La table d’autel de Mourèze

Voici très exactement trente ans, au Ve Congrès international d’archéologie chrétienne qui se tenait à Aix-en Provence, j’ai introduit la table d’autel fragmentaire de Mourèze dans une étude d’ensemble des autels de Septimanie du Ve au VIIIe siècle 1. Depuis cette époque, on l’avait un peu oubliée, mais voici que, tout récemment, une série de travaux l’ont replacée dans le champ de l’actualité.

Une nouvelle description du fragment le plus important, qui est encastré au-dessus de la porte d’une remise, en face de la fontaine, a été donnée par Olivier Ginouvez et Laurent Schneider 2 puis par Gaston Combarnous, dans son livre sur Mourèze 3 Ce dernier auteur a publié en même temps la photographie d’un autre morceau de la table, plus petit, qui est sa propriété 4 et dont je n’avais pu moi-même que signaler l’existence 5 Avant d’être acquis par M. Combarnous – « pour l’installation, entre 1940 et 1970, d’un dépôt-musée à Mourèze » – il était « inséré dans le mur extérieur de la maison d’un des trois coseigneurs (des XVIe et XVIIe siècles)

Par ailleurs, Elisabeth Chatel vient d’étudier l’iconographie de l’ensemble des autels paléochrétiens et du Haut Moyen Age du Sud-Est de la France auquel se rattache les deux fragments de Mourèze, à partir d’une autre pièce du groupe, l’autel de Saint-Marcel de Crussol dans le département de l’Ardèche (commune de Saint-Georges-les-Bains), acquise par le Musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye 6. La situation résultant de la conjonction de ces deux séries de faits paraît favorable à la réouverture du dossier.

Face antérieure de la table d'autl de Mourèze (Hérault)
Fig. 1 Face antérieure de la table d'autl de Mourèze (Hérault) (cliché Inventaire Général Languedoc-Roussillon M. Descossy). Scellée sur la façade d'une maison particulière au-dessus d'une clé d'arc portant la date de 1821

Définissons d’abord les caractères du groupe. Ce sont des tables rectangulaires dont les dimensions se situent entre 1 m 02 sur 0 m 56 pour celle d’Auriol au Musée Granet d’Aix-en-Provence 7 et 1 m 78 sur 1 m 12 pour celle de Saint-Victor de Marseille 8. Leur partie centrale évidée est encadrée par une bordure. Elles sont ornées et leur décor, distribué essentiellement sur les tranches, gagne parfois le rebord. A Mourèze, ce dernier ayant été simplement mouluré – on aperçoit un large bandeau creusé de trois sillons – l’intérêt se concentrait exclusivement sur les tranches.

On peut affirmer que le plus grand des fragments – 0 m 50 de longueur pour une épaisseur de 0 m 10 – est une partie de la tranche antérieure, c’est-à-dire de la tranche principale, en raison de la nature de son iconographie, qui affirme sa priorité. Le centre de la tranche était marqué par un chrisme accosté de l’alpha et de l’oméga et entouré d’une couronne de laurier. Celle-ci est nouée en bas et elle encadre une fleur à la partie supérieure. Le rhô du chrisme présente une petite barre qui lui donne l’allure d’un R majuscule. En direction du monogramme se dirigeaient deux groupes de colombes. Il en demeure quatre à gauche et une seule à droite.

Le second fragment permet de compléter cette description. Il constituait l’angle antérieur droit de la table, avec une colombe ayant appartenu elle aussi à la tranche principale, et le départ d’un rinceau végétal sur le petit côté de droite. On peut déjà conclure que la double théorie des colombes constituait avec le chrisme la totalité du décor de la tranche antérieure, compte tenu également de petits arbustes aux allures de cyprès, très stylisés, qui se dressent à côté des colombes. Ce dernier élément est d’ailleurs d’une importance capitale, car il signifie que le milieu évoqué était le paradis.

Face antérieure de la table d'autel de Mourèze (Hérault)
Fig. 2 Face antérieure de la table d'autel de Mourèze (Hérault), vue plongeante
(cliché J. Cornet, Perpignan)

Que représentaient alors les colombes ? On reconnaît généralement en elles les apôtres. Ce symbolisme est même spécifié dans la description d’un décor d’abside que Saint Paulin avait fait réaliser à Nola près de Naples. C’est en 394 que ce riche et noble bordelais vint s’établir au « cimetière » de cette ville, près du tombeau de Saint Félix – un prêtre syrien mort en odeur de sainteté peu de temps après la Paix de l’Eglise – dans cette Campanie où ses parents possédaient de grands domaines fonciers. Il éleva dans les premières années du Ve siècle un ensemble de constructions qu’il décrit complaisamment dans une épître à Sulpice Sévère, l’historien chrétien aquitain, et dans deux poèmes. Dans la conque absidale de la basilique principale la main divine, symbole de Dieu le Père, apparaissait au milieu des nuées. Au-dessous, le Saint-Esprit était représenté par une colombe aux ailes étendues ; plus bas encore, une grande croix rayonnait dans une auréole d’or sur laquelle douze colombes, désignées comme la représentation des apôtres, formaient une couronne autour du Rédempteur 9.

Nous avons à Mourèze la réduction de cette grandiose image de la gloire de Dieu à la seule gloire du Christ, accompagnée d’aménagements significatifs. Le chrisme remplace la croix et la couronne de laurier l’auréole d’or. L’accent paraît mis sur l’idée de victoire, condition de la gloire, et cette victoire est celle que le Christ a remportée sur la mort. Les colombes sont entraînées dans le même mouvement. Élisabeth Chatel estime qu’on a joint à la signification traditionnelle d’évocation du collège apostolique un autre sens : l’évocation des martyrs ayant versé leur sang pour le Christ et qui, en raison de leur passion, en sont devenus les membres. L’autel eucharistique, sur lequel se renouvelle le sacrifice du Christ, devient le symbole de cette union mystique et c’est pourquoi on avait tendance à l’époque à l’élever au-dessus des reliques des martyrs. Il représente ainsi une image de l’autel dressé dans le ciel et sous lequel l’auteur de l’Apocalypse (VI, 9) apercevait « les âmes de ceux qui furent égorgés pour la parole de Dieu et le témoignage qu’ils avaient en eux ». On peut néanmoins se demander si, d’une manière plus générale encore, les colombes ne représentent pas aussi les âmes de l’ensemble des élus rejoignant le Christ en Paradis.

La face antérieure de la table d’autel de Mourèze était ainsi une image de l’Eglise du ciel avec son chef le Christ, établi dans la gloire de son Père depuis sa résurrection et son ascension, les apôtres qui ont reçu mandat de témoigner de sa personne et de son œuvre, les martyrs devenus les membres de son corps mystique et enfin les élus partageant sa victoire. Pour remplir totalement leur mission symbolique, les colombes étaient probablement au nombre de douze, ce qui donnerait à la table une longueur très légèrement supérieure à celle de la plus petite de la série, celle d’Auriol.

Nous retrouvons le décor de Mourèze sur la face principale de l’autel de Saint-Victor de Marseille, où deux groupes de six colombes viennent des angles – ici ornés d’un pilastre près duquel est un petit palmier – en direction d’un chrisme accosté de l’alpha et de l’oméga et entouré d’une couronne. Le même motif est reproduit sur l’autel d’Auriol et sur celui de Vaugines au musée Calvet d’Avignon 10. Deux fragments de tables d’autel conservés respectivement l’un au musée d’Antibes 11 et l’autre au musée de Riez 12 montrent encore des colombes se dirigeant vers un chrisme.

Le fragment de Gaston Combarnous nous indique que la face latérale de droite de la table de Mourèze était ornée d’un rinceau végétal. On songe au symbole éminemment eucharistique des rinceaux de vigne émergeant d’un vase central et habités par des colombe picorant les grains de raisin, qui est le sujet des décors latéraux de Saint-Victor de Marseille. Les petites faces de la table d’Auriol montrent de même deux ceps de vigne déroulés en festons, garnis de vrilles, de feuilles et de fruits, qui sortent en se croisant d’un calice.

Nous ne possédons aucun renseignement sur la tranche postérieure de l’autel de Mourèze. Cependant, à titre de comparaison, rappelons qu’à Saint-Marcel-de-Crussol on a sculpté au centre de la face opposée à celle des colombes une croix monogrammatique accostée de l’alpha et de l’oméga, vers laquelle se dirige une procession de douze agneaux répartis en deux groupes égaux et sortant des deux villes symboliques de Jérusalem et de Bethléem figurées par des architectures aux deux extrémités. Une fois encore le motif est emprunté aux absides et plus spécialement aux absides romaines. Les agneaux symbolisent les apôtres, comme les colombes, mais le nouveau symbolisme s’élargit lui aussi, jusqu’à embrasser certainement la communauté des baptisés tout entière. Il s’agit de l’union dans le Christ des deux églises, celle des juifs et celle des gentils, un thème paulinien en vogue au début de Ve siècle. A Saint-Victor de Marseille, où le sujet est traité au même emplacement, deux groupes d’agneaux s’approchent d’un Agneau central, qui est le Christ, debout sur une butte figurant la montagne d’où sortent les quatre fleuves du paradis. L’association des colombes et des agneaux sur une même table s’observe encore sur un fragment de Riez 13 et sur un exemplaire relativement tardif, l’autel de Buoux (Vaucluse) 14. La face principale est occupée par six colombes encadrées de panneaux rectangulaires. Sur la face opposée court un rinceau de vigne avec ses grappes. Sur l’une des faces latérales quatre agneaux se dirigent vers une croix pattée sculptée au centre. L’autre petit côté s’orne de rinceaux et d’une rosace. Pour terminer, il convient de proposer une date et une provenance pour l’autel de Mourèze. La chronologie sera établie par comparaison avec les pièces du même groupe.

La plus ancienne de toutes, celle de Saint-Victor de Mar- seule, est un peu postérieure à la fondation de l’abbaye par Jean Cassien (vers 420, peut-être exactement au printemps de 416). Elle correspondrait à la consécration de l’une de ses deux églises en 440 par le pape Léon 1er le Grand 15. Elle porte une inscription en grec, dédicace d’un nommé « Callinique (?) en accomplissement de son vœu et de celui de toute sa maison » 16.

Elisabeth Chatel rappelle que la table d’Auriol au musée Granet d’Aix-en-Provence est aussi datée généralement du milieu du Ve siècle. Les fragments d’Antibes et de Riez paraissent légèrement postérieurs, ainsi que l’autel de Saint-Marcel-de-Crussol, peut-être originaire de Valence 17. Sa qualité est inférieure à celle de la table marseillaise ; « cependant, le traitement naturaliste des colombes et les couronnes à lemnisques très antiquisantes font envisager une exécution à la fin du Ve ou dans la première moitié du VIe siècle ».

Ce sont ces caractères qui s’effacent sur la table de Mourèze, où les colombes ont des allures de canards bien différentes de celles des oiseaux figurant sur les tables antérieures. C’est la raison pour laquelle nous avions proposé pour cette sculpture la date du VIe siècle. Enfin, la table de Buoux, avec son décor méplat assez fruste, ne date peut-être que du vue ou même du VIIIe siècle.

Quant à la provenance de l’autel de Mourèze, la meilleure hypothèse paraît être une ancienne église des environs immédiats 18. Il serait ainsi le plus occidental du groupe considéré, le plus oriental se trouvant à Antibes et le plus septentrional étant celui de Saint-Marcel-de-Crussol.

Notes

1. Marcel Durliat, Les autels de Septimanie du Ve au VIIIe siècle, dans Actes du Ve Congrès d’archéologie chrétienne (1954), Cité du Vatican/Paris, 1957, p. 538-550. La table de Mourèze a été signalée et décrite pour la première fois par le chanoine Jean Hébrard, Anciens autels du diocèse de Montpellier, Montpellier, 1942, p. 6-7.

2. Olivier Ginouvez et Laurent Schneider : Un élément sculpté du Haut Moyen Age dans notre région : le fragment de table d’autel de Mourèze, dans Bulletin du Groupe de Recherches et d’Etudes du Clermontais, n° 31, mars-avril 1984, p. 31-33.

3. Gaston Combarnous, Mourèze ou les pierres qui parlent, Mourèze, chez l’auteur, 1984, spécialement p. 45-46.

4. ibid., p. 46.

5. Marcel Durliat, op. cit., note 19, p. 548.

6. Élisabeth Chatel, Étude sur l’iconographie de l’autel de Saint-Marcel-de-Crussol (Ardèche), dans Bulletin de la Société nationale des Antiquaires de France 1982 (1984), p. 79-84. – Jacques Sirat, May Vieillard -Troiekouroff et Elisabeth Chatel, Recueil général des monuments sculptés en France pendant le Haut Moyen Age. III. Le Val-d’Oise et les Yvelines, Paris, 1984, p. 98-100, et pl. 264 a-d.

7. J.L.L. Bargès, Notice sur un autel chrétien antique orné de bas-reliefs et d’inscriptions latines découvert dans les environs de la ville d’Auriol (Bouches-du-Rhône), Paris, 1861.

8. Daniel et Geneviève Drocourt, Saint-Victor de Marseille. Site et monument, Marseille, 1973, n° 34 (Catalogue d’exposition).

9. Émile Bertaux, L’art dans l’Italie méridionale de la fin de l’Empire romain à la conquête de Charles d’Anjou, Paris, 1904, p. 45.

10.   Guy Barruol et Pierre Martel, Les monuments du Haut Moyen Age. Inventaire paléochrétien et préroman de Haute-Provence, dans Les Alpes de Lumière, n° 34, 1965, p. 30-31, n° 38.

11.   Paul-Albert Février, Sculpture paléochrétienne de Saint-Julien-d’Oule (Var, canton de Fayence), dans Cahiers archéologiques, XII, 1962, p. 89-97, spécialement fig. 4, p, 93.

12.   Ibid., fig. 5.

13.   Guy Barruol et Pierre Martel, op cit., n° 31.

14.   Art roman de Provence, dans Les Alpes de Lumière, n° 60, 1977, p. 19-20.

15.   Fernand Benoît, Le martyrium de l’abbaye Saint-Victor, dans Provence historique, XVI, 1966, p. 259-293.

16.   Daniel et Geneviève Drocourt, Saint-Victor de Marseille, op. cit., n° 34.

17.   André Blanc, La vie dans le Valentinois sous les rois de France (de 1559 à 1790), Paris, 1977, p. 138.

18.   Daniel Rouquette, Contribution à la connaissance de quelques églises en ruine ou disparues de la région clermontaise, dans Bulletin du groupe de recherches et d’études du Clermontais, n° 31, mars-avril 1984, p. 34-36.