Une nouvelle vie de Saint Fulcran de Lodève

Monsieur François Dolbeau a publié dans les Analecta Bollandiana (Tome 100, 1982, pp. 515-544), la revue bien connue d’Hagiographie Chrétienne, une vie inédite de saint Fulcran, évêque de Lodève. C’est cette « Vie » que l’on ma demandé de traduire et de présenter aux lecteurs d’Etudes sur l’Hérault.

Saint Fulcran est mort le 13 février 1006, après avoir occupé le siège épiscopal de Lodève pendant 57 ans. L’action pastorale et la sainteté de vie du personnage en ont fait une des figures les plus marquantes et les plus vénérées de l’ancien diocèse de Lodève. Aujourd’hui encore, après un millénaire, sa mémoire et son culte sont toujours très vivants à Lodève ; ne sonne-t-on pas chaque soir, au clocher de la cathédrale, le « glas de saint Fulcran » pour rappeler son trépas, et la procession de ses reliques, le dimanche précédant l’Ascension, n’attire-t-elle pas la foule de ses dévots du Lodévois ?

Mais après tant de siècles écoulés, pouvons-nous avoir une idée exacte de ce que fut ce personnage ? Les hagiographes successifs n’ont-ils pas embellie sa physionomie ? Quelles sont les sources de sa biographie ? Depuis sa mort, et la récente découverte vient de le confirmer, presque chaque siècle a vu se lever un ou plusieurs biographes ; mais quel crédit peut-on leur accorder, alors qu’il est notoire que les hagiographes ont davantage le souci d’édification de leurs lecteurs que celui de l’historicité de leur récit ?

Saint Fulcran, bien sûr, n’a pas échappé à ce danger. Il faut donc faire œuvre de critique pour discerner ce qui est proche de la vérité et éliminer ce qui est manifestement légendaire. Ce travail n’a pas encore été fait de manière systématique, mais E.-Martin et L. Guiraud dans « Histoire de la ville de Lodève » (Montpellier 1900), J. Rouquette dans « Vie de saint Fulcran par Bernard Gui, traduite et annotée » (Montpellier 1911), et surtout H.-Vidal dans « La première « Vie » de saint Fulcran » et le triomphe de l’« épiscopatus lodévois au XIIe siècle » (Annales du Midi, tome 77, n° 71, janvier 1965), et François Dolbeau lui-même dans l’introduction à la « Vie inédite de saint Fulcran », ont bien déblayé le terrain et précisé quelques points particuliers. En attendant la publication d’une biographie critique, venons-en aux sources de cette biographie : elles sont de deux sortes, diplomatiques et hagiographiques.

Les actes concernant saint Fulcran ne sont pas nombreux, mais cela n’a rien de surprenant pour le Xe siècle. Ils suffisent cependant à situer son action pastorale et à cerner sa physionomie religieuse. Il est fidèle aux assemblées conciliaires de la province narbonnaise, tel le concile de Narbonne de 990 (Fliche T.7, p. 493), et hors de la province, tel le concile du Puy aux alentours de 990 (idem) qui légifera sur la question alors d’actualité : la paix dans le monde féodal en train de se constituer. C’était une préoccupation majeure pour l’Église, et les évêques, soucieux de défendre les populations victimes des luttes féodales, finiront par élaborer toute une législation pour réduire les conflits : elle est connue sous les noms de « Paix de Dieu » et « Trêve de Dieu ».

Il s’intéresse à la vie monastique en assistant à des consécrations d’églises ou d’autels, telle la consécration d’un autel dans l’église abbatiale Saint-Michel de Gaillac en 972 (H.G.L.T.V. col. 269270) ; les « Vies » évoqueront plusieurs cérémonies de ce genre dans des monastères auvergnats. Plus encore, il use de tout son pouvoir pour le rétablissement de monastères déchus de leur ferveur première, tel celui de Psalmodi au diocèse de Nîmes en 1004 (H.G.L.T. III, p. 233) ; les « vies » relateront la renaissance de celui de Joncels au diocèse de Béziers, qui fut son œuvre, et surtout la fondation de l’abbaye du Saint-Sauveur, auprès de sa cathédrale. Ces deux monastères ne furent pas oubliés dans son testament.

La reconstruction de sa cathédrale fut une des œuvres majeures de son épiscopat : l’acte de consécration de la nouvelle église (6 octobre 975) énumère les nombreuses donations qu’il fit à cette occation pour la magnificence du culte et l’entretien des chanoines appelés à la desservir (Cart. Lod., p. 469). Un acte de 998, dont l’original est encore conservé à la cathédrale de Lodève, favorise la fondation d’un luminaire en l’honneur de la Vierge Marie à l’autel qui lui est dédié dans l’Église cathédrale (Cart. Lod., pp. 19-20). Cette forme de dévotion, Fulcran l’avait déjà manifestée en l’honneur de la relique de la Croix, conservée au monastère de Gellone (Saint-Guilhem-le-Désert), en donnant un manse au territoire de Jonquières, dont le revenu permettrait d’entretenir perpétuellement un luminaire devant la précieuse relique (Cart. Gel., pp. 117-118).

Lodève, cathédrale Saint-Fulcran, crypte préromane
Fig. 1 Lodève, cathédrale Saint-Fulcran, crypte préromane. Nef centrale, vue prise vers l'ouest (Photo M. Descossy, © 1975 Inventaire Général - S.P.A.D.E.M.)

Mais c’est le « Testament » qui est l’acte diplomatique le plus important par ses nombreuses donations, il nous permet, d’une part, de prendre conscience de la fortune de l’évêque de Lodève qui, à l’évidence, appartenait à une famille puissante et riche du Lodévois, et, d’autre part, il met en pleine lumière le fait que Fulcran fut essentiellement un homme d’Église, uniquement préoccupé d’assurer aux institutions ecclésiales pour lesquelles il avait tant œuvré, les moyens matériels nécessaires à leur stabilité et à leur durée : cathédrale qu’il avait reconstruite, chapitre qu’il avait réformé, abbaye du Saint-Sauveur de Lodève qu’il avait fondée, de Joncels qu’il avait rétablie, etc.

Deux autres chartes évoquent encore le rôle de Fulcran dans le monde féodal dont l’Église était partie prenante. La première, conservée dans le Cartulaire de Gellone (éd. Alaus, Cassan Mynial, p. 232), nous le montre exerçant l’office d’arbitre dans le différend qui opposait Raymond, comte de Toulouse et Amélius, évêque d’Uzès au sujet de l’honneur de saint Martin de Caux au diocèse d’Agde (972). La seconde, au Cartulaire de l’Église de Béziers (Livre noir, éd. Rouquette, p. 36), concerne l’échange que firent Fulcran, évêque de Lodève, et Bernard, évêque de Béziers, de l’alleu de Saint-Bauzille-d’Esclatian (com. de Vendres) possédé par le premier, contre l’alleu de Montels (com. de Lunas) possédé par le second (975). On peut penser que saint Fulcran donna ce dernier alleu à l’abbaye de Joncels, qu’il était en train de relever de ses ruines, car il ne figure pas dans son testament.

Les sources hagiographiques, vies, biographies, récits de miracles, sont plus importantes en volume que les sources diplomatiques, mais elles n’ont pas la même valeur historique. Les hagiographes, en effet, ont davantage le souci d’édifier que de donner une relation exacte des faits et gestes de leurs héros. Ils sont parfois intéressés, ce qui les amène à orienter leur récit : il faut donc faire une critique sérieuse de ces textes à partir des constantes du genre hagiographique et du contexte historique dans lequel ils ont été écrits. Ces réserves faites, venons-en aux différents écrits hagiographiques concernant notre saint.

Le premier en date, est celui que M. François Dolbeau vient de découvrir et de publier. Il se trouve dans un recueil de légendes hagiographiques ou légendier le mot légende, en latin legenda, vient du verbe latin legere, lire ; la « légenda », au sens étymologique et liturgique du terme, est « ce qui doit être lu » au jour de la fête du saint, concrètement les lectures ou leçons qui sont faites au cours de l’office nocturne appelé Vigiles ou Mâtines. Ce recueil de vies de saints, disposées en forme de « légendes », a été composé au milieu du XIIe siècle, certainement pour un monastère du Massif Central. C’est un ouvrage de très grand format, comportant 384 feuillets et regroupant 130 pièces hagiographiques. Il a été acquis par la Bibliothèque nationale en 1980 et a reçu la côte : « Nouvelle Acquisition Latine 2663 ». La vie de saint Fulcran, si l’on en croit les indications données par l’auteur, est l’œuvre d’un contemporain qui a été témoin ou confident des faits rapportés et qui a composé son récit quelques années après la mort de son héros. On peut donc penser qu’il est bien renseigné et que, indépendamment du genre littéraire et du merveilleux dans lequel baignent les récits, on peut ajouter foi aux événements rapportés. Avec M. Dolbeau, nous donnerons à cet écrit le nom de « Vita Prima ».

Monnaie des évêques de Lodève à l'effigie de saint Fulcran
Fig. 2 Monnaie des évêques de Lodève à l'effigie de saint Fulcran, XIIe s. Avers. Coll. Société Archéologique de Montpellier (Photo J. Vallon, © 1975 Inventaire Général - S.P.A.D.E.M.).
Monnaie des évêques de Lodève à l'effigie de saint Fulcran
Fig. 3 Monnaie des évêques de Lodève à l'effigie de saint Fulcran, XIIe s. Revers. Coll. Société Archéologique de Montpellier (Photo J. Vallon, © 1975 Inventaire Général - S.P.A.D.E.M.).

La « Vita Secunda » est celle qui fut composée à la fin du XIIe siècle par Pierre de Millau, abbé de Mazan en Vivarais, à la demande de l’évêque et du chapitre cathédral de Lodève. Elle était en vers et en prose ; malheureusment, nous ne la possédons plus.

Mais nous en avons la substance dans l’œuvre de Bernard Gui, évêque de Lodève (1323-1331). François Bosquet, qui a eu connaissance de l’une et l’autre, déclare que la « vie » de Bernard Gui n’est qu’un abrégé de celle de Pierre de Millau, à l’exception du chapitre concernant l’élévation et la translation du corps du saint qui lui est propre. Elle fut insérée par l’évêque de Lodève dans le quatrième tome de son légendier abrégé, le « Specalum Sanctorale ». Les Bollandistes la publièrent pour la première fois (Acta Sanctorum Februrarii t. 2) et J. Rouquette en donna la traduction avec un commentaire (Montpellier 1911) : c’est la « Vita Tertia ».

L’évêque et historien de l’Église de Lodève Plantavit de la Pause (1625-1648) donna une notice importante sur notre saint dans son ouvrage sur les évêques de Lodève intitulé « Chronologia Praesulum Lodovensium » (1634). L’auteur nous dit qu’il l’a composée d’après les anciens bréviaires de l’Église de Lodève, concrètement d’après les « légendes » de l’office liturgique. Malheureusement, aucun de ces bréviaires n’est parvenu jusqu’à nous. A la vérité, son œuvre ne nous apporte rien de nouveau, et, de surcroît, manque d’esprit critique. Nous l’appellerons la « Vita Quarta ».

Enfin, François Bosquet, successeur de Plantavit de la Pause sur le siège de Lodève (1648-1657), donna pour la première fois en langue française « La Vie de saint Fulcran, Evesque de Lodève » (Paris 1651) en « un style simple et familier, pour nous accommoder à la capacité du peuple qui forme la plus grande partie de notre troupeau ». Malgré cet avertissement, cette « Vie » est la plus complète et la plus intéressante que les siècles passés nous aient léguée sur saint Fulcran il est vrai que François Bosquet n’était pas le premier venu puisqu’il avait été intendant du Languedoc avant d’entrer dans l’état ecclésiastique. Son œuvre, bien documentée et aussi critique qu’il était possible de l’être à l’époque, a eu beaucoup de succès et fut réimprimée jusqu’au XIXe siècle ? Nous l’appellerons la « Vita Quinta ».

Il est inutile de mentionner les autres vies en français composées à partir du XXVIIe siècle jusqu’à nos jours : elles ne nous apprennent rien de nouveau et manquent souvent du plus élémentaire esprit critique. C’est la raison pour laquelle nous disions plus haut que la biographie de saint Fulcran est encore à écrire selon les normes de l’histoire telle qu’on la conçoit aujourd’hui.

Quel est l’apport de la « Vita Prima » par rapport aux autres vies déjà connues ? Comme l’a bien mis en valeur M. Dolbeau, cet apport est primordial. Pratiquement toutes les autres vies dérivent d’elle, puisque nous savons que chacune de celles qui étaient déjà connues procèdent de la précédente. Bernard Gui a abrégé Pierre de Millau. Plantavit de la Pause a écrit d’après les légendes des bréviaires, qui ne pouvaient être que des abrégés des vies existantes. François Bosquet nomme dans ses sources Pierre de Millau et Bernard Gui. Pratiquement, presque tous les épisodes de la « Vita Prima » se retrouvent dans Pierre de Millau-Bernard Gui. C’est pourquoi M. Dolbeau a pu conclure : « l’essentiel de la « Vita Prima » a été repris par « Vita Secunda ». Une telle coïncidence implique que l’abbé de Mazan ne s’appuyait pas seulement sur la tradition orale, mais qu’il avait sous les yeux un exemplaire de la « Vita Prima ».

Vie ou actes de saint Fulcran évêque et confesseur

I. – Fulcran, l’homme de Dieu, issu d’une lignée glorieuse et noble, et assujetti dès sa jeunesse à des maîtres expérimentés dans l’étude des lettres, s’affermissant d’autre part dans la pratique des vertus, est élevé à la dignité épiscopale dans la cité de Lodève 1. Alors que le saint pasteur demeurait dans cette ville, il commença à acquérir de la considération par ses actions vertueuses et à devenir célèbre par ses nombreux miracles. Il était, en effet, enraciné dans la foi, zélé pour le culte de Dieu, sobre, chaste, doux et miséricordieux. Le souci qu’il avait des indigents et des pauvres, des orphelins et des veuves était tel que, dès qu’il avait connaissance de leur total dénuement il y portait remède, autant qu’il était en son pouvoir. Notre bienheureux, en effet, s’était fait une habitude, à chaque fête du Seigneur et de tous les Apôtres, ainsi qu’au temps du Carême, de servir lui-même toutes sortes d’aliments à douze frères (chrétiens), auxquels, une fois qu’ils étaient rassasiés, il lavait les pieds et distribuait en plus des vêtements ; sans parler de tous les autres dont le nombre était très grand. Quel affligé n’a-t-il pas consolé ? De quel malade n’a-t-il pas eu compassion ? De tout ce que le seigneur a réalisé par lui, nous ne rapportons, à la vérité, que ce dont nous-mêmes avons été témoins et ce que nous avons appris par les récits d’hommes dignes de foi.

II. – Un aveugle, du pays d’Albi, est invité en songe, à se rendre immédiatement auprès de lui (Fulcran) et de se mouiller les yeux aveugles avec l’eau dont il se lavait les mains 2 afin de retrouver la santé. L’aveugle se leva aussitôt et se rendit auprès du très saint évêque Fulcran, se prosternant à ses pieds. Il soudoya secrètement ses familiers et leur confia ce qu’il avait vu en songe. A ces mots, ceux-ci se jetèrent aux pieds du très saint homme et commencèrent à le supplier véhémentement d’avoir pitié de l’aveugle. Mais lui se déroba, disant qu’il n’était pas convenable que le Seigneur réalise de telles choses par son intermédiaire. Mais pressé avec force par les prières des assistants, il offrit au Seigneur le sacrifice de louange 3 après quoi, il se lava les mains et s’en alla aussitôt de là. L’aveugle alors, ayant pris l’eau avec laquelle le saint homme s’était lavé les mains, en baigna ses yeux de telle sorte que, toute cécité ayant disparue, il commença à voir la lumière du ciel.

III. – Comme ce bienheureux devenait célèbre par sa sainteté et exauçait les prières légitimes qui lui étaient adressées, secrètement il commença à envisager de quelle manière il se rendrait à Rome et prierait Pierre le prince des apôtres et Paul son compagnon, pour obtenir le pardon de ses péchés. Ayant fixé le jour de son départ, il se mit en route; et comme il approchait de la Ville, il enleva ses vêtements, les confia à ses compagnons et il se mit à marcher au milieu d’épines acérées, nu comme au sortir du sein maternel. La foule, voyant ainsi s’avancer un homme si humble, accourut avec compassion et se mit à crier avec des larmes dans la voix : « aie pitié, ô Christ, de ton excellent pontife que tu as racheté au prix de ton sang ». Et c’est ainsi que s’avançant avec la multitude du peuple, il parvint devant l’église du Bienheureux Pierre. Prolongeant son séjour en ce lieu, il était assidu aux veilles et aux jeûnes, priant pour obtenir la purification de ses péchés et pour que le bienheureux apôtre le délivre des liens de ses fautes.

IV. – Ce très saint homme étant venu une autre fois dans la même ville (Rome), faisant preuve de la vertu d’humilité qu’il avait toujours présente au plus profond de son cœur, ordonna à ceux qui l’accompagnaient de le frapper de verges en le poussant comme un serviteur inutile, et de le conduire en le frappant jusqu’à l’église de l’apôtre. Mais eux avec force mais aussi avec humilité se mirent à lui faire entendre qu’il n’était pas convenable qu’un homme si saint endure un tel supplice. A ces mots, cet homme digne de vénération, se rendit aux prières de ses compagnons et accéda à leur demande. Cependant, en entant dans la très sainte demeure de l’apôtre, ayant appelé les sept premiers de ses apôtres, il confessa sa faute. Et là, ayant réussi à se séparer de ses compagnons, il se rasa la chevelure jusqu’à la peau en vue de remporter le prix de la vie éternelle. Ô homme d’un mérite éminent, très bienheureux Fulcran, ô soldat très invincible et docteur magnifique, qui voulut ainsi souffrir pour gagner le prix de la vie éternelle, présente pour nous au Christ nos instantes prières afin que nous méritions de devenir participants de ta béatitude dans la douceur du paradis.

V. – Et voici que survint une très grande famine, si bien qu’une foule d’affamés commença à venir vers lui non seulement des localités voisines, mais aussi des régions plus éloignées, si bien qu’il n’y avait pas d’endroit, soit dans les environs, soit dans la ville où le vénérable évêque avait son siège, où la foule des gens ne se rassemble. Ce père très miséricordieux, voyant une telle multitude de pauvres, fut vivement saisi de compassion et, en lui-même, il commença à envisager comment il pourrait secourir tant de malheureux. C’est pourquoi, il distribua à tous ces pauvres gens tout ce qu’il avait en propre sans rien retenir pour lui-même. Lorsqu’il eut distribué tout ce qu’il possédait, il se mit à parcourir son diocèse et il préleva exactement la dixième partie de tout le bétail qu’il avait trouvé et la donna en totalité aux affamés. Quant tout eut été distribué, il entendit dire que du blé était mis en vente dans le Rouergue par des hommes nobles qui résidaient dans des lieux sûrs. A ces mots, cet homme vénérable s’apprêta à s’y rendre avec une somme importante afin d’acheter la nourriture qui lui permettrait de soulager la misère des pauvres. Ce qu’ayant appris, le comte de ce pays 4, plein d’avidité, se hâte au devant de lui avec une troupe armée et prépare secrètement un piège contre cet homme vénérable. Mais le très saint prélat, sachant que l’on avait dressé contre lui une embuscade, accourt sans hésitation avec le désir d’être introduit dans les saintes demeures du royaume avec les saints martyrs. Mais le comte en question, terrassé par la puissance du Seigneur, commença par s’évanouir, puis pâlir, transpirer, souffrir et sombrer dans l’anxiété. Alors sous le poids de la souffrance, l’insensé rentrant enfin en lui-même, s’adressa aux siens en ces termes, fou d’inquiétude : « fuyons le lieu de l’embuscade, car celui que nous poursuivons est le serviteur très bon du Seigneur. » Comme ce comte insensé s’en allait, le vénérable évêque arrivait en ce lieu. Quittant cet endroit, il décida de poursuivre sa route. Ayant acheté ce qu’il voulait, il retourna chez lui sans encombre. Il lui fut alors possible de soulager la misère des pauvres jusqu’à ce que revienne l’abondance des fruits. L’abondance étant revenue, les indigents et les pauvres, chantant ses louanges et pleins de joie, retournèrent chez eux avec la bénédiction du pieux pasteur. Lorsque je me rappelle la foi invincible dans ses œuvres de ce très saint évêque et sa comparaison de cœur envers son prochain, j’affirme sans crainte qu’il a enduré le martyre sans subir le glaive. Sur ce que je vais dire du bienheureux prélat, il y a quelques personnes illustres et véridiques qui en ont été les témoins, les ont vu de leurs yeux et en ont témoigné par leurs paroles.

VI. – Après cela, le bienheureux Fulcran étant venu en Auvergne poussé par la charité et l’amitié qu’il portait aux habitants de ce pays et pour visiter le tombeau du bienheureux abbé Mayeul 5 qu’il aimait beaucoup et offrit au Seigneur avec reconnaissance le sacrifice de louange pour la rémission de ses péchés, il fut aimablement invité par un homme noble du nom d’Ugbert de demeurer chez lui au nom de la charité. Aussi, le pieux homme qui, lui aussi, cultivait la charité accéda à sa demande ; il fut donc reçu par lui avec honneur. Alors qu’ils conversaient ensemble sur plusieurs points touchant au bonheur de la vie éternelle, l’illustre Ugbert lui demanda avec insistance de bien vouloir consacrer, pour son usage, une église, afin qu’en ce lieu il puisse rendre au Christ prières et louanges avec reconnaissance. A ces mots, le vénérable évêque se rendit volontiers à sa demande et s’engagea à le faire. Le jour ayant été fixé où cela devait avoir lieu, une grande foule de gens se rassembla, à la fois avide d’entendre les très salutaires paroles de vie de la bouche du très bienheureux homme et d’être délivrés des liens de leurs péchés, mais encore pour recevoir avec fruit sa bénédiction et être confirmée par le don du Saint-Esprit. Après avoir tracé les lettres à l’alphabet à l’extérieur et à l’intérieur, comme c’est l’habitude pour la consécration des églises, fatigué il s’assit tranquillement en ordonnant à un moine de son entourage de veiller à ce que la lampe qui brûlait au-dessus de lui sur la muraille ne tombe pas et ne lui cause quelque blessure. Mais alors que le bienheureux pontife était assis, la rampe tomba sur lui et y demeura un bon moment. Le moine auquel le glorieux évêque avait confié la garde de la lampe, pieds et mains enveloppés dans son vêtement à cause de la morsure du froid, se leva trop tard. Quelques personnes se précipitèrent claquant des mains et donnant de la voix pour faire relever la lampe; et voici que la lampe se releva à une plus grande hauteur, se stabilisa et demeura plus solidement accrochée au mur, si bien que le vêtement de l’homme de Dieu demeura intact à tel point que le regard le plus pénétrant ne put y découvrir aucun dommage. Ce miracle, un grand nombre de clercs et de gens du peuple en furent témoins, tout spécialement l’abbé Étienne 6 et aussi le noble Ugbert qui se tenait aux portes de l’Église tout au fond, et encore le moine qui demeurait aux pieds du saint pontife en silence. Pourquoi les autres ne l’ont pas vu, ce n’est pas à nous de le dire. La messe étant achevée, Ugbert, les yeux remplis de larmes, se mit à dire aux nombreux assistants : autrefois, j’aimais beaucoup cet évêque élu de Dieu, mais maintenant je l’aime encore davantage parce que je suis certain qu’un grand miracle a été réalisé aujourd’hui par Dieu, grâce à lui. Entendant cela, l’abbé Étienne accourut plein de joie. « Quant à moi, dit-il, je pensais qu’une telle chose était impossible. Je me réjouis donc grandement parce que je vois sans aucun doute que j’ai été le témoin capable de manifester que ce miracle venait de Dieu. En effet, j’ai vu la lampe tomber sur lui et y demeurer un bon moment, et de nouveau se relever et demeurer accrochée au mur à une plus grande hauteur. C’est ton œuvre, ô Christ, c’est ton œuvre admirable. En effet, tu as dit de Celui qui est ton Père d’une manière ineffable avant les siècles : « je veux, Père, que là où je suis, là aussi soit mon serviteur ». »

VII. – A peu près à la même époque, il eut le désir de s’en aller au monastère de Souvigny par dévotions pour son très cher abbé Mayeul. Sa route traversant le diocèse du Puy, il décida de se rendre à l’église de la très sainte Mère de Dieu, Marie 7. Et comme il approchait du lieu, il envoya deux ou trois de ses compagnons parmi les plus capables pour demander qu’on l’attende afin qu’il puisse offrir au Seigneur le sacrifice de louange ; il leur ordonna également de distribuer des vivres de qualité à vingt-quatre pauvres, se rappelant la parole du Seigneur qui dit : « Bienheureux les miséricordieux car Dieu se montrera miséricordieux envers eux », et sachant que c’est le Christ lui-même que l’on nourrit dans les pauvres. C’était le jour de la solennité des saints apôtres Simon et Jude. Lorsqu’il fut arrivé à l’église, des membres très éloquents du clergé vinrent vers lui, lesquels, prenant à part ses mailiers leur parlèrent en ces termes : « Nous vous demandons, frères très pieux, d’avoir pitié de nous. Il y a parmi nous un homme qui nous est très cher du nom de Pierre, fils d’un homme noble, qui est atteint de fortes fièvres et sujet d’attaques de goutte au côté gauche. Nous vous demandons de nous faire passer sans tarder en cachette l’eau avec laquelle le très saint évêque se sera lavé les mains. Nous avons en effet confiance dans le Seigneur que si le malade boit de cette eau, la vigueur lui sera rendue. » Le bienheureux prélat arriva plein de joie pour célébrer le sacrifice. Après l’immolation de la très sainte victime, s’étant lavé les mains pour la seconde fois, s’assit tranquillement. Alors ses assistants prenant l’eau avec laquelle le glorieux pontife s’était lavé les mains, la remirent discrètement à ceux qui la leur avaient demandée et ceux-ci la donnèrent à boire au fils du courtisan. Ensuite, avec une partie de cette même eau, ils l’oignirent au côté gauche, à l’endroit où il souffrait des attaques de la goutte. Et c’est ainsi, qu’ayant recouvré la santé, il loua magnifiquement son médecin.

VIII. – Poursuivant sa route à travers les campagnes de l’Auvergne, le très glorieux homme parvint à un monastère du nom de Cusset 8 où il fut reçu avec empressement par les moniales qui lui demandèrent avec insistance de bien vouloir procéder à la dédicace de leur église, ce qu’il fit très dévotement. Ensuite, continuant son chemin, il s’efforça de parvenir au monastère de Souvigny. Après son départ, les moniales ramassant soigneusement les restes du repas du bienheureux, se les partagèrent et les conservèrent précieusement. Comme il passait souvent par-là avec les siens, ces saintes femmes leur disaient : « Ah ! Qu’il est bienheureux l’évêque Fulcran, car nous savons que Dieu a accompli un miracle grâce à ses restes de nourriture. En effet, plusieurs personnes atteintes de la fièvre vinrent ici et, peu de temps après avoir pris de ces restes, méritèrent de recouvrer la santé. » En effet, il n’y a personne de ceux qui en ont absorbé qui, sans tarder, n’ait recouvré la santé.

IX. – Pareillement, alors qu’il voyageait souvent, il vint un jour chez un homme noble connu du glorieux pontife. Toute la famille courait çà et là à cause de la venue du grand évêque voici que par accident le feu tomba des mains d’un jeune serviteur dans la réserve de la maison qui était située loin de l’appartement où logeait le prélat. Le vent soufflant, le feu se mit à jaillir avec impétuosité, et les flammes crépitant, le glorieux évêque vit le feu au loin. La flamme tourbillonnant se mit à faire retentir les airs et l’homme vénérable voyant cela poussa un gémissement et levant les yeux au ciel s’écria : « Ô, Seigneur Jésus-Christ, voici qu’à cause de ma venue et à cause de mes péchés, tout ce que mon hôte avait préparé pour le repas, le feu l’a consumé. Je demande, Seigneur, que les flammes se calment, que le brasier se refroidisse et que l’ardeur de l’incendie s’arrête. « Et, en disant cela, la main levée, il fit le signe de la croix. Aussitôt la flamme apaisée fut domptée, le brasier se refroidit et l’ardeur de l’incendie s’arrêta. Alors, le bienheureux évêque s’adressant à son hôte avec délicatesse lui dit : « ne te lamente pas, mon fils, et ne sois pas triste à cause de cet incendie, car je te rendrai tout ce que tu as perdu. » Ce dernier tout joyeux lui dit : « Ô, très doux Père, voici que j’ai tout examiné et je n’ai rien trouvé qui ait péri. » Ce miracle, en effet, a été accompli selon la promesse du Christ qui a dit : « celui qui croit en moi, il fera les mêmes œuvres que moi.»

Lodève, cathédrale Saint-Fulcran, reliquaire de saint Fulcran
Fig. 4 Lodève, cathédrale Saint-Fulcran, reliquaire de saint Fulcran, 1808. (Photo M. Descossy, © 1975 Inventaire Général - S.P.A.D.E.M.)

X. – Un jour, alors qu’il se rendait au monastère d’Issoire et qu’il était même arrivé en ce lieu, une femme y vint aussi : ayant perdu la vue, elle était plongée dans une totale cécité. Lorsqu’elle apprit que le bienheureux y était, elle s’adressa à ses serviteurs en ces termes : « Ô hommes très bons et serviteurs du pontife Fulcran, je vous prie d’avoir pitié de moi. En effet, moi qui suis aveugle, j’ai été avertie en songe d’avoir à recevoir l’eau avec laquelle le très saint évêque se lavera les mains, d’en baigner mes yeux aveugles et de recouvrer ainsi la santé. C’est pourquoi je vous le demande : ayez pitié de moi et donnez-moi de cette eau. » Eux alors l’avertirent en ces termes : « Ô femme, prête attention, garde le silence et reste ici afin qu’au moment où le très saint évêque se lavera les mains tu ne sois pas trop loin. » La femme se tint là et l’évêque Fulcran se lava les mains. Alors, les serviteurs prenant cette eau la donnèrent à la dérobée à la malade. Ayant pris l’eau, elle s’en lava les yeux aveugles, et aussitôt une goutte de sang tomba de chacun d’eux et ainsi la lumière qui lui avait fait longtemps défaut brilla de nouveau et elle bénit son médecin à grands cris.

XI. – Dans son diocèse, un incendie avait dévasté une église et l’avait réduite à l’état de ruine si bien qu’elle était devenue la demeure des bêtes sauvages et le repère des serpents. Le glorieux évêque fut supplié par les patrons de bien bouloir bénir de l’eau et d’ordonner qu’elle en soit aspergée afin qu’elle soit libérée de sa pestilence et remplie de bénédiction. Le lendemain du jour où avait eu lieu l’aspersion d’eau bénite, on trouva les serpents et les tarentules tous ensemble morts au devant des portes de l’église. Une autre fois, il avait été appelé pour la dédicace d’une église. La cérémonie accomplie, un homme de l’assemblée prenant de l’eau qui avait été bénite pour la circonstance en aspergea sa maison elle tomba sur un animal impur qui aussitôt poussa un cri effrayant et mourut ainsi. Quelque temps après, une épidémie de peste frappait à mort la ville dans laquelle ledit évêque se faisait remarquer par son mérite. Il bénit alors de l’eau et en fit asperger toutes les maisons ; et c’est ainsi que la cité fut sauvée et délivrée de l’épidémie et de la mort. Que raconterai-je encore ? Ce bienheureux, avec l’aide du seigneur, rendit la vue aux aveugles, guérit les paralytiques, chassa les démons des possédés et opéra d’innombrables autres miracles. Il était en effet très bon, juste dans ses jugements, avisé dans ses conseils, humble dans la prospérité ferme dans l’adversité et rempli de sollicitude.

XII. – Enfin, ayant trouvé l’église qu’il avait à régir 9, de proportions modestes, il fit édifier une grande basilique qu’il décora avec de l’or et de l’argent. Il y entretint des hommes zélés, les fit vivre en commun sous la règle canoniale et les pourvut de grands biens 10. Dans la même ville placée sous la protection de grand martyr Geniès, il établit un monastère qu’il mit avec beaucoup de révérence sous l’invocation du Sauveur. Il plaça à sa tête un abbé et mit sous son autorité quelques hommes formés à la vie monastique et de ses revenus et biens patrimoniaux, il le dota de propriétés et de terre 11. Il se montra lui-même comme le bienheureux guide et pasteur du troupeau qui lui avait été confié. Quelle est, en effet, l’église, dans son diocèse, qui n’ait été réédifiée par lui ou à la réédification de laquelle il n’ait contribué de ses deniers ? C’est ainsi qu’il acquit avec beaucoup de peine le monastère de Pierre, le prince des apôtres et rétablit de fond en comble tout ce qui avait été dispersé et renversé. Il y plaça des hommes éprouvés et chassa les indignes ; il y établit un abbé excellent et capable auquel il donna beaucoup de biens. Ayant accompli tout cela et bien d’autres choses encore, il parvint à la vieillesse. Et comme la fin de sa vie approchait, à laquelle il allait recevoir la récompense de tant de bonnes œuvres, il fut saisi par le mal et tomba gravement malade. La maladie étant parvenue à son terme, sa sainte âme fut séparée de son corps et reçue au ciel où elle vit et règne avec Dieu pour les siècles éternels. Amen. Ce très glorieux homme s’en alla avec félicité vers le Christ le jour des ides de février de l’année de l’incarnation de Notre Seigneur Jésus mille six ? 12 Il demeura dans l’épiscopat cinquante sept ans et neuf jours.

De ses miracles

XIII. – J’ai mis par écrit, autant que je l’ai pu, la vie du très pieux pontife Fulcran avec l’aide du Seigneur. Maintenant, avec l’assistance du Christ, parmi les miracles qu’il a accompli après sa mort, je ferai connaître ceux qui sont parvenus à ma connaissance, lui-même me venant en aide. Dans les premiers temps que ce grand vainqueur, ayant dépouillé l’humanité, eut rendu son âme au ciel et eut pris son repos dans la tombe, un pauvre homme que la maladie avait rendu boiteux depuis longtemps et qui ne pouvait se tenir debout, se prosterna avec humilité devant son tombeau, demandant à grands cris que la pitié dont avait fait preuve autrefois le pieux confesseur, alors qu’il était en vie, il ne la refuse pas maintenant qu’il était dans la tombe. Les veines d’un de ses côtés ayant repris vie par la volonté du Seigneur, il put aussitôt se tenir sur un pied, l’autre étant réservé à la puissance du saint homme. S’en retournant en louant le saint homme, il se mit à dire que si le bienheureux lui rendait intégralement la santé il offrirait un bœuf en reconnaissance. Aussitôt il bondit sur l’un et l’autre pied, avec l’assistance du Seigneur. Mais voici que certains hommes, poussés par le vice de la cupidité, dérobant le bœuf à ce pauvre homme, le tinrent caché. Cette même nuit, le glorieux évêque Fulcran, au cours d’une vision, enjoignit à celui qui occupait le siège épiscopal après lui 13 : « Ne tarde pas à me rendre le bœuf que le pauvre m’a donné. Sache, en effet, qu’il t’arrivera quelque chose de dommageable si tu ne rends pas le bœuf ». Se réveillant, il commença à examiner en silence ce qu’il allait faire à la suite de cette vision. Comme le jour se levait et se mettait à luire, le pauvre, tout triste, accourut et prosterné la face contre terre, s’écria avec force : « Aie pitié de moi, ô très juste prélat, je te prie de me rendre le bœuf que j’ai perdu injustement. » Alors l’évêque, entendant cela et tout émerveillé se mit à expliquer aux assistants comment le glorieux évêque Fulcran s’était manifesté à lui et lui avait ordonné de rendre le bœuf. C’est ainsi que le boiteux, ayant recouvré le bœuf et la santé, s’en alla ferme sur ses jambes et en louant magnifiquement son sauveur.

XIV. – Quelque temps après, ce fut le tour d’un infirme de l’albigeois qui avait tous ses membres disjoints, si bien qu’il ne pouvait se déplacer qu’en rampant, aucune possibilité ne lui étant donnée de se tenir debout. Souffrant donc de cette infirmité, de son propre mouvement il demanda de l’aide, afin de pouvoir se rendre aux tombeaux des saints, afin d’obtenir le salut par leur intercession. C’est pourquoi, il acheta une bête de somme pour se déplacer et il se rendit à Rome où il implora les suffrages des bienheureux apôtres Pierre et Paul et des autres saints afin qu’ils lui obtiennent la santé, mais il ne mérita pas d’être exaucé ? Finalement, furieux, confus et rempli de tristesse, il s’en retourna en visitant les tombeaux des saints sans retrouver le moins du monde la santé ; étant parvenu en un lieu ombragé, sa monture s’écroula et mourut. Cependant, l’infirme soutenu par des mains compatissantes, de localité en localité, parvint enfin au tombeau du bienheureux pontife Fulcran. Alors qu’en ce lieu, il persévérait dans la prière, demandant que la pitié du grand évêque lui soit accordée, voici que la nuit de la solennité du très saint évêque, le peuple étant présent et célébrant les vigiles, l’infirme, lui aussi présent, s’endormit devant tout le monde. Alors qu’il dormait, comme lui-même le racontait, lui apparurent l’évêque Brice et le grand pontife Fulcran environné d’une grande beauté ; l’évêque Fulcran lui dit : « Va sans tarder devant l’autel du saint martyr Geniès 14 et proclame aussitôt les louanges de Dieu pour la grâce de ta guérison. » Celui-ci se réveillant fit effort pour se lever et obéir à l’ordre du grand évêque. Il commença alors à pâlir, à transpirer et à appeler de toutes ses forces le très saint évêque à son aide. S’agrippant au sarcophage qui contenait les cendres du bienheureux, il se releva et se rendit à l’autel du très bien heureux martyr Geniès, comme il lui avait été ordonné, où il répandit de très nombreuses actions de grâce ; et c’est ainsi qu’il s’en alla guéri.

Environ à la même époque, une vieille femme qui avait perdu la vue fut amenée suppliante au tombeau du bienheureux afin que le très miséricordieux homme qui reposait dans la tombe lui rende la vue dont le grand âge l’avait privée. Ainsi donc, après avoir longuement séjourné en ce lieu et passé les nuits persévérant dans les prières et les veilles, voici qu’une nuit, alors que l’aurore commençait à luire, en se frottant les yeux humides elle se mit à voir et à proclamer à grand cris les louanges du très bienheureux Fulcran, son guérisseur. Ayant ainsi recouvré la vue, elle demeura en ce lieu aussi longtemps qu’il lui fut possible, servant Dieu et son fidèle serviteur Fulcran, jusqu’à ce qu’elle meure, sa vie étant achevée.

XV. – Il arriva également qu’un homme habitant le diocèse même de Lodève, avait un fils malade, ce dont il était très affligé ; il dit à son épouse : « Je me souviens qu’autrefois j’étais très cher à l’élu de Dieu, l’évêque Fulcran, alors qu’il était encore en ce monde. Maintenant qu’il règne avec le Seigneur, j’ai la certitude d’être aimé encore davantage par lui. Il est proche, comme nous l’avons appris, le jour très solennel de la fête de l’église dans laquelle repose le bienheureux ; c’est pourquoi nous nous rendrons avec humilité à son tombeau avec notre fils, et l’invoqueront de notre mieux pour qu’il nous soit propice, de telle sorte que celui qui, autrefois, était compatissant le soit encore davantage et nous rende guéri notre enfant amené malade. » Se mettant alors en route l’un et l’autre avec l’enfant malade, ils parviennent au tombeau du vénérable pontife. Et là, passant la nuit en prière, voici que par la puissance du Seigneur, leur fils infirme se leva et se dirigeant vers la lampe, qu’il voyait allumée, il s’en alla d’un pas ferme vers sa tante maternelle qui n’en croyait pas ses yeux. Quant aux parents, ayant très peu réalisé la chose et n’y ayant guère prêté attention, alors qu’ils s’en retournaient chez eux, ils s’entretenaient avec amertume disant : « Ô misérables que nous sommes, pourquoi avons-nous tu la puissance d’un tel pontife que nous savons avoir été manifestée par le Seigneur ? Alors que cette nuit nous persévérions dans la prière, n’avons-nous pas vu notre fils infirme que nous avons amené au sépulcre du bienheureux pontife les jambes recourbées, se lever et marcher d’un pas ferme ? A la vérité, nous avons agi avec négligence, en ne le faisant pas savoir publiquement. » Et étant revenus chez eux avec leur fils guéri avec l’aide du Seigneur, ils le virent marcher droit et en parfaite santé, alors qu’ils avaient l’habitude de le voir courbé et malade.

Si je voulais rapporter tout ce que le Seigneur a réalisé par ce bienheureux, le jour ne suffirait pas avant que mon discours ne soit achevé. En effet, quelle fut sa sainteté et quelle fut sa puissance, sa poussière desséchée l’atteste. A son tombeau, les malades viennent nombreux et s’en retournent guéris, les boiteux marchent, les aveugles voient et les démoniaques sont délivrés. En effet, tous ceux qui souffrent de diverses maladies viennent ici, recouvrent la santé et s’en retournent joyeux avec l’aide du Seigneur, lui qui exalte grandement son bien-aimé serviteur et qui vit et règne dans la Trinité parfaite, pour les siècles des siècles. Amen.

Notes

1. Il reçut la consécration épiscopale le 4 février 949 dans la basilique Saint-Paul à Narbonne.

2. Il s’agit du « lavabo », ou lavement des mains, que le prêtre fait à l’offertoire de la messe. Ici, comme aux numéros VII et X, Fulcran se lave les mains après la messe. En effet, avant la mise en application de la réforme liturgique consécutive au Concile de Vatican II, l’évêque se lavait les mains une seconde fois à la fin de la messe c’est de ce dernier lavement des mains qu’il s’agit dans notre texte.

3. Expression désignant la messe ; voir également les numéros VI et VII.

4. Il s’agit du comte de Rodez.

5. Saint Mayeul, abbé de Cluny, était mort au monastère de Souvigny (Allier) le 11 mai 994.

6. Cet abbé Étienne est certainement le même que saint Fulcran, plaça à la tête de l’abbaye de Joncels, lors de sa restauration. L’auteur de « Vita Prima » se contente de dire qu’il plaça à la tête de cette abbaye un abbé capable, mais sans le nommer. Par contre Pierre de Mazan-Bernard Gui nous disent qu’il s’appelait Étienne et « que saint Fulcran l’aima beaucoup ».

  7. Le sanctuaire, déjà célèbre, de Notre-Dame du Puy.

8. Cusset, ville située à 3 km de Vichy, dans l’Allier.

9. Il s’agit de la cathédrale de Lodève.

10.   Ce sont les chanoines de la cathédrale de Lodève que saint Fulcran assujettit à la règle canoniale, faisant d’eux des chanoines réguliers.

11.   C’est de l’abbaye Saint-Sauveur de Lodève, proche de la cathédrale, dont il est question ici. Selon Pierre de Millau-Bernard Gui, Fulcran réunit des moines qui vivaient dispersa dans les environs de la ville pour former le nouveau monastère. Il subsistera jusqu’à la Révolution Française.

12.   Ce monastère est l’abbaye Saint-Pierre de Lunas ou de Joncels, dans le diocèse de Béziers. Elle avait été ruinée par des brigands et les moines s’étaient dispersés. Saint Fulcran en fut considéré comme le second fondateur.

13.   Le 13 février 1006.

14.   Saint Geniès d’Arles était le titulaire liturgique de la cathédrale de Lodève. Le nom de saint Fulcran s’y ajoutera plus tard et finira par s’y substituer.