La résistance à la législation sécularisant l’enseignement primaire en Languedoc, Rouergue et Roussillon
La résistance à la législation sécularisant l’enseignement primaire
en Languedoc, Rouergue et Roussillon
p. 17 à 26
Au seuil des années 1880 deux conceptions de la société s’affrontent à propos de l’école. A la racine de la conception catholique il y a une affirmation spécifiquement religieuse : la religion passé avant l’instruction, l’éducation doit d’abord former de bons chrétiens. Certains pensent assurer le difficile accord entre instruction et religion en termes de subordination. Ils revendiquent les droits de l’Église, position intransigeante qui est souvent le fait des Ultramontains. D’autres se contentent d’espérer un accord par la collaboration des maîtres et du clergé.
Ministre de l’instruction publique depuis le 4 février 1879 – cinq jours après l’élection de Jules Grévy à la présidence de la République – Jules Ferry, et derrière lui la plupart des républicains, compte sur la Raison – opposée à la Révélation – pour assurer les conditions d’un bonheur terrestre. C’est la science qui assurera la promotion de l’homme. De plus, séparer l’enseignement de la religion c’est affirmer le principe de la sécularisation de l’État et des services publics : « L’instruction publique, qui est le premier des services publics, doit tôt ou tard être sécularisée comme l’ont été depuis 1789 et le gouvernement, et les institutions et les lois » (discours au Sénat le 10 juin 1881.
Mais condamnée par les catholiques, cette sécularisation ne peut se faire que sans eux et contre eux. Le catholicisme militant d’alors n’est pas seulement une religion, c’est aussi une doctrine politique et sociale. Dans la bataille qu’il livre devant le parlement contre les congrégations non autorisées – combat que symbolise le célèbre. article 7 – Ferry dénonce les établissements où l’on tient école de contre-révolution, où l’on apprend à détester et à maudire toutes les idées qui sont l’honneur et la raison d’être de la France moderne.
En septembre 1879 il a effectué une tournée dans le Midi. Il a fait le récit de son arrivée à Perpignan, la nuit tombée « une marche triomphale à travers le flot délirant de 20 000 enthousiastes, de 20 000 fanatiques des lois Ferry, criant joyeusement de leur 20 000 poitrines le vocable de l’article 7 1. Car c’est désormais un vocable, un saint populaire que l’article 7 ». De Montpellier : « Le débordement continue. Hier il a fallu, chemin faisant, haranguer à Béziers une foule immense ; à Cette, parcourir les canaux du port au bruit de l’article 7…
J’ai évidemment touché la corde la plus vibrante du pays ; on crie Vive l’article 7 !, comme on criait Vive la Réforme en 1847. Malheur à ceux qui n’entendent pas ! »
Avant d’évoquer quelques-unes des péripéties qui ont marqué la lutte scolaire dans le Languedoc, le Rouergue et le Roussillon, nous voudrions renouveler la présentation de ces combats en évaluant le rapport des forces en présence, cela au moyen de quelques indices quantitatifs simples, et sans méconnaître le rôle des personnalités, si souvent relevé par les contemporains seules des études approfondies permettront de le mettre réellement en lumière.
I. - Des capacités de résistance ?
Un critère simple de mesure ne serait-il pas celui des élections ? Antoine Prost a montré combien révélateur était le vocabulaire des professions de foi électorales dans l’échantillon qu’il a choisi, Dieu n’apparaît pas à gauche, mais dix fois à droite en 1881, de même la famille : 0 contre 17. A l’inverse du progrès : 22 contre 8, ou de la réforme : 37 contre 2 2. Mais les élections législatives d’août-septembre 1881 sont intervenues dans la précipitation, leur taux d’abstention, 31,4 %, est le plus élevé de l’histoire électorale de la IIIe République. Dans « nombre de départements, les droites n’ont pas affronté la lutte » 3. En 1885, par contre, l’Union conservatrice a tiré profit de l’impopularité de Jules Ferry, mais celle-ci est moins due peut-être à sa politique de laïcisation qu’à ses entreprises coloniales 4. Retenons seulement de ces élections l’ordre suivant d’importance décroissante de la droite :
- Très forte influence : Aveyron, Tarn-et-Garonne, Lozère, Ardèche.
- Forte influence : Haute-Loire, Gard, Tarn, Haute- Garonne.
- Faible influence : Hérault, Ariège, Aude.
- Très faible influence : Pyrénées-Orientales.
Déjà les impressions fugitives recueillies par Ferry en 1879 n’étonnent plus : la question religieuse constitue alors, pour des décennies, la ligne de partage essentielle de l’opinion. Et plus encore quand il s’agit de masses rurales ou citadines d’un Midi faiblement industrialisé. Car, au sein de la bourgeoisie, sinon même du clergé, il existe des catholiques libéraux, mal à l’aise depuis la condamnation du libéralisme par Pie IX, mais leur tendance, qui accentue la distinction entre le terrain politique et le domaine de la foi, est peu perceptible dans le peuple catholique pratiquant, c’est-à-dire parmi les hommes qui approchent des sacrements : « Il est un peuple légitimiste, comme il est un peuple républicain. Il n’y a pas de peuple catholique libéral ou orléaniste » 5. Dans nos régions les notables catholiques qui, appuyant l’Église, exercent une réelle influence dans le peuple, méritent le plus souvent la double étiquette d’intransigeants et de populistes, ce qui fut longtemps la réponse catholique au libéralisme, la véritable assise d’un soutien populaire.
1. La pratique pascale des hommes et jeunes gens
Parmi les critères à retenir nous plaçons donc en première ligne la communion pascale des hommes et jeunes gens, aux yeux mêmes du clergé de l’époque le test principal de la fidélité catholique : on dispose d’une approximation suffisante des pascalisants pour chaque canton de la plupart des diocèses concernés 6. Le diocèse de Mende compte la proportion (13 ans et plus) des deux sexes la plus élevée : 94 % pour les hommes, 97 % pour les femmes en 1910, proportions qui ne varient guère entre 1850 et 1950. C’est l’exemple-type des « chrétientés », où les rares non-conformistes sont des fonctionnaires, des étrangers au pays. Encore est-il certain qu’une grosse majorité d’instituteurs laïques est-elle pratiquante dans les années 1880 et au-delà.
La Haute-Loire se situe sensiblement en dessous en raison du clivage qui existe entre les arrondissements du Puy et d’Yssingeaux d’une part, et celui de Brioude plus détaché. Dans sa moyenne elle est comparable à l’Aveyron qui compte 72 % des hommes et 90 % de femmes à Pâques (1876-90). Ici également les nuances sont mieux perceptibles qu’en Lozère. Villefranche ne compte que 40 % d’hommes et les communes qui l’entourent de même. Des villes comme Rodez et Millau, respectivement 47 et 48 %, ont un taux de pratique cependant exceptionnellement élevé pour cette époque. Une autre zone de faiblesse relative se situe dans le bassin minier, moins à Decazeville (43 % d’hommes) qu’à Aubin (19 %). Partout ailleurs dans les paroisses rurales, la pratique ne souffre que de rares exceptions et souvent aucune pour les femmes.
L’Ardèche vient ensuite, qui est plus divisée. Le nord, le plateau et la montagne sont en tout comparables aux cantons unanimes de la Lozère. Peut-être même dans l’arrondissement de Tournon, et à Annonay en particulier, le catholicisme est-il plus combattif en raison de la proximité des protestants ? Par contre dans le sud, une dizaine de cantons dont ceux qui bordent le Rhône, se situent autour de 40 % de pratique masculine.
Trois diocèses sont à placer dans une catégorie intermédiaire : les hommes n’y sont pas tout à fait majoritaires si les femmes le sont largement. L’influence catholique est donc forte mais parfois minoritaire au plan électoral, d’autant que pèse de tout son poids l’électorat protestant. Il s’agit d’Albi, de Nîmes et de Montauban. Dans le Tarn, en 1901, 48 % des hommes et 85 % des femmes pascalisent, proportions qui sont très sensiblement supérieures à une enquête de 1835. La ferveur domine la montagne de Castres (à Mazamet : 57 % de pascalisants), pour s’affaiblir dans le Gaillacois ainsi que dans la cité minière de Carmaux (11 %) conquise au socialisme, mais après 1890.
Dans le Gard, il y avait, au témoignage de l’évêque (1855) « peu de diocèses de France où il y ait tant d’hommes faisant leurs pâques », 6 000, soit le tiers environ dans une ville comme Nîmes en 1878. Sans doute la pratique était-elle inférieure à la moitié des hommes en bordure du Rhône : Bagnols 47 % en 1878. Dans le canton de Remoulins sept paroisses « gâtées du point de vue politique, gardaient des sentiments chrétiens » (48 % d’hommes et 68 % de femmes en 1888). Près du littoral les taux pouvaient encore descendre. Mais dans la plupart des centres miniers, dont La Grand‘Combe, les pascalisants étaient nombreux, la population « gardait son esprit chrétien ». L’arrondissement du Vigan comptait des taux élevés, sans atteindre toujours pour les hommes les 84 % de Saint-André-de-Majencoules en 1879. En pays mixte, une mission ramenait facilement beaucoup de monde : 66 % des hommes à Sommières en 1883, 73 % à Aubais la même année.
La situation est généralement analogue dans le Tarn-et-Garonne au moins dans les campagnes (de 40 à 55 % des hommes, 85 % des femmes au moins). Mais Moissac et Castelsarrasin ne dépassaient pas les 15 %.
L’absence de données générales ne permet pas de dire plus que ceci sur l’Ariège : les cantons les plus pratiquants se situaient dans la vallée du Salat où l’on parle le Gascon à Saint-Girons, Saint-Lizier les missions en 1897 obtiennent chez les hommes des résultats compris entre 30 et 40 %, beaucoup plus dans les villages. Le canton de Saverdun, où vivaient des protestants, était pratiquant. Par contre, l’est du département au voisinage des confins audois l’était beaucoup moins.
En interprétant des données antérieures et postérieures on peut avancer qu’il existait dans la Haute-Garonne de forts noyaux de pratique dans beaucoup de paroisses comme dans le Lauraguais ou du côté de Montréjeau.
Ce sont incontestablement les diocèses de Montpellier, Carcassonne et Perpignan qui constituaient, du point de vue de la pratique catholique la zone déprimée de l’ensemble régional :
Avec une aussi faible proportion de pascalisants le corps électoral était dans sa très grande majorité dégagé des influences directes de l’Église. Quelques nuances sont cependant à apporter. Dans l’Hérault les hommes de 3 ou 4 cantons (dont La Salvetat et Ganges) atteignaient le taux de 50 % contre 15 % à Montpellier, moins de 10 % à Béziers et Sète. Les plaines du Biterrois et du Minervois étaient dominées par un conformisme anticlérical masculin. A Béziers, en 1882, peut-être le quart des enfants n’étaient pas présentés au baptême, une proportion alors exceptionnellement élevée.
… et la partie occidentale du diocèse, en particulier le Lauraguais (Castelnaudary-rural 53 %, Belpech 57 %, Belcaire 32 %) où de fortes minorités d’hommes et quelquefois une majorité étaient fidèles au précepte. C’est dans doute le diocèse de Perpignan qui, du point de vue de la pratique, offrait le moins de capacité de résistance à l’offensive anticléricale. La plaine pratiquait fort peu – de 3 à 6 % selon les cantons pour les hommes – à l’exception de la Salanque (20 % environ). Seules deux cantons de montagne, Montlouis et Saillagouse se situaient entre 30 et 40 %.
2. Le recrutement sacerdotal
A défaut de statistiques sur le recrutement des instituteurs, celles qui concernent les vocations pour le clergé constituent un indice significatif. Sans doute des motivations profanes interviennent-elles aussi, tel le désir de promotion sociale dans les familles modestes. Mais il est intéressant de noter qu’à niveau d’économie très proche, la Creuse et la Lozère ne réagissent pas de même : ici le recrutement est tari, là le sacerdoce est toujours le modèle de la promotion. Plus pernicieux apparaissent les effets de l’enrichissement avec leurs conséquences sur la diminution de la fécondité des familles.
La première génération ayant pu connaître l’enseignement primaire laïcisé arrive à l’âge des ordinations (25 à 29 ans) en 1900-1904. Le taux de vocation a été calculé, protestants déduits. Il ne concerne que le clergé séculier ; pour 10 000 jeunes gens des classes d’âge correspondantes.
Quatre diocèses sont nettement en tête, celui de Mende de loin le premier de France. Trois seulement des diocèses de la région se situent au-dessous de la moyenne nationale. Encore le cas de Nîmes est-il à réserver : la congrégation des Assomptionnistes y a beaucoup recruté. L’Hérault aussi fournit des religieux et l’Aveyron un très grand nombre de missionnaires ou de frères enseignants.
Mais dans l’Hérault, d’une part le Biterrois ne donne pratiquement plus de prêtres depuis le milieu du siècle d’autre part, l’enrichissement viticole a entraîné dès les années 1860, une chute très sensible de la fécondité des familles. A Perpignan, une bonne partie des vocations du clergé provient de Cerdagne.
Pratique religieuse, vocations, deux indices qui contiennent nécessairement une part d’ambiguïté. C’est pourquoi il ne semble pas utile de vouloir établir une hiérarchie des valeurs de l’une à l’autre.
3. L'importance numérique de la population protestante
Dans les années 1880, le plus souvent, la dualité de culte entretient la conscience d’identité des groupes en présence. En matière scolaire, elle a joué comme un stimulant. Dans le peuple elle a conduit à accuser les traits qui opposent un culte à l’autre. Ainsi, l’adoration eucharistique, celle de la croix, les processions, traits que renforcent les orientations ultramontaines (culte marial, attachement au Pape) et qui ont reçu une adhésion facile parmi les catholiques romains. Chez les Calvinistes, au contraire, se maintient une défiance marquée vis-à-vis des manifestations cultuelles. On en voit qui résistent à certaines influences extérieures celle des méthodistes qui ont introduit la prédication sur la tombe du défunt : celle des Luthériens pour qui la croix surmontant la tombe est pratique courante.
Si faible que soit son nombre on peut dire que la présence des protestants se manifeste de façon sensible dans les 10 des 12 départements. Si la récente migration, provoquée par le phylloxera, de viticulteurs du Gard vers le Narbonnais et le Roussillon, n’a exercé qu’une influence infime dans l’Aude et les Pyrénées Orientales, par contre l’existence de petites communautés enracinées dans la Haute-Garonne (Toulouse, Calmont), l’Aveyron (Millau et arrondissement de Saint-Affrique), l’Ariège (Saverdun, Le Mas d’Azil…) a un retentissement local évident. Nul doute, par exemple, que la main-d’œuvre employée dans le délainage à Mazamet ou dans la tannerie à Millau, serait moins attachée au catholicisme si une fraction dominante du patronat n’appartenait pas à la religion réformée.
En général, l’impact du protestantisme est partout supérieur à son poids numérique. Les raisons en sont l’enracinement des familles, le rôle plus considérable qu’elles jouent dans l’activité économique, la vie sociale et culturelle. Sur le plan politique, le pouvoir central, dès lors qu’il invoque les idées de 1789, doit rechercher l’appui de notables plus souvent protestants que catholiques. Ce serait vrai aussi pour la minorité israélite, mais hors de Nîmes et de Montpellier, elle ne compte guère de représentants.
Là où ils sont lointains, les protestants n’ont pu provoquer chez les catholiques des phénomènes d’attachement comparables ceci se vérifie parfois à l’intérieur d’un même département : ainsi en Haute-Loire dans le Brivadois ; dans l’Hérault en Biterrois ; dans le Tarn en Gaillacois…
4. Les pétitions défendant la loi de 1875 sur l'enseignement supérieur
La loi de 1875 avait autorisé la création d’établissements supérieurs libres et ouvert une brèche dans le monopole universitaire de la collation des grades en instituant des jurys mixtes. Ferry voulant y revenir, une pétition circula dans toute la France. Il n’est pas sans intérêt de mesurer à cette occasion la mobilisation des populations d’autant que le projet Ferry, avec son article 7 visait à interdire l’enseignement secondaire aux congrégations non autorisées, pour l’essentiel les Jésuites. De là une passion extrême, de part et d’autre. Le tableau présenté ici déduit les protestants 7. La Lozère s’y trouve à nouveau en tête des départements français on mesure l’ascendant d’un clergé-paysan sur un peuple de paysans. A l’inverse, les Pyrénées Orientales et l’Ariège figurent en queue de liste, voisinant, ce qui surprend plus, avec l’Hérault, pourtant pourvu d’un collège de Jésuites en 1875.
5. L'enseignement primaire et les maîtres congréganistes (1879-1880)
Dernier indice : celui des effectifs de l’enseignement primaire public ou privé, les enfants recevant l’enseignement d’un congréganiste (religieux ou religieuse) étant regroupés et considérés à part. Dans une forte majorité des départements, cette proportion est nettement supérieure à la moyenne nationale, cela étant toutefois moins sensible pour les filles, contrairement à ce que l’on aurait pu supposer. Les protestants n’ayant pu être déduits, l’importance de l’enseignement congréganiste pour les catholiques n’en est que plus grande dans le Gard ou l’Ardèche.
Un rapport avec la pratique pascale est décelable surtout chez les garçons. mais on saisit d’autres critères pourquoi un enseignement congréganiste relativement peu développé en Lozère par exemple ? Cela est-il dû à l’absence de ressources matérielles ? Mais les congréganistes sont alors et souvent instituteurs communaux. Plus sûrement interviennent deux autres facteurs : 1) l’absence de villes importantes, où, tradition des Grands Frères aidant, s’installaient de préférence les congrégations masculines ; 2) la bonne entente qui devait régner entre le clergé et les instituteurs laïques. Elle dissuadait le curé de faire appel à des congréganistes. Le meilleur exemple connu en France est celui du département du Doubs où, pour cette raison, l’enseignement congréganiste était presque inexistant, bien que la pratique religieuse fût très élevée. Ce facteur, nous semble-t-il, a joué pour la Lozère au moins. Quant aux institutrices non congréganistes, elles étaient souvent formées dans un Cours normal confié à des religieuses : ainsi à Mende depuis 1840. Dans la région, la première École normale de filles à direction laïque fut, semble-t-il, celle de Montpellier, ouverte en 1876 seulement. En 1885 ni l’Aveyron ni le Tarn n’en comptent une.
Enseignement primaire (1879-1880)
Enseignement primaire congréganiste (1879-1880)
Dans une lettre à l’archidiacre Caucanas, Mgr de Cabrières disait que « les évêques avaient derrière eux toute l’armée du peuple chrétien » 8. Si plus de la moitié des douze évêques de la région – de Mende à Albi – peuvent compter sur l’appui de forces profondes, les cinq autres par contre se trouvent placés en situation de faiblesse : une minorité catholique seulement – seuls les hommes votent – est susceptible de leur porter appui. Cette situation peut être en partie compensée par le soutien de quelques grandes familles, essentiellement à Toulouse et à Montpellier. Objectivement, la résistance apparaît beaucoup plus difficile à Pamiers ou à Carcassonne et plus que compromise à Perpignan.
II. - Une résistance efficace ?
Les débats parlementaires qui ont précédé le vote de la loi du 28 mars 1882, les problèmes qu’a suscités son application, ont eu une intense répercussion dans l’ensemble du pays. Ferry, partisan d’une morale sans épithète (« la bonne vieille morale de nos pères, la nôtre, la vôtre, car nous n’en avons qu’une » ; Sénat 10 juin 1881) refusait d’hypothéquer l’avenir en faisant mettre dans la loi l’enseignement des devoirs envers Dieu qui, cependant, fût maintenu dans les programmes (2 août 1882). C’est la liberté de conscience des instituteurs qui justifiait à ses yeux l’article 1 du texte de la loi : « L’enseignement religieux ne fera plus partie des matières obligatoires de l’enseignement primaire. L’instruction religieuse sera donnée en dehors des heures de classe… par les ministres des différents cultes, conformément au voeu exprimé par les familles ». Il envisageait d’autoriser les ministres des cultes à « donner l’instruction religieuse dans les locaux scolaires » après avis du Conseil municipal (Journal officiel 22 décembre 1880). Devant le Sénat il avait même concédé que cet enseignement religieux puisse « être donné par l’instituteur lui-même, s’il s’y prête librement en dehors des heures de classe… Tout
le changement le voici : c’est que l’instituteur cessera d’être le répétiteur forcé et obligé du catéchisme et de l’histoire sainte » (10 juin 1881). Mais Ferry doit compter avec la surenchère radicale et avec les députés groupés autour de Gambetta. Lors du scrutin du 23 décembre 1880 l’extrême-gauche a mêlé ses voix à celle de la droite pour repousser, par 220 voix contre 200, l’article 1 prévoyant la venue du curé à l’école. Ceux des sénateurs catholiques qui refusaient la politique du pire, reprirent cette disposition sous forme d’amendement. Mais Ferry, sachant que la Chambre ne suivrait pas le Sénat, désavoua ses propres paroles. Il fallut attendre un renouvellement partiel de la haute assemblée pour faire enfin voter la loi, le 28 mars 1882. Excluant tout enseignement religieux de l’école, elle lui consacrait éventuellement le jeudi. Plus de trois années de polémiques avaient sévi. La totale victoire d’un camp sur un autre ne préfigurait pas l’apaisement.
1. Comment les évêques réagirent-ils devant la loi ?
Plusieurs facteurs externes peuvent rendre compte du poids respectif des interventions épiscopales. Nous savons déjà que l’écho n’en sera pas le même selon les diocèses 9. Mais encore faut-il compter avec la personnalité des évêques et la connaissance qu’ils ont des populations où le gouvernement et le Pape les ont envoyés. Deux d’entre eux seulement ont été nommés sous le Second Empire : le Cardinal Desprez à Toulouse depuis 1859 et Mgr Lebreton au Puy en 1863. Le premier, très romain, a fondé l’Institut catholique de Toulouse en 1877 ; il représente une nuance autoritaire dans la revendication des droits de l’Église, tendance qui conforte à Toulouse une importante opposition légitimiste, (l’ancien Sénateur Gabriel de Belcastel). Les rapports préfectoraux accordent grande influence au Vicaire général Caussette et à l’abbé Albouy, « propriétaire-directeur de la Semaine Catholique ». Le mandement de 1882 sur « Les écoles sans Dieu », « écoles d’athéisme », témoigne du pessimisme de nombreux catholiques pour qui la laïcité à l’école représentait un obstacle absolu à l’éducation chrétienne des enfants. Pessimisme que ne pouvaient qu’encourager ici les doutes entretenus sur l’esprit de nombreux pères de famille marqués par la très anticléricale Dépêche de Toulouse.
Tout autre était la situation au Puy où l’évêque, issu d’une modeste famille de l’Ouest, avait dès son arrivée pris ses distances vis-à-vis de la noblesse locale et rétabli la discipline dans le clergé. Il favorisa le maintien des Béates comme institutrices dans les villages vellaves. Dans sa lettre de carême de 1881 il présentait les efforts des républicains comme « le nœud d’une conspiration destinée à extirper le catholicisme en France » (J. Gadille). Type de l’évêque intransigeant prenant appui sur un peuple fidèle.
Sept des autres évêques avaient été nommés entre 1871 et 1877. Plusieurs d’entre eux étaient de fortes personnalités et, fait à souligner, six étaient « du pays » : à Rodez Bourret, né dans l’Ardèche ; à Viviers Bonnet, né en Lozère à Mende ; Costes, né dans l’Aveyron ; à Perpignan Caraguel, né dans le Tarn ; à Albi Ramadié, né à Béziers ; à Montpellier Cabrières, né à Beaucaire. Seul le Franc-Comtois Besson, évêque de Nîmes, ne participait pas de cet « esprit du pays » qui marquait ses confrères. Si l’évêque de Perpignan était par nature effacé et placé, de plus, dans le diocèse où toute résistance se heurtait à une majorité hostile (Les Catalans étant religieux mais rien moins que cléricaux à de rares exceptions près) ; si Ramadié à Albi, ancien gallican, avait été nommé en 1876 malgré l’opposition prolongée du nonce, les autres évêques étaient des intransigeants confortés dans leur attitude par la majorité du clergé de leur diocèse.
A la tête de cette « Bretagne du Midi » – le mot est prêté à Pie IX 10 – l’évêque de Rodez, Mgr Bourret commandait avec autorité à ses prêtres comme à plusieurs des évêques ses voisins. Il intervint plusieurs fois à propos de l’école, considérant que « toute neutralité était blâmable », les maîtres devant « faire en sorte de donner à leur enseignement l’esprit catholique », ce qui était sans doute plus facile en Rouergue qu’ailleurs : on n’oubliera pas que nombre de prêtres étaient fils d’instituteurs. Le législateur avait mis « un principe d’indifférence et d’irréligion » qui risquait d’arriver « peu à peu à former une nation tout entière tournée vers les réalités matérielles » (11 novembre 1882). Mende « était un peu une dépendance de Rodez » (J. Gadille), Bourret y ayant fait nommer son Vicaire général Costes. Mais celui-ci se laissait plus conduire par « un entourage remuant » qu’il ne le menait. Dans ce diocèse, pauvre mais très fervent, l’évêque, dans ses mandements, paraît davantage compter sur l’influence que peut exercer la famille et le prêtre que sur la fondation d’écoles libres pour lesquelles les moyens manquaient. L’évêque de Viviers, Bonnet, était considéré en 1879 comme « un évêque de combat avec lequel il n’y avait pas de conciliation possible » (le préfet le 4 novembre). Pour lui « la présence du prêtre à l’école est de droit divin » et l’Église est « chassée de son domaine usurpé » (cité par l’Univers 22 octobre 1882). Le corollaire était l’ouverture d’écoles libres. Dans ses Courtes observations, Mgr de Cabrières, s’en tenant volontairement à une interprétation juridique de la loi, constatait qu’elle laissait « subsister encore », malgré ses instigateurs, « quelques lambeaux de liberté. Ce sont des restes d’indépendance dont peuvent et doivent profiter les pères de famille ». Il leur appartient de faire respecter le jour de vacance hebdomadaire : il faut craindre des empiètements « jusqu’à une circulaire récente du Ministre de la guerre qui fixe pour les exercices militaires la journée du jeudi ». L’évêque de Montpellier n’invite pas au refus de loi tel que le préconisait certains légitimistes et le journal l’Univers. « Notre avis exprès est que, dans la généralité des cas, il faut faire la déclaration » (du père indiquant au maire l’école où il envoie ses enfants). Il faut aussi faire partie des Commissions municipales scolaires. En somme, « user de tous les moyens légaux pour assurer la liberté pratique ». Ce même souci du respect de la loi se retrouve sous la plume du plus modéré des évêques de la région : Mgr Besson à Nîmes, qui se préoccupe surtout du devenir du catéchisme quand il s’adresse à ses prêtres : « Vous n’avez plus accès à l’école, n’importe ; votre école est partout où règne la liberté : c’est l’église, le presbytère, la maison amie, le grand chemin. Appelez les enfants ». De même insiste-t-il sur la responsabilité des parents (3 mai 1882).
Mgr Rougerie, qui n’a été nommé que le 17 février 1881, consacre lui aussi un mandement à « L’instruction chrétienne des enfants », qui fit peu de bruit. Par contre son voisin de Carcassonne, Mgr Billard, également nommé en 1881, s’est lancé dans une polémique précédant et suivant sa première tournée pastorale dans le diocèse. Marcou et Omer Sarraut dénoncèrent les accusations publiques qu’il aurait porté contre les instituteurs de trois des villages visités. Une enquête aboutit à un non-lieu. Mais lors d’un congrès départemental des instituteurs, une déclaration fut publiée visant l’évêque, et le préfet dut prononcer alors la suspension de trois maîtres. Il est vrai que le nouvel évêque, surpris peut-être par l’âpreté des conflits politico-religieux dans cette partie du Midi – il était Normand d’origine – avait invité les parents à éloigner leurs enfants des écoles anticatholiques.., comme d’une atmosphère malsaine où l’on respire la mort. Il faut dire qu’en Narbonnais se manifestait un anticléricalisme virulent antérieur à 1815 et renforcé par l’évolution ultérieure.
Si l’on excepte cette dernière réaction, facile à expliquer, il apparaît clairement que dans leurs prises de position publiques, les évêques ne pouvaient pas ne pas tenir compte des sentiments de leurs diocésains. Ils prennent la tête d’une résistance dans le cadre de la loi à Rodez ou Viviers travaillent dans le sens d’un apaisement à Nîmes ; sont invités à la prudence là où les appuis manquent.
Le vote de la loi fut loin de mettre un terme à l’effervescence. A côté de la laïcité de l’école, il y avait celle du personnel, qui sera réglée par étapes ; celle des programmes et de l’enseignement, et en particulier la question des manuels de morale et d’instruction civique qui provoqua des incidents retentissants.
2. L'affaire des manuels de morale
L’enseignement de la morale et de l’instruction civique était promu à la place qu’occupait l’enseignement religieux. Il y eut en peu de temps toute une floraison de manuels signés… Jules Simon, Paul Bert, J. Steeg, Madame Henri Greville, Gabriel Compayré… Certains passages et souvent les introductions furent dénoncés comme offensant la religion 11. Dans le Tarn le mouvement fut le plus vif, moins sans doute en raison de la personne de l’archevêque, que d’un concours particulier de circonstances. Gabriel Compayré, ami de Gambetta, professeur à la Faculté des Lettres de Toulouse, était député du département. Mgr Ramadié était, de tous les évêques de la région, le moins effrayé par l’installation d’un régime républicain : ses vœux allaient à une démocratie chrétienne (12 avril 1879). Mais son clergé était plus populiste et monarchiste que démocrate 12. Dans son mandement de carême de 1882, l’évêque souhaitait que les maîtres puissent continuer d’enseigner eux-mêmes le catéchisme en dehors des heures et des locaux de classe; qu’ils continuent de conduire les enfants aux offices. C’était alors pratique courante en ces terres de chrétienté où, grande différence avec le Narbonnais, une très grande partie des instituteurs étaient catholiques pratiquants.
Que contenaient de litigieux les Éléments d’instructions morales et civiques qui, rédigés en 1880, en étaient à la 35e édition l’année suivante ? Déiste, l’auteur fait une place à Dieu, à l’âme et à son immortalité. Mais c’est sur le point particulier du « mariage » que l’ouvrage étonna : « Quand le maire… a déclarés unis au nom de la loi » les deux conjoints, « ils sont bel et bien mariés ». Une telle présentation, fort exacte au regard de la loi, sentait quelque peu la provocation Zola n’avait-il pas fait dire à Gervaise « Un mariage sans messe, à vrai dire, ce n’était pas un vrai mariage » (L’Assommoir) ? On sait que des réactions analogues se manifestaient aussi vis à vis des obsèques purement civiles. On mesure qu’il y avait là une étape supplémentaire, et fort importante, sur la voie du détachement religieux. Ne pas comprendre ces réactions de la sensibilité c’est se condamner à interpréter avec nos sentiments d’aujourd’hui (encore s’agit-il d’un aujourd’hui tout récent) les mentalités populaires.
En Avril 1882 le curé de Lacabarède demanda à l’instituteur de l’école communale du village de ne plus utiliser le Compayré. Celui-ci ayant refusé, l’affaire s’envenima et, sur l’injonction du Directeur des Cultes, Ramadié accepta de déplacer le curé. En même temps « comptant sur son propre crédit auprès du gouvernement » 13 l’archevêque tentait une démarche auprès du Directeur des Cultes, Flourens, lui disant sa désapprobation du livre de « son diocésain ». La réponse se fît attendre deux mois et parvint à Nîmes où Ramadié se trouvait avec… quinze autres évêques : tous furent indignés du contenu et du ton de la lettre 14. Ils saisirent à Rome la Congrégation de l’Index qui, le 15 décembre 1882, condamna quatre manuels dont celui du député du Tarn.
Au même moment la Commission scolaire de Lavaur rendit un jugement conforme aux conclusions de l’avocat de Bellomayre, défenseur du charpentier Bernard Deynès qui avait retiré son fils de l’école publique en raison de l’usage du manuel, la neutralité étant la condition de l’obligation, celle-ci cessait dès lors que celle-là n’était pas observée. Ce fut un tollé général dans la presse républicaine. En janvier 1883, 3 420 Mazamétains signèrent une pétition en faveur du crucifix, des prières, du catéchisme et de l’Histoire sainte comme du maintien des Frères à l’école publique.
Cette offensive conduisit le gouvernement à adresser une circulaire apaisante sur les « emblèmes religieux » dès le 2 novembre 1882 : on peut se demander si son application n’a pas souffert difficulté puisque le Cardinal Desprez demande le 14 janvier 1883 de laisser et au besoin de rétablir « le crucifix dans notre école » (La dévotion au crucifix).
Mais sur la question des manuels le gouvernement réagit avec fermeté. Cinq évêques furent frappés de recours pour abus (dont Albi et Viviers) et de nombreux prêtres virent leur traitement suspendu : 60 dans le Tarn, 15 dans les Pyrénées-Orientales. C’est à la rentrée suivante seulement que les esprits s’apaisèrent. Plusieurs évêques s’y employèrent : Besson à Nîmes mais aussi Ramadié qui obtint l’amnistie pour 32 de ses curés, moyennant le déplacement de dix d’entre eux. La célèbre circulaire de Ferry aux instituteurs (17 novembre 1883) y contribua par dessus tous. Pour autant, la question des manuels n’était pas réglée au fond. On en trouve la trace dans les procès-verbaux de visites pastorales durant de longues années 15.
La pratique de la laïcité dans l’école entra plus ou moins rapidement dans les usages il semble que les instituteurs, afin d’éviter des incidents, aient tenu le plus grand compte des vœux des familles, ce qui était évidemment difficile là où régnait la division. A Fontiès-Cabardès en 1884 comme en bien d’autre écoles « la prière est récitée matin et soir ». « Il serait difficile de faire mieux pour le bien spirituel des enfants » note le curé de Fontcouverte (Aude) en 1885. Des crucifix resteront sur les murs des classes jusqu’au-delà de la Grande guerre. Une forte génération de maîtres pratiquants ne disparut pas du jour au lendemain.
3. L'école libre élément de la défense religieuse
A partir des années 1880 se précise et se renforce une stratégie de défense religieuse qui repose sur l’édification d’un réseau d’œuvres : elles visent à préserver des influences hostiles, les enfants, les jeunes gens, les adultes, tel ou tel milieu socioprofessionnel… Cela est vrai aussi des protestants, mais sur le point particulier de l’école, les Églises issues de la Réforme acceptèrent l’école laïque : eu égard à leur faiblesse numérique et à leur dispersion croissante, tout comme à la spiritualité de ses origines, elle constitue d’ailleurs pour eux plus une garantie qu’une menace.
La hiérarchie catholique, partout où cela fut possible, fit de très gros efforts pour ouvrir une école libre après la laïcisation de l’école publique et le départ des congréganistes. Un évêque aussi modéré que Ramadié était intransigeant sur ce point lorsqu’il invitait à établir « un cordon sanitaire dans la société » (L’Univers 29 avril 1882). Mais, dans ce domaine, il y avait un abîme entre les intentions et les moyens. Dans la région, il semble que les évêques les plus actifs furent ceux de Nîmes, de Viviers et de Rodez. Dès 1878, Mgr Besson avait créé un Comité de l’enseignement et, l’année suivante, une Caisse de secours pour la défense et l’entretien des écoles chrétiennes ; puis le Sou des écoles chrétiennes qui comptait 3 842 adhérents en novembre 1882 : la cotisation, de 3 francs par an, était destinée à couvrir les frais d’une instruction gratuite donnée aux enfants de la classe ouvrière. Aussi, malgré la crise agricole et séricole, l’évêque de Nîmes parvint-il à faire ouvrir 120 écoles libres, recueillant chaque année près de 100 000 francs pour leur fonctionnement 16. Dans l’Ardèche, Mgr Bonnet, fût surnommé « l’évêque des écoles ». Il est vrai qu’ici comme dans le Gard et l’ensemble des hautes terres, beaucoup de conseils municipaux étaient hostiles à la laïcisation : sommé à plusieurs reprises par le préfet d’ouvrir une école publique, le maire de Saint-Martial répond : « Nous sommes en République et non en Kabylie !… Je dois respecter la volonté de mes électeurs qui, à part trois exceptions, sont hostiles au projet en question » 17.
Cet appui massif des populations a souvent manqué à l’ouest du Vidourle, et plus encore de l’Hérault et jusque dans la lointaine Ariège. A Montpellier, Toulouse, les évêques firent largement appel à l’appui des notables. Mais on notera que la laïcisation est contemporaine du phylloxera et que l’organisation d’un réseau scolaire concurrent supposait en tout état de cause, un esprit d’organisation, alors assez étranger au particularisme paroissial. L’ouverture des écoles libres fut donc le plus souvent laissée à l’initiative individuelle, « l’affaire du pauvre curé » se plaindront certains prêtres quand aura faibli l’enthousiasme d’un premier comité local. A moins que l’école ne devienne l’affaire d’un parti là où les opinions royalistes étaient prononcées.
En 1887-88 l’école congréganiste est en recul dans tous les départements de la région. On constate toutefois que ce recul n’est considérable que dans le Tarn-et-Garonne, et, pour les filles, dans l’Ariège, l’Aude et la Haute-Loire. Si l’on considère, non les pourcentages, mais les chiffres absolus, on constate une stabilité surprenante des effectifs congréganistes dans la plupart des départements, voire un sensible accroissement pour les garçons (Haute-Garonne, Tarn, Aveyron) et même les filles (Aveyron et Lozère). L’école publique progresse en grande partie grâce à l’ouverture d’écoles de hameaux, en des lieux où il n’y avait jamais eu encore d’école ainsi 37 classes mixtes de ce type sont-elles ouvertes dans l’Hérault entre 1878 et 1888 18. Plus encore la remarque s’applique-t-elle au développement du réseau des écoles communales de filles. Parallèlement à la défense d’un réseau scolaire séparé, avec ses prolongements dans le domaine des salles d’asile et des basses classes des collèges et des pensionnats (mal pris en compte par la statistique), il faudrait mieux connaître le considérable essor des patronages et œuvres confessionnelles 19. Inversement, cette attention prolongée portée à l’enfance et à l’adolescence a pu laisser croire à l’abandon du monde des adultes et particulièrement du monde ouvrier. On ne peut s’en tenir qu’à des hypothèses. Évoquant, 20 ans après, l’œuvre scolaire de Ferry, Ferdinand Buisson rappelait que « deux systèmes étaient possibles » 20. L’un consistait à mettre l’enseignement religieux en dehors des programmes scolaires, mais non de l’école où seraient venus les ministres des cultes, et l’autre système, celui qui excluait la religion de l’école, le système qui prévalut. Au premier système F. Buisson voyait « un inconvénient très sensible en pays catholique au moins », celui de « maintenir au prêtre et à l’école même, aux yeux de l’opinion publique un rôle qu’il serait difficile d’enfermer dans des limites précises ». Il ne souligne pas l’inconvénient du second système, celui de susciter le développement de deux réseaux parallèles de formation de l’enfance, donc d’entretenir la « question scolaire » et de la tenir au premier rang des passions politiques. On ne saurait dire si la première formule eût été viable, nonobstant son maintien dans l’Alsace-Lorraine d’après 1918 ? Dans plusieurs des départements de notre région, nul doute qu’elle n’eût répondu au vœu de la majorité des populations. Mais la prise en compte des diversités heurtait alors la tradition républicaine encore renforcée par les conséquences morales de la défaite de 1870.
Quant au problème de la « neutralité scolaire », 20 ans après, il paraissait « strictement impossible » à Gustave Lanson 21. « Le progrès du socialisme et de l’anarchisme a été tel que l’on ne peut plus enseigner ni le respect de la loi, ni l’obligation de s’abstenir de violences.., ni l’amour de la patrie, ni le respect de l’armée, ni le devoir militaire comme choses auxquelles un père de famille présent à la classe.., ne pourrait de bonne foi refuser son assentiment… » Questions qui divisent non seulement les familles mais les maîtres. Concluant que « faire le silence sur toutes les questions controversées, c’est simple, mais c’est impossible », Lanson souhaitait la naissance d’un « Dictionnaire des cas de conscience ». Ce débat présente un avantage celui de montrer que la « neutralité religieuse » n’est que l’une des facettes du difficile enseignement de la morale sans lequel l’œuvre de l’école se borne à l’instruction et s’interdit le domaine de l’éducation.
Enseignement primaire (1887-1888)
Mandements de Carême ou lettres pastorales
1879
- Viviers (Mgr Bonnet) : « La nécessité de l’enseignement religieux dans les écoles ».
1881
- Albi (Mgr Ramadié) : « L’indifférence religieuse ».
- Le Puy (Mgr Lebreton), lettre où « il présente les efforts des républicains relatifs à l’enseignement comme le nœud d’une conspiration destinée à extirper la catholicisme de France ». Q. Gadille).
- Mende (Mgr Coste) : La famille
- Rodez (Mgr Bourret) : « L’impossibilité de rester indépendant de la foi et de la morale du christianisme ».
1882
- Carcassonne (Mgr Billard) : « La morale sans Dieu et l’éducation chrétienne ».
- Mende (Mgr Coste) : « Les dangers pour la foi dans les temps présents ».
- Pamiers (Mgr Rougerie) : « L’instruction chrétienne des enfants ».
- Montpellier (Mgr de Cabrières) : « Courtes observations sur la loi du 28 mars 1882 ».
- Le Puy (Mgr Lebreton) : « Deux grands périls de l’époque actuelle »
- Rodez (Mgr Bourret) : « A l’occasion de la loi du 28 mars 1882 sur l’enseignement primaire et ses divers modes d’application ».
- Toulouse (Mgr Desprez) : « Les écoles sans Dieu ».
- Nîmes (Mgr Besson) : « Sur l’enseignement de la religion ».
1883
- Mende (Mgr Coste) : « L’ignorance en matière de religion ».
- Pamiers (Mgr Rougerie) : « L’enseignement du catéchisme ».
- Rodez (Mgr Bourret) : « La nécessité de donner une éducation chrétienne à l’enfance et les funestes conséquences de celle qui ne l’est pas ».
- Carcassonne (Mgr, Billard) : « Les livres religieux et l’enfance chrétienne ».
Sources : J.-M. Mayeur, Lettres de Carême des évêques de France, répertoire 1861-1959, Strasbourg, 1981 ; J. Gadille, La pensée et l’action politiques des évêques français au début de la IIIe République 1870-1883, Paris, 1966.
Notes
1. Lettres de Jules Ferry, 1846-1898, Paris, 1914. M. Reclus, Jules Ferry, Paris, 1947, reste une biographie solide, bien documentée. Mais on ne peut ignorer diverses publications plus récentes, dont L Legrand, L’influence du positivisme dans l’œuvre scolaire de Jules Ferry. Les origines de la laïcité, Paris, 1961. De même le colloque Jules Ferry tenu à Parts les 28-29 janvier 1982, avec les communications de J.M. Mayeur « Jules Ferry et la laïcité » et d’A. Prost « Jules Ferry et l’enseignement ».
2. A. Prost, Vocabulaire des proclamations électorales de 1881, 1885, et 1889, Paris, 1974.
3. J.-M. Mayeur, Cent ans d’esprit républicain, Histoire du peuple français, t V, Paris, 1965, p. 209. Les droites n’ont que 90 élus contre plus de 200 en octobre 1877.
4. F. Goguel, Géographie des élections françaises sous la IIIe et la IVe République, Paris, 1970, p. 26.
5. J.M. Mayeur, Les débuts de la IIIe République 1871-1898, Nouvelle histoire de la France contemporaine, Paris, 1973.
6. Recherches entreprises dans le cadre des Matériaux pour l’histoire religieuse du peuple français, sous l’égide du GRECO 2 du C.N.R.S., tome 3.
7. « État par département des signatures des pétitions contraires aux projets de lois sur la liberté de l’enseignement supérieur et sur le Conseil supérieur de l’Instruction publique », annexe au rapport J. Simon au Sénat le 8 décembre 1879.
8. 25 avril 1879, cité par l’Univers du 30. Mgr de Cabrières eut du mal à se départir de ses réflexes de Nîmois.
9. J. Gadille, La pensée et l’action politiques des évêques français au début de la IIIe République 1870-1883, Paris, 1967, t. I, p. 143-196.
10. G. Cholvy, Histoire du Rouergue, Toulouse, 1979, p. 393 sq.
11. L. Capéran, Histoire de la laïcité républicaine, t 3, La laïcité en marche, Paris, 1961, p. 19 sq.
12. A partir des sources administratives officielles et de la presse, J. Faury met particulièrement en valeur ces oppositions, Cléricalisme et anticléricalisme dans le Tarn (1848-1900), Toulouse, p. 123-162 du même : « L’école laïque et l’anticléricalisme dans le Tarn 1848-1900 », Revue du Tarn, 1979, p. 633-652.
13. Capéran, cité supra note 13, p. 28.
14. Dans le Correspondant, organe des catholiques libéraux, Ch. de Lacombe avait trouvé dans le manuel Compayré « une hostilité insidieuse et suivie contre le culte » (25 septembre 1882).
15. A Belcaire (Aude) en 1884 « on a forcé les enfants à acheter le livre de P. Bert mis à l’index ».
16. G. Jouvert et J. Dumas, La vie religieuse dans le diocèse de Nîmes sous l’épiscopat de Mgr Besson 1875-1888, Montpellier, Mémoire d’histoire, 1972.
17. Aux élections législatives de 1885 à Saint-Martial, la liste conservatrice recueille 484 voix contre 15 à la liste opportuniste, A. Siegfried, Géographie électorale de l’Ardèche sous la IIIe République, Paris, 1959.
18. I. Pépin, Statistique commentée de l’enseignement primaire (1882-1890), Montpellier, 1893.
19. G. Cholvy, Patronages et œuvres de jeunesse dans la France contemporaine, Revue d’histoire de l’Église de France, 1983.
20. « L’organisation de l’enseignement laïque et les lois de 1881-1886 », La lutte scolaire en France au XIXe siècle. Leçons professées à l’École des Hautes Études Sociales par F. Buisson…, Paris, 1912, p. 237 sq.
21. « Neutralité et monopole de l’enseignement », Ibidem, p. 162.
