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Description
Jean Girvès, un chef oublié de la résistance héraultaise
* Master d’histoire, Université Paul Valéry
p.61 à 74
Oublié pendant des décennies, Jean Girvès fut pourtant un grand chef militaire de la résistance dans l’Hérault. Officier de carrière en garnison au Maroc, il se retrouve bloqué en novembre 1942 lors d’une permission dans son village de Puisserguier, tandis que les Alliés viennent de débarquer en Afrique du Nord. Il prend alors contact avec l’Armée secrète et devient vite un élément incontournable de la lutte contre l’occupant dans le Biterrois, sous le pseudonyme de Latourette. Chef du maquis du même nom, il devient même, à vingt-quatre ans, le commandant des autres groupes de résistants du nord-ouest de l’Hérault et dirige plusieurs centaines d’hommes durant l’été 1944 ! Il continue ensuite le combat en Allemagne à la tête de ses anciens maquisards jusqu’à la capitulation allemande, avant de reprendre le cours de sa carrière militaire. Cet article retrace le destin singulier du jeune homme et de son père Georges, maire de Puisserguier entre 1941 et 1943 et précieux soutien de son fils dans la clandestinité.
Mots-clés : Résistance, Hérault, Seconde Guerre mondiale, Puisserguier, Fontjun.
Forgotten for decades, Jean Girvès was a great military leader of the resistance in Hérault. A career officer stationed in Morocco, he found himself in November 1942 stranded while on leave in his village of Puisserguier, as the Allies had just landed in North Africa. He then made contact with the Secret Army and quickly became a key player in the fight against the occupier in the Béziers region, under the pseudonym Latourette. Leader of the maquis of the same name, he even became, at the age of twenty-four, the commander of other resistance groups in the northwest of Hérault and led several hundred men during the summer of 1944! He then continued the fight in Germany at the head of his former maquisards until the German surrender, before resuming his military career. This article traces the singular destiny of the young man and his father Georges, mayor of Puisserguier between 1941 and 1943 and invaluable support whilst his son was in hiding.
Keywords: Resistance, Herault, Second World War, Puisserguier, Fontjun.
Oblidat pendent de decennias, Jean Girvès (Joan Girvès) foguèt pasmens un grand cap militar de la resisténcia dins Erau. Oficièr de carrièra en garnison al Marròc, se retròba blocat en novembre 1942 pendent una permission dins son vilatge de Puèg-Serguièr, mentre que los Aligats venon de desbarcar en Africa del Nòrd. Pren alara contacte amb l’Armada secrèta e ven lèu un element indefugible de la lucha contra l’ocupant dins lo Besierés, jol pseudonim de Latourette (Latorreta). Cap del maquís del meteis nom, ven quitament, a vint e quatre ans, lo comandant dels autres grops de resistents del nòrd-oèst d’Erau e baileja mai d’una centena d’òmes pendent l’estiu 1944 ! Contunha puèi lo combat en Alemanha al cap de sos ancians maquisards fins a la capitulacion alemanda, davant de repréner lo cors de sa carrièra militara. Aqueste article descriu lo destin singular del jovenòme e de son paire Georges (Jòrdi), cònsol de Puèg-Serguièr entre 1941 e 1943 e preciós sosten de son filh dins la clandestinitat.
Noms claus : Resisténcia, Erau, Segonda Guèrra Mondiala, Puèg-Serguièr, Fontjun.
Introduction
Jean Girvès ! Encore aujourd’hui, ce nom demeure méconnu de l’immense majorité des habitants de l’Hérault, et même d’une bonne partie des spécialistes de la Seconde Guerre mondiale en Languedoc. À sa mort en 1989, seul un petit article de quelques lignes salue la mémoire du capitaine « Latourette » dans le quotidien Midi Libre, se contentant de répéter des phrases convenues. Alors que sa mémoire menaçait de sombrer définitivement dans l’oubli, l’énergie de ses neveux permit de sortir cet illustre résistant de l’anonymat. Une brochure retraçant son parcours fut éditée, et un buste érigé devant sa maison natale à Puisserguier. (Fig. 1) En parallèle, les archives départementales de l’Hérault contactèrent les descendants de cet officier afin de numériser les documents en leur possession. Étudiant en master d’histoire, en quête d’un sujet de mémoire, je m’intéressai alors à ces nouvelles sources mises en ligne… et je ne fus pas déçu !
Outre plusieurs photographies et des notes personnelles, le fonds Girvès 1 contient la correspondance de Jean avec ses parents, depuis le maquis puis le front d’Allemagne. Les archives départementales de l’Hérault ont également numérisé des documents exceptionnels, tant par les informations qu’ils contiennent que par les circonstances de leur découverte. C’est en effet à l’occasion de travaux dans la maison Girvès à Puisserguier, dans les années 2000, que plusieurs papiers importants furent retrouvés sous le pavage d’une terrasse ! Malgré un état de conservation aléatoire, certains feuillets demeurent lisibles et permettent de se plonger dans les arcanes de la Résistance biterroise. Cela est d’autant plus intéressant qu’ils complètent souvent d’autres documents disponibles à Pierresvives, ceux de Joseph Lanet 2, le supérieur de Jean Girvès dans l’Armée secrète. Cet ensemble de sources, encore peu exploité, me convainquit de me lancer dans l’écriture d’un mémoire sous la direction de Michel Fourcade, professeur à l’université Paul-Valéry, que je remercie ici encore une fois. Au terme de ce travail 3, celui-ci jugea bon d’encourager sa diffusion en ligne afin de faire connaître le destin de Jean Girvès, dont je vais ici retracer les grandes lignes pendant la Seconde Guerre mondiale.
1. Le parcours brillant d'un jeune officier
Né en 1920 à Carcassonne, le jeune homme a la chance de s’appuyer sur de solides attaches familiales : côté paternel, il peut se prévaloir d’un prestigieux passé aristocratique tandis que la branche maternelle lui permet de se reposer sur la prospérité d’une riche famille de notables. La famille de son père fut célèbre en Cerdagne, comme en témoigne le splendide retable baroque qui orna leur chapelle privée de leur propriété de Llo, et qui appartient aujourd’hui au Département des Pyrénées-Orientales. Cette prospérité s’essouffle au XIXe siècle et le père de Jean, né en 1883 à Béziers, choisit de s’engager dans la carrière militaire qui, outre le fait de procurer une situation financière stable, offre l’avantage de servir son pays sans se compromettre avec une république regardée avec méfiance. En 1911, il se marie avec Marguerite Desfours, fille d’une des plus honorables familles de Puisserguier, un village au nord de Béziers. Leur fils Jean marche sur les traces de son père, puisque lui aussi choisit le métier des armes, en intégrant l’école de Saint-Cyr le 20 septembre 1939, quelques jours seulement après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale ! Moins de six mois plus tard, il achève sa formation au classement très honorable de 17ème sur 580, et se retrouve muté au dépôt n° 92 de chasseurs portés à Tours. La fin des hostilités, quelques mois plus tard, le ramène sur les bancs de l’école militaire, transférée à Aix-en-Provence, où Jean Girvès suit une nouvelle formation de quatre mois. Comme auparavant, il est crédité d’un très bon classement à sa sortie puisqu’il est noté 16ème sur 280.
Nommé au Maroc, un détail va bouleverser son existence : alors qu’il espère obtenir une permission pour le mois de février 1942, une épidémie de typhus l’empêche de quitter son cantonnement. Le lieutenant n’est finalement libéré qu’en octobre, et profite alors de congés bien mérités à Puisserguier… lorsque les Alliés débarquent en Afrique du Nord ! Les Anglo-Américains mettent fin à la souveraineté de Vichy sur ce territoire, tandis qu’en métropole, la zone libre est envahie et l’armée d’armistice dissoute. Puisqu’il est impossible pour lui de rejoindre ses camarades pour participer à la libération de l’Europe, il ne reste plus à Jean Girvès qu’une seule solution pour combattre l’ennemi : rejoindre l’armée des ombres.
2. En résistance aux côtés de Joseph Lanet
L’entrée en dissidence de l’officier Girvès est indissociable de celle d’une autre grande figure héraultaise de cette époque, Joseph Lanet. Né en 1912 dans le même village de Puisserguier, le futur homme politique s’engage dans la Résistance en 1942, devenant un dirigeant local de l’Armée secrète, puis des MUR (Mouvements Unis de la Résistance). À la sortie de la guerre, le combattant de l’ombre entame une carrière politique sous l’étiquette UDSR, un parti de centre-gauche, qui le mènera au poste de secrétaire d’État à l’enseignement technique, à la jeunesse et aux sports dans le gouvernement de Pierre Mendès France entre juin 1954 et février 1955. Il décède le 6 septembre 1974 alors qu’il vient d’entreprendre la rédaction de ses mémoires sur son passé de résistant. C’est seulement des décennies plus tard que son récit inachevé sortira de l’ombre grâce aux efforts entrepris par son neveu Guy Roger et Francis Jouvin, un ancien membre de l’Armée secrète biterroise et chef de secteur FFI de Béziers et Bédarieux. Une édition scientifique est alors établie par Annabelle Lebarbé et l’ouvrage est publié en 2010 avec le soutien du Conseil général de l’Hérault. Dans ce texte, Joseph Lanet évoque les circonstances du recrutement de Jean Girvès, alors que l’Armée secrète manque de cadres. Au vu de son expérience militaire, l’officier de carrière est une denrée rare, et le jeune homme, qui a exprimé son souhait de continuer le combat, est donc accueilli avec joie ! Tout au long de ce récit, Joseph Lanet ne tarit pas d’éloges sur celui qui a pris le pseudonyme de Latourette, écrivant, à propos de lui et d’un autre officier recruté à la même période : « Nous avions donc, dans le courant de ce mois de janvier, fait deux recrues intéressantes et de grande qualité. Ils se révélèrent tous deux, bien qu’avec des tempéraments différents, des organisateurs remarquables. Et l’un comme l’autre payèrent toujours de leur personne, soit à l’occasion de parachutages, soit au moment des combats qui précédèrent la Libération. » 4
3. Un maquis en devenir
4. Fontjun : le drame et la polémique
5. Chef de maquis à 24 ans !
6. La Libération
7. Sur le front en Allemagne : les lauriers amers de la victoire
8. Georges, un autre Girvès à ne pas oublier
Conclusion
Bibliographie
Notes
1 Ces documents sont conservés aux archives départementales de l’Hérault et disponibles en ligne en accès réservé (accès réservé : https://archives-pierresvives.herault.fr/archives/espace-perso/index/n:54 ), à l’adresse : https://archives-pierresvives.herault.fr/archive/resultats/guerre3945/vignettes/FRAD034_000000500/n:40?Rech_fulltext=%22175+PRI%22&RECH_S=and&type=guerre3945.
2 Le fonds Lanet est conservé aux archives départementales de l’Hérault sous la cote 177 J. De nombreuses autres archives de résistants y sont disponibles, voir l’article de Julien Duvaux https://www.etudesheraultaises.fr/publi/de-nouvelles-archives-de-resistants-accessibles-a-la-recherche/
3 Cyprien Delobette, Jean Girvès. Un grand chef militaire de la résistance héraultaise (1939-1945), mémoire de master 1 Histoire, sous la direction de Michel Fourcade, Université Paul-Valéry Montpellier III, 2024 (disponible en ligne sur la plateforme DUMAS).
4 LANET, pp. 59 et 60.
5 Ce document a été numérisé par les AD de l’Hérault. Il est disponible en ligne sous la cote 175 PRI 6.
6 DURAND, pp. 187 et 188.
7 NÉOLAS, p. 60.
8 Tous les extraits des lettres de Jean Girvès adressées à ses parents depuis le maquis et l’Allemagne sont issus des documents numérisés par les AD de l’Hérault et disponibles en ligne sous la cote 175 PRI 8
9 Cité dans NÉOLAS, pp. 88-91
10 Les forces françaises de l’intérieur du Languedoc-Roussillon-R3 dans l’armée de la Libération, actes du colloque du 14 mars 1996 à Montpellier, PREAL, 1997, p. 140.
11 Cyprien Delobette, La préfecture régionale de Montpellier sous le régime de Vichy (1941-1944), mémoire de master 2 Histoire, sous la direction de Michel Fourcade, université Paul-Valéry Montpellier III, 2025 (disponible en ligne sur la plateforme DUMAS).
12 Ce document a été numérisé par les A.D. de l’Hérault, il est disponible en ligne sous la cote 84 W 20.
13 Archives départementales de l’Hérault, 1000 W 40.
14 Cette lettre a été numérisée par les A.D. de l’Hérault, elle est disponible en ligne sous la cote 175 PRI 9, vues 216-219.



