Anne de Rulman et ses recherches sur la langue du pays
Anne de Rulman et ses recherches sur la langue du pays
p. 327 à 330
Bien que son nom soit relativement peu connu, Anne de Rulman (1582-1632) fut l’une des personnalités nîmoises et languedociennes parmi les plus originales de la période du début du XVIIe.
Par ses ascendances d’abord, puisque fils d’une mère languedocienne et d’un père allemand (né à Nidda en Hesse). Considéré comme un éminent humaniste, Hans Rulman s’installa d’abord à Nîmes puis à Montpellier comme régent de collège.
Par le cours même de sa vie ensuite : études très complètes, docteur en droit à Toulouse, puis, après son retour à Nîmes, avocat, diplomate et historien. Doté comme son père d’une réelle formation d’humaniste, il l’a honorée en son esprit, en poursuivant, des années durant, une difficile réconciliation entre les réformés (dont il était) et les catholiques (il a toujours affirmé et mis en pratique sa fidélité au roi de France). Il eut beaucoup à souffrir de cette situation « d’escambarlat » comme il se définit lui-même, c’est-à-dire à califourchon, jambe de ci, jambe de là.
Par ses activités intellectuelles enfin, qui se développent sur trois plans principaux :
— Passionné par tout ce qui représentait la grandeur et la puissance de Rome dans sa ville natale et dans la région, il a laissé de longues descriptions des monuments romains et une abondante moisson d’inscriptions grecques et latines ; inédites, elles sont pourtant connues des spécialistes.
— Mêlé de très près aux guerres religieuses et aux intrigues politiques qu’elles ont suscitées, il en a laissé le récit détaillé sous le titre « Histoires secrètes des affaires du temps ». Nous devons à Philippe Chareyre, Professeur à l’Université des Pays de l’Adour, d’en avoir effectué la transcription intégrale, éditée en 1990 sous le titre « Chroniques secrètes de Nîmes et du Languedoc au XVIIe siècle ».
— Languedocien par sa mère, il s’est intéressé enfin à ce qu’il appelle « la langue du pays », qu’il revendique comme sa langue maternelle.
C’est cet aspect de son œuvre que nous souhaitons présenter dans cet article, en attendant l’édition de ces recherches.
Dans l’Introduction de la « Chronique secrète… » Ph. Chareyre mentionne comme témoins de cet intérêt la présence dans l’œuvre manuscrite de Rulman d’une sorte de dictionnaire et d’un recueil de proverbes du Languedoc, et il ajoute :
« Malheureusement, ces traités dans leur quasi-totalité sont restés inédits en raison du décès prématuré de leur auteur.
Effectivement, c’est vers 1630 seulement que Rulman commença à se préoccuper de reprendre et de préparer ses œuvres en vue de leur édition, mais en 1632 la mort arrêta là ce projet. Il importe de le préciser, car il faut bien comprendre que, comme le reste des cahiers manuscrits, les parties que nous allons présenter sont une sorte de brouillon que leur auteur n’eût pas manqué de mettre en forme et sans doute de corriger parfois.
En ce qui nous concerne donc, nous nous sommes trouvés engagés sur la piste Rulman lorsque M. Jean-Claude Richard nous communiqua un tiré-à-part de la Revue des langues romanes (T. XVII – 1880). Ce fascicule contient l’Inventaire des proverbes ci-dessus mentionné, précédé d’un court article de présentation. L’auteur en est le Docteur Mazel qui fut membre puis secrétaire de l’Académie de Nîmes, fort connu pour ses travaux sur la langue occitane entre autres. Il nous donne comme sources de son recueil un manuscrit conservé à la Bibliothèque municipale de Nîmes et ce qu’il appelle le manuscrit de Paris, qu’il dit avoir consulté à la Bibliothèque nationale. De loin en loin, il indique en note quelques discordances entre les deux, il signale également de la même façon une lecture différente de tel ou tel terme ; il rappelle enfin la présence de certains de ces proverbes dans le recueil que l’abbé de Sauvages a inclus dans la deuxième édition de son Dictionnaire Languedocien-Français (1785) et que l’on retrouve dans la troisième édition de 1820.
Venant après nos divers travaux de recension des proverbes languedociens, cet inventaire retint évidemment notre attention et notre premier soin fut de demander à la Bibliothèque de Nîmes la communication du manuscrit Rulman dans sa forme originale. Or, un tel manuscrit n’existe pas en ce lieu, nous fut-il répondu. Par contre, on y trouve un autre manuscrit qui est une copie des Proverbes rassemblés par Rulman, et établie par un secrétaire, Prion, pour le Marquis d’Aubais. Y figurent également les quelques pages de présentation de l’inventaire intitulées « La Conformité et la suite des proverbes qui sont en usage en Languedoc ». Un peu plus tard, nous avons pu établir, grâce à Ph. Chareyre, que ce texte (que l’on trouve également à Paris) est bien, lui, de la main même de Rulman.
Parvenus à ce point, il ne nous restait plus qu’à recourir au Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale ; cette fois, réponse positive et offre d’envoi de photocopies. Ces documents furent les bienvenus mais firent aussitôt l’effet d’un pavé dans la mare Nous avions déjà été intrigués à la lecture de la « Conformité… » par certaines lacunes et erreurs de transcription dans la liste Mazel par rapport à des exemples donnés par Rulman dans son préambule
Ainsi lit-on dans celui-ci :
Non ya homme sens crim n’y oli sens crasse. Prion dans sa copie et Mazel dans sa liste substituent crin (crin en français) à crim, ce qui ôte toute portée à la phrase.
De même au lieu de So que play nourris, ils nous donnent à lire So que lay nourris, remplaçant par « affliger » le « plaire » original.
Plus loin, on voit écrire la guhle pour l’agulho dans Es intrant comme l’agulho d’un pellissier. Ces erreurs (?) de copie altèrent gravement les sens initiaux 1. Nous avons donc effectué une confrontation informatique générale entre la liste Mazel, la copie Prion et le manuscrit original. Celui-ci, écrit par un secrétaire est plus lisible que le reste des cahiers ; il comporte en outre une centaine d’additions de la propre main de Rulman, qui suffisent à l’authentifier. Le résultat de la confrontation fut surprenant. D’une part, Prion a omis une bonne trentaine d’expressions ; certes, quelques-unes sont obscures et la difficulté d’interprétation a pu inciter à les négliger. Par exemple : Sautera de l’autour d’un vou may que nage la mita din terra. (?)
Mais, pour bien d’autres, l’excuse ne vaut pas, tel : Quau non aresce non pesce 2. D’autre part, nous avons relevé que, du côté Prion, 57 % des expressions étaient entachées d’erreurs et, de même, 62 % du côté Mazel, le plus intéressant étant que 270 proverbes ainsi « maltraités » sont communs aux deux recensions. En outre, certaines notes de Mazel renvoyant au « manuscrit de Paris » (i.e. l’original de 1627) ne sont pas toujours pertinentes. Ainsi dans :
Tous uieilz fan force cyre, auren bon niarquat de las candelles. 3
Alors que l’original offre bien et très lisiblement « uieilz » 4 Mazel indique : « ms. P : sous iuels »…
Finalement, si le Dr Mazel a eu le grand mérite de faire connaître à un certain nombre de spécialistes l’Inventaire des proverbes, il a eu le tort de s’en tenir, pour l’essentiel, à la copie Prion, encore qu’il dise avoir pu consulter le manuscrit de Paris ; mais alors, comment n’a-t-il pas constaté les omissions et les altérations contenues dans la copie ?
Elles sont difficilement explicables d’ailleurs, car lorsque le secrétaire du Marquis dAubais a établi sa transcription, il l’a fait à coup sûr à partir du manuscrit de 1627 détenu par ce même Marquis. Celui-ci était sans doute désireux de conserver pour lui un exemplaire de l’œuvre entière de Rulman avant de confier l’ensemble des cahiers originaux aux Archives royales par le truchement de l’Archidiacre de Nîmes, en 1747. Ainsi déposés à la Bibliothèque royale, ces documents parvenaient enfin, un siècle et demi plus tard, à leur véritable destinataire, le Roi de France, même si Louis XIII qui avait demandé à Rulman en 1626 de rédiger une histoire des guerres religieuses en Languedoc, était mort depuis longtemps…
Après les aspects matériels, venons-en à l’esprit des proverbes. Ph. Chareyre a qualifié Anne de Rulman d’humaniste et nous avons conservé le jugement et le terme. Mais dans quelle mesure l’Inventaire nous permet-il de confirmer cette appréciation et dans quel sens ? Autrement dit, peut-on retrouver à travers ces expressions populaires l’image de l’homme telle que la concevait l’auteur ? Autrement dit encore, a-t-il sciemment, pour construire cette image, opéré un choix dans l’immense domaine des proverbes et dictons du pays ? Il nous l’assure dans son introduction :
« J’en ai fait un petit recueil méthodique… Je l’appelle petit car si je le voulais faire grand je n’aurais de longtemps achevé…
Ce qui laisse supposer qu’il disposait d’une masse considérable d’expressions, mais, en références orales seulement ou grâce à un écrit préalable ? Quant au terme « méthodique » il ne se rapporte visiblement qu’à la présentation alphabétique, d’ailleurs souvent indécise au delà de l’initiale.
Or, si choix il y a eu, il n’a pu être que thématique. C’est pourquoi nous avons distribué les expressions du recueil dans le cadre des thèmes et sous-thèmes adopté pour la présentation des « Expressions populaires » (Nîmes, 1995). Nous avons constaté ainsi que plus de 30 % des proverbes proposés par Rulman se réfèrent à l’homme social ; si l’on y ajoute les 12 à 15 % relatifs aux défauts – et rarement aux qualités – physiques et moraux, l’indication est positive c’est bien l’homme en tant que tel qui a dû inspirer les choix de Rulman. Mais il se dégage de l’ensemble un pessimisme certain, comme s’il n’avait pu faire autrement que de donner une sorte de vision réaliste et critique à la fois de l’humaine condition s’opposant aux générosités qu’il portait en lui et souhaitait pour les autres. Nous re-trouverons cette impression après la présentation du « dictionnaire ».
Ayant ainsi dans un premier temps rétabli l’Inventaire dans son intégralité et son intégrité, nous avons abordé ensuite la seconde piste, celle du « dictionnaire ». Précisons que c’est nous qui avons choisi, après Ph. Chareyre, d’appeler ainsi ce document, alors que Rulman se borne à employer le terme, insolite pour nous, de « Récits ». A la Bibliothèque de Nîmes, dans la copie Prion, il existe seulement une liste de verbes languedociens assortis simplement de leur traduction. C’est donc encore à la Bibliothèque nationale qu’il faut recourir. Dans le troisième volume des manuscrits, précédant les folios autographes de « La Conformité… » et ceux de l’Inventaire, ce sont cinquante-cinq pages, toutes de la main de Rulman 5, qui sont consacrées aux mots et aux verbes dont il a voulu étudier l’étymologie.
Il s’explique sur ce dessein dans un préambule intitulé « Les motifs de l’auteur en la recherche des racines des noms et verbes du langage du pays ». Il s’agit d’un assez long exposé sur ce qu’il considère comme les langues-mères : l’hébreu, le grec et le latin d’où procèdent les mots actuels. L’idée, familière aujourd’hui, est intéressante car Rulman se situe vers la fin d’une période durant laquelle a sévi ce que Umberto Eco appelle « la fureur étymologique » (in : La recherche de la langue parfaite » – Paris, 1994). Des siècles durant, on s’est efforcé de démontrer que toutes les langues contemporaines dérivaient de l’hébreu, la langue sacrée par excellence. Du coup, la démarche de notre auteur revêt une singulière originalité : non seulement il a recours aux trois langues-mères pour éclairer l’origine des mots languedociens, mais il ne se prive pas, ici ou là, d’en appeler à l’italien ou à l’espagnol. Par exemple pour apoudera (terrasser – vaincre) il donne le mot espagnol poderoso (puissant). Cette conception polygénétique va s’imposer au cours du XVIIe siècle, avant que ne se fasse jour une nouvelle tentative d’unification dans la diversité du creuset des langues indo-européennes. Rulman apparaît donc comme un précurseur avec son essai de dictionnaire étymologique.
Mais ne nous laissons pas abuser par les mots : ce terme, que nous avons choisi – nous avons dit pourquoi – peut paraître ambitieux eu égard au nombre d’entrées : environ six cent cinquante. Rulman les a divisées en ce qu’il appelle, lui, des « Récits » : « Récit des mots significatifs » d’une part, avec 426 entrées et « Récit des verbes emphatiques » d’autre part avec 221 entrées (à noter que ce sont les mêmes verbes que donne la copie Prion).
Quel mot n’est pas significatif ? Rulman connaissait fort bien la réponse et c’est donc un sens second qu’il faudra attribuer à l’adjectif ; quant au terme « emphatique » s’agissant des verbes, il faut l’entendre comme l’équivalent de polysémique, ce qui est le propre de combien de verbes courants ? Dans l’un et l’autre cas, il est certain que notre auteur, qui, malgré l’emphase de mode à l’époque, n’écrit et ne titre jamais à la légère, avait donc une autre idée en tête. Mais avant d’essayer de la préciser, nous nous attacherons à un rapide examen du « dictionnaire » pour tenter de mesurer à quel point Rulman a pu réaliser son intention de fournir l’étymologie des mots choisis par lui.
Il y a quatre siècles, on se trouvait fort éloigné de l’actuelle science de l’origine des mots, qui, d’ailleurs, si elle a résolu beaucoup de filiations, n’en a pas moins laissé d’autres dans l’ombre ou le doute. Alors, voici quatre cents ans !… Certes, Rulman disposait d’un bagage linguistique impressionnant : allemand, français, languedocien, hébreu, grec, latin et très certainement espagnol et italien qui lui permettait d’esquisser beaucoup de rapprochements. Mais les cheminements que la science étymologique alliée à la linguistique a mis longtemps à élucider et à rétablir, étaient pour la plupart hors de sa portée et il s’en est tenu le plus souvent aux parentés les plus frappantes, non dénuées de pièges parfois… En outre, on a le sentiment qu’il s’est quelquefois amusé, chemin faisant, à proposer des interprétations discutables, voire confinant à la plaisanterie, sinon à la licence. Retenons ainsi :
eisine (ustensile – vase) qu’il rattache au latin ansa (anse) pour passer aussitôt à aisir (αισισς – latus) « joyeux, car qui s’accommode et se met à son aise a sujet d’être content ; »
fico lo li fico qu’il rattache d’abord au latin fingendo (inventer – imaginer) puis ajoute « jeu auquel les hommes font semblant de cacher quelque chose sous le tablier des femmes » et passe ensuite à « figendo de figo parce qu’en une autre sorte de jeu, ils la leur mettent réellement. »
quinte « Une bizarrerie parce qu’en musique les quintes sont les plus promptes et les plus difficiles. Et de là les musiciens sont estimés quinteux et difficiles à gouverner. »
parlamenta dont il dit que c’est à la fois parler et mentir, définition qui, donnée par un diplomate, ne manque pas de saveur !
Mais laissons là ce Rulman facétieux, voire licencieux, pour mesurer à quel point il a sérieusement recherché les origines de nos mots languedociens.
Une remarque préalable s’impose. Il n’est pas toujours aisé de juger d’emblée de la pertinence des explications, car l’auteur procède souvent par raccourcis imprévisibles ou rapprochements inattendus ; il saute des étapes ou accumule des termes latins ou grecs comme si, dans son esprit, un mot en appelant un autre, tous venaient en désordre sous sa plume. Ainsi :
ribon, ribanne: « De gré ou de force, le veuille ou non passer par là ou par la porte. ρινβος, rotula quae agitatis a sagis e maleficis (…) βοναμ (sic) dispergere ρινβον ni(v)ertex rotula impetus turbis motus e vertigo capitis. »
Mais cette remarque ne vise qu’une mince partie des mots de l’ouvrage…
1) Recours au grec.
La prudence s’impose pour formuler un jugement. Notons tout d’abord que Rulman use le plus souvent de référents isolés, ce qui peut laisser supposer une perception moins évidente des filiations. En outre, il arrive parfois que l’étymon proposé ne se trouve ni dans le Bailly, ni dans le Pessonneaux. Il nous a fallu alors, en pensant à un possible lapsus, élargir la recherche en modifiant l’initiale ou une lettre mal lisible. Par exemple :
— bourriquet: « Un petit âne, etc… ce qui s’emprunte d’un poisson de mer nommé βαδιχος qui signifie point d’œufs, n’a point de semence généreuse. »
Mais pas de βα?ιχος dans nos références… Par substitutions successives, nous arrivons à βατιδος = espèce de raie. Or, cette espèce benthique est ovipare : point de laitance à émettre au moment du frai, ce qui correspond finalement au sens donné, par le biais d’un mot apparemment inexistant.
Trois cas se sont présentés :
a) ceux où l’étymon proposé est introuvable et où il a fallu procéder par élargissements successifs ou rechercher un mot voisin pour se rapprocher du sens du mot occitan, comme ci-dessus ;
b) ceux où le terme n’offre aucune filiation perceptible (pour chipoutoux: χ?πος – arribar: αριγω, etc.) ;
c) ceux, enfin, où l’étymon est en bonne relation de sens avec l’occitan (pour clapas = tas de pierres : χλαω briser – harpian = voleur : αρπας = rapace).
2) Recours au latin.
Bien qu’il nous donne parfois des mots introuvables dans le Gaffiot, bien qu’il avance quelquefois des interprétations discutables 6, la plus grande partie des étymologies proposées sont parfaitement acceptables, illustrant ainsi l’idée qu’avait Rulman de sa langue maternelle, le languedocien, considéré comme un vestige vivant de la langue latine.
3) Recours à l’hébreu.
Cette rubrique ne concerne que quelques dérivations et faute d’avoir détaillé les avatars successifs des mots, il n’est pas possible de juger.
Pour répondre à l’interrogation formulée au début de ce passage, l’effort de recherche étymologique consenti par Rulman est incontestable et considérable. Mais un jugement de valeur objectif devrait pouvoir s’appuyer sur tout un travail de poursuite des dérivations et déformations successives, tel qu’Alibert l’a tenté dans les chapitres d’introduction de son Dictionnaire Occitan-Français. Besogne de spécialiste, alors que notre projet, plus modeste, se borne à vouloir donner une transcription fidèle des textes de Rulman accompagnés des indications propres à en faciliter l’utilisation par ceux dont c’est le métier de rechercher l’origine des mots.
Il nous reste, avant d’en terminer, à nous poser à propos de ce dictionnaire la même question qu’à propos des proverbes : s’agit-il de mots choisis au hasard ou avec des intentions précises ? Un simple travail de dépouillement statistique, d’abord dans une répartition grammaticale, ensuite dans une répartition sémantique ; a donné les résultats ci-après.
Chez Rulman donc, moins de substantifs et davantage de verbes, mais taux relativement élevé de mots qualifiants adjectifs et participes passés employés adjectivement.
Il ressort clairement de ce dépouillement que, tant du côté des mots que de celui des verbes, Rulman a privilégié les états de l’homme et les relations humaines. Mais, états peu gratifiants et relations peu amènes, car une seconde analyse, plus fine, montre qu’il a surtout mis l’accent sur les misères de l’homme, sur ses défauts, sur la rudesse des contacts entre les êtres. Détresses diverses, travers physiques et moraux, actions violentes, moqueries, tromperies : ce tableau de la nature humaine est rien moins qu’idyllique. Et pourtant, puisqu’il y a choix avoué, il doit bien correspondre aux intentions de l’auteur, telles que nous les laissait déjà prévoir l’examen des proverbes.
Rulman, protestant de bonne foi, mais loyalement attaché à la légalité du pouvoir royal, témoin et acteur dans les luttes religieuses, se trouva constamment partagé entre les deux camps qu’il souhaitait de réconcilier. Et, de la même façon, il dut être sans cesse partagé entre deux images contradictoires la conception humaniste qu’il se fait de l’homme, dans une société pacifiée : homme universel, homme altruiste, homme libre (T. Todorov) et, de l’autre côté, les tristes réalités auxquelles il se trouve durement confronté, capables, à la limite, de lui ôter toute illusion sur la possibilité d’améliorer les sentiments, l’esprit et la raison de l’homme. N’est-ce pas cette désillusion qu’il nous fait partager dans ses recherches ?
Ces travaux de Rulman sur la langue du pays, que nous comptons présenter en 2001 7, sont précieux à un double titre. Tout d’abord, par leur ancienneté, puisqu’il est fort probable que l’Inventaire des proverbes soit bien le premier recueil connu de ce genre pour le languedocien (Rulman dixit) et le « dictionnaire » sûrement le premier essai de recherches étymologiques pour les mots de la langue d’Oc.
Ensuite par leur tonalité générale et l’impression qu’ils laissent à qui les a longuement fréquentés, par ce contraste entre l’humanisme d’un Rulman savant et généreux, défenseur convaincu de la paix civile et religieuse et le peu flatteur tableau de l’humanité que dessinent ses choix de mots et de proverbes.
N’est-ce pas dans les déceptions et le pessimisme nés de ces contradictions vécues, et peut-être aussi dans cette curieuse exclamation « Prou de gorges-mourrets » incluse (égarée?) dans les Proverbes 8 qu’il nous faut chercher la réponse à une ultime interrogation : pourquoi, à l’approche de sa mort, Anne de Rulman a-t-il renoncé à la religion de sa vie ?
Notes
1. Il n’y a ni homme sans crime (crin) ni huile sans crasse. Ce qui plaît (afflige) nourrit. Il est piquant – pénétrant comme l’aiguille (la gueule) d’un fourrreur.
2. Qui n’appâte pas, ne pêche pas.
3. Tes yeux font beaucoup de cire : les chandelles seront bon marché.
4. Remarquons au passage que cette écriture, comme quelques autres d’ailleurs, témoigne des difficultés qu’éprouva Rulman pow adopter une orthographe rendant bien compte de la prononciation occitane. L’abbé de Sauvages s’y est employé lui aussi 130 ans plus tard.
5. Elles sont parfois difficilement lisibles à cause du brouillage dû à la trop grande transparence du papier employé, ainsi que des fins de ligne perdues dans l’entre-deux d’une reliure relativement récente.
6. parlamenta, vel parlamentum, alors que ce mot n’a pu être trouvé ; garbera: herbescere, ramasser les gerbes, alors que le verbe latin signifie pousser en herbe
7. A paraître à l’Institut d’Études occitanes.
8. Assez de gorges-noires (de protestants) : ce sont, bien entendu, les catholiques qui le disaient.
