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Description

Une administration vichyste, la préfecture régionale de Montpellier (1941-1944)

* Secrétaire de documentation, Archives départementales de l’Hérault

Les préfectures régionales ont été créées par la loi du 19 avril 1941. Produit du régime de Vichy, elles disparaissent à la Libération. La « région de Montpellier » comprend l’Aude, l’Aveyron, l’Hérault, la Lozère et les Pyrénées-Orientales. Structure généraliste représentant l’État, elle a avant tout pour mission d’assurer l’ordre, de gérer les relations avec la puissance occupante sur le plan local et d’assurer le ravitaillement des populations. Le fonds de la préfecture régionale est conservé aux Archives départementales de l’Hérault. À l’origine, il était composé de deux versements, le 18 et le 111 W. Il a été entièrement reclassé et existe désormais sous la seule cote 18 W. Il s’agit d’un fonds de guerre à mettre en relation avec les fonds plus spécialisés relatifs aux Anciens Combattants, au Service du travail obligatoire, aux Travailleurs étrangers, aux Compagnons de France, au Ravitaillement et à l’Intendance des Affaires économiques.

La création des préfectures régionales : régionalisme ou renforcement du pouvoir central ?

Le régime de Vichy, qui veut mettre en œuvre la « Révolution nationale », entend promouvoir les traditions et identités locales, revenir aux provinces d’Ancien Régime et effacer le jacobinisme. Il s’agit de réaliser le projet maurrassien d’une France traditionnelle et corporatiste contre le projet égalitariste et niveleur de la Révolution française. C’est pourquoi la loi du 19 avril 1941 institue les préfectures régionales. L’idée est de créer « un échelon régional, intermédiaire entre le gouvernement et les départements, et qui constituera un centre coordonnateur à la fois pour l’information du gouvernement, le règlement sur place de certaines affaires et l’exécution des directives gouvernementales ». La loi précise que leurs missions concernent deux domaines cruciaux : la police et les affaires économiques. À cet effet, elle crée deux collaborateurs spéciaux, l’Intendant des Affaires économiques et l’Intendant de police. Cependant, l’ampleur de la tâche du nouveau préfet régional est telle que la fonction de préfet délégué est instituée, dont le rôle est d’administrer le département siège de la région, l’Hérault en l’occurrence.

Mais nous sommes en guerre, et le nouveau pouvoir est autoritaire (parlement suspendu, partis interdits, opinion muselée, tribunaux d’exception instituées). En principe, la création des préfectures régionales donne plus d’autonomie aux pouvoirs locaux, c’est un pas vers la décentralisation, c’est du moins la volonté de déconcentrer les pouvoirs. En réalité, il s’agit surtout pour le maréchal Pétain d’être plus efficace dans le contrôle de l’administration locale en concentrant les pouvoirs entre les mains de « super-préfets ». Cette institution se révèle donc dès le départ ambigüe : retour des libertés provinciales, mais contrôle accru du pouvoir central de l’autre (« on ne peut commander qu’à un nombre restreint de grands subordonnés » déclare d’ailleurs l’amiral Darlan), éloge réactionnaire de la France traditionnelle mais rationalisation « technocratique » et très moderne de l’administration. D’ailleurs, les préfets régionaux sont régulièrement convoqués à Vichy et Paris pour des « conférences » (on a gardé la trace des compte-rendus de treize d’entre elles en 1941-1942) 1. Comme ils sont dix-sept dans l’ensemble du pays, il est dans ces conditions plus facile au pouvoir central de faire passer ses ordres aux fonctionnaires que s’il fallait réunir la centaine de préfets départementaux.

Du reste, le découpage des dix-sept régions respecte-t-il les identités culturelles ? Pourquoi rattacher le Gard à la région de Marseille, ce que le gouvernement a décidé de faire ? Pourquoi ne pas créer la région Cévennes dont la Lozère ferait partie ? Finalement, la logique économique semble avoir prévalu. Le maréchal Pétain annonce d’ailleurs, dans un discours en novembre 1940, que pour constituer les régions, il consultera par priorité les chambres de commerce et les chambres de métiers et déclare que dans les futures régions « on devra trouver tout ce qui est nécessaire à la vie ». On comprend mieux dans ces conditions la logique à l’œuvre dans la création de la « région de Montpellier» : celle-ci est basée sur le vin, richesse locale, et la présence de centres urbains importants (outre Montpellier, Béziers, Perpignan) garantit son influence. En 1941, les intérêts économiques (lobby viticole pour notre région) et la recherche de l’efficacité (nécessité de créer des régions qui tiennent leur rang) semblent l’emporter.

Si le découpage des régions, qui fait l’objet de nombreux projets et débats à Vichy, privilégie donc efficacité administrative et économique, le régionalisme identitaire, à travers la promotion du pays d’oc, n’est cependant pas absent des préoccupations et des réflexions gouvernementales. En effet, les défenseurs des traditions et de la langue occitanes bénéficient de la bienveillance des autorités : ici, pas de velléités séparatistes comme en Bretagne, pas de risque de récupération possible par les Allemands, suspectés par exemple d’utiliser les défenseurs de l’identité flamande au service du racialisme germanique : on peut donc sans risque célébrer la « petite patrie » occitane. Du reste, le régionalisme est encouragé durant la période, à travers l’activité du Comité du Folklore, des Journées régionalistes ou de manifestations comme « Languedoc en vitrine » qui incitent les commerçants de Montpellier à illustrer dans leur vitrine l’histoire et les traditions de la ville à travers leur spécialité. En ces occasions, le préfet régional, comme le relate la presse, ne manque jamais d’être présent. Le fonds de la préfecture régionale conserve d’ailleurs un certain nombre de brochures et d’études « régionalistes ».

Du reste, les départements ne sont pas supprimés, ce qui serait nécessaire si on allait au bout de la logique d’un véritable régionalisme. Le maréchal Pétain lui-même précise dans ce même discours que les préfets départementaux sont certes placés sous l’autorité des « gouverneurs » de région, mais il ajoute : « Nous gardons les départements sous l’autorité des préfets qui seront les maîtres ». Le mot gouverneur, assez fortement connoté (il rappelle les commandants militaires des provinces d’Ancien Régime, mais aussi les gouverneurs des états américains) et n’était réservé jusqu’à présent qu’aux représentants de l’autorité dans l’Empire colonial est d’ailleurs finalement remplacé par « préfet régional », terme plus administratif et moins prestigieux.

Quant aux municipalités, elles ne sont plus issues du suffrage universel, puisqu’il n’y a plus d’élections, et le pouvoir central nomme et révoque les maires comme il l’entend. La préfecture régionale reçoit de nombreuses notices individuelles et rapports des préfets départementaux sur ces derniers, s’informe des doléances et des plaintes de la population et, ainsi informée, suspend ou révoque régulièrement les édiles. Il faut cependant motiver les maires, car ils sont un rouage essentiel, étant donné leur proximité avec la population. On les flatte donc. Les maires de la région sont ainsi reçus par le maréchal Pétain lui-même les 5 et 6 février 1944. À l’occasion, sept photographies en cent-vingt-deux exemplaires sont conservées dans le fonds de la préfecture régionale. Les historiens pourront tenter de reconnaître sur ces clichés les personnalités choisies qui ont eu l’honneur d’être reçues par le chef de l’État […]

Informations complémentaires

Année de publication

2020

Nombre de pages

12

Auteur(s)

Emmanuel LION

Disponibilité

Produit téléchargeable au format pdf