Architecture et liturgie à l'époque carolingienne dans la province de Narbonne 1

Une remarquable enquête conduite par M. Durliat et J. Giry a permis, naguère, d’inventorier, dans le département de l’Hérault, une bonne trentaine de petites églises à chevet quadrangulaire, d’époque préromane 2. L’attention ayant été ainsi attirée sur l’intérêt que représentait ce type de monuments, il n’est pas rare que l’on découvre parfois les ruines de quelques autres de ces édifices religieux ruraux dans nos campagnes.

Cette typologie se retrouve encore dans le Gard où l’on signale quelques exemples de ces églises préromanes et, surtout, dans l’Aude où une quinzaine subsistent, plus ou moins intactes 3. Une recherche de monuments ruinés dont il ne reste guère plus que les fondations n’a pas été entreprise aussi systématiquement que dans l’Hérault, mais une enquête analogue à celle qui a été conduite dans ce département permettrait certainement d’allonger la liste des églises audoises préromanes. La situation est identique dans les Pyrénées-Orientales où l’on dénombre autant de ces anciens lieux du culte ruraux que dans l’Aude 4.

S’il existe, ailleurs en Europe, des églises préromanes à chœur quadrangulaire 5, ces monuments, singulièrement nombreux dans l’ancienne province ecclésiastique de Narbonne, ont acquis un certain nombre de caractères particuliers qu’il convient de rappeler. Les mêmes caractères sont observables dans les multiples églises préromanes des diocèses catalans qui, entre le VIIIe et le XIe siècle, relevaient de la métropole narbonnaise 6.

Ces édifices possèdent une nef unique d’une longueur variant entre 12 et 16 m et d’une largeur de 6 à 8 m. Le chœur quadrangulaire, le plus souvent trapézoïdal, est rarement dans le même axe que la nef, mais il présente par rapport à celui-ci une déclinaison de quelques degrés vers le nord. Le sanctuaire est séparé de la nef par un mur dans lequel on a ouvert un arc triomphal, parfois outrepassé. Cet arc repose, en arrière, sur des piédroits qui ferment partiellement le chœur. Celui-ci est souvent voûté alors que la nef reçoit, presque toujours, une couverture en charpente. De rares fenêtres, en meurtrière, éclairent parcimonieusement l’édifice : l’une est toujours située dans le mur est du sanctuaire, d’autres sont parfois percées dans le mur sud du chœur ou de la nef, rarement à l’ouest, presque jamais au nord. Elles sont appareillées en moellons taillés ; un petit arc est échancré dans la pierre formant linteau. Quelquefois la meurtrière est tout entière taillée dans un monolithe. Elle possède un seul ébrasement intérieur. La maçonnerie des murs est constituée de pierres irrégulières, liées au mortier. Elles sont parfois disposées par assises en épi. Seuls, les angles sont dressés en gros blocs taillés, disposés en carreaux et boutisses.

Saint-Martin-de-Siran (d'après Bordenave)
Fig. 1 Saint-Martin-de-Siran (d'après Bordenave)

Ces édifices sont rarement bien datés. On peut croire seulement que la majorité d’entre eux a été élevée au IXe et, surtout au Xe siècle. Il n’est pas impossible que quelques-uns puissent remonter au VIIIe siècle. Cette typologie a pu, dans quelques cas, se maintenir jusqu’à l’époque romane, mais il serait très imprudent d’attribuer la construction de ces églises aux temps wisigothiques. On n’a pas la preuve non plus que cette typologie s’est constituée avant le VIIIe siècle. C’est la raison pour laquelle on préférera parler d’églises « préromanes » ou « d’époque carolingienne ».

Il est particulièrement remarquable que la quasi-totalité des églises préromanes qui subsistent dans la région septimano-catalane, exception faite des cathédrales et des abbatiales, appartient à la typologie que nous avons définie 7. Il semble qu’elle se soit imposée aux petites communautés rurales qui ont eu à reconstruire leurs lieux de culte après les temps troublés de l’occupation arabe et de la reconquête franque 8. Pourquoi ce choix délibéré ? On a évoqué la facilité de construction et le faible coût de l’opération. Mais dans ce cas on aurait dû préférer un autre type d’édifice qui a connu probablement une certaine faveur à l’époque paléochrétienne : l’église aulique, la simple salle de réunion de la communauté. Or, celle-ci n’apparaît jamais. Si on lui a préféré, à l’époque carolingienne, une autre architecture plus complexe, c’est peut-être pour des raisons liturgiques. L’exemple de l’évolution que l’on peut observer dans l’église du Pic-Saint-Martin, à Siran, est très significatif et pourrait se révéler particulièrement  9 (fig. 1).

Des fouilles conduites avec méthode, il y a quelques années, dans un centre habité du premier Age du fer jusqu’en plein Moyen Age, ont révélé une petite église qui, dans son état primitif, se présentait sous la forme d’une aula de 12 m de longueur sur 5,50 m de large. Le sol était uniformément bétonné sur toute la surface de la salle. Du côté de l’est, on pouvait repérer le socle de l’autel dans lequel était réservée une petite cavité pour les reliques. Dans ce premier état, le monument chrétien appartient à une période haute que l’on peut placer à l’époque wisigothique.

Dans un deuxième temps, les murs du chœur sont renforcés, sans doute pour supporter une voûte, tandis que l’ouverture sur la nef est partiellement fermée par des murettes qui devaient supporter un arc triomphal. Parallèlement, le niveau du sanctuaire est surélevé par rapport à celui du quadratum populi. Cette transformation ayant lieu avant une troisième étape qui verra le voûtement de l’ensemble de l’édifice, à l’époque romane, il faut la placer aux temps carolingiens. On voit ainsi se réaliser, dans un même édifice, par simple réaménagement, le passage de l’église aulique, à l’église à chœur fermé de l’époque préromane.

Non loin de Siran, dans la petite église de Saint-Jean-de-Cas (fig. 2), à Mailhac (aux confins de la commune d’Aigues-Vives), on assiste à une évolution analogue. Un édifice, élevé probablement à l’époque wisigothique, est repérable au niveau de la belle fouille réalisée par O. et J. Taffanel 10

Saint-Jean-de-Cas (Mailhac) (d'après O. et J. Taffanel)
Fig. 2 Saint-Jean-de-Cas (Mailhac) (d'après O. et J. Taffanel)

Possédait-il un chœur distinct de la nef ? C’est possible. Quelle était la relation de l’un à l’autre ? La fouille n’a pu le révéler clairement. Ce qui est certain, par contre, c’est qu’après la destruction du monument primitif on construisit au-dessus, en utilisant au moins partiellement les murailles anciennes, une nouvelle église, à l’époque carolingienne. Les aménagements de cet édifice sont parfaitement datables et très significatifs. Le chœur quadrangulaire n’est que très partiellement ouvert sur la nef. Des murs de séparation formant piédroits sont surmontés d’impostes massives portant, en gravure, une décoration très caractéristique de tresses à trois brins, de modillons et d’oves d’un tracé hésitant. Un arc triomphal, aujourd’hui disparu, retombait en retrait sur ces impostes. Entre les piédroits, on établit des degrés et on éleva le niveau du chœur d’une hauteur de 35 cm par un remplissage de terre et de pierres. Le nouveau sol fut constitué par un mortier de chaux.

Dans son nouvel état l’église possédait donc, comme à Saint-Martin de Siran II, un sanctuaire fermé, nettement séparé de la nef et surélevé. Dans le chœur, on installa enfin un grand autel massif taillé dans un bloc en remploi, identique à ceux qui furent utilisés comme impostes.

L’église voisine de Saint-Martin-de-Bize dont la fouille incomplète n’a pas été publiée par O. et J. Taffanel permet de suivre également, bien que de manière moins claire qu’à Siran, le passage de l’époque wisigothique aux temps carolingiens 11. Un premier édifice du culte dont il est difficile de retrouver le plan exact s’élevait vraisemblablement à l’emplacement de la nef du monument postérieur. Quelques fondations, et surtout les fragments de deux mensae paléochrétiennes à cuvette, témoignent de son existence. Après sa destruction et un moment d’abandon, l’église primitive fut remplacée par un autre monument à nef unique et à chœur quadrangulaire partiellement fermé dont le pavement est nettement surélevé par rapport au niveau de la nef. La séparation entre les deux espaces est marquée par une murette formant marche, dont la surface a été lissée avec du mortier. Cette maçonnerie représente-t-elle la base du mur est arasé de l’édifice primitif ? Celui-ci se présentait-il sous la forme d’une aula ? L’église qui lui succède à l’époque carolingienne est, en tout cas, dotée d’un chœur séparé.

Des travaux et des fouilles pratiqués dans l’église Saint-Sernin-de-Cupserviès (Aude) (fig. 3), dans le Cabardès proche du Minervois, ont révélé qu’un édifice d’époque wisigothique existait à l’emplacement de la nef unique actuelle édifiée au XIe siècle 12. De ce monument primitif on a dégagé la partie orientale des murs nord et sud ainsi que le mur est qui les reliait. S’agissait-il d’une église aulique ? C’est possible ; on n’a, en tout cas, pas retrouvé les traces d’un chœur. Au XIe siècle on édifia, par contre, sur le côté est du monument reconstruit un chœur quadrangulaire partiellement fermé par de larges piédroits portant un arc, dans la tradition des églises préromanes de la région. Dans ce nouveau sanctuaire on plaça l’ancien autel-cippe provenant de l’église paléochrétienne. Ainsi, à Cupserviès il semble que l’on soit passé, après un temps d’abandon, d’une église aulique à un monument d’époque romane présentant un chœur dans la tradition de ceux que l’on édifiait dans la région aux temps carolingiens.

Saint-Sernin-de-Cupserviès (d'après J. Bordenave, J. Bonnet, M. Vialelle)
Fig. 3 Saint-Sernin-de-Cupserviès (d'après J. Bordenave, J. Bonnet, M. Vialelle)

Un dernier exemple mérite d’être cité. Une belle inscription d’époque wisigothique trouvée à Gléon (Villesèque des Corbières), rappelle qu’une basilique avait été élevée en ce lieu par Diusvir et sa femme Williesinda, à la suite d’un vœu (CIL 12, 5349 et addimenta, 386 ; DACL 12, 861-862 ; Le Blant, Nouveau recueil, p. 351, n° 307.). Depuis longtemps on pensait que le monument votif n’était pas à l’emplacement de l’église actuelle, en partie préromane, mais en un lieu, situé quelques dizaines de mètres plus à l’ouest, où quelques traces sur le sol permettaient de soupçonner son ancienne présence.

Des travaux récents de labour profond ont mis effectivement au jour, en même temps qu’ils les ont détruites, les fondations d’un bâtiment qui pourrait être l’église de Diusvir. Une observation relativement précise de ces infrastructures a pu être faite, à la hâte. Il apparaît que la maçonnerie constituée de pierres brutes, jointes au mortier, correspond à un édifice quadrangulaire, parfaitement orienté, mesurant approximativement 10 m x 5 m. Le côté sud était flanqué d’une petite salle carrée d’environ 4 m de côté.

Dans la mesure où ces fondations sont bien celles de la basilique de Diusvir et de Williesinda, elles restituent le plan d’une église aulique à laquelle on avait joint une annexe (secretarium ?).

L’église actuelle de Gléon (fig. 4) est l’héritière d’un édifice d’époque carolingienne. Elle comportait un chœur quadrangulaire préroman qui subsiste toujours mais la nef et l’arc qui les relient sont beaucoup plus tardifs. On peut supposer que, dans son état primitif, elle possédait les caractéristiques des petits édifices du culte ruraux, préromans (F. Bousquet, La chapelle préromane de Notre-Dame-de-Gléon, à Villeslque des Corbières, dans Bal. SESA, 78, 1978, 43-47 ; E. Barthe, Gléon des Corbières, ses chapelles, ses inscriptions wisigothiques, dans Bul. Com. arch. Narbonne, (= BCAN), 17, 1928, 289-316 ; F.-P. Thiers, Une excursion dans la haute Corbière, BCAN, 1, 1891, 306-318.).

Tout porte à croire que l’évolution architecturale que l’on soupçonne à Gléon est comparable à celle du Pic-Saint-Martin mais elle n’a pas lieu dans le même monument. Ici on a abandonné le vieil édifice aulique paléochrétien pour en reconstruire un autre, selon un nouveau plan, dans un lieu immédiatement voisin.

Des recherches systématiques pratiquées dans d’autres églises préromanes pourraient seules nous montrer si les changements architecturaux intervenus à Saint-Martin de Siran et que l’on perçoit aussi, bien que de manière moins claire, à Saint-Jean-de-Cas, à Saint-Martin de Bize, à Saint-Sernin de Cupserviès, dans le Minervois ou sur ses marges, et peut-être à Gléon des Corbières, peuvent se vérifier ailleurs. Sur le plan liturgique, l’évolution observée dans ces quatre monuments, et de manière particulièrement claire à Siran, où elle affecte le même édifice sans qu’il y ait démolition, est d’importance. En effet, dans l’aula, le célébrant et les fidèles sont réunis au même niveau dans un espace sans définitions bien apparentes. Tous prient tournés vers l’est au moment de la synaxe, ainsi qu’on peut le déduire de la position de l’autel 13. Le pasteur est simplement en tête du troupeau. Dans l’église à chœur séparé, la liturgie se déroule en un lieu bien distinct. La séparation se marque, sur le plan architectural, par la fermeture de la communication avec la nef et par la surélévation de l’espace sacré. Un chancel ou quelques degrés indiquent la frontière du domaine réservé aux laïcs de celui où se tiennent les clercs. Le mur percé dans l’arc triomphal, soulignant symboliquement le caractère de sacralité du sanctuaire, marque plus la séparation que la communication entre les deux espaces 14. L’écartement, plus ou moins large, prévu entre les piédroits de l’arc n’est pas, à notre sens, un signe de la plus ou moins grande antiquité du monument, mais de la sensibilité du constructeur dans la manière de marquer la sacralité du lieu.

Plan restitué de l'église d'époque wisigothique de Gléon (Gléon I)
Fig. 4 Plan restitué de l'église d'époque wisigothique de Gléon (Gléon I)

L’adoption très large de cette typologie d’églises rurales dans la province de Narbonne, à partir du IXe s, est contemporaine de l’époque où l’on opère un important changement de liturgie. En effet, après la conquête de la Septimanie et de la Marche d’Espagne par les Francs, à partir du milieu du VIIIe siècle, une anomalie subsistait. Politiquement, ces provinces de l’ancien royaume wisigoth dépendaient des Carolingiens, or sur le plan religieux elles relevaient encore, au moins théoriquement, de Tolède et suivaient le rite hispanique. L’intégration au domaine carolingien ne pouvait être complète que si l’on réalisait l’unification liturgique déjà entreprise dans l’ensemble du royaume. Celle-ci apparaissait d’autant plus urgente que l’hérésie adoptianiste qui se répandait dans toute l’Espagne et en Septimanie touchait à l’unité de l’Église romaine, dont Charlemagne était le garant, et pouvait menacer la fidélité aux Carolingiens des régions nouvellement conquises 15. La lutte engagée par Aix-la-Chapelle contre l’adoptianisme se doubla donc de l’obligation impérieuse pour la province ecclésiastique de Narbonne, « envahie par la perverse doctrine » 16, d’abandonner la liturgie hispanique suspectée de servir de support à l’hérésie. Elle était désormais contrainte d’adopter les ordines romani comme les autres provinces soumises aux Francs.

Les liturgistes, surtout Catalans, ont bien montré que le changement de liturgie, à cette époque, est l’œuvre des clercs Narbonnais qui travaillèrent, à partir de l’an 800, sous l’épiscopat de Nébridius, à l’élaboration des nouvelles formules pour la célébration des sacrements et des sacramentaux. Leurs livres furent rapidement adoptés par l’ensemble de la province dans les évêchés septimaniens et catalans 17.

La nouvelle liturgie « catalano-narbonnaise » 18 diffère notablement de l’ancienne liturgie hispanique. La distance entre les deux est telle que les clercs chargés d’introduire les rites romains le firent au prix de quelques concessions aux anciens ordines hispaniques, dans le but évident de ne pas trop perturber les usages établis. On voit, par exemple, que les emprunts les plus larges aux anciens rites ont lieu dans les fêtes les plus populaires de certains saints ou pour les sacrements qui marquent les grandes étapes de la vie baptême, mariage. La différence se note, surtout, dans la manière de célébrer l’Eucharistie on y sollicite beaucoup moins la participation des fidèles. C’est ici que le rituel romain, exaltant le rôle sacré du célébrant, apparaît avec toute sa rigueur et sa sobriété, assez étrangère au peuple nourri par la liturgie hispanique 19. Dom Olivar a résumé ce changement d’esprit de la nouvelle liturgie par cette phrase : « désormais, la messe devient de plus en plus l’affaire des clercs » 20.

Ainsi donc, la séparation accentuée entre l’espace réservé aux mystères sacrés et celui dans lequel sont maintenus les fidèles, dans nos petites églises rurales, pourrait marquer un changement dans l’esprit général de la liturgie. Le fidèle devient plus un assistant qu’un participant. Du moins sa participation est moins sollicitée par les rites, même si les évêques manifestent un réel souci pastoral à ce sujet 21. Par ailleurs, la distance entre le célébrant et le peuple, la différence de niveau entre les deux espaces où ils sont confinés, pourrait indiquer également une accentuation dans l’idée de hiérarchie des fonctions et des situations. Il est certain que l’introduction des livres liturgiques romains sous l’impulsion de la cour carolingienne, va de pair avec le renouvellement de l’autorité du pontife romain et avec l’installation d’un pouvoir hautement hiérarchisé dans l’Empire restauré, étroitement lié à l’Église.

L’apparition des chancels à l’époque carolingienne, dans notre région, est un nouvel indice de l’évolution des architectures religieuses sous l’influence de la liturgie. Le chancel est destiné à marquer matériellement la séparation entre le sanctuaire où se déroule l’action sacrée et la nef. Il accentue l’idée de hiérarchisation des espaces. A partir de l’Italie, il se répand dans le sud-est de la France au cours du IXe siècle. On a la preuve de son existence dans notre région où l’on conserve plusieurs plaques de chancels carolingiens provenant, il est vrai, sans doute, essentiellement, d’églises abbatiales ou cathédrales 22. Cependant, dans la petite église rurale de Notre-Dame-de-la-Lauze, en Minervois, un dallage placé en avant du sanctuaire a pu servir de support à un chancel de bois 23. Tout l’espace ainsi réservé avait reçu un sol bétonné alors que le sol de la nef était de terre battue.

Il est difficile de comparer l’évolution des églises de la province de Narbonne avec celle des autres régions de l’Espagne wisigothique toujours soumises aux Arabes après le IXe siècle, car ici la liturgie hispanique a survécu encore de longs siècles 24. Quand les ordines romani furent adoptés, bien plus tard, ce fut de manière plus souple et moins rigide qu’en Gothie et dans la Marche où les changements liturgiques étaient liés à la lutte contre d’adoptianisme. On continua donc, aux temps carolingiens, à célébrer dans les architectures de l’époque wisigothique ou dans des églises mozarabes, toutes bien différentes de celles que l’on édifiait dans les provinces du nord-est soumises aux Carolingiens.

Les Asturies présentent pourtant un cas particulier. En effet, ce petit royaume, héritier des wisigoths, libre des Arabes, entretint entre le IXe et le XIe siècle des liens privilégiés avec les pays Francs. Les églises que l’on y construisit à partir du IXe siècle étaient destinées à la célébration du rite hispanique traditionnel. Cependant, l’une d’elles porte la marque incontestable de transformations liées à un changement de liturgie, vers la fin du IXe siècle. Ces transformations sont d’autant plus significatives qu’elles affectent une église qui était aussi une chapelle royale : Santa Cristina de Lena 25 (fig. 5).

Santa Christina de Lena (Asturies)
Fig. 5 Santa Christina de Lena (Asturies)

Santa Cristina a été construite vers le milieu du IXe siècle à une quarantaine de km au sud d’Oviedo, capitale des Asturies. Son plan est de type aulique. Il s’agit d’une salle rectangulaire voûtée mesurant 10 m sur 6 m. Au milieu de chacun des côtés s’ouvrent de petites pièces rectangulaires, également voûtées, l’une faisant office d’abside à l’est, l’autre de porche, à l’ouest, deux autres d’annexes au nord et au sud. La partie est de l’aula est occupée par une estrade de 1 m de hauteur formant chœur. La partie ouest est divisée, à mi-hauteur, par une tribune qui s’étend jusque dans le porche. Ainsi le chœur-estrade se trouve à mi-distance entre la nef destinée au peuple et la tribune réservée au roi et à sa suite.

Le monument a été conçu pour une liturgie-spectacle à laquelle on peut largement participer par le regard. On est bien dans l’esprit de la liturgie hispanique.

A la fin du IXe ou au Xe siècle, on apporte à ce monument des transformations essentielles. Trois arcs en plein cintre reposant sur des colonnes sont élevés sur le devant du chœur-estrade. Au-dessus on dresse une autre arcade triple, maçonnée, comportant des dalles ajourées. Des plaques de chancel en marbre sont ajoutées entre les colonnes. Désormais, le chœur est partiellement fermé aux regards comme par une iconostase. L’autel est enfin relégué dans l’abside encore surélevée de quelques marches, par rapport au chœur.

Il s’est passé à Santa-Cristina de Lena une transformation tout à fait comparable à celle que l’on a observée à Siran. L’action liturgique est désormais confinée dans un lieu partiellement fermé aux fidèles et l’architecture marque soigneusement la hiérarchisation des espaces. Par comparaison avec ce qui se produit dans la province de Narbonne, on peut penser que les transformations survenues à Santa-Cristina sont à mettre en relation avec une tentative d’introduction des ordines romani dans les Asturies, au moins dans une chapelle royale. Le changement de liturgie, sous l’influence des Carolingiens, ne fut pas un succès dans le royaume de Ramire et il resta certainement très limité. C’est la raison pour laquelle il n’eut guère d’effets sur d’autres architectures d’églises 26. Il faut croire, du reste, que l’arrivée de chrétiens mozarabes venus du sud de l’Espagne, au Xe siècle, ira de pair, dans les Asturies, avec une résistance à la romanisation de la liturgie.

L’introduction des ordines romani dans la liturgie de la province de Narbonne, au début du IXe siècle n’entraîna certainement pas immédiatement une nouvelle conception de l’architecture des édifices du culte. Cependant, pour autant que les monuments qui subsistent soient parfaitement représentatifs des constructions du temps, il semble que les petites églises rurales ont été édifiées selon un schéma privilégié, sans que l’on puisse affirmer, toutefois, qu’il fut exclusif. Le très petit nombre d’édifices du culte que l’on peut dater d’avant le IXe siècle ne permet de suivre qu’imparfaitement les cheminements qui conduisirent à l’adoption d’un type d’églises à chœur quadrangulaire surélevé, plus ou moins séparé de la nef par un arc triomphal. Quelques exemples d’évolution sont tout de même très significatifs, on l’a vu.

Il est probable que cette typologie dominante s’est imposée au moment où l’on mit en chantier un grand nombre d’églises ruinées dans les périodes troubles du VIIIe siècle, ainsi qu’à l’occasion de la création de colonies de peuplement et avec les fondations multiples de cellae dépendant des grands monastères. Elle a dû être adoptée, non seulement en raison de la facilité relative des techniques de construction mises en œuvre, mais, surtout, parce qu’elle est apparue, dans les anciens pays wisigoths, comme une bonne traduction, sur le plan architectural, des nouvelles conceptions de la liturgie imposée par les Carolingiens.

Notes

   1. On n’étudiera ici que l’architecture des petites églises rurales. Celle des églises abbatiales a fait l’objet d’un autre travail : A. Bonnery, Les églises abbatiales préromanes. Exemples du Languedoc-Roussillon, dans Les Cahiers de Saint-Michel-de-Cuxa, 20, 1989, à paraître. Il faut également signaler, pour l’époque carolingienne, sur un sujet analogue, mais précisément pour Cette région, les travaux de C. Heitz, Recherche sur les rapports entre architecture et liturgie, à l’époque carolingienne, Paris, 1963 ; idem, L’architettura dell’età carolingia in relazione alla liturgia sacra, (Convegno di studi), Todi, 1977, 339-362.

   2. M. Durliat et J. Giry, Chapelles pré-romanes à chœur quadrangulaire du département de l’Hérault, dans Actes du 94e Congrès National des Sociétés Savantes, Pau, 1969.

   3. F. Bousquet, Chapelles à chœur quadrangulaire du département de l’Aude, Mémoire de maîtrise, Toulouse, 1975.

   4. Pour le Gard et les P.O., voir les notices particulières au chapitre Languedoc-Roussillon coordonné par Y. Carbonell-Lamothe dans Le paysage monumental de la France autour de l’an Mil, sous la direction de X. Barral i Altet, Paris, 1987.

   5. Une bibliographie de ces édifices est donnée notamment par M. Durliat et J. Giry, art, cit.

   6. Pour les limites de la province ecclésiastique de Narbonne du IXe au XIe s, voir A. Bonnery, Le changement de liturgie au IXe s, en Gothie et dans la Marche d’Espagne, dans Actes du Congrès de la FHLMR, Canet-en-Roussillon, juin 1988, à paraître. Pour les églises préromanes catalanes, X. Barral i Altet, L’art pre-romanic a catalunya a segles Ix i X, Barcelona, 1981 ; E. Junyent, L’arquitectura religiosa abans del romanic, Montserrat, 1983.

   7. Dans l’Hérault signalons l’église probablement monastique d’Argelliers, M. Durliat, Une construction de l’époque de saint Benoît d’Aniane à Argelliers, dans Rev. arch. de Narb., 1968, 243 ss. C’est une église à sanctuaire quadrangulaire tripartite dans la tradition paléochrétienne initiée, de manière exemplaire, à Narbonne dans l’ecclesia du Clos de la Lombarde, A. Bonnery, Narbonne paléochrétienne. Les édifices du culte, thèse de doctorat d’État, Strasbourg, 1986. En Catalogne, quelques monuments préromans ont une abside outrepassée, X. Barral, L’art preromanic, 84.

   8. Sur l’importance numérique de ces Constructions, A. Bonnery, Le changement de liturgie.

   9. J. Bordenave, H. Martinolle, T. Martin, Saint-Martin de Siran, site paléochrétien et préroman, dans Rev. Arch. de Narb. 3, 141-172. Également, M. Durliat-Giry, art. cit., 221-223.

   10.   J. et O. Taffanel, La chapelle Saint-jean de Cas dans Bul. Soc. Et. Sc. de l’Aude (= SESA), 79, 1979, 39-55.

   11.   Le compte rendu partiel de ces fouilles m’a été aimablement communiqué par O. et J. Taffanel. Qu’ils en soient aimablement remerciés.

   12.   J. Bordenave, J.-L. Bonnet, L’église romane de Saint-Sernin de Cupserviès, dans Bul. SESA, 79, 1979, 57-66.

   13.   Quand on le retrouve en place, l’autel est toujours situé vers le fond du chœur, à peu de distance du mur. En ce qui concerne l’orientation du célébrant pendant la liturgie, il n’y a pas de changement par rapport aux pratiques de l’Église paléochrétienne. Sur le sujet, J. Braun, Der christiiche Altar in seiner geschichtlichen Entwicklung, Munich, 1924 ; O. Nussbaum, Der Standort des Liturgen am christlichen Altar vor dem Jahre 1000 (Théophania 18), Bonn, 1966 ; C. Vogel, L’orientation dans les Ordines romani du Haut-Moyen Age, dans La Maison Dieu 70, 1962, 71-78 ; M. Metzger, La place des liturges à l’autel, dans Rev. Sc. Rel. Strasbourg, 1971, 131-145.

   14.   Sur le caractère symbolique de l’arc et sa valeur représentative du sacré, A. Grabat, Martyrium I, Paris, 1946, 91 ss.

   15.   A. Bonnery, Le changement de liturgie.

   16.   L’expression est du moine Ardon, biographe de Benoît d’Aniane, MGH, Scrip. I, 280.

   17.   Pour cette question, A. Mundo, El Commicus palemsest, Paris,lat. 2269, amb notes sobre liturgia i manuscrits visigotics a Septimania i Catalunya, dans Scripta et documenta 7, p. 230 ss. ; idem, Les changements liturgiques en Septimanie et en Catalogue pendant la période préromane, dans Les cahiers de Saint-Michel-de-Cuxa 2, 1971, p. 29-42 ; idem, Sur quelques manuscrits liturgiques languedociens de l’époque carolingienne, vers 800, dans Les Cahiers de Fanjeaux 17, 1982, p. 81-95 ; M.S. Gros, art. cit. ; idem, El ordo romano-hispanico de Narbona para la consegracién de iglesias, Hispania sacra 19, 1966, p. 320-401 ; idem, El antiguo ordo bautismal catalano-narbonense, Hispania sacra 28, 1975, p. 37-101 ; idem, Las ordenes sagradas del pontifical, ms. 104 (CV) de la Bibi, cap. de Vic, dans Hispania Sacra 17, 1964, p. 99-133 ; idem, L’ordo catalano-narbones per a la benediccio dels sants olis, dans Revista catalana de teologia 1, 1976, p. 231-258 ; idem, Lepontifical de Narbonne, dans Cahiers de Fanjeaux 17, 1982, p. 976 113 ; A.G. Martimort, Sources, histoire et originalité de la liturgie catalano languedocienne, dans Cahiers de Fanjeaux 17, 1982, p. 25-49, avec notes donnant les références aux nombreux manuscrits qui font connaître cette liturgie ; A. Olivar, Survivances wisigothiques dans la liturgie catalano-languedocienne, dans Cahiers de Fanjeaux 1, 1982, p. 157-172 ;J. Deshusses, Le supplément au Sacramentaire grégorien, Alcuin ou saint Benoît d’Aniane, dans Archiv für Liturgiewissenschaft 9, 1965, p. 48-71. Cet article a éclairé tout le problème des « Spanish symptoms » que les liturgistes remarquaient dans la liturgie romano-carolingienne.

   18.   On peut, indifféremment parier de liturgie « catalano-narbonnaise » (M. Gros), ou « catalano-languedocienne » (A.G. Martimort) ou encore, croyons-nous, « romano-hispanique ».

   19.   A.G. Martimort, art. cit., 42, a noté que certains de ces rites populaires ont persisté jusqu’au XVIe s, dans les missels d’Elne ou de Saint-Pons. Même idée chez Huglo, Les « preces » des graduels aquitains empruntés à la liturgie hispanique dans Hispania Sacra 8, 1955, 383 : « Les usages gallicans (ou hispaniques) ne disparurent pas d’un seul coup le jour où les rites romains furent imposés par le pouvoir carolingien. Le sud de la France se montra plus conservateur que d’autres provinces de l’Empire et les vieux rituels se maintinrent de façon plus tenace en certaines fêtes auxquelles le peuple tenait particulièrement ». Voir également Olivar, Survivances wisigothiques dans la liturgie catalano-languedocienne, Cahiers de Fanjeaux 17, 1985, 157-172 : « Il serait plus juste de parler d’une résistance indigène dans la Narbonnaise et dans la Marche Hispanique, résistance des rituels primitifs enracinés dans les usages populaires, affrontés au cours du VIIIe s., dans la Septimanie et dans toute la Gaule, aux rituels de la nouvelle liturgie imposée, la romaine, moins riche, peut-être moins pastorale, en tous cas, moins familière, moins connue ».

   20.   A. Olivar, art. cit., 168.

   21.   Sur le sujet, voir les textes carolingiens cités par G. Nickl, Der euteil des Volkes, Innsbrflck, 1930.

   22.   Pour les chancels dans le sud-est de la France, M. Buis, Recherche sur les matériaux employés dans les mobiliers d’église sculptés, d’époque carolingienne, dans le Sud-Est de la France, dans Arch. médiév. 5,1976, 233-245 ; idem, Les sculptures carolingiennes de l’ancienne cathédrale de Vence, dans Mémoire de l’Institut de préhist. et d’arch. des Alpes Maritimes 18, 1975, 57-65 ; J. Hubert, Introïbo ad altare ; l’autel chrétien en France du Ve au XIIe s, Revue de l’art 24, 1974, 9-21. Pour l’Aude, voici la liste des chancels carolingiens : Musée lapidaire de Carcassonne, MH 6.4.60 ; MH 6.12.84 ; Narbonne, MH 6.12.84 ; Saint-Polycarpe MH 5.12.1908 ; MH 21.1.80.

   23.   D. Cattaneo, L. Guiraud, C. Journet, Notre-Dame de la Lauze à Villarlong rapport de fouille dactyl. s.d.

   24.   Sur les églises wisigothiques d’Espagne, H. Schlunk et Th. Hauschild, Hispania antigua. Die Denkmaler derfrüchristlichen und westgotischen Zeit, Mayence, 1978 ; P. de Palol, Arqueologia cristiana hispánica de tiempos romanos y visigodos. Ensayo de sìntesis monumental y bibliografica, dans Actas del VIIIe Cong. lut, de Arq. Crist, Barcelona, 1969, 167-185 ; idem et M. Hirmer, L’art en Espagne du royaume wisigoth à la fin de l’époque romane, Paris, 1967 ; J. Fontaine, L’art préroman hispanique I et II (zodiaque), 1973-1975.

   25.   Pour Santa Cristina de Lena et les églises asturiennes en général, J. Manzanares Rodriguez, Arte prerománico asturiano, sintesis de su arquitectura, Oviedo, 1964; A. Bonnet-Correa, Arte preromànico asturiano, Barcelona, 1967 ; Ch. Falque, Les installations liturgiques dans l’architecture religieuse asturienne, thèse, Paris-IV, 1980 ; M. Durliat, Des Barbares à l’an Mil, Paris 1987, 495-501.

   26.   On peut noter cependant que San Miquel de Celanova, petite chapelle mozarabe construite en Gallice à la fin du Xe s, reprend, avec des techniques architecturales bien différentes certes, un plan comparable à celui des églises à chœur quadrangulaire de la province de Narbonne à la même époque. Ce plan est exceptionnel pour un monument mozarabe. Est-ce le signe de l’adoption momentanée d’une liturgie influencée par les ordines romani dans une région soumise aux influences des carolingiens ? Pour cette église, M. Durliat, art. cit., 508; M. Muriez, Historia de arquitectura galega. Arquitectura prerománica, GOAG, 1978.