Monsieur De Pourceaugnac : un provincial dans le théâtre de Molière
Monsieur De Pourceaugnac : un provincial dans le théâtre de Molière
p. 19 à 26
Le 6 Octobre 1669, la troupe de MOLIÈRE créait à Chambord la comédie-ballet intitulée Monsieur de Pourceaugnac ; le 15 Novembre de la même année, la pièce était reprise au théâtre du Palais-Royal et fort bien accueillie par le public parisien puisqu’elle fut représentée vingt fois durant cette première saison et souvent rejouée du vivant de son auteur. Dans le destin de cette nouvelle comédie, il n’y a rien jusqu’ici que de très banal : MOLIÈRE est un habitué du succès et ce divertissement de cour, fortement teinté de farce, fait partie des nouveautés que la troupe se doit de fournir presque chaque année à son royal protecteur d’abord et ensuite aux spectateurs de la ville. On y retrouve, sans surprise, l’intrigue la plus usée qui soit, celle que MOLIÈRE reprend, à quelques variantes près, dans beaucoup de ses comédies : deux jeunes gens distingués et sympathiques s’aiment et ne rêvent que de se marier au plus tôt, mais un vilain croquemitaine de père (il se nomme ici Oronte) contrarie ce projet d’union et prétend imposer un prétendant de son choix, ridicule comme il se doit. A la fin, tout s’arrange le père boude un peu mais consent et les jeunes gens qui s’aiment peuvent enfin se marier pour la plus grande joie des âmes sensibles. L’Amour médecin (1665), le Tartuffe (1664-1669), L’Avare (1668), plus tard le Bourgeois gentilhomme, les Femmes savantes et le Malade imaginaire exploitent à peu de chose près les mêmes péripéties. Mais l’intérêt d’une comédie ne se limite pas à cette aventure cent fois répétée (encore qu’il ne faille pas négliger cet aspect sentimental du théâtre moliéresque qui devait, beaucoup plus qu’aujourd’hui, retenir l’attention des spectateurs) ; si MOLIÈRE s’en tient le plus souvent à ce schéma simpliste, il a recours chaque fois à des circonstances et à un climat nouveaux. Par un curieux phénomène de décentrage, le sujet propre de chaque pièce est extérieur à l’intrigue constituée par un scénario presque invariable ; ainsi l’intrus, ce gêneur d’où vient tout le mal, est tantôt un dévot hypocrite, tantôt un riche vieillard, tantôt un cuistre comme Trissotin, tantôt un jeune médecin frais émoulu de l’Université, ici un provincial venu tout exprès de son Limousin natal pour troubler les amours des jeunes premiers.
Mais, alors que ces intrus ne tiennent souvent que des rôles secondaires, dans le cas présent tout l’intérêt de la pièce se concentre sur la personne du prétendant indésirable le premier rôle, interprété comme à l’accoutumée par MOLIÈRE lui-même, revient en effet à Léonard de Pourceaugnac candidat au mariage et gentilhomme limousin. Pour l’essentiel la comédie raconte les vicissitudes de cette expédition matrimoniale depuis l’arrivée du « fiancé » par le coche jusqu’à sa fuite ignominieuse. Sans doute Pourceaugnac ne fait-il que suivre les traces d’Arnolphe, d’Harpagon ou de Trissotin en s’imaginant qu’il lui suffit de paraître, fort de son argent et de son importance sociale, pour que la jeune première tombe dans ses bras ; mais ses origines provinciales et sa qualité de limousin semblent lui conférer une originalité propre. Le sujet de la pièce, les mésaventures d’un provincial à Paris, est séduisant et prometteur, de surcroît il n’avait jamais encore été traité par MOLIÈRE malgré toutes les virtualités comiques qu’il recèle. Il n’y a en effet que fort peu de provinciaux dans son théâtre ; tout au plus pourrait-on citer Cathos et Magdelon, pecques de province mais converties au « parisianisme » le plus intransigeant, George Dandin plus campagnard que vraiment provincial, ses beaux-parents de Sottenville dignes représentants de la noblesse champenoise et, bien sûr, la comtesse d’Escarbagnas qui n’apparaît malheureusement que dans un embryon de comédie. Manifestement le grand auteur comique ne semble guère attiré par un sujet pourtant si plein de ressources et Monsieur de Pourceaugnac présente la particularité d’être le seul provincial qui dans son œuvre devienne sans partage la vedette du spectacle.
A ce titre, on serait en droit d’attendre du personnage un apport original à la comédie moliéresque, mais toute la difficulté est de déterminer la nature de cet apport. La première idée qui vient à l’esprit est de chercher en Pourceaugnac le portrait ressemblant d’un type social du temps ; c’est à quoi invitent certaines déclarations bien connues de la Critique de l’École des Femmes sur la nécessité de peindre « d’après nature » et de faire « reconnaître les gens du siècle ». Si, comme on l’a souvent cru, ce théâtre revêt l’aspect d’une vaste comédie humaine où apparaissent tous les états et toutes les conditions du peuple le plus humble à la haute aristocratie, ce « gentilhomme limousin » devrait ajouter à une galerie de portraits déjà bien fournie une figure nouvelle et piquante on éprouve une légitime curiosité à voir MOLIÈRE confronté à l’un des grands poncifs du genre réaliste, le provincial à Paris. D’ailleurs une tradition critique fort ancienne veut que Pourceaugnac représente un authentique limousin avec qui MOLIÈRE aurait eu quelques difficultés. A peine plus d’un mois après la première représentation de la pièce à Paris, ROBINET dans sa Lettre en vers à Madame du 23 Novembre 1669 déclare que l« original est à Paris » et qu’il menace l’auteur de demander réparation pour l’honneur des Pourceaugnac cruellement bafoué. Plus tardivement, GRIMAREST donne dans sa Vie de M. de Molière une version des faits à peine différente : selon lui MOLIÈRE aurait voulu tirer vengeance d’un perturbateur limousin qui se serait sur la scène même pris de querelle avec les comédiens 1. Tout semble donc concourir pour donner à penser que Monsieur de Pourceaugnac est un croquis d’après nature, la caricature de quelque pauvre diable assez inconscient pour venir provoquer jusque chez eux les arbitres du bon goût et des bonnes manières que sont les parisiens de 1669. Même si l’on ne croit plus guère à une vengeance personnelle de l’auteur, de cette tradition qui remonte au XVIIe siècle subsiste aujourd’hui encore l’idée que le personnage vaut par son authenticité ; les multiples interprétations « réalistes » du théâtre de MOLIÈRE, tout en renonçant à des identifications aussi hasardeuses, n’ont cessé de proclamer en des termes plus propres à convaincre des esprits modernes qu’il convenait d’admirer avant tout dans son art la vérité des portraits.
Mais, au moins dans le cas particulier qui nous intéresse, une telle conception des choses ne résiste guère à l’examen ; s’il est vrai que Pourceaugnac possède tous les éléments d’une authentique identité limousine, il n’en demeure pas moins que ces notations superficielles restent très extérieures à la conception générale du rôle. L’interrogatoire que lui fait subir Eraste à la scène 4 de l’acte 1 suffit à épuiser à peu près tout ce qu’il y a de vraiment provincial dans le personnage c’est à peine si certains traits épars dans le reste de la pièce ajoutent quelques précisions à ces indications liminaires. Cependant, si l’on en croit ces allusions, il ne fait pas de doute que Léonard de Pourceaugnac, gentilhomme limousin, ou plus exactement avocat de Limoges usurpant les prérogatives de la noblesse, a tout pour paraître plus limougeaud que nature. Son nom est à lui seul un brevet d’origine, la renommée des porcs limousins s’y associant à certaines particularités de la toponymie locale ; « Pourceaugnac » est à la gentilhommerie limousine ce que « Diafoirus » et « Fleurant » sont à la médecine purgative. Ce nom équivaut donc déjà à des armes parlantes il n’est pas non plus besoin d’être grand clerc pour savoir que Saint Léonard a gagné le paradis en évangélisant les habitants de Limoges et de la région. Si l’on ajoute à cela que la cathédrale de Limoges est effectivement placée sous la protection de Saint Etienne et qu’il subsista dans la ville jusqu’en 1714 les ruines d’anciennes arènes romaines, on a déjà presque fait le tour du pittoresque limousin dont MOLIÈRE régale ses spectateurs. Pour être tout à fait exact, il faudrait encore mentionner un grand appétit pour le pain mentionné par Sbrigani, trait spécifiquement « limousin », et quelques autres particularités plus généralement attachées à la province comme les vieux titres de Consul ou d’Élu et les familles aux ramifications interminables « à la mode de Bretagne ». La couleur locale est donc finalement obtenue à peu de frais : quelques noms propres adroitement choisis y pourvoient pour l’essentiel. Ces allusions folkloriques rigoureusement exactes, et plaisantes du fait même de leur exactitude, suffisent à créer l’illusion. Bien malin au demeurant qui pourrait affirmer sans l’aide de ces repères providentiels que notre avocat-gentilhomme est limousin plutôt que picard ou normand ; les références limousines ne sont que circonstances surajoutées (peut-être comme le suggéraient ROBINET et GRIMAREST avec une arrière-pensée satirique plus ou moins précise) et non le point de départ de la création moliéresque ou la raison d’être profonde du personnage. L’erreur de l’interprétation réaliste est de prendre l’accident pour la substance. Il n’y a pas lieu d’en être déçu, sauf à considérer, ce qui est un flagrant anachronisme, que l’œuvre de MOLIÈRE procède de la même esthétique naturaliste que la littérature romanesque du XIXe siècle et que l’on doit s’attendre à y rencontrer des esquisses provinciales à la manière de MAUPASSANT ou de BARBEY d’AUREVILLY.
Peut-être objectera-t-on que Pourceaugnac représente non une province particulière, mais la province en général. Cette manière de voir est sans doute plus proche de la vérité, mais n’implique nullement une quelconque ressemblance avec la réalité. Le statut de provincial n’est à tout prendre que la justification a posteriori de certains traits du personnage dont la portée est au départ beaucoup plus générale ; c’est la pente naturelle des spectateurs de 1669 à se moquer de tout ce qui vient de la province qui fonde en dernière analyse la vraisemblance du portrait. Pourceaugnac n’a même pas la saveur archaïque du baron de Sottenville qui pouvait se glorifier de l’honorable conduite de ses ancêtres à l’arrière ban de Nancy ou de la farouche vertu des femmes de son lignage ; c’est un anobli de fraîche date, bourgeois-gentilhomme comme l’étaient déjà Arnolphe et Jourdain, et qui cherche le plus prosaïquement du monde à dissimuler sa roture grâce à quelques fanfaronnades assez anodines. Sa qualité de provincial n’est qu’un alibi qui permet de donner un lustre nouveau à un type de personnage dont la vocation constante est d’incarner les travers et les faiblesses qu’une société aime à voir tourner en ridicule ; mais Oronte n’avait au fond nul besoin de faire venir de si loin un prétendant indésirable. Ce ne sont pas les particularismes provinciaux, d’ailleurs à peu près inexistants, qui rendent Pourceaugnac ridicule, mais, à l’inverse, le caractère essentiellement ridicule de son comportement qui fait admettre sans difficulté et sur d’assez vagues présomptions qu’il pourrait bien être un authentique ressortissant de quelque lointaine province. MOLIÈRE se contente de lui prêter, généreusement, les travers plaisants qu’il a l’habitude d’exploiter en de pareilles circonstances et la seule nouveauté qu’il introduise dans sa pièce est l’idée de gratifier son pantin d’oripeaux limousins, ce qui constitue tout au plus une manière piquante, mais superficielle, de travestir l’une des utilités que requiert toute farce bien comprise.
Ce faisant, MOLIÈRE suit tout simplement l’exemple que lui offraient les autres écrivains de son temps ; pour eux en effet il ne semble pas qu’il y ait d’autre moyen de présenter les réalités provinciales que de recourir aux ridicules les plus outranciers. Lorsque le comédien Raymond POISSON porte sur la scène en 1662 les mésaventures d’un hobereau languedocien qui raconte comment, venu à Paris pour faire sa cour, il s’y fait outrageusement moquer, il intitule sa pièce le Baron de la Crasse ce qui est déjà tout un programme et marque bien en quelle estime on tenait les ressortissants de la province. La visite au Louvre du malheureux baron est de la même veine burlesque que certaines scènes de Monsieur de Pourceaugnac : en fin de compte, le pauvre diable doit héroïquement sacrifier une bonne part de sa chevelure qu’un laquais malveillant a coincée entre les portes de l’antichambre du roi. On pourrait multiplier les exemples ; il n’existe en ce domaine, à notre connaissance, aucune exception : tous les provinciaux qui paraissent dans la littérature de l’époque sont des silhouettes grotesques. C’est sans doute pourquoi ils sont assez bien représentés dans le théâtre comique ; mais les romanciers ne font pas preuve de beaucoup plus d’imagination, ni d’indulgence. En cette même année 1669, Edme BOURSAULT, un ennemi personnel de MOLIÈRE qui l’a durement maltraité dans l’Impromptu de Versailles, publie un curieux recueil intitulé Lettres de respect, d’obligation et d’amour 2 ; certaines de ces lettres forment une esquisse de roman qui a pour sujet les amours du narrateur et d’une certaine Babet. Or, pour dénouement de son histoire, l’auteur suppose que le père de Babet lui impose un riche mariage avec un provincial, Monsieur de Launay, sieur du Mesnil, souvent désigné comme « l’amant de Normandie » et qui joue dans l’aventure exactement le même rôle que Pourceaugnac. Et, comme il fallait s’y attendre, BOURSAULT l’imagine goinfre, mal élevé, fermé à la galanterie, incapable d’autre conversation que la cueillette des pommes ou la belle allure de sa moustache, bref, étranger au monde policé de la capitale et à la société des honnêtes gens. Telle est l’image caricaturale que la littérature offre de l’homme de province.
Une première conclusion s’impose ; à propos de M. de Pourceaugnac, comme à propos de ses compagnons d’infortune, l’expression consacrée « les ridicules de la province » n’est qu’un pléonasme inutilement redondant. Pourceaugnac sous le rapport des ridicules est certes abondamment pourvu, mais il n’apporte rien de très neuf ; ce par quoi il prête à rire, hormis le nom de Pourceaugnac et quelques autres détails, n’a rien de typiquement limousin ni même de vraiment provincial. Pour le public de MOLIÈRE il est entendu que province est tout bonnement synonyme de ridicule, mais c’est un jugement global et péremptoire dont les attendus manquent de précision. Être provincial est en soi une tare qui prédispose à presque tous les ridicules, mais ce n’est pas, loin s’en faut, une manière d’être originale ; l’« Homo provincialis » est un vaste embranchement dont les espèces restent assez mal déterminées. A la question pourquoi Pourceaugnac est limousin plutôt que champenois ou provençal, il faut seulement répondre parce qu’ainsi il fera rire plus sûrement. En effet les habitants de Limoges jouissent dans la littérature de l’époque, on ne sait trop pourquoi, d’une solide réputation de balourdise et de stupidité ; dans sa dernière lettre de sa Relation d’un voyage de Paris en Limousin 3, le bon LA FONTAINE constate avec une surprise ironique que les gens de Limoges sont « aussi fins et aussi polis que peuple de France » ; la mythologie littéraire les désigne donc pour rejoindre le bataillon des provinciaux comiques où ils feront en la personne de Pourceaugnac concurrence à des types déjà consacrés comme le normand ou le picard. Mais cet avatar limousin ne fait que confirmer une règle générale : le provincial, au même titre que le bourgeois, appartient à une humanité inférieure tout juste bonne à divertir les gens du bel air. L’infériorité géographique n’est qu’un substitut de l’infériorité sociale ; il n’y a pas de l’une à l’autre de différence de nature et, fort logiquement, elles tendent souvent à se confondre. En vertu de ce principe, un noble de province serait déjà un personnage comique ; en réalité le prestige mobiliaire ne cède vraiment qu’à la condition qu’il soit de surcroît campagnard. Pourceaugnac, quant à lui, est citadin, mais en revanche il n’est pas noble ; on ne nous cache pas que nous sommes en présence d’un simple avocat qui, au moment où il se croit sur le point de tomber entre les mains de la justice retrouve miraculeusement tous les termes techniques de la procédure. Tout en même temps bourgeois et provincial, il se situe au plus bas de l’échelle des valeurs.
Pour le reste, Pourceaugnac doit beaucoup aux grands lieux communs de la tradition comique que MOLIÈRE emprunte à ses pièces antérieures ou à un plus vaste répertoire, il ne fait que combiner d’une manière légèrement différente des effets déjà connus. Pourceaugnac est drôle lorsqu’il paraît en scène revêtu d’un costume qu’il s’est fait confectionner tout exprès pour faire bonne figure à la cour mais il y a fort à penser que son tailleur a sur la mode et les habits de cérémonie des idées tout à fait analogues à celles du fournisseur de Monsieur Jourdain. Quand il se rengorge sous l’effet des compliments hypocrites de Sbrigani ou d’Eraste, il n’est ni plus ni moins grotesque qu’Harpagon lorsqu’il se laisse persuader par Frosine qu’il a tout d’un jeune premier. Dans la comédie classique l’éventail des moyens comiques reste relativement limité et les auteurs ne raffinent pas sur les procédés mis en œuvre. A l’acte III afin d’échapper aux poursuites de la justice Pourceaugnac apparaît déguisé en dame de qualité avec toute la plaisante invraisemblance que comporte un déguisement de cette sorte la coiffe dont il a la tête couverte laisse apercevoir une barbe arrogamment masculine. Du même registre est la scène de reconnaissance de l’acte Il qui voit Pourceaugnac accablé par le témoignage de ses deux épouses supposées et en butte aux assiduités d’une bande de marmots qui s’accrochent à ses basques en criant : « Ah mon papa, mon papa, mon papa ». Tout ceci est excellent et d’une incontestable efficacité comique, mais il reste bien peu de plat ce pour le pittoresque provincial qui n’intervient, très parcimonieusement, que dans la mesure où il s’insère dans un jeu comique dont les règles sont connues des spectateurs et qui leur apporte des divertissements sans surprise. A tout prendre Pourceaugnac n’est pas beaucoup plus provincial que ne le sont dans la même pièce Nérine qui joue les picardes de comédie ou Lucette ouvertement déguisée en languedocienne dans tous les cas il ne s’agit que d’un travestissement assez approximatif. Les amateurs d’authenticité risquent donc d’être déçus : si l’on considère le personnage selon les critères d’une esthétique réaliste, Pourceaugnac n’est qu’une pâle caricature sans consistance et presque sans saveur. A partir d’un nombre restreint de détails vrais la création du personnage s’effectue par une manière de transfert : son identité limousine ou provinciale est le noyau qui permet la cristallisation de données comiques premières, en elles-mêmes assez peu différenciées. Cette silhouette de théâtre ne peut faire illusion que grâce à l’effet de trompe-l’œil qui permet d’enrichir l’« idée » de gentilhomme limousin d’un certain nombre de traits de farce empruntés au domaine commun. Un tel effet de prestidigitation n’est bien entendu possible que dans la mesure où le public est d’avance disposé à admettre que tout ce qui vient de la province est par définition entaché de ridicule ; ce sentiment général assure de manière toute artificielle la cohérence du personnage. Tant et si bien que le limousin Pourceaugnac est sans nul doute beaucoup plus riche d’enseignements sur la façon dont les spectateurs de MOLIÈRE voyaient et jugeaient les provinciaux que sur les réalités de la vie provinciale au cours de la seconde moitié du XVIIe siècle.
Si l’on voulait malgré tout chercher à déterminer la part d’originalité qui revient à ce personnage dans l’univers moliéresque, c’est vers une toute autre direction qu’il faudrait s’orienter. L’authenticité est une fausse piste, mais il reste que le statut de provincial permet une conception du rôle qui le rend quelque peu différent des précédentes créations de MOLIÈRE. En effet, par delà certaines constantes et malgré le retour obligé de numéros comiques traditionnels, il y a dans Pourceaugnac un élément de nouveauté qui semble être la conséquence directe de son statut particulier. Au contraire de ce qui se passe pour la quasi-totalité des grotesques du théâtre de MOLIÈRE, confortablement et bourgeoisement installés dans un microcosme qu’ils dominent de leur autorité tyrannique, Pourceaugnac, fraîchement débarqué de sa lointaine province, apparaît dans la comédie comme un étranger et un indésirable ; dès les premières scènes il n’est question que de se débarrasser de lui et, à cet effet, le fourbe Sbrigani, aidé de nombreux complices et comparses, se prépare à réaliser une série de mises en scène de son crû. Le malheureux Pourceaugnac n’a pas plus tôt foulé la terre parisienne qu’une longue suite de calamités diverses s’abat sur lui : des médecins qui s’acharnent à le déclarer malade avec d’autant plus d’opiniâtreté qu’ils ont été payés pour le faire, des épouses supposées qui l’accablent de reproches et lui imposent les criailleries de sa prétendue progéniture, enfin la justice qui fait peser sur lui une redoutable menace car elle est impitoyable envers la polygamie qui est en effet, comme on le dit plaisamment dans la pièce, un cas pendable. Face à ce milieu hostile, l’attitude de Pourceaugnac frôle constamment la panique, et ce d’autant plus qu’il n’a pas la sécurité que lui offriraient un toit, une famille, des domestiques il est désespérément seul et c’est pourquoi il se confie à l’infâme Sbrigani avec une naïveté que certains commentateurs ont jugée touchante. Or Sbrigani se contente de jouer un peu avec sa victime s’il se proposait seulement de le faire décamper l’intervention des médecins suffirait largement pour obtenir ce résultat. Mais, en marge de l’intrigue proprement dite, il faut assurer le spectacle et Sbrigani s’y emploie de son mieux en redonnant courage à sa dupe chaque fois que celle-ci lui semble prête à l’abandon. La comédie s’organise ainsi en un cycle où l’on voit schématiquement le fourbe préparer sa mise en scène, Pourceaugnac s’enferrer dans le piège et rencontrer de nouveau cet ami providentiel, son unique sauvegarde contre un environnement hostile et déconcertant où chaque rencontre est la promesse d’une nouvelle mésaventure. Mais le réconfort qu’il trouve dans les paroles rassurantes que lui prodigue l’hypocrite napolitain ne sert qu’à prolonger son supplice puisqu’il y puise le courage de ne pas renoncer à son projet matrimonial. Vue par un provincial qui pourtant s’attendait au pire (inquiet pour son bagage, il a fait à ses domestiques des recommandations draconiennes), la capitale apparaît comme un monde terrifiant où tout est possible même d’être mené au gibet pour crime de bigamie alors que l’on est venu, en toute innocence, pour faire la connaissance de sa fiancée et de son futur beau-père. Le provincial occupe donc dans la hiérarchie des valeurs un rang comparable à celui du bourgeois, il a la même vocation à être une dupe et une victime, mais sa vision du monde est toute différente. Loin d’exercer sur les hommes et les choses qui l’entourent une domination stupide et béate, il est de par sa situation dénué de tout pouvoir et se trouve livré sans défense à des persécutions de toutes sortes.
Cette conception du rôle permet à MOLIÈRE de faire de son Pourceaugnac une création singulière. Il ne faut pas se fier à certaines apparences : bien qu’il ait parfois tendance à plastronner et qu’il gobe volontiers le compliment, Pourceaugnac n’est pas l’un de ces ridicules triomphants comme l’on en rencontre souvent dans ce théâtre et, sous ce rapport il n’a par exemple rien de commun avec cet autre bourgeois-gentilhomme qu’est M. Jourdain. Face à l’adversité, il ne connaît qu’une seule attitude, la fuite et le peu de temps qu’il passe parmi ces terribles parisiens il l’occupe à fuir et à se dérober. Sa première apparition sur la scène (acte I, scène 3) est de ce point de vue tout à fait significative : Pourceaugnac ne vient pas à la rencontre de Sbrigani de son propre mouvement mais comme projeté par une foule dont on entend en coulisse les hurlements et les quolibets. Il entre en scène à reculons, « se tournant du costé d’où il vient » ainsi que le précisent les indications scéniques sitôt débarqué du coche il a été pris à partie par les badauds et il ne sera désormais plus maître de ses mouvements. Dès lors la note dominante du rôle est trouvée : Pourceaugnac ne cessera de fuir, d’esquiver, de tenter, en vain, d’échapper aux traquenards qui naissent sous chacun de ses pas. Les médecins qui l’examinent, et qui sont moins stupides que l’on veut bien le dire d’ordinaire, ne s’y trompent pas parmi les symptômes qui fondent leur diagnostic (acte I, scène 8), figurent « la tristesse accompagnée de crainte et de défiance » et « l’inquiétude de changer de place ». Lorsque des calamités de tous genres s’abattent sur lui, la dérobade est le seul moyen de défense que connaisse Pourceaugnac ; la tradition veut que, devant la menace des seringues que brandissent les apothicaires, il ne se contente pas de l’espace que lui offre la scène et qu’il aille chercher refuge jusque parmi les spectateurs. Cet épisode semble d’ailleurs avoir fortement frappé son imagination puisque peu de temps après (acte II, scène 4) Sbrigani le retrouve en proie à un accès de délire, poursuivi par une chimérique odeur de lavement et répétant mécaniquement les paroles de ses bourreaux : « Piglia-lo su, piglia-lo su, Signor Monsu ». Après quoi il aura toutes les peines du monde à esquiver les assiduités feintes de Julie, les reproches de Nérine et de Lucette, les poursuites judiciaires qu’il redoute. Il ne trouvera d’ailleurs d’autre procédé pour tenter de se mettre à l’abri que cet équivalent de la fuite qu’est le déguisement bouffon du troisième acte ; naïvement machiavélique, il a lui-même choisi ce moyen pour échapper à sa propre identité. Mais il suffit de deux Suisses entreprenants et d’un Exempt perspicace pour détruire ce dernier refuge et Pourceaugnac disparaît furtivement, honteusement, comme il était apparu.
C’est ce motif abstrait de la fuite qui fonde la cohérence interne du personnage beaucoup plus que quelques notations réalistes nécessairement ponctuelles ; M. de Pourceaugnac n’est pas un homme de province à la manière de MAUPASSANT, ce qui ne signifie pas qu’il ne soit à aucun degré un provincial. S’il l’est, et il n’y a pas de raison sérieuse d’en douter, c’est d’une manière surtout indirecte et dans la mesure où il se révèle conforme à l’image qu’un parisien du XVIIe siècle pouvait se faire de l’un de ses lointains compatriotes. En décrivant, à l’intention de spectateurs qu’il met dans la confidence, les tribulations d’un limousin parmi les chausse-trapes de la capitale, MOLIÈRE offre à son public parisien un spectacle qui ne peut que le remplir d’une agréable fierté. Il devient manifeste que pour les non-initiés Paris est une ville mystérieuse et redoutable alors qu’au contraire tout est simple et rassurant pour ceux qui savent. Si l’auteur ne semble guère attacher d’importance à la description des particularismes provinciaux, il flatte sans vergogne le particularisme parisien et exalte adroitement le sentiment de supériorité sur lequel il se fonde. Il serait en effet naïf de croire que le mépris puisse trouver de quoi s’alimenter dans une description d’une précision entomologique quelques signes simples et parlants, susceptibles de désigner une victime de manière non équivoque suffisent amplement. Pour le reste l’imagination y pourvoit et le vraisemblable n’a pas besoin d’être vrai.
Telle est donc la caricature que MOLIÈRE propose à son public parisien qui, dès le XVIIe siècle, tenait les provinciaux en très médiocre estime. De la part d’un homme de théâtre qui a fait une bonne partie de sa carrière en province et qui y a connu ses premiers succès, ce pourrait être interprété comme la marque de la plus noire ingratitude. Sans doute est-ce la raison qui a poussé certains moliéristes du XIXe siècle, admirateurs inconditionnels, à inventer de toutes pièces la légende du mauvais accueil que MOLIÈRE aurait reçu de la ville de Limoges durant ses pérégrinations provinciales et qui justifierait sa hargne. Dans un livre publié il y a tout juste cent ans 4, Jules CLARETIE se fait l’écho de cette pieuse explication et croit y trouver la raison du piètre personnage que joue Pourceaugnac. Malheureusement, il n’est même pas certain que MOLIÈRE ait séjourné en Limousin et, en tout état de cause, il est bien peu probable qu’un auteur par ailleurs doué d’un tempérament belliqueux et caustique ait attendu quelques trente ans avant de satisfaire sa rancune ; froides les vengeances sont, dit-on, plus savoureuses mais il ne faut pas sortir des limites du vraisemblable ni considérer que l’histoire littéraire doive à tout prix excuser les faiblesses de ses grands hommes. Il convient donc, objectivement, de constater qu’en 1669 MOLIÈRE partage les préjugés de ses spectateurs et que de surcroît il n’utilise guère sa propre expérience pour faire de son personnage de provincial autre chose qu’une esquisse bouffonne et impersonnelle. Le seul souvenir authentique, la seule satisfaction intime et secrète que MOLIÈRE se soit peut-être donnée en rédigeant sa pièce est l’épisode de la pseudo-languedocienne Lucette, séduite, épousée et abandonnée par Pourceaugnac ; il y a dans cette scène une imitation du parler occitan qui apporte sans doute une touche pittoresque car cette langue ne fait pas partie, au même titre que le picard ou le gascon, des jargons de théâtre ordinairement employés à des fins comiques. Il y a également le nom de la ville de Pézenas, et rien n’interdit d’y voir une allusion à un passé déjà lointain. Mais c’est, somme toute, peu de choses ; selon toute apparence MOLIÈRE n’était pas beaucoup plus enclin aux confidences sur son passé qu’à la peinture réaliste des mœurs provinciales.
J.-M. PELOUS
Université Paul Valéry, MONTPELLIER
Notes
1 La Vie de M. de Molière, p. p. G. MON GREDIEN (Publications de la société d’Histoire du théâtre), Paris, Michel Brient, 1955, p. 65.
2 Lettres de respect d’obligation et d’amour Paris, J. Guignard, 1669 ; les lettres qui nous intéressent ont été rééditées au XIXe siècle par E. COLOMBEY sous le titre Lettres Babet (Paris, 1886, voir lettres XL, p. 151 et XLVI, p. 165-166).
3 Lettres à sa femme ou Relation d’un voyage de Paris en Limousin, p. p. l’abbé CAUDAL, Paris, C.D.U., 1966 ; voir Lettre VI, « A Limoges, le 19 Septembre 1663 », in fine.
4 Molière, sa vie et ses œuvres, Paris, A. Lemerre, 1873, p. 48 & sq.
