Chronique d’Histoire Moderne Dictionnaires et répertoires (1981-1984)
Chronique d’Histoire Moderne Dictionnaires et répertoires (1981-1984)
I - Instruments de travail
A) Dictionnaires et répertoires
1 - BLANCHARD Anne. Dictionnaire des Ingénieurs militaires (1691-1791).
Montpellier, 1981. - In-8°, 786 p. (Coll. Centre d'Histoire militaire et d'études de Défense nationale de l'Université P. Valéry, Montpellier).
Voici les « pièces justificatives », de la thèse de Mlle A. Blanchard, qui correspondent à un monumental fichier sur les 1490 ingénieurs qui ont émargé de 1691 à 1791 au département des Fortifications. C’est une somme exceptionnelle sur les origines familiales et les carrières des membres de ce grand corps d’Ancien Régime.
Ce dictionnaire, tout à la fois généalogique et professionnel, est le résultat d’une « quête longue et difficile ». Les sources de la France moderne souffrent, en effet, bien souvent de lacunes et d’imprécision. Or, non sans mal, Mlle A. Blanchard a réussi, dans presque tous les cas, à nourrir les notices individuelles des dates principales qui scandent la vie des ascendants, des descendants et des collatéraux. Dans le même esprit, elle n’a pas réduit le curriculum vitae de chacun à l’énoncé d’un simple état de services, mais elle a voulu l’enrichir de la mention des travaux militaires et civils, et de celle des œuvres manuscrites, imprimées et graphiques de chaque ingénieur, sans oublier, dans la plupart des cas, le jugement des contemporains. Nous apprenons ainsi que si Joseph Abeille passait pour un « ingénieur de réputation », Victor-Antoine d’Andréossy était considéré comme un homme qui « sait peu et croit savoir beaucoup ». Cet ouvrage n’a pas de prix pour tous ceux qui travaillent sur la France du XVIIIe siècle.
Il contient aussi une documentation de première importance sur de nombreuses familles originaires de l’Hérault et du Bas-Languedoc et sur des ingénieurs ayant travaillé dans la région. Voici la liste de la plupart de celles-là : d’Arnal, d’Assas, Aymes, Bancal, Baratier, de Bernard de Montbrison, Bertram (Ou Bertrand), de Caze, Chabaud, de Chambaud, Chamberlain, de Clan (Claris), de Cotte (Coste), Coulomb, Darles (d’Arles) de Chamberlin, Desportes (des Portes, de Porte), Des Robert (de Robert), Donnadieu, Dromes (de Drôme), Du Faure (du Faut, Dufauré), Durand de la Roque, Escaich (d’Escaich), Fages, de Ferrar, Finiels, Flourens, Franc, de Frérol, Gamond, Germain, de Girard de Châteauvieux, Guiraud (Guirault), Henry, d’Issrn, Lacroix, de La Vergne (Laverny, Lavergnie, Lavergne), de Lenoir, Ligonet, Mainberg, de Malbois, de Manoêl, Martin, Martin de Campredon, Maurel, Menault, de Montaigu, de Montgrand, de Palys, Pastre, Perrotin, Petit de Vidal, de Poitevin, du Portai, Pouget, Privat, Ranc, Robert, de Rochemore, de Sarret, Sénes, de Sénovert, Sicre, Sorebier, Tardy ; liste relativement longue qui confirme que Nîmes, Alès et Montpellier ont bien été les trois pôles de recrutement des ingénieurs dans la province aux XVIIe et XVIIIe siècles. Ce dictionnaire permet d’autre part de retrouver des notices sur des ingénieurs qui ont travaillé dans notre région et qui bien souvent l’ont marquée par leurs œuvres : que l’on pense au plus célèbre, Jacques Mareschal, directeur des Fortifications de Languedoc à partir de 1739 et par la même occasion, directeur des ouvrages publics de la province à Montpellier où il meurt le 3 juin 1778.
Avec son Dictionnaire des Ingénieurs militaires, 1691-1791, Mlle A. Blanchard a mis non seulement à notre disposition un instrument de travail de première qualité, mais encore, elle a donné un modèle d’édition pour les futurs auteurs de ce type de publication dont la multiplication contribuera à une connaissance renouvelée de la société d’Ancien Régime.
2 - Dictionnaire des Journalistes (1600-1789), ss. dion del. Sgard. Supplément II.
Grenoble, Centre d'Étude des Sensibilités, Université des Langues et Lettres de Grenoble, 1983, 227 p.
Ce deuxième supplément au Dictionnaire des Journalistes, publié en 1976 par Jean Sgard, contient deux notices qui relèvent directement de nos préoccupations. Celle consacrée par Fr. Moureau à Dominique Donat (p. 62-63) rappelle l’accueil mitigé de Malesherbes à son Almanach historique.., de la ville de Montpellier pour 1759, et permet de deviner la silhouette morale et physique de ce publiciste, décrit ainsi en 1774 : « Louche, un peu bègue et de petite taille. Il a l’accent languedocien et porte perruque ». La seconde (p. 26-34) constitue une mise au point très riche de Gilles Feyel sur les activités journalistiques de Pierre Bénézech. Cet ancien collaborateur de Jean Albisson, qui devint, sous le Directoire, ministre de l’Intérieur (nov. 1795-juillet 1797) après avoir été procureur – fondé des États de Languedoc auprès de la Monarchie, prit, en effet, grâce à la fortune de sa future épouse, la baronne de Boëil et à celle de ses associés, A. J. Boussaroque de la Font et de B.-G. Perrot de Chezelles, le contrôle des Annonces, Affiches et Avis divers de Paris et de Provinces, du Bureau de la Correspondance générale, du Journal et Gazette d’Agriculture, du Commerce et des Finances, et de son annexe, la Feuille du Marchand qui dépendaient du privilège de La Gazette de France. D’une part, les Affiches de Paris, réorganisées à la suite d’un nouveau privilège concédé en décembre 1778 pour quarante ans, devinrent un quotidien rentable de 8 pages in-8°, distribué désormais sous le titre des « Annonces, et avis divers du Journal général de France ». De l’autre, le Bureau de Correspondance ajouta à ses habituelles opérations de commission de véritables opérations de banque. En empêchant la vente régulière des denrées coloniales en France qui devait servir à rembourser les avances des grands propriétaires de Saint-Domingue et de la Martinique, la Révolution compromit rapidement l’équilibre financier du Bureau. Malgré ses fonctions et ses protections politiques, Bénézech ne put indéfiniment échapper à ses créanciers. A sa mort, en juin 1802, il n’avait pas encore réussi à rembourser toutes ses dettes, malgré la vente définitive, depuis trois ans, des Affiches et du Bureau de Correspondance générale. En dépit de son échec financier patent, cette carrière constitue un exemple, parmi d’autres, de la place non négligeable tenue par plusieurs Montpelliérains dans la politique et les affaires françaises à la fin du XVIIIe siècle.
3 - VILLAIN Jules. - La France moderne. Grand dictionnaire généalogique, historique et biographique. Haute-Garonne et Ariège.
Première partie. Marseille, Laffitte Reprints, 1983, In-8°.
En avant-propos, J.-D. Bergasse a eu la judicieuse idée de présenter la littérature héraldique et généalogique languedocienne, de ses origines à la Grande Guerre. En se fondant principalement sur l’inépuisable « Bibliographie généalogique, héraldique et nobiliaire de la France » de G. Saffroy, il s’est attaché à montrer l’apparition tardive de ce genre dans la province (il n’y a pas ici d’armoriaux imprimés ou manuscrits antérieurs au XVIIIe siècle), et son évolution parallèle avec le renouvellement de la société. Si au début, les caractères propres de la noblesse dans cette région méridionale ont fortement joué, par la suite, en revanche, ce sont les phénomènes généraux de l’évolution sociale nationale qui ont eu le plus d’influence. Plus précisément, grâce à des archives personnelles, J.-D. Bergasse a pu expliquer l’échec du Nobiliaire de Denis-François Gastelier de la Tour (1761) et de celui conçu par une Société des Gens de Lettres qui agit sous le pseudonyme de M. de Chartevieux (1783). Alors, les États préfèrent soutenir la publication des « Lois municipales et économiques du Languedoc » d’Albisson.
4 - Répertoire des visites pastorales de la France - 1ère Série - Anciens diocèses (jusqu'en 1790) - T. 3 - Mâcon-Riez. Paris, C.N.R.S., 1983, 568 p.
Dans ce troisième volume qui obéit aux mêmes règles que les deux précédents (d’une part, une assiette documentaire large qui inclut les procès-verbaux de visite et les pièces préalables et postérieures qui s’y rapportent, et de l’autre, un inventaire codé des préoccupations qu’ils révèlent), le Languedoc fournit plus du cinquième des notices (7 sur 33) diocèses de Mende, Mirepoix, Montpellier, Narbonne, Nîmes, Le Puy et Rieux. Elles sont d’une longueur inégale à cause d’une mauvaise conservation des archives de ce type (Mende, Mirepoix et Narbonne), ou d’un zèle épiscopal plus modéré. Mais elles permettent de prendre conscience que, dans l’ensemble, le règne de Louis XIV coïncide avec le moment où les visites ont été les plus régulières et, bien souvent, les plus systématiques. A cet égard, les procès-verbaux de celles ordonnées par l’évêque janséniste Colbert de Croissy (cf. p. 225-227) sont particulièrement significatifs. La qualité des travaux qui ont précédé sa publication fait de ce répertoire un des meilleurs outils pour s’initier à la vie religieuse de la France moderne.
5 - Répertoire bibliographique des livres imprimés en France au XVIIe siècle. T. IX, Agde, Aramon, Béziers, Carcassonne, Castelnaudary, Lodève, Mende, Montpellier, Narbonne, Nîmes, Perpignan, Pézenas, par Louis Desgraves. Baden-Baden, V. Koerner, 1983, in-8°, 269 p.
Depuis une quinzaine d’années, le livre ancien bénéficie en France d’un indéniable regain d’intérêt. A l’origine de cette renaissance, les bibliothécaires ont joué un rôle de premier plan 1. C’est à l’un d’eux, Louis Desgraves, que nous devons ce répertoire qui constituera pour longtemps un guide indispensable.
Pour la première fois, nous disposons, en effet, pour les villes de cette région au Grand Siècle, d’un nombre considérable de titres d’impressions: près de cent pour Narbonne et Pézenas, cent vingt environ pour Nîmes et plus de deux cent cinquante et de sept cent soixante-dix, respectivement, pour Béziers et Montpellier. La Bibliographie du Languedoc de J. Castelnau (1859) et celle du diocèse de Montpellier, d’E. Bonnet (1900) sont désormais dépassées, d’autant que Louis Desgraves a pris la peine de citer ses sources et d’indiquer la localisation des exemplaires conservés jusqu’à nous. Qui serait, par exemple, allé chercher à la Bibliothèque municipale d’Amiens les « Actions publiques » du chanoine E. Gras que possède, par ailleurs, celle de Lyon ? Seul, un dépouillement systématique des catalogues anciens de vente, comme celui de la bibliothèque de Ch. J. Colbert de Croissy (Paris, 1740) ou des inventaires plus récents des collections publiques françaises et étrangères explique la richesse de ce répertoire.
Certes, cette bibliographie annuelle rétrospective n’est pas définitive. D’une part, les adresses ne sont pas toujours exactes 2. De l’autre, la collecte des références est, ici, une tâche sans fin. Ainsi, en guise de compléments, signalons, par exemple, « Éclaircissement de la vérité sur les usures des prêts à jour par un théologien ». – Béziers, 1672 3, ou le « Recueil des Conférences Ecclésiastiques imprimées par Délibération du Clergé de Narbonne ». Pézenas, 1665. – In-4° (d’après le catalogue de la bibliothèque de Mgr Le Goux et La Berchère, 1743), ou Lettres patentes portant établissement d’un hôpital général dans la ville de Montpellier, & union d’iceluy à la maison de Charité, ci-devant établie dans la dite Ville. A Pézenas, par Jean Martel…, M. DC. LXXXV. In-4° (A. D. Hrlt., Hôp. Gal., A I). Plus généralement, les additions futures devraient, semble-t-il, provenir d’une meilleure connaissance des fonds scientifiques anciens, en particulier de celui des thèses de Médecine de la Faculté de Montpellier dont Louis Dulieu doit prochainement publier le catalogue. Mais ces lacunes qui ne mettent nullement en cause la qualité de l’entreprise, sont seulement l’inévitable rançon de la dispersion des dépôts et, dans de nombreux cas, celle de la difficulté de leur accès. Nous pouvons pour la première fois reconstituer, dans ses grands traits, le mouvement général de la production des livres imprimés en Bas-Languedoc au cours du XVIIe siècle, marqué par deux crises, celle de 1640 environ, la plus profonde, et celle du début des années 1690. A la fin du siècle, les presses de cette zone urbaine ne jouent plus qu’un rôle secondaire dans l’édition française, dont le grand centre est désormais Paris 4.
Notes
1. Voir les « Nouvelles du Livre ancien » dont le service est assuré gratuitement par I.R.H.T. (Section de l’Humanisme), 40, avenue d’Iéna, 75016 Paris.
2. C’est souvent le cas des éditions montpelliéraines des Chouët.
3. Bibliothèque « Les Fontaines » à Chantilly et Bibliothèque des Maristes à Rome.
4. Voir sur la signification générale du phénomène, l’Histoire de l’édition française, ss. dir. H. J. Martin et R. Chartier, Paris, Promidis, 1983-1984, T. I et II.
6 - PASTOUREAU M. - Les Atlas français, XVIe-XVIIe siècles. Répertoire bibliographique et étude. Paris, B.N., 1984, in-4°, 695 p.
Par cet excellent instrument de travail, Mireille Pastoureau a voulu combler une lacune dans la production de l’école française de Géographie historique. A l’instar des « Atlantes Neerlandici » du professeur Koeman, son répertoire correspond à une description rigoureuse de toutes les cartes, plans et vues contenus dans les trois cents éditions des quatre-vingt dix-huit atlas français imprimés en France depuis la fin du XVe siècle (cf. Breidenbach, 1488) jusqu’aux premières années du XVIIIe siècle, marquées par les dernières œuvres de Nicolas de Fer. Même si la part du Languedoc est modeste, elle permet de tester positivement l’hypothèse, récemment émise par J. Boutier et L. Teisseyre-Sallmann, selon laquelle la technique du plan géométrique ne s’est vraiment imposée qu’au cours du XVIIIe siècle. L’ouvrage de Mireille Pastoureau permet, non seulement de connaître toute la bibliothèque cartographique française des deux premiers siècles de l’époque moderne, mais aussi de mesurer la diffusion des nouvelles techniques appliquées à la représentation de l’espace. C’est dire son intérêt.
7 - LACROCQ N. - Atlas des Places Fortes de France (1774-1778). Vincennes, 1981, in-41, 210 p.
Dans cet ouvrage, Mlle N. Lacrocq dresse l’inventaire détaillé des Atlas des Places, dits de 1774. Réalisés à la demande du duc d’Aiguillon, ministre de la Guerre (cf. sa lettre aux directeurs des Fortifications du 7 mars 1774), ceux-ci révèlent tout d’abord, comme le souligne, dans sa préface, Mlle A. Blanchard, une double expérience « l’une descriptive et quantitative, mise au point au siècle précédent, l’autre toute récente, née de la solution scientifique du problème du nivellement ». Mais, en rassemblant, non seulement des plans destinés à faciliter l’examen « des avantages et des défauts » des Places, mais encore des mémoires succincts sur leur histoire, leur population et leur économie, cette collection constitue une source importante sur l’histoire urbaine française au siècle des Lumières. Le Languedoc n’est pas absent dans ces Atlas. Les notices, en particulier, sur Agde, Aigues-Mortes, Peccais et Sète (cf. p. 99-104 et 147) rappellent l’importance que les autorités militaires attachaient, non sans raison, à cette province.
8 - COMPÈRE M.-M. et JULIA D. - Les Collèges français, 16e-18e siècles. Répertoire I - France du Midi. Paris, C.N.R.S., 1984, In-4', 759 p.
Dans cet ouvrage remarquable, les auteurs ont rédigé pour chaque établissement « public », – entendez, ne vivant que des rétributions scolaires ou des pensions de leurs élèves -, dispensant l’enseignement de la langue latine, des notices qui, sans négliger « l’acquis positif de l’énorme bibliographie accumulée par des générations d’érudits », se nourrissent de leurs propres et massifs dépouillements. Aussi ont-ils pu établir une chronologie plus sûre des créations et des disparitions des établissements, mettre en valeur les relations entre ces institutions scolaires et la société du temps, enfin, présenter avec rigueur « une nomenclature systématique des sources qui permettent d’en écrire l’histoire ». En France méridionale, presque définie à l’aune du recteur Maggiolo et de ses épigones, le réseau des collèges du futur département de l’Hérault fait bonne figure. Au cours de l’époque moderne, on y rencontre, en effet, six collèges de plein exercice, c’est-à-dire incluant l’enseignement de la philosophie (Agde, Béziers, Montpellier, Lodève, Pézenas et Saint-Pons) contre deux seulement dans le futur département du Gard (Beaucaire et Nîmes) qui comptait aussi, il est vrai, en 1789, trois collèges d’humanités (Alès, Bagnols-sur-Cèze et Sommières). Le réseau était complété dans l’Hérault par le petit collège de Clermont-l’Hérault et par les deux régences latines de Saint-Chinian et à Béziers où, du reste, elle ferma avant même les débuts de la Révolution. Les notices sur les collèges de notre région souffrent seulement de l’absence, dans les fonds d’archives connus, de documents relatifs aux effectifs, ce qui interdit la reconstitution de l’évolution du succès de ces établissements. Ce type de sources a-t-il à tout jamais disparu ?
9 - Le « Théâtre de Béziers » - Béziers au XVIIe siècle. Catalogue de l'exposition, Musée des Beaux-Arts de Béziers (25 avril-17 mai 1983), Béziers, Centre international de Documentation occitane, 1983, In-81, 82 p.
Ce catalogue consacre la réhabilitation définitive du « Théâtre de Béziers », commencée, il y a près d’un siècle, par Auguste Baluffe qui soulignait déjà son plus haut intérêt pour l’histoire théâtrale et littéraire du XVIIe siècle. Dans une riche introduction, Philippe Gardy justifie ce jugement et l’étend à l’histoire de la civilisation biterroise, de la fin des guerres de Religion à la Fronde.
Dans l’histoire culturelle des villes provinciales du Grand Siècle, Béziers occupe une place privilégiée. Grâce à l’un de ses imprimeurs, Jean Martel, elle a conservé jusqu’à nous une partie de son répertoire théâtral, vingt-quatre comédies, monologues et farces. Ces vestiges d’une certaine forme théâtrale qui s’est épanouie alors à Béziers, sont liés aux fêtes de l’Ascension, organisées par des confréries de métiers, ou « Caritats », qui répondent dans ces temps de déchirements à un incontestable désir de concorde. L’ensemble de la production est très divers, depuis les « histoires », comme « la réjouissance des chambrières de Béziers », jusqu’aux Pastorales, tels « la Amors de Damon e de Lucressa », en passant par des « boutades » et quelques textes inclassables comme le « Jugement de Paris ».
Parmi les personnages centraux, le Chameau et Pépésuc s’imposent. Malgré leur origine antique affirmée par l’imprimeur Martel, les uns et les autres ont dû entrer dans le répertoire vers la fin du Moyen Age.
En dépit d’une unité réelle, ce fonds laisse apparaître une évolution. Au début du XVIIe siècle, les Pastorales mêlent la représentation unanimiste de l’ordre des amours et des biens à « l’exorcisation des périls quotidiens ». A partir du ministère de Mazarin, l’influence de la pastorale française se manifeste avec plus de force, comme l’avait montré naguère Marie-Hélène Arnaud. En revanche, c’est le moment où le recours au Français se fait de plus en plus rare. Ne faut-il pas voir dans cette situation en apparence paradoxale, le signe de l’écart croissant entre les références culturelles des auteurs et celles du public ? De plus en plus imprégnés de culture classique et française, les premiers prennent alors conscience des limites du bilinguisme et, partant, leurs pièces d’inspiration de moins en moins biterroise deviennent par la langue de plus en plus « languedociennes ». Cette évolution doit correspondre d’autre part aux caractères de la scolarisation locale : la présence d’un collège jésuite, définitivement établi en 1608, ne semble pas reposer, alors, sur un réseau dense de petites écoles capables d’assurer l’alphabétisation générale de la population. Enfin, l’influence probable de ce répertoire sur Molière est une marque supplémentaire de son intérêt il semble bien, en effet, que l’École des Maris, par exemple, doive plusieurs de ses éléments à la « Boutade de la Mode » qui figure dans le Recueil de 1644.
Une analyse des pièces, due à Ph. Gardy et des éléments de chronologie française et biterroise précèdent le catalogue des documents et des objets présentés, rédigés rigoureusement par M. François Pic. C’est dire l’importance de ce catalogue qui devrait rendre de grands services à tous ceux qui s’intéressent à la civilisation du Languedoc au XVIIe siècle.
B. Inventaires et tables
Archives départementales de l'Hérault. Inventaire de la sous-série IE.
Archives de famille. Montpellier, Archives départementales, 1982, In 4°, 260 p.
Cet inventaire modèle décrit un ensemble de fonds de provenance diverse, comme l’indique dans un avant-propos Monsieur Jean Sablou, qui vient de quitter, avec les regrets unanimes des chercheurs, la direction des Archives départementales de l’Hérault. Autour des papiers de famille séquestrés sous la Révolution, comme ceux des Astruc-Deydé (I E 8-13) ou des Saint-Priest (I E 374-394) ont été justement regroupées des archives privées entrées à la faveur d’achats, de legs et de dons. Depuis 1956, leur description méthodique était en chantier et en de bonnes mains, puisqu’y ont successivement travaillé G. Malavialle, Y. Lebrigand, A. Lafforgue et plus récemment, D. Noirinck et A. Sahraoui. Mais il revient incontestablement à Mme Sainte-Marie de l’avoir achevée et d’avoir établi un ensemble de tables qui donnent une valeur exemplaire à cette publication qui s’est immédiatement imposée parmi les chercheurs comme un excellent instrument de travail.
Certes, les documents qui y sont recensés ne se rapportent pas tous à l’époque moderne. Ainsi, la pièce la plus ancienne du chartrier de Cambous remonte à la fin du XIIIe siècle. Par ailleurs, le XXe siècle est bien représenté, en particulier, par les papiers de Paul Vigné d’Octon où l’on retrouve, selon Jean Sablou, « un regard, une pensée, des écrits d’une modernité qui, même vingt ans après la fin des régimes coloniaux peut encore nous surprendre ». Mais cet inventaire révèle surtout des sources qui se rapportent à l’histoire du Languedoc moderne (XVIe-XVIIIe s.). Elles permettent tout d’abord d’analyser comment certaines familles ont pu pendant plusieurs siècles occuper une place importante dans la province (cf. le fonds de Ganges ou celui des Ricard) tandis que d’autres ont bénéficié d’une ascension sociale certaine, (comme les Germain), ou comment d’autres ont pu s’affirmer sous la Révolution et l’Empire, comme c’est le cas pour les Poitevin ou encore les Belmond de Lunaret. Ces fonds Contiennent, d’autre part, souvent des informations économiques précieuses. Pensons aux papiers Ferroul, pour la vie rurale dans le Biterrois, ou encore à ceux de la famille Germain pour la vie commerciale dans la région de Clermont et de Montpellier au temps de Louis XIV. Quelques liasses éclairent certains aspects mal connus de la vie intellectuelle et spirituelle de notre région : moins sans doute celles sur la Société Royale des Sciences du Fonds Poitevin que celle contenue dans les archives Astruc-Deydé sur la franc-maçonnerie à Montpellier autour de 1772-1775. Ces quelques exemples témoignent de la richesse de cette sous-série dans laquelle les recherches sont désormais aisées grâce à la mise en forme définitive de cet inventaire par Mme Sainte-Marie et au financement de sa publication par le Conseil général qui a fait ainsi une incontestable œuvre utile en faveur du patrimoine héraultais lequel ne saurait se limiter à ses seuls moments anciens prestigieux.
La Société Montpelliéraine d'Histoire de la Médecine.
Commémoration de son cinquantenaire (1933-1983). Montpellier, 1983, Multigr., 37 p.
C’est à l’infatigable secrétaire général de Cette société, le médecin-général Louis Dulieu, que nous devons cette plaquette. Après un bref historique de l’institution, celui-ci donne, par ordre chronologique, la liste des communications qui ont été présentées à la société entre 1934 et 1982 sur un total de 507, un grand nombre se rapporte à l’Ancien Régime, depuis celle d’Hervé Harant et de Louis Irissou, publiée en 1936 dans la Revue d’Histoire de la Pharmacie, sur la phytothérapie à l’Hôtel-Dieu Saint-Eloi de Montpellier à la fin du XVIIIe siècle, jusqu’à celle de Louis Dulieu, lue en 1982, sur « Quelques réflexions sur la pharmacie à Montpellier dans la seconde moitié du XVIIIe siècle ». Bref, cette table rendra de grands services à tous ceux qui s’intéressent à la science et à la société médicales montpelliéraines d’avant la Révolution. Pour notre part, elle nous a permis de retrouver deux références d’article qui nous avaient échappé dans notre liste des travaux du professeur E. Appolis (Cf. Études sur l’Hérault, XIII, 1982, p. 33 sq.), « Un grand philosophe grec, ancien élève de l’Université de médecine de Montpellier, Diamantios Coraïs » et « Un grand chirurgien espagnol, ancien étudiant à Montpellier : Don Pedro Virgili (1699-1776) », publiés dans Monspeliensis Hippocrates, respectivement en 1963 et en 1962.
C) Sources et méthodes
Service éducatif des archives municipales de Béziers : Une communauté urbaine : Béziers. Montpellier, C.R.D.P., 1982
(Documents d'histoire locale : dossier d'archives, fasc. II).
Établi avec soin par Michel Fournier, professeur agrégé au Lycée de Béziers, ce dossier est constitué par un choix de vingt-six documents d’histoire biterroise, depuis le milliaire de Tétricus (271) jusqu’à un article du journal Midi Libre sur la menace de fermeture des usines Fouga (19 mars 1962). Tous y sont reproduits en fac-simile, retranscrits et brièvement commentés. Neuf d’entr’eux se rapportent à l’époque moderne. Extraits surtout des archives municipales et départementales, ceux-ci permettent d’approcher non seulement certains aspects de la vie municipale locale (Documents 6, 7 et 8, dont cet intéressant tableau du vœu de la peste fait par les consuls à Saint-Charles-Boromée, 1630), mais aussi, certains traits de la vie économique (Documents 10, 12, 13 et 14, dont les lettres patentes rétablissant les foires créées en 1324). Destiné en principe aux pédagogues et à leurs disciples, ce recueil devrait toucher un publie plus large, désireux d’avoir un contact direct avec les archives.
L'Antiquité du triomphe de Besiers au jour de l'Anscension
(Reprodución fotografica de l'edición de 1628 amb una introducción de Felip Gardy). Béziers, C.I.D.O., 1981, in-8°, XXIV, 256 p.
C’est une excellente initiative qu’a eue le C.I.D.O. de rééditer, avec une riche introduction de Philippe Gardy, cet ouvrage publié pour la première fois à Béziers, en 1628, chez Jean Martel.
L’importance de ce recueil de huit pièces dont la consultation n’est possible que dans quelques bibliothèques publiques, n’est plus à démontrer. Sur le plan de l’histoire littéraire, il permet de jalonner l’évolution du théâtre languedocien de Godolin à l’abbé Favre. Il permet aussi de lire, par exemple, « Les Amours de la guimbarde » (cf. p. 121-149) où Molière aurait trouvé le sujet du Dépit amoureux. Il facilite l’analyse des thèmes et des fonctions du spectacle dans un centre urbain provincial au temps de Louis XIII. Les pièces franco-occitanes qui le composent, suggèrent, d’autre part, une compréhension du français, dès cette époque, par une partie des classes populaires. Cette heureuse réédition nous offre, enfin, la possibilité de retrouver dans toute sa fraîcheur ce qu’était alors ce théâtre de Caritas, une « festa dins la festa ».
ROUDIL Jacques. - Œuvres poétiques languedociennes et françaises,
publiées pour la première fois par M. Barral. Montpellier, Entente bibliophile, 1982, in-81, 226 p.
Jacques Roudil ne saurait être comparé aux Grands, à Godolin ni à l’abbé Favre. Son œuvre, cependant, est loin d’être sans intérêt, comme le prouve cette édition qui se fonde sur un manuscrit appartenant à la Société archéologique de Montpellier.
Même si sa généalogie présente encore quelques lacunes, nous pouvons très bien définir le milieu auquel il appartenait et les groupes qu’il fréquentait 1. Né à Montpellier le 31 janvier 1612, cet avocat, fils et père d’avocat a vécu parmi les gens de robe, magistrats, hommes de loi et de pratique. Mais il a eu aussi des relations avec les représentants les plus prestigieux du pouvoir royal, malgré l’origine huguenote de ce Baron des Caravettes. Le choix de ses personnages confirme cette intégration sociale.
Humaniste de formation, notre poète compose des sonnets, le plus souvent en français, pour Dorilée, Philinde ou Rozinde, mais il donne aussi des poèmes de circonstance qui peuvent avoir pour origine l’entrée dans la ville d’un gouverneur ou la Paix entre la France et l’Espagne. Selon son humeur, il utilise le Français, ou il versifie « en bel patois, en bel gavach ». Il passe du registre du moralisme à la paillardise sans aucune gène tout comme il sait par un mot gaillard, « tourner l’affété et l’artificiel en burlesque », selon la formule du professeur M. Barral à qui nous devons cette édition qu’il a enrichie de la liste des pièces contenues dans le manuscrit des œuvres poétiques de J. Roudil, conservé à la Société archéologique de Montpellier et d’un très utile glossaire.
Note
1. Cf la communication de M. Barral au Colloque intern. d’Études occitanes (Lunel, 25-28 août 1983), « Pour quel public écrivait Roudil ? ».
ROUDIL Jacques. - Suite des Œuvres poétiques languedociennes et françaises,
publ. par M. Barral. Montpellier, Entente bibliophile, 1983 (1984), in-8°, 238 p.
Dans ce deuxième volume, le professeur M. Barral achève la première édition intégrale de l’œuvre poétique franco-occitane de Jacques Roudil (1612-1689). Dans l’introduction, il présente une biographie en partie renouvelée grâce aux informations généreusement transmises par M. P. Burlata-Brun. Mais celles-ci ne mettent pas en cause les traits généraux déjà connus de la vie et de la personnalité du poète. Jacques Roudil appartient bien à une famille d’hommes de loi, à la frontière de la bourgeoisie et de la noblesse, que la Réforme a divisée comme beaucoup d’autres dans la ville. Les tensions religieuses intrafamiliales, ni ses études en Droit, conduites jusqu’au Doctorat, ne lui interdisent les galanteries de son âge. Ses odes et sonnets en témoignent : les uns adressés à Dorilée, une sienne cousine, les autres destinés à Philinde, vraisemblablement Madeleine Sarret qu’il sera accusé d’avoir subornée (1637), sans oublier ceux qu’il écrit pour Marie de Fargues, Rosinde, qu’il épouse en 1643. Ces pièces comme les autres bouts rimés de son œuvre trahissent de réelles influences littéraires parisiennes qui avaient été déjà soulignées dans la présentation du premier tome (voir ci-dessus).
Journal de ma vie. Jacques-Louis Ménétra, compagnon vitrier au XVIIIe siècle, présenté par D. Roche. Paris, Montalba, 1982, in-8°, 429 p.
Pour l’Ancien Régime, les témoignages populaires directs sont rarissimes. Jusqu’à la publication de ce journal, nous ne disposions, en effet, que du livret tenu de 1657 à 1693 par le sayetteur lillois, Pierre-Ignace Chavatte 1 et de l’autobiographie de Valentin Jamerey-Duval, qui réussit au XVIIIe siècle à devenir bibliothécaire du Grand Duc de Lorraine malgré ses très obscures origines paysannes 2. C’est dire le prix de l’édition, par Daniel Roche, du texte qu’a rédigé de 1764 à l’an XI, cet homme de peu qu’était Jacques-Louis Ménétra. Fils d’un maître vitrier parisien, celui-ci quitte en 1757 la capitale pour faire le Tour de France. Ses pérégrinations, coupées seulement par un séjour à Paris au printemps 1763, s’achèvent l’année suivante où il retourne définitivement dans sa ville natale.
Grâce à ce compagnon du Devoir, séducteur à ses heures, nous pouvons approcher la vie des classes populaires parisiennes dont sont issus les Sans-culottes, d’autant plus facilement que ce témoignage est d’une incomparable richesse descriptive. Parce qu’il présente le plus souvent des faits quotidiens banals, le Journal de Ménétra permet de comprendre les changements décisifs que les classes inférieures ont vécu du XVIIe siècle à nos jours et « dont l’essentiel se noue à Paris », du règne de Louis XV à Bonaparte. Ce document exceptionnel a ainsi offert à Daniel Roche la matière d’une substantielle étude sur « J.-L. Ménétra, une manière de vivre au XVIIIe siècle », qui prend naturellement place à la suite de la transcription de l’autobiographie (cf. p. 285-426).
Cette nouvelle source sur le peuple français au XVIIIe siècle présente, d’autre part, un intérêt particulier pour l’histoire de notre région à cette époque. Autour de 1760, Jacques-Louis Ménétra y a, en effet, vécu par deux fois. Il l’a tout d’abord traversée, comme tant d’autres compagnons au cours de son Tour de France. Ayant achevé ce périple initiatique et laborieux, il s’en est retourné à Nîmes, dans l’intention de tenir sa promesse d’y épouser « une aimable veuve appelée Fricot », chez qui il avait demeuré pendant cinq mois lors de son premier passage. Le récit de ses deux séjours confirme ici et révèle là des traits de la vie languedocienne près d’un quart de siècle avant la Révolution. A côté des inévitables détrousseurs embusqués sur les bords des routes du bas pays et des hordes de loups toujours aussi présentes et menaçantes dans les contrées cévenoles, le journal rappelle la forte organisation du compagnonnage autour de la Mère et ses tensions endémiques qui finissent toujours par éclater entre les membres du Devoir et les gavots. Mais malgré ces cadres et ces attitudes qui renforcent l’autonomie de la vie ouvrière dans les sociétés urbaines d’alors, Ménétra n’apparaît jamais comme un marginal. Ici comme là, il entretient des rapports directs et fréquents avec le monde des maîtres, voire avec celui des notables ; faut-il y voir la preuve de son caractère sociable ? ou le prestige de l’origine parisienne ou encore, plus justement sans doute, la reconnaissance de la technicité de son art qui le fait rechercher en particulier par les édiles montpelliérains soucieux de se doter de 600 lanternes pour rétablir un réseau d’éclairage digne de la ville qu’ils administrent. Grâce aux relations qu’il entretient avec les autochtones, notre compagnon peut prendre la mesure à Nîmes de la pérennité, en plein XVIIIe siècle, de l’opposition irréductible entre Anciens et Nouveaux catholiques. A cet égard, ses déboires sentimentaux illustrent, avec force, l’opiniâtreté de la Reconquête papiste dans ces terres de frontière de Catholicité, même s’il est vrai que sa présentation n’est pas complètement dépouillée de tout anticléricalisme.
Le Journal de ma vie correspond donc bien à un document de premier ordre sur les rapports sociaux à Paris et dans les villes françaises à la fin de l’Ancien Régime.
Notes
PÉLAQUIER E. - « Un programme d'analyse des registres de catholicité anciens »
Histoire moderne et contemporaine. - Informatique, H.M.C.I., n° 5, 1984, p. 44-65.
Dans cet article, rédigé avec une rare clarté, Élie Pélaquier présente la méthode de reconstitution automatique des familles à partir des données issues des registres paroissiaux de l’Ancien Régime, qu’offre le système PARCA, écrit dans le langage standard Pascal. Son incomparable formation scientifique comme sa très longue et passionnée fréquentation des sociétés rurales languedociennes de l’époque moderne, découvertes, dans un premier temps, à travers la communauté de Saint-Victor-de-la-Coste, située à la périphérie rhodanienne de la province, lui permettent de démontrer avec rigueur toutes les vertus qu’apportent le recours à cette technique. Non seulement, en effet, celle-ci facilite, par exemple, le calcul des totaux relatifs aux différentes informations fournies par la source, mais surtout elle permet « la Constitution du fichier de tous les individus rencontrés au cours du traitement » dont l’impression peut être réalisée grâce au programme ERICA qui apporte, d’autre part, le moyen d’établir l’index des noms de famille. Les avantages sont indubitables pour la recherche en démographie historique comme pour les travaux généalogiques d’autant que son coût est très faible. La facture du traitement de dix années du registre paroissial de Saint-Vincent-de-la-Coste ne s’est-il pas élevé à moins de 300 F, ce qui revient à 0,45 F, par acte et 0,30 F par individu fiché ?
II. Politique, généalogie et société
JOUANNA Arlette. - « Protection des fidèles et fidélité au roi : l'exemple de Henri Ier de Montmorency-Damville »,
in Clientèles et fidélités en Europe à l'époque moderne. Paris, P.U.F., 1981, 279-296.
Pour des raisons qui ne sont pas uniquement spirituelles, les relations sont souvent ambiguës au Cours des guerres de Religion entre le Roi et les Grands. Entourés de « dévoués de plus en plus nombreux, ceux-ci, en effet, ne peuvent cacher leurs réticences à abandonner toute liberté au Prince dans ses rapports avec ses sujets », tout en sachant bien la nécessité pour eux de conserver les faveurs monarchiques pour « légitimer et renforcer leur autorité ». Devenu chef des Mécontents après l’emprisonnement de son frère François, Henri Ier de Montmorency Damville fournit un bon exemple de ces attitudes, lui qui ne craint pas d’affirmer « d’être entré en révolte par fidélité à son roi ». En raison de sa personnalité séduisante et de la puissance que lui vaut le gouvernement du Languedoc, il est, au dire d’un ambassadeur anglais, « merveilleusement aimé où il se trouve et il a un grand nombre de gentilshommes qui le suivent et dépendent de lui ». Malgré ces solides clientèles, il n’ignore pas qu’il lui faut la confiance du Roi pour durer.
Or après la mort de son père et l’installation de Jacques de Nemours à Annecy, son crédit à la Cour n’est plus le même (1567). Peu à peu, pour se garantir contre les prétentions de contrôle ou les revirements subits du Roi, il en viens à choisir la prise d’armes où il se présente constamment comme chef élu et comme dépositaire de l’autorité royale. Il entend lutter « pour sa maison, sa position sociale et son aptitude à attirer les fidèles autour de lui », sans jamais, pourtant, aller jusqu’à rompre avec le Roi. Ainsi s’éclaire sa rencontre avec les Protestants, malgré leurs velléités républicaines : ils cherchent tous à se prémunir « contre les errements d’un roi trop directement soumis à ses conseillers ». Mais à la différence de ses alliés huguenots, le gouverneur du Languedoc demeure, bien que séduit par la théorie du contrat des monarchomaques, attaché à l’idée d’un lien personnel avec le Roi. De nouveau sûr de la confiance royale au lendemain de l’avènement d’Henri IV, il ne ressent plus le besoin de recourir à la révolte. Désormais, il ne doute plus des liens de fidélité qui l’unissent au roi. Il peut protéger ses fidèles. Ainsi, en facilitant « l’attachement affectif à sa personne », Henri IV a réussi à renforcer l’autorité de l’État tout en menaçant à long terme les liens de protection qui unissaient les Grands à leurs fidèles dont il avait paru être le garant de la restauration.
Ce résumé trop rapide rend mal l’ensemble de cet article. Expression tout d’abord d’une forme toujours actuelle de la fidélité, celle des disciples envers leur maître, celui-ci est non seulement la présentation de nouvelles et sûres interprétations sur les événements de 1574 et le retour de Montmorency auprès du roi, en décembre 1594, mais encore, une confrontation rigoureuse et stimulante des théories politiques avec les comportements politiques contemporains que seule, Arlette Jouanna, pouvait mener à bien.
LOPEZ Catherine. - « Le Languedoc des États au XVIIe siècle : à travers la lecture des délibérations de l'organisme provincial de 1610 à 1661 »,
Bull. Soc. Hist. Moderne, 16e Srie, n°24, 1984, oct.-déc., p. 6-10.
Le moment qu’a retenu C. Lopez pour étudier l’image du Languedoc que présentent au roi les États généraux de la province est particulièrement bien choisi puisqu’il correspond, on le sait, à une époque « de grandes tensions » dans leurs rapports avec la Monarchie. Après avoir mentionné les privilèges qu’invoquent les membres de l’assemblée, l’auteur analyse, ce qui est neuf, la contrepartie qu’ils ne cessent de rappeler et à laquelle ils sont sincèrement attachés : leur « fidélité sans limite, d’obéissance et d’infini respect pour le pouvoir royal ».
La nomenclature des privilèges est bien connue le droit écrit est le droit commun de la province; la province ne peut recevoir d’autres gouverneurs que des Princes du Sang de France ; elle doit avoir une cour souveraine; elle consent à toute levée fiscale ; elle jouit de la liberté du franc-alleu, franc-fiefs et nouveaux acquêts et elle connaît un impôt qui lui est propre, l’Équivalent. Mais ce qui l’était moins et que met bien en lumière Catherine Lopez, c’est le lien de fidélité qui unit les membres des États à la monarchie. Tout au long de cette période, ne se définissent-ils pas selon une formule dont les termes sont à peu près invariables comme « les très humbles, très fidèles et très obéissants sujets de sa Majesté ». La formule est confirmée par l’histoire, que l’on pense au siège de Leucate de 1637, ou que l’on rappelle que « l’union du Languedoc à la couronne de France s’est faite par « Contrat volontaire » de, la province ». Mais cette fidélité ne signifie pas pour autant pour les États une soumission de captive comme l’exprime le beau texte que cite en conclusion l’auteur, extrait du discours de l’archevêque de Narbonne en 1659 quand Louis XIV envisage de rétablir l’édit de Béziers.
MILLER, J., « Les États de Languedoc pendant la Fronde ». - Annales du Midi, t. 95, n° 161, janv.-mars 1983, p. 43-65.
Après avoir constaté que l’attitude des cours souveraines pendant la Fronde a été jusqu’à présent plus souvent étudiée que celle des États provinciaux, l’auteur estime que, si le rôle des premiers y a été effectivement plus important, la conduite des seconds n’a pas été pour autant sans conséquence : la preuve est fournie par l’exemple des États de Languedoc.
Par l’édit de Béziers de 1632, ceux-ci perdent le pouvoir de consentir ou de refuser les impôts. Désormais, ils ne peuvent plus s’opposer librement à la pression fiscale monarchique, sauf en faisant valoir que certaines impositions exigées par la monarchie ne sont pas stipulées dans cet acte royal. Aussi sa révocation leur parait possible après la mort de Richelieu (1642) et le début de la Régence (1643). « Ils conspirent unanimement, écrit en juin 1649 l’évêque de Lodève à Mazarin, à se remettre de leur propre autorité en l’état où ils étaient.., lorsque leurs tailles étaient volontaires ». Leurs efforts ne sont pas vains. Dès le début de l’automne, le chancelier du duc d’Orléans, gouverneur de la province depuis 1649 et les États parviennent à un accord. Mais ce succès n’entraîne, en vérité, « ni le retour à l’autonomie fiscale, ni une réduction permanente des impôts ». Mais il n’est pas, non plus, une étape vers la formation d’un front uni contre le pouvoir monarchique. En Languedoc, en effet, sa constitution s’oppose tant aux ambitions et aux brigues de Gaston d’Orléans qu’aux entreprises du Parlement de Toulouse et à celles de la Cour des Comptes de Montpellier 1.
Note
1. En appendice, l’auteur donne le tableau des impositions directes sur le diocèse de Toulouse (d’après A.D. Haute Garonne, C 988 et 989) dont l’évolution du montant traduit bien l’alourdissement de la pression fiscale après l’édit de Béziers.
PERRONNET M. - « D'Antraigues et le Mémoire sur les États généraux (Novembre 1788) ». Assemblee di Stati e Istituzioni rappresentative nelle storia del pensiore politico moderno (secoli XV-XX). - Atti del convegno internazionale tenuto a Perugia dal 16 al 18 settembre 1982. I Annali della Facoltà di Scienze Politiche a. a. 1982-1983, 19. Materiali di Storia, 7. Università di Perugia, p. 405-420.
Dans cette communication, le professeur M. Peronnet analyse le célèbre Mémoire d’Antraigues et sa réception dans le public, après avoir rappelé les conditions générales de sa rédaction et présenté les grands traits de la biographie de son auteur. « L’Avertissement donne le ton », en énonçant les thèmes qui sont développés dans les 280 pages suivantes, en particulier celui d’une « constitution nationale et libre ». Convaincu qu’il faut rétrograder « pour chercher dans le labeur de nos pères l’espoir d’une résurrection nationale », Antraigues considère inévitable la restauration « de notre antique Constitution ». Afin de retrouver et de justifier « les institutions nationales, fondées par des hommes libres », il utilise, par la suite, des arguments théoriques et historiques. Selon lui, par exemple, c’est dès le règne d’Hugues Capet que les Rois « tentèrent de relever le peuple pour anéantir le pouvoir des Grands et non pour rendre à la Nation sa liberté, mais afin de détruire l’un par l’autre tous les pouvoirs qui peuvent résister au pouvoir absolu ». Le Mémoire s’achève sur la définition des conditions des élections qui doivent être libres dans le cadre du baillage et tenir compte des différences de densité de population. Son hostilité au despotisme ministériel et son exaltation des libertés expliquent qu’il reçut « un accueil enthousiaste de l’opinion publique » qui classa son auteur dans le Parti National. On comprend alors l’indignation que provoqua sa défection qui fut sans tarder dénoncée par Mirabeau. Antraigues incarne bien ce type d’aristocrates qui, selon Senac de Meillan, « ont enflammé les esprits du peuple dans la capitale et les provinces et, plus tard, ont été incapables d’arrêter ou de ralentir le mouvement qu’ils avaient stimulé ».
Bulletin du Cercle généalogique de Languedoc.
Comme dans les fascicules précédents, de nombreux articles peuvent intéresser les lecteurs de cette revue. Dans le n° 10, janvier-mars 1981, la mise au point de P. Burlats-Brun sur « la recherche généalogique dans l’état-civil de Montpellier » peut servir d’utile introduction à ce fonds de plus en plus fréquenté. L’inventaire sommaire des documents conservés aux Archives municipales est, en effet, précédé par une présentation générale, nourrie d’une incontestable expérience personnelle qui s’exprime par de nombreuses mises en garde destinées aux néophytes de la recherche généalogique des dangers des homonymies à ceux du recours intermittent aux paroisses champêtres (Celleneuve, Montauberou, Montels, Saint-Hilaire) par les familles de la ville. Dans le numéro suivant, le professeur G. Gangneux étudie « le recrutement nobiliaire dans la « langue de Provence » de l’ordre de Malte (XVIIe-XVIIIe siècles) », n° 11, avril-juin 1981, p. 6 – II. Après avoir analysé la structure des dossiers de Preuves, qui s’ordonnent « autour de deux critères essentiels : la naissance légitime du candidat et de ses ascendants et l’appartenance ancienne à la noblesse », étant entendu que les bisaïeuls du présenté devaient être connus comme « gentilshommes de nom et d’armes », il montre qu’il n’y a pas, en fait, de coupure radicale entre les familles anciennes, issues très souvent de la fonction militaire et les familles nobles plus récentes, issues, dans la plupart des cas, de la Robe. Ainsi, au cours de ces deux siècles voit-on apparaître des fils de magistrats de la Cour des Comptes de Montpellier, tels les Bocaud et les Bon. Dans le n° 14, de janvier-mars 1982, p. 6-8, P. Burlats-Brun étudie les « Officiers et ouvriers de l’Hôtel des Monnaies de Montpellier aux XVIIe et XVIIIe siècles ». Il y donne, en particulier, les généalogies des principales dynasties des monnayeurs, comme celle des Marmiesse, ou celle des Bruyes à laquelle appartient l’auteur de l’Histoire des Fanatiques de Cévennes. Le même auteur présente, dans le numéro 17 d’octobre-décembre 1982, quelques cas d’enfants naturels dont l’un des parents occupe un rang social élevé, afin d’en connaître la destinée. L’intégration n’est pas automatique, comme le suggère l’exemple de Pierre Dampmartin, fils naturel de Jean Dampmartin, conseiller à la Cour des comptes, qui inaugure une descendance de travailleurs de terre, analphabètes pendant tout le XVIIIe siècle.
Comme la plupart des revues de généalogie, celle-ci ne se confine pas dans l’étude des familles anciennes les plus connues. L’article de J. Smets le montre bien. Ce résumé d’un mémoire de maîtrise, dirigé par le professeur M. Peronnet, permet, en effet, de suivre pendant plus d’un siècle, de 1738 à 1848, le destin des Bouviès, une lignée de paysans de Notre-Dame-de-Londres. Grâce à des documents privés se rapportant à l’histoire de leurs biens, J. Smets a pu préciser heureusement la place des cadets dans la société rurale du Bas-Languedoc de Louis XV à Louis-Philippe (cf., n° 16, juillet-sept. 1982, p. 6-9).
Cahiers du Centre de généalogie protestante. - Paris, 53, rue des Saints-Pères, 75007 Paris.
L’Hérault a sa part dans ces Cahiers qui, depuis 1977, publient, trimestre après trimestre, des informations généalogiques très diverses. Dans le n° 20, de juillet-septembre 1982, nous trouvons, par exemple, une présentation, par P. Burlats-Brun, des sources d’état-civil conservées aux Archives municipales de Montpellier qui devrait rendre de grands services à tous ceux qui ne sont pas encore familiarisés avec ce dépôt (cf. P. Burlats-Brun, La recherche généalogique dans l’État-civil de Montpellier, p. 814-816). Signalons, d’autre part, la publication par E. Escalle dans le numéro suivant (cf. n°21, oct.-déc. 1982, p. 895-897) du registre du supplément des cérémonies aux enfants baptisés au Désert donné à Bédarieux, le 5 et 6 mai 1751 et celle par P. Moulinier (cf. 1983, 1 trim., n° 1, p. 36-39) de la liste des Nouveaux convertis de Saint-Pargoire confirmés le 15 avril 1686 par l’évêque de Béziers. Au fil des ans, ces Cahiers sont devenus les compléments indispensables du vénérable Bulletin de la Société d’Histoire du Protestantisme français.
VIGUERIE P. de - Preuves de noblesse des Capitouls de Toulouse. Paris, Sédépolis, 1982, 164 p., 21 cm.
Cette publication correspond tout d’abord à une présentation des principaux documents relatifs au Capitoulat de Toulouse ainsi qu’à ses droits nobiliaires et à ses privilèges. L’auteur, par exemple, dresse la liste chronologique des édits, arrêts et lettres patentes des rois de France, s’y rapportant. L’ouvrage contient, d’autre part, la liste générale des Capitouls, parmi lesquels on remarque Jean Embry (1765), et la reproduction du procès-verbal de l’assemblée générale de l’ordre de la noblesse de la Sénéchaussée de Toulouse du 27 mars 1789. Comme on le voit, cet ouvrage éclaire surtout l’évolution juridique du Capitoulat.
JONES, Colin. - Charity and bienfaisance. The treatment of the poor in the Montpellier région 1740-1815.
Cambridge-London, Cambridge University Press, 1982, In-8°, 317 p.
Reconnu depuis longtemps dans ses grandes lignes, le passage de la charité de l’assistance est aujourd’hui bien scandé, grâce, en particulier, aux travaux de J.-P. Gutton. Cependant, Colin Joncs n’a pas eu tort, bien au contraire, de vouloir le reconstituer entre les années 1740 et les années 1815 dans la région définie par les limites du département de l’Hérault qui regroupe à partir de 1790 cinq anciens diocèses civils (Agde, Béziers, Lodève, Montpellier et Saint-Pons). En effet, la richesse des archives hospitalières s’y prête, mais surtout, il s’agit d’une aire où malgré les conditions économiques et sociales très diverses de communautés qui se situent de la basse plaine maritime aux premiers contreforts du Massif central, les œuvres charitables sont nombreuses et où la participation des notables au mouvement des Lumières est réelle, comme l’a montré le professeur J. Proust. On comprend alors que Colin Joncs ait choisi cet exemple pour évaluer l’influence de la sécularisation progressive des attitudes sur la nature et la vitalité des institutions de secours aux pauvres de Louis XV à Louis XVIII.
Dans une première partie, l’auteur décrit avec justesse cette région montpelliéraine dont il connaît bien les sources et les travaux et pose parfaitement la gravité du problème de la pauvreté dans la Société du XVIIIe siècle, en utilisant souvent des données propres à cette zone du bas-Languedoc (cf. par exemple, la courbe du prix du méteil sur le marché de Béziers de 1720 à 1813, ou celle des admissions mensuelles à l’Hôtel-Dieu de Montpellier et à l’hôpital de Marseillan pendant quelques années du XVIIIe siècle qui révèle des comportements beaucoup plus liés au rythme des saisons ici que là). Dans la seconde partie, l’auteur ne se contente pas de confirmer la crise de la charité traditionnelle, mais il précise aussi les attitudes populaires face à la charité et à la Médecine. Sur le premier thème, son information est presque toujours de première main, ce qui laisse deviner son intérêt (cf., p. 79 le paragraphe n° 3 représentant l’évolution des recettes des institutions charitables de Montpellier, le Jeudi Saint et lors de la quête générale). Dans le long terme, la tendance est celle de la stabilité et de la stagnation de la charité. « Dans une période d’inflation, cela signifie un déclin en valeurs réelles ». Le traitement des deux autres thèmes n’est pas moins convaincant. Utilisant, tantôt des mémoires consulaires, tantôt des mémoires médicaux, l’auteur parvient bien à faire sentir la gène, voir l’hostilité des milieux populaires à l’égard des institutions de bienfaisance (cf. la peinture par les consuls de Cournonsec de leurs compatriotes qui, selon eux, « aimeraient mieux mourir de faim que de comparaître devant le parlement d’une assemblée de gens de connaissance, d’y savoir leurs nécessités des autres et plus encore leurs noms écrits dans un registre quelquefois pour trente sols d’un jupon… ». Or cette défiance des pauvres à l’égard des institutions hospitalières se manifeste au moment où leurs habituels bienfaiteurs se montrent de moins en moins généreux et où les initiatives gouvernementales dans ce domaine de l’assistance laissaient apparaître ses limites.
Dans la troisième partie, Colin Joncs préfère, non sans raison, suivre un plan chronologique. Il définit, en effet, trois phases, de 1789 à 1795 environ (vers un État-Province), de 1795 à 1800 environ le diagnostic final est exprimé fortement : malgré « la sincérité des efforts à la fin du XVIIIe pour définir sur de nouvelles bases plus humaines la législation de l’assistance en dépit d’une érosion continue du sentiment charitable, beaucoup de traits de l’Ancien Régime charitable et hospitalier persistèrent bien après 1789 ».
Que la brièveté de cette note n’abuse pas : ce livre est la première étude ample sur la société montpelliéraine du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle et sur une de ses attitudes, sans doute, la plus révélatrice de sa nature et de son esprit. C’est dire qu’il est regrettable qu’il ne soit pas encore traduit en français.
SAQUIN, Michèle, « Les Anglais à Montpellier et à Nice pendant la seconde moitié du XVIIIe s. »,
in Dix-huitième siècle, n° 13, 1981, p. 289-296.
Michèle Saquin ne se contente pas ici de rappeler que parmi les nombreux étrangers qui, au XVIIIe s. séjournent à Montpellier, les Anglais occupent la première place. D’une part, elle révèle des sources que nous ignorions tous, de l’autre, elle rapproche le déclin « touristique » de Montpellier à la veille de la Révolution du succès croissant de Nice.
A côté des « Travels ehrough France and Italy » de Tobias Smolett publiés en 1766, ou des Voyages en France de Mme Cradock (1783-1786), souvent cités, elle signale, en effet, plusieurs récits de voyages manuscrits, tels ceux de Cage et du Révérend W. Bennet, conservés tous deux à la célèbre Bodleian Library à Oxford. Grâce aux uns et aux autres, les raisons de l’attrait de la ville et les conditions d’accueil qu’elle offre alors s’éclairent. Les avantages ne manquent pas parmi les plus importants, déjà soulignés un siècle plus tôt par John Locke, mentionnons la douceur du climat, la proximité de monuments anciens et récents, la présence d’une université de Médecine où l’on peut s’instruire librement et gratuitement et une sociabilité poussée chez des notables qui sont gagnés, le temps des États, par le faste, sans oublier la sympathie spontanée des membres de la communauté locale huguenote envers tout voyageur protestant.
Pendant longtemps ces agréments ont été assez forts pour contrarier l’impression fâcheuse laissée par l’aptitude indéniable des loueurs de garnis et des boutiquiers à exploiter ces étrangers réputés à tort ou à raison riches. Mais dès les premières années du règne de Louis XVI, « tout passe, tout lasse et tout casse ! Montpellier n’est plus à la mode », comme l’affirme Cornelia Knigh en 1776. Est-ce la faute à T. Smolett dont le récit de la consultation écrite, latine et payante, que lui avait donnée le célèbre docteur Fizes, a ridiculisé pour de nombreuses années les médecins montpelliérains, tandis que sa description élogieuse de Nice eut certainement une grande influence sur ces compatriotes ? En fait, trois raisons au moins ont joué au détriment de Montpellier : non seulement, comme le rappelle l’auteur, la prise de conscience que le climat de Montpellier n’est pas le meilleur des rives méditerranéennes, mais aussi le lent relâchement des liens religieux entre l’Angleterre et les protestants montpelliérains à mesure où ils bénéficient d’une plus en plus grande tolérance, et, peut-être aussi d’une détérioration de la qualité de la vie au moment où la ville devient de plus en plus populeuse. Plus proche de l’Italie, terme du Grand Tour, Nice pouvait alors devenir la rivale heureuse de Montpellier 1.
Note
1. Sans doute, une lecture erronée, M. de Gévondaz pour M. de Gévaudan, p. 290.
III. Vie économique
A) Du Canal à la Mer
Ss. la dit. de Jean-Denis Bergasse, Pierre-Paul Riquet et le canal du Midi.
T. I, Dans les Arts et la littérature. T. II, Trois siècles de batellerie et de voyages.
Millau, impr. Maury, 1982 et 1983, 251 p. et 353 p.
En ces temps de crise, il est particulièrement réconfortant qu’un vaste plan éditorial ait pu être mis sur pied et réalisé en l’honneur de Riquet et de son Canal à l’occasion du Tricentenaire de l’inauguration officielle consacrant la jonction des Deux-Mers (25 mai 1681). Cette réussite nous la devons à l’opiniâtreté et à la civilité du maître d’œuvre J.-D. Bergasse qui, contre vents et marées, est parvenu à rassembler des collaborateurs les plus divers, tous unis dans un véritable culte de ce chef-d’œuvre de l’architecture hydraulique de la France classique.
Le premier tome s’ordonne principalement autour de trois thèmes : Riquet et sa famille à travers la peinture et l’héraldique, la place du Canal dans l’architecture et la sculpture du temps de Louis XIV, et les images de cette œuvre dans la littérature et les arts jusqu’à nos jours. Il fournit une documentation extrêmement abondante sur les représentations familiales, savantes mais aussi populaires de Riquet et de son Canal pendant trois siècles, grâce, bien souvent aux découvertes et aux suggestions de J.-D. Bergasse. Pour s’en convaincre, il suffit de prendre connaissance de son essai d’inventaire des œuvres sculptées et de la représentation monumentale de Riquet. Même si certaines contributions rappellent par leur sujet des articles du volume précédent, comme celle très précieuse de M. de Cazals sur les corrections et améliorations apportées par M. de Bonrepos au travail de La Lande, le second tome présente une réelle unité qui tient à la primauté accordée aux sujets techniques, depuis la question de l’exploitation et de la propulsion des bateaux traitée par P. Lacaze jusqu’à celle du bornage présentée par F. Delfour. Les historiens seront particulièrement attentifs à l’étude très solide de J.-Cl. Gaussent sur la construction des barques pour le Canal de 1680 à 1720 et au répertoire des cartes du Canal et à leur brillante analyse dus au professeur Robert Ferras, à faire pâlir d’envie bien des serviteurs patentés de Clio. La qualité de l’édition et la variété de l’information ne peuvent que combler de plaisir les lecteurs de ces deux premiers tomes.
ADGE Michel. - Les ouvrages d'are du canal du Midi. Conception et évolution des principaux types (1667-1857).
Agde, chez l'auteur, 1983, in-8°, 328 p.
Ne nous laissons pas abuser par l’intitulé administratif de cette publication dirigée par Mlle A. Blanchard : « Mémoire de Maîtrise d’Histoire moderne ». Il s’agit, en fait, d’un vrai livre, imprimé avec un réel goût, par son auteur lui-même, sur ce que Bélidor et La Lande appelaient, au XVIIIe siècle, l’architecture hydraulique du canal du Languedoc. Pour sa première œuvre, Michel Adgé a, en effet, choisi de présenter les types généraux des 500 ouvrages construits entre 1667 et 1694 pour venir à bout des obstacles qui s’opposaient à la réalisation de cette grande voie d’eau du siècle de Colbert. Pour vaincre les trois « grandes difficultés dans l’exécution du Canal » (« l’inégalité du terrain,… les montagnes qui se rencontrent dans la route… & les rivières & les torrents qui creusant à travers ce canal en auraient interrompu le cours » selon Basville), il a fallu mettre en place des constructions importantes, comme les écluses et les aqueducs, et des éléments moins imposants, comme les batardeaux à tampes et les prises d’eau pour l’irrigation. Si ces dernières sont, avec raison, décrites en deux pages, les aqueducs sont étudiés dans un chapitre d’une soixantaine de pages. Ici comme là, l’auteur s’efforce de préciser l’état de la technique au début des travaux, de définir les premiers projets avant d’en montrer, le cas échéant, les modifications ultérieures : méthode historique excellente qui est servie par une base réelle de connaissances techniques et par une fréquentation sans répit des archives du Canal à Toulouse qui permet, par exemple, de bien mettre en lumière le rôle de Vauban. Ce livre technique est un livre réussi, car il est l’œuvre d’un historien dont la technicité n’a pas détruit la sensibilité : le choix des textes (pensons au premier cité de Riquet : « Tous ces ouvrages, je les regarde comme des enfans, mais des enfans qui doivent parler à mon honneur, à la postérité, je les ayme avec tendresse… »), et celui des illustrations le montrent à chaque page.
GAUSSENT J.-Cl. - La flotte d'Agde et son activité de 1666 à 1720. Annales du Midi, t. 95, n° 162, avril-juin 1983, p. 135-157.
Fondé principalement sur le dépouillement systématique des archives notariales, cet article analyse le développement portuaire d’Agde de Colbert au Système de Law.
L’augmentation du nombre des contrats de constructions navales est le premier signe de cet essor : deux en moyenne par an vers 1680, six, en revanche, vers 1700. Parallèlement, les tonnages deviennent de plus en plus importants : les tartanes passent à l’espace d’un demi-siècle, de 30 tonneaux de jauge en moyenne à plus de 80. Ainsi, la flotte agathoise parvient, au début du XVIIIe siècle, à se hisser au premier rang des flottes languedociennes, avec plus de 70 bateaux. Désormais les patrons ne s’adressent plus aux chantiers provençaux pour renouveler leurs embarcations. En revanche, sur le plan commercial, la dépendance à l’égard de Marseille s’accentue. A partir de 1700, en effet, Agde participe de plus en plus à la redistribution des produits fabriqués ou importés par le port provençal dans le Languedoc, vers Toulouse et parfois vers Bordeaux. Par exemple, les frères Vassal, J. Embry et L. Bousquet & Cie sont vers 1730 les commissionnaires des frères Roux de Marseille. A l’exportation, ce sont les expéditions des vins languedociens vers l’Italie et parfois l’Espagne qui l’emportent.
Ces progrès n’ont pas bouleversé tous les caractères de la vie maritime agathoise. En général, dans ce domaine dominent les affaires de famille : « armements, mises de fonds et radoubs » mêlent « pères, fils et frères souvent associés » et accueillent « gendres et beaux-frères » qui deviennent actionnaires grâce à la dot. Si quelques marchands et négociants locaux tentent ici une percée après 1690, tels les Vassal et les Vignes, les propriétaires forains deviennent, en revanche, de plus en plus rares, mis à part certains Narbonnais ou Montpelliérains comme H. Tandon. En fait, la bourgeoisie qui « boude la propriété des barques », préfère le prêt à la grosse.
Cet article riche dont la lecture s’impose à tous ceux qui s’intéressent aux relations du Languedoc avec la mer, permet de mesurer les effets sur le port d’Agde de l’ouverture du canal des Deux-Mers et de l’établissement d’un chenal entre la ville et l’estuaire de l’Hérault sans oublier ceux provoqués par les guerres de la fin du règne de Louis XIV auxquelles les patrons agathois participent largement en affectant, de gré ou de force, leurs tartanes pour le transport des troupes et des munitions vers le Roussillon et la Catalogne, mais aussi plus rarement vers l’Italie. Ces pages sont aussi prometteuses : elles laissent espérer que J.-Cl. Gaussent pourra bientôt nous donner une conjoncture maritime agathoise de la Fronde à la Révolution.
Bulletin de la Société d'études scientifiques de Sète et de sa région. N° XII-XIII, 1983.
Après le temps des Académies au XVIIIe siècle et celui des nombreuses Sociétés archéologiques ou d’émulation où, au siècle suivant, les érudits et les notables ont pris l’habitude de se rencontrer périodiquement sur un pied d’égalité, a émergé, dans les années 1960 – 1970, une troisième génération de sociétés savantes, portée par une indéniable volonté de renouvellement et d’élargissement. A l’esprit de Compagnie a succédé celui d’Association. A en juger par ce très riche numéro du Bulletin de la Société d’études scientifiques de Sète et de sa région, publié à l’occasion de son 20e anniversaire, la mutation est loin d’avoir été négative.
Ce volume rassemble, en effet, douze articles qui abordent toutes les périodes de l’histoire malgré un net avantage pour l’Antiquité. A elles seules, l’importante et prudente étude de Chr. Pellecuer sur « l’occupation antique à Balaruc les Bains, Frontignan et Sète » (p. 5-80) et la présentation systématique des « dérivées des sigillées paléochrétiennes du Biterrois » par J.-L. Esperou, Y et J. Rigord et P. Roques en constituent la moitié, grâce en partie, à une abondante et nécessaire illustration dont les cartes ne sont pas, à mon sens, l’élément le moins intéressant (cf. p. 17 sur la cadastration ou p. 112, sur les relations entre sites héraultais et audois). L’Histoire moderne n’est pas pour autant oubliée. Tout d’abord, Catherine Lopez aborde un sujet que traitent rarement les historiens des villes, celui du statut et des privilèges de Sète sous l’Ancien Régime. Elle montre très bien que l’Arrêt du Conseil du roi du 30 septembre 1673 fixe, en la matière, la politique de la monarchie, décidée à « contribuer de tout ce qui dépendra de son autorité pour augmenter et fortifier le commerce de plus en plus, en y attirant un nombre considérable d’habitants et leur en procurer tout ce qui peut rendre le séjour libre et agréable ». Mais les commissaires des États, l’évêque-comte d’Agde et le fermier du droit de l’Équivalent ne tardent pas à l’attaquer. Aussi, par l’arrêt du 29 mars 1677, le Roi confirme-t-il les privilèges de la ville, l’exemption des tailles et celle des droits d’Équivalent qui sera supprimée en 1770 malgré les protestations de la communauté. En ce milieu de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, la monarchie, il est vrai, a de plus en plus besoin d’argent et Sète n’est plus une ville neuve qu’il faut coute que coute protéger. C’est à un aspect encore plus rarement étudié, « le métier de pêcheur à Sète au XVIIIe s. », que Régine Monpays consacre sa contribution. Sans négliger les sources administratives conservées dans les fonds des Eaux et Forêts et de l’Amirauté, elle utilise, ici, surtout l’acquis d’importants dépouillements, effectués naguère dans les archives municipales et notariales locales. Elle peut ainsi rejeter l’idée souvent affirmée d’un isolement social de ces artisans de la mer et de l’étang qui bénéficient, à la fin du XVIIIe siècle de l’apport stimulant de Catalans que l’Intendant cherche à retenir. Elle confirme, en revanche, leur importance soulignée déjà par Basville dans ses Mémoires. Grâce à diverses techniques, de la pêche à la trame au chalutage, les pécheurs parviennent à assurer une partie non négligeable de la subsistance de leurs concitoyens, mais aussi de celle des villes voisines, comme Montpellier, d’autant qu’à côté de la distribution du poisson frais, Sète s’est spécialisée dans le commerce du poisson salée 1. Les deux articles suivants ne sont pas moins intéressants. Jean Blanc raconte les débuts difficiles de l’éclairage de la ville. Ce sont ici les officiers de l’Amirauté qui s’opposent à l’innovation de crainte que ces « feux trompeurs » entraînent « échouements et naufrages par confusion avec le phare Saint-Louis ». Par deux fois, en 1765 et en 1778, ils refusent l’autorisation d’installer des lanternes. Il faut attendre le début de l’hiver 1790-1791 pour qu’apparaissent les trois premiers réverbères sétois 2. Après avoir indiqué quelques jalons de la diffusion des horloges publiques autour de Montpellier de la fin du Moyen Age au début du XVIIIe siècle, André Cablat précise les conditions de la construction de la première horloge publique, celle de l’église Saint-Louis en 1714.
Il serait injuste de ne pas signaler les autres articles sous prétexte qu’ils ne portent pas sur l’histoire moderne. Bruno Collin, auteur d’une thèse de 3e cycle sur l’Hôtel des monnaies de Montpellier et la circulation monétaire en Languedoc de Louis XIII à la Révolution (1610-1793), établit le catalogue systématique des monnaies trouvées à l’abbaye de Saint-Félix de Montceau, proche de Gigean, ce qui lui permet de distinguer deux principales époques d’occupation, XIIIe-XIVe siècle d’une part, et le XVIIe et le XVIIIe de l’autre. Quant à A. Degage, il délaisse, un moment, son époque préférée, le XVIIIe siècle, pour étudier les liaisons commerciales entre Fécamp et Sète au XIXe siècle à travers les activités d’armateurs sétois, tels les frères Comolet. François Massabiau présente l’activité éphémère du Bataillon scolaire de Sète de 1882 à 1890. Plus loin, Jean Sagnes publie un inédit de Jacques Blayac, tailleur et président de la Société des Montagnards de Mèze, sur le coup d’État du 2 décembre 1851 et ses suites. La croissance de la Bordigue est scandée par Louis Bourgue. Ce riche recueil s’achève sur un panorama de la littérature populaire sétoise aux XIXe et XXe siècle par Gaston Bazalgues, d’Eugène Vivarès à Georges Brassens en passant par les opérettes de Philippe Goudard et de Georges Barthélemy. Que les prochains bulletins soient aussi denses et variés La Société d’études scientifiques de Sète aura bien servi la ville qui suscite ses travaux et sera loin d’avoir démérité de ses vénérables devancières.
Notes
1. Le Traité général des pesches de Duhamel du Monceau et de De La Marre (Paris, Saillon & Noyon, Desaint, 1769) fournit dans la troisième section de son premier tome (p. 94 sq.) des informations très précises sur cette activité maritime.
2. Quelle excellente idée d’avoir donné en annexe la description et l’origine des éléments du fanal à huile dont rêvaient les Sétois en 1778 chanvre de Riga, fer de Suède, verre de Bohème, fer blanc et tôle d’Allemagne ; bref, mis à part le poteau dont le chêne est languedocien, tout provient de l’Europe du Nord-Est, signe incontestable de la vitalité économique de cette région à la fin du XVIIIe siècle.
Les zones palustres et le littoral méditerranéen de Marseille aux Pyrénées (Actes LVIe Congrès Fédération hist. Lang. méd. et Roussillon et XXXe Congrès Fédér. hist. Provence, Si Gilles, 15-16 mai 1982), Montpellier, Fédér. hist. Lang. médit, et Roussillon, 1983, In 8°, 181 p.
Personne ne pouvait mieux que Jean-Jacques Vidal ouvrir ce colloque sur les zones palustres de Marseille aux Pyrénées que nul ne connaît mieux que lui comme l’a montré sa thèse sur Vauvert du XVIIe siècle au XIXe siècle. Se plaçant d’entrée sous la bannière braudélienne, non seulement, il a rappelé la fragilité physique et la marginalité économique du milieu, mais il a encore souligné le contraste des évolutions démographiques locales et surtout la solidité du cadre d’exploitation. Sa sauvegarde y est assurée en grande partie par le caractère contractuel de l’exploitation qui joue ainsi le rôle de garde-fou. Mais cette réelle résistance au changement n’a pas empêché que les « palus soient perçus davantage comme une promesse que comme une nostalgie ». Ce n’est pas là, la seule heureuse formule de ces pages denses qui s’achèvent sur la présentation d’un véritable plan d’étude.
Trois autres communications se rapportaient à l’histoire moderne. Tout d’abord, celle d’Y. Soulingeas qui a attiré l’attention des chercheurs sur les papiers, (conservés aux archives départementales de la Haute-Loire), de Pierre Chalabre qui fut receveur du grenier à sel de Viviers de 1684 à 1687 et de celui de Nîmes de 1687 à 1706. Deux tableaux complètent la présentation des documents le premier sur les comptes de la Chambre à sel de Viviers de sept. 1684 à juin 1687 et les comptes du convoi du sel du port de Saint-Gilles à Nîmes de mai 1690 à juillet 1692. Il revenait à René Jeannot d’étudier le corps des propriétaires des salins de Peccais au XVIIe siècle à partir du dénombrement de 1688 conservé aux Archives nationales. Après avoir indiqué la signification et l’ancienneté de l’institution, il a cherché à élucider les conditions d’entrée qui révèlent à partir de 1695 une très nette augmentation des transmissions par ventes qui semblent principalement profiter aux officiers de la cour des comptes de Montpellier dont le nombre ne cesse de s’accroître au cours du XVIIIe siècle 34 % des membres du corps sont des officiers de Finances en 1688, mais déjà plus de 44 % en 1715. Cette main mise du milieu de Finances a sans doute favorisé en 1715 la disparition du « corps des propriétaires » au profit « d’une société de type capitaliste ». Il revenait au spécialiste incontesté de la question, le professeur G. Gangneux de préciser quelles avaient été au cours de la deuxième moitié du XVIIIe siècle « les réactions spécifiques de l’ordre de Malte devant un projet, souvent repris, puis ajourné », celui du dessèchement des marais du Bas-Languedoc, dont il possédait 9 000 ha. Dans l’opposition quasi unanime au dessèchement, l’Ordre a réussi à tenir une place spécifique qui s’est, en particulier, traduite par un refus systématique de produire devant la commission du Dessèchement les titres justificatifs de présence, craignant que la faiblesse de certains n’entraîne des obligations fiscales. Deux autres communications ne doivent pas échapper à tous ceux qui sont curieux du passage de cette société des marais de l’Ancien Régime à la période postrévolutionnaire. Celle de Roseline Jeolas porte sur le bihot de Fourques, sorte de digue destinée à empêcher les fréquentes inondations du Rhône dont elle retrace l’histoire de la fin du XVIIe siècle à sa disparition en 1845. Quant à celle de Michel Martinez, elle éclaire l’exploitation des « salicors » pour la fabrication de la soude végétale auquel s’était intéressé Chaptal au début de la Révolution.
B) De la ville à la campagne, ou matériaux pour une histoire du Languedoc protoindustriel
COLIN Bruno. - L'Atelier monétaire royal de Montpellier et la circulation monétaire en Languedoc de Louis XIII à la Révolution (1610-1793).
2 vol., XII +348 +137 p. (Thèse de 3e cycle d'Histoire, ss. dit. du prof. M. Peronnet, Université P. Valéry, Montpellier III, mars 1981).
Dans la carte des ateliers monétaires français de la fin du XVIIIe siècle, la monnaie de Montpellier fait certes pâle figure. Comme le pensait Louis Dermigny, ses frappes représentent alors moins de 2 % des émissions du royaume. Pourtant quand on referme cette thèse, le lecteur est convaincu que B. Colin a bien eu raison de se lancer dans son étude.
En effet, il a ainsi renoué avec un thème de recherches quelque peu délaissé depuis une vingtaine d’année (cf. les travaux de Fr. Spooner) et précisé ce qu’était cette institution qui a laissé son nom à une rue de la vieille ville. Dans son travail, il a voulu équilibrer les analyses détaillées qui seront très précieuses pour tous ceux qui s’efforcent de connaître Montpellier à l’époque moderne et les perspectives générales qui intéresseront ceux qui scrutent la circulation monétaire dans l’Europe préindustrielle. Ceci nous vaut d’une part, une étude très documentée sur les bâtiments, à l’extension et à l’embellissement desquels ont participé, par exemple, Giral et Pitot, et sur le personnel, parmi lequel nous rencontrons le célèbre nouveau converti David Brueys. D’autre part, nous trouvons ici, pour la première fois, une présentation des émissions montpelliéraines de 1646 à 1793 qui révèle la solide formation de numismate de l’auteur.
Entre le règne de Louis XIII et celui de Louis XVI, la capacité de production ne cesse de s’élever tandis que le volume des frappes « diminue sans interruption ». Selon B. Colin, cette évolution contradictoire est due au rétrécissement de l’aire d’influence de la monnaie de Montpellier « au profit des ateliers voisins qui l’asphyxient peu à peu ».
DERMIGNY L. - « La banque à Montpellier au XVIIIe s. », Annales du Midi, t. 93, n° 152, avril-juin 1981, p. 17-50.
Sans aucun doute, Montpellier mérite encore bien au XVIIIe siècle son titre de ville marchande, même si elle tient compte de plus en plus, dans la définition d’elle-même d’autres éléments comme la fixation dans ses murs du séjour du gouverneur et de l’intendant de la province et de la tenue des États. Grâce, en particulier à L. Duthil, au début du siècle et L. J. Thomas, dans l’entre-deux-guerres, nous savions depuis plusieurs décennies quelles étaient alors l’importance et la nature de ce négoce. Il a fallu, en revanche, attendre les travaux de G. Chaussinand-Nogaret sur les financiers languedociens au XVIIIe siècle pour en saisir les soubassements capitalistes. Dans cet article posthume, que liront non sans émotion tous ses anciens étudiants, Louis Dermigny, disparu il y a onze ans, présente une mise au point sur la banque montpelliéraine au Siècle des Lumières à partir de ses nombreuses lectures et de dépouillements personnels de quelques fonds privés locaux auxquels il avait pu accéder. Malgré l’absence de leur reconnaissance officielle jusqu’au Consulat et à l’Empire, les fonctions bancaires sont assurées à Montpellier bien avant la Révolution. En 1789, d’après le rôle de la capitation, la ville compte un seul banquier mais possède treize agents de change et seize financiers dont les attributions voisines consistent, principalement « à négocier les lettres, les traites et les billets à ordre émis par les négociants » contre une commission fixée en principe à 2 %. En fait, les hommes qui font ici le commerce de l’argent, n’appartiennent pas à ces catégories bien définies. Ils se recrutent aussi dans le milieu des marchands de laine et des négociants commissionnaires. Auguste Tandon, par exemple, qui paie en 1789 la capitation la plus élevée parmi les agents de change de la place, appartient à une famille protestante de marchands de laine qui a glissé, à partir de la fin du XVIIe siècle vers la banque. Quant au catholique dévot, Raymond Durand dont la fortune s’élève, vers 1770, à près de deux millions de livres, il correspond bien à ce type d’hommes d’affaires qui, tout en faisant « le négoce de blé, vin, eau de vie, liqueurs, cuivre et vert de gris », sont aussi des banquiers. A côté d’eux, se rencontrent les marchands drapiers qui sont souvent tentés d’étendre leurs activités à la « munition », c’est-à-dire, à la fourniture des troupes, tels les Aribert ou les Sabatier. Enfin à ce commerce de l’argent, participent les officiers de Finances. Collecteurs et manieurs de fonds publics, ils se distinguent souvent plus formellement que réellement des négociants, « investisseurs de fonds privés dans des affaires privées » dans la mesure où, comme le soulignait naguère G. Chaussinand-Nogaret, les publicains sont bien souvent issus de la marchandise et que les rôles des uns et des autres sont indéniablement « convergents ».
Les foires sont un des cadres fréquents de ces opérations de change, ce qui explique l’importance de Lyon et de son « système des quatre Payements » annuels jusqu’à la guerre de Succession. Mais les crises de cette place, en particulier, celle de 1709 qui entraîne les Sartre avec un passif de plus de six millions de livres, orientent de plus en plus les Montpelliérains vers Paris, sans qu’ils renoncent pour autant, totalement, à la liaison lyonnaise. Ce changement facilite leur participation au système de Law, souvent avec le concours d’anciens compatriotes, tel François Hugla qui sert alors de correspondant à plusieurs membres de la cour des Aides en vue, intéressés à la spéculation sur les actions de la Compagnie des Iodes. La chute du système ne provoque pas de rupture avec Paris, comme le confirme, à la veille de la Révolution, la présence, place Vendôme, de Sabatier et Desprez. Quant aux foires locales, Beaucaire, mais aussi Pézenas et Montagnac ne sont pas autant délaissées. L’analyse des carnets de foires de la maison Puech et Sabatier (1743-1750) montrent bien que les négociants munitionnaires sont pour une large part les banquiers de la manufacture lodévoise
En tant qu’activité « spécifique et indépendante », la banque s’est donc dégagée ici plus lentement que sur les autres grandes places françaises. Partant, plus longtemps qu’ailleurs, elle conserve un caractère personnel et maintient des relations privilégiées avec les affaires du roi.
Montpellier et ses fontaines (XVIIIe-XIXe siècles). Montpellier, Archives municipales, 1984, 45 p.
Ce catalogue d’exposition dû à Mireille Lacave est précieux car, rien n’avait été publié sur ce sujet depuis l’article du Docteur Coste paru, il y s près d’un siècle dans le Bulletin de la Société languedocienne de géographie et le sujet est traité jusqu’à la fin du XIXe siècle.
Dans un premier chapitre, consacré à la fin du Moyen Age et à l’âge classique, l’accent est mis sur le rôle des fontaines dans une cité où il faut attendre la seconde moitié du XVIIIe siècle pour que soit mis en place un système de distribution d’eau à l’intérieur de la ville. Jusqu’alors, il n’y a pas une volonté de maîtriser le problème de l’eau. Les autorités consulaires se contentent seulement d’entretenir les installations existantes. C’est seulement dans les années 1770 que la question de la conduite des eaux à l’intérieur des remparts devient véritablement à l’ordre du jour quand l’achèvement de l’aqueduc Saint-Clément la rend possible. Ainsi, dès 1775, « la canalisation portant l’eau du Peyrou s’étend et finit par traverser la ville même si elle comprend peu d’embranchements ». En vérité, il faut attendre le XIXe siècle pour que commence une gestion plus rigoureuse de l’eau sous l’effet de la pression de l’opinion publique qui s’exprime par de très nombreuses pétitions et sous celui du dynamisme montpelliérain du Second Empire qui se traduit par le percement de la future rue Foch, étudié naguère par Michel Lacave. « Le projet de prise d’eau à la source du Lez est réalisé et, en 1855, l’aqueduc d’amenée d’eau triple le volume d’eau à Montpellier » : progrès non négligeable, mais encore insuffisant pour satisfaire les besoins d’une population de plus en plus nombreuse. Il faut attendre la veille de la guerre de 14 pour que l’équipement urbain en réseaux d’adduction d’eau soit « à peu près complet ».
Ce catalogue s’achève par une chronologie de la création et de l’entretien des fontaines de la ville depuis le XIIIe siècle et une présentation des sources et de la bibliographie. C’est dire qu’il est plus qu’un simple catalogue, c’est un livre d’histoire ainsi qu’un très utile instrument de travail.
Nîmes au temps des Révolutions. 1789-1848 - Hommage à Albert Soboul
Annales historiques de la Révolution française, n° 258, 56e A., oct.-déc. 1984.
Dans ce fascicule dédié à la mémoire d’Albert Soboul, trois articles relèvent directement de cette chronologie. Dans le premier, Line Teisseyre-Sallmann étudie avec son habituelle maîtrise « le lotissement des faubourgs de Nîmes au XVIIIe siècle », dans lequel, grâce à une très belle série de compoix, elle reconnaît un indéniable indicateur du développement urbain. A la périphérie de l’habitat ancien, ont surgi, au cours des dernières décennies de l’Ancien Régime, des quartiers neufs dus à une forte pression démographique liée au développement industriel. Au type traditionnel d’extension, en tache d’huile, au pied des remparts médiévaux, ou autour des « couvents construits ou reconstruits au temps de la Réforme catholique », succède, entre 1720 et 1780, une période de grande effervescence immobilière. Celle-ci s’est manifestée aussi bien à l’ouest, à partir du Nouveau Cours, réalisé par Maréchal en 1738-1740, qu’à l’Est, en bordure des grands chemins d’Avignon, de Beaucaire et d’Arles. Ce sont dans ces quartiers que se situent près de 80 % des parcelles nouvellement bâties dans les faubourgs entre 1730 et 1780, apparues pour la plupart sur de grands clos maraîchers qui ont été alors lotis. Des zones de culture sont ainsi devenues sans transition des zones d’habitation. A ce problème nouveau ont collaboré une municipalité « dirigiste » en matière d’urbanisme et de véritables promoteurs à l’affût de réalisations spéculatives qui ont contribué à « préfigurer la formation des cités ouvrières des débuts de l’industrialisation » 1.
Dans leur contribution, R. Chamboredon et D. Bertrand-Fabre présentent avec autorité l’évolution sociale des Fornier de Clausonne à laquelle ils ont su s’intéresser dès leur maîtrise, dirigée, en son temps, par Louis Dermigny. C’est un bel exemple d’ascension sociale qu’ils analysent en bien montrant comment en « l’espace de trois générations de 1730 à 1815 environ, par leurs qualités et leurs talents propres, leurs alliances matrimoniales et les appuis qu’elles leur procurèrent, les Fornier vont accroître et contrôler leur fortune dans le négoce avant de se tourner vers les fonctions militaires et juridiques qu’ils exerçaient depuis peu en 1789. Non sans raison, ils soulignent le rôle de François Fornier (1698-1784) dont ils donnent l’arbre généalogique. Cet héritier de cinq générations d’artisans et de marchands-drapiers alésiens est, en effet, le principal fondateur de la fortune familiale : les siens lui doivent notamment leur participation au grand commerce international, en particulier, avec celui des Indes espagnoles, leur intégration dans les milieux de la Finance, à la faveur, par exemple, de son mariage avec la montpelliéraine Marie Gilly et leur anoblissement dont il bénéficie en 1774.
Quant à M. Naudin (p. 495-513), il s’intéresse aux élections aux États-Généraux de 1789 afin de déterminer, malgré des sources fragmentaires, qu’elle a été la réelle participation de la population dans le choix des doléances. D’une part, les assemblées préliminaires, dont les cahiers ont disparu, semblent n’avoir réuni que « 9 % des sujets susceptibles d’être consultés ». De l’autre, si, en regroupant 93 représentants, l’assemblée du Tiers-État de la ville (12 mars-14 mars) forme un échantillonnage « représentatif quoique incomplet » de la société de la ville, sa députation, chargée de porter et de défendre ses doléances à l’assemblée du Tiers de la Sénéchaussée, révèle, en revanche, le poids des marchands de soie, tandis que « la plupart des métiers sont éliminés ». Quant au cahier lui-même, il exprime plus la volonté de retrouver une pureté primitive « que celle de bouleverser le régime ». Certes, les ordres privilégiés doivent renoncer aux exemptions fiscales, mais les membres méritants du Tiers doivent pouvoir avoir accès à la noblesse. Bref, dominée par des personnes aisées, l’assemblée générale du Tiers de Nîmes « vote des doléances de nantis, soucieux de contrôler leurs contributions et de participer aux privilèges qu’ils rendent légitimes ». « Chefs d’entreprise pour la plupart, ils veulent un libéralisme politique ».
Ces trois articles, chacun à leur manière, traduisent la vitalité nîmoise à la veille de la Révolution et son originalité dans le monde urbain languedocien de la fin de l’époque moderne.
Note
1. On doit à l’auteur du chapitre de l’Histoire de Nîmes, publiée sous la direction du professeur R. Huard, à Aix-en-Provence en 1982, De la ville traditionnelle à la ville industrielle économie, société, culture, XVIe-XVIIIe siècles qui suit celui du professeur R. Sauzet, consacré à la vie religieuse et en particulier à l’analyse des rapports entre les communautés catholiques et protestantes.
Actes du Ve Colloque sur le patrimoine industriel. Alès, 19-21 octobre 1983.
Paris, C.I.L.A.C. (Comité d'Information et de liaison pour l'archéologie, l'étude et la mise en valeur du patrimoine industriel), 1984, 133 p.
Grâce aux efforts de quelques pionniers, tels Maurice Daumas, l’archéologie industrielle est devenue, depuis quelques années, une discipline autonome : à preuve la multiplication des associations et des congrès qui entendent la servir. C’est ainsi que s’est tenu à Alès, en octobre 1983, le Ve Colloque sur le patrimoine industriel dont les Actes viennent d’être publiés par le professeur Louis Bergeron, vice-président du C.I.L.A.C. Des quatre thèmes retenus, la soie, la sidérurgie et la métallurgie, l’énergie hydraulique et les transports ferroviaires, c’est le premier, et ce n’est que justice, qui a réservé la plus belle part au Languedoc.
Gérard Mérian et Eric Doulcier se sont, tout d’abord, attachés à exposer la technique et les premiers résultats d’une enquête systématique sur les nombreux vestiges archéologiques des filatures de soie en Cévennes dont le véritable essor se situe sous le Premier Empire, au moment où commence la diffusion du procédé Gensoul, « appliquant la vapeur fournie par une chaudière au chauffage de plusieurs bassines ». La photographie des sites et leur cartographie précise, conjuguées à une recherche archivistique tout azimut, conduisent non seulement à des confirmations, comme celle de l’étroite liaison entre la localisation de ce type de manufacture et la présence de l’eau, mais aussi, à la reconnaissance, pour la première fois, de phases dans l’évolution de leurs formes architecturales qui a donné naissance à de « véritables châteaux » industriels, comme par exemple, l’impressionnante filature du Mazel, dominant de sa masse sévère les faubourgs de Lassalle. Il est vraiment dommage que les lecteurs de cette première communication ne puissent pas disposer en même temps que de son texte, du montage audiovisuel que ses auteurs ont présenté après leur exposé, suscitant un sentiment unanime d’admiration qui, deux ans après, est fortement empreint de nostalgie.
Dans les pages qui suivent (p. 12-24), Bernard Travier s’est efforcé d’évaluer le plus complètement possible l’empreinte durable de la production et du travail de la soie sur la vie matérielle et morale des Cévennes. Ne laissant jamais dans l’ombre les données historiques, il y montre bien comment, à partir de la fin du XVIIIe siècle, le passage de la civilisation de « l’arbre à pain » (le châtaignier) à celle de « l’arbre d’or » (le mûrier) a transformé, sous de nombreux aspects, les conditions d’existence dans cette région. Après avoir donné quelques exemples empruntés, soit à l’architecture (cf. les enduits sur les murs des maisons dès les années 1780-1790), soit à la démographie (cf. les migrations saisonnières), il analyse avec précision ces changements en s’appliquant, plus particulièrement, à dégager la signification de s l’éducation du vers à soie, c’est-à-dire, celle de l’ensemble des opérations, de l’éclosion des œufs au ramassage des cocons, en ne négligeant pas les secours de l’ethnologie, ni ceux de la linguistique.
La troisième communication, celle de Line Teisseyre-Sallmann n’a pas moins d’intérêt. Nous y suivons une lecture de l’Art du fabricant d’étoffes de soie, dû au dessinateur et fabricant nîmois Jean Paulet, qui s’accompagne d’une présentation riche de réflexions sur « les gains de la productivité dans l’industrie de la soie sous l’Ancien Régime ». Cet ouvrage, de plus de 1600 pages et de 212 planches, souvent cité, n’avait jamais fait jusqu’alors l’objet d’une étude particulière. Or, publié entre 1773 et 1789, dans la collection des Descriptions des arts et métiers conçue par l’Académie des sciences, il contient une description minutieuse des techniques de fabrication qui permet non seulement de reconstituer avec sûreté le cycle d’ensemble de production, mais aussi de découvrir l’infinie variété des procédés selon les lieux. Un tableau (cf. p. 140) visualise clairement les liaisons entre l’enchaînement des opérations elles-mêmes et le matériel et le personnel qui leur sont successivement affectés. En raison de la longueur et de la complexité de ce travail, – la préparation de la chaîne n’entraînait-elle pas, à elle seule, « la mise en œuvre de 12 opérations ? » – les fabricants ne pouvaient pas avoir une conception d’ensemble de leur métier. Aussi, Line Teisseyre-Sallmann le montre bien, furent-ils « enclins, à faire porter leurs efforts dans des améliorations de détail, soit, sur une pièce, soit sur un élément de la production ». Line Teisseyre-Sallmann dresse l’inventaire de ces modifications techniques qui affectèrent au XVIIIe siècle, autant qu’en informe Paulet, l’outillage et les méthodes de travail. Nous savions avec quelle maîtrise, elle savait décrire et expliquer l’urbanisation préindustrielle ; nous la trouvons tout aussi à l’aise dans l’analyse des technologies anciennes.
Malgré leur indéniable valeur, ces trois communications ne peuvent cacher l’intérêt de celles qui suivent. Même si elles ne relèvent pas de l’histoire moderne languedocienne, leur lecture peut suggérer des travaux similaires à ceux qui s’initient à l’archéologie industrielle. A cet égard, le dossier historique et archéologique rassemblé sur la forge d’Aube par Élisabeth Gauthier-Desvaux et Thierry Churin me semble avoir une valeur exemplaire.
REYNAUD Marie-Hélène. - Les Moulins à papier d'Annonay à l'ère préindustrielle. Les Montgolfier et Vidalon.
Annonay, Ed. du Vivarais, 1981, In-85, 317 p.
La plupart des thèses de IIIe Cycle ne bénéficient pas de l’audience qu’elles méritent, en raison, le plus souvent, des difficultés d’édition. Aussi est-ce une très bonne chose que Marie-Hélène Reynaud ait réussi à publier la sienne, un an après sa soutenance. Son sujet et la manière avec laquelle elle l’a traité, le justifient largement. A travers l’analyse du développement de l’une des entreprises languedociennes les plus prestigieuses du XVIIIe siècle, elle a, en effet, voulu collaborer à la compréhension du processus que l’on présente souvent comme la première industrialisation. Son travail correspond, tout d’abord, à une monographie familiale, centrée sur l’analyse de l’ascension sociale des Montgolfier, due pour beaucoup à Pierre dont la personnalité domine la lignée pendant tout le XVIIIe siècle. Aîné de 19 enfants et père de 16, ce descendant d’une très ancienne famille de papetiers auvergnats s’est plus préoccupé, de son aveu même, « d’étendre sa fabrique que de l’embellir ». Il représente un bon exemple de ces « patrons techniciens », chers à Pierre Léon, dont l’ascension au cours du XVIIIe siècle, repose moins sur leur richesse (sa femme ne lui apporte en dot, mis à part son trousseau, que 3 000 £ et une petite vigne) que sur « la force de leur intelligence pratique ». Bien qu’il soit resté fidèle à des pratiques quotidiennes ancestrales, le patriarche de Vidalon a été, en effet, un véritable innovateur. Grâce au soutien efficace d’un réseau familial dense, à l’appui financier des États de Languedoc et au concours passager d’un « ingénieur », maître en techniques papetières de pointe, il réussit à imposer l’adoption des cylindres hollandais, faisant ainsi passer la production du papier à Annonay du stade artisanal au stade industriel. Partant, cet ouvrage est aussi un livre qui relève de l’histoire des techniques. En suivant le destin de cet homme qui en 1783, à l’âge de 83 ans, est anobli par Louis XVI, sensible tout à la fois aux soins qui ont placé sa manufacture parmi « les plus considérables du Royaume » et à « la belle découverte des machines aérostatiques » réalisée par deux de ses fils, M.-H. Reynaud est, en effet, conduite à retracer l’évolution des procédés de fabrication, depuis le traditionnel moulin à maillet jusqu’à la machine à papier continu, achetée en Angleterre en 1823. Mais, en bonne historienne, elle ne manque jamais de dégager les significations sociales et économiques de ces transformations technologiques. A cet égard, l’attention particulière qu’elle porte à l’installation des cylindres hollandais et à la grève de 1781 est tout à fait justifiée. Celles-ci marquent bien un tournant dans l’histoire de cette entreprise, en « renversant les rapports maîtres-ouvriers », en faisant sentir à ces derniers « qu’ils n’étaient plus indispensables » et en « les faisant passer du stade d’artiste à celui de manœuvriers ». Désormais, les Montgolfier sont des industriels qui s’efforcent de mettre sur le marché national une production massive, de qualité et de faible prix de revient.
Le livre s’achève par de précieuses annexes, dont on retiendra, en particulier, le texte des lettres d’anoblissement de 1783, ou celui de l’inventaire de la bibliothèque d’Étienne Montgolfier dressé en 1799, ou encore, la carte de répartition des ventes de papier en 1771. Un seul regret, l’absence d’un index, la richesse des informations, me semble-t-il l’imposait.
THOMSON J. K. J. - Clermont-de-Lodève, 1633-1789. Fluctuations in the prosperity of a Languedocian cloth-making town.
Cambridge, Cambridge University Press, 1982, In-80, 502 p.
Cet ouvrage qui correspond à la version remaniée d’une thèse soutenue en 1976 à Cambridge, est, en fait, autant une nouvelle monographie urbaine qu’une analyse explicative, à travers l’exemple du destin économique, de Clermont-l’Herault aux XVIIe et XVIIIe siècles, de l’essor et du déclin de la production des draps languedociens destinés au Levant. La structure de la production et les phases de son évolution, étaient, certes, déjà connues. Avec sa hiérarchie de maîtres, de compagnons et d’apprentis, la jurande constitue le cadre essentiel de la fabrication qui est surveillée par un inspecteur et vérifiée par le Bureau de marque. Mis en place à l’époque de Richelieu, ce système traditionnel, caractérisé par la spécialisation et la division poussée du travail, s’est affirmé sous Colbert. Dès le ministère de Fleury, les signes de stagnation se multiplient. Au temps de Turgot et de Necker, les difficultés apparaissent insurmontables. Jusqu’ici, ces fluctuations ont été surtout interprétées en fonction de facteurs externes. Aussi l’auteur s’attache-t-il avec raison, à préciser, d’une part, ce que représente économiquement et socialement cette activité pour les fabricants et, de l’autre, quelles ont été les incidences des changements de la politique économique de la monarchie.
Une analyse précise du milieu social des fabricants permet, en effet, de montrer que si jusqu’au système de Law, la fabrique peut attirer des hommes nouveaux, c’est-à-dire sans grande fortune, en raison de la faiblesse des capitaux nécessaires pour se lancer dans ce secteur, celle-ci, en revanche, se ferme dès les années 1725-1730. Ses membres se montrent, alors, de plus en plus jaloux de leurs avantages qu’ils entendent défendre coûte que coûte contre tous ceux qui cherchent à les contenir, comme pourrait en témoigner le futur ministre de l’intérieur girondin Roland qui fut inspecteur en 1764 et 1765 à Clermont.
Or, cette réaction intervient au moment où le groupe aurait dû témoigner le plus fortement son sens d’entreprise. Déjà atteints par le contingentement de la production en 1737, les fabricants se trouvent mal préparés à la « liberté indéfinie », imposée vers 1755 par Vincent de Gournay. L’interprétation de J. K. J. Thomson se devine alors : l’effondrement de l’industrie drapière de Clermont à la fin du XVIIIe siècle s’explique d’abord par les attitudes des fabricants tentés dès avant l’ère des difficultés par l’office ou la rente foncière. Par exemple, Pierre Martin, marchand-fabricant, devient conseiller secrétaire du roi et peut compter au début du XIXe siècle parmi ses petits-fils, Pierre- Eustache Martin-Choisy, conseiller à la cour impériale de Montpellier et Jacques-David Martin de Campredon, inspecteur général des fortifications, avant de finir pair de France sous la Monarchie de Juillet 1.
A travers cet exemple, l’auteur a donc montré que la production languedocienne des draps du Levant n’a pas été seulement la victime de la conjoncture internationale, même si celle-ci n’a pas été sans effet, dès le moment où les négociants marseillais ont joué au rabais, entraînant ainsi les fabricants dans le cercle vicieux de l’abaissement de la qualité accélérant le déclin de la demande. Il propose, en effet, de prendre en compte l’insuffisante élasticité du système de production proto-industriel dans ce secteur. Mais il est vrai que l’évolution de Clermont-l’Hérault n’est pas celle de Bédarieux, ni celle de Mazamet qui semble mieux préparée aux défis du XIXe siècle. Elle ne ressemble pas plus à celle de Lodève, spécialisée dans la production du drap de troupe qu’à celle de Villeneuvette qui s survécu à Saptes et aux autres manufactures royales du règne de Louis XIV jusqu’en 1954. Faudrait-il alors se lancer dans la réhabilitation économique de ce type d’unité de fabrication isolée et fermée comme, naguère ?, certains ont entrepris de défendre, contre les idées reçues, les vertus sociales des Hôpitaux généraux 2.
Notes
1. Le général Martin de Vignolle (cf. p. 393) n’appartient pas à la famille du général Martin de Campredon. Le premier, en effet, né à Marsillargues le 18 mars 1763, appartient à une famille protestante qui a joué un rôle important dans les Guerres de Religion et qui a été maintenue noble par jugement de l’intendant de Languedoc le 2 janvier 1669. Quant au second, sa biographie se trouve dans le Dictionnaire des ingénieurs militaires d’Anne Blanchard, p. 520-521.
2. A titre comparatif, voir l’article récent de J.-M. Chaplain, « Avoir ce qui manque aux autres : la manufacture de draps fins Van Robais d’Abeville au XVIIIe siècle face au milieu local », Le Mouvement social, oct-déc. 1983, n° 125, p. 13-24.
IV - L'âme et le corps
A) Aspects de la vie religieuse languedocienne moderne
MONTAGNES B. - « L'Ordre des prêcheurs dans la France méridionale du XIIIe au XIXe s. ».
Doc, pour servir à l'Histoire de saint Dominique en France, 16, 1981, p. I 14.
Collaborateur de notre revue, l’auteur présente ici un exposé général de l’histoire de son ordre dans le Midi de la France du XIIIe siècle jusqu’au XIXe siècle. Il s’agit d’une mise au point très utile sur l’évolution des provinces et des congrégations depuis le siècle des fondations où le nombre des couvents passe de trois en 1220 à 55 en 1303. Plus particulièrement, pour la période qui nous intéresse ici, le P. Montagnes rappelle très clairement la réforme par S. Michaelis, de la congrégation occitane qui a déjà gagné vers 1620 un effectif de 174 frères répartis dans sept couvents. A cette œuvre de restauration de l’esprit dominicain dans la France méditerranéenne, celui-ci ajoute le rétablissement du Tiers-Ordre à Toulouse et le renouveau du culte du rosaire, sans oublier son apostolat anti-huguenot. C’est l’occasion pour lui de dénoncer une nouvelle fois les images caricaturales qui accompagnent la plupart des évocations de cet artisan de la renaissance dominicaine sous Henri IV : « Avec son scapulaire blanc et son manteau noir, il allait comme un aigle, de proie en proie, d’affaire en affaire… ».
Les Frères des Écoles chrétiennes et leur rôle dans l'éducation populaire. Montpellier, Éditas, 1981, In-8°, 139 p.
Cet ouvrage correspond à la publication des Actes de la journée d’étude organisée le 4 février 1981 par le centre d’Histoire moderne et par celui des mentalités et croyances contemporaines à l’université Paul Valéry à Montpellier. Deux des six communications appartiennent à l’Histoire moderne et méritent d’être signalées dans cette chronique même si les allusions à notre région y sont rares 1.
A cette occasion, le professeur M. Péronnet a présenté un essai de cartographie des établissements des Frères des Écoles chrétiennes sous l’Ancien Régime, fondé principalement sur les références bibliographiques du catalogue de l’Histoire de France de la Bibliothèque nationale. A partir de cette documentation, l’auteur a fait établir par MM. Arion et Lacan du Laboratoire d’histoire de la faculté des Lettres de Montpellier cinq cartes des établissements de cette communauté, du vivant de Jean-Baptiste de la Salle, pendant le généralat du frère Timothée (1719-1751), pendant les deux suivants (1751-1778), pendant celui du frère Agathon (1778-1790), enfin au premier janvier 1790. La comparaison entre ces différentes cartes dont le fond utilise celui de la carte des diocèses de France en 1789 par Dom Dubois, permet à l’auteur d’émettre quelques hypothèses explicatives des rythmes des créations et de leurs répartitions. Faute de pouvoir éprouver celles qui mettent en valeur le rôle des « parlers » ou celui des « facultés des peuples », le professeur M. Péronnet souligne l’importance dans la diffusion de ce type d’enseignement « du système relationnel de Saint Sulpice » et de la volonté de lutter contre l’influence janséniste, ce qui serait le cas à Montpellier où les Frères s’installent sous l’épiscopat de Berger de Charency dont la lutte contre l’héritage de Charles-Joachim Colbert est bien connue.
Quant à Mireille Laget, elle présente un exposé d’une rare clarté sur « Jean-Baptiste de La Salle et l’invention pédagogique au XVIIIe siècle ». Après avoir rappelé les données essentielles du débat sur l’instruction des pauvres, elle montre les difficultés dans la France du Grand Siècle « à concevoir et à maintenir une école populaire et gratuite ». Elle analyse, ensuite, la relation entre instruction et éducation chez le fondateur des Écoles chrétiennes : l’ignorance s’oppose à l’éveil de la conscience de Dieu, un maître pieux, honnête, désintéressé et zélé, en revanche, le favorise. Mireille Laget souligne pour terminer la cohérence et la nouveauté de ce système éducatif, prouvée par l’usage du français, le recours à la méthode simultanée. Cette mise au point est utile à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’Éducation.
Note
1. Bien que relevant de l’Histoire contemporaine, les quatre autres contributions doivent être citées non seulement en raison de la notoriété de leurs auteurs, mais aussi à cause de leur sujet régional ou local : Y. Poutet, « Le Languedoc et les manuels scolaires des Frères des Écoles chrétiennes au XIXe siècle » (p. 33-58) ; G. Cholvy, « Les Frères et l’éducation populaire dans l’Hérault depuis le XIXe siècle » (p. 59-86) ; X. Azéma, ‘L’œuvre de la cité Lunaret au début du XXe siècle » (p. 87-108) ; L. Secondy, « Le pensionnat de l’Immaculée Conception de Béziers » (p. 109-132).
POTON D. - « Aux origines du protestantisme en basse-Cévennes ».
Bul. Soc. Hist. Prot. Fr., t. CXXIX, janv.-mars 1983, p. 469-488.
Cet article n’est pas seulement la présentation des conclusions de trois mémoires de Maîtrise d’Histoire sur les premières traces de la Réforme à Anduze, dans la région du Vigan et à Saint-Jean-du-Gard, soutenus par C. Sardinoux, H. Cournon et M. Soulier, sous la direction de Jean Boisset. Après avoir montré que « la conquête des âmes » est acquise dès la décennie 1560, et peut-être même avant, l’auteur élargit, en effet, les perspectives en analysant les réactions de la monarchie et celle de l’Église, la première optant pour une mise « en vigueur d’une législation d’obligation religieuse accompagnée d’un resserrement de l’encadrement judiciaire » tandis que la seconde fait preuve d’une absence d’autorité liée pour beaucoup à l’absentéisme d’une partie du clergé, entraînant une prédication déficiente. L’auteur achève son exposé par l’énoncé d’un projet de recherches stimulantes, fondées sur la conviction qu’une meilleure approche d’histoire institutionnelle et d’histoire sociale aiderait à mieux comprendre les attitudes religieuses
MOLINIER Alain - « Les Réformes cévenoles ». Annales, E.S.G., 39e A., 1984, n° 2, p. 242-261.
Pour A. Molinier, dont la très belle thèse sur le Vivarais au XVIIIe siècle vient de paraître, il s’agit de comprendre comment les Cévennes sont devenues « un môle de résistance efficace à l’intégrisme royal et orthodoxe » sous l’Ancien Régime. Aussi se lance-t-il à son tour dans les testaments et les contrats de mariage afin de bien « apprécier la portée, les limites et les échos de la pré réforme qui a préparé et provoqué le passage de la tentative d’un catholicisme épuré à la Réformation ». A partir d’un échantillon de plus de 500 testaments et de plus de 230 contrats de mariage bien répartis dans le temps et l’espace, il montre que dès les années 1540 et 1545 « les options sont prises » et qu’en 1560 la Réforme a déjà apporté un changement radical dans les Cévennes, toutes les couches sociales ayant été atteintes. A ce succès ont collaboré les efforts de Marguerite d’Angoulême « pour faire nommer et appuyer les évêques réformateurs », et les dérobades de Charles de Crussol, vicomte d’Uzès et sénéchal de Beaucaire-Nîmes de 1525 à 1547, aux injonctions du Parlement de Toulouse contre les « sectateurs de la foi », tandis que les cadets, à leur retour des villes du bas-pays où ils étaient allés parfaire leur éducation, devenaient « les porteurs des espoirs nouveaux et des messages prohibés ». A. Molinier montre profondément Comment les Cévennes ont reçu les idées de réforme mais aussi comment elles ont réussi à les défendre ; « les Cévennes qui ne sont jamais réellement isolées demeurent inexpugnables », parce qu’elles possèdent un réseau de communications « constitué de fins capillaires anastomosés, impropre à toute action militaire ». Cette trop rapide note de lecture n’est malheureusement qu’un très pâle reflet de la richesse de ces pages qui sont celles d’un historien jouant harmonieusement sur les registres les plus divers, des mentalités (relisons l’analyse de l’évolution des clauses testamentaires dans la famille des Crussol qui semblent de plus en plus marquées par l’esprit du Miroir de l’âme pécheresse, p. 250), à la géopolitique (relisons le développement consacré au refuge cévenol, p. 257).
MONTAGNES Bernard. - « Montpellier vu de Marseille au temps des Guerres de Religion ».
Bull. Soc. d'Hist. du protestantisme français, T. 1982, t. 128, p. 13-28.
Malgré le Rhône, Marseille et Montpellier n’ont cessé d’entretenir des relations depuis le Moyen Age, des relations marquées par la puissance commerciale du port phocéen, sauf à quelques époques où leurs aspects traditionnels paraissent s’éroder. C’est le cas pendant les Guerres de Religion au cours desquelles la première se pose en place forte des catholiques de la Provence rhodanienne face à la seconde, devenue bastion des huguenots du Bas-Languedoc. Le P. Montagnes, du couvent des Prêcheurs de Marseille, propose trois étapes dans l’évolution de leurs nouveaux rapports, d’octobre 1561 jusqu’à l’insurrection ligueuse de Marseille en avril 1585. Tout d’abord, le grand port phocéen affirme, au nom de sa fidélité à Rome depuis les temps évangéliques, sa volonté de refuser le sort de Montpellier où « les ennemis de la foy se assemblent publicquement ». Après l’octobre sanglant de 1681, Marseille est prête à jouer le rôle de refuge aux catholiques montpelliérains qui veulent échapper à la persécution, tel ce sieur Jehan Christol, merchant de la ville de Montpellier qui s’intègre rapidement au monde des gens d’affaires. Ses dispositions testamentaires trahissent non seulement son attachement au couvent des Jacobins de sa ville natale, mais surtout, une volonté inébranlable de vivre chrétiennement « et selon les commandements de Dieu et de sa saincte église romayne et non point hérétiquement ». Enfin, dernière étape, au début du printemps 1585, quand le second consul, Dariés, proclame que Marseille a « prins descouvertement le party de Dieu et de l’Estat, pour faire entière profession de la foy catholique », la ville doit alors résister aux chantages des autorités protestantes de Montpellier qui les « menacent discrètement de représailles sur les catholiques qui sont restés dans ses murs ». Plus largement, le P. Montagnes montre bien comment la présence de huguenots provoque un sentiment de peur chez les Marseillais parce qu’elle met en question leur image collective de la ville. Ils se veulent attachés « à la vraye et succincte résolution qu’ils ont de tout temps prinse de se conserver contre les pernicieux dessaings de leurs ennemis qui sont principalement les hérétiques. »
PITTION J.-P. - L'affaire Paulet (Montpellier, 1680-1683) et les conversions forcées d'enfants », in La conversion au XVIIIe siècle,
Actes du XIIe colloque du C.M.R. 17, Marseille, janvier 1982, Marseille, 1983, p. 209-234.
Le propos de J.-P. Pittion n’est pas de raconter, une fois encore, ce drame présenté, le plus souvent, comme une préfiguration de la Révocation, à cause des violences qui l’accompagnent et du caractère irréversible des décisions inhumaines des catholiques conjuguées avec l’opiniâtreté de l’innocente victime réformée. Il se propose, en effet, d’expliquer « la conversion finale d’Isabeau au catholicisme » ; il s’efforce de comprendre « cette soudaine faiblesse chez une jeune fille de dix-huit ans », qui incarne, pendant plusieurs années, le modèle de la résistance huguenote aux pressions et séductions romaines. En confrontant les récits des mémorialistes réformés aux documents officiels de l’Intendance et du Parlement de Toulouse et en éclairant l’ensemble par la présentation d’autres cas contemporains de conversions forcées de jeunes gens protestants, l’auteur en arrive à une lecture de l’itinéraire d’Isabeau différente de celles proposées par les sources traditionnelles.
Il le doit, tout d’abord, à une attention particulière à des données passées, ordinairement, sous silence, comme, par exemple, l’existence des paraphernaux de la mère d’Isabeau qui a pu influencer, un temps, son attitude. La jeune fille n’avoue-t-elle pas aux sœurs du Château-prison de Teyrargues qu’en se convertissant, elle n’aurait plus qu’à aller mendier son pain en catholique ? (p. 228). Mais au-delà de l’examen de l’événement particulier, J.-P. Pittion s’efforce de préciser « la nature de la conviction religieuse au XVIIe siècle et le rôle qu’y joue la famille » (p. 211), à l’aide, notamment, des dossiers, conservés aux Archives nationales, sur une dizaine d’affaires semblables, relatives « aux enlèvements et séquestrations d’enfants ». Or celles-ci montrent que, sauf exception, ces drames interviennent dans des familles fondées, selon la formule de l’époque, sur « des mariages inégaux », entendez, religieusement exogames. Leur conclusion est interprétée ici, comme l’élément d’une véritable stratégie familiale des Réformés, définie pour assurer la survie biologique, religieuse et économique du groupe. Aussi l’auteur se demande-t-il si les conversions d’enfants ne sont pas dans bien des cas, le signe de l’échec de cette stratégie. Non seulement, le partage religieux crée au sein de ce type de famille des tensions internes sur lesquelles, il est vrai, nous sommes en général mal renseignés, mais encore, sa réussite implique, à la fois, et la stabilité de la famille et « l’acceptation de cette stratégie par les enfants ». Or ces deux dernières conditions sont difficiles à remplir.
Enjeu disputé entre l’Église catholique et la communauté réformée de la ville, Isabeau Paulet l’a été aussi entre les branches religieusement opposées de sa famille entre lesquelles elle a hésité pour des raisons qui n’ont pas toujours été, peut-être, d’ordre strictement spirituel.
DAUMAS Jean-Marc - Marsillargues en Languedoc. Fief de Guillaume Nogaret. « Petite Genève ». -
Marsillargues, Studium réformé occitan, 1984, In-8°, 284 p.
Avec cet ouvrage, la série des monographies locales héraultaises s’est enrichie d’un livre de qualité. Après celle sur Pignan, due à Jeanne Secondy et à Louis Secondy, voici celle sur Marsillargues due au professeur Jean-Marc Daumas, de la faculté de Théologie réformée d’Aix-en-Provence. Dans les deux cas, les auteurs présentent avec chaleur et rigueur l’histoire du village et du terroir de leurs ancêtres. Mais de l’un à l’autre, l’optique diffère. Les historiens de Pignan ont été surtout attentifs aux rapports entre les communautés catholique et protestante et à leurs répercussions sur les attitudes politiques municipales au cours des XIXe et XXe siècles. Le professeur J.-M. Daumas a voulu, au contraire, montrer à travers l’exemple de Marsillargues comment sa « patrie » avait « abrité, dans ses limites étroites, un abrégé de l’évolution nationale du protestantisme ». Il s’ensuit très rapidement que la présentation de la vie paroissiale prend le pas sur celle de la vie villageoise. Mais le lecteur ne saurait s’en plaindre. Car l’analyse y est toujours riche et souvent neuve. Le théologien est ici un historien qui est très au fait des techniques et des recherches les plus récentes. Des premiers chapitres, on retiendra, en particulier, les tableaux de l’évolution numérique comparative des actes pastoraux protestants et catholiques de 1627 à 1786 (p. 56, 69, 75, 120 et 134), la liste des fugitifs (p. 82 à 103), ou encore la précieuse description socioprofessionnelle des mariages protestants contractés entre 1787 et 1792 (cf. p. 149-150). Bien que sortant du cadre chronologique fixé à cette chronique, les pages qui traitent des XIXe et XXe siècles nous ont paru tout aussi intéressantes. L’auteur y montre comment sous l’influence des Moraves, le Réveil s’est traduit sur les rives du Vidourle par la création d’un oratoire d’influence méthodiste, puis d’une Église évangélique libre. Le livre s’achève sur la reconstruction du temple sous l’impulsion du pasteur Richardot.
Au fil des pages, les données locales se mêlent aux remarques générales (cf. par exemple, p. 70, « Marsillargues est un démenti aux stéréotypes qui voudraient ramener le protestantisme à un phénomène artisanal et urbain »), et le texte est entrecoupé d’illustrations qui reproduisent le plus souvent des cartes postales du début du siècle qui sont autant d’images d’un village bas-languedocien à la Belle Époque.
L'Église de France et la Révolution. Histoire régionale. T.2. Le Midi.
Les uns après les autres, les éditeurs prennent rang pour participer au mieux à la commémoration prochaine du bicentenaire de la Révolution. C’est ainsi que la maison Beauchesne vient de regrouper, dans un seul volume, les chapitres consacrés à cette époque dans les quelques histoires de diocèses méridionaux qu’elle a fait paraître ces dernières années. En choisissant ce parti, elle a bien eu conscience qu’elle s’exposait au danger de présenter un panorama de l’histoire religieuse du sud de la France à la fin du XVIIIe siècle, parcellisé et mutilé puisque l’analyse de l’évolution séparée de six diocèses seulement au cours de ces années est ici présentée. Aussi a-t-elle demandé au professeur G. Cholvy de rédiger une introduction générale. Dans quelques pages liminaires, celui-ci fait, en revanche, allusion aux diocèses absents et en particulier à ceux des montagnes périphériques, plus, il est vrai, à ceux des marges du Massif central qu’à ceux des piémonts alpins. Mais surtout, il s’attache à mettre en valeur les oppositions géographiques les plus visibles (cf. p. 9 : 95 % de réfractaires dans le diocèse de Mende contre 8 % dans le district de Narbonne), à atteindre au-delà des attitudes des clercs, « le vécu révolutionnaire des populations » qui renvoie à la profondeur de la christianisation antérieure (cf. p. II) et à appeler une approche plus irénique de cette question qui n’est pas la moins controversée de celles que pose l’histoire de la Révolution française. Cette mise au point rééquilibre heureusement l’ensemble de l’ouvrage.
B) Médecine savante et médecine populaire
DULIEU Louis - La Médecine à Montpellier. T. III, 1re partie : L'époque classique.
Avignon, Les Presses Universelles, 1983, in-8°, 713 p.
Voici la première partie du troisième tome de la monumentale histoire de la Médecine montpelliéraine que seul le médecin-général Dulieu pouvait entreprendre. Celui-ci n’a rien à envier aux deux précédents il est, en effet, encore plus documenté et plus richement illustré que les deux tomes antérieurs. L’optique de cette publication est maintenant bien connue. A tout seigneur, tout honneur l’université de Médecine est privilégiée, son organigramme disséqué, du chancelier aux bedeaux, ses diplômes passés en revue, du baccalauréat à l’agrégation « pro cathedra vacante ». Bref, il s’agit d’une histoire institutionnelle, mais toujours très vivante, car personne ne connaît mieux le milieu universitaire médical de Montpellier sous l’Ancien Régime que le docteur Dulieu. Cette étude des structures est suivie d’une présentation de l’enseignement, ce qui nous vaut l’exposé des doctrines et des œuvres qui caractérisent le mieux les maîtres de cette université. Afin d’en faciliter la consultation, l’auteur les a présentées thématiquement, de la pathologie à la politique en passant par l’électrologie et la botanique.
Médecine, certes, mais aussi malades et maladies, comme le montre le chapitre IV, consacré aux hôpitaux et aux épidémies. L’ouvrage s’achève sur l’évaluation du rayonnement de l’école de Médecine montpelliéraine (p. 627 sq.). La brièveté de cette note ne doit pas abuser, ce livre est incontestablement une somme. Pour tous ceux qui veulent sérieusement étudier l’histoire de la médecine à Montpellier, la maxime est désormais hors du Dulieu, point de salut.
JULLIEN DE POMMEROL M. H. - « La bibliothèque de l'université de Médecine de Montpellier en 1506 »,
Bibliothèque de l'École des Chartes, T. 141, juillet-décembre 1983, p. 344-352.
Dans cet article, l’auteur présente le catalogue de la bibliothèque de l’université de Médecine de Montpellier, dressé avec beaucoup de laconisme en 1506. Mis à part quatre ouvrages (Les Bucoliques, un almanach, un calendrier des bergers et un glossaire grec et arabe), cette librairie comprend, comme le veulent alors les règlements, des ouvrages de philosophie et de médecine. Les premiers (16) se rapportent aux œuvres d’Aristote et d’Albert le Grand, mais aussi à celles de Boèce et de Raymond Lulle. Quant aux seconds, les plus nombreux (34), ils rassemblent celles des « Grands », c’est-à-dire, d’Hippocrate et de Galien à côté de médecins arabes comme Avicenne, ou des maîtres de l’école de Salerne, comme Platearius. Les principaux commentateurs modernes (XIVe et XVe siècles) ne sont pas pour autant absents, les Italiens du Nord, les plus nombreux (9), mais aussi ceux de la France méridionale (4), parmi lesquels les Montpelliérains reconnaîtront avec plaisir, Gui de Chauliac et Jean de Tournemire.
Bien que la bibliothèque soit modeste (54 titres) et l’inventaire, peu rigoureux (dépourvu, par exemple, de toute description codicologique), l’auteur a eu raison de présenter ce document. Il confirme la relative pauvreté en livres des universités en tant que telles, par rapport aux collèges. Constitué en peu d’années (la bibliothèque originelle avait été incendiée douze ans plus tôt au cours d’une émeute), ce fonds permet, d’autre part, de préciser les références des médecins montpelliérains au début du XVIe siècle.
TROCCHIO F. di. - « Paul-Joseph Barthez et l'Encyclopédie »,
Revue d'histoire des sciences, t. XXXIV, n° 2, avril 1981, p. 123-136.
Bien que considéré comme l’un des maîtres les plus célèbres de l’université de Médecine de Montpellier, Paul-Joseph Barthez reste, encore, sous certains aspects, mal connu. Conscient que la lumière sur ses liens avec l’Encyclopédie, par exemple, n’a pas été totalement faite, F. di Trocchio reprend ici cette question sans pouvoir toujours échapper à l’ordre du « vraisemblable » ou du « probable ».
C’est le cas ainsi, lorsqu’il entend d’établir définitivement comment Barthez est entré en contact avec les Encyclopédistes. Doutant du rôle d’intermédiaire qu’auraient joué Vénel et Bordeu, il leur préfère, non sans raison, Falconet à qui il rend hommage dans ses « Quaestiones duodecim medicae » (1761). En se fondant sur la préface du tome VI de l’Encyclopédie qui indique que le paraphe g est celui de Barthez, il dresse une liste de dix-huit articles à mettre à son crédit. A côté de ceux déjà signalés par L. Dulieu et J. Proust, comme par exemple, ceux consacrés à la fascination, ou aux femmes, il ajoute, parmi d’autres, ceux qui portent sur l’expansion, sur les fibres ou encore sur les fléchisseurs. Mais il faut reconnaître que, même enrichie, cette liste ne fait apparaître aucune contribution remarquable Haller n’a-t-il pas dû corriger l’article Femme pour l’édition de Genève (1778-1781).
Pour F. di Trocchio, J.-P. Barthez a dû collaborer à l’Encyclopédie surtout entre 1755 et 1756, avant son départ pour le Cotentin. Mais il en gardera l’esprit comme le prouvent les premières pages de sa « Nouvelle méchanique des mouvements de l’homme et des animaux », imprimée en l’an VI à Carcassonne, où il exprime son idéal, celui d’un homme qui « s’offre constamment dans l’usage de ses propres capacités à contribuer à l’augmentation du volume des connaissances ou à diminuer l’ensemble des maux du genre humain ». Plus profondément encore, en participant à l’œuvre majeure du mouvement philosophique du XVIIIe siècle, il a pu trouver ce qui manquait au mouvement vitaliste, une méthode, « celle de Newton filtrée par l’optique de D’Alembert ».
LAGET Mireille - “Practices of Midwives and Obstetricians in France during the Eighteenth Century”, in History of Obstetrics. Proceedings of the 7th International Symposium on the Comparative History of Medecine - East and West (19-24 septembre 1982, Susono-shi, Shizuoka, Japon). Ed. Teizo Ogawa, Tokio, Maruzen Company Limited, 1983, p. 57-76.
Le propos de Mireille Laget dont l’importante thèse sur la Naissance avant l’âge classique a été présentée ici même récemment, est de montrer comment les comportements traditionnels à l’égard de la naissance se sont modifiés au cours du XVIIIe siècle, tandis que le niveau de vie s’élevait et que la recherche du bonheur individuel était de plus en plus ouvertement proclamée. Après une analyse pénétrante de la naissance dans les milieux ruraux, l’auteur souligne les signes de changement qui se manifestent à la fin de l’Ancien Régime, quand, par exemple, les sages-femmes commencent à laisser la place aux chirurgiens dont les techniques se renouvellent : n’est-ce pas le moment où sous l’influence de Levret le recours aux forceps tend à se populariser.
Mais, comme le montre bien Mireille Laget, ces innovations suscitent de nombreuses résistances. Aussi la naissance reste-t-elle risquée pour les enfants comme pour les mères. En 1789, un cinquième des enfants nés dans des conditions normales meurent dans un délai de sept jours et le nombre des décès des mères reste élevé. Les progrès sont donc lents à s’imposer au cours du XVIIIe siècle. Mais c’est cependant pour la première fois que « la naissance traditionnelle est remise en cause ». Les premiers effets des progrès techniques modifient alors les valeurs attachées aux savoirs et aux pratiques du passé.
Les lecteurs languedociens trouveront, d’autre part, dans ces belles pages, des documents méridionaux précieux, tels par exemple, les deux mémoires inédits d’un chirurgien de Gaillac sur l’accouchement, datés des années 1780 1.
Note
1. Mireille Laget a d’autre part publié avec Claudine Luu, « Médecine et chirurgie des pauvres au XVIIIe siècle », d’après le livret de Dom Alexandre. Toulouse, Privat, 1984, in-8°, 147 p.
SAUREL Philippe. - Les dents et les hommes sous l'Ancien Régime en bas-Languedoc.
Montpellier, Arceaux 49, 1984, Multigr., 105 p. (Thèse Chir. Dent., Montpellier 1984, n° 42.14.84.
Si l’ascension du chirurgien dans le monde médical au cours du XVIIIe siècle a été depuis longtemps reconnue et analysée, celle du dentiste, en revanche, a été plus rarement présentée. Il est vrai que le processus est ici plus tardif : la plus ancienne école dentaire du monde ne vient-elle pas seulement de fêter son centenaire 1. Aussi faut-il féliciter Philippe Saurel d’avoir choisi d’étudier, dans sa thèse en chirurgie dentaire, la pathologie et l’art dentaire en Languedoc au XVIIIe siècle.
Après un exposé général sur les anciennes maladies buccales et leurs remèdes, en particulier, sur ceux fréquemment utilisés dans le peuple, l’auteur essaie d’expliquer cette pathologie par le manque d’hygiène et les déséquilibres alimentaires propres aux populations de cette époque, en étudiant, par exemple, le livre de la « dépense faite par M. de Ganges » (1786-1790), ce qui lui permet de tenter une estimation des carences de la nutrition et de repérer les nourritures au plus fort pouvoir cariogène.
La thèse se termine sur des pages souvent neuves consacrées à l’art dentaire au XVIIIe siècle à Montpellier. Non seulement l’auteur y donne la liste des dentistes qui y ont exercé entre 1742 et 1790 et y précise leur condition de vie, en utilisant en particulier l’inventaire après décès de Jacques Trevilliers (1781), mais il éclaire aussi l’évolution des techniques stomatologiques en publiant plusieurs observations de la fin du XVIIIe siècle.
Incontestablement, l’exposé de Philippe Saurel n’a pas souffert de sa double formation, de dentiste et d’historien. Clio, pour sa part, n’a pas à se plaindre de cette alliance qui, nous l’espérons, pourra se poursuivre.
Note
1. « Centenaire de l’école de Médecine dentaire de l’université de Genève, 1881-1981 », Revue mensuelle suisse d’odontostomatologie, n° 91, 1981, 89 p.
C) Sciences et arts et information
DULIEU L. - La faculté des Sciences de Montpellier depuis ses origines jusqu'à nos jours.
Avignon, Les Presses Universelles, 1981, 196 p., 24 cm.
Cet ouvrage se divise en deux parties, l’une historique (p. 13-142) et l’autre biographique. Dans la première, la part de l’époque moderne ne peut être que modeste (p. 13-17) puisque la faculté des Sciences de Montpellier n’a été fondée qu’en 1809. Mais l’auteur a justement rappelé la contribution scientifique des Montpelliérains au progrès scientifique du XVIIIe siècle, due en grande partie aux membres de la Société royale. Quant aux notices, biographiques, elles permettent, non seulement de retrouver les descendants des notables de la fin du XVIIIe siècle (cf. par exemple, celle consacrée à M. F. Dunal, fils du banquier P. Fr. Dunal, p. 154), mais encore de mieux situer certains historiens des sciences du XVIIIe siècle (cf. celle sur Pierre Humbert, historien de H. Pitot) et de retrouver certains anciens maîtres célèbres, tels A.-J. Balard, Ch. Fr. Gerhard et E. Bataillon à qui nous devons respectivement la découverte du brome, de l’aspirine et de la parthogenèse. Les illustrations ne sont pas à négliger, parmi beaucoup d’autres, la photographie d’une excursion de botanique autour de Charles Flahaut, le restaurateur de la forêt de l’Aigoual.
FAIDIT J.-M. - Le Télescope grégorien de Montpellier.
Montpellier, laboratoire d'Astronomie de l'université des Sciences et Techniques du Languedoc, 1984. Ss. pag. (16).
Depuis les remarquables travaux de Pierre Humbert, l’histoire de la recherche scientifique montpelliéraine au XVIIIe siècle a été quelque peu délaissée, entendez, celle relative aux Sciences exactes. C’est dire le plaisir de signaler cette plaquette que nous devons à un jeune astronome qui a tenu à marquer de cette manière, le deuxième centenaire de la mise en service du premier grand télescope montpelliérain. Offert à la Société royale des Sciences par le maréchal Duc de Biron, gouverneur de la province, celui-ci, construit à Londres par Nairne, selon le modèle inventé en 1663 par Jacques Grégory, est installé au sommet de la Tour de la Babote, où il est, sans attendre, utilisé par les astronomes montpelliérains, tels De Ratte, Poitevin ou encore Tandon. Dès la nuit du 15 décembre 1784, ils parviennent, pour la première fois à Montpellier, à vérifier la 3e Loi de Kepler, « plus un astre est proche de celui autour duquel il gravite, plus sa vitesse de révolution est grande ». Leurs observations, en particulier, celles sur les passages de Mercure, ou sur les éclipses de lune ou de soleil, se succèdent jusqu’au début de l’Empire. Mais la disparition de Ratte (1805) et celle de Poitevin (1807), d’une part, et la création de la faculté des Sciences (1809), d’autre part, compromettent cette recherche soutenue jusqu’alors par des amateurs éclairés tandis que l’observatoire de la Babote ne cesse de se dégrader dans l’indifférence des pouvoirs locaux et nationaux.
BERGNES Jean-Louis. - Jean-François l'Épine. Facteur d'orgues languedocien.
Béziers, Société de musicologie du Languedoc, 1983, In-8°, 292 p.
De l’aveu même de ses contemporains, Jean-François l’Épine a été l’« un des plus savants et des plus grands facteurs » d’orgues français de la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Dans le cadre d’une thèse de musicologie dont il nous donne ici une version allégée, J.-L. Bergnes analyse, pour la première fois, d’une manière systématique, sa vie et son œuvre sur laquelle N. Dufourcq et le doyen H. Vidal, par exemple, avaient déjà attiré l’attention. Défini par son auteur comme « à la fois une étude musicologique et un instrument de travail pour le chercheur ou l’amateur d’orgues, sans pour autant tomber dans l’excès de technicité », ce livre est une importante contribution à l’histoire de la musique en Languedoc au siècle des Lumières.
Après avoir présenté sa biographie, l’auteur dresse un inventaire de ses réalisations en précisant leur coût et en soulignant leur originalité à travers leur composition dont la description permet de retrouver quelques grandes règles de construction. L’ensemble s’achève par la publication de documents extraits des archives privées de M. Henri l’Épine qui éclairent, en particulier, l’histoire des orgues de Lodève (p. 102-124), de la collégiale Saint-Jean de Pézenas (p. 141-156), de l’abbaye d’Aniane (p. 157), de la cathédrale d’Agde (p. 165-167), de la cathédrale et de Notre-Dame-des-Tables de Montpellier (p. 194-215) es de la cathédrale de Béziers (p. 215-216).
Ainsi, nous pouvons, désormais, mieux suivre le destin de ce grand facteur d’orgues languedocien dont l’histoire familiale fournit un exemple supplémentaire d’ascension sociale entre la fin du règne de Louis XIV et celle du règne de Napoléon d’origine protestante et vraisemblablement picarde, J.-Fr. l’Épine s’est vite fait connaître à l’âge de vingt ans, il est déjà engagé à Lodève (1752), à vingt-et-un an, à l’abbaye de Nonenque (12) et à celle de l’Eclache (63). Pendant la trentaine d’années qui suivent, il construit et entretient, selon les maximes de Dom Bédos, un grand nombre d’orgues, de Toulouse à Albi et de Clermont (63) à Pézenas où il épouse en 1759 Gabrièle Panier, fille d’un marchand-négociant de la ville, qui lui apporte en dot la somme respectable de 12 000 livres. A partir des années 1780, il fait surtout fonction d’expert et de vérificateur tandis qu’il se mêle de plus en plus de commerce de draps.
Sans aucun doute, son importante activité témoigne non seulement de sa réelle compétence mais encore de la diffusion de l’orgue en Languedoc au XVIIIe siècle, signe vraisemblable tout à la fois de la richesse de certains chapitres et de certaines abbayes et de l’intégration de la province à la zone d’influence des plus pures traditions artistiques françaises. Pour que cette double hypothèse soit confirmée, il faudrait maintenant que cette étude soit poursuivie pour mieux connaître le financement des ouvrages commandés à notre facteur languedocien et le répertoire qu’ils permirent de jouer.
FEYEL G. - La « Gazette » en province à travers ses réimpressions, 1631-1752.
Amsterdam, Holland University Press, 1982. In-80, 452 p.
Il faut attendre les années 1770-1780 pour que nous commencions à connaître avec sûreté la presse du Bas-Languedoc 1. Jusqu’à cette date, sa production et sa diffusion nous échappent presque complètement. C’est dire le prix de cet ouvrage. En s’attachant à analyser comment la famille Renaudot a réussi entre 1631 et 1752 à répandre la Gazette à travers le royaume, Gilles Feyel apporte des renseignements, en grande partie inédits.
A Montpellier, les réimpressions ont été tardives et irrégulières. Non seulement, le premier bail connu, celui que signe Jean Martel, ne date que de 1689, mais encore, tout semble indiquer que par la suite, la ville ait le plus souvent utilisé l’édition avignonnaise. Cette timidité des débuts du journalisme n’est pas ici l’effet d’une illusion provoquée par les lacunes, sans doute définitives, de la documentation 2. Elle révèle, en réalité, la force des obstacles qui, dès cette époque, s’opposent dans cette région à l’essor d’une presse locale : la relative étroitesse du marché et la proximité du foyer le plus important de l’édition méridionale, Avignon. Les difficultés réelles que connaît, à la fin de l’Ancien Régime, le Journal de la Généralité de Montpellier, suggèrent que la Situation culturelle générale de la région a lentement évolué entre le règne de Louis XIV et celui de Louis XVI.
Notes
1. Cf. J. Chevalier-Lanaure, Les Journaux à Nîmes à la fin de l’Ancien Régime. – Avignon, Presses Universelles, 1980. In-8°, 28 p. et la mise au point définitive sur le début du journalisme à Montpellier par R. Andréani dans sa thèse.
2. En raison de la pauvreté des bibliothèques publiques en réimpressions montpelliéraines de la Gazette, il serait souhaitable que les personnes qui en possèdent se fassent connaître. Elles en sont dès maintenant très vivement remerciées.
