Inscription Romaine à Saint-Thibéry
Inscription Romaine à Saint-Thibéry
La lecture de la revue Gallia, 1969, p. 399, apprenait brièvement, dans la chronique de la circonscription du Languedoc-Roussillon par G. Barruol, la découverte à Saint-Thibéry (Hérault, canton de Pézenas) par l’un d’entre nous (E. Massal) d’une dalle de schiste portant une inscription dont le texte était donné avec une photographie par J. Giry. Ces indications furent reprises dans l’Année Épigraphique, 1969-1970, p. 103, n° 383. Il semble que cette découverte mérite mieux que les sept lignes qui lui ont été consacrées par ces deux revues, surtout depuis que la publication par Mlle E. Demougeot des stèles funéraires de Lattes, localité distante d’environ cinquante kilomètres de Saint-Thibéry, a fourni de nombreux éléments de comparaison 1.
⁂
Rappelons tout d’abord le contexte archéologique. Il s’agit, en fait, d’une trouvaille dans une zone archéologique qui se révéla contenir une nécropole. Celle-ci, mise au jour en 1970, est sise près de la Via Domitia, peu après la sortie de Saint-Thibéry (section A, parcelle 561) et se prolonge vraisemblablement vers l’ouest où des fouilles de 1965 l’auraient rencontrée, dans la parcelle n° 566 (cf. Gallia, 24, 1966, p. 472). La publication du matériel a été assurée par E. MassaI et J.-L. Fiches 2.
La dalle de schiste mesure 0,45 sur 0,39 m., pour une épaisseur de 3,5 cm et porte l’inscription :
Les lettres sont de 5,5 cm à la ligne 1,4,5 cm à la ligne 2,5 c à la ligne 3, 4, 5 cm à la ligne 4 elles sont fines et hautes, les A ont des barres horizontales, le K. (ligne 3) est doté de petites barres sécantes en son milieu. Cette graphie soignée laisserait attribuer l’inscription au premier siècle après Jésus-Christ, peut-être plus précisément à l’époque julio-claudienne. La mise en page accentue les horizontales, et les lignes 2 et 4 sont décalées respectivement de une et deux lettres par rapport aux lignes 1 et 3. Il ne s’agit pas d’une stèle cintrée, à la différence de celles de Lattes.
⁂
Nous comprenons l’inscription comme une épitaphe double, au datif :
- A Canava, fille de Divecillus (et) à Annia Kabira, sa mère.
On notera l’absence d’un dédicant et de toute formule funéraire, ce qui placerait l’inscription de Saint-Thibéry très vraisemblablement avant 70 après Jésus-Christ. Comme les deux défunts sont des femmes, leurs noms comportent nécessairement moins d’indications que ceux des hommes, mais les duo nomina d’Annia Kabira n’invitent pas à remonter très haut, probablement pas avant l’époque augustéenne, aussi proposons-nous de situer dans la première moitié du premier siècle après Jésus-Christ la gravure de cette plaque.
Le mobilier recueilli sur place même est négligeable, mais sur le site n° 30 (parcelle n° 686 de la section A ; propriétaire, Madame de Chabert) ont été mis au jour des fragments de tuiles, de dolia, d’amphores, une meule en basalte, de la céramique grise commune, une pièce de Marc Aurèle, et des fragments de terre sigillata provenant :
- d’une coupe Drag. 22/23
- d’une assiette Drag. 15/17
- de quatre bols Drag. 29 (cf. nécropole)
- d’un bol Drag. 30
- de deux bols Drag. 37 (cf. nécropole)
- de deux coupes Drag. 36.
L’ensemble de ces trouvailles céramiques suggère une datation de vers 30 à vers 80 après Jésus-Christ.
Pour la reconstitution des liens familiaux unissant les trois personnages mentionnés, il peut y avoir hésitation sur le lien de filiation donné par matri. Faut-il comprendre qu’Annia Kabira est la mère de Canava, et sous-entendre la conjonction et, ou bien que Canava, fille de Divecillus, est aussi mère d’Annia Kabira ? Nous préférons adopter la première solution et supposer qu’Annia Kabira est la mère de Canava, donc la femme de Divecillus, celui-ci étant probablement l’auteur du monument. Ceci donne le stemma…
Ce formulaire très simple de la stèle de Saint-Thibéry peut être rapproché des inscriptions de Lattes telles que :
L.APPIO.QVAR/TAE VXSOR l/PRISTINO.F.P.
A L. Appius, à son épouse Quarta, à son bon fils Pristinus (n° 11, p. 76).
C.F LAVIO.C.L./LIBANO.ET/KARANTIAE.VXSORI.
A C. Flavius Libanus, affranchi de Caius, et à son épouse Karantia (n° 13, p. 79).
⁂
Nous sommes en présence d’une famille en voie de romanisation, comme le montre l’étude onomastique de ses membres.
Divecillus est un nom celtique, très probablement diminutif de Divicus, Divica, qui sont attestés avec clarté à Regensburg (C.I.L., III, 5956) en Rhétie, et à Luxeuil (C.I.L., XIII, 5434) en Germanie Supérieure notamment, en laissant de côté les Divicus, Divicianus, Divicianus ou Divicatus 3. Le Divecillus de Saint-Thibéry fut le premier à être connu, mais il a trouvé très vite un proche voisin sur une stèle de Lattes découverte en 1968 :
DIVECI LLO/CARIONIS.F/Fl LI PII
A Divecillus, fils de Cario, ses bons fils (n° 23, p. 95).
Annia Kabira, avec ses duo nomina, pourrait être romaine, mais si Annia ne fait pas obstacle à cette hypothèse, Kabira nous ramène aussi en pleine civilisation celtique. On peut en rapprocher l’inscription C.I.L., XIII, 8342 (GATO.CABIRI./F.CIVI VIROMANDVO…) qui nous attire à Saint-quentin, cité d’origine de ce Gatus fils de Cabirus égaré en Germanie 4.
Canava 5, peut être rapprochée d’une inscription des environs de Rome qui n’a pas encore suffisamment retenu l’attention (Année Épigraphique, 1919, 58) :
DIS.MAN/M. IVNI .SATVRNI/M.IVN I .POTITI.FIL/ET.VALERIA(e)/CANAVIAE/RVTAENI.EX./AQVITANICA. VIX/ANN.XIX.DIEB.XXX.
Aux dieux mêmes de Marcus Junius Saturnus, fils de Marcus Junius Potitus et de Valeria Canavia, rutène d’Aquitaine. Il vécut dix-neuf ans et trente jours 6.
II semble bien que pour elle aussi il faille supposer une dénomination typiquement celtique.
⁂
On a déjà noté, en Narbonnaise, la vigueur du Panthéon indigène 7, mais l’onomastique de la province tendrait également à faire croire que la plus romanisée des provinces gauloises est également celle qui livre le plus de témoignages de sa celticité. Il n’y a là aucun paradoxe la précoce alphabétisation de cette région a permis de cueillir, au cours des deux premiers siècles de l’assimilation, une civilisation indigène encore largement originale 8. Les découvertes épigraphiques de Lattes viennent de le montrer. L’inscription de Saint-Thibéry s’insère parfaitement dans ce contexte : en matière d’onomastique, son apport est loin d’être négligeable.
Notes
1 E. Demougeot, Stèles funéraires d’une nécropole de Lattes, Revue Archéologique de Narbonnaise, 5, 1972, P. 49-116 cf. Année Épigraphique, 1972, nos 321-349.
2 E. Massal et J.-L. Fiches, Une nécropole en bordure de la voie Domitienne (Saint-Thibéry, Hérault), Études sur Pézenas et sa région, III, 2, 1972, p. 4-14.
3 A. Holder, Alt Celtischer Sprachschatz, I, 1896, col. 1290 ; D. Ellis – Evans, Gaulish Personal Names, Oxford, 1967, p. 81-83.
4 A. Holder, op. cit., col. 665 ; D. Ellis-Evans, op. cit., p. 317-318. Sur Cabirus, est formé le gentilice Cabirius : Espérandieu. Inscr. Lat. Gaule Narbonnaise, n° 258 (Valence), Cauti/Sex/Cabirius/Iullinus.
5 Subodoré comme celtique par A. Holder, op. cit., col. 731.
6 L’épitaphe est faite pour un seul défunt, Marcus Junius Saturnus (vixit annis XIX diebus XXX). Il faut donc en conclure que les deux autres personnes citées dans l’inscription sont ses parents, M. Junius Potitus et Valeria Canavia. Le mot FIL., mal placé dans le texte, doit se rapporter aux deux parents.
7 H. Lavagne, Remarques sur la religion gallo-romaine en Narbonnaise, Philologie, histoire et littérature anciennes, Annales de la Faculté… de Nice, Juillet 1970, p. 115-119.
8 M. Clavel, Béziers et son territoire dans l’antiquité, Paris, 1970, p. 577-584. Il sera peut-être nécessaire de reprendre les remarques de J.-J. Hatt, La tombe gallo-romaine, Paris, 1951, p. 30 et suiv., sur la survivance du nom celtique au premier siècle après Jésus-Christ, après la riche moisson de Lattes et de la région languedocienne, car les pourcentages qu’il indique, s’appuient sur trop peu de matériel.
