Le pauvre entre Don Juan et l’évêque
Le pauvre entre Don Juan et l’évêque
p. 27 à 30
DON JUAN : – Quelle est donc ton occupation parmi ces arbres ?
LE PAUVRE : – De prier le Ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui me donnent quelque chose.
DON JUAN : – II ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise ?
LE PAUVRE : – Hélas, Monsieur, je suis dans la plus grande nécessité du monde,
DON JUAN : – Tu te moques : un homme qui prie le Ciel tout le jour ne peut manquer d’être bien dans ses affaires.
LE PAUVRE : – Je vous assure, Monsieur, que le plus souvent je n’ai pas un morceau de pain à mettre sous les dents.
DON JUAN : – Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins. Ah !ah ! je m’en vais te donner un louis d’or tout à l’heure, pourvu que tu veuilles jurer.
LE PAUVRE : – Ah ! Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ?
DON JUAN : – Tu n’as qu’à voir si tu veux gagner un louis d ‘or ou non : en voici un que je te donne, si tu jures. Tiens, il faut jurer.
LE PAUVRE : – Monsieur !
DON JUAN : – A moins de cela tu ne l’auras pas.
SGANARELLE : – Va, va, jure un peu, il n’y a pas de mal.
DON JUAN : – Prends, le voilà ; prends, te dis-je ; mais jure donc.
LE PAUVRE : – Non, Monsieur, j’aime mieux mourir de faim.
DON JUAN : – Va, va, je te le donne pour l’amour de l’humanité…
Don Juan, Acte III, scène 2, fragment
La « scène du Pauvre » est sans doute une des scènes les plus célèbres de Molière. Scène scandaleuse s’il en est, où le riche, le puissant, « le grand seigneur méchant homme » use – mésuse – de sa richesse pour tenter le pauvre. On comprend l’indignation de toutes les bonnes âmes et la condamnation sans appel qu’elles portent sur cet archétype du libertin qu’est Don Juan. Il est inutile de recenser tous les jugements portés sur ‘attitude du héros dans cette scène du XVIIe siècle à nos jours.
La violence faite au pauvre est insupportable. Ce n’est rien d’autre qu’une tentative pour violer la liberté de choix du malheureux.
De ce texte on a recherché les sources possibles. Et tous les éditeurs de Don Juan nous renvoient à certaine anecdote de la vie de Malherbe, anecdote recueillie dans les Historiettes de Tallemant des Réaux, ou bien aux actes du procès du Chevalier de Roquelaure. Le premier texte fournirait en quelque sorte l’argument de la première partie de la scène ; le second aurait inspiré le trait final.
Voici la scène que l’on trouve dans les Historiettes 1 : Quand les pauvres lui disaient / à Malherbe / qu’ils prieraient Dieu pour lui, il leur répondait « qu’il ne croyait pas qu’ils eussent grand crédit auprès de Dieu, vu le pitoyable état où il les laissait, et qu’il eût mieux aimé que M. de Luynes ou M. le Surintendant lui eût fait cette promesse ». On sent que si Tallemant a rapporté ces propos irrévérencieux c’est parce qu’ils choquaient le parti des dévots pour qui au moins au niveau des principes – les pauvres étaient des intercesseurs puissants auprès de Dieu. A une époque où les œuvres de charité (hôpitaux, écoles, etc.) se développent et où il est donc nécessaire de souligner et le devoir d’assistance des riches envers les pauvres, et les mérites qu’au plan spirituel confère la pauvreté, la boutade de Malherbe oppose à ce courant une constatation d’un cynisme brutal.
Le Chevalier de Roquelaure s’est rendu coupable d’une impiété d’un autre genre. Trouvant dans la rue un pauvre qui jurait, il le récompensa pour cela en lui donnant cinq sols, et lui dit qu’il le récompenserait encore s’il consentait à répéter son blasphème. Par trois fois il donna ainsi cinq sols au malheureux 2.
Si Molière a eu connaissance de ces anecdotes on voit tout le parti qu’il en a tiré dans « la scène du pauvre ».
Mais il n’était pas nécessaire au fond que Molière ait connaissance de ces anecdotes précises. Si la scène du pauvre a si fort choqué les contemporains c’est que l’attitude de Don Juan – comme celle de Malherbe et celle du Chevalier de Roquelaure – prenait le contrepied des idées reçues, ou imposées, par la société de l’époque. Nous l’avons déjà vu en analysant les propos prêtés à Malherbe.
Prenons le cas des jurons et blasphèmes. Tous les évêques et les prêtres qui essaient de faire passer dans la pratique les décisions du Concile de Trente tentent d’obtenir que l’on perde l’habitude de jurer le nom de Dieu. Le Père Coton aurait même réussi à faire qu’Henri IV remplaçât par un « Jarnicoton / Je renie Coton » l’énergique « Jarnidieu / Je renie Dieu » qui lui était familier. Dans cette lutte contre jurons et blasphèmes la compagnie du Saint-Sacrement jouera son rôle.
On comprend alors que dans la littérature dévote figurent des scènes où un pieux personnage réussit à convaincre un blasphémateur de renoncer à ses jurons. La littérature hagiographique en fournirait de nombreux exemples. Nous n’en retiendrons qu’un, quasi contemporain du Dom Juan (1665).
En 1663 le Père Léonard Chastenet avait fait paraître une Vie 3 de l’évêque de Cahors Alain de Solminihac, mort depuis peu, et qui a été un des prélats les plus actifs parmi les évêques d’esprit tridentin dans le milieu du XVIIe siècle. Figure de proue de l’Église de France, en grande réputation de sainteté, Alain de Solminihac obtiendra les honneurs de la béatification.
Voici le trait – édifiant à ses yeux – que nous conte son biographe : « Ayant trouvé un jour un homme qui blasphémait le nom adorable de Dieu, cela le toucha sensiblement ; après lui avoir remontré la grandeur de ce péché, il lui donna une pièce d’argent, moyennant laquelle il promit de ne plus jurer. 4
Dans cette « scène du pauvre », qui se veut morale, l’évêque devant l’échec de sa remontrance, ou au moins devant le scepticisme de son interlocuteur, ne peut avoir recours pour parvenir à ses fins qu’à la promesse – sur l’honneur ? – obtenue moyennant une pièce d’argent.
On sentira la parenté de ce texte avec celui de Molière si l’on réfléchit au rôle attribué à l’argent. Dans l’un et l’autre cas l’argent est utilisé pour faire violence. Si l’usage qu’en fait Don Juan est répréhensible et révoltant l’évêque n’attente-t-il pas lui aussi à « la sainte liberté des enfants de Dieu » ? Que cet emploi de l’argent pour faire pression sur les consciences puisse passer chez un prêtre manifestement intelligent comme l’est le P. Chastenet pour signe de sainteté est révélateur. En effet quelle que soit la pureté d’intention du Bienheureux Alain de Solminihac on est forcé de trouver le procédé fort indélicat et bien peu conforme à l’esprit de l’Évangile.
Au lieu de chercher une clef et d’espérer trouver une source précise à la scène de Molière il nous semble plus utile de nous attacher à repérer l’existence des rapports riche / pauvre / argent dans les diverses « scènes du pauvre ». On se rend compte alors qu’ils sont essentiellement les mêmes partout. Que les situations varient peu malgré la différence des milieux. Don Juan, le Chevalier de Roquelaure, l’évêque de Cahors usent de l’argent pour faire adhérer le pauvre à leur système. Dans les deux cas où il est rapporté des aventures réelles le pauvre est vaincu. Dans Dom Juan il résiste à la tentation. Le Chevalier de Roquelaure use de sa fortune pour scandaliser par esprit de provocation et bravade la société de son temps. Molière en mettant face à son héros un pauvre qui se refuse à sacrifier sa dignité, a donné au débat une portée dramatique nouvelle. La victoire que le pauvre – un ermite franciscain peut-être ? – remporte sur lui-même peut se lire comme un hommage rendu à l’héroïsme chrétien, mais au-delà c’est la confiance en la grandeur de l’homme qui y est affirmée. Sganarelle intervenant pour conseiller au pauvre de « jurer un peu » fait mieux encore ressortir cela. Car lui qui n’est ni un héros ni un saint tient compte de la réalité, c’est-à-dire d’une société qui admet toujours et partout la toute puissance de l’argent.
Christian ANATOLE
Institut de Littérature comparée
Université de Toulouse-Le Mirail
B. Depuis la rédaction de cette note M. Jacques Morel a publié dans le numéro spécial que la Revue d’Histoire Littéraire de la France a consacré à Molière (septembre-décembre 1972) un important article : « A propos de la « Scène du pauvre » dans Dom Juan» (p. 939-944). Cette étude fait le point sur l’état des recherches et ouvre de nouvelles perspectives.
Morel remarque que durant longtemps l’effort des critiques a été de découvrir des « clefs » à la « scène du pauvre » (Malherbe, Roquelaure) ; il invite pour sa part à la lire en pensant aux problèmes posés par le développement de la réflexion chrétienne sur la charité, l’aumône et la théologie de la pauvreté il pense enfin pouvoir découvrir dans cette scène une signification sociale, une protestation contre « le désordre établi ».
Quant à nous – et en souscrivant entièrement aux propositions de M. Morel – nous pensons qu’il convient de ne pas négliger deux faits : 1/ la question, d’actualité alors, de la lutte contre les jureurs et blasphémateurs ; 2/ le problème de la parodie par Molière d’une situation classique de la littérature dévote (Il ne faut pas oublier que c’est pratique fréquente dans l’œuvre de Molière, que l’on songe par exemple à la parodie de la confession dans l’École des Femmes.)
Notes
1 Tallemant des Réaux, Historiettes, éd. Antoine Adam, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1960, tome 1er, p. 120.
2 René Pintard, « Les aventures et les procès du Chevalier de Roquelaure », in Revue d’Histoire de la Philosophie, 1937, p. 1 et seq…
3 La Vie de M. Alain de Solminihac, évêque, baron et comte de Cahors, et abbé régulier de Chancelade, Cahors, Jean Bonnet, 1663, petit In-8° de 825 p. Autre édition Saint-Brieuc, 1817, in-12, XII-659 p.
4 Page 531 de l’édition de Saint-Brieuc.
