Les Lois Ferry et le Centenaire du Groupe Scolaire de Saint-Geniès-de-Malgoirès (Gard)
Les Lois Ferry et le Centenaire du Groupe Scolaire
de Saint-Geniès-de-Malgoirès (Gard)
p. 11 à 16
Du point de vue de l’instruction, il existait une différence au XIXe siècle entre les garçons et les filles. Les garçons, appelés à devenir chefs de famille et à prendre les décisions, suivaient plus ou moins l’école. Mais comme les enfants participaient très jeunes aux travaux des champs ou à l’artisanat textile, l’assiduité était le moindre de leurs soucis. Lors des travaux qui requéraient une main d’œuvre abondante (les vendanges), les parents mettaient leurs enfants en congé. La fréquentation scolaire était limitée à la mauvaise saison et irrégulière, sauf rares exceptions. Quant aux filles, elles apprenaient auprès de leur mère à être de bonnes ménagères et des travailleuses, soit à la maison, soit à l’atelier. Ainsi l’école n’était pas obligatoire et l’enseignement dans ce village de la Gardonnenque où protestants et catholiques se côtoyaient était essentiellement limité aux saisons de l’année où les enfants auraient été inoccupés. Le problème du logement d’un maître d’école, souvent itinérant, et du local affecté à son enseignement était sans solution durable. A l’époque du mouvement de déchristianisation, sous Robespierre, la cure paroissiale avait été transformée en lieu de réunion et d’école.
Sous la Restauration, le développement de l’école avait été ressenti comme une nécessité, d’où la fondation, dès 1815, de la Société pour l’instruction élémentaire. Dès la Révolution de juillet 1830, l’instruction populaire a été inscrite en tête des réformes que devait réaliser le nouveau régime du roi Louis-Philippe.
C’est là qu’intervient le ministre de l’Instruction Publique François Guizot (1787-1874), originaire de Saint-Geniès. Son grand-père Jean Guizot, devenu pasteur du Désert, y était né. Son père André Guizot, avocat à Nîmes, mourut guillotiné sur l’Esplanade le 2 avril 1794. Charles-H. Pouthas rapporte que Guizot, dans son enfance, venait à St-Geniès avant de s’exiler passagèrement à Genève avec sa mère et son frère Jean-Jacques il y avait des parents et des compagnons de jeu qui, en grandissant, ne pouvaient l’avoir oublié. Né l’année de l’Édit de tolérance (1787), ministre de l’Instruction Publique à partir du 11 octobre 1832, François Guizot estimait que l’éducation devait être profondément religieuse : « C’était, écrira-t-il plus tard, sur l’action prépondérante et unie de l’État et de l’Église que je comptais pour fonder l’instruction primaire ». Dans son projet de janvier 1833, il imposait aux collectivités publiques l’obligation d’entretenir une école primaire de garçons en fournissant au maître un local servant d’habitation et une salle de classe. Chaque département devrait entretenir une École Normale primaire d’instituteurs dont le Conseil général aurait la charge. L’ouverture d’une école de filles n’était pas obligatoire. Le salaire annuel de l’instituteur ne pourrait être inférieur à 200 F. En dehors de ce traitement fixe, les parents non-indigents acquitteraient une rétribution scolaire. Pour couvrir leurs dépenses d’enseignement, les municipalités seraient autorisées à s’imposer jusqu’à concurrence de 5 centimes additionnels au principal des contributions directes.
En isolant l’enseignement primaire élémentaire, François Guizot, soucieux d’éviter la désertion des campagnes par des garçons trop instruits, entendait donner à tous les jeunes Français des connaissances de base avec l’instruction morale et religieuse, la lecture, l’écriture et le calcul. Dans la lettre qu’il adressait le 4 juillet 1833 aux 40 000 instituteurs de France, Guizot déclarait : « Chaque famille vous demande de lui rendre un honnête homme et le pays un bon citoyen ». Pour leur donner des guides pratiques, il faisait publier cinq manuels élémentaires et un recueil pédagogique mensuel qui s’intitulait Manuel général de l’Instruction primaire, bourré de conseils pédagogiques et d’informations administratives.
En 1848, la Seconde République, promulgua la loi Falloux (mars 1850). Dans le cadre local, elle soumet les écoles publiques au Conseil municipal ; le choix des maîtres appartient au maire, au curé et au pasteur.
S’il y a à Nîmes et à Uzès des Frères des Écoles chrétiennes, il ne semble pas qu’il y en ait eu à St-Geniès où, par contre, des sœurs enseignent dans l’école de filles catholique. Au milieu du XIXe siècle, l’instituteur communal fait fonction de secrétaire de mairie pour arrondir ses fins de mois : il se nomme Ernest Cellier.
Pour répondre à l’arrêté de l’inspecteur d’Académie du Gard en date du 18 juin 1852, relatif aux vacances des écoles primaires publiques, le Conseil municipal de notre village rappelle que le mois d’octobre étant celui des vendanges, il est désirable que l’école communale soit fermée du 1er au 31 octobre inclusivement. Mais les vendanges varient d’une année à l’autre selon la maturité des raisins : en 1853, on demandera la fermeture de l’école du 20 septembre au 20 octobre.
La grande préoccupation est relative aux dépenses de l’enseignement. Le salaire des maîtres se décompose en deux parties : le traitement fixe à 200 F. et la rétribution scolaire payée par les parents de l’élève au taux unique mensuel de 2 F. pour 1854. Toutefois, si le maître n’atteignait pas un minimum de 600 F., le Conseil municipal assisté des plus imposés du village le compléterait en prélevant un supplément sur les ressources ordinaires de la commune. Tel sera le mode de traitement pendant de longues années. Dès 1854, le rôle des rétributions scolaires ne s’étant élevé qu’à 192 F., – et il en ira de même au cours des années suivantes -, la municipalité doit délier sa bourse, d’autant qu’il se produit une sorte d’inflation : en 1855 le traitement devant s’élever à 793 F., l’instituteur n’a touché que 750 F.
Cette année là, Ernest Cellier se retire. Il est remplacé par César Coutelle, un protestant de la Vaunage, qui aura une très longue carrière (1855-1899) à St-Geniès. La rétribution scolaire devient variable selon l’âge et la section du jeune élève : 2,50 F., 2 F., et 1,50 F. Un minimum de 600 F. doit toujours être assuré au maître. On vote en outre une somme de 40 F. pour le logement de l’instituteur et de 20 F. pour le chauffage de la salle de classe. Nous assistons à une montée en flèche du revenu de l’instituteur : 1039 F. en 1856, avec le traitement de base inchangé de 600 F. Il faut croire que les rétributions scolaires se sont accrues grâce à une meilleure fréquentation ; mais le Conseil municipal rejette un projet du maire, Antoine Puget, relatif à une réparation de la maison d’école qui se trouve au Mercadieu, et au déplacement du four communal installé au rez-de-chaussée, qui faisait cuire les élèves dans leur salle de classe. Toutefois le Conseil municipal reconnaît que la maison commune est bien incommode. L’instituteur n’y est pas convenablement logé, ce qui l’oblige à louer deux pièces chez un voisin dont la commune paiera le loyer (40 F.). Le Conseil municipal doit se réunir dans la salle de classe, et la pièce réservée aux archives est insuffisante un expert dressera un projet de réparation de la maison d’école et de déplacement du four.
En ce temps là l’enseignement catholique est tenu par deux sœurs de la Sainte Famille de Vagnas (Ardèche) le traitement de l’institutrice catholique de filles, qui n’a touché que 413 F. de rétribution scolaire en 1858, devrait atteindre 600 F. plus 25 F. pour le chauffage de l’école et 100 F. pour son logement. En 1860, l’institutrice protestante Léontine Fontanieu a eu 592,50 F. de rétribution, tandis que Joséphine Broche, institutrice catholique, n’a atteint que 400 F. ; leur indemnité de logement est fixée à 250 F. et leur indemnité de chauffage à 25 F.
En janvier 1862, le Préfet suggère de fixer un taux d’abonnement pour chaque enfant fréquentant l’école mais le Conseil municipal repousse la suggestion, estimant que seuls seraient avantagés les parents qui ont le moyen de tenir toute l’année leur enfant à l’école et que l’abonnement n’améliorerait pas la position de l’instituteur et des institutrices. Le statu-quo sera donc maintenu jusqu’en février 1863, quand la proposition préfectorale ayant fait son chemin, on fixe pour 1864 la rétribution nouvelle suivant deux catégories : 3 F. par mois pour les plus âgés et 2,50 F. pour les plus jeunes (moins de 7 ans). Les abonnements annuels fondés sur cette distinction atteindront 24 et 18 F.
Avec l’accroissement de la population scolaire, on décide en janvier 1864 d’ouvrir une salle d’asile protestante que dirigera Victorine Coutelle, sœur de César Coutelle. Quelques indigents y seront admis. La rétribution scolaire sera de 1,50 F., le traitement de la directrice de 700 F. ; comme son logement appartient à la commune, on lui alloue 20 F. pour le chauffage. Le mobilier de la salle d’asile sera confectionné incessamment. L’instituteur aura 1 326 F. de rétribution, 320 F. de centimes additionnels et 20 F. de chauffage. Des deux institutrices, Léontine Fontanieu, dite « institutrice commune » (protestante), touchera 200 F. de fonds communaux et 840 F. de rétribution, Marie Lajus (catholique) touchera 200 F. de fonds communaux et 578,50 F. de rétribution. Les allocations pour le logement sont portées à 150 F., le chauffage étant toujours à 20 F.
Sous Napoléon III, Jean Macé fonde la Ligue de l’Enseignement (1864) qui réunit tout de suite 5 000 adhérents; son but est de répandre l’instruction laïque, ce que soutient la majorité des habitants de St-Geniès.
En 1867, une circulaire préfectorale étend la gratuité ; mais, comme elle est de nature à réduire le traitement de l’instituteur, le Conseil municipal, considérant que ce dernier n’a pas démérité, s’engage à lui assurer un traitement égal à celui de l’année précédente. Il estime qu’il a devancé la loi impériale du 10 avril 1867 et la circulaire ministérielle du 30 juin 1867 qui l’accompagne. On calcule la moyenne sur les trois dernières années (1864-65-66) du traitement du corps enseignant local : 1 235 F. pour l’instituteur public y compris 80 F. d’allocation pour accueillir les indigents, 871 F. pour l’institutrice catholique, 1 078 F. pour l’institutrice protestante. En même temps que les maîtres recevront un traitement fixe, il est décidé de créer un cours d’adultes gratuit pour les illettrés, le Conseil municipal s’engageant à fournir le chauffage et l’éclairage, ainsi qu’à louer une maison pour les deux écoles de filles et une salle d’asile. Pour les enfants qui voudraient continuer leurs études hors du village, les parents, par l’intermédiaire du Préfet, pourront demander l’aide d’une bourse.
Après la guerre franco-allemande, le 23 février 1871, les membres de la Commission municipale (le Conseil municipal ayant momentanément disparu) assistés des plus forts imposés du village votent au scrutin secret (15 oui, 1 non, 2 abstentions) la gratuité dans les quatre écoles publiques, maintenue grâce à 36 centimes additionnels. C’est à ce moment là qu’on équipe la Garde nationale, d’où cette série de fusils en bois imitant les fusils de guerre que nous avons connus sur un râtelier d’armes, avant 1914, dans la classe de Daniel Dumas et que le premier maire communiste de St-Geniès, Gaston Perrier, a fait brûler comme symbole du militarisme.
La directrice de la salle d’asile Victorine Coutelle touchera 1 078 F., César Coutelle 1 235 F., Léontine Martin 1 078 F. et Adèle Roure 871 F. En 1874 les traitements ne subissent aucun changement. L’année suivante, ils sont maintenus, sauf pour l’école des sœurs à laquelle l’allocation est refusée parce qu’aucune délibération, est-il dit, ne figure à son sujet sur les registres depuis que St-Geniès a été érigé en commune. Il est demandé au Préfet l’autorisation de nommer une commission pour surveiller l’instruction primaire : la délibération paraissant au maire Louis Auzéby contraire à la loi, celui-ci s’abstient de la signer, d’où une crise municipale. Albin Faget le remplace. En effet, lors du compte rendu de la séance du 13 octobre 1875, rien ne figure au chapitre des dépenses de l’instruction primaire à l’actif de l’institutrice catholique. Cette dernière ne retrouvera son traitement de 1 080 F. qu’à la séance suivante, à condition que l’école congréganiste admette la gratuité, laquelle ne sera appliquée qu’aux enfants nés ou domiciliés à St-Geniès. César Coutelle touchera 1 300 F. et les trois institutrices (Anna Rabe protestante, Rose Laville catholique, Victorine Coutelle) 1 080 F. Les deux écoles de filles seront louées 300 F. et la salle d’asile 100 F. ; il est prévu 80 F. pour le chauffage des quatre classes.
Le 14 février 1876 a lieu une séance importante à laquelle participent les 12 conseillers municipaux et les 11 plus imposés du village, relative à la gratuité de l’instruction primaire. Le maire fait voter 41 centimes additionnels, soit 4 540 F. pour assurer la gratuité dans les quatre écoles pendant l’année 1877, et il invite les plus imposés à donner leur point de vue : Louis Rivière, bourgeois catholique, et Claude Jumes, bourgeois protestant, sont d’avis contraire sous prétexte que la plupart des pères de famille sont gens aisés et peuvent payer les mois d’école pour leurs enfants, les indigents étant généreusement admis. La motion Rivière est repoussée par 16 voix contre 7 sur 23 votants. On y revient le 7 novembre 1876, en décidant qu’il sera fait face à la dépense scolaire par l’ajournement de la construction du lavoir municipal (1 781 F.) et de l’achat de robinets (50 F.), mais on rejette par la même occasion une demande d’allocation de 313 F. sollicitée par le Conseil de Fabrique catholique pour les frais de culte, illustrant ainsi la zizanie.
En février 1877, la municipalité s’en remet au Préfet pour fixer le traitement des instituteurs et institutrices, en prévoyant l’imposition des 41 centimes sur le principal des quatre contributions directes : tout cela cache la lutte contre les opposants de droite et du clergé qui a été favorisé par la loi de 1875 créant la liberté de l’enseignement supérieur. C’est l’époque où Léon Gambetta adopte pour devise « Le cléricalisme voilà l’ennemi » ; c’est aussi celle, sur le plan local, où Madame Frédéric Dupont, que nous avons connue, remplace Anna Rabe. Le maire se plaint de ce que les institutrices congréganistes, munies d’une simple lettre d’obédience, ne présentent pas les mêmes garanties de savoir que les institutrices laïques pourvues de brevets de capacité, et il souhaite que l’école congréganiste de filles passe aux mains d’une institutrice laïque.
Suivant les instructions préfectorales, l’impôt devrait être ramené à 37 centimes, si bien que le traitement brut de César Coutelle serait limité à 1 200 F. et celui des institutrices à 900 F.
Pour lutter contre l’analphabétisme, l’assemblée municipale propose des sanctions le 17 février 1878 ; elle émet le vœu que les enfants qui ne fréquentent pas l’école régulièrement, sauf en cas de maladie ou en période de récoltes, soient renvoyés jusqu’à la fin de l’année. Au printemps 1878, elle décide que les parents des enfants étrangers à la commune qui fréquentent les écoles gratuites de St-Geniès paieront une rétribution mensuelle de 2 F.
Porté par la vague anticléricale, le Conseil municipal décide le 30 mai 1878 de rendre hommage à Voltaire en illuminant pour le centenaire de sa mort les édifices communaux et il invite toute la population à en faire autant. Quand Jules Grévy est élu président de la République le 30 janvier 1879, on lui adresse des félicitations dès le 2 février, et on plantera un arbre de la liberté.
La municipalité déplore que le Préfet ait réduit le traitement de la directrice de la salle d’asile, quoiqu’elle ait été l’objet d’une distinction honorifique (médaille), qu’elle ait cependant 80 élèves à surveiller, soit deux fois plus que chacune des institutrices et qu’elle doive entretenir à ses frais une femme de peine. Il est voté une imposition de 38 centimes pour assurer le salaire des instituteurs, et on renouvelle l’obligation pour les parents d’enfants étrangers de payer une rétribution mensuelle de 2 F., sinon l’accès des écoles de St-Geniès leur sera interdit.
Au moment où la Troisième République s’affermit, le village connaît une crise économique sans précédent avec l’invasion du phylloxera qui détruit tout le vignoble et la maladie du ver à soie. Il est demandé au gouvernement un dégrèvement des impôts pour arriver à maintenir la gratuité.
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Un grand projet de construction d’un groupe scolaire est dans l’air. Le maire Ernest Lanteirès, l’adjoint François Guiraud et le conseiller municipal César Durand sont chargés de toutes les formalités. Pour le justifier, il est rappelé que sur quatre écoles une seule, celle des garçons, est propriété de la commune avec le logement du maître. On accède à la salle de classe par un escalier extérieur donnant sur une cour à fumier ; elle sert en même temps de mairie. Situé au-dessus du four communal, le logement qui lui est contigu devient inhabitable en été à cause de la chaleur du four. Les trois autres classes n’appartiennent pas à la commune affermées 480 F., elles sont pareillement incommodes et laissent beaucoup à désirer au point de vue de la salubrité. Pour l’emplacement du groupe scolaire, une Commission spéciale fixe son choix sur un terrain au couchant du village, hors de l’agglomération ancienne, appartenant à Albin Faget, au prix de 9 000 F. La dépense totale s’élèverait à 56 200 F. Faget s’engage à démolir les murs de clôture et à arracher les arbres qui s’y trouvent, des mûriers. Il est évident qu’avec la maladie du ver à soie, ils ont perdu leur valeur.
Pour couvrir les dépenses, il est suggéré d’emprunter 10 000 F. à 5 % à la Caisse des Écoles et de demander à l’État un secours de 46 200 F. avec la sollicitude du Conseil Général du Gard. Le Ministre de l’Instruction Publique n’accordera qu’une subvention de 25 000 F., mais cela n’arrêtera pas la réalisation du projet. Afin de faire face à l’emprunt de 20 000 F. contracté auprès de la Caisse des Écoles, 10 centimes s’ajouteront aux quatre contributions directes pendant 31 ans, et on espère un secours du gouvernement de 11 200 F. Une nouvelle salle de mairie est incluse au premier étage du bâtiment. Dans l’euphorie générale, on acquiert un buste de la République au prix de 50 F., et le 4 juillet 1880 le maire invite le Conseil municipal à voter des fonds en vue d’une première Fête nationale du 14 juillet.
Afin que les choses ne traînent pas en longueur, à l’automne 1881, Faget est prié de déblayer complètement la parcelle vendue dans un délai de huit jours. La surveillance des travaux de construction sera assurée par équipes de deux hommes chaque jour ouvrable de la semaine. Un employé, payé 50 F. par mois, sera chargé de faire exécuter les ordres de l’architecte et de surveiller les travaux pour hâter ceux-ci un crédit supplémentaire est ouvert.
Sous l’effet de la crise économique, la population de St-Geniès qui était de 1 160 habitants lors du dernier recensement a sensiblement décru. Les effectifs scolaires ont diminué. Le Conseil municipal voudrait profiter de l’occasion pour supprimer l’école congréganiste. « Les écoles les plus nombreuses de la commune, déclare-t-il, telles que la salle d’asile qui reçoit les enfants des deux sexes et l’école des garçons dont les élèves se recrutent parmi les enfants appartenant à l’un et à l’autre culte, se sont moins ressenties de ce funeste état de choses que nos écoles de filles qui n’étaient fréquentées que par un petit nombre d’élèves. Aujourd’hui elles en comptent si peu qu’il serait avantageux à la commune non moins aux élèves de réunir ces deux écoles en une seule sous la direction d’une institutrice laïque sans distinction de culte ».
La laïcité se heurte à des obstacles de dernière heure. Le 13 juin 1881, le maire revient à la charge : « Nous avons dans la commune quatre écoles publiques, une école protestante de garçons, une école protestante de filles, une école catholique mixte dirigée par une institutrice congréganiste et une salle d’asile protestante. Il serait avantageux à la commune de réunir les filles au-dessus de 7 ans dans une seule et même classe sous une institutrice laïque sans distinction de culte. Si cette mesure était adoptée, les enfants au-dessous de 7 ans fréquenteraient la salle d’asile et les garçons qui auraient dépassé cet âge seraient reçus à l’école publique de leur sexe ». Sans doute faut-il voir là un texte inspiré par Frédéric Desmons, pasteur à St-Geniès de 1857 à 1881, créateur de la loge maçonnique « Le Progrès », dont le siège se trouvait au cœur du village à côté du Café Bonnaud ou Café du Nord. Il a à ses côtés deux représentants de la branche aînée de la famille Guizot : le médecin Antoine Valette qui a épousé en 1842 Césarine Guizot, veuve de Jean Geniès, lequel a été assassiné par un cousin, et Paul Guiraud, un beau-frère agriculteur, époux de Clémence Guizot.
Le Préfet est prié le 8 août 1881 d’ouvrir un crédit supplémentaire de 150 F. pour la surveillance des travaux de construction du groupe scolaire. Le gouvernement participe donc financièrement au développement de l’école publique. A la fin de l’année 1881, la classe des garçons atteint un effectif de plus de 50 élèves. On décide de demander la création d’un poste d’instituteur adjoint qui sera rétribué en partie par la commune et en partie par le département ou par l’État il recevra un traitement de misère 700 F. Les filles sont regroupées dans une seule école spéciale de filles.
L’élimination des religieuses correspond à l’époque des grandes réformes de Jules Ferry devenu ministre de l’instruction Publique le 23 septembre 1880 et promoteur des lois sur l’enseignement primaire. L’une (juin 1881) établit la gratuité de l’enseignement primaire qui était déjà pratiquée à St-Geniès l’autre (mars 1882) l’a rendu obligatoire jusqu’à 13 ans pour les garçons et les filles, avec comme sanction un Certificat d’études primaires qu’on pouvait passer dès l’âge de 11 ans. L’instituteur était tenu de respecter scrupuleusement la conscience des enfants, au nom du principe de la laïcité. Les ministres des cultes étaient mis hors des écoles ; on remplaçait l’instruction religieuse par l’instruction morale et civique. En plus du dimanche, le jeudi permettait de donner aux enfants une instruction religieuse.
Jules Ferry qui s’était heurté à l’opposition du Sénat n’est parvenu à faire passer sa dernière loi qu’en mars 1882. Conformément à l’article 5, une commission municipale est désignée pour surveiller et encourager la fréquentation de l’école. Le maire en sera le président et l’inspecteur primaire en fera partie de droit. En exécution de l’article 17 de cette même loi, une Caisse des écoles sera créée. Il est aussi voté un crédit de 1 000 F. pour l’ouverture d’une bibliothèque communale, à prélever sur les fonds disponibles provenant du reste de la gratuité pendant l’année 1882.
Au moment où ont pris fin les travaux de maçonnerie, le maire a été autorisé à traiter avec Achille Fontane, menuisier à St-Geniès, pour construire la majeure partie du mobilier des salles de classe, sous la direction de Louis Achille Vernay, architecte à Uzès. On fera venir un modèle de la maison parisienne Garcet, et Fontane fabriquera 60 tables-bancs à deux places de 1,10 M. de long, en trois hauteurs différentes au prix de 24 F. pièce, avec sièges et dossiers en hêtre, casiers et tablettes supérieures en chêne noir et ciré, avec encriers. Les fournitures devront être livrées dans le délai d’un mois. On achètera à Garcet, outre le spécimen de bureau d’élève, 4 tables-bureaux de maître, 4 estrades et 4 chaises en bois de 22 F. l’un, 20 bancs en hêtre pour la salle d’asile au prix de 290 F. et 4 armoires bibliothèques au prix de 256 F.
Le groupe scolaire avec ses désignations gravées aux linteaux des portes – Salles d’asile, École de filles, École de garçons – encadrant l’entrée de la mairie aux inscriptions républicaines, est prêt à accueillir les enfants, avec, au premier étage, les logements des maîtres. Les cours clôturées pour la détente des élèves possèdent un préau outre un coin de jardin pour le maître. Une petite cloche en bronze sonne la fin des récréations. Au total, la dépense pour le groupe scolaire qui a fort belle allure s’est élevée à 59 819,78 F. A l’automne 1882, le maire Ernest Lantairès fait ses comptes. On décide de demander à l’État un secours de 17 369,78 F.
L’ouverture des écoles publiques n’entraîne pas immédiatement la disparition de l’école privée. Mlle Zorila Martin, originaire de Clarensac, vient de créer à St-Geniès où elle a des attaches familiales, un externat établi d’abord à droite du Café Bonnaud Mlle Martin occupait la salle du rez-de-chaussée ; la loge maçonnique se trouvait au-dessus. Ses élèves payants étaient essentiellement des filles, en majorité protestantes comme l’institutrice qui ne plaisantait pas sur les règles du calcul et de l’orthographe. Il s’y ajoutait quelques garçons, protestants ou catholiques comme Léonce Chaleil de Brignon, dont le fils Max a fixé les souvenirs dans La mémoire du village. Mlle Martin possédait en pleine garrigue, sur le chemin pierreux conduisant à Montagnac, un maset bâti à chaux et à sable « le maset de Manthette » du nom de sa mère, où elle conduisait ses élèves en promenade.
Les lois de Jules Ferry n’ont pas dispensé les communes de participer aux dépenses scolaires. Le 11 février 1883, il est prévu 1 300 F. pour le traitement de l’instituteur de « l’école spéciale » de garçons, 700 F. pour son adjoint, 1 080 F. pour l’institutrice de l’école spéciale de filles, 1 080 F. pour la directrice de l’école maternelle nouveau style (Salle d’asile). Les ressources communales s’élevant à 591,66 F. seulement, un important complément de 3 568,34 F. sera demandé au département ou à l’État. Le 1er avril 1833, François Graverol est élu maire, et le lendemain on vote un supplément de traitement de 100 F. à l’instituteur adjoint qui en avait le plus grand besoin. Pour éviter des constructions parasites sur le terrain appartenant à Albin Faget (22 ares, 12 centiares), attenant au groupe scolaire, on projette de l’acheter comme champ de foire. L’effectif de l’école maternelle étant supérieur à 25 élèves et la directrice ne pouvant suffire, le Conseil municipal vote la création d’un emploi de femme de peine au traitement de 300 F. par an : ce sera Mme Pellet, née Mathilde Andral (29 juillet 1883).
A partir du mois de mai 1884 on voit apparaître dans les délibérations du Conseil municipal les demandes de bourses en faveur d’enfants désireux de poursuivre des études supérieures. Le père invoque la modicité de ses ressources, réduites par la crise phylloxérique. C’est tout d’abord Jean Donnadieu, le maréchal-ferrant dont le fils sera candidat au prochain concours d’admission à l’École des Arts et Métiers d’Aix, puis, en 1886, Louis Graverol, propriétaire et entrepositaire de bière, dont la fille a été élève de l’École de Sèvres, depuis peu professeur au Lycée de jeunes filles de Montpellier, et qui voudrait permettre à son fils Paul-Louis d’entrer à l’École Polytechnique. La même année 1886, Alexandre Gimon, pharmacien et propriétaire, qui ne peut plus faire vivre sa famille des seules ressources de son officine, sollicite une bourse pour le trousseau de son fils Eugène, candidat à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr. Après lui, il n’est plus fait mention de boursiers dans les comptes rendus des séances du Conseil municipal de St-Geniès.
A l’invitation du Préfet, on vote un crédit de 80 F., en 1889, pour fêter l’anniversaire de la réunion des États Généraux à Versailles ; mais une menace pèse sur l’école maternelle de Victorine Coutelle, en fonction depuis 23 ans. Pour parer à la menace de la loi du 30 octobre 1887, le maire suggère d’annexer cette classe à l’école élémentaire de garçons de César Coutelle, frère de la directrice de l’école maternelle. La classe enfantine est ainsi sauvegardée. Pour apaiser le Préfet, le Conseil municipal s’engage à l’entretenir pendant 10 ans « car elle répond à un besoin reconnu ».
César Coutelle qui a vu l’avènement de l’école laïque, termine sa carrière à la fin du XIXe siècle ; il sera remplacé par Émile Jules Rouverand, nommé instituteur et directeur à St-Geniès par arrêté préfectorale du 23 août 1899. La tradition orale que nous avons recueillie a laissé de César Coutelle, dans ses dernières années, le portrait caricatural d’un maître d’école victime de ses jeunes auditeurs et qui avait renoncé à présenter un seul candidat au certificat d’études primaires. César Coutelle (68 ans) et sa sœur Victorine (64 ans) ne devaient guère jouir de leur retraite, car ils moururent l’un et l’autre en 1901.
