Les corps de métiers et l’organisation des activités économiques dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle
Les corps de métiers et l’organisation des activités économiques
dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle :
Panorama languedocien et situation piscénoise
* Doctorante en Histoire moderne.
p. 115 à 124
Cet article s’inscrit dans le cadre d’une recherche consacrée aux activités artisanales de Pézenas à l’Époque Moderne. Il convenait, tout d’abord, de s’interroger sur les structures économiques et institutionnelles d’encadrement des métiers dans l’ancienne France. Cela a fait l’objet d’un mémoire de Diplôme d’Études Approfondies d’Histoire et Civilisations effectué à l’Université de Montpellier III intitulé « Des corps de métiers dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle d’après trois enquêtes de l’Intendance de Languedoc ». Cet article utilise ses conclusions.
Les sources de ce travail sont regroupées dans deux liasses déposées aux Archives départementales de l’Hérault sous les références C 2783 et C 2788. Elles renferment trois enquêtes effectuées en 1750, 1776 et 1777. Leur analyse permet d’établir un panorama intéressant de la situation des corps de métiers à ces trois dates. Des comparaisons peuvent être faites de façon à appréhender une évolution temporelle et spaciale. Toutefois, comme nous allons le voir, les contextes historiques différents.
D’après ces sources, le présent article va traiter de l’organisation des activités économiques et de la localisation des corps de métiers de Languedoc en 1750 et 1776. A cette période, la province est divisée en deux généralités de 11 diocèses chacune 1 (voir document A), que nous retrouverons lors de l’analyse spaciale des données.
I. Deux enquêtes de l’Intendance de Languedoc dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle
En 1750, le contexte économique de la France est en pleine mutation. Les fabriques et les manufactures sont dans une phase de proto-industrialisation. Les marchands-fabriquants dirigent de véritables entreprises « néocapitalistes ». Parallèlement, les corps de métiers semblent « murés » dans leur immobilisme et leur monde clos. Ils sont de plus en plus encadrés par le pouvoir royal et au sein même de ces structures, les difficultés sont multiples.
A cette date, le pouvoir central demande qu’une enquête de grande envergure soit réalisée en Languedoc. Il s’agit de dresser « L’état général de tous les corps d’états et de métiers contenant les différentes manières dont se gouvernent les artisans de tout genre » selon l’intitulé de l’enquête.
La grille d’enquête de 1750 se présente sous la forme d’un tableau à deux entrées. Les corps sont classés par diocèses, puis par villes. Cette indication est notée dans la première colonne du tableau intitulée « Villes, bourgs et villages ». Pour chaque localité, les noms des différents corps de métiers sont inscrits dans la deuxième colonne intitulée « Noms des corps de métiers ou fabriques ».
Dans chacune des colonnes suivantes, un point particulier de la vie du corps de métiers est analysé : le nombre des membres de la communauté, les statuts ou les finances.
Dans la présente analyse nous nous consacrerons essentiellement aux colonnes contenant la localisation, le nom des corps et à celle consacrée aux… « (…) réflexions particulières que Messieurs les Intendants ou leurs subdélégués jugeront à propos de faire ».
En 1776, le contexte historique a évolué. Depuis le milieu du XVIIIe siècle, le mouvement d’idées favorable à la liberté du commerce et à la suppression des monopoles s’est développé. Les idées circulent et les publications sur ces sujets sont nombreuses. Le contexte social est exacerbé par les difficultés économiques. Sur le plan politique, Turgot est nommé en août 1774 Contrôleur Général des Finances. C’est un libéral nourri de la pensée physiocratique.
En septembre 1774, il libère le commerce intérieur des blés. Il rédige le 2 février 1776 « un édit portant suppression des jurandes et communautés de commerce, arts et métiers ». Le 12 mars, le Roi fait un « lit de justice » au Parlement de Paris pour l’obliger à enregistrer ce texte. Cet édit proclame le droit au travail 2 et la liberté d’exercice dans la ville de Paris 3. Mais les réformes vont trop vite, elles rencontrent l’opposition obstinée des gens des métiers et de puissants groupes de pression. Aussi, Turgot sera congédié le 12 mai 1776.
Plus de vingt-cinq ans après l’enquête de 1750, le pouvoir royal souhaite dresser un nouvel état des corps de métiers en Languedoc. Cette nouvelle enquête s’inscrit dans le cadre de l’Édit du 2 février 1776. Son objectif est clairement énoncé dans ce texte : les « éclaircissements que nous avons demandés sur la situation des communautés qui existent dans les différentes villes de nos provinces » (L. 226, à 227). L’en-tête de la grille d’enquête est le suivant : « État du nombre des communautés de marchands ou artisans établies en jurande dans les différentes villes et principaux lieux de la province de Languedoc ». Elle est réalisée entre les mois de février et août 1776.
Dans la grille d’enquête de 1776, chaque ligne est attribuée à un corps de métiers. Les colonnes sont réservées à diverses informations concernant les localisations, les noms des communautés, les nombres de leurs membres ainsi qu’à l’analyse des finances et aux observations.
Pour notre présente analyse, le contenu de quatre colonnes va nous intéresser. Elles sont désignées ainsi « Nom du diocèse, Noms des villes et principaux lieux où il y a jurande, Nature des communautés en jurande, Observations ».
II. Les secteurs économiques
A l’analyse des noms des corps de métiers 4, on remarque tout d’abord que certains d’entre eux regroupent différentes professions. Nous avons ainsi l’exemple du corps des « Moliniers, Cardeurs et Passementiers » d’Alais, ou bien celui des « Passementiers, Taffetassiers, Teinturiers et Moliniers sur soie » à Montpellier. Bien que les différentes professions soient réunies dans un même corps, chacune exerce une activité distincte. Par exemple, les passementiers fabriquent des galons, les taffetassiers tissent de fines étoffes de soie alors que les moliniers en soie en élaborent les fils que les teinturiers teignent. On a donc des professions distinctes qui sont regroupées dans un même organisme de gestion de leurs intérêts : le corps de métiers. Sur l’ensemble des 1 249 corps de métiers recensés par les enquêtes de 1750 et 1776, 891 se révèlent être composés.
Mais quelles sont les professions qui se regroupent ? Ces regroupements se font-ils au hasard ? Ou bien sont-ils sous-tendus par des motivations économiques ?
L’hypothèse de départ est la suivante : les regroupements entre professions définissent des secteurs d’activités économiques. Ces derniers sont structurés et distincts les uns des autres.
Pour le démontrer, j’ai mis au point un tableau à deux entrées dont un exemple est reproduit par le document B. Les lignes et les colonnes contiennent les mêmes données les noms des professions.
Pour chaque corps de métiers composé, j’ai différencié chaque profession. Puis dans un même corps, je les ai associées entre elles deux à deux de façon à obtenir des paires de croisements. Pour reprendre l’exemple précédent du corps des « Moliniers, Gardeurs, Passementiers » d’Alais, il est décomposé en trois croisements. Ceux-ci représentent les liens qui unissent dans ce corps les moliniers aux cardeurs, les cardeurs aux passementiers et les passementiers aux moliniers.
J’ai répété cette opération pour tous les corps de métiers composés des enquêtes de 1750 et 1776 et j’ai reporté tous les croisements sur un même tableau. Les cases situées à l’intersection des trois professions de notre exemple précédent ont ainsi été cochées 5. Elles sont indiquées en gris sur le document B 6.
Ensuite, j’ai ordonné les axes du tableau. J’ai classé toutes les professions rencontrées par secteurs d’activités économiques ; c’est-à-dire : les métiers de l’alimentaire, les métiers du bâtiment, le travail du bois, du cuir, du commerce, des métaux, les métiers de l’écrit, ceux de l’hôtellerie, des soins et de la parure, les métiers du textile, et enfin une dernière classe qui regroupe des métiers divers non affiliés. Pour obtenir le tableau définitif, j’ai dû rationaliser les choix de départ. Ainsi certains métiers avaient été placés abusivement dans certains secteurs et leur place devait être rectifiée.
La répartition des croisements dans ce document définitif révèle des zones de forte densité dans des portions localisées du tableau. On constate qu’elles sont situées, dans tous les cas, au croisement d’un secteur d’activité économique avec lui-même (voir document C).
On peut donc conclure que ces regroupements englobent dans un même corps des professions dont les activités appartiennent au même secteur économique. Ces activités peuvent soit se succéder dans la transformation d’un matériau brut, soit réaliser des objets différents à partir de matériaux de même nature.
Pour illustrer mes propos, voici un exemple d’analyse d’un secteur économique : le secteur textile. Le document B présente le tableau des croisements entre les professions de ce secteur mentionnées dans les différents corps de métiers. Ce secteur contient quinze professions, que trente et un croisements unissent entre elles.
A partir de ce tableau et de la connaissance des activités artisanales, j’ai élaboré un schéma d’organisation des différentes professions (document D). L’élaboration d’une étoffe demande six étapes. Nous allons voir que nos quinze professions s’organisent en fonction de leurs places dans le processus de fabrication.
En amont, se trouvent les professions 7 de moliniers et de fileurs qui élaborent le fil. Ils sont unis entre eux par un croisement, c’est-à-dire qu’ils existent de façon conjointe dans un seul corps de métiers. Viennent ensuite les teinturiers qui procèdent à la mise en couleur des fils. Deux croisements les unissent aux moliniers. La troisième étape est le tissage proprement dit de l’étoffe. Il est effectué par le tisserand ou plus globalement par les fabricants d’étoffes. Mais en fonction des matières utilisées ou des techniques employées, on distingue les drapiers qui tissent du drap, les taffetassiers qui fabriquent une étoffe de soie très légère, les tulliers qui élaborent le tulle, les passementiers qui créent des galons, les tapissiers qui font de la tapisserie. Deux d’entre eux, les passementiers et les taffetassiers sont en liaison directe avecles teinturiers. Par contre, trois fabricants d’étoffes sont directement regroupés avec les moliniers les taffetassiers, les tapissiers et les passementiers. Le quatrième niveau de fabrication est le cardage des étoffes. Il est réalisé par les cardeurs et les peigneurs qui brossent le tissu. Ces deux professions sont réunies entre elles dans deux cas. Les peigneurs sont réunis avec les tisserands dans un cas et avec les taffetassiers dans un autre. Les cardeurs, eux, sont réunis une fois avec les tisserands et une autre avec les passementiers et enfin dans deux cas avec les fabricants d’étoffes. Le lien est ainsi assuré entre les deux étapes de la fabrication. C’est ensuite au pareur d’intervenir ainsi qu’à l’affineur. Les pareurs brossent la surface du tissu pour diriger les poils dans le même sens. Parfois cette opération demande un lavage, effectué par les affineurs. Ils sont en relation entre eux dans deux cas. Les pareurs sont regroupés dans le même corps que des cardeurs dans un cas. La dernière opération est la tonte. Le tondeur coupe les poils ou les fils trop longs afin de rendre le tissu uni et ras. Les tondeurs sont réunis dans un corps avec des peigneurs et dans un autre avec des pareurs. De plus, ils ont deux croisements avec les cardeurs.
Ces métiers du textile sont donc organisés suivant une structure stratifiée qui recoupe les différentes phases de fabrication. Cette organisation met en évidence la succession des étapes d’élaboration du produit : c’est une organisation à base temporelle.
L’analyse des regroupements de professions au sein de mêmes corps de métiers permet de mieux comprendre l’organisation interne d’un secteur économique. Cette méthode de travail met en évidence l’organisation économique des métiers, alors que cette donnée n’apparaissait pas en tant que telle dans nos sources.
D’après ce modèle, les professions se regroupent entre elles selon des filières économiques évidentes. A l’intérieur des différents secteurs plusieurs logiques économiques rassemblent les métiers.
Dans le secteur textile comme dans cinq autre cas (le travail du bois, du cuir et des métaux, les métiers de l’écrit, et du bâtiment), le schéma organisateur témoigne d’une concentration verticale 8. Les différents métiers travaillent « à la chaîne » aux différentes phases de transformation d’une matière première (la fibre textile, lebois, le cuir, les métaux, le papier ou les matériaux de construction).
Dans les trois cas restant (secteur de l’hôtellerie, de l’alimentaire et des soins et de la parure), on parlera plutôt de concentration horizontale 9. En effet, ces métiers sont sur un même niveau de production. Ils travaillent dans le même secteur économique mais utilisent des matières premières différentes.
Après cette analyse, on peut conclure que les métiers et les corps de métiers appartiennent à onze secteurs économiques : les métiers de l’alimentaire, les métiers du bâtiment, les métiers du travail du bois, du commerce, du travail du cuir, les métiers de l’écrit, de l’hôtellerie, du travail des métaux, des soins et de la parure, du textile et enfin un groupe hétéroclite, les métiers divers. Nous allons analyser maintenant leur importance relative et leur évolution.
III. Évolutions sectorielles et géographiques des corps de métiers entre 1750 et 1776
Cette analyse se fera en trois temps étude de l’évolution des répartitions sectorielles, évolution des répartitions par villes et description de la situation particulière de la ville de Pézenas.
La présence de deux enquêtes sur les corps de métiers en Languedoc à 26 ans d’intervalle permet de dégager une évolution sur un quart de siècle. Toutefois, il est délicat de faire une comparaison des chiffres bruts des enquêtes de 1750 et 1776. En effet, l’enquête de 1750 recense 881 corps de métiers en Languedoc, contre seulement 368 en 1776. Cela s’explique par plusieurs facteurs. D’une part, l’enquête de 1750 recense tous les types de communautés (communautés réglées, jurées et métiers libres) alors que celle de 1776 ne se consacre qu’aux communautés jurées. Par ailleurs, si les enquêtes portent théoriquement sur la totalité de la province de Languedoc, nous verrons que de nombreux diocèses sont absents dans l’un ou dans l’autre document. Si cela doit être pris en compte dans une vision globale du problème, nous devons rester prudents dans l’interprétation de ces informations. Aussi, nous nous intéresserons davantage aux pourcentages qu’aux chiffres bruts eux-mêmes.
Plus qu’une description des situations en 1750 et en 1776, il est intéressant d’analyser l’évolution entre ces deux dates des 11 secteurs économiques que nous venons de mettre en évidence.
L’analyse nous permet de définir quatre grandes tendances d’évolution. Certains secteurs restent stables. Il s’agit des secteurs de l’écrit et des métiers non affiliés. Une nette augmentation touche la part des métiers du textile, des soins et de la parure, du cuir et des métaux. Un fléchissement se note dans les représentativités des métiers de l’alimentaire, du bâtiment et de l’hôtellerie alors qu’une tendance fortement négative affecte les activités du commerce et du travail du bois.
Ces données peuvent être interprétées de trois façons différentes :
On est tenté de dire que les secteurs en diminution ont vu leurs activités se réduire et donc le nombre de structures d’encadrement diminuer dans la période allant de 1750 à 1776.
Toutefois d’autres explications peuvent être avancées. Ainsi, le recul important des métiers du commerce est surprenant dans une époque de profonde mutation des échanges et de progrès de l’économie capitaliste. Il s’agit ici d’une modification de l’assiette de l’enquête. En effet, entre 1750 et 1776, les commerçants, marchands et négociants, se sont petit à petit affranchis de la tutelle et de la rigidité des corps de métiers. Ils ont accédé à un statut plus souple et mieux adapté à leur activité. L’enquête de 1776, qui ne recense que les jurandes, laisse de côté une partie des marchands et commerçants. Leur place et leur nombre dans la série sont donc en baisse. En contrepartie, les métiers qui se sont dotés dans l’intervalle de structures jurées viennent grossir la part des secteurs auxquels ils appartiennent.
Par ailleurs, la baisse d’un secteur peut aussi s’expliquer par une concentration des hommes au sein d’un nombre plus restreint de structures. Enfin on ne peut exclure totalement des défaillances lors des réalisations des enquêtes elles-mêmes.
A partir des informations contenues dans les enquêtes, il est possible de cartographier la répartition des corps de métiers par villes en 1750 et 1776 (documents E et F).
A première vue, on remarque la plus grande lisibilité de la carte de 1776. Cela s’explique par le petit nombre de villes présentes dans chaque diocèse. Il y a en moyenne 2,12 villes par diocèse ayant des communautés en 1776, contre 9,8 en 1750. Ainsi les diocèses de Lodève et Montpellier occupent le sommet avec 5 villes chacun en 1776, alors qu’en 1750, il y avait 34 villes mentionnées dans le diocèse d’Albi alors chef de file de la série.
Avant d’aborder la comparaison proprement dite, les cas des diocèses absents doivent être mentionnés. Ainsi douze diocèses de Languedoc ne déclarent pas de corps de métiers en 1750 10 ! La présence dans ce groupe du diocèse de Toulouse me fait pencher vers une lacune d’information, d’autant plus que cette ville occupe une place majeure dans l’enquête de 1776 (58 corps). Le diocèse de Lodève est aussi absent en 1750, et il regroupe en 1776, 42 jurandes ! La situation est similaire pour les diocèses d’Albi et Mirepoix qui représentaient de très fortes densités de corps de métiers en 1750 (soit 26,19 % pour le premier et 20,83 % de la série pour le second). Il est regrettable de ne pas pouvoir confirmer cette réalité et analyser son évolution en 1776.
Toutefois, lorsqu’il s’agit de diocèses peu urbanisés, on est tenté de croire à une absence de corps de métiers. Cette impression est renforcée par les cas des 6 diocèses absents en 1750 et qui présentent de très petits pourcentages en 1776 11. Peut-on supposer, dans ces cas-là, une absence réelle de corps de métiers en 1750 ?
Dans les autres circonscriptions, les modifications sont nombreuses.
Seuls quatre diocèses conservent la même structure entre 1750 et 1776. Ainsi le diocèse d’Alais n’est représenté dans les deux cas que par une seule ville : celle d’Alais avec 23 communautés en 1750 et 4 en 1776. Dans le diocèse d’Agde, on retrouve toujours les deux mêmes villes : Pézenas et Agde. Si elles sont à égalité en 1750 avec 25 corps, en 1776 Pézenas « prend une avance » avec 34 communautés contre seulement 14 à Agde. Pour les deux diocèses restant dans ce groupe, les évolutions sont légèrement plus sensibles. Le diocèse de Montpellier conserve plusieurs localités mentionnées. Dans cette circonscription, on retrouve toujours les villes de Montpellier, Lunel, Marsillargues, Lansargues et Ganges. Mais Poussan et Frontignan ont disparu en 1776. Si dans les deux cartes, Montpellier et Lunel occupent des places prépondérantes, l’écart entre ces deux villes se creuse. En 1750, Montpellier avait 46 communautés contre 26 à Lunel. Mais en 1776, la métropole concentre toujours 42 corps face à un effondrement de Lunel à 9 corps. Alors que la part des corps de métiers du diocèse de Montpellier passe de 9,38 % en 1750 à 14,67 %. Lors de la deuxième enquête, ce résultat lui octroie la deuxième place de la série après le diocèse de Toulouse. La situation la plus surprenante est celle du diocèse de Nîmes. Globalement il rassemble un nombre de fiches similaire: 30 en 1750 contre 34 en 1776. Mais cela représente 3,65 % en 1750 et 9,24 % en 1776. Géographiquement cela se traduit par un transfert global des communautés recensées depuis la ville de Beaucaire en 1750 vers la ville de Nîmes en 1776 !
Parmi les autres diocèses exprimés pour les deux enquêtes, il y a de vastes modifications. Elles découlent toutes de la concentration des fiches de communautés. Ainsi le diocèse de Béziers qui était représenté par 14 localités, n’en comprend plus que 3 en 1776 : Béziers, Bédarieux et Gignac. Notons que les villes de Béziers et Bédarieux restent stables alors que la ville de Gignac passe de 20 corps en 1750 à un seul en 1776. C’est donc essentiellement sur cette ville que se reporte la chute du nombre de communautés dans le diocèse de Béziers. La situation est similaire dans le diocèse de Saint-Papoul. De 10 localités présentes en 1750 on passe à la seule ville de Castelnaudary en 1776. Enfin le troisième changement notable concerne le diocèse de Montauban. En1750, il rassemblait 93 communautés réparties dans 5 villes. En 1776, il ne comprend plus que 2 communautés présentes dans une seule ville : Castelsarrasin.
Pour affiner cette analyse des corps de métiers, il est nécessaire d’étudier le cas précis d’une localité. A l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de la fondation de la présente revue, le choix de la ville de Pézenas me paraît tout indiqué.
Les services de l’Intendance recensent 25 corps de métiers dans la ville en 1750 et 34 en 1776. Sa place dans les deux enquêtes passe de 2,83 % à 9,51 %. Cette hausse des données brutes prend une importance majeure en Languedoc. Elle s’explique par la prépondérance des structures jurées parmi les corps des métiers piscénois 12. Les jurandes apparaissent nettement dans les sources de 1776 alors que cette enquête « gomme » l’existence de communautés réglées ou de métiers libres. Cette croissance importante contrebalance au niveau du diocèse l’effondrement relatif de la ville d’Agde. La lutte existant entre ces deux localités donne en ce troisième quart du XVIIIe siècle, « l’avantage » à Pézenas.
Si l’on étudie attentivement la liste des corps de métiers de la ville de Pézenas, on observe que sur les 25 présents en 1750, 23 sont recensés en 1776. Parmi ces 23 corps, deux tendances contraires s’équilibrent. Un corps de métiers évolue vers une déconcentration des professions. Ainsi le corps de 1750 des « Menuisiers, Charpentiers, Tourneurs, Charrons » se retrouve divisé dans l’enquête de 1776. On recense alors les « Menuisiers, Charpentiers » d’une part, et les « Tourneurs, Charrons » de l’autre.
Par ailleurs, il existe dans la série deux cas de concentration des professions. Ainsi le corps des « Maréchaux, Potiers d’étain, Bourreliers, Lanterniers, Chaudronniers » s’accroît encore en 1776 en s’adjoignant les bridiers, bastiers, fondeurs et couteliers. De même les pelligantiers de 1750 se regroupent avec les blanchers.
Analysons maintenant l’évolution de la répartition sectorielle de la ville.
Cinq secteurs économiques ont la même évolution à Pézenas que dans le Languedoc dans son ensemble. Ainsi les métiers de l’alimentaire, du bâtiment et du bois sont à la baisse. Pendant ce temps, les secteurs du cuir et des métaux enregistrent une hausse. Enfin les métiers non affiliés restent stables.
Par contre, les quatre secteurs d’activités restant ont une évolution contraire à celle du Languedoc. Ainsi les secteurs du commerce et de l’hôtellerie sont en hausse à Pézenas alors qu’ils diminuent plus généralement dans la province. Deux explications différentes doivent être avancées. Les métiers du commerce conservent à Pézenas leur structure en jurande.
Ils sont donc recensés en 1776. De plus, l’activité commerçante est affirmée par certains corps qui appartenaient antérieurement au domaine artisanal. Ainsi, les tanneurs se déclarent en 1776 comme « Marchands Tanneurs ». De même, les garnisseurs qui formaient corps en 1750, appartiennent en 1776 au corps des « Marchands Garnisseurs et Chapeliers ». Ces deux cas influencent considérablement ce secteur composé de trois corps en 1776. Rappelons aussi l’activité prépondérante des foires en ce XVIIIe siècle 13. Pour ce qui est des activités hôtelières, on passe d’un corps à trois en 1776 avec l’apparition aux côtés des « Cabaretiers Traiteurs », des « Aubergistes » et des « Hôtes » ou « Rôtisseurs ».
A l’inverse, les secteurs du textile et des soins et de la parure baissent à Pézenas alors que leurs représentativités croissent en Languedoc. On passe ainsi de 20 à 11,43 % pour les soins et la parure et de 8 à 5,71 % pour les activités textiles.
Deux explications différentes nous aident à comprendre ce même phénomène. Pour les secteurs des soins et de la parure, les données brutes accusent une baisse de 5 à 4 corps. C’est le corps de chirurgiens qui n’est plus recensé en 1776. On peut signaler aussi la transformation du corps des « Barbiers, Perruquiers » de 1750 qui devient en 1776 celui des « Perruquiers ». D’après nos sources, on est donc face à un appauvrissement des professions des soins et de la parure à Pézenas.
Quand au secteur textile, les chiffres bruts restent stables avec deux corps de métiers. L’évolution locale ne suit donc pas le mouvement général de multiplication des corps dans ce secteur d’activité.
Entre 1750 et 1776, la ville de Pézenas affirme sa prépondérance économique dans sa circonscription. Alors que la ville d’Agde est chef-lieu de diocèse, elle présente une population (1400 feux en 1774 14) et un nombre de corps de métiers (14 en 1776) inférieur aux données de Pézenas. Pour cette ville, on recense 1 568 feux en 1774 et 34 corps de métiers en 1776.
Dans un même temps, Pézenas a un nombre de corps de métiers équivalent à celui d’une ville comme Nîmes (34 corps en 1776) qui totalise pourtant 6 317 feux en 1774.
Conclusion
Nous venons de démontrer la richesse des deux enquêtes de 1750 et 1776 en mettant l’accent sur l’organisation interne des secteurs d’activités économiques et sur la répartition des corps de métiers en Languedoc. Enfin, nous avons prouvé la précision de ces sources dans le cadre d’une analyse locale.
Pourtant, n’ont été utilisées ici que les informations concernant les localisations, les dénominations des corps et les observations liées directement à ces deux champs d’investigation. Le lecteur imaginera la masse considérable d’informations qu’offrent ces deux liasses, en apprenant que l’enquête de 1750 recherche aussi des renseignements sur le « Nombre des maîtres dans chaque corps, les Corps en jurande par statuts revêtus de lettres patentes, les Corps en jurande par statuts homologués dans le parlement, les Corps régis par règlements de police ou par simples conventions particulières, les Charges et dettes » ainsi que sur les « Noms des villes, bourgs et villages où toutes les communautés d’arts et métiers sont en jurande, où une fraction de ces communautés sont en jurande et les autres n’en ont point, où les artisans sont gouvernés par des règlements particuliers non autorisés, où les artisans n’ont aucun statut ni règlement de police ».
Quant à elle, l’enquête de 1776 contient les champs suivants : « Nombre actuel des membres de chaque communauté, Montant de ce qu’il en coûtait cy-devant pour être reçu maître, Montant de ce qu’il en coûte actuellement pour être reçu maître, Différents taux établis pour les fils de maîtres, Montant de ce qu’il en coûte pour les apprentis, Montant de ce qu’il en coûte aux gens sans qualité qui se présentent pour être reçu maître, Montant des droits de réception, Montant de ce qui appartient aux jurés, Montant de ce qui appartient aux syndics ou anciens, Montant de ce qui appartient au coffre de la communauté ».
Par ailleurs, il faut enfin ajouter que la liasse C 2788 contient une troisième enquête intitulée : « État contenant la réunion proposée des Communautés d’Arts et Métiers qu’on considère comme analogues, le montant de ce qu’il en coûte actuellement pour les maîtres, le montant par évaluation du prix des nouvelles maîtrises, l’ensemble des communautés que l’on considère comme peu importantes et qu’on croit devoir laisser libres ».
C’est à l’analyse et à la confrontation de toutes ces données qu’est consacré mon mémoire de D.E.A., préparé sous la direction du professeur M. Péronnet.
Notes
1. Il s’agit des diocèses d’Agde, Alais, Béziers, Le-Puy, Lodève, Mende, Montpellier, Nîmes, Saint-Pons, Uzès et Viviers pour la généralité de Montpellier et des diocèses d’Albi, Montauban, Carcassonne, Castres, Lavaur, Limoux, Mirepoix, Narbonne, Rieux, Saint-Papoul et Toulouse pour cette autre généralité.
2. La philosophie de l’édit du 2février 1776 apparaît dès la ligne 3 : « Nous devons (…) cette protection à cette classe d’hommes qui, n’ayant de propriété que leur travail et leur industrie, ont d’autant plus le besoin et le droit d’employer dans toute leur étendue les seules ressources qu’ils aient pour subsister». Deux lignes après, ce droit est qualifié de « naturel et commun », et enfin ligne 121 il est désigné par l’expression « ce droit inaliénable de l’humanité ». Liasse C 2788, pièce n° 14.
3. Art. I : « Il sera libre à toutes personnes, de quelque qualité et condition qu’elles soient (…), d’embrasser et d’exercer dans tout notre Royaume et notamment dans notre bonne Ville de Paris, telle espèce de commerce et telle profession d’Arts et métiers que bon leur semblera (…). A l’effet de quoi, nous avons éteint et supprimé, éteignons et supprimons tous les corps et communautés de Marchands et Artisans, ainsi que les Maîtrises et Jurandes. Abrogeons tous privilèges, statuts et règlements donnés aux Corps et Communautés, pour raison desquels nul de nos sujets ne pourra être troublé dans l’exercice de son commerce et de sa profession». Liasse C 2788, pièce n° 14.
4. « Noms des corps de métiers ou fabriques» demandés en 1750 et « Nature des communautés en jurande » recensées en 1776.
5. Pour chaque lien, il faut cocher une paire de cases. Dans notre exemple, 6 cases sont cochées : Molinier-Cardeur et Cardeur-Molinier, Molinier-Passementier et Passementier-Molinier et enfin la paire Passementier-Cardeur et Cardeur-Passementier.
6. Quand le croisement entre deux professions est unique, on trouve dans la case correspondante le chiffre 1. Si par contre un croisement se retrouve à l’identique dans plusieurs corps de métiers implantés dans des villes différentes, les nombres de ces croisements s’additionnent dans la case en question.
7. La définition des professions a été réalisée à l’aide des ouvrages suivants : Grand Larousse Universel, Larousse, Dictionnaire de l’Académie Française, Nouvelle édition, Nîmes, Chez Pierre Beaume, imprimeur du Roi, 1778, Hatzfeld (Adolphe) et Darmesteter (Arséne), Dictionnaire général de la langue française du commencement du XVIIe siècle à nos jours, 9e édition, Paris, 1932, et enfin Nougaret (Jean), Pézenas, Évolution urbaine et architecturale du XVIe siècle à la fin du XVIIIe siècle, Études sur Pézenas et sur l’Hérault, 1979, n° spécial, pp. 168 et 169 [Lexique].
8. « Concentration verticale : quand sont associées diverses étapes du processus de fabrication (exemple extraction, raffinage, transport, commercialisation et transformatin du pétrole). » Échaudemaison (C.-D.), Dictionnaire d’économie et de sciences sociales, Paris, Ed. Nathan, éd. revue et augmentée, 1993, p. 87.
9. « Concentration horizontale : lorsque sont réunies des activités situées au même niveau de production », Ibid., p. 87.
10. Il s’agit des diocèses du Puy, de Mende, d’Uzès, de Lodève, de Narbonne et de Saint-Pons, de Limoux, de Carcassonne, de Lavaur, de Castres, de Rieux et de Toulouse.
11. Mende, Narbonne, Saint-Pons, Castres, Lavaur et Rieux.
12. Péronnet (Michel), « Le monde du travail sous l’Ancien Régime », Études sur Pézenas et sa région, IV n° 4, 1973, pp. 23-29.
13. Nougaret (Jean), Pézenas, évolution urbaine et architecturale du XVIe siècle à la fin du XVIIIe siècle, Études sur Pézenas et sur l’Hérault, 1979, n° spécial.
14. Les données concernant les populations sont issues des volumes de la collection : Paroisses et communes de France. Dictionnaire d’Histoire administrative et démographique, Paris, E.H.E.S.S. et Laboratoire de démographie historique, relatifs aux départements actuels de l’Hérault et du Gard.
