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Description

La crise politique de la seigneurie à la fin du Moyen Âge :
le cas de Sérignan au XIVe siècle

* Docteur en Histoire médiévale, Université de Toulouse II

« C’est par une crise des revenus seigneuriaux que se termine le moyen-âge et s’ouvrent les temps modernes ». Ouvert par cette phrase impressionnante de Marc Bloch, le débat à propos de la crise de la seigneurie à la fin du Moyen Âge se polarise depuis longtemps sur son aspect financier.

Cependant, la seigneurie n’est pas seulement une entreprise mais aussi un gouvernement. Après la chute du royaume franc, en passant par la période de transition des Xe-XIe siècles, où la plupart des droits régaliens sont décentralisés souvent jusqu’au niveau du château rural, soit par l’usurpation brutale, soit par l’appropriation plus pacifique, c’est la seigneurie qui devient un régime politique dominant dans la majeure partie de la France. En exerçant les droits de seigneurie d’origine régalienne ou foncière, le seigneur assure à ses sujets la protection, la justice et même l’assistance en échange des redevances. Les relations entre le seigneur et ses sujets sont pour ainsi dire un contrat bilatéral – don et contre-don. Pour emprunter les mots de Robert Fossier, le régime seigneurial se base donc sur une entente tacite : le maintien de la paix en ville ou au village est sa raison d’être. Mais, dès le XIIIe siècle, le pouvoir seigneurial commence à être entamé d’en haut par l’extension de la royauté, d’en bas par l’autonomisation de la communauté d’habitants et cette tendance s’accélère pendant la guerre de Cent Ans. Dans ce contexte, Philippe Contamine parle, à juste titre, d’« une crise de nature politique » de la seigneurie aux XIVe-XVe siècles.

Avec l’étude de cas d’un village bas-languedocien, Sérignan (Hérault), cet article essaie donc d’apporter des lumières sur l’aspect politique de la crise de la seigneurie, qui n’a guère attiré l’attention des historiens ou n’a été traité que marginalement dans leurs ouvrages à cause du manque de sources, en analysant les relations entre le pouvoir seigneurial, la royauté et la communauté villageoise. Le choix de terrain de recherche se justifie par la richesse des sources concernant notre centre d’intérêt : deux comptes consulaires de 1367-68 et de 1376-77, conservés aux Archives municipales de Sérignan ; une quinzaine d’actes touchant la seigneurie, déposés aux Archives départementales de l’Hérault ; une dizaine d’actes du Parlement de Paris touchant les seigneurs, conservés dans la sous-série X1A (jugés, lettres et arrêts) et dans la sous-série X1C (accords homologués) des Archives nationales, etc.

Le village de Sérignan et son seigneur

Le village de Sérignan, qui avait connu l’incastellamento – la concentration de l’habitat autour du château et la fortification du village entier – avant 1100, se situe à l’embouchure de l’Orb et compte 320 feux en 1344. La première mention des consuls de Sérignan date de 1269. Pendant le XIVe siècle, la communauté d’habitants est dirigée chaque année par quatre consuls.

Nous savons qu’au XIe siècle, deux lignées fortes, les Riculf et les Gairald, qui sont descendantes de riches alleutiers du Xe siècle, dominent le village de Sérignan. Mais, la première mention d’un maître du castrum – Guillaume Mir de Capestang – n’apparaît qu’en 1187. Après cela, notre documentation reste muette sur une famille seigneuriale de Sérignan même pendant la Croisade contre les Albigeois et l’intégration du Bas-Languedoc au royaume de France. En 1235, un acte de vente témoigne que domina Rostagna de Serignano vend la place devant son château à la communauté de Sérignan, en recevant une approbation de Gui II de Lévis, seigneur de Mirepoix, ou de son viguier et en lui payant les lods et ventes. En 1262, Gui III de Lévis, seigneur de Mirepoix, achète la seigneurie de Sérignan aux héritiers de la dame Laure de Sérignan. Dans les environs de Sérignan, il possède aussi les seigneuries de Bessan, Florensac, Mèze, Pomerols, Portiragnes, Sauvian, Thézan, Vias et Villeneuve. Après la mort de Gui III de Lévis, le partage de son patrimoine se fait en 1300-1301 entre Jean Ier, d’une part, et Thibaut Ier, Pierre, Philippe Ier, Eustache et François Ier, d’autre part. Ce sont ces derniers qui reçoivent la partie bas-languedocienne du patrimoine de leur père contenant Serinhanum cum suo territorio et terminali. Or, dans la famille des Lévis venue du Nord du royaume avec la Croisade contre les Albigeois, chacun des enfants hérite d’une part égale des biens de leurs parents suivant la coutume de la vicomté de Paris, de sorte que le patrimoine des Lévis tend à s’émietter à chaque génération. Face à cette tendance critique, les Lévis adoptent une règle de primogéniture dans les années 1330, ce qui cause désormais de nombreuses querelles de succession.

Pendant la plus grande partie du XIVe siècle, la seigneurie de Sérignan semble être virtuellement divisée en deux parts, dont chacune peut être tenue en indivision par plusieurs personnes, c’est-à-dire par des coseigneurs. Dans les sources du XIVe siècle, nous pouvons attester de seigneurs de Sérignan. Ils apparaissent comme dominus ou condominus de Sérignan, héritent d’une partie – la moitié ou le tiers – du castrum, prêtent serment et rendent hommage au roi pour leurs parties, recoivent la taille seigneuriale de la Saint-Michel ou exercent la juridiction dans le village à travers leurs agents (Tab. 1). À l’exception de Roger Ferrolh, Ramond Abam de Roquenegade et Guillaume Delmont de Magaton que nous ne pouvons pas identifier, tous les seigneurs sont parents de la famille des Lévis et sont héritier(ère)s possibles de Gui III de Lévis. Cependant, tous les coseigneurs ne sont pas égaux en droits et il y a une hiérarchie entre eux. En effet, pour chaque génération, un, deux ou trois coseigneurs seulement apparaissent fréquemment avec leur nom sur les documents. Par exemple, en matière de défense ou de justice villageois, on ne voit toujours agir qu’un ou deux coseigneurs. Quand il s’agit de deux coseigneurs, ils semblent représenter chacun sa coseigneurie – le dominium et la jurisdictio de la moitié du castrum – et agissent en commun. […]

Informations complémentaires

Année de publication

2018

Nombre de pages

12

Auteur(s)

Shinya MUKAI

Disponibilité

Produit téléchargeable au format pdf