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2.00

Description

Jacques Renouvin Lettres à son « vieil ami » Victor

« un certain nombre de choses
qui peuvent sembler insignifiantes
mais qui pourtant libèrent nos consciences
 »
De X… Montpellier à Victor Fournet, février 1942

Jacques Renouvin

Fig. 1. Jacques Renouvin

Depuis début 2016, les archives de la Seconde Guerre mondiale relatives aux juridictions d’exception instituées par le gouvernement de Vichy ainsi que les enquêtes de police judiciaire sont consultables avant les délais prévus. Dans le fonds relatif au service régional de la police judiciaire des archives départementales de l’Hérault, des documents, concernant Jacques Renouvin, ont été trouvés. Il s’agit d’une part, des correspondances – pour la plupart interceptées -, dont l’une date de janvier 1939, avec Victor Fournet, son « vieil ami » et, avec Mireille Tronchon, qu’il épousera, datées de septembre et octobre 1942 ; d’autre part, de deux auditions : celle, en avril 1942, de Victor Fournet et celle, en mai 1942, de Marie-Rose Benezech, domiciliée à Palavas-les-Flots qui a bien connu Jacques Renouvin.

Lettre à Victor, 6 janvier 1939

En ce début d’année 1939, alors que la guerre s’approche sous le couvert de la paix de Munich qu’il a combattue, Jacques Renouvin répond aux vœux que lui a adressés son ami Victor, qu’il connaît depuis 1927, probablement lors de son service militaire. Il lui dit, avec lucidité, l’aveuglement qu’il constate autour de lui au sujet de la propagande de l’Allemagne qui égare les esprits sous le prétexte de combattre le communisme : « la situation extérieure est toujours lourde de menace, à l’intérieur l’Allemagne fait une propagande acharnée contre laquelle les réactions isolées ne servent pas à grand-chose ; les types les meilleurs trompés par une certaine presse de droite, tiennent des propos abracadabrants ; l’autre jour un membre du Conseil de l’Ordre pour qui j’ai beaucoup d’amitié m’a répondu, comme je lui expliquai que certains journaux français étaient payés par l’Allemagne, que cela n’avait pas d’importance, puisque c’était de l’argent qui aidait à combattre le communisme ; devant tant d’inconscience on reste désemparé ». Une connaissance de son frère Pierre, qui était professeur d’histoire, le germaniste Edmond Vermeil, écrivait dans sa tentative d’explication de la civilisation allemande : « Affolés par la peur du communisme, nombre d’Occidentaux cherchent un refuge en Allemagne même. Mais savent-ils que l’hostilité de l’Allemagne à l’égard du monde franco-anglais n’a pas faibli, elle, le moins du monde ? » Édité au moment même de la défaite, son livre fut « interdit [par] les autorités d’occupation [qui] ont détruit des volumes qui se trouvaient chez l’éditeur ou en librairie ». Dans sa correspondance de ce début d’année 1939, Jacques évoque avec Victor ses démêlés amoureux et ses projets de vacances : « Du côté sentimental (si l’on peut dire) ma vie est toujours bien compliquée, toujours 4 ou 5 personnes à la fois, je ne sais plus très bien quoi faire de ce monde » et il termine avec l’intention d’aller lui rendre visite pour « Pâques pendant les quinze jours de vacances et de visiter le Maroc » en sa compagnie et de celle de sa femme. Avec Victor, nul doute que Jacques aura eu un guide aguerri et expérimenté connaissant parfaitement le terrain et les montagnes du rif autour d’Aknoul. Victor Fournet était en effet capitaine au 97e Goum chérifien à Aknoul, territoire de Taza (Maroc).

Lettre à Victor, Palavas-les-Flots, 16 novembre 1940

Près de deux ans plus tard, quand arrive le mois de novembre 1940, un monde s’est écroulé. La France, défaite, hébétée, est désormais occupée et coupée en deux. Jacques a reçu des nouvelles de Victor par l’intermédiaire de son neveu Michel qui, démobilisé, a commencé des études de médecine à Montpellier. Pierre Renouvin, père de Michel, raconte dans quelles conditions son frère Jacques rejoignit son fils à Palavas. Il fut, dit-il, « mobilisé comme sous-officier de réserve. Il fit la guerre comme chef de corps-francs qui opéraient en avant de la ligne Maginot. Blessé vers le 20 juin, il fut soigné à l’hôpital d’Épinal et, automatiquement, fait prisonnier quand les Allemands occupèrent la ville. Il allait mieux et travaillait à la gare d’Épinal quand il apprit que les Allemands allaient envoyer les prisonniers en Allemagne. Il se procura aussitôt des vêtements civils (et même une casquette de cheminot), prit le train et partit retrouver sa famille en Bretagne où il arriva mi-juillet. De là, il partit pour le midi, à Montpellier, où se trouvait son neveu Michel, qui venait d’être démobilisé et était étudiant en médecine (classe 39) ». Il lui avait pourtant été proposé, en tant qu’avocat, une affectation dans la Justice militaire. Jacques Renouvin préféra être en première ligne, dans l’action. Une Palavasienne qui l’a bien connu écrivait il n’y a pas si longtemps : « Il a vécu à Palavas dès le mois de septembre 1940 et je sais que quelques habitants du village se souviendront de sa haute silhouette (il mesurait 1 m. 92) arpentant les quais en compagnie de son neveu Michel, qui allait devenir mon mari ». Depuis Palavas les Flots, ce 16 novembre 1940, Jacques répond à Victor pour lui dire combien il a été heureux d’avoir eu de ses nouvelles et d’apprendre qu’il était à peu près sorti indemne des combats puisque celui-ci avait repris son service. Il évoque son passage sur le front, la vie, assez agréable, qu’il mène désormais au bord de la mer et l’espoir qu’il semble entretenir en des jours meilleurs : « En ce qui me concerne j’ai réussi en mars à être versé dans un excellent régiment de ligne qui a très bien fait son devoir. J’ai été blessé tout à fait à la fin et démobilisé dans le midi (blessure légère : balle de mitraillette avant-bras gauche). Actuellement peu désireux de retourner à Paris je mène dans le midi une vie qui fut d’abord charmante mais qui commence à l’être moins. Au début j’avais de l’argent, un complet convenable, je voyageais dans tous les sens, faisant des séjours chez divers amis, ce qui fut l’occasion d’aventures ravissantes ; maintenant je n’ai plus d’argent, le complet est fatigué, je vis sur une petite plage près de Montpellier, les aventures deviennent plus rares ; il est vrai que j’ai un grand amour à Montpellier pour une jeune femme qui me le rend bien et je vais la voir tous les jours mais le soir j’en suis réduit à jouer au jaquet avec le patron du bistrot ; ce n’est pas très intellectuel ! Mon neveu achève son service à Montpellier ; il a très bien fait son devoir et a été blessé à la jambe ; il achève une permission de douze jours qu’il vient passer avec moi. Tous les deux, nous attendons avec patience le retour d’événements plus favorables pour pouvoir reprendre une vie normale. J’attends avec impatience une lettre de toi (par retour du courrier si possible). Donne moi des nouvelles de ta femme et de notre chère petite Jacqueline que tu embrasseras bien pour moi ; pour toi, mon vieux toutes mes amitiés fraternelles ». Signé : Jacques Renouvin, 16 novembre 1940, Palavas les Flots, 12 rue Substantion. Pierre Renouvin poursuit son témoignage sur son frère : « C’est dans le courant de l’hiver 1940-1941 que J. Renouvin entre en rapport avec le groupe Liberté, déjà important à Montpellier puisque ses chefs étaient des professeurs de la faculté de droit (Teitgen, Courtin…) ». Pierre Renouvin se rappelle qu’étant allé, au cours de l’hiver, voir son fils à Montpellier, il rencontra Edmond Vermeil, son collègue : celui-ci lui parla des groupes de résistance alors en formation. Pierre Renouvin conseilla donc à son frère d’aller voir Vermeil qui pourrait le mettre en rapport avec des organisations de résistance. […] Jacques Renouvin entra au groupe Liberté (et par conséquent à Combat après la fusion). Jacques Dupuy, membre du groupe Liberté raconte que Pierre-Henri Teitgen « [l]’envoie à Palavas pour y rencontrer un nommé Renouvin. C’était […] pendant l’hiver 40-41. Je revois l’homme à la terrasse d’un café désert, immense, d’épaisses lunettes sur les yeux. C’était Jacques, le frère de Pierre, l’historien bien connu ». […]

Informations complémentaires

Année de publication

2017

Nombre de pages

6

Auteur(s)

Christian BOUQUET

Disponibilité

Produit téléchargeable au format pdf