Structures sociales et pouvoir social dans le village languedocien
à la fin de l’ Ancien Régime

Société contrastée et hiérarchisée ou fortes solidarités d’une démocratie villageoise ? Ces images classiques de la société rurale du XVIIIe siècle ne sont pas inconciliables, elles expriment simplement les cas extrêmes d’une situation qui se caractérise et évolue en fonction de multiples variables : taille, structure, localisation du village ; rapports socio-économiques et culturels avec l’extérieur et à l’intérieur du microcosme villageois. Ensemble si complexe que chaque village a sa propre histoire et que toute typologie offre une part de schématisation et d’arbitraire. Pourtant, dans une province où la vie municipale reste au XVIIIe siècle une solide réalité, la façon dont le groupe villageois assume le pouvoir local est un précieux révélateur du jeu aux multiples facettes du rapport des forces sociales.

Quelques remarques préalables sur la nature du pouvoir local dans le village paraissent nécessaires. Les institutions languedociennes reconnaissent le droit aux habitants « de choisir eux-mêmes leurs administrateurs qui sont en même temps leurs représentants » 1. Cette affirmation des États n’a été contestée par la monarchie que lors des épisodes de création d’Offices, qui ont assez peu affecté les villages dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. D’autre part, si la poussée centralisatrice, illustrée par la tutelle croissante des intendants, tend à uniformiser la gestion en enfermant l’autonomie locale dans d’étroits règlements, il n’y a eu aucune définition claire du concept représentatif 2. Partout exigée, l’inscription au compoix c’est-à-dire la propriété, est le critère minimum d’accès à la vie municipale. Mais consulats et conseils s’ordonnent en rangs et la jurisprudence du Parlement, des États, de l’Intendant, tend à affirmer la primauté des « plus notables et plus forts contribuables », sans jamais d’ailleurs éclairer ces termes et répondre aux contradictions qui peuvent exister entre notabilité et fortune. Les nombreux arrêts rendus par le Parlement sur des conflits électoraux et l’effort des États après 1775 pour imposer un « droit public municipal de la Province » révèlent surtout la vive rivalité des deux pouvoirs régionaux pour s’assurer une assise locale. Restées plus floues qu’en Provence, les institutions municipales languedociennes offrent une plus grande latitude au libre jeu des forces sociales ; en contre partie, elles présentent moins de garanties vis à vis du pouvoir seigneurial. Faute de privilèges contraires dûment attestés par les archives, les seigneurs peuvent imposer leur choix des consuls sur les listes proposées par les communautés, la présidence de leurs juges aux assemblées, des droits de police étendus avec les interventions dans la vie rurale que cela implique. À partir des années 1740, le Parlement de Toulouse en multipliant les arrêts sur ces « Droits et Prérogatives se fait l’agent d’une véritable réaction seigneuriale face à laquelle les communautés sont plus ou moins démunies. En d’autres domaines, face aux institutions et aux arrêts et ordonnances qui les consacrent ou les prolongent, restreignant d’autant l’initiative locale, une première affirmation d’autonomie réelle réside dans la résistance passive ou l’ignorance volontaire. On pourrait multiplier les exemples de ces décisions que l’intendant affirme uniformément appliquées et que tel ou tel village, vingt ans après, continue discrètement d’ignorer. Mais une telle attitude a ses limites et elle exige le silence d’un corps social solidaire d’où ne partira aucune dénonciation. Plus positive est la capacité d’action autonome, qu’il s’agisse d’entreprendre pour la communauté ou de lutter pour elle. Elle suppose compétence des consuls, moyens financiers, indépendance relative à l’égard des forces extérieures. Cohésion interne, émergence d’un groupe culturellement capable de faire face aux initiatives des pouvoirs extérieurs, maîtrise du village sur son espace économique, autant d’éléments liés aux structures sociales, indispensables à l’épanouissement de l’autonomie locale, et que bien peu de communautés arrivent à faire coexister.

La place donnée aux compoix dans les contestations municipales incitait à chercher une première approche des structures sociales dans la répartition de la propriété. De ce point de vue, les graphiques joints, axés sur la moyenne d’imposition ou de revenu imposable des habitants avec progression géométrique, ne prétendent pas à un inventaire exhaustif. Ils illustrent simplement un certain nombre de cas types parmi ceux que j’ai dressés pour une trentaine de communautés languedociennes afin de permettre une comparaison avec les participants à la vie municipale. Une première famille de villages se rencontre dans les plaines et coteaux du Languedoc méditerranéen. D’Alairac à Capestang, quelle que soit la taille de l’agglomération, on notera certains points communs. La population s’ordonne en une pyramide relativement régulière, centrée sur les petits propriétaires dont l’allivrement se situe entre la moitié et le huitième de la moyenne. La largeur de la base de la pyramide traduit la variété des conditions villageoises. Là où il a été possible d’évaluer le nombre des non-propriétaires, non recensés par les compoix, ils paraissent relativement peu nombreux. S’il faut donner des pourcentages schématiques pour l’ensemble des communautés rencontrées dans cette zone 3 à 4 % de grands propriétaires, 10 à 18 % de moyens, 70 à 75 % de petits propriétaires, 8 à 20 % enfin de non propriétaires. Une autre caractéristique est la situation des propriétaires forains. J’ai laissé ici de côté la poussière des microparcellaires habitant en général les villages voisins pour ne m’intéresser qu’aux plus importants, qui résident le plus souvent dans la ville la plus proche. Leur poids est incontestable sans être véritablement écrasant : ils sont le plus souvent nettement moins nombreux au-dessus de la moyenne d’imposition locale que les villageois, et s’ils tiennent en général les plus grandes propriétés c’est sans creuser un écart très net avec la grande propriété locale. Sauf exception le seigneur est dans la même situation il est le plus riche ou un des plus riches de ces grands propriétaires extérieurs à la population villageoise sans parvenir à s’en détacher nettement. Il est vrai que dans ce secteur, où garrigues ou étangs peuvent tenir une grande place, il est rare que soient enregistrés au « cahier des biens prétendus nobles » ces vacants dont les communautés refusent de reconnaître la propriété aux seigneurs.

Ces traits communs exposés il n’en reste pas moins qu’en règle générale des contrastes s’accusent en fonction de l’importance numérique du village. Mesuré en taux de compoix l’écart entre habitants est de 1 à 462 à Alairac, de 1 à 1 800 à Lespignan, de 1 à 6 700 à Capestang. Encore faut-il remarquer que le compoix de Capestang est de 1 753, avant la forte croissance démographique, celui de Lespignan de 1 789. Tout indique dans les délibérations municipales que le morcellement de la petite propriété s’est accentué à Capestang entre ces deux dates, tandis qu’opéraient au-dessus de la moyenne quelques rassembleurs de terres. C’est surtout l’importance des microparcellaires dans les gros villages qui explique que l’écart se creuse aussi avec les forains : il est de 755 à Alairac, 2 400 à Lespignan et 11 200 à Capestang. Mais par rapport à la moyenne d’imposition des habitants, la différence est moindre le plus riche forain est 19 fois plus imposé à Alairac, 23 fois à Lespignan, 29 fois à Capestang.

L’originalité globale du village de la plaine bas languedocienne apparaît mieux si on le compare d’une part aux villages des confins montagneux et des zones éloignées de l’influence urbaine, d’autre part à ceux du Toulousain. Au Villar-en-Val, petite communauté des Corbières, les vacants et les bois tiennent beaucoup plus de place que les terres cultivées et la fortune se mesure davantage en têtes de bétail qu’en sétérées. Même en tenant compte du compoix cabaliste l’écart entre habitants est à peine en 1753 de 1 à 20 et les forains sont négligeables. Certes, il faut ici aussi tenir compte ensuite de la pression démographique et en 1767, l’écart est passé à 151. L’éventail n’en reste pas moins très resserré dans une médiocrité quasi-générale, le seigneur y compris qui ne s’affirme que par son acharnement à revendiquer droits seigneuriaux et priorité sur les vacants. À Saint-Michel, au diocèse de Rieux, même resserrement médiocre dans un écart entre habitants contribuables de 1 à 166. Parmi les revenus locaux les plus importants, celui du communal. Quelques forains seulement ont  pu être identifiés, pas plus riches que les plus riches paysans. Mais ici, et le cas n’est pas rare dans ce genre de communauté, le seigneur affirme nettement sa prépondérance : sa propriété clairement délimitée, y compris sur les pacages, domine le village où elle représente 40 % du revenu total. L’écart avec le plus pauvre propriétaire est de 1 à 2 800 et le revenu seigneurial est 107 fois supérieur à la moyenne des revenus paysans. Par contre, pour autant qu’aient été identifiés totalement les rares forains, il resterait près de 50 % des revenus pour les villageois.

C’est loin d’être le cas en Toulousain. Il n’est pas besoin de s’attarder ici sur l’ampleur de l’expropriation paysanne par la bourgeoisie et la noblesse urbaine ; G. Frêche a largement évoqué le phénomène 3. Dans la plupart des villages étudiés, par rapport à la moyenne d’imposition des habitants, la population locale ne dépasse pas le niveau C, c’est-à-dire 8 fois la moyenne, alors que la propriété foraine s’étale largement jusqu’en G ou H, à 100 ou 200 fois cette moyenne. En contrepartie, le nombre de paysans non-propriétaires peut atteindre ou même dépasser 50 %. Dans le cas de Launaguet retenu ici le seigneur se détache assez nettement : si l’écart entre habitants est de 1 à 548, celui entre le plus petit propriétaire et le seigneur est de 17 182 et son taux de compoix représente 153 fois le taux moyen des habitants. Cependant, globalement, si le seigneur possède 32 % du revenu foncier les forains en accaparent 54 %, il ne reste donc que 14 % pour les villageois. Dans le village voisin de Castelmaurou où la propriété seigneuriale ne se distingue pas de celle des forains, la situation paysanne est cependant pire. Il y a 21 propriétaires toulousains au-dessus du niveau atteint par les plus riches villageois leur revenu représente 75 % du revenu total, en tenant compte des forains plus modestes il ne reste même pas 11 % du revenu foncier pour les paysans.

Mais les structures foncières ne suffisent pas à exprimer la variété des conditions sociales. De ce point de vue, le vocabulaire, tel qu’il se dégage des listes de capitation ou des délibérations municipales, permet une autre approche. En première analyse, il semble une simple confirmation des structures foncières et des modes d’exploitation. Dans les gros villages du Bas Languedoc, le bourgeois serait ainsi le grand propriétaire rentier du sol, le brassier ou travailleur le petit propriétaire obligé de compléter les ressources de son maigre lopin par des journées de travail chez le grand propriétaire. S’il y a des brassiers non propriétaires, ces derniers sont plutôt les bergers ou les valets des grandes métairies. Dans certaines régions du Haut-Languedoc, comme le diocèse de Rieux, ménager est remplacé par laboureur. Dans le Toulousain, les bourgeois sont le plus souvent absents au village, alors que le nombre des métayers, maîtres-valets, estageants c’est-à-dire petits locataires, souligne l’importance des non propriétaires. Mais la pesanteur du vocabulaire, exprimant sans doute la répugnance des mentalités à enregistrer les changements sociaux trop rapides, rend mal compte de la mobilité sociale ou des aléas de la conjoncture : il y a des bourgeois moyens propriétaires aux revenus ébranlés, des ménagers ou des brassiers en nette ascension vers la catégorie supérieure, des ménagers à l’indépendance précaire en temps de crise. Il y a d’autre part, dans les gros villages surtout, des activités artisanales ou marchandes qui débordent le monde rural et ne peuvent se mesurer seulement en taux de compoix.

Comment cette diversité sociale s’exprime-t-elle au niveau du pouvoir municipal ? Notons tout d’abord que la société villageoise y apparaît moins fortement hiérarchisée qu’on ne l’a dit parfois. En général seuls les gros villages groupés du Bas Languedoc, à partir du millier d’habitants, et les bourgs du Haut Languedoc, manifestent à travers leurs délibérations une nette hiérarchie sociale. D’ailleurs, il arrive qu’à ce niveau la notion de village, centre d’exploitation rurale, cède devant des prétentions de petite ville, tendant plus ou moins à marginaliser les ruraux. La hiérarchie rurale typique : bourgeois, ménagers, brassiers, s’estompe alors. Nobles et riches bourgeois monopolisent le premier rang, les riches ménagers accèdent tout au plus au second avec les marchands, plutôt au troisième avec les artisans ; quant aux brassiers, ils ne gardent une place qu’à condition qu’existe un quatrième rang, encore en sont-ils chassés dans certains ports par les patrons pêcheurs. Cette hiérarchie semi-urbaine fonctionne en son-éventail largement ouvert, admettant les brassiers, à Montagnac ou Capestang en Bas Languedoc comme à Avignonet ou Baziège en Lauragais. Elle se referme au contraire par la disparition du quatrième rang à Villeneuve-les-Béziers ou Azille et se renforce même d’un déséquilibre du conseil politique, six conseillers du premier rang, quatre du second, deux du troisième, à Servian et Bessan. Les bourgeois d’Alignan, village de 600 habitants, dans une affirmation exaspérée de hiérarchie qui s’étend jusqu’à la file d’attente devant le four communal, introduisent même ce déséquilibre dans leur conseil politique, où entrent pourtant au troisième rang, quelques brassiers.

Verfeil, au diocèse de Toulouse, illustre une situation qui n’est pas rare en Languedoc aquitain. Le bourg, moins de deux mille habitants, règne sur un vaste terroir de métairies et de hameaux où il étouffe presque toute expression rurale. Dans une hiérarchie nette mais aux équilibres instables, nobles, avocats, bourgeois et marchands, se taillent une part prépondérante, n’admettant que quelques artisans et ménagers. Aussi les ruraux imposent-ils aux élections municipales de 1790, contre l’esprit de la loi, la division du corps municipal en deux rangs révélateurs le maire et les deux premiers officiers municipaux pris parmi les actifs de la « ville », « plus capables et lettrés », les trois autres officiers municipaux dans chacune des trois « paroisses externes », « plus à portée » de leurs habitants. Quant à la paroisse de Bondigoux, elle salue en 1790 son accession au rang de commune comme une ère de liberté qui la délivre du « despotisme.et l’arbitraire » de Villemur. Ces situations reflètent la faiblesse de la paysannerie propriétaire dans le Toulousain.

En Bas-Languedoc méditerranéen, quand subsiste une société essentiellement rurale, les conflits hiérarchiques sont au contraire provoqués par le dynamisme paysan. Aux ménagers enrichis par le travail de leurs mains les bourgeois en sont parfois réduits à opposer aristocratiquement leur naissance, leur culture, leurs loisirs, ce mode de vie même qui les a appauvris. À Fleury où l’ordre bourgeois, ménagers, brassiers, reste strict au niveau du consulat, les bourgeois ne sont pas assez nombreux pour empêcher les ménagers d’entrer au premier rang du conseil politique. À Saint-Hilaire et Salles-d’Aude les bourgeois doivent même capituler au niveau du premier consulat. À Coursan la bourgeoisie traditionnelle résiste un temps grâce à l’appui des riches forains narbonnais, il est vrai que l’ascension de l’élément perturbateur, Roucairol, fils de brassier enrichi comme maquignon et qui fera de son fils un bourgeois puis un « noble secrétaire du Roi », est trop rapide pour mobiliser longtemps l’élément paysan. La formulation n’en traduit pas moins parfois cette poussée paysanne : au premier rang des « bourgeois-ménagers », au deuxième rang des « ménagers-travailleurs », au troisième rang des « travailleurs ». À Gruissan au contraire c’est l’alliance des bourgeois et des riches ménagers qui chasse du premier rang les patrons pêcheurs et impose le conseil politique à la place du conseil général, établissant la domination des propriétaires ruraux sur les gens de mer affaiblis par la conscription maritime lors de la guerre d’Amérique. Au total, dans la plupart des gros villages du Bas Languedoc, la hiérarchie tend à se calquer sur les taux de compoix plus que sur les rangs socioculturels, mais elle parvient rarement à éliminer entièrement les petits propriétaires.

Cette société hiérarchisée présente un certain nombre de traits favorables à l’épanouissement du pouvoir local. D’abord la compétence de sa classe dirigeante : une bourgeoisie instruite, en particulier sur le plan juridique, des paysans dont l’enrichissement a prouvé l’habileté et dont les fils d’ailleurs reçoivent la solide instruction classique qui sanctionnera leur entrée dans la classe bourgeoise. Ces élites villageoises, qui n’ont pas échappé au rayonnement diffus des Lumières, revendiquent l’autonomie locale et défendent les intérêts de la communauté. De solides archives, qui conservent privilèges et transactions passées, permettent de tenir tête aux prétentions seigneuriales. D’ailleurs la communauté est assez riche pour courir les risques d’un long procès. Décimateurs et curés ne sont pas mieux traités par des hommes habitués à ne rien payer sans titres, et de toute évidence attachés à une laïcisation de la vie publique. Face aux interventions du pouvoir monarchique les gros villages paraissent plus désarmés. Le mépris des règlements, les actions en marge de la légalité, y sont particulièrement difficiles, non seulement parce que leur situation géographique facilite en général les contrôles mais parce que leurs déchirements internes multiplient les chances de dénonciation aux autorités. Nombreuses, les familles bourgeoises s’y disputent le pouvoir, peu nombreuses, elles le défendent face à l’assaut des riches ménagers. Ceux qui ont du travail à offrir, des semences ou des grains à prêter en temps de pénurie, constituent de solides clientèles. Toute une stratégie des mariages tisse dans la communauté de complexes réseaux de parenteles. Dès le XVIIIe siècle, beaucoup de grandes communautés se trouvent ainsi divisées en « deux partis ». Ceux qui revendiquent le pouvoir sont prêts pour l’obtenir à faire alliance avec le seigneur ou les forains, mais plus souvent à solliciter l’intervention de l’Intendant. Ceux qui ont le pouvoir, cherchent à mobiliser l’opinion derrière eux dans les grandes luttes d’intérêt commun, mais évitent de heurter de front l’Intendant dont ils savent bien qu’il fermera les yeux sur quelques illégalités pourvu qu’un ordre apparent règne dans le village. Sans qu’il soit possible de cerner clairement en eux une idéologie, ces partis annoncent pourtant souvent les clivages de l’époque révolutionnaire. Dans cette riche vie municipale, progresse une certaine efficacité de gestion et se créent dans tous les rangs des traditions familiales d’intérêt pour les affaires publiques. Mais le fossé tend à se creuser entre administrateurs et administrés, souligné par des délibérations en salle close, autour d’une table, où le premier consul expose souvent les affaires en français, où chacun ne peut intervenir qu’à son tour, selon son rang, où l’écrit enfin prend une place croissante. Système représentatif plus ou moins nettement censitaire, soit qu’il élimine carrément les petits propriétaires, soit que plus généralement il partage le pouvoir entre les rangs de telle sorte que plus les groupes sociaux sont nombreux et moins ils sont représentés. La masse paysanne n’a d’autre choix pour garder une petite part de pouvoir que de se ranger derrière tel ou tel notable. Or dans beaucoup de villages, l’affirmation hiérarchique n’a cessé de se renforcer alors que, jusque vers le milieu du siècle, la collégialité consulaire et parfois le recours intermittent à des conseils généraux largement ouverts permettaient une meilleure expression des milieux populaires. Il semble que pour certains la rupture de ce consensus aille au-delà des luttes de partis ; il ne s’agit plus de revendiquer le pouvoir, ne serait-ce que dans une clientèle, mais de le nier. Le refus de l’autorité consulaire, l’agressivité à l’égard des consuls, les déprédations sur leurs terres, vont croissant. À partir des années 1780, quelquefois avant, les troubles, soulevés en particulier par les jeunes, prennent une telle ampleur que l’on peut parler dans certains villages d’une situation prérévolutionnaire. Ainsi la hiérarchisation du pouvoir local au niveau du gros village n’a réussi ni à éliminer les tensions au sein de la classe dirigeante, ni à dévier entièrement les luttes de classes en luttes de clans et de clientèles. Longtemps cohérente face aux menaces extérieures, la grande communauté villageoise présente trop de contrastes et de contradictions sur le plan social pour que les notables aient été capables de prendre solidement en main l’affirmation de l’autonomie locale.

L’effacement des hiérarchies correspond à des situations trop diverses, de petits villages à quelques grandes communautés méditerranéennes, pour permettre une classification stricte. Il peut traduire la solidarité d’un groupe villageois pourtant diversifié face aux menaces extérieures, la solidité du groupe des ménagers dans une société où se raréfie le bourgeois de village, ou plus simplement la médiocrité générale d’un village préservé par l’isolement des forces extérieures. On passe ainsi insensiblement de hiérarchies confuses, ou les rangs ne correspondent pas à des définitions sociales précises, à la disparition pure et simple des rangs. Ici seuls deux ou trois notables se distinguent de la masse, ailleurs du plus pauvre au moins pauvre, tous se disent ménagers. La taille du village joue un certain rôle, mais aussi la conjoncture qui, en un même lieu, tantôt pousse en avant quelque notable, tantôt laisse s’épanouir une démocratie rurale. Tout prouve cependant que, même dans ce cas, si les paysans restés entre eux n’affectionnent ni les rangs ni les titres, les réalités de la vie agraire donnent plus de poids à l’aisance qu’à la pauvreté. Le passage du conseil général largement ouvert au conseil politique plus ou moins fermé par le jeu de la cooptation marque souvent de ce point de vue une étape décisive dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle.

Une hiérarchie censitaire rudimentaire mais nette peut marquer la transition avec les villages plus strictement hiérarchisés. Calvisson, au diocèse de Nîmes, malgré ses 2 300 habitants, affirme une conscience villageoise. Son premier consul oppose en 1788 ces « amas de pierres qu’on appelle ville » aux « laboureurs, vignerons, journalliers, hommes laborieux et robustes » qui nourrissent l’État. Quand il arrive qu’on y distingue tel ou tel du titre de Monsieur ou de Sieur, c’est sans lui accorder une position hiérarchique mais dans le désordre d’une énumération. Si le premier consulat est occupé par des bourgeois ou des ménagers en voie d’embourgeoisement, le conseil est largement dominé par les ménagers les plus divers associés à quelques artisans. Deux rangs seulement, essentiellement censitaires, excluent les plus petits propriétaires. C’est également vers cette structure que s’orientent Murviel-les-Béziers (1 500 habitants), mais aussi les petites communautés de Lieuran-les-Béziers et Bassan, après avoir connu au milieu du siècle des conseils généraux beaucoup plus démocratiques. Une fermeture censitaire clairement avouée est cependant exceptionnelle. Pour le village moyen de 700 ou 800 habitants, le cas de loin le plus fréquent est illustré par Lespignan. Ici les bourgeois se limitent à deux ou trois familles qui ne peuvent prétendre monopoliser le premier rang. Mais la consolidation du conseil politique aux dépens du conseil général se marque par l’esquisse d’une hiérarchie paysanne censitaire, tandis que s’effacent les microparcellaires et que le centre de gravité passe de a en A, des plus modestes aux plus aisés des moyens propriétaires. Contre le conseil général ses adversaires invoquent tour à tour de façon contradictoire l’absentéisme et la pression tumultueuse des plus pauvres. En fait, si les petits propriétaires abandonnent volontiers le contrôle de la gestion courante, ils se mobilisent facilement dès que leurs intérêts sont en jeu. Dans certains cas, comme à Fitou, la résistance des petits ménagers attachés au conseil général oblige les ménagers riches à s’appuyer au conseil politique sur une clientèle de brassiers. Ailleurs, comme les notables des gros villages, les ménagers aisés ne s’imposent que par le jeu des parentèles, favorisé par la pratique de la cooptation. En bordure du Massif Central, intervient la structure de l’habitat : le village groupé et les hameaux se partagent les rangs en hiérarchie variable mais toujours favorable au centre, où résident quelques notables. Ainsi à Joncels, le premier et troisième rang appartiennent à la « ville », simple village fortifié, le deuxième et quatrième rang aux hameaux. Mais à la solide démocratie directe du milieu du siècle, succède un conseil politique beaucoup plus fermé, bientôt contrôlé par le grand notable local, juge du seigneur abbé. Cependant, dans une structure beaucoup atomisée, pour le consulat de La Voulte au diocèse de Saint-Pons, le Parlement rejette en 1783 les prétentions de Mons et proclame l’égalité des douze hameaux : « la préséance des sujets pour le premier, le second et le troisième chaperon, sera déterminée relativement à leur état et qualité conformément aux usages observés dans la province de Languedoc sans avoir égard à la consistance des différents lieux d’où ils sont pris » 4.

Pour les petits villages où disparaît toute hiérarchie apparente, qui se rencontrent quelques fois en zone méditerranéenne mais surtout sur les bordures montagneuses ou dans les régions de Haut Languedoc éloignées de l’influence urbaine, s’observent les évolutions les plus diverses. Parfois la longue survie du conseil général maintient une démocratie directe qui se contente de marginaliser les microparcellaires, rares d’ailleurs quand n’existe pas la grande propriété créatrice de journées de travail complémentaires. Parfois, comme au Villar-en-Val, le passage du conseil général au conseil politique se marque par un net effacement des plus pauvres, qui semblent reconnaître la primauté des ménagers plus solides sans remettre en cause la solidarité villageoise. Dans d’autres cas, comme à Alairac où les différences sont plus tranchées et où l’importance de la grande propriété foraine explique le grand nombre de petits propriétaires, le conseil politique assure une démocratie largement représentative, tout en confiant en priorité le premier consulat aux plus allivrés dans la mesure où ils sont les moins illettrés. Ainsi est maintenue la cohésion de la communauté face au seigneur et face aux forains, dont le syndic est parfois d’ailleurs un conseiller écouté. Pour tous les petits villages ce qui l’emporte c’est le repliement frileux devant un monde hostile, même si certaines aigreurs existent à l’égard des plus aisés, qui n’éclateront guère au grand jour avant la Révolution.

Du Villar-en-Val à Lespignan, dans beaucoup de petits et moyens villages existe donc une semi-démocratie plus ou moins affirmée selon les lieux et les périodes. Mais quelle est son emprise réelle sur le pouvoir ? Les compétences ici n’abondent pas, ni souvent les moyens financiers, quand il s’agit de résoudre une affaire coûteuse ou délicate. Ce sont les luttes accumulées, un procès qui trame, une difficulté que l’on n’arrive pas à surmonter, qui installent durablement au pouvoir quelque notable. Parfois une série de mauvaises années entraîne le renoncement des petits propriétaires écrasés par leurs obligations à l’égard des plus aisés. L’aliénation culturelle tend à s’aggraver face à une administration qui exige de plus en plus le recours à l’écrit, alors que le village a visiblement l’habitude de délibérations verbales en Occitan, avec pour seule garantie la mémoire de la communauté assemblée. La minceur des archives, la difficulté à déchiffrer les anciens documents, le besoin d’un protecteur à l’extérieur, ne facilitent pas la lutte contre les prétentions seigneuriales. Il arrive que le curé soit un conseiller plus écouté que des consuls illettrés, que ceux-ci même se dérobent devant le pouvoir, rebutés par une tâche ingrate ou qui les dépasse. L’autonomie ici est surtout celle du refus, dans un milieu où il se trouve rarement quelqu’un pour dénoncer la non-exécution des ordres reçus. Pourtant, en dissimulant des revenus patrimoniaux au contrôle de l’intendant, en ajoutant aux devis des clauses secrètes, en demandant des sacrifices ou des avances aux plus aisés, il n’est pas rare que l’on entreprenne hors de toute tutelle. Et quand les intérêts de la communauté sont vraiment menacés, rien souvent ne peut venir à bout de la solidarité et de l’opiniâtreté paysanne. Si l’autonomie est rarement revendiquée, elle est vécue comme l’essence même de la communauté, mais il est certain que le passage du conseil général au conseil politique a contribué à ébranler l’idée que le village assemblé crée sa propre loi, la seule à s’imposer à tous sans dérobade. Beaucoup de ces villages en tout cas conservent une autonomie réelle, qui tient parfois à leur isolement, plus souvent à un certain équilibre social.

Il ne pouvait en être de même des communautés que leur structure foncière conduit à être des villages dominés. Le cas illustré ici par Saint-Michel n’est pas rare dès que l’on s’éloigne de l’influence urbaine. Un village pauvre se trouve seul face à la puissance seigneuriale et foncière réunies. Le seigneur est le seul à offrir de nombreuses journées de travail, à avancer des grains aux plus pauvres et de l’argent à la communauté. S’il réside, à la moindre difficulté on lui demande protection et conseil. Il désigne les consuls à son gré, soit directement, soit parce qu’on ne lui propose que ses protégés. Il n’est possible de négliger les règlements et ordonnances de l’Intendant qu’à condition que son procureur juridictionnel veuille bien fermer les yeux. Le cas du Toulousain offre des situations plus complexes du fait du triangle villageois-forains-seigneur. À Saint-Geniès, avec des structures tout à fait comparables à Launaguet, le seigneur s’impose sans heurts par son paternalisme. À Launaguet au contraire il mobilise la communauté contre ses exigences. Lorsqu’il s’agit de remettre en cause la nobilité de ses terres, ce qui intéresse tous les contribuables, les villageois trouvent un appui précieux chez une partie des forains, représentants de la moyenne bourgeoisie toulousaine, alors que les riches forains gardent une neutralité bienveillante à l’égard du seigneur. À Castelmaurou quelques notables locaux, le chirurgien en particulier, réussissent à entretenir une vie municipale assez active mais qui laisse naturellement à l’écart les nombreux non propriétaires, population en partie instable et mal intégrée au village. Dans d’autres villages au contraire, comme Aigrefeuille, les conseils villageois enregistrés ne remplissent guère que quelques obligations fiscales. Les questions importantes sont réglées à Toulouse en assemblée des contribuables où assistent surtout les forains et où les consuls font figure de simples représentants des villageois. Le syndic des forains devient parfois ainsi le véritable chef de la communauté où n’existe, en fait, aucune vie municipale.

Même dans des structures foncières nettement défavorables, la conjoncture locale joue donc un rôle non négligeable : il suffit qu’un noyau de paysans propriétaires rencontre une personnalité entreprenante, chirurgien, ménager lancé dans le négoce des denrées du pays, maréchal ou tonnelier, pour que naisse un pouvoir villageois. Mais en règle générale, il n’y a guère de vie municipale que si le groupe villageois accède à une réelle autonomie économique, soit qu’il reste seul sur son terroir, soit qu’il parvienne à un certain équilibre avec les autres propriétaires seigneur ou forains. Dans la maîtrise de ce pouvoir local, ne se manifestent des structures nettement hiérarchiques que lorsque prévaut un modèle semi-urbain ou lorsque, comme dans les gros villages du Bas Languedoc, une bourgeoisie villageoise dresse des barrières socioculturelles devant l’ascension de la paysannerie riche. Les sociétés plus purement paysannes répugnent aux hiérarchies trop tranchées mais n’en sont pas moins marquées par l’effort des plus aisés pour s’assurer la réalité du pouvoir. Au total partout, sauf parfois dans les petits villages, tendent à s’instaurer des hiérarchies censitaires plus ou moins discrètes. Mais la fermeture du pouvoir local autour d’oligarchies, maintes fois signalée pour diverses époques, est encore loin d’être partout évidente à la veille de la Révolution, ce qui témoigne de la résistance de la petite et moyenne paysannerie. On peut se demander si les progrès de la monarchie administrative, avec son exigence de responsables offrant des garanties financières et la maîtrise d’une culture française écrite, n’ont pas souvent joué un rôle plus grand que les seuls équilibres sociaux pour promouvoir les notables. On comprend dès lors l’ambiguïté de la position de ces derniers, moins aptes peut-être malgré les apparences, que la vieille solidarité paysanne à assurer l’autonomie locale.

Annexes

Autour du pouvoir municipal

Les exclus : les requérants sont : « d’un calibre à ne pouvoir par eux-mêmes prendre aucune connaissance des affaires de la communauté, tant à raison de leur grossièreté et de leur qualité de valets de labourage que de ce que la plupart d’entre eux n’ont aucune parcelle, et qu’entre eux tous, leur taille ne se monte pas à quarante ou cinquante livres, et qu’ils n’auraient été induits à cet acte de trouble et de méchanceté que par l’artifice de certains autres paysans non moins grossiers qu’eux mais plus malins… ».

(A.M. Salles-d’Aude, 24 janvier 1764).

Les importuns : « La Communauté du présent lieu a accoutumé de libère (sic) dans ses affaires par des assemblées peupliques auxquelles nassistent quelquefois que les moins intéressés par le petit allivrement dont ils sont et quelques autres fois le noumbre confus de ceux quy assistent fait que après beaucoup de bruit on ne dibere pas sur ce quy y a de plus important… ».

(A.D. Hérault, Neffiès, 29 mai 1744).

Les rivaux : On a porté au premier rang un « ménager travaillant son bien à suivre une paire de cheveaux (…) les exposants voudraient qu’on portat certains chapeaux noirs (« bourgeois » rayé), qui ne font que très peu en compoix, préférablement à certains bons ménagers qu’un seul serait en état d’acheter tout le bien de ses prétendus chapeaux noirs, et que parce que ces messieurs tiennent un certain petit rang les exposants voudraient les préférer par folle vanité à ses bons ménagers qui font l’assurance et la solidité des affaires de la Communauté, d’ailleurs le nombre des prétendus chapeaux noirs est si petit qu’on ne peut point y en mettre chaque année…

A.D. Aude, Saint-Hilaire, 27 novembre 1763).

Le notable : Défense du premier consul, « ce bon citoyen plein de selle et de désintéressement dans toutes ses charges, vertu qui lui ont mérité depuis longues années la confiance publique et la confirmation jusqu’à quatre fois dans sa charge de consul-maire (…) cet homme de Bien si utile dans cette contrée, qui a dans toutes les occurrences défendu avec tant de zèle l’intérêt public et notamment dans notre cahier de doléances, en démontrant les surcharges onéreux de certains droits seigneuriaux (…) ce grand conciliateur a qui l’on doit la Restauration de la police fort négligée avant son avènement au consulat, considéré comme le protecteur des pauvres des veuves et des orphelins, ce qui s’est vérifié de tout temps et notamment en cette année calamiteuse pendant laquelle il a fait verser diverses sommes es mains du trésorier des pauvres (…) qu’en se référant de son ancienne et primitive profession il est si humain et si charitable qu’il visite et soigne les malades gratuitement avec tout le zèle possible (…). La confiance dont l’honore le chapitre de ce lieu la mis dans le cas de l’administration de ses affaires en qualité de syndic depuis 1773… » Ajoutons que ce « protecteur des opprimés » est aussi le juge du seigneur-abbé.

(A.D. Hérault, Joncels 1er juin 1789).

Notes

  1. Mémoire des États de Languedoc de 1772. A.D. Hérault, C 5801.

  2. G. Fournier, Le concept de représentation politique et son application dans la vie municipale en Languedoc de 1750 à 1800. Annales de l’Université des Sciences Sociales de Toulouse, Tome XXIV, p. 455-469, Toulouse 1976.

  3. G. Frêche, Toulouse et la région Midi-Pyrénées au siècle des Lumières, Paris 1974.

  4. Arrêt du Parlement de Toulouse du 4septembre 1783. A.D. Haute-Garonne, B. 1823.