Le Sud… Mythes, Images, Réalités
Le Sud… Mythes, Images, Réalités
p. 44 à 47
Divers chercheurs de l’université de Montpellier III se sont trouvés réunis sur un thème de recherche commun qui ne peut qu’intéresser un large public celui de notre région ou plutôt, pour entrer dès maintenant dans le vif du sujet, celui des provinces méridionales. Ce thème est celui du Sud, du Midi et, bien entendu, des Méridionaux.
Ce sont des « littéraires », c’est-à-dire des chercheurs plus orientés vers l’analyse du discours à visées esthétiques destiné à la diffusion par le livre, qui ont ouvert le dossier en réunissant un colloque international de la Société française de littérature générale et comparée, dont les actes viennent tout juste de sortir des presses de l’Université sous le titre : Le Sud : mythes, images, réalités (pour se procurer les deux volumes, s’adresser à la section de littérature comparée, B.P. 5043-34032 Montpellier-Cedex). Vient ensuite l’ouvrage de notre collègue Jean Sagnes, Midi rouge, mythes et réalités (EDHISUD, 1982). Viendront dans la revue Études sur l’Hérault, en 1985, les actes de la journée 1984 d’histoire moderne de l’Université de Montpellier III, consacrés au thème : Le Sud. Viennent régulièrement, depuis 1982, les numéros de la revue AMIRAS et ceux de la revue DELTA.
La moisson est riche et, en réunissant les apports, on peut esquisser une synthèse permettant de préciser ce qui est acquis, mais aussi de poser de nouveaux problèmes débouchant sur de nouveaux axes de recherche.
Les littéraires nous entretiennent de Sud(s) multiples, géographiques ou historiques : « le mythe gascon » (Robert Escarpit), « Midi ou Sud, ça existe-t-il » (Robert Lafont), le Deep South et les écrivains du sud des États-Unis, sinon sudistes ; la part du lion revient à l’inventeur du Sud en littérature Faulkner (Jacqueline de Labriolle, Jean Rouberol). Le concept et ses dérivés South et Southern semblent aussi vieux que l’histoire américaine, d’après les recherches des anglicistes de l’Université, réunis autour de la revue DELTA.
Les recherches d’identité humaine des groupes nous montrent notre Midi (R. Laffont), nos Gascons (R. Escarpit), le sud de l’Afrique du Centre (Thérèse Dufeil), une Sudiste américaine, transplantée dans notre Midi (Reine Marcel : Zelda Fitzgerald entre deux Sud(s)), le Sud poétique (Pierre Torreilles), le Sud de Camara Laye (Jacques Chevrier).
On pourrait intituler le reste des communications « voyager le Sud » ; là aussi, se révèlent les multiplicités du Sud : le Sud de la Russie, la Crimée (Michel Cadot), le Sud du Maghreb (Charles Bonn). A ce propos, on notera que je prends l’entière responsabilité du terme : Maghreb, qui désigne, pour les géographes arabes, sous la dénomination complète de Djezirat el Maghreb, l’île de l’Occident, ce que nous appelons, nous, l’Afrique du Nord. Cette multiplicité de désignations permet pourtant d’aboutir à une des remarques – banale, oh combien ! – on est toujours au Sud de quelqu’un, si banale qu’elle est souvent oubliée et que Claude Brunon a parfaitement raison de la souligner avec force. L’occitan Robert Lafont rappelle qu’il « est un méditerranéen du Nord » et notre amie, Alice Marcel de l’Université de Perpignan précise qu’elle appartient aux comtés du Nord de la Catalogne. Denise Brahimi nous entraîne au Sud du Sahel dans le Sahara de Fromentin. Les Allemands ont eux aussi, le mythe du Sud et s’ils placent volontiers leur Sud en Italie (l’œuvre de Thomas Mann, analysée par Jacqueline Ott), certains Allemands, ceux du Nord, bien sûr !, perçoivent dans les Bavarois des Allemands du Sud, étrangers au bel idéal nordique de l’aryen blond aux yeux bleus… « Strauss est volontiers considéré comme un méridional…, perçu au Nord comme un impulsif, un brouillon, un tricheur même – bref comme l’un de ces méridionaux suspects que l’on aime à charger de mille péchés, qui seraient inconnus dans un nord aseptique et moralement aussi pur que peut l’être un congélateur… » (Tome II, p. 436. Jean Neveux). Le portrait du Bavarois se complète un peu plus loin : « Les Bavarois ne savent pas se dominer, leur sang méridional en fait des violents, des hableurs, des « galéjeurs » allais-je dire, des êtres qui se noient dans le mensonge et dans l’alcool (ne sont-ils pas catholiques comme il n’est pas, comme il n’est plus permis de l’être ?). Toujours le couteau… à la main, ils pratiquent des sports bestiaux… ils mangent du poumon en hachis et même de l’ail… c’est la pouillerie levantine, le vol, les petites bêtes qui piquent, les sales maladies… Malheur aux non Bavarois, forcés de vivre au milieu de cette « cour des miracles » (Jean Neveux, Tome II, p. 441). Voilà l’image de l’homme du Sud véhiculée à multiples exemplaires par l’homme du Nord à partir d’un centre de rayonnement : la capitale de l’état national – nationaliste – me glisse R. Lafont. Au Bavarois répond le méridional français à la Tartarin de Tarascon aussi tiré par nos chercheurs que les casquettes qu’il se plaisait lui-même à trouer ! L’Andalou (Duarte Mimoso Ruiz), Hamlet confronté au sud chez Faulkner (Jean Rouberol) et à Don Quichotte par Tourgueniev (Alexandre Zviguilsky), le navigateur des mers du Sud vu à travers Melville et Michelet, à travers l’œuvre de ces auteurs le lecteur est conduit vers des sud(s) voyagés, décrits, analysés depuis la période moderne.
Découvrir le, ou un Sud, suppose, il me semble important de le rappeler ici, que l’on se déplace dans l’espace en se repérant sur une carte, d’où les points cardinaux. Cette condition n’est parfaitement remplie qu’au début du XVIe siècle. L’autre condition de définition d’un Sud par rapport à un Nord suppose la référence à un centre : la construction de l’état territorial national réalisé en Espagne, en Angleterre, en France… favorise une distinction Nord-Sud, cette distinction ne naît pas à la même époque en Allemagne. Est-on sujet de Bavière ou de « Prusse » ou bien Allemand du Nord ou du Sud ? Ne passe-t-on pas de la nation germanique du Saint- Empire au kleinstattereï du XVIIe siècle ? Ne passe-t-on pas de la civilisation italienne à des ethnotypes de Florentin, de Milanais et de Napolitain ? Ne faut-il pas rapporter la naissance et l’affirmation de la notion de Sud à la naissance et à l’affirmation d’un état national territorial autour duquel se crée, si l’espace le permet, un ethnotype national, puis à l’intérieur duquel se distingue sa rivalité avec l’ethnotype provincial. Le Français n’entre t-il pas en lutte avec le Gascon ?
La monarchie de l’époque moderne est fondée sur une société organisée en corps et en ordres. Chaque corps, chaque ordre a son statut particulier ce qu’on appelle à juste titre un privilège, c’est-à-dire une loi particulière. Chaque « province » a eu le sien ; certaines l’ont perdu, d’autres l’ont conservé comme la Provence, le Dauphiné, pendant un temps et jusqu’en 1789 le Languedoc, les « petits pays pyrénéens » et le Béarn. Là jusqu’en 1789 on parle dans l’assemblée, on écrit sur les procès-verbaux en béarnais. La Bretagne, l’Artois, le Hainaut, le Cambrésis, la Flandre ont conservé aussi leur statut particulier. Tous pays non francisants. Tous pays qui jouissent du privilège essentiel de la discussion du montant de l’impôt, de la maîtrise de sa répartition et de l’organisation pratique de sa perception, ce que les corps privilégiés désignent par la liberté de don et d’administration. Dans cette organisation des corps privilégiés le toponyme Languedoc est présent sous deux formes ; l’une française, celle qui désigne l’assemblée des états généraux de la province, l’autre latine qui est utilisée sur les jetons d’argent, frappés à quelques milliers d’exemplaires, et distribués par les états : Comitia Occitania. La majorité des « provinces » à fortes particularités jouissent de ces privilèges. Dans la poursuite d’une définition du concept de Sud, ou mieux de Midi, en France, il n’était pas inutile de lier province et privilège.
Peu à peu et c’est sans doute l’apport déterminant à l’analyse des mentalités ou, si l’on préfère un plus joli mot, des mythes, nourritures d’un imaginaire collectif – peu à peu donc se dégage l’image d’un Sud que l’on peut placer n’importe où à condition de disposer d’un Nord et d’un Centre, ce qui autoriserait des jongleries verbales sur le nord de l’Amérique du Sud, puisqu’il existe un Sud de l’Amérique du Nord. Le mythe est insistant il compose la trame de presque tous les articles. Le Sud est une « odeur bizarre et même suspecte, pas désagréable, un peu comme l’odeur opaque d’une serre chaude et de fleurs décomposées, une odeur douceâtre, entêtante ». Voilà pour le Sud des bayous et des crocodiles, celui que l’école sudiste des auteurs américains a pratiquement imposé au monde des images. « L’odeur de la forêt hautement représentative des caractères du Sud et même suspecte… une odeur douceâtre, entêtante et inquiétante, mais plus enveloppante que rebutante, étrangement frôleuse, oui, et attirante… » (Le Sud dans le regard du Roi de Camara Leye, Jacques Chevrier). On notera ici une opposition possible de deux Sud(s) : le Sud humide et doux, le Sud sec et violent. On en arrive à se demander si cette double structuration ne vient pas, à tout prendre, des catégories d’Aristote.
Il est des Sud(s) reconnus de tous : l’Italie, l’Espagne pour les Germains et les Anglo-Saxons et ce depuis qu’il y a des voyageurs : « les voyageurs de l’âge classique inventent le Sud » (M. Bideaux), mais ces Sud(s) présentent des ethnotypes nationaux : les Italiens, les Espagnols, plutôt que des ethnotypes provinciaux qui sont, à mon sens du moins, à naître au moment où un état national vaste devient « un et indivisible », adversaire des diversités. La Révolution française fait naître les méridionaux, l’unité allemande les Bavarois et l’unité italienne le Napolitain, le Calabrais, le Sicilien. Jean-Jacques Souchard, voyageant en 1630, remarque que la Provence « se ressent fort du voisinage de l’Italie… « et aussi de celui du « voisinage et du commerce avec les espagnols ».
L’ethnotype national est partout présent dès qu’il y a une littérature – disons la seconde moitié du XVe siècle – et dès que se développent des consciences nationales – disons la première moitié du XVIe siècle. Les ethnotypes nationaux ont la vie dure et se sont transmis jusqu’en notre époque, véhiculés par ces courants souterrains de là mémoire collective prête à se transformer en puissantes résurgences dès que les circonstances le permettent, ré exprimant dans de nouveaux contextes les « vulgates du voyage ». (M. Bideaux).
L’Italie reste le berceau de la culture européenne et même transformée en musée, elle suscite l’admiration. Il y a cependant des « ombres au tableau » (E. Chevallier). L’Italie c’est la montagne aride, l’absence de grands fleuves, la marais insalubre, ce sont les diverses formes de violence, « le tremblement de terre », les animaux venimeux, les hommes violents. Le Sud européen, naguère si brillant, est maintenant l’indigne héritier de Sparte, d’Athènes et de Rome : une grille de lecture, fondée sur la notion de décadence, commence à s’imposer dès le XVIe siècle, deux siècles avant Montesquieu et Gibbon. Les Regrets de Du Bellay, non cité à ce qu’il me semble par les comparatistes, permettent d’opposer ce pays du Sud, jadis si grand et maintenant si mesquin, dont on « revient sans barbe » pour avoir trop courtisé des romaines qui avaient déjà reçu des dons des Napolitains. L’Italie est le siège d’une culture brillante où, même un paysage naturel devient « pour les yeux du peintre… une charmante galerie de tableau » (Vincent Denon, cité par E. Chevallier). Winckelman, dans son Histoire de l’Art dans l’Antiquité (1758), exalte aussi les dons répandus à profusion parmi les artistes du Sud. Mais, dès le XVIe siècle, et surtout le XVIIIe, apparaît une autre image du Sud : un négatif du positif précédent. Le Sud européen est un monde décadent : « des régions jadis célèbres pour leurs richesses sont devenues la proie des marécages » et ce par « la faute des hommes et des gouvernements… incurie des respon-sables… réformes peu efficaces… système de la grande propriété qui opprime les paysans »… « La décadence semble particulièrement sensible en ce qui concerne les mœurs… ». (M. Bideaux).
Cette image négative ne peut qu’avoir le renfort des grandes œuvres concernant l’histoire de l’antiquité. Positive chez Winckelman, elle prend un caractère de leçon négative chez Montesquieu (Causes de la grandeur et de la décadence des anciens Romains) et surtout chez Gibbon (Decline and fail of the Roman Empire). Une théorie « philosophique » ou, si l’on préfère, une théorie des « Philosophes », sous-tend constamment la péjoration de l’image du Sud la théorie des climats analysée par Michel Bideaux, mais présente dans toutes les communications ou presque. « Depuis sa première formulation systématique par J. Bodin, elle n’a jamais quitté l’horizon intellectuel des siècles classiques.., elle est désir de trouver des explications physiques aux manifestations du monde moral ». Cette théorie s’accompagne, puis-je ajouter cette précision ? de l’idée d’un homme modèle – vivant entre le 40e et le 50e parallèle – et qui se dégrade si l’on remonte vers le Nord ou si l’on descend vers le Sud… Le Sud, contre-image du Nord apparaît justement à un moment : au milieu du XVIIIe siècle ; il aboutit à ce texte de Volney, idéologue, républicain modéré, mais pas modérément républicain, membre de l’institut, dans Les ruines (1791) : « l’Africain dégradé de la condition d’homme semble voué sans retour à l’esclavage » (cité par J. Boissel, Victor Courtet (1813-1867), Paris, 1970 (page 11). L’idée que le climat prédispose certaines races à dominer sur d’autres n’est pas neuve et elle est, on le sait, avancée par de nombreux créateurs de système en France, pour justifier la domination de la noblesse – héritière de la race du Nord des Francs – sur le Tiers État – ces Gaulois malheureux nordiques corrompus par le Sud romain et soumis aux Francs par la raison du plus fort. La fatalité des climats, l’image d’un Nord, celle d’un Sud, l’une positive, l’autre négative, débouche sur la notion de race et de supériorité raciale et ce dès le XVIe siècle, siècle de la première diffusion massive d’idées par le livre. Avant ce siècle, les idées n’avaient pas un support assez puissant – mises à part la théorie et la pratique du christianisme – pour pouvoir accéder à l’importante fonction de lieu commun, grille de lecture massive et commode. Dans le domaine qui nous intéresse une grille de lecture s’impose finalement et quelle qu’en soit l’explication causale datée, elle aboutit à une opposition fondamentale entre le Nord et le Sud, soit à l’intérieur d’un état en France, en Italie, en Espagne, en Allemagne, aux États-Unis, soit à l’intérieur d’un continent, spécialement en Europe.
Ces images, ces mythes se combinent entre eux pour s’enrichir d’un contenu religieux – là encore dès le XVIe siècle. L’homme du Sud de l’Europe est catholique, l’homme du Nord protestant. A l’un la piété baroque, à l’autre l’existence puritaine ; à l’un la méfiance de l’argent, à l’autre la récompense par l’argent ; à l’un l’immobilisme, à l’autre le mouvement. Redoutable généralisation, porteuse de fatalisme ou de volontarisme. Redoutable généralisation qui achoppe en Amérique ; l’Amérique anglo-saxonne, même sudiste, étant protestante et le gentleman of the South est aussi W.A.S.P. (White Anglo-Saxon protestant) que le négociant de Boston. Mais le mythe reprend vie dès que l’on franchit le Rio Grande, l’Anglo-Saxon protestant retrouvant là le Latin catholique du Mexique. Ce mythe est un des plus éculé de nos civilisations et pourtant devenu théorie depuis Max Weber : il irrigue tout un courant de pensée.
L’ouvrage de Jean Sagnes. Le Midi rouge : Mythes et réalité. Études d’histoire occitane. Paris 1982, nous reconduit dans notre Sud à nous le Midi, celui qui est né peu à peu à l’intérieur de l’espace contrôlé par l’état français. Ceci nous ramène opportunément aux définitions de R. Lafont dans le colloque précédent, tirées des dictionnaires contemporains et à celles que j’ai pu donner dans ma communication à la journée des historiens modernistes de l’université Montpellier III, d’après les dictionnaires du XVIIIe siècle. En français, le repérage ne se fait pas selon les termes de points cardinaux, mais selon les termes hérités du latin septentrional, méridional, occidental, oriental. L’on parle des « provinces méridionales du royaume », « du Midi de la France » et jamais de provinces sudistes et rarement du Sud de la France. Le mot Sud nous vient d’Amérique du Nord où son emploi est très précoce, dès avant la guerre d’Indépendance, et se généralise avec la guerre de Sécession : les vaincus exaltent les valeurs pour lesquelles ils ont combattu et en célèbrent le souvenir que le vainqueur voudrait abolir. Dans son introduction Jean Sagnes explique la naissance et l’affirmation du concept de Midi. Il apparaît en conscience claire à la fin du XVIIIe siècle et en arrive à se confondre avec un territoire utilisant une langue commune que l’on ne parvient pourtant pas à nommer clairement avant l’emploi récent du mot occitan : on dit gascon, ce qui nous renvoie à la communication de Robert Escarpit dans le colloque Le Sud, Mythes Images et réalités, on dit avec les Félibres « provençal », on dit avec les érudits allemands « langues romanes ». Occitania pourtant, malgré une phrase de Jean Sagnes qui, prudemment, écrit « occitanie est pratiquement inconnu jusqu’au XIXe siècle », occitania donc est utilisé pendant cinq siècles pour désigner l’Assemblée générale des trois ordres de la province de Languedoc quand, sur les jetons d’argent distribués largement, elle est désignée en latin sous le terme de Comitia Occitania.
Personnellement, j’ai présenté l’hypothèse que le « Midi » est fils de la Révolution et ce de façon parfaitement négative, c’est un midi blanc ou rose ! Avant 1789, des provinces avaient conservé leurs états délibérants et leur autonomie – sous tutelle étroite !- en matière administrative et fiscale. Le ressort des états était désigné par le nom porté par l’assemblée Provence, Languedoc (de Privas à Toulouse !), ou des anciennes assemblées, même disparues : Gascogne, Guyenne, Auvergne. Toutes ces circonscriptions sont les héritières des grands fiefs souverains des XIVe et XVe siècle, comme la Bretagne ou la Bourgogne. Ces grands fiefs, pour diverses raisons, héritages, mariages, guerres, n’ont pas pu se constituer en souveraineté et ont été absorbés par le grand fief qui a réussi à se constituer en souveraineté, le Duché de France, devenu le royaume. Les grands fiefs ont conservé leur nom et des privilèges plus ou moins importants. Dans la société d’ordre fondée sur le privilège, le privilège des provinces sert de fondement à l’identité provinciale. Le projet réformateur, puis révolutionnaire, repose sur la suppression des privilèges pour réaliser l’égalité. Les privilèges des provinces disparaissent en même temps que tous les autres, dans la nuit du 4 Août. Dès lors, le sentiment d’identité ne peut plus être que national. Ce sentiment se renforce encore quand « la république une et indivisible » appelle tous « les enfants de la Patrie » à la défendre. On trouvera, dans la nouvelle revue Amiras (Avril 1982) un article de G. Fournier qui explicite ces divers points.
Le ci-devant Languedoc occupe une place un peu à part dans la dialectique francisante de Grégoire « qui aboutit à établir un instituteur de langue française dans les campagnes dans les dix jours ». Grégoire évoque les « Français Méridionaux », c’est-à-dire les habitants de la France qui habitent le midi du territoire : le terme chez Grégoire est la constatation d’une évidence géographique ; « les Français méridionaux se résoudront-ils à quitter facilement une langue qu’ils chérissent par habitude et par sentiment… ? Ne faisons point à nos frères du Midi l’injure de penser qu’ils repoussent aucune idée utile à la patrie… ». La langue du Midi – l’occitan – facteur historiquement neutre avant la Convention devient élément actif dans la définition d’un Midi hostile à la révolution, catholique, féodal, fédéral.
Les seuls concepts historiques permettant de penser une identité des « Français méridionaux » sont donc ceux de Midi, méridional, méridionaux. Ces concepts se dégagent à partir des années 1760-1780 et s’affirment en l’An II. Le concept de position – neutre – glisse vers l’ethnotype à peu près à la même période sous l’influence de la théorie des climats et de l’idée de dégradation de l’humanité à partir d’un type idéal, situé autour du 45e parallèle : l’ethnotype apparaît au XVIe siècle pour le Gascon, plus tard pour le Méridional et il s’enrichit d’un facteur langue sous la révolution.
L’idée d’un Midi Rouge, d’une Occitanie lieu privilégié des révoltes populaires, est développée par Jean Sagnes et par D. Borzeix, R. Pautal, J. Serbat (Les Révoltes populaires en Occitanie Paris 1982) en établissant « des traits propres à 1’Occitanie, en particulier la mentalité revendicative et le pouvoir insurrectionnel » (Id. Ibid. p. 8) auquel s’ajoutent « les aspirations égalitaires » (Id. Midi Rouge .p. 18).
A travers les numéros d’Amiras on suit la construction de ce sentiment d’identité occitane, avec Mary Lafon (Ph. Martel, Janvier 1982), Fabre d’Olivet, L’Ossian d’Occitanie (R. Lafont, Avril 1982). Revolucion en occitan (Ph. Martel, Juillet 1982, « los istorians, tout court (en français dans le texte) elis l’on pas legida per manca, lo mai souvent de conneissança de la langua d’oc »).
La journée d’histoire moderne a porté sur les images du Sud à l’époque moderne et comportait 7 communications (10 Mars 1984) de Gaston Maugard sur les rapports entre langue, espace et identité paysanne, d’E. Lemay sur le rattachement du Comtat à la France pendant la Révolution et sur les votes des différents députés à ce propos, révélant les diverses grilles de lecture du phénomène méridional, de G. Georgelin sur l’économie méridionale au XVIIIe siècle, de M. Péronnet sur le discours anthropologique des Lumières et le discours politique des révolutionnaires dans la formation d’un concept de Sud, de sur les images du Sud dans une correspondance entre un méridional vivant à Paris et ses parents restés au pays, de Mme Ferrière sur le donatif comtadin comme image d’une charité baroque du Sud. E. Pélaquier a étudié le village de La Coste : village du Sud, et les liens de parenté qui se tissent à l’intérieur d’un « pays » par le système matrimonial. Les actes de ce colloque seront publiés en 1985 dans un numéro spécial de la Revue Études sur l’Hérault.
Quels grands enseignements est-il possible de dégager, parvenu à ce stade de recherche ?
- Dans toutes les littératures, dans tous les imaginaires collectifs se détachent l’image d’une opposition Nord-Sud, fondée sur le lieu commun du Nord – propre, sage, avare de parole, discipliné – et du Sud sale, agité, volubile et indiscipliné.
- Le repérage Nord-Sud suppose une certaine extension territoriale et le dégagement d’un centre approximatif servant de frontière à un Sud opposé au Nord. Je remarquerai que le concept de Centre mériterait lui aussi un colloque.., ainsi bien sûr que le concept de Nord.
- Dans ces grands faits de mentalité collective, de diffusion d’images sociales collectives l’histoire est présente et doit être présente sous peine de transformer le discours du chercheur en un discours anthropologique ou ethnologique, difficilement repérable dans le temps. Un statut de Sud est reconnu au « Midi » pendant la révolution française par rapport au centre « impulsateur » parisien. Dans la République « Une et Indivisible », le Midi est facteur de division et de différence. Ces différences sont perçues comme linguistique dès l’enquête de Grégoire alors qu’auparavant elles n’étaient perçues que comme privilège politique envié des autres provinces. Ce qui suscitait l’envie avant 1789 suscite pour la même cause la méfiance après. De l’identité fondée sur le privilège, on passe à l’identité fondée sur la différence linguistique.
- Les axes d’analyse nouveaux sont clairs :
- Constituer des séries permettant l’approche des ethnotypes à partir de la « littérature », des enquêtes officielles, des mémoires des voyageurs, des correspondances … etc.
- Dater ces séries et les intégrer dans l’histoire générale de la période comme jalon de mentalité sur l’identité, la spécificité, la différence.
- Constituer des équipes pluridisciplinaires permettant l’examen de ces séries ouvrant les méthodes d’approche spécifiques de diverses disciplines : méthode historique, méthode graphique, méthode sociologique, méthode anthropologique, méthode ethnologique, méthode d’histoire littéraire, méthode d’étude des textes (sémantique, sémiologie, statistique). Resterait à élaborer un projet commun pourquoi pas l’analyse interdisciplinaire de l’enquête sur le patois de Grégoire et les réponses reçues ?
- Dans la construction des ethnotypes, il serait bon de pénétrer dans des analyses de contenu visant à établir les sentiments d’identité entre les membres d’un groupe qui se définit ou s’efforce de se poser en communauté et les sentiments d’altérité qu’ils éprouvent en se plaçant communauté face à d’autres communautés : par les notions complexes de Gavatch, de Francimonts, on peut pénétrer plus sûrement dans l’étude des ethnotypes en révélant l’image des autres révélatrice de l’image de soi-même.
