Architecture civile de Vias, ensemble de portes de la première moitié du XVIIe siècle
Architecture civile de Vias,
ensemble de portes de la première moitié du XVIIe siècle
p. 31 à 37
Vias, sis loin de Pézenas et à peu de distance du littoral, se présente de nos jours comme une petite agglomération vouée à la viticulture. Il ne nous reste que peu de vestiges de son histoire architecturale car, à la fin de la seconde guerre mondiale, les Allemands firent sauter le centre de la cité qui fut sinistrée à 80 %. De son passé médiéval, seule subsiste son église fortifiée du XIVe siècle, vraisemblablement édifiée après le raid de l’amiral Roger de Liria. Les remparts, contemporains de cette église, mais édifiés sur des bases beaucoup plus anciennes car il s’agissait d’un mur en pierres sèches de grand appareil, furent démolis à la demande des habitants lors de la reconstruction après la guerre de 1939-45 car ils entravaient le développement de la ville. En dépit de toutes ces vicissitudes, la cité conserve encore un nombre surprenant de portes sculptées du début du XVIIe siècle, et c’est à une promenade à travers la ville que nous vous convions pour vous les présenter au gré de ses petites rues dont le tracé serpentant autorise le promeneur à les découvrir l’une après l’autre et à les admirer une à une. Commençons :
Place du 14 Juillet
(Fig. 1, n° 1 et fig. 2, n° 2). Dans l’angle de la place, près de la fontaine, s’ouvre une porte piétonne : deux pilastres surmontés de chapiteaux doriques encadrent une baie en plein cintre. Ils supportent un entablement sur lequel court une frise, sorte de bandeau arrondi où s’enroule en spirale un ruban. Une clé décorée d’un écusson timbre le haut de l’arcade. Sur cette clé, se lit l’inscription suivante : G. M. 1603 où lettres et chiffres sont en plomb rapporté 1. Il faut souligner les particularités des pilastres : dotés de très hauts piédestaux qui les rattachent à la Renaissance, ils coupent les moulures qui soulignent les impostes de l’arc de la porte.
Rue Voltaire
(Fig. 1, n° 2 et fig. 3, n° 1). Porte carrée qu’encadrent des pilastres ornés de tables pleines ; des consoles sculptées de feuilles de laurier stylisées surmontent chacune six gouttes et supportent un linteau appareillé décoré de deux tables pleines situées de part et d’autre de la clé faisant saillie. Un fronton arrondi, échancré à sa partie supérieure, somme le tout. La composition décorative qui occupe le centre du fronton comprend un bossage rectangulaire dont le long côté est disposé parallèlement au haut de la porte, deux volutes plates et asymétriques prennent appui sur ce bossage tandis que leurs extrémités supérieures jouxtent la naissance d’un piédestal sur lequel repose un vase godronné qui occupe l’espace central laissé libre par l’échancrure du fronton.
Rue des Poètes
(Fig. 1, n° 3 et fig. 4, n° 2). Porte serlienne 2 classique, sommée d’un écusson portant les lettres I GA I et la date 1605. Une demi-croisée en partie murée s’ouvre juste au-dessus, reproduisant ainsi un parti courant pour les façades d’escalier 3.
Rue de l’Hospice – Porte de l’Hôtel-Dieu
(Fig. 1, n° 4 et fig. 3, n° 2). Porte carrée non datée où le chambranle s’orne d’une doucine. Un entablement offrant frise unie et laurier somme la clé lisse. Du côté opposé de la rue (fig. 1, n° 5 et fig. 3, n° 3), s’ouvre une autre porte d’une robuste simplicité, carrée, cantonnée de pilastres à tables et coiffée d’un entablement dont la frise plate porte un petit cartouche central qui n’a pas reçu la décoration prévue. Un oculus ovale ajoure le fronton courbe et interrompu que surmonte un vase en partie masqué par le crépi du mur.
Rue Foch
(Fig. 1, n° 6). Porte aujourd’hui murée : seules les impostes, les moulures de l’arc plein cintre et la clé laissée libre sont visibles.
Rue de Verdun
(Fig. 1, n° 7 et fig. 4 n° 1). Simple porte de jardin, baie en plein cintre où des moulures marquent les impostes et soulignent l’arc dont la clé n’est pas décorée.
Rue Lafayette
(Fig. 1, n° 8 et fig. 2 n° 3). Porte d’une conception originale. La baie elle-même, très serlienne d’inspiration, répond au même schéma de construction que celle de la place du 14 Juillet mais deux colonnes supportant l’entablement l’encadrent. Ces colonnes que leur minceur ferait plutôt qualifier de colonnettes interrompent les moulures qui soulignent les impostes. L’effet n’est pas sans évoquer celui qu’obtenaient les maîtres d’oeuvre médiévaux avec l’utilisation de la division harmonique dans les grandes cathédrales, la colonne venait en effet rompre la division tripartite fortement marquée par des bandeaux horizontaux et introduisait ainsi une dominante verticale qui allégeait l’ensemble. Deux petits chapiteaux dont la corbeille n’est pas décorée supportent un lourd entablement complet pourvu d’une frise bombée. La clé porte la date 1601 et les initiales A. F.
Rue Carnot
(Fig. 1, n° 9 et fig. 3, n° 4). Porte carrée encadrée de bossages et surmontée d’un fronton curviligne interrompu que supportent deux consoles non sculptées. Quatre gouttes soulignent ces dernières. La partie centrale du fronton forme le soubassement d’un petit piédouche qui porte un globe. Ce dernier occupe le centre de l’espace laissé libre par l’échancrure du fronton.
Plus loin dans la même rue (fig. 1, n° 10 et fig. 2, n° 1), trois pilastres portant un entablement qui comprend une frise bombée godronnée rythment l’espace où s’ouvrent deux arcatures en plein cintre jumelées. Des moulures soulignent les impostes des baies, évoquant ainsi les chapiteaux des pilastres. Sur la frise; deux médaillons situés dans l’axe de chaque baie portent l’un, à gauche, les lettres I H S et l’autre la date 1656.
Rue Jean Jaurès
Porte serlienne dont la clé montre les lettres E G A F et la date 1619. Si nous considérons cette série de portes, nous voyons que nous pouvons les regrouper stylistiquement en trois groupes, les portes d’inspiration serlienne, les portes carrées surmontées d’un fronton curviligne interrompu et les portes carrées sous entablement sans fronton.
Les portes serliennes :
Nous désignons ainsi les portes qui adoptent un parti d’inspiration italianisante mais nous allons voir quelles nuances il convient d’apporter à cette notion. Ce sont de loin les plus nombreuses car nous n’en comptons pas moins de sept : place du 14 Juillet, rue des Poètes, rue Foch, rue de Verdun, rue Lafayette, rue Carnot et rue Jean Jaurès. Il faut considérer en premier lieu les baies des rues des Poètes, Foch, de Verdun et Jean Jaurès car ce sont les plus proches de Serlio. Elles s’ouvrent en plein cintre et leurs impostes sont soulignées de moulures, discret rappel des chapiteaux des pilastres et comportent des clés en général dépourvues de décor mais qui portent parfois date et initiales, enfin elles affichent un parti de simplicité et de sobriété. Viennent ensuite les portes de la place du 14 Juillet et de la rue Lafayette qui occupent une place un peu à part, car à côté de l’inspiration italienne, elles font apparaître des éléments empruntés d’une part au répertoire médiéval et d’autre part à la Renaissance française. Ainsi, les hauts piédestaux de la place du 14 Juillet sont des éléments français que l’on retrouve dans l’architecture toulousaine 4 tandis que la tentative d’introduction d’un semblant de division tripartite en hauteur représente l’héritage gothique.
On retrouve de même dans la minceur des colonnettes de la rue Lafayette le souvenir de certains partis gothiques du XIIIe siècle 5 ; le fait qu’elles interrompent les moulures de l’imposte est aussi un trait médiéval, de même que les chapiteaux des colonnettes : leur forme dérive du chapiteau corinthien antique avec une corbeille lisse, modèle très en vogue au XIIIe siècle. Par contre, la baie et son encadrement, ainsi que la fenêtre qui les accompagne, sont classiques : nous avons ainsi l’esprit gothique placé dans un cadre classicisant ; il faut sans doute y voir la persistance d’une tradition artisanale, obligée à se plier au goût de la clientèle et à tracer une baie à la mode du jour. Le même schéma constructif se retrouve à l’hôtel de Bernuy, à Toulouse.
Enfin, il faut placer à part le cas de la porte double de la rue Carnot. Elle est typiquement Renaissance avec ses baies jumelées que nous retrouvons entre autres au château d’Azay-le-Rideau, édifié de 1518 à 1527 et, à une échelle plus modeste, dans un hôtel montpelliérain sis 15 rue de la Croix d’Or ; ce qui étonne, c’est sa date tardive : 1656, mais nous avons affaire à un édifice à destination religieuse qui ne serait pas exempt d’un certain conservatisme voulu.
Portes carrées avec fronton curviligne :
Nous en comptons trois, rue Voltaire, de l’Hospice et Carnot. L’alliance du fronton curviligne et de la baie carrée est fort surprenante : si Montpellier nous propose de nombreux frontons courbes, ils vont tous de pair avec des baies cintrées 6, mais il est vrai que les portails montpelliérains sont maniéristes tandis que ceux de Vias sont d’une extrême sobriété. La solution de Vias, rue Carnot pourrait avoir une origine romaine car nous retrouvons ce dessin à la Villa Médicis bâtie vers 1540 par Nanni Lippi 7. Dans ce dernier cas, c’est la fenêtre centrale de la façade sur les jardins qui bénéficie de ce schéma. On peut vraisemblablement avancer que cette série de baies date, à Vias, de la première moitié du XVIIe siècle.
Porte carrée avec entablement :
Vias n’en possède qu’une, celle de l’Hôtel-Dieu, et elle est typique du style Louis XIV. Montpellier offre de nombreux exemples de ce type de portail, mais généralement plus richement décorés.
Toutes les baies de Vias, datées par leurs inscriptions appartiennent à la première moitié du XVIIe s. Si elles ont bénéficié avec quelques aménagements des modes nouvelles sans doute transmises par Pézenas, résidence des Gouverneurs du Languedoc, elles n’en possèdent pas moins un style original, plus sévère et moins orné que celui des demeures de la capitale piscénoise. Il faut sans doute y voir l’effet de deux facteurs : la fortune et le rang social de ceux qui firent édifier les maisons et la nature des matériaux utilisés. Les portes de Vias sont taillées dans une roche volcanique, le basalte. La dureté de cette matière a imposé sobriété, schématisation et simplification.
Si la porte de la rue Lafayette, l’une des plus anciennes (elle porte sur sa clé la date 1601) trahissait la persistance de l’esprit gothique appliquée à la traduction d’un modèle classique d’inspiration italianisante, la plupart des baies de Vias se caractérisent par l’harmonie de leurs proportions et l’absence d’aspect mièvre. Les consoles de Vias ne sont presque jamais décorées, la plupart sont lisses et se terminent par des gouttes. Le rôle de la sculpture est purement architectural, moulures et gouttes soulignent l’articulation des différents membres architectoniques. De même, quand les maîtres d’œuvre utilisent des bossages, ils font appel uniquement aux bossages « a tavola plana » et les bossages en pointe de diamant font totalement défaut. Les frises ne sont pas figuratives non, plus : elles sont le plus souvent bombées et un ruban en spirale s’enroule parfois autour d’elles.
Il est -surprenant de constater que les comparaisons les plus proches de l’esprit des œuvres de Vias se trouvent soit à Agde, site portuaire voisin, ou bien dans la région toulousaine. Agde est très proche géographiquement de Vias et ses-maçons ont utilisé la même roche volcanique. Le portail du 29, rue J. Roger, à Agde, daté de 1615, offre une bonne comparaison avec celui de la rue de l’Hospice qui n’est pas daté. Par contre, à part quelques exceptions comme l’hôtel de Montguibert où les pilastres sont juchés sur de hauts piédestaux et coupent les impostes, il semble que Pézenas n’ait pas exercé une influence directe, qu’il se soit contenté d’insuffler l’esprit nouveau et Montpellier qui possède pourtant un bel ensemble de portails de la première moitié du XVIIe siècle n’a joué aucun rôle dans la genèse des portes étudiées. Il faut y voir une raison assez banale : les maîtres d’œuvre montpelliérains devaient satisfaire les exigences d’une clientèle cultivée, ils ont donc fait appel à l’œuvre écrite et publiée des théoriciens italiens et français, et ils ont aussi bénéficié des voyages en Italie de leurs clients tandis que la population de Vias n’entretenait que des rapports commerciaux avec Italiens, Provençaux et Catalans. L’on pourrait même imaginer que l’esprit de famille qui unit les productions de Vias à celles des Toulousains comme Bachelier résulte d’une tentative de synthèse entre la tradition artisanale médiévale et l’esprit nouveau, mais la tentative toulousaine faite dans un milieu intellectuel plus cultivé donna naissance à des œuvres plus élaborées et plus monumentales, il convient aussi de faire la part de l’état de fortune des clients, les moyens financiers des Conseillers au Parlement toulousain leur permirent de faire édifier des demeures plus somptueuses que celles des armateurs de Vias.
J. PEYRON et A. ROBERT.
Notes
1 Les lettres correspondent soit aux initiales du propriétaire soit à l’initiale de son nom patronymique et de celui de son épouse. Il ne nous est pas loisible de le vérifier car, ainsi que le signale M. Oudot de Dainville : « Berthelé a rendu compte dans son rapport de 1919-1920 de la disparition totale des belles et riches archives de cette commune, vendues en 1916 comme vieux papiers en exécution d’une circulaire mal comprise, qui a d’ailleurs causé un peu partout des pertes irréparables et pour n’en citer qu’un exemple celle de la totalité des archives de la cour de Bordeaux. Seul un registre de Baptêmes, mariages et sépultures, de 1763-1772, a échappé à la vente. J’ai constaté sa présence à la mairie ». Que M. Claparède trouve ici l’expression de notre gratitude pour nous avoir communiqué les notes manuscrites de M. de Dainville.
2 Sebastiano Serlio (Bologne 1475 – Fontainebleau 1554), architecte italien auteur de Tutte l’opere d’architettura e prospettiva, Venise, première édition complète 1584, a eu un très grand rayonnement en France, ayant travaillé à Fontainebleau, Lyon et Ancy-le-Franc (cf. J. Guillaume, Serlio est-il l’architecte d’Ancy-le-Franc ?, dans Revue de l’Art, 5, 1969, pp. 9 à 18). Nous avons qualifié ces portes de « serliennes » car elles s’inspirent directement de son style.
3 Il n’est que de citer le traité de P. le Muet, Manière de bien bastir pour toutes sortes de personnes, Paris, 1623.
4 Les portes de l’hôtel de Bernuy ont été édifiées par Louis Privat en 1503-1504 : voir R. Mesuret, Toulouse et le Haut-Languedoc, Paris, 1961, p. 109 ; la porte sur la petite cour intérieure du Capitole de Toulouse possède, elle aussi, de hauts piédestaux et date du règne d’Henri IV, cf. A. Praviel, Languedoc : entre Pyrénées et Cévennes, collection Le pays de France, vol. 3, fasc. XIX, p. 14.
5 Un parti semblable non utilisé, par exemple dans la cathédrale de Meaux récemment publiée par P. Kurmann, La Cathédrale de Saint-Etienne de Meaux, Paris 1971, pl. LIV, fig. 62.
6 J. Claparède. Portes montpelliéraines rustiques et maniéristes de la première moitié du XVIIe siècle, dans le XXXIXe Congrès de la Fédération Historique du Languedoc Méditerranéen et du Roussillon. Montpellier. 1966, pp. 31 à 50.
7 G. Masson. Splendeurs des jardins d’Italie, Paris 1963, nous dit : « La villa qui occupe probablement une partie des anciens jardins de Lucullus fut construite en 1544 par Annibale Lippi pour le cardinal Ricci et achetée par le cardinal Ferdinand de Médicis vers 1580 ».
