Les Melair-Parant, artisans carcassonnais du XVIIe siècle
au service de la cathédrale de Saint-Pons-de-Thomières

Sous l’Ancien Régime, le rayonnement intellectuel et artistique de Narbonne se propageait loin dans la région et même dans le royaume si l’on veut bien noter le nombre important d’artisans et d’artistes qui venaient y résider et proposer leurs ouvrages de qualité principalement aux églises. Pourtant, Saint-Pons, proche de la capitale de la Narbonnaise, n’a pas profité de ce voisinage aux XVIIe et XVIIIe siècles alors que la cathédrale était embellie et restaurée. Curieusement, Carcassonne s’intéresse davantage à cette zone rurale, en marge des grands itinéraires commerciaux. A trois reprises, en un siècle, une famille d’artistes de la ville basse de Carcassonne réalise des travaux et des œuvres d’art ci Saint-Pons-de-Thomières

en 1626, Jean Melair, pour la couverture du clocher de la cathédrale ;

en 1655, Louis Parant et Jean-Jacques Melair, pour la réalisation des stalles ;

en 1716, Louis Melair pour la réédification partielle de l’abside et de la façade.

La couverture et le rehaussement du clocher

Après les ravages et les destructions causées par les guerres de Religion, il fallut réparer la cathédrale, mais les restaurations s’étalèrent sur nombre d’années en raison de problèmes financiers. Démoli en 1567 par les religionnaires qui s’emparent de la ville, l’édifice a perdu entièrement son cloître, le chœur imposant de style ogival qui s’étendait sur la place actuelle et les clochers. Il retrouve partiellement son affectation avec une première messe en 1619. Au début du XVIIe siècle, on avait mis en place une cloche de 22 quintaux grâce à l’intervention des maîtres fondeurs de Narbonne, Guillaume et Louis Pailhau, et de Saint-Pons, Jacques Buret et Jacques Grefeilhe 1.

En juillet 1626, cinq cloches sont installées par Bernard Py qui se dit « maître fondeur de l’artillerie du roi en la ville de Carcassonne ». Le travail de charpenterie est confié à Pierre Algan, de la même ville 2. Cette intervention des artisans audois n’était pas la première puisque le chapitre de Saint-Pons avait fait enregistrer un contrat de travaux chez Pierre-Jean Amblard, notaire royal de la ville et procureur de l’évêque, Pierre de Fleyres, seigneur du lieu. Un différend né entre le chapitre de la cathédrale et l’évêque s’était terminé par un jugement au parlement de Toulouse ; l’arrêt devait être exécuté sous le contrôle d’un commissaire député, maître Laurent Maurin, baille royal de Caux.

Le 13 mai 1626, Jean Melair, maître menuisier, s’était chargé de refaire le couvert du clocher de la cathédrale pour un montant de 1 000 livres : « avec des ais de bois de chesne et chastaigner couvert dardoise pour apuyer ledit couvert sur la muraille dudit clocher et murette » 3. Il convenait d’établir, tout à l’entour, un forjet pour recueillir les eaux de pluie et de remonter le couvert à quatre faces en le surmontant de son aiguille. Au sommet, le long des arêtes, sur une chape de plomb, l’entrepreneur devait fixer solidement des tuiles de couleur.

Ce charpentier, qui habitait dans la ville basse de Carcassonne, était originaire de Vic-sur-Seille, petite paroisse de l’actuelle Lorraine, tout comme Georges La Tour, peintre célèbre qui séjourna en Italie et s’inspira du Caravage dans ses œuvres. Jean Melair fut baptisé le 4 mai 1599, deuxième fils d’un maître menuisier 4. Parti de sa Lorraine natale, il se trouve à Narbonne, en 1621, mêlé à une dispute et bagarre entre compagnons menuisiers et chirurgiens 5.

Comme tant d’autres artisans de l’époque, il effectue son tour du royaume pour mieux apprendre son métier. En fait, Carcassonne l’attire : il se fait engager comme compagnon chez Pierre Brussel, maître menuisier, qui tient atelier à côté de l’église des Carmes, et épouse la fille en 1623 avec une dot de 180 livres 6.

Tantôt participant à des travaux pour les consuls, tantôt réalisant des petits meubles, il travaille avec son beau-père qui lui sert de caution dans l’acte signé à Saint-Pons. Pourtant, le contrat de 1626 ne sera pas exécuté en l’état. Le 3 août 1627, un nouveau bail est signé sur les recommandations de Monseigneur Pierre de Fleyres qui, tout comme le chapitre, considère les travaux envisagés comme trop limités et provisoires 7. Au cours des siècles, le problème de la couverture des églises a préoccupé les responsables qui craignaient les infiltrations d’eau si néfastes. Ils souhaitent un autre projet « pour rendre le couvert du clocher plus assuré et perdurable a ladvenir ». Jean Melair, sous le contrôle de Pierre Brussel, devra refaire la toiture du clocher en posant le bois « tout contre laguille de la pierre », en le recouvrant de bonne ardoise clouée. Le couvert à huit faces devra être terminé en principe sous un mois, d’après l’acte.

Plan de la cathédrale avant 1716
Fig. 1 Plan de la cathédrale avant 1716.
M : maître-autel, O : porte romane murée. P porte du cloître. R : ruines de l'ancien chœur.
S : sacristie. T : porte du nord. V : clocher Saint-Pons de Cimiez.
Le clocher de la cathédrale Saint-Pons de Cimiez.
Fig. 2 Le clocher de la cathédrale Saint-Pons de Cimiez.
Le clocher de la cathédrale Saint-Pons de Cimiez.
Fig. 3 Le clocher de la cathédrale Saint-Pons de Cimiez.

Il est possible que les travaux s’étalent sur une plus longue durée et soient encore complétés de quelques aménagements. En effet, au mois d’août 1632, un acte notarié fait mention d’une dette de 200 livres à l’égard de Jean Melair l’évêque et le chapitre n’ont pas tenu leurs engagements. Le menuisier fait cession de la somme à un bourgeois de Carcassonne qui se chargera de recouvrer la créance 8. Une mention marginale au bail de 1627 précise certainement la date correspondant à la fin du paiement « XV aoust 1633 ». Comme pour les autres artisans du XVIIe siècle, il serait intéressant de retrou-ver une ardoise marquée avec une date puisque l’essentiel de la char-pente a été conservé jusqu’à nos jours. Ainsi en témoigne le clocher de Saint-Jean récemment restauré, du nom de la chapelle qu’il couvrait.

Jean Melair se rendra bientôt responsable de l’atelier de Carcassonne ; avec des compagnons et son frère Didier venu de Lorraine, il se fera remarquer par la réalisation de retables et surtout du buffet de l’orgue de la cathédrale Saint-Nazaire de la Cité en 1637 9. Il meurt en 1647 en laissant deux filles, Jeanne et Marguerite, et un fils, Jean-Jacques, qui deviendra vite un sculpteur célèbre dans la région.

Même si les capacités de menuisier et de charpentier de Jean Melair paraissent indéniables, on a du mal à croire que sa renommée ait pu atteindre Saint-Pons. Des circonstances favorables ont dû préparer sa venue : en 1625, le recteur de la paroisse de Saint-Pons, Hector Julien, hébergé au couvent des Augustins, meurt et y est enseveli 10. Dans ces mêmes années, Jean Castelbon, marchand des faubourgs de la Cité, épouse Antoinette Amblard. Vieille famille de Saint-Pons, les Amblard tinrent pendant deux siècles une étude de notaires et servirent souvent de secrétaire au chapitre et à l’évêque. De même, Nicolas Carlo, un maître artisan qui tient une savonnerie à Saint-Pons, s’associe à un marchand carcassonnais pour lui procurer tout le savon que cuira sa chaudière dans son atelier de Saint-Pons 11. On constate ainsi que Carcassonne développait les échanges commerciaux avec le haut-pays et même favorisait les unions familiales. Les communications existaient en passant par Caunes, gros bourg alors spécialisé dans la poterie, la fabrication du savon et l’artisanat du marbre grâce aux carrières redécouvertes vers 1610.

Au milieu du XVIIe siècle, l’église, protégée par une muraille à l’est qui la sépare des ruines de l’ancien chœur, se trouve extrêmement réduite dans ses proportions avec un minimum de mobilier et d’objets pour le culte. Pourtant, les efforts de l’évêque Michel Tubœuf et du chapitre ne manquent pas, comme le projet de réaliser les stalles pour les chanoines et les prêtres.

Les boiseries du chœur

Les gros travaux de charpenterie exécutés par Jean Melair semblent avoir laissé un bon souvenir par leur qualité : en 1655, le chapitre cathédral de Saint-Pons engage de nouveau des Carcassonnais. Au décès de Jean Melair, la plupart des outils sont vendus par la veuve ; le fils Jean-Jacques est confié à Pierre Chipault, maître sculpteur, qui prend l’atelier en location et lui enseigne aussi la peinture et la dorure.

En 1650, Jeanne Melair épouse un compagnon menuisier natif de Chambon en Touraine, Louis Parant, qui engage son beau-frère Jean-Jacques comme apprenti. L’atelier est alors reconstitué, solidairement entre eux, même si Melair n’a pas encore 18 ans. Il fonctionne toujours à côté des Carmes et profite de quelques contrats de menuiserie et d’architecture, un retable à Pennautier par exemple.

Jean-Jacques Melair va se trouver associé à la besogne confiée par les chanoines de Saint-Pons ; son curateur vient de rendre les comptes et l’émanciper. Toutefois, sa récente majorité ne lui permet pas de figurer parmi les signataires des actes. Le 18 avril 1655, Barthélemy Foulhe, notaire et secrétaire du chapitre, enregistre un contrat de bail signé avec les entrepreneurs, selon la délibération capitulaire de la veille : le vicaire général et les chanoines députés par le chapitre confient à Louis Parant et à Benjamin Maudet, menuisier d’Azille, la réalisation des chaises du chœur et autres ouvrages de menuiserie 12.

Ils s’engagent à sculpter et fixer 66 chaises hautes pour les chanoines ou basses pour les hebdomadiers, les prébendés et les chapelains, avec une console au bout de chaque rangée suivant les dessins qui ont été signés par les parties.

Ce travail sera accompagné de la fabrication de quatre pupitres volants, de lambris, de corniches, le tout en bois de noyer, des marchepieds en châtaignier. Pour une meilleure qualité, on employait le chêne ou le noyer, tout en constatant que le premier bois « est beaucoup plus fort ». L’entrepreneur est obligé de donner une épaisseur supérieure aux chaises quand il emploie le noyer, comme au monastère de Fontfroide en 1648 13. Le lambris des chaises montera à la hauteur des murailles qui entourent actuellement le chœur. Il ne faut pas oublier que le chœur de cette époque est réduit et qu’il n’existe aucun passage derrière les stalles, comme c’est le cas aujourd’hui. Les menuisiers pourront utiliser les ferrures qui consolident actuellement la double rangée de chaises. Il faut abattre quelques murs pour obtenir la place nécessaire à cette installation.

Boiserie de la cathédrale Saint-Pons de Cimiez.
Fig. 4 Boiserie de la cathédrale Saint-Pons de Cimiez.
Les stalles du chœur de la cathédrale
Fig. 5 Les stalles du chœur de la cathédrale
Les stalles du chœur de la cathédrale
Fig. 6 Les stalles du chœur de la cathédrale

Du côté de l’épître, sous un dôme, sera réalisée une chaire épiscopale séparée des deux chaises pour les assistants par un escalier et surmontée par le même lambris que celui du chœur avec deux vases pour ornement; au côté opposé, on installera la chaise du prédicateur. Les deux portes à deux battants et la balustrade de communion seront garnies de pilastres ornés de fruits divers. Il sera aussi placé un lutrin en bois de noyer à quatre faces, porté sur un coffre, devant lequel un marchepied supportera un banc fermé. Face à l’évêque, on placera la chaire du prédicateur à laquelle on accèdera de l’extérieur par un escalier portatif.

L’ouvrage se monte à la somme de 7 600 livres et devra être terminé dans deux ans et demi, grâce à l’emploi de six ouvriers au minimum travaillant chaque jour « et plus s’il est besoin ». Maudet et Parant signent avec élégance le contrat en présence de l’évêque Mgr Michel Tubœuf. Comme pour tous les baux de ce type, la somme de 2 000 livres sera retenue jusqu’à la réception du travail par les experts. Devant l’importance du travail, les deux menuisiers s’associent à Pierre Noireau, maître menuisier installé à Carcassonne 14. En fait, bourguignon d’origine, il s’était fait connaître pour la réalisation d’un retable de bois à Saint-Vincent de Montréal (1612), pour l’expertise du buffet de l’orgue de Saint-Nazaire de la Cité (1639). L’arrivée de Noireau explique la qualité des motifs sculptés sur les consoles et les panneaux grâce à la direction de Louis Parant. On ne manquera pas de mentionner la présence du jeune Jean-Jacques Melair qui a appris « Ihart desculteur » avec Pierre Chipault dès 1647 15.

Pour préserver l’espace clos réservé au chapitre, les stalles sont réparties sur deux rangées ; les sièges hauts que surmonte une suite de lambris décorés de motifs géométriques sur leur partie supérieure ; une frise en guirlande domine les panneaux prolongés par un fronton cintré qui abrite une tête d’ange. Les travées se développent sous forme de colonnes sculptées représentant des demi-corps de personnages fantastiques. Si les dossiers sculptés montrent bien la prééminence des chanoines sur les prêtres, toutes les stalles sont séparées par des parcloses ouvragées alignant des femmes, des harpies, des monstres au corps galbé et pourvus d’ailes. La clôture du chœur se marque par des jouées au décor élégant : les panneaux présentent les différents apôtres avec un livre. Au-dessus, un rouleau de feuillage et de fruits se découpe jusqu’à la frise. Tous les sièges bénéficient d’une miséricorde sculptée, élément indispensable lors des longues cérémonies, la plupart des motifs géométriques, parfois une tête de monstre.

Les travaux commencèrent à la fête de la Saint-Jean Baptiste 1655 ; le 5 janvier 1656, les trois associés ont déjà reçu un quart du prix fait de la part de Guillaume de Trégoin, trésorier du chapitre. Jean Seurat, marchand et consul de Saint-Pons, sert de témoin. Entre-temps, Nicolas Austric, notaire et procureur à Carcassonne, a signé un acte de cautionnement pour l’ensemble de l’ouvrage 16.

Cependant, alors que le travail touche à sa fin, les chanoines réunis décident d’augmenter le nombre des chaises installées : l’archidiacre signe un bail de besogne complémentaire le 26 octobre 1657 avec Pierre Noireau, Benjamin Maudet et Louis Parant 17. Ces maîtres menuisiers doivent entreprendre la confection de cinq chaises : une haute et une basse du côté de l’évêque dont il faudra avancer la chaire ; deux hautes et une basse du côté de l’archidiacre. Ils rajouteront un degré pour monter à la chaire de l’archidiacre, tout comme ils ont fait pour le siège de l’assistant de l’évêque. Toutefois, les pentes de fruits prévues seront remplacées par des termes. Le travail correspondra à un supplément de 350 livres.

La fixation des stalles appartient à un maître serrurier, Nicolas Baudinot, de Saint-Chinian qui signe un bail de besogne le 18 avril 1657 dans la maison de l’archidiacre 18. Par cet acte, Jean de Fleyres, chanoine et syndic du chapitre, se fait présenter un calibre de bois qui doit servir de mesure pour les barres et qui est partagé en deux pour rester entre les mains du bailleur et de l’entrepreneur. Le serrurier fixera l’ensemble grâce à vingt-trois barres carrées « de fer de senechal de Carcassonne » ; on peut supposer qu’il s’agissait d’une qualité de métal que cet administrateur avait fixée en accord avec le corps des maîtres serruriers. Les barres, d’une longueur de onze pans soit 2,75 m, tiendront par des clous à vis et des clous communs et par des « fiches françaises ». Toutes ces pièces ouvrées de sa main seront identiques aux deux modèles fournis. Un maître menuisier de Saint-Pons, Jean Albes, se porte caution pour Baudinot. L’ouvrage, terminé pour la Saint-Jean Baptiste, coûtera 457 livres aux bailleurs en plusieurs versements dont le dernier de mai 1658 marque la réception des travaux.

Lors de l’inversion du chœur et du déplacement des stalles, en 1716, la majeure partie de l’ensemble a été sauvegardée ; quelques panneaux extérieurs rajoutés dans la charpente de soutien ont permis une installation plus solide, à défaut d’appui sur un mur. La chaire épiscopale n’a pas survécu aux rigueurs du temps. Toutefois, quelques stalles ont été mises en place au XVIIIe siècle en imitant les motifs des précédentes, ce qui explique le surnombre actuel : 7 chaises hautes des deux côtés du maître-autel, 19 chaises hautes et 12 basses dans le chœur du chapitre. Il faut noter aussi une travée de lambris sculptés de part et d’autre de la grille de fermeture.

Des sculpteurs du Languedoc

On comprend alors que les chapitres de la province prennent le temps de choisir les artisans pour réaliser de pareils ouvrages. Car le maître d’ouvrage doit être autant un exécutant qu’un dessinateur et architecte. Pour les stalles de la cathédrale, le chapitre Saint-Étienne de Toulouse fait appel à Pierre Monge, « maître sculpteur et architecte » ainsi que le nomme un contrat signé à Carcassonne pour réaliser le tombeau de l’évêque Christophe de Lestang 19. Le prévôt et les députés du chapitre sont nommés en général pour préparer l’ensemble de l’ouvrage : ils demandent d’abord à un maître menuisier ayant des connaissances d’architecture de dresser à l’échelle un plan détaillé des divers éléments. Ensuite, après avoir fait des publications dans les villes du diocèse et aux alentours, ils font procéder à des enchères « a moins dites », au rabais, en mettant en concurrence plusieurs artisans. Il arrive que le contrat soit alors passé à un maître différent de celui qui a établi le dessin. Parfois, les députés, sur recommandation, choisissent les entrepreneurs les plus capables.

Sculpture de la cathédrale Saint-Pons de Cimiez.
Fig. 7 Sculpture de la cathédrale Saint-Pons de Cimiez.

A la cathédrale Saint-Nazaire de Béziers, en 1616, Jean Solinhac, maître menuisier, se charge de construire les stalles du chœur selon un modèle qu’il présente au chapitre. Sur le plan, heureusement conservé, on distingue en détail les différents motifs proposés qu’il s’agisse des décorations ou des figures 20. Comme il n’est pas mentionné de sculpteur-architecte dans le bail, on peut supposer qu’il a lui-même réalisé le dessin. Le chapitre de Saint-Pierre de Montpellier s’adresse à Guillaume Martois, en 1632, pour l’ensemble des stalles du chœur. Ce sculpteur avait déjà marqué la finesse de son art en construisant le buffet d’orgues de Saint-Nazaire de Béziers 21.

On ne manquera pas de souligner les rapprochements de style entre les stalles de Saint-Étienne de Toulouse 22, celles de Montréal et de Saint-Pons, même si ces dernières montrent moins de richesse dans la qualité du décor. Il est vrai que Noireau a travaillé à Montréal en sculptant des retables et des statues. Peut-être ont-ils bénéficié des mêmes recueils de gravures alors diffusés dans le royaume ? Rien d’étonnant puisque ce style d’architecture aux motifs religieux et païens n’appartient pas au Languedoc. Les sculpteurs dont il vient d’être parlé ont débuté la pratique de leur art dans une région plus septentrionale : Guillaume Martois, originaire de Bourges ; Louis Parant, de Chambon en Touraine ; Pierre Noireau, de Bourgogne.

Les travaux semblent terminés au début de 1658. Jean-Jacques Melair y a participé tout le temps nécessaire. En avril 1658, il quitte la région pour faire le tour du royaume peut-être se rend-il à Rome comme la plupart des artistes de l’époque ? Son retour, en 1660, est marqué par son mariage, par une activité débordante dans les pays d’Aude, à Mirepoix, La Bruguière et surtout en Roussillon. Cette dernière région a conservé la plupart des retables architecturaux de Melair, restaurés avec goût : cathédrale Saint-Jean de Perpignan, églises de Rivesaltes, de Vinça 23. L’actuel département de l’Aude est moins riche : retables de Lasbordes et de Roquefeuil. Jean-Jacques Melair terminera sa vie comme entrepreneur de travaux publics pour la Province et mourra en 1698.

La maîtrise

Les stalles constituent un élément indispensable du mobilier de culte pour les cérémonies. En voyant le cadre prestigieux des boiseries du chœur au XVIIe siècle, on peut imaginer le faste des offices célébrés à Saint-Pons. Il suffit de parcourir les registres capitulaires, d’analyser les minutes de notaires pour faire revivre cette animation religieuse intense. On sait que toute cathédrale possède une maîtrise d’enfants de chœur qui constituait la pépinière de ces musiciens, chantre, instrumentiste, organiste, maître de chapelle ou intendant de la musique dans le royaume ou à la Cour.

Les maîtrises de la région comprennent entre quatre et huit enfants : quatre à la cathédrale de Saint-Papoul à partir de 1667, à celle de Saint-Pons, six à Saint-Pierre de Montpellier, à Saint-Nazaire de Béziers, à Saint-Paul de Narbonne, huit à Saint-Nazaire de la Cité de Carcassonne jusqu’en 1589, à l’église métropolitaine Saint-Just de Narbonne. Comme les enfants restaient de nombreuses années sous la responsabilité du chapitre, qui assumait l’autorité paternelle, le recrutement était limité et de qualité.

Après avoir fait les preuves de ses dispositions musicales, l’enfant était reçu à la maîtrise entre six et huit ans. Le chapitre de Saint-Pons recrutait sur place comme en 1629 Jacques Boutie, fils de Pierre, âgé de six ans, est accepté pour servir d’enfant de chœur « a la musique de ladite église tant et si longuement qu’il plaira audit chapitre et leur sera agréable et utile pour cet effet ». Parfois, le jeune garçon venait de plus loin, comme Jacques Palous, fils d’un maître couturier de Béziers, en 1658 24.

Ces enfants restaient jusqu’à leur mue (15 ou 16 ans) au sein de la maîtrise et avaient la chance de s’instruire en apprenant les connaissances de base en même temps que la musique. Lorsqu’ils ne peuvent plus chanter, ils sont congédiés avec une gratification (60 livres en 1658) ou poursuivent leurs études sur place en jouant d’un instrument ou en apprenant la composition.

A l’époque de la mise en place des chaises du chœur, le maître de chapelle est originaire de Saint-Quentin, dans le diocèse de Noyon Maître Mathieu de La Porte, prêtre, est tenu de veiller sur les quatre enfants du chœur du chapitre et leur apprendre « à chanter, lire, écrire et grammaire latine » moyennant la somme annuelle de 270 livres 25. Il se doit de diriger la chapelle de musique composée des quatre enfants, des chanteurs et des musiciens laïcs, joueur de serpent ou de basse de viole.

La reconstruction de l'abside

Si le culte peut être célébré avec dignité dans le nouvel enclos du chapitre, il faut penser que l’église reste dans des proportions réduites. Aussi les évêques successifs essaient-ils d’obtenir du chapitre le financement d’un agrandissement. Mais la présence des chanoines, prêtres ou laïcs, assidus ou absents, trop attachés à leurs bénéfices et à une stricte gestion de la mense, constituent une gêne et une force de résistance à toute amélioration coûteuse. Monseigneur Michel Tubœuf avait favorisé l’installation des stalles; Pierre de Percin de Montgaillard, évêque de Saint-Pons de 1663 â 1713, ne réussit pas à obtenir l’accord du chapitre pour relever le grand chœur d’autrefois, malgré les nombreuses ordonnances et procès-verbaux de visite de la cathédrale cités dans des inventaires, mais aujourd’hui détruits. Tout au plus, fait-on des réparations de consolidation au cloître dont se charge, après un devis précis, Pierre Saisset, maçon et architecte de Narbonne.

Toutefois, il reste la transcription relevée par Joseph Sahuc pour la visite de Pierre de Mongtaillard commencée le 5 septembre 1694 26. Son analyse montre les difficultés que l’évêque rencontre et l’état piteux de l’édifice dans lequel l’humidité corrompt les hosties et les tissus. Le caractère officiel n’échappe à personne, puisque les personnages principaux du chapitre et de la ville assistent à la cérémonie du premier jour : chanoines, bas-chœur, maire et consuls, bourgeois et marchands.

Malheureusement, l’absence de transcription de quatre pages dans le manuscrit ne permet pas de connaître les recommandations et les ordres de l’évêque sur la restauration de la partie est entre lE maître-autel provisoire et les ruines de l’ancien chœur. Le document décrit l’ensemble des stalles du chapitre auquel on a apporté quelques compléments avec une grande porte en marbre et une chaire à prêcher. Ce matériau, fréquent dans les environs de Saint-Pons, était cédé sous forme de « droit de tirage » par les administrateurs de l’évêque qui possédait les carrières.

Après la visite du chœur, le promoteur intervient pour signaler à l’évêque l’incommodité du petit sanctuaire, « ayant plutôt la figure d’un four », et souhaiter une prochaine réédification du chœur. La chaleur et l’humidité rendent la nef « inhabitable en raison des sépultures en pleine terre que l’évêque interdit dorénavant. L’état de l’ancien chœur abandonné depuis sa destruction par les huguenots se trouve pire que lors de la visite de 1670 : la précédente ordonnance n’a pas été exécutée. L’évêque ordonne au chapitre d’établir un compte général des fonds actuels et des sommes dues par le prédécesseur, Michel Tubœuf, déplacé à Castres à cause des ennuis suscités par l’archidiacre.

Enfin, l’ordonnance s’intéresse à la réédification du chœur en souhaitant un appel d’architectes et d’entrepreneurs avant trois mois. Mais les recommandations ne sont guère suivies d’effets : il faut attendre l’année 1706 pour qu’une adjudication des travaux soit lancée avec la participation de Joseph Clavel, architecte d’Albi, David Médaille, de Béziers, et Antoine Giral, de Montpellier. Aucune suite ne semble avoir été donnée à cet appel d’offres.

Trois ans après la mort de Pierre de Montgaillard, qui avait poussé à la réédification, le notaire et secrétaire du chapitre enregistre l’acte du prix fait en présence de l’évêque Jean Louis Bertons de Crillon et de l’archidiacre Charles Percin de Montgaillard. Le 13 mai 1716, après les publications et les enchères au rabais, qui n’ont pas laissé de traces écrites, Joseph Barthes et Jean Pradel, maîtres tailleurs de pierre de Narbonne, devront exécuter l’ouvrage sous la direction de Louis Melair, architecte de Carcassonne, qui en a dressé le plan, le dessin et le devis 27. L’inventaire des archives réalisé par Sahuc fait état de documents dessinés en 1716, aujourd’hui absents du fonds.

Après les destructions provoquées par les guerres de Religion du XVIe siècle, en dépit de nombreuses réparations provisoires ou partielles, les bâtiments de la cathédrale se trouvaient en très mauvais état au début du XVIIIe siècle. Il fallait envisager une complète transformation de l’édifice avec une réorientation du chœur vers l’ouest et la construction d’une partie de l’abside et de la façade donnant sur la place actuelle.

Louis Melair, maître sculpteur et architecte, s’était déjà fait remarquer par l’entreprise de travaux publics pour les États du Languedoc. Né aux alentours de 1663, il était le fils de Jean-Jacques Melair, qui avait participé à la réalisation des stalles du chœur avec son beau-frère, Louis Parant; il était le petit-fils de Jean Melair, ce menuisier lorrain installé à Carcassonne, qui avait réalisé la couverture et la charpente du clocher de la cathédrale de Saint-Pons.

Une façade sobre

Louis Melair dressa les plans de réédification de la nouvelle église et imagina une façade très sobre qui s’ouvrait sur une vaste place autrefois occupée par le chœur primitif et le cimetière. Continuant l’œuvre de son père, il s’adonna d’abord à la réalisation de retables en bois doré, à Carcassonne et à Perpignan, puis il entreprit des travaux pour la couverture des toitures de la Cité, des réparations aux grands chemins de la Province. En 1720, il dirigera les travaux de construction d’une porte à l’église du collège des Jésuites de Carcassonne, assez semblable à celle de Saint-Pons.

Joseph Barthes et Jean Pradel, spécialisés dans la taille de pierre, entrepreneurs désignés, doivent respecter le long devis rédigé avec précision et clarté par Louis Melair. Sa transcription permet de suivre les différentes étapes du chantier d’abord, abattre « la lanterne » ou enceinte de l’ancien chœur dont les murs atteignent encore les voûtes des chapelles, démolir l’arc-doubleau et les arcs-boutants qui s’appuient encore sur la tour de l’horloge ainsi que les parties voûtées des chapelles pour pouvoir construire le mur de face. Pour bâtir le tout, les maîtres doivent utiliser toutes les pierres de taille qu’ils pourront récupérer.

Le mur du fond sera construit en premier afin de préserver la voûte et le couvert de l’église ; il sera fondé sur un sol ferme, de préférence du roc que l’on égalisera. Il est vrai que le rocher affleure presque, ainsi qu’on peut s’en apercevoir dans la chapelle Saint-Jean, sous le clocher, plus haute que le sol de la nef. Sur une épaisseur d’un mètre au niveau des fondations, de 0,75 m jusqu’à la voûte, on bâtira le mur « de pierre rassier montée a mortier de chaux et sable tiercé » en créant des arrachements avec des quartiers de grosse pierre tous les mètres. Ensuite, on procédera à la construction des voûtes dont les piliers devront être fixés sur le roc jusqu’à près de deux mètres.

Cathédrale de Saint-Pons-de-Thomières
Fig. 8 Cathédrale de Saint-Pons-de-Thomières

Au-dessus de la grande porte d’entrée de dix pans de largeur sur vingt de hauteur, avec ses pilastres et son fronton cintré, on édifiera une lune, ouverture vitrée et garnie de ses barres de fer. Un entablement de pierre de taille, une frise, une corniche et une architrave doivent couronner le mur principal. Sur les côtés du portail, s’ouvriront deux petites portes en pierre de taille. De nos jours, la façade est se présente avec une seule ouverture dominée par une haute fenêtre, identique à celles ouvertes dans les chapelles Saint-Jean et Saint-Pierre.

Après la construction du mur de façade, Louis Melair recommande de bâtir les murs de retour sur les chapelles, d’ouvrir trois fenêtres au midi et d’entourer le nouveau chœur d’un petit mur de parpaing pour y poser le lambris, de rehausser le sanctuaire de trois marches de pierre, de déplacer les stalles du chapitre et la chaire à prêcher. Le sanctuaire et toute l’église profiteront, pour le pavage, des vieilles dalles en pierre de marbre du pays.

L’architecte tient particulièrement à l’ensemble de boiseries fermant le chœur « l’on observera de ne rien gaster ny briser en retablissant les formes et parclozes pour les repozer et placer le tout bien proprement et solidement fait par bon assemblage ».

On comprend pourquoi, lors de la reconstruction partielle de la cathédrale de Saint-Pons, Louis Melair, architecte, prit soin de l’ouvrage des chaises du chœur qu’avaient achevé son père, Jean-Jacques, et son oncle, Louis Parant. D’une manière assez habile, le travail de 1655 fut respecté, remis en valeur par une nouvelle disposition et un déplacement, par le rajout de consoles et de lambris dont on retrouve la sobriété des motifs sur le grand portail. Il faudrait analyser avec soin chacune des stalles, chacun des montants, des panneaux sculptés pour repérer les parties anciennes et certainement constater que la plus grande partie des boiseries du XVIIe siècle est encore intacte.

Trois générations d’artisans carcassonnais au service de la cathédrale de Saint-Pons pour marquer la qualité d’un travail artisanal, voilà qui méritait d’être souligné en attendant que l’étude des documents originaux du XVIIIe siècle permette de décrire en détail les aménagements et les reconstructions réalisés.

Notes

1.A.D. Hérault, G 3588, f° 339.

2.A.D. Hérault, G 3589, en date du 6 juillet 1626.

3.A.D. Hérault, G 3589, en date du 13 mars 1626.

4.Bonnet (Jean-Louis), « Jean Melair (1599-1647) : un artiste vicois en Languedoc ». Colloque de Vic-sur-Seille (Moselle), mai 1989.

5.A.D. Aude, 3E 8772, f° 128.

6.A.D. Aude, 3E 1013, f° 340.

7.A.D. Aude, G 3589, f° 1518.

8.A.D. Aude, 3E 979, f° 384.

9.A.D. Aude, 3E 984, f° 249.

10.  A.D. Aude, 4E 069, CG 34.

11.  A.D. Hérault, G 3590, f° 203.

12.  A.D. Hérault, G 3591, f° 8.

13.  A.D. Aude, 3E 8603, f° 137.

14.  A.D. Hérault, G 3591, f° 45

15.  A.D. Aude, 3E 1447, f° 370.

16.  A.D. Hérault, G 3591, f° 45 et 46.

17.  A.D. Hérault, G 3591, f° 152.

18.  A.D. Hérault, G 3591, f° 124.

19.  A.D. Aude, 3E 6083, f° 45

20.  A.D. Hérault, G 564.

21.  A.D. Hérault, 2E 95/1659, en date du 26 juin 1632. G 331, en date du 13 novembre 1623.

22.  Julien (Pascal), « Les stalles de la cathédrale Saint-Étienne de Toulouse, un chantier exemplaire 1610-16133, Mémoire de maîtrise, Université Toulouse-Le Mirail, 1988.

23.  Cortade (abbé Eugène), « Retables baroques du Roussillon », Perpignan, 1973.

24.  A.D. Hérault, G 3589, f° 1601 ; G 3591, f° 183 et 191.

25.  A.D. Hérault, G 3591, f° 109.

26.  Bulletin de la Commission archéologique de Narbonne, tome VI, 1901-1902, p. 591.

27.  A.M. Saint-Pons, fonds Sahuc, registre II 2.