Les revues littéraires à Montpellier avant 1914
Les revues littéraires à Montpellier avant 1914
p. 345 à 351
Les vingt-cinq années qui précèdent la Guerre de 1914 sont pour Montpellier une période de prospérité modérée que lui assure un secteur administratif et universitaire florissant. Moins touchée que ses voisines par la crise viticole, c’est pourtant dans ses rues que se déroule le 9 juin 1907 la plus imposante des manifestations viticoles.
Politiquement, la présence des deux grands quotidiens régionaux opposés, l’Éclair et le Petit Méridional, est à la fois un reflet des clivages qui agitent la société (affaire Dreyfus, séparation Église/État, opposition entre royalistes et radicaux) et l’image d’un sage équilibre général des forces.
La situation linguistique de la ville est elle aussi fort paisible. Le français est partout, c’est la langue « normale ». Mais on parle l’occitan en privé, et même souvent en public. La renaissance mistralienne a dédouané l’occitan de son image de patois sans lettres ni culture. Du coup, l’évêque, le maire, l’Université, le grand commerce s’amusent à ce félibrige de bon aloi qui leur assure les faveurs du petit peuple qui, lui, voit dans le bilinguisme imposé par l’école de Jules Ferry une promesse d’ascension sociale.
En définitive, à un siècle de distance, la ville nous laisse l’image de convivialités multiples fêtes, bals, carnavals, cafés, caveaux, commémorations et cérémonies diverses rassemblent tout le monde. Le cinéma s’installe, théâtre et opéra ont des représentations quasi quotidiennes, et la Schola Cantorum de Charles Bordes et Vincent d’Indy élève le niveau musical. Les félibrées, les cours d’amour, les troupes d’amateurs réunissent des hommes – et quelques femmes – que tout oppose par ailleurs.
Des feuilles si fragiles
Les revues littéraires qui prolifèrent durant cette période participent de la même convivialité. En effet, contrairement à la pratique courante des avant-gardes, les revues à Montpellier rassemblent plus qu’elles ne divisent ou séparent. Des mélanges surprenants, des passerelles inattendues, des transgressions bien curieuses témoignent du souci constant d’allier tradition et modernité.
Bon ou mauvais signe littéraire ? Fédératrice et rassembleuse, la revue semble parfois vouloir transcender les individus et les engagements personnels. Mais le plus souvent, elle se contente d’être un « magasin des choses possibles », une anthologie bien peu sélective. Son œcuménisme n’est que l’aveu d’une assise incertaine qui l’oblige à ratisser large dans un milieu où les vrais créateurs sont rares.
Cette obligation parfois déguisée en volonté délibérée de ne pas choisir est une des premières causes de la fragilité des revues. Il y en a d’autres.
Car les revues sont fragiles.
Leur réalisation tient à un tel concours de circonstances que, lorsque celles-ci se modifient un tant soit peu, tout languit et se meurt.
Un groupe, un jour, a décidé de créer la revue. Ayant par miracle trouvé un financement et quelques collaborateurs, chacun donne tout son temps. Mais que l’un ou l’autre ait l’impression d’être réduit au rôle ingrat d’intendant qu’il trouve que la gloire (et tant pis si ce n’est que ce si petit fragment que chaque fascicule met en jeu) tombe trop souvent à côté, et l’équipe se disloque, c’est fini.
Le plus souvent, c’est la vie qui se charge des séparations : le service militaire, les études, une mutation professionnelle, un changement familial, le simple attrait de la capitale ôtent à l’édifice un de ses piliers. Et même si alors la revue ne meurt pas tout de suite, elle boitille, s’essouffle et perd son âme avant même de disparaître.
Au mieux, c’est tout l’essaim qui gagne une autre ruche – Paris, toujours Paris – où le miel est plus doux. C’est le cas de Pan, qui continue un temps dans la capitale. Mais, alors qu’elle était la première ici, elle ne tarde pas à rejoindre, à Paris, les dernières places… La Coupe, elle, se saborde après le départ de ses fondateurs.
Encore heureux d’ailleurs quand ces problèmes se posent. C’est que la revue a trouvé son public… Le plus souvent, hélas, elle disparaît victime d’un budget déficitaire, dû à une audience trop faible. C’est le cas avoué de L’Aube méridionale, de La France d’Oc, des Annales méridionales…
Voici pour ce que les théologiens appelleraient la fragilité actuelle des revues.
Mais nous, qui les regardons du haut de notre présent, nous savons que, même auréolées de gloire, leurs fascicules disparaissent par le simple effet du temps et d’inexorables Parques aux noms terrifiants : Déménagement, Débarras, Héritage, quand ce n’est pas simplement la petite Fragilité dans sa robe de mauvais papier, jaunie à toutes ses pliures, déchirée par l’absence de son corset protecteur : la reliure. Cendrillon des bibliothèques, la revue est la preuve mortelle que les bonnes fées sont rares.
Car ce qui frappe d’abord, c’est l’extraordinaire écart entre le nombre de revues, l’engouement qu’elles ont suscité et les très faibles traces qu’il en est resté.
Un siècle, qui irait de 1870 à 1970, a raffolé de ces revues littéraires. Montpellier a très honorablement participé à ce mouvement. Qui le sait ?
Qu'est-ce qu'une revue littéraire ?
Sauf quelques rares exceptions très parisiennes, aucun historien de la littérature ne s’est penché sur elles. Celles de Montpellier, à l’exception de La Coupe, sont tout à fait inconnues. Notre étude va s’attacher à en définir l’inventaire, à identifier leurs tendances, à cerner leurs animateurs et leurs auteurs. Nous essayerons surtout de baliser quelques-uns de ces réseaux de communication et d’amitié sans lesquels l’enthousiasme n’est rien. Mais leur retentissement réel, l’aire géographique, sociale et intellectuelle de leur lectorat nous échappe. Or, la revue littéraire est le lieu privilégié où les rôles s’échangent. Là, l’auteur découvre les prémisses du travail de ses confrères. Là se jugent ses productions, les théories et les œuvres se rejoignent. C’est là aussi que le lecteur, enhardi, envoie ses premiers textes et, publié, rejoint le corps mystique des écrivains.
Mais d’abord, qu’est-ce qu’une revue littéraire ? Les frontières sont floues ; le choix des titres retenus pour cette étude n’est pourtant pas tout à fait arbitraire.
La revue étudiante n’en est pas, mais qu’est-ce qu’une revue étudiante ? Il ne suffit pas qu’elle soit écrite par des étudiants : presque toutes le sont en ce début de siècle. C’est le cas par exemple pour L’Écho des étudiants, L’Étudiant ou Le Dard. Mais alors que le premier, fondé par Paul Duplessis de Pouzilhac, le futur créateur de la narbonnaise Septimanie laisse peu de place à l’ambition littéraire, L’Etudiant, en ouvrant largement ses pages à Louis-Frédéric Rouquette, met un pied sur le terrain de la littérature. Quant au Dard, s’il se définit comme « l’organe des étudiants », il est difficile de voir en lui autre chose qu’une suite, maladroite et locale, de la prestigieuse Pan.
Le problème est le même pour les gazettes généralistes comme La Vie montpelliéraine, Le Midi mondain. Ce ne sont pas des revues littéraires. Mais, dans la mesure où elles laissent de larges espaces à la littérature, leur dépouillement doit être fait systématiquement. Avec des grandes surprises. Qui se douterait que des inédits de Valéry, de Jeanne Galzy, ou de Montherlant puissent se faufiler entre deux potins mondains ? C’est là d’ailleurs que font leur premiers pas littéraires des écrivains comme Louis-Frédéric Rouquette, Jeanne-Yves Blanc ou, plus tard, Pierre Caminade.
D’ailleurs, ces gazettes nous ont souvent permis de reconstituer l’existence de revues à jamais disparues. Souvent, en effet, l’annonce d’un numéro aujourd’hui introuvable d’un confrère s’accompagne d’une analyse de son sommaire. Grâce à elles, des revues que nous n’avons jamais vues peuvent figurer dans notre inventaire.
Ont par ailleurs été exclues de notre champ d’action, les revues érudites portant sur la littérature, comme la Revue des Langues romanes, les publications des sociétés savantes, les revues de loisir telles que les journaux de villégiature palavasienne, ou celles directement liées à l’activité du théâtre municipal.
Petit inventaire
De 1890 à 1914, on retrouve les traces de 18 revues littéraires à Montpellier, tandis que quatre autres seront créées pendant la guerre.
Ces revues ont des durées de vie variables. Alors que les gazettes, comme La Campana de Magalouna (1892-1933, 434 numéros), ou le groupe de La Vie Montpelliéraine (1894-1930, 1 851 numéros) et du Midi Mondain (1897-1914) traversent toute la période, les revues littéraires sont nettement plus éphémères : 8 dépassent une année, 4 durent entre 8 et 14 mois, 5 disparaissent avant leur premier trimestre.
Une ouverture occitane
La Cigalo d’or (15 avril 1889-1er juin 1895 : 133 numéros) est le journal officiel du félibrige, et il s’oppose au Félibrige latin de Roque-Ferrier (1890). Successeur du Dominique nîmois de Roumieux dans la stricte obédience mistralienne et populaire, il réserve pourtant quelques jolies surprises.
D’abord, sa direction, résolument bicéphale. Deux couples fort disparates s’y succèdent. Au début Alcide Blavet, 21 ans, est associé à Louis Roumieux qui en a 60. Puis, lorsque Roumieux part en Argentine, nouvelle équipe : Paul Redonnel, 25 ans, poète symboliste français, et Hippolyte Messine, syndic, c’est-à-dire chef suprême du félibrige local.
Blavet est l’ami de Valéry, Redonnel est déjà un chef de file qui connaît Mallarmé et tous les poètes parisiens. Roumieux et Messine sont des félibres officiels et rassis. Ajoutons à cette équipe un rédacteur en chef officieux, mais bien visible, Albert Arnavielle, qui, à 55 ans, est d’une activité frénétique.
Ce savant mélange donne à la revue des allures inattendues. Félibre, elle publie Mistral, Roumanille, Baroncelli (20 ans), Fourès, Achille Mir, Baptiste Bonnet, Perbosc, Estieu, Bessou, Charloun Rieu, et bien sûr Édouard Marsal… Mais La Cigalo d’or est une revue très ouverte.
D’abord, géographiquement. On sait que le Félibrige latin est né de la revendication des languedociens et des gascons contre l’hégémo-nie provençale sur la renaissance occitane. Or, plus d’un tiers des auteurs publié par La Cigalo d’or sont gascons : leur nombre semble même dépasser celui des provençaux. Le reste est languedocien, bien sûr, mais le contingent des félibres de Paris est important.
D’autre part, une statistique des âges révélerait la grande place accordée aux très jeunes. Tels auteurs, que l’iconographie a figés en vieillards, y font leurs premières armes. Philadelphe de Gerde a 18 ans. Simin Palay 17, tout comme Joseph Loubet, admirateur à la fois de Junior Sans, le poète-tisserand de Béziers et de Mallarmé. François Deleuze a 19 ans, Paul Valéry 20, comme son confrère de la Pléiade méridionale Fernand Mazade.
Car Valéry publie ici en français et en occitan (traduit par Joseph Loubet), un de ses premiers textes, La Bello au bos que dor (15 juin 1891), et quelques critiques de poètes occitans (Marius André, Blavet…).
Version franco-occitane également pour Jean Moréas, Max Elskamp, François Coppée. Maurras, qui a 21 ans, est applaudi comme poète. Il dirige avec Blavet le numéro spécial que La Plume consacre aux félibres en juillet 1891. Mais ses théories politiques sont âprement discutées. Une polémique sur le fédéralisme et le nationa-lisme, débutée dans Chimère par Redonnel continuera ici après que Maurras dans L’Écho de Paris et Édouard Drumont dans sa Libre pensée soient intervenus de Paris. Même scénario en 1893, en pleine affaire Dreyfus, avec les mêmes protagonistes, à propos d’un article de Chimère. C’est dans La Cigalo que Redonnel répond alors en oc-citan : Que vegue de Jasious pertout, aco’s soun afaire… Lou soureil, que lou diable ié siègue, es pas franc-maçon per aco, ni jasiou… Ainsi, par deux fois, une polémique entamée dans la revue Chimère se poursuit dans La Cigalo d’or, preuve irréfutable de la porosité des frontières et des publics. Il est vrai que le rédacteur en chef est commun aux deux revues : Paul Redonnel, dont Lou Folk’lore de l’Erau, vaste étude publiée en feuilleton est encore à recueillir.
Le Symbolisme
Chimère, dont nous venons de parler, est un des fleurons des revues françaises de l’époque. Pourtant, aucune collection complète n’en a été conservée. En chasse, donc, chers bibliophiles, pour cette revue mythique dont je n’ai pu reconstituer que 14 numéros sur 20, en puisant à diverses sources (BNF, ADH).
Ses 20 numéros s’échelonnent d’août 1891 à juillet 1893. Elle porte le cinglant sous-titre de : Revue d’insolence littéraire. Directeur et rédacteur en chef, Paul Redonnel.
Le secrétaire de rédaction est Pierre Dévoluy, futur capoulié du félibrige, polytechnicien et officier. Joseph Loubet y est omniprésent.
Énumérer quelques-uns de ses collaborateurs, c’est tout dire. Autour de Redonnel, Loubet, et Dévoluy, on trouve bien sûr Paul Valéry, avec son sonnet Hélène, la reine triste, signé Doris, divers comptes rendus, une analyse des Zurbaran et Christophe Abri du musée Fabre signée André Gill, des traductions de Pétrarque ou de Dante Gabriel Rossetti. Mais la présence de Jules Renard, Jean Richepin, Louis Le Cardonnel, Stuart Menill, Henri de Bornier, Tristan Klingsor, Camille Mauclair, Edmond Jaloux, René Ghill (et sa poésie scientifique hermétique), Charles Maurras, Mistral, Jean Charles-Brun, Achille Maffre de Baugé, Paul-Hubert (1er lauréat du prix national Sully-Prudhomme pour la poésie), Louis-Xavier de Ricard témoigne de son audience auprès de la très jeune littérature symboliste et naturaliste.
Les reprises de Verlaine et Rimbaud (Voyelles) étonnent moins. Mais il faut se réjouir de deux petites surprises pour initiés. Un poème d’Elisée Lazaire (mort archidiacre de Lodève et inhumé dans la cathédrale), historien des communautés religieuses et de Notre-Dame des Tables, Châtiments des Vestales, y côtoie une nouvelle mélo-dramatique et sociale, Pierre Lairin, signée Paule Mink, la même qui avait scandalisé l’état civil montpelliérain en voulant déclarer son fils sous les prénoms de Lucifer Blanqui Vercingétorix. Les obsèques de ce fils mort peu après avaient d’ailleurs encore plus défrayé la chronique en ressemblant plus à un défilé des Quat’z’Arts qu’à un enterrement.
En réunissant de telles personnalités, en refusant de choisir entre symbolistes et naturalistes, français et occitans, Chimère nous paraît comme la revue de toutes les tendances, cherchant la qualité où elle se trouve.
Mais la revue manque manifestement de moyens. Marie- André Haguenot, le riche poète qui la finance et se fait éreinter dès le premier numéro pour son recueil A bâtons rompus semble en limiter les ambitions. Son aire géographique est limitée Paris et Montpellier. Ni la province française ni la Belgique n’y figurent.
Et quand Chimère offre une prime à ses abonnés, c’est un tirage de luxe sur japon et signé… du frontispisce d’Édouard Marsal pour La Campana de Magalouna… !
N’empêche ! Chimère reste, comme le témoignage sensible de cette effervescence qui permet, à la même époque, la rencontre à Montpellier de Valéry, Louys et Gide.
Face à ces audaces, La Rénovation littéraire s’imposait avec son mot d’ordre : Le décadentisme, voilà l’ennemi !
Cette revue est, malgré son adresse et son impression montpelliéraine, d’origine viganaise. Ses rédacteurs en chef, Joseph Puech et Paul Courcoural sont imprimeurs au Vigan où ils publient L’Indépendant des Cévennes, journal politiquement très conservateur.
Je n’ai pu identifier aucun de ces littérateurs austères, comme ils se définissent eux-mêmes, ni même leur héros, Léon Tess. Aucun d’eux n’appartient au milieu étudiant. Malgré les références obsédantes à Racine, on ne cesse jamais de penser à Déroulède. Mais les têtes de turc de la revue, Verlaine, Mallarmé, Aristide Bruant et… Paul Redonnel nous sont plus familières
Bordeaux les a vaincus, les impurs décadents.
Écrivains sans génie, immoraux, impudents,
Ramassis éhonté de névroses sophistes,
Novateurs malheureux des règles symbolistes.
Aristide Bruant et son laid mirliton,
Redonnel, Mallarmé, le seigneur de Gourmont,
Deschamps, le directeur de la gente Plumée 1,
Laforgue, Paul Verlaine et Fabrice Lémon,
Attendront vainement, ici, la renommée.
Rédacteurs ténébreux du défunt Chat-Huant,
Restez, restez en paix, omnipotents confrères,
On peut vous terrasser, disciples de Bruant,
Un peuple de guerriers, littérateurs austères
Demain se lèvera… Mais vous avez tous fui !
Écrivains décadents, pour nous l’Idéal luit !
La revue, qui débute en janvier 1893, est-elle allée au-delà du n° 8 ? Je l’ignore. Ma bribe de collection est la seule trace de son existence que je connaisse.
La France d’Oc est sans doute elle aussi bien conservatrice mais elle l’est avec panache, dans un style très Louis XIII à l’image de son fondateur-animateur, Achille Maffre de Baugé. Sa devise, Auzor ! Auzor !, n’est à coup sûr pas galvaudée.
C’est une revue française et régionaliste. Soutenue (avec réticences) par Mistral, elle ne contient pourtant pas un mot d’occitan. Les félibres y sont traduits en français.
Après le n° 5, Paul Redonnel (toujours lui) en prend la direction, ce qui lui fait diriger simultanément les trois revues montpelliéraines.
Tirée en grand format sur beau papier, la revue porte beau, largement illustrée par Marsal, Baussan, Injalbert, Léon Galland, Paul Grollier, c’est-à-dire tout ce qui porte un nom dans l’art entre Montpellier et Béziers.
Parmi les auteurs, sont invités Jules Gariel, le Directeur Franc-maçon du Petit Méridional et Albert Arnavielle, le félibre royaliste collaborateur de L’Eclair ; Charles Maurras et Louis-Xavier de Ricard, le socialiste Paul Vigné d’Octon l’anti-colonialiste et le docteur Ferroul 13 ans avant la crise viticole de 1907, Sévérine 2, la journaliste de tous les combats, tous les félibres, mais aussi Verlaine, F. Coppée, P. Bourget, Hérédia, Loti, Raoul Ponchon, et pour la région, les plumes confirmées de Georges Beaume, le romancier de Pézenas, Jean Carrère, Charles Ponsonailhe, l’historien d’art, Camille Chabaneau le romaniste, ou Louis Vernhes qui sera gérant de Calendau dans les années 1930…
La revue, dont le premier numéro paraît en septembre 1894, sombre au bout de 19 numéros, au début de 1895.
Premier triomphe
Mais un bijou autrement précieux vient occuper toute notre attention : La Coupe, dont le nom fait simultanément référence à Mallarmé et à Mistral.
Deux collections seulement semblent en subsister, dont une, incomplète : celle de la Bibliothèque Municipale de Montpellier et celle, amputée de trois numéros qui, venant de chez Loubet, via Lesaffre et Decremps, était en 1999 en vente chez un libraire nîmois.
Jean Lesaffre a d’ailleurs parfaitement analysé cette revue dans La Bibliographie des revues et journaux littéraires des XIXe et XXe siècles, de Jean-Michel Place et André Vasseur, tome 3, Paris, 1977, ce qui nous évitera de trop nous étendre…
Ses 15 numéros paraissent en trois séries, de mai 1895 à juin 1898 sous la direction de Joseph Loubet qui n’a que 21 ans, mais la riche expérience de cinq années de revues derrière lui, Richard Wémau (Maurice Houard qui, à 20 ans, jette ses derniers feux avant sa mort annoncée) et Louis Paven, 20 ans aussi, qui s’appelle encore Albert Liénard avant de devenir un dramaturge prolixe et réputé, librettiste de Massenet, directeur des fêtes d’orange et de Béziers et de mourir Secrétaire général de la Comédie française.
La revue est belle, dans son format très vertical, qui s’affinera jusqu’à mesurer 12 x 28 cm.
C’est la suite logique et réussie de Chimère.
Entre-temps, les Caveaux, qui, à l’imitation du Chat Noir parisien associent poésie, théâtre, chanson, ombres chinoises et peinture, dont celui « du 10 » (Situé successivement 10 rue Mareschal et 10 place Saint-Côme, 1894-1895) ont soudé un noyau d’actifs que le départ de Redonnel pour Paris où il va collaborer à La Plume et à L’Ermitage, la revue d’André Gide, n’a pas décapité.
D’emblée, dès ses trois premiers numéros, La Coupe publie Henri de Régnier, Albert Samain, André Gide (22 ans), Tristan Klingsor, Maurice Magre, M. Maeterlinck, Francis Vielé-Griffin, Stuard Merril.
Viendront ensuite des inédits de : Mallarmé (Rien au réveil), Marcel Schwob, Charles-Louis Philippe (21 ans), Francis Jammes, Léon Dierx (le « Prince des Poètes » qui succède à Mallarmé), Paul Fort (Prince des Poètes après Dierx), Rémy de Gourmont, Georges Rodenbach, Émile Verhaeren, André Fontainas, Gustave Kahn (l’inventeur du vers libre), Edmond Jaloux (20 ans), et bien sûr Paul Valéry (24 ans, avec son sonnet mallarméen Valvins) et Frédéric Mistral.
On le voit, La Coupe est une revue de très haut niveau, porteuse d’avenir (la majorité de ses collaborateurs a moins de 25 ans) et avec une aire géographique vaste. Montpellier, Paris, la Belgique, mais aussi Toulouse avec Maurice Magre, Emmanuel Delbousquet, Massebieau (l’école de L’Effort).
Mais Loubet, Valéry et Payen partent à Paris. Wémau y imprime de somptueuses cartes d’« homme de lettres » et meurt. Grollier y devient le célèbre illustrateur Chatelaine, épouse la sulfureuse Miss Clark et meurt en 1902. Montpellier a eu son feu d’artifice, mais quand la revue cesse, sa littérature est exsangue. Il lui faudra dix ans pour retrouver un tel niveau.
En attendant, on bricole, ou on repart à zéro.
Reconstitution des forces
Montpellier, avec ses 49 numéros (5 juillet 1896-31 octobre 1897), fondé par Auguste Baluffe, ne se veut pas exclusivement littéraire. Mais la place centrale qu’il donne au nîmois Henry Bauquier, le futur historien des poètes de l’Hérault et directeur du Petit Méridional à Nîmes, marque bien ses intentions. D’ailleurs, l’éditorial du n° 4, intitulé Trop littéraire ?, indique bien que les lecteurs ne s’y sont pas trompés. C’est qu’à côté d’œuvres purement littéraires (Bauquier, Fernand Troubat, Jean-Baptiste Séverac) et du feuilleton d’Auguste Baluffe, Les Millions de Mademoiselle Janot, roman montpelliérain, il publie des études littéraires de très bon niveau dues au romaniste Alphonse Roque-Ferier, ainsi que d’impor-tants documents d’histoire littéraire : correspondance d’Auguste Fourès, de Louis-Xavier et Lydie De Ricard. Mais ce mélange incongru entre hebdomadaire d’information et revue littéraire, voire savante, finira par avoir raison de cet attachant journal.
La Fantaisie montpelliéraine est elle aussi issue des Caveaux. Mais ses prétentions littéraires sont modestes. Ses 8 numéros (27 février-17 avril 1897) reposent en entier sur les chansons de Poussigue-Meyrel (Sommières 1866-Cannes 1941), le chansonnier dont Yvan Gaussen écrira un jour la biographie, et les caricatures dessinées et littéraires d’André Eloy-Vincent, le futur directeur des Beaux-Arts de Nîmes qui est peut-être le vrai Frise-Poulet signataire du feuilleton montpelliérain Hultime Bringueboche.
En 1898, L’Amphore publie 3 numéros. Aucun de ses auteurs ne se retrouvera par la suite, sauf Émile Ripert, le provençal, qui, à 16 ans, y publie son premier texte. Mais qui se cache sous les pseudonymes de ces sommaires embrouillés ? En tout cas pas une avant-garde.
L’Aube méridionale commence comme une revue de lycéens. Ses 18 numéros vont de 1898 à 1899. Elle n’a pas de ligne littéraire fixe elle admire autant Ferdinand Fabre (le Balzac des curés qui meurt couvert de gloire cette année-là à 70 ans) que Jean Moréas et Pierre Louys (qui à 28 ans fait déjà figure de maître).
Elle commence à paraître à Béziers : les pensionnaires du lycée de Montpellier qui la créent en sont plus ou moins originaires. Sa parenté avec Le Titan d’Henry Rigal est évidente. Ernest Gaubert (né en 1881, il a 17 ans) est de Saint-André-de-Sangonis. Il recevra en 1903 le Grand prix national de Littérature, publiera une vingtaine de volumes, deviendra à Bourges Président national des quotidiens de province et finira mal en 1945. Pierre Hortala, de Béziers, a le même âge. Il se suicidera en se jetant dans le canal de Narbonne en 1926, à la veille de la représentation à Monaco de sa dernière pièce. Marc Varenne, de Nérac en Lot-et- Garonne aura un sort plus heureux. Secrétaire du sénateur Fallières, il sera secrétaire du Président Fallières, et fera résidence à l’Élysée, tout en restant auteur, critique à Coemedia et à une foule de revues. Jean de La Hire produira une littérature populaire et scoute très diffusée. Dans les trois années qui suivent, il publiera quatre romans !
En 1899, la revue organise à Béziers le premier « Congrès des poètes »… et meurt.
Au sommaire, quelques grands noms Francis Vielé-Griffin, et Paul Vigné d’Octon qui y commence la publication de Ma Garrigue.
En octobre 98, la revue était parue encadrée de noir en hommage à Mallarmé.
En 1902, L’Action méridionale tente de remettre le couvert. Aux côtés de Varenne et Hortala (Gaubert est déjà un auteur confirmé), apparaît Célestin Pontier qui aura une carrière fulgurante. Deux ans plus tard, à 24 ans, il sera directeur du Midi Mondain et de La Soirée théâtrale. Il publie des essais de critique littéraire. En 1909, Les Pourpres, chez Grasset, débute par une préface ambitieuse: Comme Balzac et Zola je voudrais bâtir une œuvre complexe comme la vie… Mais il meurt la même année.
La revue publie Louis-Xavier de Ricard, tous les Toulousains : Roger Frêne, Maurice Magre, Emmanuel Delbousquet, Marc Lafargue, ainsi que toute la littérature montpelliéraine : Louis Payen, Henri Rigal, Jean Charles-Brun, Pierre Jalabert, Jeanne-Yves Blanc (la marraine d’Appolinaire), Henri Bauquier… Albert Eloy-Vincent y commence la publication de La Légende natale.
Mais la revue disparaît en juin 1905, après une vingtaine de numéros, ce qui reste remarquable.
Ces deux revues ont une curieuse postérité qui souligne bien leur rôle de banc d’essai. Tous les auteurs publiés par Bernard Grasset à partir de 1908 sont là. Mounette de Rigal qui inaugure l’édition (imprimé à Montpellier après le refus d’autres imprimeurs) sera suivi par les livres de Jalabert, Payen, Pontier, Gaubert, Pierre Grasset, Maffre de Baugé, Jean Amade, Jean Carrère, André Tudesq… Le premier fonds éditorial de la Maison Grasset se crée durant ces années-là dans les revues montpelliéraines : c’est là que Bernard Grasset et Louis Brun son bras droit, fils d’une libraire de Montpellier, font leur apprentissage de la littérature.
Signalons, pour l’anecdote en 1903 le seul numéro de La Revue Mignone, qui paraît dans un format « coquet » ?, semble proche de la Revue du Languedoc publiée à Lamalou, publie une lettre du tout-puissant René Doumic, de la Revue des 2 mondes, et file sans laisser de trace.
Il en est de même, la même année, de Montpellier-Vérité avec sa devise, Vers l’Harmonie par la Vérité, dont le seul numéro entend lutter contre toutes les iniquités (le mot figure 12 fois dans ses 12 pages comme dans un album de Lucky Luke). Le seul poème publié, anonyme, a d’ailleurs pour titre : Graine de révolté.
L’Étudiant, organe éclectique de l’Université de Montpellier, n’aurait pas sa place ici, si, de janvier 1905 à juillet 1910, ses numéros (plus de 217) n’avaient accueilli de nombreux auteurs déjà cités ou qui vont se trouver bientôt sur notre route. Paul Vigné d’Octon (Souvenirs d’internat), Ernest Gaubert (Méditation sur Montpellier), Marc Varenne, Henry Rigal, Émue Cottinet, Joël Dumas, Émile Jouvenel…
Mais c’est surtout l’omniprésence de Louis-Frédéric Rouquette qui retient notre attention. Sous les pseudonymes de Joyselle ou de R. des Pradinels, il déploie toute sa verve littéraire, parodie fort bien André Gide, et dédie ses textes à Jean Clary ou Charles Eymar.
Et les aventures de Petit-Poucet, son autre masque, ne manquent pas de sève. Chaque semaine, jusqu’à son départ à Paris en juillet 1908, une Gazette rimée, versifiée à la diable, vient illuminer la lecture du journal. Le 14 décembre 1907, Le Chant du départ accompagne la scission d’une partie de l’équipe, emmenée par Paul Duplessis de Pouzilhac, le futur responsable de la revue Septimanie, allant fonder L’Echo des Étudiants. Rouquette, fortement engagé à gauche, s’en prend violemment aux airs aristocratiques et au royalisme bigot de Pouzilhac. Un échange de coups de poings s’ensuit, des témoins sont envoyés, mais le match nul est déclaré. Le sang ne coulera pas, mais la rupture est consommée.
Relevons encore dans L’Etudiant le récit d’un banquet de thèse fort littéraire. Le récipiendaire, M. Lèbre, sera l’année suivante le mécène viganais de Pan et du Dard. Ses convives sont Marcel Rieu, Émile Piétrera, Jean Clary, Joël Dumas, Francis Carco, tous fondateurs de la revue Pan, accompagnés de Charles Eymar et Louis-Frédéric Rouquette.
La parution en janvier 1907 des Annales méridionales de Jean Cairel, qui sera un temps chansonnier à Montmartre avant d’être tué à la Guerre et Raoul Davray, est plus lourde de conséquences. Ses 5 numéros ouvrent des pistes inattendues.
Cet hebdomadaire du dimanche publie effectivement des auteurs déjà importants : André Tudesq, qui sera poète, reporter international et mourra à Saigon. Pierre Grasset et Henry Rigal y publient des extraits de leur premier roman (Un conte bleu et Mounette qui seront publiés chez Grasset). Le Professeur Grasset lui-même et Henri Péladan y polémiquent sur les rapports entre esthétique et folie à propos de Baudelaire et Flaubert. Éloy-Vincent y continue sa Légende natale. Joachim Gasquet, le fondateur aixois de La Syrinx, Gabriel Boissy, qui fondera le journal littéraire du 81e, Poil et Plume et sera à l’origine de l’hommage au Soldat inconnu de l’Arc de Triomphe, Georges Beaume, Louis Payen, Lionel des Rieux étoffent la belle équipe. Les félibres, Mistral et Mariéton en tête sont là aussi. Charles Bordes, de la Schola cantorum, tient la chronique musicale sur 2 pages, avec ses partitions lithographiées dont le coût entraînera la faillite de la revue.
De Rodez, Francis Carco, qui a 18 ans, envoie une élégie. Il propose une correspondance régulière, veut demander à l’abbé Bessou un article sur Emma Calvé… Encore un an, et c’est lui qui déclenchera la révolution littéraire à Montpellier.
Au bout d’un mois, la revue capote pour des problèmes financiers. Davray entre à L’Éclair, et y restera jusqu’à la fin. Mais la revue a sonné le grand rassemblement des énergies dispersées depuis la fin de La Coupe et ouvert la voie au second vaisseau amiral de la flotte : Pan.
Pan, ou le miracle d'une grande revue provinciale
Pan est une splendide revue, consistante et bien imprimée sur papier vergé par Firmin, Montane et Sicardi. Ce qui ne l’a pas sauvé de la disparition. La BNF en a des épaves. Deux collectionneurs montpelliérains ont des collections incomplètes. Ses sommaires sont en partie reconstitués d’après une table publiée dans le numéro 6.
Seuls les 6 premiers numéros de ce bimensuel sont montpelliérains, du n° 1 en janvier au n° 6 de décembre, la revue couvre toute l’année 1908. La suite, très inégale, sera parisienne et reprend d’ailleurs une nouvelle numérotation sous la direction de Jean Clary et Marcel Rieu.
La direction en est collégiale : Joël Dumas, de Narbonne et Montpellier, qui publie cette même année Délicieusement chez Grasset deviendra notaire-poète à Versailles. Jean Clary, un Aveyronnais qui ira à Paris et cessera d’écrire lors de la Grande Guerre est la cheville ouvrière de Pan. Francis Carco, comme lui fils d’un percepteur de l’Aveyron (c’est là qu’ils se sont connus), descendu de Villefranche-de-Rouergue pour une période militaire, insufflera toute son énergie. Le secrétariat est assuré par Émile Pietréra qui aura après-guerre le très curieux et très officiel titre de Commissaire de police à la gare Saint-Lazare chargé de la police spéciale des souverains étrangers venant en France.
Le réseau que les trois poètes fondateurs tissent en 6 numéros autour de la revue est stupéfiant
Le n° 1 ne publie qu’un Montpelliérain, Émile Cottinet, mais s’étend vers Perpignan (Louis Thomas), la Provence (Émue Sicard, créateur de la revue Le Feu en 1905, Paul Souchon), et bien sûr le Rouergue, bien connu des responsables (Eugène Viala, poète et graveur). Mais déjà la présence du très admiré directeur de La Phalange, Jean Royère et du Lillois du groupe du Beffroi Léon Deubel donne à la revue une crédibilité inattendue.
Dès le n° 2, Louis-Frédéric Rouquette (qui raconte ses souvenirs sur Zola) et Pierre Vierge donnent du poids au groupe des Montpelliérains, et l’apparition de Paul Sentenac, du jeune Abel Bonnard et de Mécislas Golberg confirment les premiers espoirs. Les chroniques portent sur Claudel et Lucie Delarue-Mardrus.
Le n° 3 se recentre sur les grands noms et les jeunes du grand Sud : Marseille, Montpellier, Toulouse ; Charles Bordes, Roger Frêne (l’ami aveyronnais de Carco qui, en 1921, publiera ses Nymphes en édition bibliophilique illustrée par Modigliani), Pierre Grasset, Paul-Hubert, Louis Payen, Emmanuel Signoret, Paul Souchon. Et bien sûr Carco, qui dédie ses textes au peintre Charles Eymar, l’ami de Larbaud et de Joseph Conrad.
Le n° 4 concrétise des contacts déjà pris : Lucie Delarue-Mardrus envoie un texte. Filipo Tomasso Marinetti explique longuement le Futurisme dont il s’apprête à publier le Manifeste. Et surtout, un jeune homme de 16 ans y publie ses premiers vers : Saint Léger-Léger qui n’est pas encore Saint-John-Perse.
N° 5 : La même base, plus un certain Toussaint-Lucas qui a la particularité d’être sous-préfet à Lodève, et d’avoir passé son enfance à Nice en compagnie d’Apollinaire (il publiera ses souvenirs sur lui en 1954). Dans ce premier article consacré à son ami, qui n’a encore publié aucun recueil, il le sacre, textes à l’appui, plus grand poète de sa génération. Il parle de l’érudition du poète, de son rôle en tant que critique d’art, de sa maison du Vésinet, encombrée d’œuvres de ses amis, Derain, Othon Friesz, Van Dongen, M. Laurencin, Matisse, Braque et Picasso, le plus important peintre de l’époque. Qui connaît Picasso en 1908 ? Ce n’est sans doute pas l’exposition biterroise de 1901 qui l’a fait connaître au Languedociens.
Le n° 6 est une apothéose. Valère Bernard, le grand peintre, sculpteur et poète marseillais parle de Rodin. Une chronique enthousiaste et anonyme encence les Poèmes d’un riche amateur, de Barnabooth, dont, chose curieuse, l’auteur semble totalement inconnu à la revue, alors que Valéry Larbaud a écrit son texte à quatre pas de là, sur la Comédie. Une autre étude compare Royère et Paul Valéry.
Mais surtout, la revue publie l’édition pré-originale de Fiançailles, de Guillaume Apollinaire une des pièces majeures de Rhénanes, dont le texte définitif ne paraîtra dans Alcool qu’en 1913. Cette publication a sans doute été amenée par la présence simultanée dans la revue de Toussaint-Lucas, l’ami d’enfance, et de Guy Lavaud, le chef de Cabinet du Gouverneur de Monaco, pour lequel Apollinaire écrit cette même année une des Chroniques du Mercure de France qui ne paraîtra d’ailleurs qu’en 1912, lors du mariage de Lavaud avec la fille de F. Vielé-Griffin.
Pour l’anecdote, signalons dans ce même numéro des vers d’Henri Guilbeaux, poète rare, mais, comme Apollinaire, victime indirecte de la Guerre de 1914, puisqu’il fut, lui, condamné à mort pour désertion et entente avec l’ennemi. Germanophile, il publie en 1909 un petit livre, Berlin.
Le numéro suivant déjà largement parisien, confirme la collaboration d’Apollinaire, mais publie aussi Tristan Klingsor, Francis Vielé-Griffin et John-Antoine Nau, qui est, quand même, le premier lauréat du prix Goncourt, en 1903, pour Force ennemie, remarquable roman à la l’mite du fantastique.
Le reste de la revue appartient totalement à l’histoire parisienne.
Outre la qualité de ses publications, l’intérêt de Pan vient de ses réseaux. Relevons quelques-uns des liens unissant certains collaborateurs de la revue.
Apollinaire arrive par Toussaint-Lucas, lui-même Lodévois et ami de Roger Frêne, ami de Carco depuis le Rouergue dont vient aussi Guy Lavaud, qui, en tant qu’officiel monégasque, va financer les spectacles de Pierre Hortala et Louis Payen qui co-signera en 1912 une comédie, La Monnaie de singe avec Lucie-Delarue-Mardrus.
Marinetti est une relation déjà ancienne de Valère Bernard, qu’il a connu à Paris et avec qui il entretient une correspondance suivie depuis 1904. Bernard adhérera même un temps au futurisme, et participera en 1910 à Poesia la revue milanaise du mouvement.
Valère Bernard est lui-même un ami de Paul Souchon, qui traduit en français ses textes occitans parus dans La Plume. Or, Souchon est un des fondateurs du Caveau du Dix à Montpellier, avec Tudesq, Louis Thomas et Pierre Devoluy que Bernard remplacera en 1909 comme Capoulié du félibrige.
Abel Bonnard est, comme Carco, Frêne, Louis Thomas et Guy Lavaud un collaborateur de la revue maurassienne Les Guêpes.
Léon Deubel, de Lille, ami de Charles Cros, deviendra avant son suicide en 1913 un des piliers de L’Île sonnante, la revue que Roger Frêne fonde en 1909 à Paris avec encore Francis Carco,
Mais tous les protagonistes de Pan partent à Paris. Nous nous retrouvons dans la situation de 1898 après La Coupe. Le silence s’installe. Prolongé par la guerre, il durera 15 ans, jusqu’à la parution en 1922 de L’Âne d’or.
Car ce n’est pas Le Dard, organe des étudiants, malgré la présence de Joël Dumas (qui se souvient de ses rencontres parisiennes avec Apollinaire, Marinetti et Jean Moréas), de Jean Clary, Marcel Rieu, Émile Cottinet qui en font une véritable résurgence de Pan qui va relancer la machine. Son premier numéro, daté de juillet 1909, n’aura pas de suite.
Malgré sa parution périodique, Montpellier-Littéraire n’est certainement pas une revue. Il s’agit du compte-rendu des matinées littéraires et artistiques où des professeurs donnent des conférences. Les textes littéraires, la plupart des poèmes anonymes, qui les accompagnent n’en sont que les pâles faire-valoir. La publication, commencée en 1910, dure jusqu’au n° 38, daté du 30 mars 1914.
En 1913, la presse annonce une nouvelle revue : Les Cigales, avec, entre autres, Édouard Marsal, Jean Charles-Brun et Jean Aicard.
Rien ne prouve que cette revue ait paru.
Aréthuse a plus d’ambition. L’annonce de ce trimestriel dans La Vie montpelliéraine porte la marque un peu prétentieuse de Louis Payen qui s’attribue toute la gloire de La Coupe et ignore Pan : Depuis La Coupe, fondée par Louis Payen, Montpellier n’avait pas eu de revue exclusivement littéraire… On y trouve, aux côtés de Louis Payen, Léo Larguier, Émile Cottinet et A. Verdier, qui font figure de vieux routiers de la littérature locale. Mais nous sommes en avril 1914.
La Guerre de 1914 apportera une relative renaissance, avec ses revues de soldats ou de lycéens. Lou Gal, de Pierre Azéma et Jean Bardin sera le journal occitan des combattants. Poils et Plumes, de Gabriel Boissy, sera, en français et occitan, plus spécialement à la gloire du 81e de Montpellier. L’Effort des Jeunes, avec les premières publications de lycéens comme Eugène Causse, Jean Claparède et les premiers vers publiés d’André Chamson ou La Lanterne de Diogène, en 1917, avec Maurice Chauvet, Paul Arnaud, Claparède, Causse, et un jeune dessinateur de 17 ans qui signe J. M. et deviendra Romanin avant de rester dans l’histoire sous son nom de Jean Moulin préfigurent L’Âne d’or de l’après-guerre, mais restent au niveau de méritoires tentatives de jeunesse.
On le voit, l’étude des revues littéraires coïncide avec celle des milieux les plus productifs d’une époque. Ce regard enfin posé permet souvent de corriger des éclairages outrés. Certaines silhouettes, caricaturales, adoucissent leurs contours. Par exemple, un Albert Arnavielle dont le souvenir, figé dans une attitude monolithique du combat félibréen et royaliste, est ici estompé par sa collaboration et son soutien actif à des revues d’avant-garde littéraire et sociale, par son réseau de relations qui déborde largement son aire d’action idéologique.
D’autres personnages apparaissent comme des moteurs infatigables, d’incomparables créateurs de réseaux littéraires, alors même que leur œuvre « en volume », trop mince n’a pu les sauver de l’oubli. C’est le cas d’un Joseph Loubet, sans lequel le paysage littéraire serait si différent. C’est le cas, plus irritant encore d’un Paul Redonnel, présent partout où il se passe quelque chose, mais dont la vraie personnalité nous reste inconnue. C’est plus généralement le cas de tous ces participants difficiles à identifier, mais qui constituent l’interface indispensable entre auteur et lecteur, passant sans cesse d’un statut à l’autre, saisis en pleine vie avant les classifications de l’histoire.
Cet article, ébauche d’un travail exhaustif en cours qui poursuivra son inventaire jusqu’à nos jours, est aussi une tentative d’attirer l’attention des lecteurs sur ces papiers qui, souvent dépourvus de luxe, n’en sont pas moins des témoignages capitaux de l’histoire intellectuelle et littéraire d’une époque.
Notes
1. La revue parisienne La Plume, que dirigera plus tard Paul Redonnel.
2. Secrétaire et disciple de Vallès, Caroline Rémy (1855-1929) signait aussi ses chroniques libertaires Arthur Vingtras et a dirigé le Cri du Peuple de 1886 à 1888. Elle est connue dans le Midi pour son opposition au régionalisme et à la tauromachie.
