La création de l’Ecole Normale d’Institutrices Interconfessionnelles de Montpellier et sa mutation en École Normale Laïque (1871-1890)
La création de l’Ecole Normale d’Institutrices Interconfessionnelles de Montpellier et sa mutation en École Normale Laïque (1871-1890)
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28 juin 1833 – 9 août 1879… Il fallut près de 50 ans pour que les prescriptions de la loi Guizot faisant obligation aux départements de créer des E.N. d’Instituteurs puissent être étendues aux E.N. d’Institutrices par la loi Ferry du 9 août 1879. Cependant, une vingtaine de départements devancèrent la loi.., et l’Hérault est du nombre. Le 14 novembre 1871, son Conseil Général, animé par un groupe de républicains impatients de développer l’enseignement populaire, vota le principe de la création à Montpellier d’une E.N. d’institutrices qui s’ouvrit le 3 janvier 1876, sous la forme interconfessionnelle qu’avaient gardée les E.N. de Garçons.
Mais trois ans plus tard, « la République est aux Républicains » et Jules Ferry devient ministre de l’Instruction publique. Pour servir un enseignement primaire promis à devenir gratuit, obligatoire et laïque, la jeune École Normale d’Institutrices héraultaise est amenée alors à adopter l’organisation et à prendre les dimensions d’une importante École Normale laïque.
I – 1871-1879. Comment se crée, s’ouvre et fonctionne L’E.N. d’institutrices interconfessionnelle de Montpellier.
1) Comment, dans l’Hérault à la fin du second Empire, se posait le problème de la formation des institutrices publiques ?
II faut rappeler qu’une première expérience de création d’E.N. d’institutrices y avait été faite dès la Monarchie de juillet. En effet, pour pallier le silence de la loi 1833 sur l’enseignement primaire féminin, Guizot et ses successeurs à l’Instruction publique, avaient invité, les préfets, par voie de circulaire, à créer des E.N. d’institutrices et le Préfet de l’Hérault avait répondu à cet appel. A son initiative s’était ouverte à Montpellier, en 1846, une École Normale d’institutrices qu’il avait voulue congréganiste, pour rassurer le clergé. Mais il avait fait instituer trois bourses pour des élèves maîtresses protestantes qui seraient formées par le Cours Normal protestant de Nîmes. L’E.N. de Montpellier avait été confiée aux Dames de la Charité, de Nevers, chargées de préparer au Brevet de Capacité douze jeunes boursières catholiques qu’elles devaient en outre initier à l’enseignement dans une école primaire annexe à laquelle s’était même ajoutée, en 1856, l’une des rares salles d’asile modèle existant alors en France. Il s’agissait donc d’une véritable École Normale, bien équipée et qui avait fait du bon travail. Mais, un Préfet l’avait créée, un autre l’avait supprimée ! En 1860, un nouveau Préfet, avait souligné, chiffres à l’appui, les difficultés rencontrées à placer les normaliennes sortantes : les écoles communales de filles étaient peu nombreuses et souvent confiées à des sœurs enseignantes dont la lettre d’obédience tenait lieu de capacité. Il avait rappelé aussi les difficultés du Lycée impérial qui, en plein essor, était à l’étroit dans ses murs, et il avait conclu en suggérant « qu’on pourrait très convenablement transférer dans les bâtiments de l’École Normale d’institutrices l’internat des classes inférieures du Lycée sous le titre de Petit Lycée ». Le Conseil général avait trouvé la combinaison « très convenable » et voté la suppression de l’EN. de filles dont les locaux avaient été affectés au Lycée. Situés au Faubourg Boutonnet, rue Lakanal actuelle, ils abritèrent le Petit Lycée jusqu’en 1950 et sont maintenant occupés par la Caserne Tastavin. Quant aux Dames de Nevers, elles avaient fondé un pensionnat privé, y avaient annexé un Cours Normal où le département avait décidé d’entretenir dix boursières catholiques candidates aux fonctions d’institutrices publiques, les protestantes restant confiées au Cours Normal protestant de Nîmes.
L’E.N. d’institutrices pionnière de Montpellier avait été supprimée d’autant plus inopportunément que trois ans plus tard Duruy était devenu Ministre de l’Instruction publique et qu’il s’était montré particulièrement soucieux de remédier au retard de l’enseignement féminin. Il était venu à Montpellier en 1864, avait visité l’E.N. de garçons, avait appris la récente disparition de celle de Filles et s’était enquis des besoins en écoles primaires féminines. On lui avait dit qu’un quart des communes (87 sur 351) en étaient encore dépourvues.
Par ailleurs, sur les 504 écoles de filles existantes, les trois-quarts étaient des écoles privées. En 1867 il avait fait voter la loi faisant obligation aux communes d’ouvrir une école de filles, obligation existant pour les écoles de garçons depuis la loi Guizot de 1833. Mais il n’était pas allé jusqu’à rendre obligatoire également la création des E.N. d’Institutrices, ce qui aurait paru menacer le privilège des lettres d’obédience des sœurs enseignantes.
Il s’était efforcé d’améliorer par d’autres voies la formation des maîtresses d’école. En 1868, après avoir envoyé une Inspectrice au Cours Normal de Montpellier, il avait fait savoir aux Dames de Nevers qu’il regrettait l’absence d’école primaire d’application, dans leur établissement. Enfin, en 1869, il avait lancé aux préfets un nouvel appel en faveur de créations volontaires d’E.N. d’Institutrices auxquelles pouvait toujours être donné, au choix, un personnel congréganiste ou laïque. Le Préfet de l’Hérault, avait réagi immédiatement après avoir envisagé des artifices financiers pour une éventuelle restauration de l’E.N. d’Institutrices, il avait, en attendant, fait porter de 10 à 15 le nombre des bourses au Cours Normal. A la veille de la guerre de 1870, la question se posait donc à Montpellier du rétablissement d’une E.N. de Filles. La défaite et la proclamation de la République vont donner un nouvel élan au projet et l’inspirer d’un esprit nouveau.
2) Dès 1871, le Conseil général vote la création, à Montpellier, d'une École Normale d'Institutrices semblable à celles des Instituteurs
Si l’existence d’une majorité monarchiste à l’Assemblée Nationale et la présence de Thiers la tête du pouvoir exécutif ne favorisent pas la réalisation du programme scolaire des Républicains, la situation est tout autre sur le plan départemental. En 1871, les Républicains conquièrent la majorité dans bien des Conseils Généraux, notamment dans l’Hérault. Leur volonté réformatrice à l’égard de l’enseignement primaire ne tarde pas à s’affirmer. Elle est renforcée, en effet, des leçons qu’ils tirent de la guerre pour eux, la victoire de la Prusse s’explique, non par la supériorité des armes mais aussi par les vertus de sacrifice. Aussi les problèmes de l’enseignement populaire sont-ils très vite, à Montpellier, posés et discutés, parfois même dans une atmosphère passionnée qui préfigure celle des années 80 au Parlement.
A) La création d'une E.N. d'Institutrices dans l« Hérault » est votée dès le 14 novembre 1871
Les républicains détiennent les deux-tiers des sièges du Conseil Général. Le Président en est Eugène Lisbonne, avocat montpelliérain de famille juive, qui a combattu pour la République en 1848. La Commission d’instruction publique est présidée par un notable protestant, Albert Castelnau, ancien militant de 48 lui aussi, qui a été déporté après le 2 décembre. En 1871, il a mis au premier plan de son programme électoral « les intérêts moraux de la République et son enseignement primaire ». D’entrée de jeu, le 14 novembre 1871, à l’occasion de la présentation du budget de l’instruction Publique, Albert Castelnau expose les vœux de sa commission : nous réclamons « dans un État séparé des Églises mais respectant la liberté d’enseignement, l’instruction pour tous, et un enseignement public, étranger dans son personnel aux divers clergés, dans ses doctrines, aux dogmes théologiques », c’est-à-dire : l’enseignement primaire gratuit, obligatoire et laïque. Il propose ensuite un budget de soutien délibéré de l’enseignement public comportant l’établissement de dix nouvelles bourses à l’EN. de garçons… et aussi la suppression des 15 bourses au Cours Normal Catholique de Montpellier et de la bourse au Cours Normal de Nîmes, car, déclare-t-il : « A l’instar de l’E.N. d’Instituteurs, nous croyons indispensable de créer à Montpellier une École Normale d’Institutrices laïque. Dans cet établissement, les jeunes filles destinées à l’enseignement communal seraient élevées sans distinction de culte… ». Le projet ne se réclame pas de la première expérience normalienne montpelliéraine parce qu’elle était congréganiste. Il insiste : « Nous ne tolérons pas l’existence d’écoles publiques distinctes pour chaque culte ». Que la jeune E.N. d’institutrices soit interconfessionnelle comme l’E.N. d’Instituteurs.., en attendant peut-être le jour où le vœu exprimé d’un « enseignement public étranger aux dogmes théologiques puisse être réalisé… » Cependant, sous sa forme actuelle le projet ne paraît pas révolutionnaire et il est adopté sans rencontrer de résistance sérieuse.
Mais l’année 1872 ramène aux dures réalités héritées d’une guerre perdue. Le Conseil Général est informé que le gouvernement, trouvant trop lourde l’imposition extraordinaire projetée pour financer la création de l’E.N., a refusé de la proposer à l’approbation de l’Assemblée Nationale … Conscient d’être allé trop vite à sa session de printemps, il rétablit provisoirement les bourses aux Cours Normaux, mais en même temps, pour qu’on ne se méprenne pas sur ses intentions, il affirme son adhésion aux principes proclamés par sa Commission en 1871 et vote un vœu en faveur de l’enseignement primaire gratuit, obligatoire et laïque.
B) Enfin, le 29 août 1872, tout est définitivement arrêté
La situation est examinée sous tous ses aspects. Les difficultés financières sont considérables. L’Inspecteur d’Académie est réticent : considérant que trois postes d’institutrices sont seulement à pourvoir annuellement, il juge que l’ouverture d’une École Normale pour 9 élèves – 3 classes de 3 élèves – serait une solution bien onéreuse. Mais on invoque d’autre part, les traditions universitaires de Montpellier : « Montpellier est incontestablement un centre scientifique. Une École Normale de filles complèterait les attributs dont la tradition s’est complue à la doter ». La discussion devient très animée, on dénonce la submersion croissante des écoles publiques de filles par les sœurs enseignantes non brevetées et un Conseiller de s’écrier : « C’est une sorte de phylloxera vastatrix qui s’étend de plus en plus… On a créé une École d’Agriculture pour combattre le phylloxera de la vigne : il faut établir une École Normale de Filles pour vaincre le phylloxera de l’intelligence ». Finalement, une seconde fois le Conseil Général vote le principe de la création, mais en outre, il « alloue une somme annuelle de 6 000 francs à inscrire au Budget pour amortir en 20 annuités la somme de 85 000 francs nécessaire à cette création ». Une imposition extraordinaire modérée est projetée, dont le recouvrement sera, cette fois, autorisé par un vote de l’Assemblée Nationale en juillet 1874. Ouvrant la session de printemps 1874, le Président Lisbonne se déclare satisfait de l’œuvre scolaire accomplie : « Vous vous êtes placés au premier rang des Conseils Généraux de 1871 par vos préoccupations du côté de l’instruction publique. L’enseignement primaire n’a trouvé nulle part plus de ferveur sympathique et sollicité plus d’efforts »… et d’ajouter : « C’est cette amélioration soutenue qui, grâce aux pacifiques manifestations du suffrage universel, fera du régime légal que nous traversons, la dernière étape de la République définitive
3) 1874-1876 La réalisation et l'ouverture de l'École
A – La réalisation. Un local est trouvé assez vite à l’angle de la rue des Sourds-Muets (actuellement rue Abbé-de-l’Epée) et de la rue St-Vincent-de-Paul, au Faubourg Boutonnet comme le premier, mais beaucoup moins vaste, sans parc ni cour de récréation pour l’École Annexe. D’importants aménagements doivent être réalisés en fonction d’un accueil prévu de 20 élèves. S’il comprend une École primaire annexe de 50 élèves, il n’y a pas de salle d’asile…
En juillet 1875, a lieu en même temps que pour les Élèves-Maîtres, et comme pour eux selon la réglementation instituée par Duruy, le concours d’entrée à la nouvelle École. On recrute 7 normaliennes. Presque toutes arrivent de leur village Gorniès, Soubès, St-Georges d’Orques. Une seule, de Lodève, est citadine. A elles se joindront pour constituer les classes de 2e et 3e année, des élèves issues des Cours Normaux catholique et protestant.
Il fallait aussi trouver un personnel qualifié. Le 19 novembre 1875 seulement, le Ministre nomme à la direction de l’École Madame Bonbled dont on nous dit qu’elle est munie et du Brevet Supérieur et du « Brevet d’enseignement secondaire de l’Hôtel de Ville de Paris », créé quelques années auparavant par Duruy. Sont nommées aussi deux maîtresses-adjointes, anciennes élèves de l’École Normale d’Aix, pourvues du Brevet supérieur. La presse locale fait savoir qu’il y aura également des « Maîtres-externes choisis parmi les professeurs les plus capables », un pour les sciences, un pour la littérature et l’histoire, d’autres pour le dessin et la musique.
Interconfessionnelle, l’École se voit attacher un aumônier pour l’enseignement religieux aux élèves catholiques, tandis que l’élève protestante que compte chaque classe est confiée au Pasteur membre de la Commission de surveillance, ce Conseil de Notables institué par Guizot pour contrôler le fonctionnement des Écoles Normales.
Les élèves-maîtresses se verront appliquer les mêmes programmes d’études que les normaliens, programmes dont le niveau a été sensiblement relevé en 1866. Elles se prépareront au Brevet de Capacité mais les plus douées pourront affronter les épreuves du Brevet supérieur. Les préparatifs n’étant pas achevés pour la rentrée, l’École ne put ouvrir que le 3 janvier 1876.
B – L’ouverture. Les deux grands journaux régionaux le Messager du Midi et la République, évoquent l’événement, chacun sur le ton qui lui est propre. Le premier, modéré, exprime sa satisfaction devant « une utile création visant à élever le niveau de l’enseignement encore trop faible dans nos écoles de filles ». La République, enthousiaste, est lyrique : « Honneur soit rendu à notre Conseil Général d’avoir conçu et fondé une École Normale laïque de filles. Il a compris les véritables intérêts de notre département et du pays tout entier. Former des maîtresses éclairées, exemptes de préjugés, c’est préparer une espèce de rénovation sociale par la femme et par l’école. Nous ne connaissons rien au monde de plus utile. Le Conseil Général l’a compris, aussi ne s’est-il pas laissé arrêter par les sacrifices qu’il a dû s’imposer… Il a bien fait les choses… Le personnel a les qualités de moralité et de capacité requises. L’œuvre est fondée ». La presse républicaine entrevoit donc la possibilité d’importants changements.
4) Cependant, le fonctionnement de la jeune E.N. interconfessionnelle, associe curieusement, durant les 3 ans de sa courte existence, le passé et l'avenir, la tradition et le progrès
A- La vie quotidienne des Normaliennes, qu’organise l’austère règlement intérieur, reste très conventuelle. Des prières règlent la succession des études, des cours, des repas. Une seule récréation, une heure, dont l’emploi du temps est strictement partagé entre la gymnastique, et de « jeux mettant le corps en mouvement », le dernier quart d’heure pouvant être consacré, au choix à des « travaux de fantaisie » ou à l’étude Pas de bavardage, ni en français ni en patois, dont l’usage est formellement interdit. L’uniforme d’hiver n’admet que la couleur noire : un pardessus noir, une robe noire, un chapeau noir, deux paires de gants noirs. Les promenades, rares, sont toujours surveillées. L’assistance aux exercices du culte auquel on se rattache est obligatoire. A la fidélité aux valeurs morales et religieuses, la normalienne doit joindre un véritable esprit de consécration à la « mission sacrée » à laquelle elle s’est vouée, cette fonction enseignante que la Directrice va jusqu’à déclarer « sublime ». Notre jeune École est une sorte de couvent laïque.
B – Cependant, l’École se développe très vite, ses effectifs croissent rapidement. Le mot de République a pu être glissé dans une loi constitutionnelle, et les Républicains ont la majorité à la chambre des Députés. Aussi, l’Inspecteur d’Académie de 1876, contrairement à son collègue de 1872, presse-t-il les évolutions en cours. Il considère que dans ses dimensions de 1876, l’École ne pourrait faire face longtemps aux besoins du département, car, « sans prévoir ce qui sortira des délibérations des Chambres sur les projets de loi relatifs à la suppression du privilège accordé aux lettres d’obédience, on peut croire que le nombre et le succès des écoles laïques de filles ira toujours croissant dans l’Hérault ». En conséquence, il demande tous les ans l’augmentation du nombre des bourses à l’E.N. d’Institutrices, le Conseil général vote les crédits nécessaires et le nombre des Normaliennes, de 14 en janvier 76, s’élève à 30 à la rentrée d’octobre 78, à 40 à celle de 1879.
C – Les conditions de recrutement s’améliorent sensiblement. A la veille de l’ouverture, la désaffection était grande à l’égard des fonctions d’institutrice laïque. En 1874, pour l’attribution de dix bourses au Cours Normal, huit candidates seulement s’étaient présentées. Jusqu’en juillet 1878, deux concours par an furent nécessaires pour assurer le recrutement de la nouvelle École. A cette date, un concours suffit, à la satisfaction de la directrice qui précise même que « sur les onze candidates huit constituent de bons éléments », alors qu’en 1876 elle avait déploré le niveau très bas des connaissances des élèves à leur arrivée à l’École. En 1879, elle va jusqu’à parler de « l’affluence des aspirantes ».
D – Enfin, il y a progrès dans les études. Grâce au meilleur recrutement, à la fourniture de quelques livres, à un début d’équipement scientifique – aménagement d’un laboratoire en 1878 – le niveau des études s’élève peu à peu. Très décevants en 1876, les résultats au Brevet élémentaire deviennent plus satisfaisants. Il est vrai que les stimulations au travail ne manquent pas aux constantes exhortations de Mme la Directrice, s’ajoutent les visites des Inspecteurs généraux, et même, à deux reprises, du Ministre de l’Instruction publique en personne. Il y a aussi la participation aux expositions scolaires. Il y a même un début d’ouverture sur le monde. Ainsi, en 1878, Mme la directrice visite l’exposition de Paris à titre de déléguée du département. A son retour, elle se dit très impressionnée par « ces merveilles qui ouvrent de plus vastes horizons à nos cœurs et à nos esprits » et transmet à ses élèves « les enseignements » qu’elle en a tirés.
L’école annexe prospère, encore payante, mais la rétribution scolaire a pu être abaissée à 1,50 F. par mois avant que la municipalité n’accorde trente bourses de gratuité. En 1877, l’achat d’un terrain contigu procure enfin une cour de récréation. La formation pédagogique des normaliennes se perfectionne : les méthodes d’enseignement simultané, mutuel et mixte, y sont tour à tour employées, et aussi, pour les élèves les plus jeunes les pratiques de l’Asile modèle de Paris et de la méthode Froebel. Les normaliennes invitées à exercer la bienfaisance de façon moderne affectent le montant d’une collecte à l’achat de 25 livrets de caisse d’épargne pour leurs élèves.
Parlant de l’état moral de son établissement, la directrice dans son rapport du 28 juin 1877 déclare : « J’ai fait mon possible pour que se fortifiât un esprit de piété vraie et éclairée.., d’amour pour le pays, de respect de reconnaissance pour l’autorité, d’élan vers ce qui est grand et noble et peut porter nos futures institutrices à acquérir les moyens de bien remplir les graves et saints devoirs qui leur incomberont ». Elle sait qu’il n’existe alors en France qu’une dizaine d’E.N. d’Institutrices laïques – huit autres étant congréganistes – et elle est fière d’être à la tête de l’une d’elles. Quand il la visite en 1878, le Ministre la déclare « digne de servir de modèle pour d’autres créations ».
E – Cependant, dans le même temps se manifeste une certaine mauvaise humeur à l’égard de l’inter confessionnalité de l’École qui, à l’occasion du Concours d’Entrée pose des problèmes difficiles. Ainsi, en 1877, alors qu’on ne doit recruter qu’une normalienne de la religion réformée, deux aspirantes se trouvent sur la liste des dix admissibles. Le jury se refuse alors à éliminer la seconde et tourne le règlement en l’admettant comme pensionnaire payante. L’année suivante, invoquant les dommages subis par ses parents du fait du phylloxera, le Conseil Général créé une bourse en sa faveur.
Le temps est proche où l’on n’aura plus à tourner la loi car, au début de 1879, les républicains conquièrent la majorité au Sénat, et, à la présidence de la République, Grévy succède à Mac-Mahon. Jules Ferry entreprend alors la large réforme de l’enseignement primaire réclamée depuis longtemps.
II – 1880-90 : L'E.N. d'Institutrices interconfessionnelle de Montpellier se transforme en une importante École Normale Laïque
Si l’œuvre scolaire des années 80, est centrée sur la fameuse association « gratuité, obligation, laïcité », réalisée par les lois de 81, 82 et 86, elle comporte également de nombreuses mesures assurant la formation du personnel. Nous connaissons déjà la loi du 9 août 79 rendant obligatoire la création des Écoles Normales de filles. De surcroît, en juin 81 est supprimé le privilège des lettres d’obédience qui durant des années avait limité le nombre de postes à offrir aux normaliennes sortantes. Ces normaliennes vont maintenant être confiées à des professeurs préparés à leurs fonctions par l’École Normale Supérieure de Fontenay aux Roses créée en 1880. Enfin, de 1880 à 1883 se succèdent décrets et circulaires réorganisant les Écoles Normales l’enseignement religieux est supprimé, le niveau des études sensiblement relevé et son esprit modifié ainsi qu’à l’École Annexe… Les Écoles Normales devront accroître effectifs et locaux pour répondre aux besoins d’un enseignement primaire devenu obligatoire.
La modeste École Normale d’Institutrices interconfessionnelle de l’« Hérault », animée certes d’une réelle ferveur pédagogique mais dépourvue des moyens de faire accéder à un début de culture, subit alors une véritable métamorphose.
1) D'importants changements sont apportés dans le personnel
La directrice fondatrice est remplacée en octobre 1880… et cinq autres directrices se succèdent jusqu’en 1890, la tâche d’organisation étant rude et le personnel formé rare. En 1880, il est enfin pourvu au poste de Littérature resté vacant depuis la création un professeur de la Faculté des Lettres, M. Castets y est nommé. L’été de 1881 est marqué par le départ de l’une des « maîtresses-adjointes » pourvue du seul brevet supérieur et qui a la fierté d’apprendre son admission à la jeune E.N. supérieure de Fontenay-aux-Roses. A la même époque est nommé un professeur de Sciences, muni, précise-t-on du « Certificat d’Aptitude à l’enseignement ». Les fonctions d’économe dont les directrices sont désormais déchargées lui sont confiées. Enfin, en 1883, les postes d’aumôniers, catholique et protestant, sont supprimés. Tout le personnel est maintenu laïque.
Il avait été procédé dès 1881 au renouvellement des membres de la commission de surveillance. Plus de pasteur protestant dans la nouvelle. Une admission est particulièrement remarquée : celle de l’un des « promoteurs » du projet de création de 1871-72, Eugène Lisbonne, républicain de la première heure, Président du Conseil Général et Sénateur. L’autre promoteur, Albert Castelnau, était décédé en 1877. Quant à la commission elle-même, elle est supprimée en 1890 et remplacée par un moderne conseil d’administration.
2) Les effectifs s'accroissent et les conditions de recrutement des élèves-maîtresses s'améliorent
Les besoins en institutrices laïques ne cessant d’augmenter, les effectifs de l’École, de 45 élèves à la rentrée de 1880 montent à 52 en 1882. Cette année là, les prévisions de l’Administration s’emballent même, et envisagent l’accueil prochain de 90 normaliennes Plus réaliste, en 1884, la Directrice considère que l’École doit se stabiliser autour de 60 élèves 3 classes de 20. Passée de 40 en 1879, à 60, l’École avait donc augmenté de moitié. Elle avait quadruplé par rapport au chiffre du 3 janvier 1876 ! Par ailleurs, l’accroissement du nombre des candidates permet maintenant une sérieuse sélection. Ainsi, en 1885 pour 16 postes à pourvoir, 93 candidates se présentent.
3) Les études sont profondément réformées
Elles sont laïcisées. L’instruction religieuse est progressivement éliminée. Elle est conservée parmi les enseignements à option en 1881, mais elle est supprimée des programmes par un décret de janvier 1883 qui précise cependant : « Les élèves auront toute facilité pour suivre les pratiques de leur culte… Elles seront sur leur demande conduites aux offices ».
Deux heures par semaine sont accordés dans les classes de 1ère et 2ème année à l’enseignement de la morale, jugé très important, et une quinzaine de leçons d’instruction civique sont introduites en 3ème année.
B – Le niveau de l’étude du français, de l’histoire et de la géographie, des mathématiques et des sciences est sensiblement relevé. On ajoute à la grammaire « l’étude d’éléments de la littérature française avec la lecture et explication raisonnée de textes empruntés aux principaux chefs d’œuvre de notre littérature », et nombreuses seront bientôt les jeunes normaliennes qui mettront leur plaisir et leur fierté à « déclamer » des scènes entières du Cid ou d’Andromaque ! L’enseignement des langues étrangères est introduit, d’abord à titre facultatif. Celui de la pédagogie reçoit une large extension : vues générales sur l’éducation, les méthodes, l’histoire et la législation de l’enseignement. Il y avait aussi le chant, la gymnastique, le dessin, la couture… C’était très riche et même lourd
On se rappelle que l’E.N. interconfessionnelle préparait au Brevet élémentaire. Seules les « têtes de classe » étaient invitées à affronter les épreuves du Brevet supérieur. A partir de 1887, l’École Normale prépare obligatoirement au Brevet supérieur toutes ses élèves qui doivent être munies du Brevet élémentaire quand elles se présentent au « Concours d’Entrée ».
Ce Brevet supérieur fut difficilement « arraché » au début. Mais les résultats s’améliorèrent vite, ce qu’illustre le tableau suivant :
En 1879, sur 10 normaliennes sortantes : O BS et 8 BE (2 sans BE)
En 1882, sur 17 normaliennes sortantes : 2 BS et 15 BE
En 1886 et 87, sur 15 normaliennes sortantes : 11 BS et 4 BE
En 1891, sur 15 normaliennes sortantes : 14 BS et 1 BE
En 1893, sur 14 normaliennes sortantes : 12 BS et 2 BE (les derniers)
En 1894, sur 13 normaliennes sortantes : 13 BS
En 1897, sur 19 normaliennes sortantes : 19 BS
Des moyens nouveaux d’acquisition des connaissances sont mis à la disposition des normaliennes. Non seulement leur bibliothèque, mais aussi leur laboratoire s’enrichit. En 1885, en allant visiter Aigues-Mortes elles font leur première expérience d’excursion éducative. Le Ministère envoie des collections de gravures, de dessins sur verre pour projections. Des plâtres sont utilisés comme modèles aux cours de dessin, et en 1889, l’École projette l’achat de « reproductions des maîtres de la peinture » et de moulages de la Vénus de Milo, du Tireur d’épines, pour l’étude de l’histoire de l’art, enseignement qui est jugé « éminemment éducatif ».
Dès 1885, la Directrice avait signalé des progrès appréciables ; « si nos élèves ont un savoir restreint, du moins elles ont acquis des qualités auxquelles nous attachons la plus grande importance : du jugement, du goût pour les études et pour toutes les choses de l’intelligence. Elles savent étudier seules, lire des ouvrages sérieux. Elles sont persuadées qu’elles savent peu et qu’il leur reste beaucoup à apprendre ».
C – La formation pédagogique à l’École primaire annexe est l’objet de soins accrus et se fait dans un esprit nouveau.
On exige toujours de la future institutrice la même consécration à sa mission, mais au lieu de la fonder sur les « vertus du christianisme » on lui demande de se dévouer à l’enfant au nom de la morale naturelle, de « la vieille morale de nos Pères », comme l’écrit Jules Ferry dans sa Lettre aux instituteurs où il déclare également : « on triomphe par le cœur, par une certaine chaleur d’âme, parce qu’on aime son métier, parce qu’on aime l’enfant. Ah ! si l’on n’aime pas l’enfant, il ne faut pas se faire instituteur ». L’élève-maîtresse est appelée maintenant à enseigner à l’École Annexe les préceptes de la morale laïque, mais d’une morale laïque tolérante, ainsi que le réclame le Ministre : « Vous êtes l’auxiliaire du Chef de famille. Parlez à son enfant comme vous voudriez qu’on parlât au vôtre, avec la plus grande réserve toutes les fois que vous risquez d’effleurer un sentiment dont vous n’êtes pas juge ». C’est dans cet esprit qu’il faudra pénétrer l’enfant de ses devoirs envers lui-même, les autres, la famille, la Patrie…
En ce qui concerne les autres matières d’enseignement, l’élève-maîtresse est invitée maintenant à faire appel, non seulement à la mémoire de l’enfant pour l’acquisition de mécanismes, mais aussi à son esprit d’observation, à ses facultés de jugement, de réflexion.
Durant l’année scolaire 1883-84 apparaît à l’École Annexe un exercice qui sera pour de nombreuses générations de normaliennes source de fortes émotions la fameuse « leçon d’essai » qui doit se faire « le jeudi, à un groupe d’élèves, devant le personnel », dont on nous dit qu’il adresse ensuite à l’élève-maîtresse « ses critiques bienveillantes et ses conseils ». Enfin, en janvier 1890, l’ouverture de l’école maternelle annexe vient compléter l’équipement pédagogique de la jeune École Normale d’institutrices laïque de Montpellier.
4) La vie quotidienne s'y apparente moins maintenant à celle des couvents mais la libéralisation reste prudente
Très légères sont les modifications apportées à l’uniforme qui s’éclaire de cols blancs, de jupons blancs, et supprime les bonnets de nuit. Les prières ont disparu de l’emploi du temps. Les promenades, toujours surveillées, sont plus nombreuses et plus longues, ainsi que les vacances. Sans être devenue entièrement libre comme pour les normaliens, la correspondance est moins étroitement surveillée. On exige seulement que les parents fournissent la liste des correspondants autorisés et que les lettres reçues soient contresignées sur l’enveloppe. Auparavant elles étaient ouvertes et lues par la Directrice.
Le cadre de vie devient moins austère des gravures encadrées apparaissent aux murs des dortoirs et des salles de cours. Les loisirs ne se limitent plus à l’unique heure de récréation à l’emploi du temps imposé ! Deux jeux de croquet ont été acquis et devant le succès remporté, l’achat de deux autres est projeté en 1889, ainsi que celui de « deux jeux de volant, d’un jeu de quilles, d’un jeu de tonneau », et, ô modernisme, « d’un jeu de lawn-tennis ». Les normaliennes ont donc maintenant le droit de se distraire. Leur conduite reste cependant sans reproches, semble-t-il. Dans les rapports de la Commission de surveillance, nous ne trouvons l’écho que d’une affaire disciplinaire : comme cela s’était déjà produit en 1851, on avait eu à déplorer, en 1881, la formation de « rassemblements de jeunes gens dans le voisinage de l’École ». Cependant, cette fois, le maire saisi de l’affaire avait signalé que quatre normaliennes auraient manqué de « la réserve nécessaire ».
5) Bien entendu, les locaux durent s'agrandir considérablement pour répondre aux besoins accrus de l'École
Ceux de 1876 sont insuffisants en 1879 et une topographie accidentée rend plus difficile le problème de l’agrandissement. Une cour ouvrant sur la rue des Sourds-Muets est dominée de quatre mètres, au Nord, par un jardin se développant le long de la rue St-Vincent-de-Paul. A l’Ouest, sur l’emplacement de l’aile gauche actuelle, des bâtiments s’étirent du Sud au Nord. Dès le 26 août 1881. le Conseil Général vote le principe de l’extension de ces locaux : « L’École Normale doit être installée selon les exigences de la nouvelle loi, en y ajoutant un modèle de Salle d’Asile ».
En 1882, un premier projet, sur la base de l’accueil de 90 normaliennes, prévoit la construction de quatre corps de bâtiments autour du jardin d’en haut. Mais la directrice le critique vigoureusement, et, à cette occasion expose sa conception de la vie dans les nouvelles Écoles Normales : « Les élèves-maîtresses sortent peu – déclare-t-elle. Je voudrais qu’elles eussent pour résidence, non une sorte de cloître, mais une demeure en pleine campagne dont la perspective riante serait pour elles une source naturelle de distractions ». Elle propose de vendre la vieille école et de faire du neuf ailleurs. Le Conseil Général maintient son projet, mais de très importantes modifications sont apportées. Une nouvelle directrice propose en effet de le ramener aux besoins d’un établissement de 60 élèves, le chiffre de 90 ne devant pas être atteint de sitôt. L’architecte révise alors son plan initial. Il supprime le corps du bâtiment qui devait dominer le rue St-Vincent-de-Paul ce qui fait disparaître le caractère de cloître qui avait été reproché. Dans la cour d’en bas, parallèlement à la rue des Sourds-Muets, il développe la façade principale, qu’il encadre, en équerre par deux corps de bâtiment pour les Écoles Annexes, primaire et maternelle. Un escalier monumental rachète la différence de niveau entre cour et jardin. Ainsi modifié, le projet est adopté en 1886 par le Conseil Général et le Ministère. L’emprunt prévu pour le financement est autorisé par le Parlement le 27 juillet 1887 les travaux sont mis en adjudication à la fin de l’année et menés à bien au bout de deux ans. On est fier alors des « cabines individuelles » qui ont remplacé les anciens dortoirs.
Avec la fin de la décennie, suivie de près en janvier 1890 par l’ouverture de l’école maternelle annexe, s’achève la phase de réorganisation de l’école. L’École Normale d’instituteurs laïque de Montpellier peut désormais, avec ses sœurs nouveau-nées, se donner toute entière à la formation des jeunes maîtresses de l’enseignement primaire public. Solidement structurée par l’ensemble des lois et décrets des années 1880, elle a pris la forme et les dimensions qu’elle gardera, à quelques retouches près jusqu’en 1940.
