Chronique d’histoire moderne (1979-1980)
Chronique d’histoire moderne (1979-1980)
p. 33 à 37
I - Histoire générale
1 – La médicalisation en France du XVIIIe s. au début du XIXe s, Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, t. 86, 1979, n° 3.
De ce numéro spécial qui réunit les Actes d’un Colloque (Rennes 1978), nous retiendrons deux communications :
1) Celle de Mireille Laget, « La césarienne ou la tentation de l’impossible, XVIIe et XVIIIe siècles », (p. 177-190) qui analyse comment, au cours du XVIIIe s., la pratique de la césarienne sur la femme vivante se répand et s’impose alors que jusque là la seule intervention admise avait été la césarienne sur une femme morte. Ce changement d’attitude avait été préparé dès la fin du XVIe s., par quelques médecins, comme F. Rousset, docteur en médecine de la Faculté de Montpellier et médecin du Roi, qui publie à Paris en 1581, son « Traité nouveau de l’Hystéromotokie ». A la fin du XVIIIe s., bien que plus fréquente, la césarienne à vif continue à appartenir au domaine de l’impossible et du merveilleux.
2) Celle de Jean Lecuir, « La médicalisation de la société française dans la deuxième moitié du XVIIIe s. en France aux origines des premiers Traités de Médecine légale », (p. 231-250), qui étudie ici le passage de « L’Art des rapports en chirurgie » à une discipline la médecine légale. A l’origine de cette évolution, quelques grands procès, et quelques hommes, comme le montpelliérain Jean Lafosse, qui fut chargé des articles de médecine légale dans le Supplément à L’Encyclopédie, (cf. par exemple, son « Plan d’un traité de médecine légale » paru dans le T. III, p. 885-888 du Supplément à l’Encyclopédie).
2 – KREISER, B. Robert, « Miracles, Convulsions, and Ecclesiastical Politic in Early Eighteenth-Century Paris, Princeton University Press, Princeton, 1978, In-8°, 485 p. (Bibliogr., p. 407-467 Index, p. 469-485).
S’il s’agit bien d’un livre sur l’histoire religieuse parisienne au début du XVIIIe siècle, sa qualité et sa richesse en font un livre d’introduction générale à la vie religieuse française à l’aube du Siècle des Lumières, et les historiens de notre région trouveront de nombreuses allusions au Jansénisme languedocien et en particulier à son protecteur le plus célèbre l’évêque de Montpellier, Charles-Joachim de Colbert.
3 – BERGERON, L., CHAUSSINAND,G. – Les masses de granit. Cent mille notables du Premier Empire. Paris, Ed. de l’École des Hautes Études en Sciences sociales, 1979. In-8°, 122 p.
Dans cet excellent petit livre, les auteurs publient les résultats généraux de l’enquête sur les notables de l’Europe napoléonienne, à partir en particulier des listes des collèges électoraux du Premier Empire, qui fournissent les listes des membres des collèges d’arrondissement et de département. Ils portent sur un effectif de près de 70 000 individus pour lesquels nous disposons d’un ensemble de renseignements dont les croisements sont ici traduits sous forme de tableaux et de graphiques, sur lesquels se fonde l’exposé des conclusions de cet ouvrage. Défini à partir de cette source, le notable de l’Empire est un homme mûr (plus de 48 % ont entre 40 et 60 ans), prolifique en Bretagne et dans les régions frontalières et montagnardes, malthusien en revanche de la Normandie au pays de la Loire et à l’Aquitaine occidentale et lié à la terre près du quart est propriétaire foncier. La terre « reste le principal atout pour la classe politique et le facteur essentiel de la respectabilité et de l’influence » (p. 46). L’étude des fortunes montre que « le propriétaire, modèle social du notable, en est aussi le modèle économique » (p. 62).
Ainsi apparaît un nouveau « pays légal », restreint, « d’une composition subtilement modulée… qui n’exclut pas la médiocrité » (p. 63). Un des rêves des esprits éclairés se trouve réalisé la réconciliation des « élites sur la base de la propriété ». Bien qu’un grand nombre de départements méridionaux n’ait pas été retenu ici faute de documentation, cette étude par sa méthode, définie modestement et non sans humour comme appartenant au « quantitatif préstatistique », et par ses conclusions nous a paru exemplaire.
4 – PERENOUD, Alfred, La population de Genève XVIe-XIXe siècles. Étude démographique. Genève, Ed. Société d’Histoire et d’Archéologie de Genève, 1979. In-8°, 611 p. (Mémoires et Documents publiés par la Société d’Histoire et d’Archéologie de Genève, T. XLVII).
Genève est une de ces rares villes de l’Europe moderne à réunir un riche ensemble documentaire qui rend possible l’étude de sa population du XVIe s. au début du XIXe s.
A l’intention de nos lecteurs, nous signalons tout particulièrement les données qui se rapportent aux Refuges languedociens. Elles permettent bien de retrouver les courbes des départs et d’apprécier la contribution relative de chaque département de la province. D’après le livre des Bourgeois, entre 1551 et 1575, 12 nouveaux Bourgeois sont originaires de l’Hérault contre 25 du Gard entre 1576 et 1600, 1 contre 1, 1601-1650, aucun, et entre 1651 et 1725, 22 contre 52. Si l’on se fonde sur les registres d’habitants et d’étrangers domiciliés, la supériorité du Gard est confirmée entre 1685 et 1720, celui-ci fournit entre 200 à 300 émigrants, tandis que le département de l’Hérault se situe parmi les départements d’où ne proviennent que 50 à 100 réfugiés. Le même écart se retrouve pour les années 1720-1755.
II - Histoire languedocienne et méridionale
1 – La recherche historique et archéologique en Languedoc-Roussillon et les Sociétés savantes et culturelles (1927-1977) et Tables générales des volumes publiés. Actes du Le Congrès de la Fédération historique du Languedoc méditerranéen et du Rousillon, organisé à Béziers, les 13 et 14 mai 1977, – Montpellier, 1979, In-8°, 203 p. (45 F).
A l’occasion de son cinquantenaire, la Fédération historique du Languedoc Roussillon a demandé à quatre spécialistes de dresser le bilan de ce qu’a été dans cette région la recherche historique au cours du dernier demi-siècle.
Dans sa contribution, (p. 43-48), Anne Blanchard tente d’évaluer la place de l’Histoire moderne dans les recherches conduites par les Sociétés savantes de notre région. Les 3/5e d’entre elles déclarent s’intéresser, en particulier, à cette période. Leurs travaux touchent peu à l’histoire politique et institutionnelle mais affirment en revanche un penchant net en faveur de l’histoire économique et sociale, où un déséquilibre marquant apparaît au détriment de l’analyse de longue durée. L’exposé s’achève sur une triple note lucide et franche : 1) la trop grande dispersion des recherches ; 2) la faiblesse relative de la part de l’Histoire moderne dans les publications récentes des Sociétés savantes languedociennes ; 3) l’espoir de son prochain développement.
A ces Actes ont été heureusement jointes les Tables des volumes publiés par la Fédération historique, établies systématiquement et rigoureusement par Madame M. Sainte-Marie, conservateur aux Archives départementales de l’Hérault. C’est là un excellent instrument de travail. (Tables des auteurs, des matières, des illustrations, des graphiques et des tableaux, des cartes, des plans et des documents publiés).
2 – JOUANNA, Ariette, « Le second ordre aux États du Languedoc l’entrée des Barons », in Lyon et l’Europe, Hommes et sociétés. Mélanges d’Histoire offertes à Richard Gascon. – Lyon, P.U.de Lyon, 1980, t. II, p. 1-15.
Institution essentielle du Languedoc sous l’Ancien Régime, les États sont encore, en grande partie, mal connus. Certes, au sujet de l’entrée des Barons, nous savions déjà que c’était la possession d’une des vingt-deux terres privilégiées qui donnait en principe le droit de siéger dans les rangs du second ordre. Mais jusqu’à la publication de cet important article de Madame A. Jouanna, nous ignorions vraiment comment les règles d’admission avaient évolué du début du XVIe s. à la fin du XVIIIe s.
Dès le milieu du XVIe s., des précisions successives le montrent bien, le critère de la possession d’une terre donnant droit d’entrer aux États ne suffit plus il faut aussi que leurs propriétaires ne soient pas roturiers ni officier de robe longue. Au cours du XVIIe s., les États deviennent de plus en plus exigeants. Ils refusent, par exemple, de reconnaître les droits d’entrée d’Antoine de Calvière pour la baronnie de Coufoullens et ceux de Gabriel d’Auteville, pour celle de Vauvert, parce qu’ils ne peuvent présenter la preuve de leur noblesse tant du côté paternel que maternel « des quatre générations par bons et valables titres ». En cas d’absence, les Barons doivent envoyer aux États comme représentants des gentilshommes de nom et d’armes, qui ont souvent un fief noble dans la province et qui peuvent « faire preuve de quatre générations si les trois dernières ne font pas cent ans ». Cette réglementation, fixée, notamment, dans ses grandes lignes, dans la séance du 2 mars 1655, se fonde sur la conviction que le second ordre contribue par ses qualités à « l’honneur » et à la dignité des États. Désormais, la qualité de la personne compte autant que celle de la terre. Le règlement du 28 décembre 1768 est encore plus contraignant. Si pour les nouveaux acquéreurs, la preuve du côté maternel est réduite à un seul degré, elle est, en effet, portée, du côté paternel à quatre cents ans. Bref, les candidats doivent désormais faire la preuve de « leur noblesse militaire ». Ainsi, la nature et la hiérarchie des critères d’admission évoluent. L’attention passe tout d’abord de la qualité des terres à la qualité des personnes. Ensuite, au cours du XVIIIe s., émerge peu à peu un nouveau critère, celui de l’importance des revenus tirés de la baronnie, clairement exprimé dans le Règlement de 1768.
Cette modification progressive des conditions d’admission s’accompagne d’une évolution de la conception de la notion de la « représentation ». A la notion de représentation de l’ensemble des sujets de la baronnie succède celle de la représentation de « toute la noblesse du Pays ». Au cours de la deuxième moitié du XVIIIe s., s’affirme l’idée d’une représentation qui lie le Baron, en raison de sa fortune, à la défense « du bien général », ce qui correspond, selon la très belle formule de Madame Jouanna, à « la revanche de l’avoir sur l’être ».
3 – CHÊNE, Christian, L’Enseignement du droit français en pays de droit écrit. (1679-1792), Montpellier, 1978, Multigr., Grd in-8°, 2 tomes.
Il faut attendre l’édit d’avril 1679 pour qu’à l’occasion de la réorganisation des Universités de Droit soit instauré en France un enseignement de Droit français (art. 14). Sans équivalent dans l’Europe d’alors, cette mesure se pose en termes exceptionnels dans les provinces de droit écrit où 59 professeurs ont enseigné cette matière de 1679 à 1789. Ce sont ces 59 universitaires qu’étudie avec une culture peu commune Christian Chêne en analysant tour à tour leur recrutement, leur milieu et leurs œuvres.
Étrangers dans l’Université, (ne sont-ils pas astreints à porter la robe noire ?), ils sont pour la plupart des praticiens du Droit (61 %), principalement des avocats, comme l’étaient du reste la majorité de leurs pères. Sans grandes fortunes personnelles, ils doivent occuper diverses fonctions complémentaires pour pallier la faiblesse de leurs revenus professionnels (Cf. Brey, professeur à Montpellier est aussi garde-marteau de la maîtrise des Eaux et Forêts).
Comme le leur recommandent les règlements, ils doivent dépasser « l’enseignement local, fut-il coutumier, pour exposer les principes généraux communs à tout le royaume, où le droit public tient une large place à côté des matières codifiées depuis peu grâce au travail des collaborateurs de Colbert » (Cf. p. 262). Mais « les principes généraux qui devaient rester, selon les règlements, une appendice fort court aux explications des ordonnances sont devenus une partie essentielle de leur enseignement ». Tout au long du siècle, celui-ci a su être varié et dynamique et a pu ainsi connaître un succès qui dépassa le cadre proprement universitaire grâce à la publication par presque tous les professeurs de droit français de Traités destinés aux étudiants comme aux praticiens, « heureux d’y trouver exposés et réunis les premiers principes qu’ils devaient jusque-là induire de leur expérience ou de traités spécialisés ». Si, dans les plus anciens Traités, la référence au droit romain est loin d’être oubliée, peu à peu celle-ci est subordonnée aux ordonnances royales et aux coutumes générales qui forment le droit français. En développant de plus en plus largement une conception unitaire des sources du droit, les professeurs de droit français ont préparé les esprits à l’extension du pouvoir législatif de l’État qui s’est traduit par le succès de l’œuvre du chancelier Aguesseau. Est-ce alors un hasard si le plan de l’ouvrage de l’aixois Julien présente une forte similitude avec celui de l’œuvre la plus célèbre de son élève Portalis le Code civil ?
Ainsi, sans grands moyens, ces hommes ont œuvré à la promotion des sources nationales dont la première conséquence a été l’invention de la Jurisprudence au sens contemporain du terme. En introduisant l’usage du français à l’Université, ils ont exprimé leur attachement à la monarchie tout en facilitant l’ouverture aux idées nouvelles, dont eux-mêmes boudèrent, il est vrai, les plus avancées sur le plan politique.
Ce ne sont là que quelques conclusions de cette très riche thèse qui permet tout aussi bien d’estimer la pérennité de l’œuvre législative de Colbert (Cf. p. 308) que de situer la place de l’Université de Droit de Montpellier par rapport à ses rivales méridionales ou encore de mieux concevoir la relation entretenue sous l’Ancien Régime entre le Droit général du Royaume et le droit particulier de la province. Enfin tous ceux qui sont curieux de l’histoire de Montpellier sous l’Ancien Régime, y trouveront une mise au point définitive sur les professeurs de droit français montpelliérains : leurs origines familiales comme leurs fortunes et leurs conceptions juridiques. Si, dans cette optique limitée, cette œuvre renouvelle profondément les travaux antérieurs de A. Germain et de J. Faucillon, de même dans son ensemble elle élargit considérablement les perspectives de la mise au point d’A, de Curzon, L’Enseignement du droit français dans les Universités de France aux XVIIe et XVIIIe siècles, parue en 1920 dans la Nouvelle Revue d’Histoire du Droit
4 – LARGUIER, G. Démographie historique et pédagogie pratique dans le Narbonnais. Société de Démographie historique. Bulletin d’information, n° 26, février 1979, p. 19-31.
Gilbert Larguier rend compte de l’expérience pédagogique à laquelle il s’est livré avec ses élèves de la classe de 3e du C.E.S. Victor Hugo à Narbonne, à partir des méthodes d’histoire démographique exposées par J. Dupâquier et J.-P. Bardet dans un récent fascicule de la Documentation Photographique sur « Vivre et survivre sous l’Ancien Régime ».
Les résultats sont tout à fait positifs. L’A. étudie l’évolution démographique du Narbonnais du XVIIe s. à nos jours, (cf. la courbe démographique de la commune St. Marcel de 1692 à 1977). Les années 1680-1710 ont été catastrophiques pour cette zone occidentale du Bas-Languedoc, entraînant une baisse de la population. Ce n’est que vers 1730-1740 que la remontée commence à se manifester ici et là. Elle est nette à Sigean et Ouveillan, par exemple, mais elle n’apparaît pas en revanche à Bise, Sainte-Valière. L’auteur met à part Narbonne qui connaît de fortes pointes de mortalité au cours du XVIIIe s., (cf. graphique 2, Courbe démographique de la paroisse St. Just, p. 25)., et le village littoral de Gruissan où se manifeste à partir des années 1710-1720 une croissance dont l’apogée se situe vers 1820-1830. Sa destinée est liée à celle de la marine à voile. Enfin cette étude confirme la dépendance démographique du Narbonnais du XVIIIe s. à l’égard du Sud-Ouest en général et surtout de l’arrière-pays montagneux (montagnes du Minervois et région de St Pons). En revanche, « excepté du Biterrois proche, personne pratiquement ne vient de l’Est ».
5 – Jean-Jacques VIDAL, « Les résistances à l’assèchement des marais du Bas-Languedoc au XVIIIe siècle ». Bull. Soc. Lang. Géogr., 3e Sér. t. 14, fasc. 2 – 3, avril-sept. 1980, p. 187-198. (N° spécial, Eau et Aménagements en Languedoc-Roussillon). Contribution à l’Histoire des irrigations et de la maîtrise de l’eau en agriculture ».
Bien que zone réputée maudite pour sa malignité paludéenne, les étangs du Bas-Languedoc ont suscité sous l’Ancien Régime plusieurs grands projets de mise en valeur associant leur dessèchement au creusement d’un canal latéral au rivage. C’est leur histoire et surtout les raisons de leur échec qu’expose ici Jean-Jacques Vidal dont M. Péronnet présentait ici même, il y a peu, la thèse sur Vauvert du XVIIe s. au début du XIXe s., qui révéla à beaucoup d’entre nous un monde proche mais ignoré.
Le premier de ces projets à être ici rappelé, est celui de Jacques Brun qui, autour des années 1640, obtient du roi le droit « de faire un canal navigable de Beaucaire à Aigues-Mortes et de dessécher tous les marais qui sont dans cette étendue ». Au tout début du XVIIIe siècle, c’est le tour du Mal. de Noailles à bénéficier des mêmes privilèges que rachète, sous Louis XV, M. de Barillon avant de les céder aux États du Languedoc à la fin de 1747. C’est sous leur autorité que s’exécute une partie du programme : le creusement du canal dont le tronçon Aigues-Mortes / Saint-Gilles est ouvert à la navigation en 1789. Bref, il faut attendre plus d’un siècle pour que se réalise une partie seulement du vaste plan dont Jacques Brun avait reçu les droits à la veille de la Fronde. Grâce à cet article, nous comprenons enfin la nature et l’évolution des résistances qui se sont manifestées contre toutes ces entreprises, sauf contre celle du Mal. de Noailles, lancée, il est vrai, en pleine guerre des Cévennes.
Au XVIIe s,, ce sont les communautés riveraines qui s’opposent à Jacquet Brun. Pour elles, « le dessèchement n’est pas utile, il paraît même nuisible ». Elles savent bien, en effet, que s’il se réalisait, elles perdraient à tout jamais les droits de dé paissance de pêche et de chasse dans les paluds qui leur a assuré des siècles durant leur équilibre. Quand, près d’un siècle plus tard, l’opposition reprend, cette fois contre le projet de Barillon, ses thèmes se sont renouvelés. Ils associent alors des craintes d’ordre sanitaire sur le remuement des terres à celles, d’ordre économique, « de l’effondrement du prix des grains par leur surabondance et d’ordre écologique, de la submersion des salines de Peccais ». Elles révèlent, en fait, la conscience des dangers de l’insertion de l’économie du Bas-Languedoc dans un ensemble quasi-national « offrant une continuité d’échanges de la Bourgogne à l’Aquitaine ». Le projet de Barillon est, en effet, ressenti comme une menace aussi bien par les marchands de la costière ou les entrepreneurs lunellois de roulage que par le petit groupe influent des magistrats montpelliérains, propriétaires des Salins de Peccais. Il n’enchante guère plus les « mariniers traditionnels qui pratiquent inlassablement le cabotage littoral et ceux du nouveau port de Sète ». Or, quelques années plus tard, les États semblent parvenir à surmonter quelques unes de ces résistances en réalisant une partie du grand programme initial : le creusement du canal à travers les marais, après, il est vrai, un quart de siècle environ de recherches difficiles des droits et des titres des propriétaires qu’il touchait. Cette demi-réussite, les États la doivent moins à leur incontestable puissance administrative qu’au changement de la conjoncture languedocienne : non seulement la pression démographique devient de plus en plus forte, mais encore « l’envol du cep », selon la belle expression de Jean-Jacques Vidal, confère une indéniable utilité économique au canal. Mais dès les lendemains de sa construction, ses « funestes conséquences » ne tardent pas à apparaître. Sur ses rives septentrionales, le canal forme, en effet, une sorte de barrage qui retient les eaux pluviales dévalant des garrigues qui noient fréquemment les semences. Quant aux terres méridionales, elles sont menacées par les efflorescences de sel, la disparition du gibier et la détérioration des herbages. Plus de 150 ans après, se trouvent ainsi justifiées les craintes qu’avaient fait naître les privilèges accordés à Jacques Brun.
Telles Sont les grandes lignes de cet article qui correspond en fait à un véritable chapitre de l’histoire de la civilisation de la zone palustre languedocienne du XVIIe siècle au début du XIXe siècle.
6 – TEISSEYRE-SALLMANN, Line, « Urbanisme et Société l’exemple de Nîmes aux XVIIe et XVIIIe siècles ». – Annales, E.S.C., 35 e A, n° 5, sept-oct. 1980 p. 965-986.
Cet important article qui mérite mieux que cette trop brève note, a pour but de montrer comment « un développement industriel intense s’est traduit dans un tissu urbain ». Le nouvel urbanisme qui se met ici en place à partir de 1730, a pour base, une vive croissance démographique (13 000 habitants sous Henri IV, 50 000 en 1789) et de fortes transformations économiques marquées par le passage du travail de la laine à celui de la soie pour la production de tissu et de bas (870 métiers à bas en 1706, 3550 en 1738). Sous l’effet de ces forces, la ville entassée du début du XVIIe s. éclate. Trois phases scandent l’extension des faubourgs : 1) vers le milieu du XVIIe, les abords immédiats de la ville mêlent activités des champs et de loisirs ; 2) dans la deuxième moitié du XVIIe s., la citadelle sert de point d’appui à de nouvelles constructions ; 3) enfin, à partir de 1730, commence le développement des nouveaux quartiers industriels. Ainsi, « l’essor industriel conduit à la création d’une ville nouvelle qui n’a plus rien de commun avec la cité encore médiévale du début du XVIIe s. ». Face à ces transformations, la Municipalité entend bien conserver à la vieille ville sa fonction de centre de décision. Dans cet esprit, elle établit des communications faciles entre le cœur ancien et les faubourgs.
III - L'Hérault
1 – BORDEU, Théophile de. Correspondance. – Edition critique annotée par M. Fletcher, avec la collaboration de N. Labbé et A. de Laforcade, sous la direction de Jacques Proust, – Montpellier, Centre d’Études du XVIIIe siècle, Université Paul Valéry, 1978-1979. In-4°, 4 tomes, 226, 301, 285 et 270 pages. (100 F. en souscription).
Le Centre d’Études du XVIIIe siècle de l’Université Paul Valéry de Montpellier vient d’achever la publication intégrale de la correspondance de Théophile de Bordeu (1722-1776). Assurée principalement par Mme M. Fletcher, cette édition exemplaire qui se fonde en grande partie sur le riche fonds Bordeu de la Bibliothèque municipale de Pau, regroupe la totalité des lettres connues de ce médecin qui fascina Diderot et quelque unes de celles qu’il reçut.
Comme le souligne, dans sa préface, le professeur Jacques Proust, la correspondance de « cet homme supérieur et point trop délicat sur les moyens » dont Diderot a fait, « l’un des trois protagonistes du Rêve de d’Alembert », constitue un document essentiel pour l’histoire de la Médecine (conditions de vie du milieu, conceptions sur le thermalisme, marques du vitalisme) comme pour celle de la société (problèmes et attitudes d’une famille de petite noblesse béarnaise face à l’argent, à son influence, ou encore à la crise des Parlements). Signalons seulement ici pour les Montpelliérains l’importance du tome I où sont rassemblées les lettres écrites par Bordeu au cours de ses deux séjours à Montpellier (XI 1739 – XI 1743 et XII 1745 – XII 1746). Elles permettent, non seulement de mesurer l’évolution personnelle de leur auteur, de l’étudiant de Médecine au médecin passionné de chirurgie, mais aussi de connaître la vie des carabins et celle, plus largement, des habitants de la capitale du Languedoc, mal chauffés l’hiver et écrasés de chaleur l’été et inquiets de la reprise de la répression antiprotestante après la réunion du synode du Bas-Languedoc en août 1744. (A ce sujet, voir par exemple la lettre à son père du 27 XII 1745, t. I, p. 93-94). Souhaitons très vivement que le Centre d’Études du XVIIIe siècle poursuive la publication de documents comparables. Nous y trouvons tous largement notre compte.
2 – FABRIS, Paul-Mario, Pézenas, ville consulaire. Montpellier, Universel Copie, 1979, 21 cm., 302 p. (En vente chez l’auteur, 45 Bd Rabelais, 34000 Montpellier).
Voici la publication d’une recherche généalogique sur les familles « notables » de Pézenas de la fin du XIIIe siècle au XIXe siècle, L’ouvrage comprend deux parties. 1) La liste chronologique des Consuls et des Maires de la ville et bien souvent de leur conseil (liste discontinue entre 1283 et 1525 et sans solution de continuité jusqu’en 1867) suivie de notes complémentaires sur les familles édilitaires (p. 90-132) – La consultation de cette première partie est facilitée par un répertoire et un index alphabétique (p. 133-172) – 2) La deuxième, intitulée « Illustrations », se présente comme un album photographique des principales demeures privées piscénoises dont l’auteur présente la généalogie suivie de leurs propriétaires (p. 173-299).
Le lecteur est impressionné par la richesse des renseignements généalogiques qu’apporte ce travail qui n’a été possible que grâce à des dépouillements systématiques (délibérations consulaires et municipales, registres paroissiaux et d’État civil, minutes notariales et compoix) et à de très nombreuses confrontations avec des archives privées. Tous ceux qui travaillent sur les familles languedociennes nobles et bourgeoises ne pourront se dispenser de recourir à cet ouvrage dont on aimerait avoir l’équivalent pour les autres villes de notre province.
3 – SEGONDY, L. et SEGONDY, J. – Pignan en Languedoc. Contribution à l’histoire des communautés languedociennes. – Montpellier, Cie d’imprimerie languedocienne, 1979, In-8°, 413 p. (chez l’auteur, B.P. 3021 – 34034 MONTPELLIER).
En Languedoc, la pratique de l’histoire locale n’a plus à être justifiée. Après la belle présentation par Gilbert Larguier des Mémoires historiques sur la curé et les curés d’Ouveillan (Lézignan, imp. Soucaille, s.d.) et l’évocation par Michel Cointat de Tresques en Languedoc (Paris, 1979), précédées par la publication exemplaire d’Alain Molinier sur Sérignan (1650-1792) (Montpellier 1968, Mém. Soc. Arch., XII), voici cette solide et passionnante monographie sur Pignan due à Jeanne Segondy et à Louis Segondy.
Ils en suivent le destin depuis le néolithique moyen jusqu’au début du XXe s. en s’attardant plus longtemps sur quelques phases particulières. Sans être complètement passée sous silence (p. 16-64), la période qui s’étend des origines à la fin du Moyen-Âge, bien que nourrie en grande partie par les découvertes archéologiques réalisées par Jean-Claude Richard, fournit, par exemple un développement moins ample que les trois siècles suivants, de la Renaissance et de l’Ancien Régime (p. 65-226) et que la dernière partie consacrée à Pignan au XIXes. (p. 273-402). La richesse relative de la documentation historique n’est pas la seule explication de cette répartition. Jeanne Segondy et Louis Segondy pensent, en effet, que les oppositions politiques du XIXe s. et du XXe s. trouvent leurs fondements dans la division des Chrétiens issue de la Réforme. Ce livre vaut donc, pour ses analyses approfondies des antagonistes confessionnels et de leur répercussions séculières, mais aussi pour ses pages sur l’économie rurale (cf. p. 275 sq.) et sur l’évolution démographique (cf. p. 299 sq.( et pour la publication de documents, comme les tableaux généalogiques des familles de Ricard, d’Hébles et de Baschi-Turenne, établis par Jeanne Segondy.
4- PEYRON, J., Montpellier médiéval, urbanisme et architecture. Annales du Midi, T. 91, n° 143, juillet-septembre 1979, p. 255-272.
Dans cet article, Jacquet Peyron, s’attache tout d’abord dans une première partie, intitulée « La ville, naissance et développement », à estimer la marque du Moyen-Âge sur l’urbanisme actuel du centre historique de Montpellier. Après un exposé sur l’évolution du tissu urbain où il utilise le cadastre en rapport avec l’orographie (cf. fig. 4, p. 259, « Plan orographique du centre de Montpellier, dans l’enceinte de la Commune Clôture, avec ses principales voies »), l’A. parvient à la conclusion que « les couleurs dominantes de la ville sont conservées » et que « la densité visuelle » d’aujourd’hui et la hauteur des immeubles n’ont « guère varié ». Le réseau des voies est de même conservé, mais à part l’aménagement des places, en particulier celui des places Chabaneau et A. Briand, qu’il commente précieusement comme un ensemble, qui n’est pas sans lui rappeler des exemples médiévaux, tel celui de Todi, (cf. Fig. 5, p. 261-262).
Dans une seconde partie, (La maison médiévale), après avoir rappelé que seules la cathédrale St Pierre et la Tour de la Babote sont classées monument historique, l’A. dresse un premier répertoire commenté des vestiges architecturaux médiévaux montpelliérains, qu’il a su avec une rare persévérance traquer dans la vieille ville et qu’il confronte avec des témoignages comparables et mieux conservés dans les villages voisins (Viols-le-Fort et Saint-Guilhem-le-Désert). Pour le XIIe s., les exemples sont encore peu nombreux et modestes : 4 ou 5 fenêtres, ou plus exactement, « baies géminées couvertes en plein cintre appareillé », et un ensemble plus vaste, rue Delpuech, respecté à la base par les architectes d’un grand hôtel particulier au XVIIIe s., auquel peuvent s’ajouter les deux salles du rez-de-chaussée du Bar Catalan, place de la Préfecture, et une maison de la rue de la Croix d’Or, sans doute de la fin du XIIe s. ou du début du XIIIe s. « Mais ce sont les constructions du XIIIe s. et du XIVe s. qui fournissent le plus de plans organisés et d’édifices entiers », ce qui permet de dégager plusieurs types architecturaux depuis la petite maison familiale, demeure de boutiquiers ou d’artisans, jusqu’aux constructions plus amples qui prêtent leur rez-de-chaussée « aux grandes resserres commerciales généralement voûtées ». A la première catégorie, à laquelle peuvent être rattachées plusieurs autres maisons, appartient la maison, faisant le coin do la rue de l’Amandier et de la rue Terral, qui a conservé son rez-de-chaussée médiéval, avec sa porte et sa boutique et son premier étage avec « une claire-voie composée de fenêtres couvertes par un linteau orné d’un tri lobe »,. Parmi les constructions moyennes, l’A. signale celle du n° 9 rue de la Petite Loge. Enfin l’immeuble du n° 2 de la Place Pétrarque constitue un bon exemple, parmi d’autres, de ces importantes demeures pourvues d’entrepôts qui se construisent à Montpellier à partir de la deuxième moitié du XIVe s.
L’A. termine son article sur le décor sculptural et pictural de la maison civile montpelliéraine au Moyen-Âge, en particulier sur les plafonds peints dont il est incontestablement le meilleur spécialiste.
5 – DULIEU, Louis Dr., La Médecine à Montpellier à la Renaissance, Avignon, Les Presses Universelles, 1979.
Voici la suite attendue du tome I de « La Médecine à Montpellier », par le meilleur connaisseur de ce secteur de l’histoire montpelliéraine, le médecin général Louis Dulieu. Comme le volume précèdent, celui-ci constitue un outil de travail irremplaçable sur l’enseignement universitaire, l’assistance et les maladies ; mais encore il apporte une foule de renseignements biographiques et bibliographiques dans la deuxième partie. Signalons à ce sujet la communication de R. Gillian Lewis, de l’Université d’Oxford, sur « Tradition and innovation in the Montpellier médical Faculty, c. 1530-1630 » au Colloque « Innovation and tradition : the Universities of early modern Europe », (Warburg Institute, de l’Université de Londres, 2-3, III, 1979).
6 – BLANCHARD, Anne, Les officiers militaires en Languedoc. Montpellier durant le règne de Louis XIV., Actes du 103e Congrès national des Sociétés savantes. Nancy-Metz 1978. Section d’Histoire moderne et contemporaine. Paris, Bibliothèque nationale, 1979, T. I, p. 65-77.
L’auteur, professeur d’Histoire moderne à la Faculté des Lettres de Montpellier, présente ici les premiers résultats, limités à la ville de Montpellier, d’une vaste enquête de sociologie historique qu’elle a entreprise sur les officiers militaires languedociens aux XVIIe et XVIIIe siècles. Les raisons du choix de Montpellier sont faciles à deviner : une ville de contact, qui accède alors au rôle de capitale administrative au moment même où l’armée royale se renforce. Faute de sources d’origine militaire, l’A. a eu recours aux registres paroissiaux, aux compoix et aux minutes notariales afin de retrouver les officiers qui ont vécu à Montpellier au temps de Louis XIV. De cette recherche menée avec patience, opiniâtreté et rigueur, Anne Blanchard tire trois conclusions principales. 1) Sur les effectifs : plus de 180 officiers ont été décomptés entre 1643 et 1715 ; 21 entre 1643 et 1659 : 35 entre 1660 et 1678 ; 55 entre 1679 et 1697 et plus de 70 entre 1698 et 1715, ce qui suggère que la lutte contre les Huguenots renforce la présence militaire, qui s’accroit encore avec la Guerre de Succession d’Espagne. 2) Sur les origines : géographiquement, le Bas-Languedoc l’emporte ce qui n’interdit pas à quelques « étrangers » de se fixer définitivement dans la ville. Socialement, 45,5 % sont nobles, 43,5 % roturiers et 10 % n’ont pu être définis. Au sein de la noblesse, 27,5 % peuvent faire sans difficulté la preuve de quatre générations, tandis que 29 % sont des anoblis de fraîche date. Au cours du règne, la part des bourgeois s’accroît. A partir de 1679, les nobles sont minoritaires. Dans ce monde de l’épée, quelques exemples suggèrent « une certaine mobilité sociale ». 3) Sur le choix des armes : l’officier montpelliérain est au temps de Louis XIV, plus souvent un fantassin qu’un cavalier (38,4 % contre 23,5 %) et les commissaires des guerres et les ingénieurs du Roy sont presque aussi nombreux que les officiers de places (11,7 % et 12 %).
Ainsi à Montpellier au temps de Louis XIV, le milieu militaire est minoritaire dans la société établie et doit compter sauf de rares exceptions sur la prééminence de la Cour des comptes, aides et finances.
7 – Projets et dessins pour la place royale du Peyrou à Montpellier. – Inventaire général des Monuments et richesses de la France, région Languedoc-Roussillon, 1980. – 81 p., 21 cm.
Rarement une plaquette peut prétendre être un grand livre. C’est pourtant ce que viennent de réussir les rédacteurs du catalogue de l’exposition organisée à Montpellier par les services de l’inventaire. Bernard Sournia, entouré de Ghislaine Fabre et de Marie-Sylvie Grandjouan rappellent l’originalité de cette réalisation architecturale, et mettent à notre disposition des documents peu connus ou même jamais étudiés, comme ceux qui se rapportent au concours de 1764. Grâce à eux nous comprenons mieux « l’archéologie » de ce projet dont nous suivons bien les cheminements depuis 1685 jusqu’à la réalisation de cette promenade ouverte.
Au départ, en 1685, il s’agit de trouver un emplacement pour recevoir la statue de Louis XIV que lui-même avait souhaité faire ériger à Montpellier, « ville où nous faisons le plus souvent tenir nos États ». Plusieurs emplacements sont proposés, en particulier devant le collège des Jésuites et à la Canourgue. Mais, à la fin du règne de Louis le Grand, aucun n’est encore retenu, comme si les autorités craignaient d’intervenir dans « les distributions vicieuses » de cette ville « fondée par le hasard » (p. 15-20). C’est alors que prend corps le dessein peu commun de Basville de placer la statue équestre du monarque au Peyrou en cours d’aménagement. Retenir « un lieu si ouvert.., dans un pays huguenot et aux portes des Cévennes » paraît à beaucoup « une idée périlleuse et singulière ». Mais celle-ci devient plus acceptable à partir du moment où il est envisagé d’entourer la nouvelle place d’un nouveau quartier protégé par une nouvelle enceinte (p. 21-30). Tandis que l’exécution se fait attendre, une difficulté surgit, celle d’une jonction harmonieuse avec l’aqueduc Saint Clément que l’on doit à Pitot. Malgré plusieurs projets montpelliérains, qui sont ici très bien analysés (p. 32-34), la province décide au début de mars 1764 d’ouvrir un concours. Remis à l’Académie royale d’Architecture, les 10 projets sont examinés par une commission où siège, par exemple, Soufflot. Sans classer définitivement les candidats, elle semble donner sa préférence à Giral et Donnat pour leur plan qui ne doit pas obérer les finances provinciales, ni masquer la vue, grâce, en particulier, à l’aménagement des promenades basses. C’est celui qu’approuve, finalement sans grands changements, la commission des Travaux publics de la Province le 27 janvier 1766 (p. 31-46).
La composition de ces deux architectes montpelliérains prend le parti de la place belvédère selon les vœux de Basville. Tout en retenant la forme générale de l’ancienne promenade de 1688, elle fait aussi écho à « des suggestions du jury académique et à celles offertes par la place Louis XV de Gabriel » tout en reprenant des idées de Nogaret, comme le contraste entre la Place royale et la Place des eaux, l’une à l’aspect « dénudé et sévère, en harmonie avec la porte triomphale de Daviler », l’autre, en revanche, à l’aspect « plus gracieux et plus riant ». Bref, à partir de nombreux éléments d’emprunt, les architectes Giral et Donnat réussissent une « synthèse vraiment originale » dont le château d’eau est la meilleure expression.
L’ouvrage s’achève par la description minutieuse des « métamorphoses » du château et de la place des eaux (p. 51-62), et par la présentation des statues qui devaient jalonner le pourtour de la place. Nous pouvons nous faire aujourd’hui une idée de celles-ci grâce à M. Jean Claparède qui a retrouvé les modèles exécutés par Pajou et Moitte qui, avec Clodion et Julien, avaient passé contrat pour la réalisation de ces groupes.
Les auteurs doivent être remerciés autant pour la clarté de leur exposé suivi d’une très utiles chronologie, que pour la qualité et la richesse de l’illustration. C’est pour longtemps un livre de références.
8 – M.M. COMPERE – W. FRIJHOFF, « Conversion religieuse et formation professionnelle au XVIIIe s. : la « Propagande » de Montpellier ». – Revue française de Pédagogie, n° 52, juillet- septembre 1980, p. 19-35.
Rien n’avait paru depuis un siècle sur cette institution créée à Montpellier en 1679 dans le but de favoriser la conversion des jeunes protestants. Les auteurs de cet article, s’attachent plus particulièrement ici à son activité scolaire dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle.
Animée alors par un bureau qui réunit « des ecclésiastiques bien rentes et bien intégrés dans la bonne société montpelliéraine » et des laïcs qui appartiennent presque tous au monde de la robe, la Propagande administre, sans grand souci financier, un externat qui fonctionne comme une école élémentaire de quartier et un pensionnat qui accueille surtout des enfants protestants. Bien que de confession différente, externes et internes appartiennent aux mêmes milieux. Dans les deux cas, il s’agit d’une clientèle principalement artisanale, « ni riche ni pauvre » qui se situe un peu au dessus de la moyenne fiscale et dont l’alphabétisation est relativement importante (79 % des pères des externes signent bien). En revanche, si les externes séjournent à la Propagande guère plus d’un an en moyenne, les internes y testent pour la plupart d’entr’eux plus de cinq ans. Ceux-ci y reçoivent, en effet, une éducation religieuse et y font l’acquisition d’une qualification professionnelle qui correspond dans la majorité des cas à l’apprentissage d’un métier, bien que la Propagande ait eu jusqu’en 1774 une classe de latin.
Au total, cet article présente un type d’école de l’Ancien Régime « à mi-chemin du collège et de l’école de charité ». Il donne, d’autre part, des renseignements très précieux sur la structure sociale de Montpellier à la fin de l’Ancien Régime (voir en particulier le tableau I, réalisé d’après la capitation de1789).
9 – JONES, Colin, « Prostitution and the Ruling Class in eighteenth-century Montpellier ». History workshop. A Journal of Socialist Historians, 6, 1978, p. 7-28.
Dans le légendaire montpelliérain, la réserve voire le rigorisme tiennent une place beaucoup plus forte que la luxure. Pourtant comme le montre dans cet article Colin Jones, jeune universitaire anglais, la capitale politique du Languedoc a été sous l’Ancien Régime un foyer important de la prostitution dans la France méridionale. Cette « spécialité », elle la devait à sa situation, sur les bords d’une route très fréquentée, à une forte garnison, à une Université et à des ateliers dont les effectifs s’accroissent au cours du XVIIIe siècle.
C’est, à la fin du XVIIe siècle, que la prostitution se développe à Montpellier sous l’effet des difficultés économiques des années 1680 et des migrations entraînées par la Révocation. Ici, l’enfermement des prostituées revient principalement aux Dames de la Miséricorde, qui regroupent les épouses et les filles des notabilités de la ville. A la fin de l’année 1691, elles font construire, à l’intérieur de l’Hôpital général, des cellules pour les filles et les femmes de mauvaise vie. Surtout au printemps 1698, elles reçoivent 4 000 L. pour acheter à l’intérieur de la ville une grande maison pour les rééduquer c’est le Bon Pasteur qui va en recevoir jusqu’en 1789, plus de 1500.
Au début du XVIIIe siècle, malgré l’existence du Bureau de Police, ce sont en fait les Dames de la Miséricorde qui contrôlent avec zèle la police des mœurs. Elles dénoncent au Bureau les prostituées qu’elles font admettre au Bon Pasteur. Ce n’est vraiment qu’au cours du 2ème quart du XVIIIe siècle, que le Bureau de police commence à exercer une autorité rigoureuse sur le Bon Pasteur, pour lequel l’intérêt personnel des Dames de la Miséricorde s’atténue, tandis que les legs privés dont cette institution avait jusqu’ici bénéficié, diminuent et disparaissent avant même 1789. Les justifications et les conditions de l’enfermement se modifient entre la fin du XVIIe siècle et celle du XVIIIe siècle. Vers 1700, les prostituées sont internées « à la discrétion du Bon Pasteur » ou jusqu’à ce qu’elles montrent des « signes de repentir ». A partir du milieu du siècle, elles ne le sont plus que pour un temps limité, défini dès l’admission. A l’emprisonnement fait suite le bannissement. Parallèlement, la vie carcérale commence à perdre peu à peu ses caractères religieux. Les prostituées enfermées deviennent des ouvrières qui travaillent la laine, le coton, voire la soie pour les marchands de la ville. L’esprit d’entreprise prend le pas sur l’esprit de religion. Par son travail, la prisonnière toujours soumise à une discipline stricte, peut constituer un pécule qui lui est utile à sa sortie.
Originaires en majorité du Bas-Languedoc, ces prostituées montpelliéraines sont le plus souvent jeunes (15 à 14 ans) et quand elles déclarent une activité, elles appartiennent au monde de la domesticité ou à celui du travail textile. Les maquerelles ne sont pas absentes elles savent pourvoir en filles, mais aussi en potions aphrodisiaques ou abortives.
A la fin de l’Ancien Régime, la prostitution se porte bien à Montpellier, ce qui inquiète les édiles, tel le père de Cambacérès. Mais le Bon Pasteur n’apparaît plus comme une solution efficace à la question de la prostitution.
