collège sous la pention de 32 livres 10 sols par mois a ce compris le baigneur et le blanchissage, et le cadet chez le Sieur Reumond metre écrivain moyennant 36 livres par mois compris aussi la blanchisseuse et le baigneur, ils sont entrés en classe le jeudy au soir 25 dud, mond frère setant chargé de payer au sieur Reumond trois mois d’avance. Pour le cadet une formation technique, celle nécessaire peut-être à un notaire ; pour l’aîné, une formation plus prestigieuse. Littéraire et humaniste, religieusese aussi, puisque le collège est religieux. Il est dirigé par les Oratoriens. Jean Fonzes a seize ans, quelque argent en poche et il apprend l’indépendance. Il apprend aussi la difficulté d’être protestant quand le catholicisme est la seule religion d’état.
Sentiment de l'enfance, sentiment de la famille
Derrière chacune des étapes qui mènent de la petite enfance à l’âge adulte, on devine constamment la sollicitude de la famille, ici celle de l’oncle. La façon par exemple dont il note soigneusement les absences à l’école, les maladies, « rhumes », « roujolle », « mal à la jambe ». Et à chaque fois, il fait venir le chirurgien, voire le médecin, et il achète des drogues. Ces frais médicaux montent tout de même à 25 livres en moyenne chaque année. Quand les soins de l’homme de l’art ont été vains, on s’interroge. Pourquoi, comment cette disparition du dernier né ? « François est mort d’apoplexie » dit son oncle. Et puis ces mille petits riens, ces gâteries au fil des dépenses. La mousseline et les bonnets de dentelle qu’on fait venir pour eux de Lyon, la « poudre à pétarder » qu’on achète aux plus jeunes pour la fête du village, le couvert d’argent, l’habit neuf qu’on donne au départ en pension, les quelques livres qu’on verse comme argent de poche… Les enfants Fonzes sont bien entourés.
Mais le sentiment de l’enfance est étroitement lié au sentiment de la famille. Ainsi les diminutifs comme Fonzet : ils sont à la fois affectueux et héréditaires. Le sentiment va de pair avec le management pour parler comme Olivier de Serres, cet autre cévenol. C’est un truisme, derrière le souci d’éducation, il y a la volonté de promotion de la famille toute entière. Rien ne montre mieux cette volonté des Fonzes que le coût des études en 1782, l’année où se referme le livre des comptes :
Ces 1202 livres représentent 33 fois les gages annuels d’une servante. Elles pèsent lourd dans le budget, et en 1782, elles absorbent 22 % des dépenses, à peine moins que l’alimentation. Si nous ajoutions les frais de nourrice du dernier, l’éducation serait le premier chapitre des dépenses. Quand les Fonzes investissent, ce n’est plus dans les terres, c’est dans les enfants.
Que sont devenus Fonzet, Poujade et les autres ?
Là, le document manuscrit fait place à la tradition orale : petit à petit, tous les Fonzes ont pris le chemin de Lyon. Le dernier, Aimé, soyeux, mort sans enfant dans son château de Montcorin, près de Lyon en 1887 mais enterré à Aumessas.
Entre Fonzet et Aimé, il y a eu la naissance et l’ascension d’une dynastie d’entrepreneurs de soie.
Retenons simplement que les dépenses d’éducation se sont révélées à long terme, un excellent investissement.
