Anthropisation de l’espace Lunellois (communes de Lunel et de Marsillargues)
Périodes romaine et médiévale

Cet article reprend un DEA soutenu à l’université de Franche- Comté en juin 1988 sous la direction de Mme M. Clavel Lévêque et de M. F. Favory.

Ce DEA est la première étape d’une thèse sur le territoire de Lunel et de Marsillargues (Hérault) fondée sur une étude globale de l’occupation humaine de ces deux communes, par l’utilisation conjointes de toutes les sources écrites, archéologiques, planimétriques, pédologiques et photographiques.

Il s’agit par le croisement de ces données primaires de saisir les principales phases d’occupation du sol et de la morphologie agraire. Le cadre de l’étude est purement arbitraire et à plusieurs reprises le déborde. En effet ce projet s’insère dans une démarche collective et pluridisciplinaire qui opère sur une zone plus vaste, comprise entre le Lez et le Vidourle. La réalisation de ce travail a été rendue possible par ce projet collectif. Chacun de ses différents membres m’a apporté conseils et réflexions personnelles. Je les en remercie.

Il s’agit donc de la première étape d’un travail à poursuivre. La plus grande partie de cet article repose sur la présentation des résultats de deux campagnes de prospection au sol réalisées pendant l’hiver 87-88. Ces résultats représentent une masse d’informations de base pour mon travail futur, mais ils sont d’autant plus riches que j’ai pu les intégrer dans une perspective plus large. L’utilisation des autres sources s’est avérée féconde même si elle n’est encore que partielle.

Instruments de travail

La principale difficulté de ce travail réside dans la multiplicité et la valeur différentielle des sources utilisées qu’il faut à une certaine étape « relier ».

Le premier type de source est de nature assez classique, c’est l’utilisation des textes : épigraphie, chartes des grandes abbayes (Cartulaires de Maguelone, de Psalmodi, de Nîmes, d’Aniane, de Gellone), cartulaires laïcs (Livre Blanc de Lunel, Cartulaire des Guilhems). J’envisage pour la poursuite de cette étude d’étudier les visites pastorales ainsi qu’une part du compoix de Lunel qui date de 1300 dont le dépouillement pourrait être d’un apport très riche. Enfin, j’ai eu recours aux études des savants locaux du XIXe et du XXe s.

Ce recours aux textes, déterminant, ne donne pourtant jamais la mesure spatiale du territoire.

L’utilisation de cartes variées permet d’intégrer les informations des textes et les résultats de la prospection dans une dynamique paysagère : cartes IGN au 1/25 000e (série bleue) 2 843 ouest (Lunelétang de Mauguio) et 2 843 est (Vauvert), carte géologique au 1/50 000e (Lunel), carte pédologique au 1/100 000e (Montpellier), carte de Cassini 1770-1775, cadastre napoléonien (réalisé en 1812 pour la commune de Lunel) au 1/2 500e, dont la date et l’échelle font un outil de travail primordial. Ce cadastre permet en effet l’étude du parcellaire, de la voirie, et des masses culturales (indication parcelle par parcelle du type d’exploitation agrologique qui y est fait) d’une économie pré- ou proto-industrielle plus proche sans doute du modèle antique et médiéval que du nôtre. Malheureusement pour Lunel, seules trois feuilles donnent ce renseignement : feuilles Al, A2, A3. On dispose pour cette région du Languedoc d’une série de cartes au 1/5 000e réalisée par la CNARBRL vers 1960, dont la richesse extrême permet, outre le repérage sur le terrain, de comparer les évolutions intervenues depuis le XIXe s.

J’envisage, d’autre part, d’effectuer le dépouillement exhaustif des clichés aériens de l’IGN. Ces photos verticales, réalisées régulièrement par l’IGN pour la cartographie, forment, notamment pour les missions les plus anciennes ou les missions spéciales à grande échelle, une masse documentaire de grand intérêt, pour l’étude de la voirie, du parcellaire et sont souvent porteuses de « signes archéologiques » qu’il est nécessaire de pourchasser avec patience. Il en va de même pour une série de clichés conservés au Centre Camille Jullian, réalisés en 1944 par les Alliés. La région de nôtre étude se prête a priori mal à l’utilisation d’un tel instrument (monoculture de la vigne). Si la lecture de ces photos est plus difficile qu’ailleurs, elles n’en sont pas moins porteuses de renseignements. C’est grâce à l’une d’elles que j’ai pu par exemple discerner dans le tissu urbain de Lunel la cicatrice laissée par un chemin qui est probablement le cami salinié dont la trace se perdait plus ou moins à son entrée dans le territoire communal de Lunel.

Cette étude des photos de l’IGN est donc une piste qu’il faut poursuivre.

Quelques livres de base m’ont permis d’acquérir des données fondamentales.

Ce sont le Nouveau dictionnaire topographique et étymologique de l’Hérault de F.-R. Hamlin (Mèze 1983), le mémoire de maîtrise de P. Florençon, Occupation du sol et églises rurales entre Rhône et Vidourle pendant l’antiquité tardive (Université Paul Valéry, 1983), l’article de Max Daumas « Le Lunellois » paru dans la Société languedocienne de géographie, Montpellier 1951-1952 et l’ouvrage de Th. Millerot, Histoire de la ville de Lunel, 1880.

L’appréhension du territoire s’est faite à partir de cet ensemble d’instruments.

Les études antérieures réalisées par F. Favory, Cl. Raynaud et J.-L. Fiches m’ont permis bien entendu de débuter avec une série de points de repères très précis : les fouilles de Lunel-Viel et de l’oppidum d’Ambrussum, toutes deux limitrophes de nôtre unité de recherche, fournissent, outre une très bonne connaissance de la céramique régionale qui sert de référence pour la prospection au sol, l’indication que Lunel-Viel et Ambrussum sont les deux pôles majeurs de regroupements humains (pour des périodes successives) d’une microrégion dans laquelle s’insère le champs de notre étude.

La mise en évidence, dans cette partie du Languedoc, de l’existence de 4 ou 5 réseaux cadastraux d’époque romaine, m’a permis, en la reprenant, d’amorcer une approche dans le détail de ces systèmes cadastraux. Je ne ferai ici que présenter la façon dont j’ai opéré avec quelques résultats qui sont autant d’hypothèses de départ.

Le cadre géographique

Le territoire étudié (communes de Lunel et de Marsillargues) se divise comme tout l’ensemble compris entre le Lez et le Vidourle en trois grandes unités ; du nord au sud, on distingue ainsi :

  • Une zone de garrigue, pays de collines dont la limite méridionale correspond en gros pour notre secteur au tracé du canal du Bas-Rhône. Les altitudes y sont les plus élevées et sont supérieures à la cote des 20 m. Les sols y sont assez pauvres.
  • La plaine proprement dite, qui correspond à la zone la plus cultivée et la plus densément occupée. Cette unité se divise en deux zones l’une correspondant à la basse plaine du Vidourle qui s’étend essentiellement sur le territoire de Marsillargues et qui porte les terres les plus riches. Les altitudes y sont inférieures à 10 m. L’autre zone correspond à la terrasse pliocène. Les terres y sont moins riches. Cette plaine s’étend du canal du Bas-Rhône au Mas Desport. La ville de Lunel est au cœur de cette plaine. La limite entre ces deux sous-unités s’identifie en gros avec la limite communale de Lunel et de Marsillargues.
  • La zone palustre, domaine de l’eau, où dominent les prés et les marais. C’est sur le territoire de nôtre étude que cette zone palustre s’avance le plus à l’intérieur des terres (Mas Desport).
Carte de situation
Fig. 1 Carte de situation

Prospection

La campagne de prospection a été consacrée au territoire de Lunel, seule une partie de celui de Marsillargues en contact avec celui-ci a été parcourue (fig. 2). La prospection de la commune de Lunel (22,7 km²) s’est déroulée en deux périodes majeures, l’une en novembre 1987 et l’autre en février 1988. Une prospection de deux jours en avril 1988 a permis de la pousser plus en avant. Par ailleurs, en février 1987, Cl. Raynaud et A. Parodi avaient prospecté en partie le site de Dassargues et L. Amblard avait à plusieurs reprises prospecté le site de Saint-Jean-de-Nozé.

La prospection complète de la commune n’est pas achevée à ce jour. Il reste en effet à prospecter la partie entre la route de la mer (D61) et la limite communale avec Marsillargues (au sud de la commune), ainsi qu’une zone située au nord du canal du Bas-Rhône entre la commune de Lunel et la D34 (route de Sommières).

Sur la commune de Marsillargues, on a prospecté les abords de la ville, ainsi que les sites du Mas Desport et de Saint-Julien, limitrophes de Lunel, tous deux signalés par des savants locaux et attestés par des textes. Enfin un site sur la commune de Lunel-Viel, limitrophe de Lunel, prospecté il y a quelques années par J.-L. Girard, a également été pris en compte. Il s’agit du site de Saint-Paul – Sainte-Catherine dont la nécropole médiévale a fait l’objet d’une fouille de sauvetage par Cl. Raynaud en 1985 (Cl. Raynaud, La nécropole de Saint-Paul XIIe-XIIIe s., fouille de sauvetage urgent, Lunel-Viel, 1985, inédit).

L’étude fine du matériel de ces prospections est en cours. Toutefois elle est réalisée complètement grâce à l’aide de Cl. Raynaud pour les sites du Mas de Collet, du Camp Miaoulaire et du Mas Desport.

Pour les autres sites, les datations proposées à ce jour sont donc celles des périodes reconnues lors du ramassage, lavage et marquage du mobilier. Elles sont toutefois assez précises.

J’ai regroupé l’ensemble des sites en quatre phases chronologiques majeures :

Carte de la zone prospectée
Fig. 2 Carte de la zone prospectée

Phase 1 : Elle couvre toute l’ère préhistorique et protohistorique jusqu’au II  s. av. J.C.

Phase 2 : Elle s’étend du IIe s av. J.-C. jusqu’au IIe s. ap. J.C.

Phase 3 : Elle correspond en gros à l’Antiquité tardive, du IIIe s. au VIe s. compris.

Phase 4 : Elle est postérieure au VIe s. et se termine aux XIIe-XIIIe s.

A l’intérieur de ces phases, les sites sont regroupés par commune dans l’ordre : Lunel, Marsillargues et Lunel-Viel. A chaque site correspond un numéro d’ordre, de 1 à 46, qui est utilisé dans le texte comme le numéro de référence du site. Les notices correspondant à chaque site sont ainsi élaborées :

  • N° du site (voir texte). Chronologie du site : d’après l’étude fine du matériel ou bien de premières estimations faites lors du ramassage et du lavage-marquage.
  • Nom du site : Ce nom est celui porté sur les fiches de prospection.
  • Autres phases d’occupation du site antérieures et postérieures s’il y a lieu.
  • N° de l’unité de sol correspondant à la nomenclature de la carte pédologique de Montpellier.
  • Cours d’eau le plus proche nom du cours d’eau et distance calculée à vol d’oiseau.
  • Interprétation et/ou commentaire

Chaque site est suivi s’il y a lieu d’un commentaire, d’inégale longueur, dans lequel est présenté l’ensemble des données de la prospection acquises à ce jour, ainsi que des sources textuelles pour les sites les plus importants. Le manque de place m’a contraint toutefois à restreindre certaines analyses.

PHASE 1 : La période pré et Protohistorique jusqu'au IIe s. av. J.C.

Lunel

1
  • Un site chasséen.
  • Saint-Jean-de-Nozé I.
  • Réoccupation au Haut et Bas-Empire, à l’époque médiévale.
  • Unité de sol n° 28 : sols bruns calcaires à accumulation calcaire.
  • Cours d’eau le plus proche : Vidourle à environ 400 m.
2
  • Un site chalcolithique.
  • La Jassette H.
  • Pas de réoccupation à cet endroit, proximité de l’oppidum d’Ambrussum occupé à la fin du Néolithique.
  • Unité de sol n° 64 : sols bruns calcaires, minces, rendzines et minéraux bruts d’érosions.
  • Cours d’eau le plus proche : Vidourle à environ 600 m.
  • Station?
3
  • Un site chalcolithique.
  • Mas de Collet IV.
  • Réoccupation au s. ap. J.C., aux IVe, Ve, VIe, et aux Xe, XIe s.
  • Unité de sol n° 28 : sols bruns calcaires à accumulation calcaire.
  • Cours d’eau le plus proche : Vidourle à environ 600 m.
  • Habitat ?
4
  • Un site chalcolithique.
  • Cros des Anèdes IV.
  • Réoccupation aux Ier IIe ap. J.C.
  • Unité de sol n° 47 sols fersiallitiques très lessivés à pseudogley plus ou moins développé.
  • Cours d’eau le plus proche : Dardaillon Est à environ 50 m.
  • Habitât.
5
  • Un site chalcolithique.
  • Mas de Bouquet I, II, III.
  • Pas de réoccupation.
  • Unité de sol n° 28 : sols bruns calcaires à accumulation calcaire.
  • Cours d’eau le plus proche : Ruisseau des Cabanettes à environ 500 m.
  • Gros habitat.
6
  • Un site chalcolithique.
  • Petite Pérille I.
  • Pas de réoccupation.
  • Unité de sol n° 23 sols bruns calcaires modaux épais.
  • Cours d’eau le plus proche : Ruisseau des Cabanettes à environ 200 m.
  • Ce site est très proche du précédent (à environ 250 m). Il fonctionne vraisemblablement avec.

Marsillargues

7
  • Un site du Bronze III.
  • Mas Desport I.
  • Réoccupation à partir du IIe s. av. J-C. jusqu’à nos jours.
  • Unité de sol n° 23 : sols bruns calcaires modaux épais.
  • Cours d’eau le plus proche : Dardaillon à environ 120 m.
  • Habitat ?
Le site de Dassargues
Fig. 3 Le site de Dassargues

Lunel- Viel

8
  • Un site moustérien (?)
  • Sainte-Catherine V.
  • Pas de réoccupation.
  • Unité de sol n° 19 : sols bruns calcaires modaux peu épais.
  • Cours d’eau le plus proche petit affluent du Dardaillon Est à environ 120 m.
  • Station ?

Sur l’ensemble de la zone prospectée, les sites du Chalcolithique sont les plus nombreux (5 sur 8 sites). Ils sont actuellement étudiés par Marie-Christine Garrido à l’université de Montpellier (mémoire de maîtrise). On peut noter qu’aucun site antérieur au Bronze, ni aucun objet lithique, n’ont été trouvés dans la zone couverte par les alluvions modernes du Vidourle (F2 sur la carte géologique de Lunel au 1/50 000e). On peut donc estimer soit qu’ils ont été recouverts ultérieurement, soit qu’il n’y en a jamais eu. Cette dernière hypothèse indiquerait que ces terres ont été l’objet d’une mise en culture postérieure au moins au Chalcolithique. Le site du Bronze III correspond à la plus ancienne occupation de ces terres. Mais du point de vue de la pédologie, il n’y a aucune trace d’occupation humaine de cette grande phase chronologique (pré et protohistorique) sur des sols correspondant au lit majeur du Vidourle.

La poursuite de la prospection du territoire de Marsillargues (dont la majeure part est couverte par ces alluvions) permettra de vérifier cette hypothèse.

Le site de Desport
Fig. 4 Le site de Desport
Le site de St. Julien
Fig. 5 Le site de St. Julien

PHASE 2 : Les sites du IIe s. av. J.-C. au IIe s. ap. J.-C.

Lunel

9
  • Un ensemble de trois sites du Ier av. J.C.
  • La Jassette II, III, IV.
  • Pas de réoccupation.
  • Unité de sol n° 64 : sols bruns calcaires minces, rendzines et minéraux bruts d’érosion.
  • Cours d’eau le plus proche : Vidourle à environ 500 m.

Ces trois unités de ramassage de mobilier se situent au sud-est de la colline du Devès, dans une grande parcelle à environ 400 m de l’oppidum d’Ambrussum. Leur interprétation est rendue difficile par la mauvaise visibilité du sol (labour ancien). Il s’agit peut-être d’une zone de stockage ou de petits habitats liés à la production agricole d’Ambrussum.

10
  • Un site du Ier av. J.C., Ier s. ap. J.C.
  • La Jassette I et VII.
  • Pas de réoccupation.
  • Unité de sol n° 28 : sols bruns calcaires à accumulation calcaire.
  • Cours d’eau le plus proche à environ 250 m.

Ce site pose un problème d’interprétation. Comme l’ensemble précédent (site 9) il est assez proche de l’oppidum d’Ambrussum (à environ 500 m). Il s’agit d’une petite ferme peut-être dépendante d’Ambrussum, ou bien d’un bâtiment d’exploitation pour le travail agricole.

Le site de la Liguine
Fig. 6 Le site de la Liguine. C : croix marquant probablement l'emplacement supposé de la chapelle Saint-André d'Entrevignes
Le site d'Aires-Vieilles
Fig. 7 Le site d'Aires-Vieilles. E : anomalie parcellaire marquant probablement un point fort du paysage
11
  • Un site du Ier ap. J.C.
  • Saint-Jean-de-Nozé I.

Ce site se superpose à un site chasséen (site 1). Il n’est pas possible de distinguer une étendue propre à chacun. Il y a une occupation du site plus tardive (IVe-Ve s.) et médiévale (Xe– XIe s. ?).

  • Unité de sol n° 28 : sols bruns calcaires à accumulation calcaire.
  • Cours d’eau le plus proche : Vidourle à environ 400 m.

Ce site est circonscrit par le canal du Bas-Rhône et la ligne SNCF (qui l’a probablement en partie détruit). Le nombreux matériel ramassé par L. Amblard doit être plus finement daté.

Il semble à première vue que ce soit un site analogue au site suivant (site 12) tant pour l’interprétation (gros habitat) que pour la chronologie (Ier s. ap. J.C., IVe, Ve, VIe, Xe, XIe s. ?).

12
  • Un site du Ier ap. J.C.
  • Mas de Collet IV.
  • Occupé au Chalcolithique, puis aux IVe, Ve, VIe et aux Xe, XIe s.
  • Unité de sol n° 28 sols bruns calcaires à accumulation calcaire.
  • Cours d’eau le plus proche : Vidourle à environ 600 m.

Ce site dont l’état de destruction doit être très avancé a permis le ramassage d’une très grande quantité de mobilier. L’étude en a été faite avec l’appui de Cl. Raynaud. Un diagramme d’occupation du site d’après le mobilier datable permet de voir les principales phases d’occupation du lieu (fig. 9) qui est en outre situé à un carrefour remarquable.

Répartition des sites sur la carte pédologique de Montpellier
Fig. 8 Répartition des sites sur la carte pédologique de Montpellier
Diagramme d'occupation du Mas de Collet
Fig. 9 Diagramme d'occupation du Mas de Collet

Ce diagramme a été réalisé à partir du mobilier datable ramassé en prospection, avec l’aide de Cl. Raynaud. Le matériel du Chalcolithique n’y est pas figuré. Ce diagramme fait apparaître trois phases d’occupation majeures au Ier s. ap. J.C., aux IVe, Ve s. et aux Xe, XIIe s. La phase de l’antiquité tardive est de loin la mieux représentée. Les vides sont également éloquents celui du IIe-IIIe s. est bien réel car le mobilier de cette époque est connu, par contre les vides du Haut Moyen Age sont peut-être dépendants de l’état de la recherche pour cette période. Ce type de diagramme n’est réalisable que si le nombre de tessons ramassés est significatif. Nous envisageons de le faire pour les principaux sites du lunellois.

Bibliographie : Ph. Leveau, Caesera de Mauritanie, Une ville romaine et ses campagnes, École française de Rome, 1984, p. 258.

13
  • Un site du Ier av. – Ier s. ap. J.C.
  • Cimetière des juifs I.
  • Pas de réoccupation.
  • Unité de sol n° 23 : sols bruns modaux épais.
  • Cours d’eau le plus proche : ruisselet alimentant le Vuidier à environ 20 m.

Petit habitat : ce petit site, peut-être en partie détruit par le lotissement qui lui est attenant, est le plus proche de l’agglomération de Lunel (300 m) repéré en prospection.

14
  • Deux ensembles du Ier av. J.C.
  • Peire de Beizou I et II.
  • Réoccupation au Bas Empire ?
  • Unité de sol n° 23 sols bruns modaux épais.
  • Cours d’eau le plus proche : Vuidier à environ 300 m.

La prospection a permis de repérer deux zones de révélation de mobilier bien distinctes l’une de l’autre et distant d’environ 20 m. Il s’agit apparemment de deux zones de stockage.

15
  • Un site des er Ier-IIe ap. J.C.
  • Les Cabanettes I.
  • Pas de réoccupation mais petit site à environ 80 m au nord.
  • (Les Cabanettes II) occupé aux IVe, Ve ap. J.C.
  • Unité de sol n° 23 : sols bruns modaux épais.
  • Cours d’eau le plus proche : Ruisseau des Cabanettes à environ 200 m.
16
  • Un site du Haut-Empire.
  • Endrausse III.
  • Réoccupation du site aux IVe, Ve ?
  • Unité de sol n° 23 sols bruns modaux épais.
  • Cours d’eau le plus proche : ruisseau de la Porte à environ 200 m.

Petit habitat, zone de stockage ? La prospection du site a été rendue difficile par la mauvaise visibilité au sol. L’interprétation du site est donc malaisée.

17
  • Un site du Ier s et du début du IIe ap. J.C.
  • Cros des Anèdes V.
  • Pas de réoccupation.
  • Unité de sol n° 47 : sols fersiallitiques très lessivés à pseudogley plus ou moins développé.
  • Cours d’eau le plus proche : Dardaillon Est à environ 700 m.

Habitat : le site a permis le ramassage d’un mobilier très homogène, à étudier, mais il semble couvrir un arc chronologique compris entre environ 50 et 120 ap. J-C.

18
  • Un site du Ier et du début du IIe s. ap. J.C.
  • Camps Miaoulaire I.
  • Pas de réoccupation.
  • Unité de sol n° 47 : sols fersiallitiques très lessivés à pseudogley plus ou moins développé.
  • Cours d’eau le plus proche : Dardaillon Est à environ 500 m.

Habitat : ce site semble à peu près appartenir au même contexte que le précédent. Le mobilier a été étudié et permet une datation fine comprise entre environ 50 et 120 ap. J.C.

19
  • Un site du Haut-Empire.
  • Cros des Anèdes I.
  • Occupation précédente au Chalcolithique (Les deux sites sont en partie superposés).
  • Unité de sol n° 47 : sols fersiallitiques très lessivés à pseudogley plus ou moins développé.

Cours d’eau le plus proche : Dardaillon Est à environ 50 m. Le mobilier ramassé permet de situer le site dans une fourchette chronologique comprise entre le Ier s. ap. J.C. et le début du IIIe s. Ce site paraît donc avoir une durée d’occupation supérieure d’un siècle aux deux précédents (17 et 18). Il faut souligner que ces trois sites (17, 18 et 19), assez groupés (distants de 500 à 700 m), sont assez proches de l’agglomération antique de Lunel-Viel. Il est tentant d’y voir trois habitats conditionnés par la présence de cette agglomération.

20
  • Un site du Haut-Empire.
  • Mas Desport IV.
  • Réoccupation au Bas-Empire et Haut-Moyen Age ?
  • Unité de sol n° 23 : sols bruns calcaires modaux épais.
  • Cours d’eau le plus proche : petit ruisseau qui alimente le canal de Lunel, le site est bordé par ce ruisselet.

Habitat ? Ce site a été prospecté par M. Geneste de Lunel. Les informations qu’il nous a fournies, permettent d’ajouter un site important à l’ensemble de l’agglomération du Mas Desport. Le site du Mas Desport IV (sur Lunel), datable essentiellement de l’Antiquité tardive et du Haut-Moyen Age, a toutefois livré quelques tessons de sigillée sud gauloise (collection Geneste). Une nouvelle prospection serait nécessaire pour quantifier la part du Haut-Empire sur ce site, ainsi que pour définir sa nature.

Marsillargues

21
  • Un site du IIe av. J.C. – IIe s. ap. J.C.
  • Mas Desport I.
  • Occupé auparavant au Bronze III, occupé par la suite au Bas-Empire et au Haut-Moyen Age.
  • Cours d’eau le plus proche : Dardaillon à environ 100 m.

Le site est occupé au IIe s. av. J.-C. (céramique campanienne, côte catalane) et également aux Ier s. av. et Ier s. ap. J.C. Cette occupation de la haute Antiquité est moindre que celle du Bas-Empire mais semble toutefois continue. L’implantation d’un site à cet endroit qui correspond à la limite nord de la zone palustre (l’extrémité de la corne de l’étang de Mauguio) est probablement liée à une étape de conquête de nouvelles terres et peut-être également à la mise en place d’un habitat destiné à contrôler un point commercial d’importance (sel), comme cette agglomération le deviendra par la suite. L’endroit en effet correspond à l’avancée la plus septentrionale de la lagune à l’intérieur des terres comprises entre Lez et Vidourle. Il a été trouvé en 1842 au Mas Desport, une inscription à Jupiter et Auguste (CIL XII, 4172 ; Bonnet, Antiquités et Monuments de l’Hérault, Montpellier 1905, Marseille 1980, pp. 124, 133, 136, 284 ; Ch. Landes, Les Étangs à l’époque médiévale d’Aigues-Mortes à Maguelone, Montpellier 1986, p. 48, note 2). Cette inscription met en relief l’importance du site du Haut-Empire.

22
  • Un site du Ier ap. J.-C.
  • Saint-Julien Nord I.
  • Occupation au Bas-Empire, dans la période médiévale et à l’époque moderne.
  • Unité de sol n° 10a : sols d’apport alluvial.
  • Cours d’eau le plus proche : La Capouillère à environ 300 m.

La prospection du site de Saint-Julien est rendue difficile par de nombreuses perturbations plus ou moins récentes (Mas de Saint-Julien, coopérative fruitière, pavillon moderne). Une partie de la réalité du site est donc complètement occultée.

Toutefois, grâce à des renseignements oraux (notamment le témoignage de M. Geneste) et à la prospection, nous pouvons appréhender à peu près le site. En effet, une petite quantité de céramique du Haut-Empire mêlée à celle du site du IVe-Ve s., a été ramassée. La collection de M. Geneste confirme cette donnée (amphore italique, amphore Dressel 20, 7/11, amphore gauloise, céramique commune sableuse).

L’importance de cette occupation est en revanche difficilement quantifiable. De même, il est difficile de savoir à quel type de site nous avons à faire (habitat ?). Mais l’information est précieuse car ce site serait donc la première trace d’occupation humaine installée sur ce type de sol.

Le fait qu’il soit installé sur une légère éminence (6 m), souligne encore d’avantage son aspect d’avancée extrême de l’implantation humaine dans un secteur de terres, à mettre en valeur. Ce type de sol (correspondant à la vallée alluviale du Vidourle) qui couvre la quasi-totalité des territoires de Marsillargues, Aimargues, Gallargues, Saint-Laurent-d’Aigouze et une partie de la commune de Lunel, n’a été prospecté que sur une toute petite partie du territoire de Marsillargues et de Lunel. D’autres sites nous ont été signalés par M. Geneste sur la commune de Marsillargues. Mais nous n’avons pas vu le mobilier. Il est donc nécessaire de poursuivre cette recherche afin de posséder davantage de points de repères.

La prospection sur Marsillargues a permis toutefois de trouver au lieu-dit la Grande Calinière (parcelles 555, 623, 622, 621, 620, section A4 du cadastre du Bas-Rhône) un ensemble de tessons usés et roulés, qui semble lié à une activité de fumure de terres.

Parmi ces tessons, a été individualisée une petite quantité de mobilier du Haut-Empire. Ce site se trouve à 500 m du site de Saint-Julien.

Enfin l’étude fine de l’ensemble du mobilier trouvé sur les différents sites de Saint-Julien peut venir confirmer la présence d’une occupation du Haut-Empire plus importante.

Lunel-Viel

23
  • Un site du Ier ap. J.C.
  • Sainte-Catherine IV.

Réoccupation du site au Bas Empire (Le matériel étant en cours d’étude, le site est peut-être occupé du Ier s. ap. J.C. au Ve s. sans discontinuité) ; l’habitat médiéval de Sainte-Catherine (Xe-XIIe s.) se trouve à environ 250 m du site gallo-romain.

  • Unité de sol n° 19 sols bruns calcaires modaux peu épais. Cours d’eau le plus proche : Dardaillon Est à environ 300 m.
  • Habitat ?

PHASE 3 : Les sites du IIIe s. au VIe s.

Lunel

24
  • Un site du IVe-Ve
  • Saint-Jean-de-Nozé I.
  • Occupé au chasséen (site 1), au Haut-Empire (site 11) et à l’époque médiévale (Xe-XIe?).
  • Unité de sol n° 28 : sols bruns calcaires à accumulation calcaire.
  • Cours d’eau le plus proche : Vidourle à environ 400 m.

Habitat, villa ? Cf. commentaire site 11, il semble que cette phase du IVe-Ve s. (VIe ?) soit la plus importante de l’occupation de ce site.

25
  • Un site du IVe-Ve-VIe
  • Mas de Collet IV.
  • Occupé précédemment au Chalcolithique, au Ier ap. J.C. (site n° 12), et postérieurement aux Xe-XIe s.
  • Unité de sol n° 28 sols bruns calcaires à accumulation calcaire.
  • Cours d’eau le plus proche Vidourle, à environ 600 m.

Habitat, villa ? Cf. commentaire site 12, le site abandonné au IIe s. ap. J.C., semble être réoccupé à la fin du IIIe s. (de manière assez réduite), puis densément aux IVe-Ve s. (cette phase correspondant à la plus importante du site), et de manière moindre au VIe s. (fig. 9).

26
  • Un site du IVe-Ve
  • La Liquine II.
  • Pas de réoccupation.
  • Unité de sol n° 23 sols bruns calcaires modaux épais.
  • Cours d’eau le plus proche : La Laune à environ 350 m.

Le mobilier de ce site est relativement peu abondant, mais très groupé, ce qui suggère la présence d’un petit habitat. Ce site est distant d’environ 400 m du suivant.

27
  • Un site occupé aux IVe-Ve (VIe s. ?).
  • Dassargues Sud I et II.
  • Le site a peut-être été occupé au Haut-Empire. Le site semble occupé de façon quasi continue du IVe au Moyen Age (XIIe-XIIIe s.).
  • Unité de sol n 9 : sols d’apport alluvial.
  • Cours d’eau le plus proche Vuidier à environ 300 m.

Ce site occupé à partir du IVe s. est l’un des sites majeurs de la commune de Lunel. Il s’agit d’une villa d’après les indications fournies par les textes à partir du VIIIe s. (Cart. Psalmodi, f° 13) dont le nom même, Dassargues, dérive d’une forme latine construite avec le gentilice Atatius (?) et le suffixe –anicis suffit à illustrer l’ancienneté de l’occupation. Nous reviendrons sur ce site plus loin (cf. site 40). L’occupation du site au Haut-Empire sera intéressante à vérifier. Dans ce cas, le site de Dassargues fonctionnerait de la même façon que celui de Saint-Julien (cf. commentaire du site 22).

28
  • Un site des IVe-Ve
  • Les Cabanettes II.
  • Site du Haut-Empire (site 15) à 80 m de distance.
  • Unité de sol n° 23 sols bruns modaux épais.
  • Cours d’eau le plus proche : Ruisseau des Cabanettes à environ 300 m.

Il y a entre les sites 15 et 22 un déplacement léger de l’habitat avec un hiatus au IIIe s..

29
  • Un site des IVe-Ve
  • Mas Desport IV.
  • Occupation au Haut-Empire (site 20) et occupation au Moyen Age (?).
  • Unité de sol n° 23 sols bruns calcaires modaux épais.
  • Cours d’eau le plus proche Petit ruisseau qui alimente le canal de Lunel, le site est bordé par le cours d’eau.

Cf. commentaire site 20 : d’après la collection de M. Geneste, c’est cette occupation du IVe-Ve s. qui semble la plus importante.

30
  • Un site des IVe-Ve-VIe
  • Mas Desport II.
  • Le site semble perdurer au VIIe
  • Unité de sol n° 23 sols bruns calcaires modaux épais.
  • Cours d’eau le plus proche : Petit ruisseau qui alimente le canal de Lunel à environ 100 m.

Habitat : ce site comme le précédent fait partie du chapelet des sites qui compose l’importante agglomération du Mas Desport à cheval sur Lunel et Marsillargues (cf. croquis général du Mas Desport). Il fait face à un site (n° 33) localisé sur la commune de Marsillargues, dont il est séparé par le chemin du Mas Desport à Saint-Julien. Ces deux sites sont probablement contemporains, alignés en bordure d’un chemin qui est très certainement dans une partie de son trajet, le chemin ancien d’accès à l’agglomération du Mas Desport.

31
  • Un site occupé aux Ve-VIe
  • Mas Desport I.
  • Pas de réoccupation.
  • Unité de sol n° 23 : sols bruns calcaires modaux épais.
  • Cours d’eau le plus proche : Dardaillon à environ 100 m.

Ce site est peut-être un lieu de stockage. Il serait tentant d’y voir le débarcadère du port des Ve-VIe s. de la localité appelé Portus dans les textes médiévaux. C’est tout d’abord le site le plus proche du canal. Celui-ci à cet endroit correspond au cours naturel du Dardaillon probablement aménagé très tôt pour permettre aux barques de remonter depuis l’étang de Mauguio. L’hypothèse est séduisante et devrait être confortée par d’autres vérifications. D’autre part le chemin du Mas Desport à Saint-Julien, qui à ce niveau bifurque vers le Mas proprement dit, continuait probablement en ligne droite vers ce site.

32
  • Un site occupé du IVe au VIe
  • Mas Desport I.
  • Occupé précédemment au Bronze III, du IIe av. J.C. au IIe s. ap. J.C. (occupation incertaine au IIIe), puis aux IXe-Xe-XIe s.
  • Unité de sol n° 23 sols bruns calcaires modaux épais.

Cours d’eau le plus proche : Dardaillon à environ 100 m. Parmi les occupations successives de l’endroit, c’est cette phase qui paraît la mieux représentée et cette remarque se vérifie pour les différents sites qui composent l’ensemble du site du Mas Desport. C’est de la fin de cette période que date l’inscription funéraire trouvée en 1893 au Mas Desport (cf. le commentaire de C. Landes, Les étangs à l’époque médiévale d’Aigues Mortes à Maguelone, Montpellier 1986, p. 48).

33
  • Un site occupé aux IVe-Ve-VIe
  • Mas Desport IV.
  • Pas d’autre occupation.
  • Unité de sol n° 23 : sols bruns calcaires modaux épais.
  • Cours d’eau le plus proche : Dardaillon à environ 200 m.

La zone de ramassage de mobilier n’est pas très grande. Le site se trouve en bordure du chemin du Mas Desport face au site 30. Les deux sites sont séparés par la limite communale qui, à cet endroit, s’incurve vers le sud. Il s’agit peut-être d’un même site coupé par le chemin. Mais il apparaît que ce chemin est ancien, jalonné de chaque côté d’établissements et de nécropoles (N2 et N3).

34
  • Un site occupé aux Ve-VIe
  • Saint-Julien Nord I.

Occupé au Haut-Empire (site 22); à partir du Ve s. l’occupation semble continue jusqu’au XIVe s. (et même à l’époque moderne) avec une densité accrue aux Xe-XIe s.

  • Unité de sol n° 10a : sols d’apport alluvial.
  • Cours d’eau le plus proche : La Capouillère à environ 300 m.

La prospection de ce site est malaisée (cf. commentaire du site n° 22). Néanmoins l’occupation du Ve-VIe s. semble plus importante que celle du Haut-Empire. D’autre part à proximité du site (à environ 300 m) a été trouvé un fragment de col d’amphore africaine isolée, aux cassures fraîches (labours) qui pourrait être un réemploi pour une inhumation. Il est donc vraisemblable qu’une nécropole fonctionne avec cet habitat.

35
  • Un site occupé aux Ve-VIe
  • Saint-Julien Sud II.
  • Occupé au Haut-Empire ? Occupé au Haut-Moyen Age. Unité de sol n° 10a : sols d’apport alluvial.
  • Cours d’eau le plus proche : La Capouillère à environ 250 m.

Ce site est séparé du précédent par l’ancienne route qui conduit à Marsillargues. Il n’est pas possible de le définir clairement mais il fonctionne dans le temps et l’espace avec le précédent, la route qui les divise étant probablement postérieure.

Lunel-Viel

36
  • Un site occupé aux IVe-Ve
  • Sainte-Catherine IV.
  • Occupé précédemment au Ier av. J.C. (cf. site 23).
  • Unité de sol n° 19 sols bruns calcaires modaux épais.
  • Cours d’eau le plus proche Dardaillon Est à environ 300 m.

A l’exception du site n° 26 (qui est peut-être l’extension extrême de Dassargues), l’ensemble des sites occupés dans l’Antiquité tardive ont tous été occupés au Haut-Empire (l’occupation de Dassargues à cette période devant être mieux mesurée). Si l’ensemble des sites connaît une période d’abandon, ou de bien moindre occupation à partir du premier quart du IIe s. et pendant à peu près tout le IIIe s., c’est à la fin du IIIe s. mais surtout à partir du IVe s. que les réoccupations sont attestées.

Toutes ces remarques sont à prendre avec les précautions nécessaires, cette recherche ne présentant pas des acquis définitifs.

On peut toutefois remarquer tout d’abord que les petits sites à proximité d’Ambrussum ont disparu au Bas-Empire (de même que l’oppidum). Cette partie de l’espace lunellois demeure dès lors vide d’occupation humaine au profit certainement des sites de Saint-Jean-de-Nozé (site n° 24) et du Mas de Collet (site n° 25) qui sont alors à leur phase maximale d’occupation. L’ensemble de l’occupation humaine de ces deux sites pourrait être à l’origine de la « villa » de Saint-Jean-de-Nozé du Haut-Moyen Age. J’y reviendrai plus loin.

De la même façon, les habitats du Cros des Anèdes (sites n° 17 et n° 19) du Camp Miaoulaire (site n° 18) disparaissent au Bas-Empire probablement « assimilés » par l’agglomération de Lunel-Viel. Il n’y aurait donc que peu de pertes et plutôt regroupement autour de quelques gros sites : Dassargues, Saint-Julien, le Mas Desport et Saint-Jean-de-Nozé qui déjà prennent une place exceptionnelle dans l’espace Lunellois. C’est de l’antiquité tardive que date vraisemblablement leur rôle de pôle attractif sur le territoire.

Cette mise en place préfigure le rôle que joueront ces sites à la période suivante et ce jusqu’au moment où le castrum de Lunel prendra une place définitive dans l’organisation du territoire.

PHASE 4 : Les sites médiévaux VIIe-XIIe-XIIIe s.

Lunel

37
  • Un site occupé au Haut-Moyen Age.
  • Saint-Jean-de-Nozé I.
  • Occupé au Chasséen (site 1) en Haut-Empire (site 11) et au Bas-Empire (site 24).
  • Unité de sol n° 28 : sols bruns calcaires à accumulation calcaire
  • Cours d’eau le plus proche : Vidourle à environ 400 m.

L’étude du mobilier du Haut-Moyen Age n’étant pas faite, je ne peux préciser quelle phase chronologique du Haut-Moyen Age est couverte par ce site. Néanmoins, il semblerait que ce site fonctionne comme le site du Mas de Collet avec une occupation aux Xe-XIe s.

38
  • Un site du Xe-XIe
  • Mas de Collet IV.
  • Occupé précédemment au Chalcolithique et au Ier ap. J.C. (site n° 12), du IVe s. au VIe s.
  • Unité de sol n° 28 t sols bruns calcaires à accumulation calcaire.
  • Cours d’eau le plus proche : Vidourle à environ 600 m. L’occupation du site aux Xe-XIe est moindre d’après le matériel récolté que celle du Bas-Empire.

L’occupation médiévale de ce site, probablement contemporaine de celle du précédent, est à première vue « faible » pour correspondre entièrement à la réalité de la villa Nocero (ou Nozeto) mentionnée dans un texte de 813 (Histoire générale du Languedoc, II, col. 76-77, éd. Mabillon), villa située dans le pagus de Nîmes ; ce Nozeto est également mentionné dans une charte du Cart. de Nîmes, p. 46-48 (éd. Germer Durand), de même qu’en 1096 dans le Cart. d’Aniane, p. 222 (éd. Cassan et Meynial). Dans une donation faite à cette abbaye, on apprend qu’il s’agit d’une paroisse consacrée à Saint-Jean (Bulle d’Urbain II de 1099 confirmant les possessions de Psalmodi, Farïé-Lowenfeld 5797) fait confirmé par une charte de 1125 (Cart. Psalmodi f° 24) et d’autres plus tardives : 1152, Cart. Aniane p. 234-235, « … in manso de Nozet… »,- 1257 Archives Municipales de Lunel AA3 ( ?), « Villa Sancti Joannis », – 1544, Cart. Psalmodi f° 157, « prieuré Saint-Jean-de-Nozet ». En 1685, l’église était en ruines, après sa destruction au moment des troubles de la deuxième moitié du XVIe s. On sait d’autre part que le territoire de la dîmerie de Saint-Jean-de-Nozé s’étendait jusqu’à la Domitienne au nord (1681, Cart. Psalmodi, fos 213-214) et évidemment au Vidourle à l’est.

La limite sud devait être une zone de contact avec la paroisse de Dassargues (chemin de bœufs ?). Le site de Mas de Collet pourrait correspondre à un habitat fonctionnant autour de l’église comme peut-être également le site n° 37. Mais l’emplacement de l’église, probablement noyau de la zone d’habitat, n’est pas connu. Selon toute vraisemblance, il se trouve sous le mas actuel qui porte le nom de Saint-Jean-de-Nozé. La prospection aux abords immédiats n’a rien révélé, sinon une très faible quantité de céramique médiévale usée (fumure ?).

Il serait nécessaire de pouvoir prospecter le parc du mas. Sur le plan cadastral de 1812 (section A2), le Mas de Saint-Jean-de-Nozé, agrandi depuis comme tous les mas de la région lors de la mise en place de la monoculture viticole, se trouve le long du chemin qui, du Pont de Lunel au Mas, porte le nom de chemin de Lunel à Saint-Jean-de-Nozé et, au-delà du mas, celui de chemin de Saint-Jean-de-Nozé à la Jassette.

Ce chemin est par ailleurs isocline dans sa plus grande partie au cadastre Sextantio-Ambrussum, orienté à N. 22° 30° W. Par ailleurs le site du Mas de Collet se trouve à un carrefour remarquable de chemins, dont l’un est probablement le cami salinié qui arrive jusque-là. Le chemin (chemin du Moulin de Aubes) se poursuit au-delà du site du Mas de Collet vers le Vidourle, qui pouvait certainement être franchi à cet endroit par un gué. Toutefois pour la période antique et médiévale, il est vraisemblable que le pont romain d’Ambrussum, un peu plus au nord, devait constituer le point de franchissement privilégié du Vidourle.

39
  • Un site du Xe-XIe
  • Dassargues V (Nord).
  • Pas d’occupation précédente.
  • Unité de sol n° 9 : sols d’apport alluvial.
  • Cours d’eau le plus proche : Vuidier à environ 600 m. Cf. suivant.
40
  • Un site occupé du VIe au XIIe
  • Dassargues Sud I et II.
  • Occupé au Bas-Empire.
  • Unité de sol n° 9 : sols d’apport alluvial.
  • Cours d’eau le plus proche : Vuidier à environ 600 m.

Malgré le fait que de nombreuses parcelles ne soient pas prospectables (oblitérées par des friches ou des constructions), le site de Dassargues (fig. 3) apparaît comme un site majeur du Lunellois. Le toponyme de Dassargues conservé seulement par le nom de l’un des chemins (D) renvoie à celui d’une paroisse disparue. P. Florençon dans son mémoire avait bien compris que cette paroisse se trouvait sur la commune de Lunel. Le site se caractérise, en dehors du mobilier ramassé, par un carrefour remarquable de chemins. Le site n° 39 (Dassargues Nord) s’inscrit dans la logique de cette paroisse disparue.

Le premier texte qui mentionne cette localité est une charte du Cartulaire de Psalmodi (f° 13) par laquelle le prêtre Elderedus donne à Psalmodi une église Sainte-Marie édifiée par lui et qui lui appartient, située dans la villa Adacianicus, dans le pagus de Nîmes. Il donne également les dépendances de l’église : bâtiments couverts, terres et vignes. Cette église réapparaît dans d’autres textes (1096, Cart. Aniane, p. 222 ; 1099, Cart. Psalmodi, f° 32) en 1125, Cart. Psalmodi, f° 24, on apprend que l’église possède une chapelle Saint-André.

Malgré ce qu’en dit Florençon (p. 69, note 2), il est tout à fait probable que le quartier cadastral « Saint-Andrieux » situé au nord-ouest du site, soit un souvenir de cette chapelle disparue (cf. commentaire du site n° 41).

On sait que comme beaucoup d’autres, l’église fut en partie détruite pendant les troubles liés à la Réforme (vers 1561 – Archives Municipales de Lunel BB 23). Elle ne fut pas rebâtie, car il est vraisemblable que depuis le Moyen Age, le pôle de regroupement qu’elle représentait avait dû peu à peu s’estomper face au développement de Lunel. Nous avons d’ailleurs un texte qui met en lueur ce phénomène. En 1685, quand fut décidée la reconstruction de l’église Notre-Dame du Lac de Lunel (Archives Municipales de Lunel, GG4 et GG54) le prieur de Notre-Dame d’Assargues dut y participer financièrement car l’église de Lunel devait se charger d’accueillir les paroissiens de Dassargues. Ce fait démontre que le maintien d’une paroisse rurale comme Dassargues n’était plus fondé.

Lorsqu’en 1714 la communauté de Lunel décida d’ouvrir la nouvelle route royale (l’actuelle N113) vers le pont de Lunel, l’église fut entièrement détruite car elle se trouvait sur le tracé de la nouvelle route (Archives Municipales de Lunel BB21). Une croix en marqua l’emplacement. Il y a aujourd’hui une croix le long de la N113 (A), mais elle semble bien excentrée par rapport à la zone archéologique la plus riche et au carrefour de chemins. L’ancienne route de Lunel au Pont de Lunel (antérieure au XVIIIe s.) est une voie à peu près parallèle au nord de la N113 qui porte sur le plan napoléonien le nom de chemin de la Calade (Occ. calada : « chemin pavé »). On voit nettement sur le plan napoléonien que la route royale a arbitrairement tranché dans un tissu cohérent qui se poursuit de part et d’autre de la route. Un certain nombre de limites parcellaires poursuivent leur alignement sans tenir compte de la route nationale. Ce parcellaire est donc pour le moins antérieur à 1714, date du tracé de la N113. Le site de Dassargues occupe une place particulière dans le tissu paysager de la basse plaine du Vidourle. Il est bordé au sud par la limite communale de Lunel et de Marsillargues. Cette limite est concrétisée par une voie privilégiée (Chemin des Parties ou des Porties – Desport ?) qui se dirige du Mas Desport vers le nord-est en desservant le site de Saint-Julien ; de là, elle remonte plein nord vers Dassargues et bifurque vers le Vidourle qu’elle atteint à un point méridional par rapport au Pont de Lunel. Ce chemin rencontre au niveau de Dassargues un ensemble d’autres chemins : l’un venant de Marsillargues (route de Marsillargues à Sommières) qui traverse le site, un autre qui arrive du Mas Desport en évitant Saint-Julien et qui s’appelle tour à tour chemin du Mas de Nicol, chemin de Pierre Fiche, chemin du Valat Vuidier : il borde Dassargues à l’ouest et au-delà de la nationale prend le nom de chemin de la Calade pour rejoindre le précédent au Mas de Viallat. Ce chemin longe une anomalie parcellaire (B) à la forme très compacte, presque carrée (deux de ses côtés le sud et l’est mesurant environ 90 m). Cette anomalie est bordée sur un côté par le Vuidier (source ?) et circonscrite sur les autres par des chemins. Deux côtés parallèles de ce « carré » sont d’autre part isoclines au réseau du Montpellierais A, orienté à 42° à l’ouest du nord géographique.

Vu l’état du sol, cette anomalie n’a pu être prospectée. Mais sa forme, sa position à l’intersection d’un réseau dense de deux chemins, suggèrent qu’il s’agit d’une anomalie archéologique (motte ? cimetière ?) du site de Dassargues quelque peu détachée de la zone où a été recueillie la céramique. Au nord-est, de l’autre côté de la nationale, un chemin (chemin de la Renardière sur le plan napoléonien dont le nom renvoie peut-être au quartier cadastral de la Renardière situé au sud-est de Dassargues) se dirige vers le nord et rejoint le site du Mas de Collet et, au-delà, Saint-Jean-de-Nozé. Dassargues se trouve donc à une croisée de chemins qui le relie aux sites majeurs de l’espace Lunellois : Saint-Jean-deNozé – Mas de Collet, Saint-Julien, le Mas Desport. En outre le site se trouve placé sur le chemin le plus court entre Lunel et le Vidourle franchi au Pont de Lunel.

La présentation sommaire de ce site, donnée ici à titre d’exemple, ne doit pas être prise comme un résultat définitif. Je l’ai utilisée comme modèle d’une démarche possible d’intégration d’un site archéologique dans un paysage. L’investigation devra être poursuivie.

41
  • Un site occupé au Haut-Moyen Age.
  • La Liquine I.
  • Pas d’occupation antérieure.
  • Unité de sol n° 30 : sols bruns calcaires à exohydromorphie de profondeur.
  • Cours d’eau le plus proche : La Laune ; le site est en bordure du cours d’eau.

Ce site est bordé d’un côté par le ruisseau de la Laune, par des parcelles non prospectables (pavillon, hangar) et par le chemin du Mas de Blanc. Ce site est distant d’environ 500 m du site 26 occupé aux IVe-Ve s. Un peu au nord de ce site, le quartier cadastral Saint-Andrieux est vraisemblablement un souvenir de la chapelle Saint-André que possédait l’église Sainte-Marie de Dassargues (1125, Cart. Psalmodi, f° 24 ; 1266, Cart. Psalmodi, f° 46 : chapelle de Saint-André « inter-vineas » ; 1668-1669, Dénombrement des biens nobles du diocèse de Montpellier : Chapelle Saint-André-d’Entrevignes).

P. Florençon estime le contraire, car cette chapelle se trouve être dans l’évêché de Nîmes, dont la limite nord à cet endroit ne dépasserait pas le chemin de la Calade. Outre que la limite réelle des deux évêchés est mal connue à cet endroit, les frontières de diocèses ont subi à travers les siècles quelques distorsions. D’autre part, il semble que cette chapelle située dans le pagus de Nîmes en 1125 et 1266 se trouvait au XVIIe s. dans l’évêché de Montpellier qui succéda à celui de Maguelone au XVIe s. (en 1536).

Il se peut d’autre part, que le toponyme de Saint-Andrieux se soit déplacé, bien que sur le plan napoléonien le chemin de Saint-Andrieux corresponde bien au quartier cadastral du même nom (fig. 6).

Enfin une croix (C) située en bordure du chemin du Mas de Blanc et du chemin de Lunel au Moulin des Aubes pourrait peut-être désigner l’emplacement de cette chapelle disparue. Il n’en reste pas moins que les sites 26 et 41 sont peut-être sur le territoire de la villa de Dassargues.

Les nombreuses perturbations qui marquent ce secteur de Lunel relèvent bien des limites inhérantes à toute prospection dans un paysage largement anthropisé aujourd’hui.

42
  • Un site occupé au XIe?
  • Aires vieilles.
  • Occupation antérieure ?
  • Unité de sol n° 13 : sols à forts caractères d’hydromorphie (et localement légèrement salés).
  • Cours d’eau le plus proche : Vuidier : le site est en bordure de ce ruisseau.

Une partie du site a peut-être été détruite par la nouvelle route D61, dite route de la Mer (fig. 7). Ce site n’a pas été clairement identifié lors de la prospection. Il se trouve à un carrefour remarquable où aboutissent deux chemins qui viennent de Saint-Julien et qui se prolongent au-delà de ce carrefour, vers Lunel : un autre chemin venant du Mas Desport y aboutit, et de là remonte vers le nord en direction du chemin des Bœufs en évitant l’agglomération Lunelloise. Dans leur livre Lunel et son passé, 1975, R. Imbert et J. Baille situent sans citer leurs sources une église Notre-Dame de Gau, ou de Joie, dans ce secteur construite au XIVe s., aux extrémités du diocèse de Montpellier (Maguelone) sur le chemin de Lunel à Marsillargues et près de laquelle se trouvait un abreuvoir. Au milieu de cette croisée de chemins, une parcelle isolée (E), à la forme grossièrement triangulaire, pourrait être le témoignage d’un élément fort du paysage (église, fontaine, croix ?). Le toponyme Aires Vieilles est également un élément significatif dans l’approche de ce site.

Marsillargues

43
  • Un site occupé aux IXe-XIe-XIIe
  • Desport I.
  • Occupé précédemment au Bronze III, aux IIe-Ier J.C., Haut- et Bas-Empire.
  • Unité de sol n° 23 : sols bruns calcaires modaux épais.
  • Cours d’eau le plus proche : Dardaillon à environ 100 m.

D’après le ramassage de céramique cette phase d’occupation du site Desport semble moindre qu’au Bas-Empire. Pourtant ce lieu fut d’après les textes le siège de deux conciles régionaux, l’un en 886 (Ch. J. Hefele, Histoire des conciles d’après les documents originaux, tome IV, deuxième partie, Paris, Letouzey, 1911, p. 687; éd. G. Cholvy, collection Histoire des diocèses de France, tome IV, p. 16, Paris 1978) qui réunit presque tous les évêques de Catalogne et de Provence présidé par Théodor évêque de Narbonne en l’église Saint-Pierre, l’autre en 897 (éd. E. Baluze, Concilia Galliae Narbonensis, Paris 1668, p. 1-5) concile provincial qui se tint en l’église Sainte-Marie, au Port dans le pagus de Nîmes en présence de l’abbé Wittard de Saint-Julien de Corneilhan. Je n’ai pu complètement résoudre le problème de ces deux églises : est-ce une seule et même église portant une double invocation ou y a-t-il eu vraiment deux églises ? Les textes mentionnant ces deux églises sont assez nombreux, en voici quelques-uns :

– 909 : diplôme de Charles le simple, éd. Ph. Lauer, Recueil des actes de Charles III le Simple, Paris 1940, pp. 133-136.

« …Quod per oppressionem paganorum monasterium psalmodiense mutatum est in locum qui dicitur Cornilianicus, ubi ecclesiae constructae sunt, id est sanctae mariae et sancti Petri apostoli et sancti luliani martiris, cum cellulis atque fiscis… »

D’après ce texte les églises Saint-Pierre et Sainte-Marie sont associées à l’église Saint-Julien et paraissent être toutes dans le lieu appelé Cornilianicus. Saint-Julien aurait seul conservé ce toponyme. Il s’agit peut-être d’une erreur du scribe ou bien alors il faudrait envisager que le lieu Desport faisait partie d’une villa du nom de Cornilianicus comprenant Desport et Saint- Julien.

  • 1099 : Christ, VI, Instrumenta, coll. 187 : ecclesias sancti Petri et sanctae Mariae.
  • 1113 : Psalmodi, f° 167 : « …concedimus et donamus ecclesiam sanctae Mariae Porti columbae cum omnibus sibi adiacentiis, decimis, premitiis, oblationibus, cimeteriis, casis, casalitus, curtis, ingresis et egresis hortis, vineis, campis cultis et incultis, arboribus pomiferis et impormiferis aquis aquarum que decursibus, piscatoriis, paludibus… »

Ici, seuls les derniers mots échappent réellement à une formulation qui est très courante dans les chartes : la mention d’un canal de viviers et de marécages est plus proche de la description réelle du site. S’il y a bien eu deux églises distinctes, l’église Notre-Dame se trouve à l’emplacement du site n°43. D’une part, on a découvert en prospection une série de tombes (NI) sur le chemin même du Mas Desport dont la présence à côté d’une église est vraisemblable. D’autre part, la tradition orale a conservée le souvenir de ruines à cet emplacement que certains disent être celle de l’église Notre-Dame Desport. Enfin, j’ai retrouvé aux Archives départementales de l’Hérault une « carte du canal de Lunel, des marais de Marsillargues, du cours de la rivière du Vidourle et de ses environs » (série I Fig. 81) datant du XVIIIe s. et sur laquelle est indiquée à peu près à l’emplacement de notre site, l’indication d’une église en ruines (fig. 16). Je n’ai pas, par contre, retrouvé la trace de l’église Saint-Pierre. P. Florençon, p. 44, affirme que l’inscription funéraire de Ranilo, datable du VIe-VIIe s. (cf. C. Landes, Les étangs…, p. 48), provient d’une terre appelée « San Peire ». Tandis que dans la Forma Orbis Romani, E. Bonnet dit que cette inscription a été trouvée « au Mas-des-Ports au lieu-dit la Paillasse ». J’ai cherché en vain au cadastre de Marsillargues la trace du toponyme San Peire et de celui de la Paillasse. En revanche, ces deux toponymes se retrouvent à proximité l’un de l’autre, mais sur la rive gauche du Vidourle, dans la commune d’Aimargues. Cette piste pour retrouver l’emplacement éventuel de l’église Saint-Pierre s’est donc révélée pour l’instant infructueuse.

Il semble donc qu’après une phase dense au Bas-Empire, le site du Mas Desport se soit regroupé autour du mas actuel. Il est possible que l’emplacement du mas fasse partie de l’habitat du Haut-Moyen Age. L’ensemble des sites (33-31-30-29) alignés le long du chemin de Desport à Saint-Julien ne sont plus occupés après le VIe s., mais deux nécropoles non datées ont été repérées (N2 et N3) le long du chemin (fig. 4). Ces nécropoles appartiennent peut-être à la phase 4. L’activité du Mas Desport au Moyen Age est liée au commerce du sel (litiges nombreux entre le seigneur des Ports et la communauté de Lunel aux XIVe-XVe s.). Les barques remontaient depuis l’étang de Mauguio jusqu’au Mas Desport (Desport : portus), puis aux XIVe-XVe s. jusqu’à la Perille. Sa position très à l’intérieur des terres mais néanmoins accessible depuis la mer, en faisait un débarcadère naturel. L’analyse complète du site pourra être envisagée lorsque l’autre côté du canal (commune de Saint-Nazaire-de-Pézan) aura été prospecté.

Le développement de ce site paraît cependant assez proche de ceux de Dassargues, Saint-Julien et Saint-Jean-de-Nozé. A partir de la période romaine, les sites semblent occupés à peu près sans interruption. Au Haut-Moyen Age, ils se dotent d’églises fonctionnant comme paroisses rurales qui attirent un habitat. Puis ces sites entament un processus de déclin vers les XIIe-XIIIe s. au moment où l’agglomération de Lunel prend son essor. Leurs églises sont détruites au XVIe s. sans que l’on juge nécessaire de les reconstruire, preuve de leur inutilité. A partir de là subsiste une occupation humaine ténue qui prend la forme de mas : ainsi à Saint-Jean-de-Nozé, Saint-Julien et Desport, l’implantation humaine dans ces lieux est assez continue depuis la période romaine.

44
  • Un site occupé au Haut-Moyen Age et aux XIIe-XIIIe
  • Saint-Julien Nord I et Saint-Julien Sud.
  • Occupé précédemment au Haut et Bas-Empire (22 et 34).
  • Unité de sol n° 10a : sols d’apport alluvial.
  • Cours d’eau le plus proche : la Capouillère à environ 300 m.

Ce site occupe tout le secteur aujourd’hui recouvert par un enclos à chevaux, la Sica, un hangar et le Mas de Saint-Julien. Des tombes (sarcophages) ont été découvertes (sous la Sica), il y a une vingtaine d’années (N). D’après M. Geneste cet endroit s’appelle e quartier de l’église e. L’histoire de ce site est assez dense. Son nom complet est Saint-Julien de Corneilhan. Ce nom répond aux règles classiques de formation d’un nom de domaine gallo-romain (gentilice + suffixe).

Le texte le plus ancien le mentionnant est une charte de 885-891 (Cart. Psalmodi, f°31). Dans le diplôme de Charles le Simple de 909 cité plus haut on apprend que les moines de Psalmodi se sont réfugiés depuis le IXe s. à Saint-Julien, où ils resteront jusqu’en 1004. On sait également par un texte de 1084 que l’endroit était fortifié, Cart. Psalmodi, f° 68 : « …iuravimus quod cartonem et turrim habemus in villa sancti Juliani... » Dans un texte de la fin du XIe s. (Cart. Psalmodi, f° 89) on apprend, à l’occasion d’une convention passée entre le seigneur de Lunel et l’abbé de Psalmodi que « …pro incremento et melioratione villae sancti luliani, facerent ibidem aquae decursum, id est Caupaleriam, qua possint vire et redire navigia ab eadem villa uisque ad stagnum et uisque ad paludes… »

Ce texte nous parle d’un canal créé à partir d’un cours d’eau appelé « Caupaleriam », facilement identifiable à la Capouillère, allant jusqu’à l’étang. Ceci recoupe certaines données de la prospection. Nous avons rencontré en prospection des personnes qui nous ont mentionné la tradition de l’existence d’un canal en ce lieu. Le site du chemin d’Aigues-Mortes (n° 45) difficile à prospecter (vigne) nous a fait penser à une zone de stockage ou d’un débarcadère.

  1. Chouquer a effectué le 26 juin 1986 (boîte 1, n° 3) un cliché sur lequel on aperçoit un cours fossile de la Capouillère. La découverte de ce texte est donc venue confirmer nos intuitions. Si le tracé exact du canal n’est pas connu, il est en revanche tout à fait probable qu’il descendait jusqu’au site du Mas Desport. Nous avons donc là une piste de recherche particulièrement intéressante.

Comme le Mas Desport le lieu de Saint-Julien cessa de faire partie de la baronnie de Lunel en 1304 par assignation du roi de France à Guillaume de Nogaret. L’église de Saint-Julien fut détruite en 1562. La croix devant la métairie actuelle en marque peut-être l’emplacement (fig. 5).

45
  • Un site occupé aux XIe-XIIIe
  • Chemin d’Aigues-Mortes I et II.

Pas d’occupation antérieure mais présence de quelques tessons plus anciens très fragmentés, peut-être attribuables à l’épandage de déchêts domestiques sur les terres de Saint-Julien.

  • Unité de sol n° 10a : sols d’apport alluvial.
  • Cours d’eau le plus proche : Capouillère : le site est au bord du cours d’eau.

Cf. commentaire du site précédent. Ce site est distant d’environ 400 m du précédent. Le gisement couvre une superficie assez grande ; le matériel est partout présent de manière plus ou moins dense. Ce gisement fonctionne de façon certaine avec le site de Saint-Julien. Il pourrait s’agir d’une extension du site.

Lunel-Viel

46
  • Un site occupé aux Xe-XIIIe
  • Sainte-Catherine médiévale 1 et 2.

Occupation précédente à la période préhistorique et dans l’antiquité mais pas exactement à l’emplacement du site médiéval.

  • Unité de sol n° 19 sols bruns calcaires modaux peu épais.
  • Cours d’eau le plus proche le site est en bordure d’un petit ruisseau qui alimente le Dardaillon Est, lui-même à une centaine de mètres.

Le site avait précédemment été repéré par J.-L. Girard, et Cl. Raynaud avait mené une fouille de sauvetage à l’emplacement de la nécropole qui est attenante à une église disparue dont une croix rappelle l’existence.

L’habitat est séparé de la nécropole par la route D 171 El. L’église et l’habitat attenant sont ceux de la paroisse disparue de Saint-Paul-de-Cabrières. Le quartier cadastral de la nécropole porte le nom de San Paou (Saint-Paul). Cette paroisse apparaît seulement dans un texte de 1161 du Cartulaire de Maguelone (I, p. 209).

Conclusion des données de la prospection

Le premier acquis fourni par ces campagnes de prospection est la démonstration de l’occupation de la plaine avant la conquête romaine (site 4, sites 5 et 6, et site 7). Les prospections de Lunel-Viel et de Lansargues confirment cette donnée. La période chalcolithique est la plus représentée. On a vu que pour le moment cette phase n’est pas représentée dans la basse plaine du Vidourle sur les terres inondables. La poursuite des prospections sur Marsillargues est donc nécessaire pour vérifier ce résultat. Relativement peu dense à l’échelle d’une commune, cette occupation préhistorique prendra une autre dimension quand elle aura été étudiée pour l’ensemble de la plaine comprise entre le Lez et le Vidourle, étude que conduit actuellement M.C. Garrido à l’université de Montpellier.

La phase suivante montre une multiplication extrême de l’habitat : elle correspond à la conquête romaine (fig. 8). Il semble que la maîtrise de nouvelles terres soit à l’origine de cette occupation assez dense. C’est à cette époque que sont mis en place les réseaux cadastraux reconnus dans cette région. Il sera donc primordial de voir comment cette occupation s’insère dans les différents réseaux. La plaine semble alors plus occupée que la zone de garrigue mais il est vrai que la présence d’Ambrussum, gros centre d’habitat reposant sur un large terroir agricole (cf. F. Favory, P. Poupet, Le territoire d’Ambrussum, in J.L. Fiches éd., L’occupation de la rive du Vidourle au pied nord d’Ambrussum, à paraître) jouait certainement un rôle attractif au détriment des habitats isolés.

Faut-il voir dans les différents petits habitats de la plaine des tentatives lancées à partir d’Ambrussum pour gagner de nouvelles terres ou bien une volonté romaine d’installer de nouveaux venus disposant d’autres moyens pour s’implanter durablement dans des zones relativement vides ? L’existence des réseaux cadastraux va dans ce sens.

Réussie ou pas, cette occupation dense connaît une interruption qu’il faudra expliquer, à partir de la seconde moitié du IIe s. qui se poursuit jusqu’à la fin du IIIe s. Ce vide est bien réel puisque la céramique de cette époque bien connue par ailleurs est pratiquement absente de l’ensemble des sites.

Lors de la troisième phase, il ne semble pas qu’il y ait création de nouveau pôles d’habitat (l’occupation de Dassargues au Haut-Empire étant probable). Si certains sites ont disparu depuis la phase précédente, ceux de l’Antiquité tardive n’occupent pas d’emplacement nouveau. Il semble donc que par-delà le vide du IIe-IIIe s., certains acquis du Haut-Empire se soient maintenus. D’autre part un regroupement certain s’opère : c’est à ce moment que le site du Mas Desport est le plus densément occupé, comme celui du Mas de Collet. On voit se dessiner la répartition de l’habitat qui va perdurer pendant toute la période suivante autour de cinq points forts : Desport, Saint-Julien, Dassargues, Mas de Collet – Saint-Jean-de-Nozé, Saint-Paul – Sainte-Catherine.

Cette dernière phase difficile à cerner pour les VIIe-VIIIe s. est considérablement enrichie par les données textuelles. Les sites précédemment mentionnés prennent tous la fonction de paroisse rurale regroupant un habitat aux alentours.

Toutefois peu à peu ces points forts du paysage lunellois vont être éclipsés par le développement de Lunel mentionné dans les textes pour la première fois au XIe s. Il est difficile de dire quand Lunel a pris un rôle décisif sur les autres, mais cela s’est fait probablement vers cette époque du XIe-XIIe s. De même, il est difficile d’estimer à quel moment le poids de ces paroisses rurales a été totalement gommé. Mais, quand au XVIe s., la plupart de leurs églises furent détruites, personne ne tenta de les relever. Elles étaient donc déjà devenues inutiles.

Lunel : insertion dans le paysage lunellois

Comme nous l’avons vu précédemment, le paysage lunellois semble dominé à partir du Bas-Empire par quatre pôles de regroupement humain situés sur un axe qui correspond en gros à la limite communale entre Lunel et Marsillargues, elle-même correspondant à peu près à la frontière entre le diocèse de Maguelone et celui de Nîmes (fig. 10). Cette limite se poursuit au-delà de Dassargues vers Saint-Jean-de-Nozé par le chemin de la Renardière, la villa de Saint-Jean-de-Nozé étant également située dans le pagus de Nîmes (texte de 813, Hist. Lang., Il, Preuves, col. 76, éd. Mabillon).

Lunel-Viel, à l’ouest, joue également un rôle attractif particulièrement important (le premier de la région à partir du Bas-Empire). Enfin, au nord-ouest, le site de Saint-Paul-de-Cabrières paraît fixer une partie de la population, bien que la continuité entre l’époque romaine et les Xe-XIe s. n’y soit pas complètement établie. En dehors de ces habitats, on remarquera donc un immense vide au cœur même de ce territoire lunellois. Les localités du Haut-Moyen Age sont toutes à la périphérie de la commune actuelle de Lunel, l’espace central demeurant totalement inoccupé si l’on s’en tient aux sources classiques qui ne font mention de la ville de Lunel qu’à partir du XIe s. Il est donc tentant d’envisager une occupation antérieure au XIe, à l’emplacement occupé aujourd’hui par l’agglomération lunelloise. La première mention de Lunel provient d’une charte du Cartulaire de Foix, en 1035 « Lunellum castrum, villa », mention également en 1060 dans le Cartulaire de Gellone, et en 1096 (Cart. Aniane, p. 222) « castro de Lunello infra muros ».

Extrait de la carte de Cassini
Fig. 10 Extrait de la carte de Cassini (1770-1775). On voit sur cette carte qu'à la fin du XVIIIe s., les églises de N.-D. Desport (N.-D. Dasports) et de Saint-Jean-de-Nozé (Saint-Jean-de-Noix) sont représentées par des ruines. Le site de Saint-Julien-de-Corneilhan (St-Julien), n'y est mentionné que comme une métairie. Il ne reste rien à cette date de la paroisse de Dassargues (D). (----------- = limite diocésaine entre Nîmes et Maguelone (Montpellier depuis 1535))
Lunel et sa périphérie
Fig. 11 Lunel et sa périphérie

Toutefois il est fait mention d’un seigneur de Lunel (Gaucelm), pour la première fois en 1007 dans un acte du Cartulaire du chapitre de l’église cathédrale Notre-Dame de Nîmes (éd. Germerd Durand, Cart. Nîmes, charte n° 104, p. 163). Ce sont les descendants de ce seigneur qui dans un texte de 1084 (Cart. Psalmodi, f° 68, copie du XIIIe s., A.D. Nîmes, H 142, 21) reconnaissent sur ordre du comte de Toulouse, certains droits de Psalmodi sur Saint-Julien-de-Corneilhan.

Cet ensemble de textes, tous du XIe s., démontrent donc qu’il existait une agglomération du nom de Lunel dès cette époque, même si le texte de 1007, où apparaît le premier Gaucelm n’est pas une preuve suffisante pour démontrer l’existence d’un castrum dès cette époque. Mais il est vraisemblable d’admettre qu’autour de l’an mil, il existait un habitat à Lunel.

Dans le texte de 1096 apparaît pour la première fois la mention de Lunel-Viel « terminio de Lunello Vetere ». Comme le souligne F. R. Hamlin, p. 217, « il est évident que Lunel a servi d’abord à désigner Lunel-Viel, mais les références du XIe s. montrent que ces deux localités, situées à environ 3 km l’une de l’autre, ont une importance sensiblement égale au moins depuis le Moyen Age et remontent probablement toutes deux à l’époque gallo-romaine ». On ne peut expliquer le déplacement du nom de Lunel, dans lequel Hamlin refuse de voir un dérivé du mot préceltique lona « marais » mais penche plutôt pour « un mot prélatin (gaulois ?), Lunello peut-être à valeur hydronymique ».

Aucun indice archéologique de l’Antiquité ou du Haut-Moyen Age n’a été signalé à l’intérieur de l’agglomération lunelloise, malgré une tradition persistante héritée peut-être de Millerot (p. 4) qui voit dans les restes d’une première enceinte et dans la base du clocher de l’église Notre-Dame, la preuve de la « domination romaine ou tout du moins du commencement de l’occupation wisigothique ».

Les indications archéologiques nous font d’autant plus défaut que lors des prospections nous n’avons pu prospecter les abords de la ville dont les terrains sont tous lotis ou en voie de lotissement (fig. 11). Cet état de fait, handicap principal des prospections, démontre l’urgence des prospections systématiques dans les abords des agglomérations. Une vaste zone, autour de la ville même, échappe donc à notre investigation. Le site le plus proche de Lunel est le site n° 13 (cimetière des juifs I) qui date du Ier s. av. J.C. – Ier s. ap. J.C. D’autre part, dans ce secteur on a ramassé quelques fragments de céramique antique, qui par leur caractère très fragmentaire et leur très faible densité suggèrent une zone d’épandage agricole (fumure). Au nord-ouest de la ville, dans le secteur du Mas de Servel, la même observation a été faite. Or, il n’y a pas eu dans cette partie de Lunel de découverte de site. La zone d’épandage du Mas de Servel présente du matériel antique (amphore italique, sigillée sud gauloise) qui pourrait être lié à un habitat situé à proximité dans la zone aujourd’hui bâtie. La seule information archéologique ancienne que nous possédions sur cette zone bâtie est la mise à jour, au moment de la construction de la gare au XIXe s., de tombes à lauzes. Est-ce pour cette raison que Th. Millerot, associant le souvenir de tombes et l’existence de l’église Saint-Estève de Noix dans ce secteur, estime que l’église se trouve également sous la gare ?

On sait peu de choses de cette église Saint-Estève (Étienne) de Noix (Nozé). R. Imbert (Lunel et son passé, 1975) indique (p. 77) qu’il est fait mention de cette église dans le Cartulaire de Maguelone en 1109. Elle est mentionnée dans le Livre Blanc de Lunel (c’est-à-dire le cartulaire laïc des Gaucelms, Archives municipales de Lunel, AA1) à la fin du XIIIe s.

En 1649, la peste s’étant déclarée à Marsillargues, on ferma les portes de Lunel et on mit de la paille dans cette église pour les passants (Archives municipales de Lunel, CC80). Cette information indique que l’église était hors des murs et en bordure d’un axe routier. L’église avait disparue au début du XVIIIe s. (Archives municipales de Lunel, BB23). Ce sont les seules informations qui existent sur cette chapelle dont le nom de Saint-Estève de Noix ou de Nozé renvoie curieusement à la villa de Saint-Jean-de-Nozé.

Si l’on regarde le parcellaire de la ville de Lunel (feuille cadastrale de la ville, 1812), on est tout d’abord frappé par la forte empreinte d’un axe sud-nord qui est la poursuite de la route du Mas Desport (fig. 12). Ce chemin traverse la ville sur toute sa longueur jusqu’à une fourche au sud-est de l’église. De là, le chemin se divise en deux branches majeures : l’une formant le chemin de Lunel à Sommières par le Mas de Robin, le Mas Pansanel, aux confins de Lunel-Viel et de Saturargues, et se confond au-delà avec le chemin qui marque la limite entre Vérargues et Saturargues jusqu’au sud de Saint-Sériés. L’autre branche correspond à la route de Lunel vers Villetelle confondue aujourd’hui tout d’abord avec la D44 puis avec la D110e.

Si l’on considère, d’autre part, ce qui semble être le centre de l’habitat médiéval (en gros ce que Millerot, p. 4, note 2, appelle l’enceinte wisigothique), l’église Notre-Dame du Lac est hors de ce périmètre. Comme dans d’autres cas de la région, l’église (E) est donc hors des murs et développe autour d’elle son propre bourg ecclésial. Si l’on tient compte de ces remarques, on note qu’aucun axe de pénétration est-ouest n’existe dans ce périmètre « ancien ». Cette constatation viendrait renforcer une impression relevée chez M. Daumas ou chez Millerot, à savoir que Lunel devrait sa création à cet axe nord-sud (route de Sommières au Mas Desport, là où la lagune pénètre le plus en avant dans les terres). Le tracé de la N113 à l’ouest de Lunel doit être assez récent. En effet, cette route coupe arbitrairement un tissu parcellaire cohérent qui lui est antérieur. D’autre part, les nombreuses interventions de la communauté de Lunel à partir du XIIIe s. pour faire fermer le chemin des Bœufs qui passe au nord de la ville (l’ancien chemin de Montpellier à Nîmes du plan napoléonien) démontrent que la ville ne bénéficiait pas comme elle l’espérait d’un passage est-ouest important. La première intervention connue pour faire fermer ce chemin remonte au XIIIe s. au moment même où la ville envisage de faire remonter le canal jusque dans ses murs : le canal ne dépassera pourtant pas la Pérille du XIVe au XVIIIe s. et n’arrivera dans la ville qu’en 1656. La volonté de fermer un chemin situé trop au nord de la ville pour l’enrichir (et ce jusqu’au XVIIe s.) vient renforcer l’idée d’une agglomération bâtie uniquement sur une voie de pénétration nord-sud, du moins si l’on envisage que la plus ancienne occupation de Lunel correspond à l’enceinte définie plus haut. Mais l’étude attentive du parcellaire lunellois (notamment de la feuille de la ville du plan napoléonien) m’a permis d’entrevoir l’existence d’un chemin sud-ouest/nord-est qui passe au nord de la ville. Ce chemin est pérennisé par différents segments : sur les feuilles E1 et E2, il porte le nom de chemin de Lansargues à Lunel, il est alors légèrement perturbé à un carrefour remarquable et reprend son tracé plus au nord. Son tracé correspond alors à la limite de la feuille F3 et de la feuille de la ville. Il traverse le chemin de Lunel à Sommières et se poursuit sous l’emplacement actuel de la gare.

La voirie des abords de Lunel
Fig. 12 La voirie des abords de Lunel
Plan de la ville de Lunel
Fig. 13 Plan de la ville de Lunel

Il rencontre le chemin de Lunel à Villetelle à un croisement où se repère une forte anomalie parcellaire, puis, au-delà, prend le nom de chemin de Lunel au Moulin des Aubes, coupe le chemin des Bœufs, aboutit au site du Mas de Collet, et, de là, remonte vers le nord par Saint-Jean-de-Nozé ou bien se dirige directement vers le Moulin des Aubes et le Vidourle. Ce chemin qui vient de Lansargues, et au-delà, de Lattes, est vraisemblablement le cami salinié (F. Favory, Occupation du sol entre le Lez et le Vidourle, Études languedociennes, 1985, p. 164). Il est, sur son parcours dans la commune de Lunel, très fortement marqué par le cadastre romain du Montpelliérais A (42° à l’ouest du nord géographique). Sa trace n’est plus visible aujourd’hui dans le secteur du nord de Lunel, complètement bâti et perturbé par le tracé de la voie ferrée. C’est grâce à la comparaison du cadastre napoléonien et de deux clichés aériens que j’ai pu repérer son existence. Ce chemin a laissé une très belle « cicatrice » visible dans le tissu urbain du nord de Lunel (cliché du 29 juillet 1944 n° 4040 mission 335 174, à environ 1/15 250e, mission réalisée par les Alliés conservée au Centre Camille Jullian, fonds Baradez et cliché n° 180 mission de l’IGN n° 9068 au 1/14 500e).

Cette « cicatrice » très bien marquée est visible d’autre part sur le plan de la ville de Lunel dressé sous l’administration de M. Georges Martel, maire en 1893 (fig. 13). Or dans son parcours sur cette partie du territoire lunellois, ce chemin contribue à deux reprises à la formation de carrefours remarquables. Le premier est celui qu’il crée avec la route de Lunel à Villetelle. Sur le plan napoléonien, feuille cadastrale B2, on remarque à la croisée des deux chemins une très grosse anomalie (A), soulignée par la présence d’une parcelle grossièrement triangulaire au milieu du carrefour formé par la rencontre de cinq chemins : venant du sud-ouest, le cami salinié ; de l’ouest, le chemin du Mas de Cadoule que poursuit le chemin de Bouzanguet qui, après avoir traversé la route de Sommières passe par un endroit appelé Diable ; du nord le chemin de la Peire Plantade qui rejoint le chemin des Bœufs et se prolonge au-delà vers la garrigue ; du nord-est, le chemin de Lunel à Villetelle ; de l’est, le chemin du Moulin des Aubes. Ce carrefour remarquable confirme une intuition de M. Daumas qui estime que Lunel était un « modeste établissement au croisement du chemin salinié et de la route de Sommières à l’étang de Mauguio » (p. 119).

Ce carrefour est marqué par un signe fort du paysage. C’est dans ce secteur que se trouve l’église Saint-Estève de Nozé au carrefour même ou à 150 m à l’ouest, le long du cami salinié. Là, sur le plan napoléonien (feuille B2), est indiqué un cimetière (N) avec une parcelle contiguë de forme originale. Cet endroit correspond à l’emplacement de la gare sous laquelle fut découvert des tombes à Lauzes. L’église Saint-Estève est de toute façon dans cette zone. Il est possible que sa présence sur le cami salinié, qui rejoint Saint-Jean-de-Nozé à l’est, suffise à expliquer son nom de Saint-Étienne-de-Nozé. Entre ces deux Nozé y a-t-il un autre lien que le fait d’être relié directement par un chemin ?

R. Imbert (op. cit., p. 77) mentionne un testament de 1406, conservé dans le Cartulaire de Maguelone, où les églises Saint-André-d’Entrevignes, Saint-Estève de Noyssion et Saint-Jean-de-Nozé figurent côte à côte.

Dans l’état actuel de nos connaissances, le seul point commun à ces trois églises est le chemin du Moulin des Aubes. Saint-Estève serait située en gros au carrefour du Salinié et de la route de Sommières, Saint-André à l’emplacement de la croix, en bordure du chemin des Aubes et du quartier cadastral Saint-Andrieux, et, Saint-Jean à l’emplacement du Mas éponyme.

L’existence de la chapelle Saint-Estève ne nous donne pas d’indication quant à sa création. Mais ce carrefour pourrait marquer l’emplacement d’un premier habitat lunellois (tombes à lauzes) antérieur au Lunel qui apparaît au XIe s. dans les textes. La création plus au sud (à environ 1 km) d’une nouvelle agglomération pourrait être liée, avec l’apparition des Gaucelms, à une volonté seigneuriale de réunir autoritairement la population autour de son castrum (C ? îlot de Saint-Fructueux). Le schéma est tout à fait classique. L’hypothèse malheureusement est difficile à vérifier : seules des découvertes fortuites pourraient l’étayer.

L’origine de l’implantation humaine à Lunel pourrait donc être antérieure au XIe s. Au regard du développement des autres pôles de regroupement humain du Haut-Moyen Age, dont la prospection a prouvé au moins une occupation au Bas-Empire, voire au Haut-Empire (certaine pour Saint-Jean-de-Nozé – Mas de Collet, Mas Desport, Saint-Julien, vraisemblable pour Dassargues) qui démontre la stabilité de l’implantation humaine en certains points du territoire lunellois et nuance l’hypothèse d’une création ex nihilo au Haut-Moyen Age de nouveaux habitats, il est tentant d’imaginer que Lunel a fonctionné de la même façon. A la différence qu’il y a peut-être eu un glissement de cet habitat mais le déplacement d’un habitat sur quelques centaines de mètres n’a toutefois pas une valeur primordiale.

La Limitatio du Montpelliérais A
Fig. 14 La Limitatio du Montpelliérais A

Il sera nécessaire de comparer ce glissement, concrétisé par l’apparition dans les textes du castrum de Lunel (au XIe s.), avec un phénomène peut-être assez analogue qui se produirait entre l’apparition de Marsillargues (cf. P. Florençon, p. 50 qui réfute avec justesse les mentions faites par F. R. Hamlin et E. Thomas pour lesquels le premier texte qui en fait mention est un texte de 1112, Cart. Psalmodi, f° 83) et l’effacement de Saint-Julien-de-Corneilhan (distant d’env. 1,3 km) comme habitat.

La relation qu’entretient Dassargues avec la voirie qui l’unit à Lunel est par ailleurs intéressante : le chemin de la Calade qui, avant le XVIIIe s. passe par Dassargues (un peu au nord du site d’ailleurs) est, à son arrivée sur Lunel, complètement influencé par les remparts modernes de la ville. Mais il existe un tracé (visible sur le plan cadastral napoléonien) qui, par le chemin Fontariou (au sud de la N113), rejoint le chemin de la Calade, coupe le chemin du Mas de Blanc, traverse la Latine et aboutit au carrefour de la route de Sommières et du cami salinié il existe depuis Dassargues un autre chemin, chemin de la Liquine qui un peu plus au nord rejoint également le chemin du Moulin des Aubes. Ce chemin démontre donc qu’au carrefour (A) du chemin des Aubes (ou cami salinié) et de la route nord-sud Sommières-Desport il y avait quelque chose de suffisamment important pour que le site de Dassargues lui soit directement relié.

Cette approche de la voirie a besoin d’être poursuivie il faudra notamment analyser d’autres carrefours remarquables de la périphérie de Lunel.

Nous avons vu celui du chemin de Sommières/Desport ; il reste à étudier le croisement du chemin Desport et de la route de Marsillargues, qui s’effectue au sud de l’îlot Saint-Fructueux, et surtout le croisement de cette route de Marsillargues qui à partir de Saint-Julien adopte une direction sud-est/nord-ouest et croise à l’ouest de Lunel le chemin de Lansargues (cami salinié). Il y a là un carrefour remarquable notamment par l’existence de deux anomalies parcellaires.

Ce carrefour en X s’insère complètement dans le réseau du cadastre du Montpelliérais A. Il ne correspond toutefois pas à des limites de centuries d’après les relevés de F. Favory.

Espace cadastré - Observations sur les cadastres antiques

Dans la perspective d’une étude globale du territoire lunellois, j’ai abordé l’étude des réseaux cadastraux déjà reconnus par divers chercheurs dans la plaine languedocienne.

Dans cette partie orientale de l’Hérault on a pu ainsi relever les traces de cinq réseaux qui se superposent :

  • Le cadastre SextantioAmbrussum, incliné à N 22° 30° W, dont le module de 20 actus équivaut à 706 m et dont la Domitienne semble constituer le decumanus
  • Le Nîmes A, incliné à N 30° 30° W, dont le module de 20 actus est égal à 704 m.
  • Les Montpelliérais A et B, inclinés à N 42° et 44° W, dont le module équivaut à 708 m et 709 m.
  • Le Nîmes B, incliné à N 11°15, dont le module de 20 actus est mesuré à 708 m.

Étant donné que ces réseaux sont désormais repérés dans leurs grandes lignes, j’ai voulu pousser leur approche à une échelle différente. L’étude et le repérage des réseaux cadastraux antiques s’effectue à partir de l’assemblage de cartes à 1/25 000e. Bénéficiant donc de la reconnaissance antérieure de ces réseaux, il s’agissait pour moi de voir dans le détail, à l’échelle du territoire étudié, comment ces différents réseaux couvraient et se répartissaient l’espace lunellois. J’ai donc procédé à leur étude à partir des feuilles du cadastre napoléonien à 1/25 000e, réduites à 1/5 000e.

Il me semblait plus judicieux de retrouver les traces des cadastres antiques sur un plan plus ancien plutôt que sur un cadastre contemporain. Outre l’évolution de la morphologie agraire depuis le XIXe siècle, (réduite pour la zone de garrigue, assez délaissée aujourd’hui, mais forte dans la zone palustre), je pensais ainsi éviter le plus possible un piège que F. Favory qualifie de morphogène : il s’agit de la capacité qu’a une limite (parcellaire, voirie), éventuellement isocline à un cadastre antique de structurer le parcellaire environnant. C’est-à-dire qu’au cours des siècles, on a pu s’appuyer sur une limite et reproduire son orientation par commodité. Ce phénomène est permanent. Il signifie que toutes les traces isoclines à un réseau cadastral antique ne sont pas forcément d’origine antique. J’ai pu aussi vérifier que des limites parcellaires visibles sur la carte IGN à 1/25 000e isoclines à une centuriation romaine n’existent pas sur les feuilles cadastrales du XIXe s. Toutefois ces innovations parcellaires par rapport à la morphologie du XIXe s. sont toutes influencées par des traces voisines bien existantes sur le cadastre napoléonien. Lorsqu’il s’agit de repérer les réseaux (sur la carte à 1/25 000e) ce phénomène est assez négligeable étant donné l’échelle pratiquée, mais à l’échelle d’une feuille cadastrale, il multiplie inutilement la masse d’information à traiter.

Ce repérage des traces isoclines aux centuriations antiques demande beaucoup de temps puisqu’ici il s’agit de vérifier l’existence de cinq réseaux, donc de cinq orientations différentes. D’autre part, le nord qu’indique le cadastre napoléonien est parfois assez original, et on doit effectuer diverses opérations pour déterminer le nord géographique à partir duquel les orientations des centuries sont calculées.

Emprise des différents cadastres romains sur la partie méridionale de la commune de Lunel
Fig. 15 Emprise des différents cadastres romains sur la partie méridionale de la commune de Lunel (montage des feuilles D1, D2, D3 du cadastre napoléonien de Lunel)

J’ai néanmoins effectué ce travail pour l’ensemble des feuilles de Lunel et une partie du territoire de Marsillargues. Ce travail était nécessaire pour toute une série d’approches. Associé aux résultats des prospections, il permettra de voir comment les sites s’insèrent à l’intérieur de ces réseaux, et d’aborder peut-être ainsi le problème de la chronologie de ces réseaux qui se superposent. D’autre part, une fois que les traces isoclines auront été quantifiées, elles permettront peut-être d’envisager une répartition différentielle de l’emprise de centuriations sur les diverses unités physiques de l’espace étudié.

Cette recherche devrait ainsi permettre de comprendre mieux la chronologie des cadastres antiques, mais également leurs successions et superpositions. Chacun d’entre eux n’a probablement pas joué le même rôle et n’avait peut-être pas la même fonction. Les limites de ma démarche sont claires. Les résultats obtenus devront être vérifiés ailleurs, enrichis par une confrontation nécessaire avec un territoire aux caractéristiques physiques identiques. Je traiterai pour exemple de deux phénomènes apparus à la suite de cette recherche.

Le premier concerne la centuriation du Montpelliérais A (orientée à 42°) : ce réseau sur le territoire lunellois est bien vérifié, mais il présente quelques caractéristiques particulières. Tout d’abord, il ne participe pratiquement pas à l’organisation du parcellaire rural si ce n’est dans la partie septentrionale de la commune de Lunel (feuille F1 : partie nord-ouest de Lunel) où il est assez organisateur notamment dans le secteur compris entre le chemin de Saint-Paul (ou de Sainte-Catherine), limitrophe au nord avec la commune de Lunel-Viel, le Mas de Mourgues et le chemin de Restinclières à Lunel (D171 E1) et sur les feuilles F2 et A2 où l’on remarque quelques traces isoclines à ce réseau. Il n’y joue pas un rôle aussi organisateur semble-t-il que le réseau orienté à 22° 30° (SextantioAmbrussum). Mais dans cette zone de garrigue, il est bien plus actif que dans la plaine où là il est pratiquement inexistant, et n’organise quasiment aucune limite parcellaire. En revanche, il joue un rôle non négligeable dans l’organisation de la voirie (fig. 14). Les seules traces qui lui sont isoclines sont des segments de chemins, relativement nombreux. Le chemin de Lansargues à Lunel et le chemin du Moulin des Aubes, qui sont des segments du cami salinié, ont leur orientation très influencée par la sienne. Il en est de même pour le chemin du Mas Desport à Saint-Julien (D24 E6), qui sert de limite communale entre Lunel et Marsillargues. Le chemin de Lunel au Mas de Chambon est isocline à cette centuriation sur plus de 300 m. D’autres chemins assez nombreux sont en partie isoclines au Montpelliérais A : le chemin des Surveillants, le vieux chemin de Lunel à Aigues Mortes. Sur la commune de Marsillargues, dans le quartier cadastral du Triol (au sud-est de Dassargues), le carrefour du Moulin Bernard et de la D34 El est très influencé par l’orientation à 42° de même que le chemin de Marsillargues au Pont de Lunel (D34 E3), parallèle au Vidourle au nord du Moulin Bernard. Il est intéressant de remarquer que deux des axes majeurs du lunellois (le chemin de Lansargues à Lunel -Moulin des Aubes ou cami salinié) et le chemin de Desport à Saint-Julien s’insèrent dans ce réseau. Sur la projection qui a été faite de cette centuriation sur la carte IGN au 1/25 000e, d’après les relevés de G. Chouquer et F. Favory, ces deux chemins ne s’inscrivent dans aucun axe majeur de la centuriation. Ce réseau paraît donc assez peu dense sur l’ensemble du territoire lunellois : il semble peu conditionner la morphologie, rurale, hormis dans la zone des garrigues. Dans la plaine, il est pratiquement absent, hormis l’orientation de quelques axes de voirie. Le territoire lunellois est bien plus dominé par le cadastre de Sextantio Ambrussum plus ancien, ou par les cadastres nîmois A et B. Tout cela pourrait être envisagé comme une preuve de la mise en place tardive de ce réseau venu se superposer à un espace déjà cadastré. L’étude des deux cadastres du Montpelliérais (A et B) m’a d’ailleurs permis de remarquer que le second (orienté à 44°) est quasi absent ici, et que les quelques traces parcellaires qui lui sont isoclines se repèrent toujours dans l’immédiat abord du Montpelliérais A. Dans un premier temps, il avait été en effet envisagé qu’il s’agissait d’un seul et même réseau. Cette hypothèse de départ n’est pas complètement abandonnée (cf. F. Favory, Étude sur l’environnement paysager du site de Lattes, rapport juin 1987, inédit, p. 6).

Carte du canal de Lunel, des Marais de Marsillagues
Fig. 16 Carte du canal de Lunel, des Marais de Marsillagues, du cours de la rivière du Vidourle et de ses environs (A.D. Hérault, série 1 f°. 81). Ruines de l'église N.D. Desport

Le deuxième exemple concerne le cadastre du Nîmes B, où le maximum de coïncidences révélatrices est obtenu avec une orientation de 11° 15°. Il est plus ou moins présent sur le territoire lunellois : peu de limites parcellaires lui sont isoclines dans la zone des garrigues à l’exception de la feuille A2. Il est plus contraignant à l’est qu’à l’ouest : autour de Saint-Jean-de-Nozé, du site de la Liquine (site n° 26), dont une grande partie des limites parcellaires attenantes sont orientées à 11° 15°, le site de Dassargues de part et d’autre de la N113 mais quasi absent dans la partie comprise entre la limite communale de Lunel – Marsillargues et le Vidourle. En revanche, il est plus actif dans la partie sud de Lunel, entre la limite de la feuille de la ville et le chemin de la Pérille à Marsillargues (feuilles Dl et D2). Dans ce secteur, il opère presque seul et les autres réseaux sont assez peu actifs (fig. 15). Il organise à la fois la voirie et l’orientation des limites des parcelles de manière très forte. Le chemin de la Pérille, à quelques distorsions près, est un alignement remarquable de ce cadastre et en constitue un decumanus. Ce chemin est en fait beaucoup plus long. Le canal de Lunel semble l’interrompre. Mais ce canal est moderne, et du XIVe au XVIe s. il n’allait pas au-delà de la Pérille. Sur la carte à 1/25 000°, le chemin de la Pérille, interrompu par le canal de Lunel, reprend immédiatement de l’autre côté en passant par le Mas de Gamondi, carrefour remarquable vers lequel converge un réseau de chemins en étoile (et dont le quartier cadastral Louviel attire notre attention). Au-delà de ce point fort du paysage, le chemin passe au sud de Saint-Just et se confond ensuite avec la D24 jusqu’à Lansargues.

Sur la plus grande partie de ce tracé, il est isocline à l’orientation du Nîmes B et en constitue un decumanus (repérable sur environ 6 km). A l’est, ce chemin s’interrompt brusquement, capté à un carrefour remarquable (XI, fig. 5) par le chemin de Desport à Saint-Julien, au nord-est du site du chemin d’Aigues Mortes (site 45). Au nord de cet axe remarquable, un chemin parallèle (sans nom sur le plan napoléonien) paraît également relever d’un decumanus. Ce chemin, ou ce qu’il en reste s’incline à l’ouest vers le sud et forme une boucle, générée par le canal qui constitue une limite, qui rejoint le précédent. A l’est, ce chemin s’interrompt brusquement au croisement avec le vieux chemin de Lunel à Aigues Mortes. Nous avons donc deux chemins à peu près parallèles qui correspondent à deux decumanus. Au sud du chemin de la Pérille à Marsillargues, les traces isoclines avec ce cadastre se font plus rares, de même qu’au-delà du canal vers l’ouest mais dans ce secteur il faudra le vérifier en exploitant les feuilles du cadastre napoléonien de Saint-Just et Saint-Nazaire-de-Pézan. Ce cadastre disparaît complètement dans l’agglomération lunelloise. Mais son extrême force au sud de la ville est intéressante. Nous sommes ici dans une zone intermédiaire du lunellois : la partie la plus méridionale de la plaine qui ensuite se confond avec les marais. Ce réseau a-t-il servi à bonifier des terres (le site chalcolithique du Mas de Bouquet se trouve sur un mamelon léger mais significatif) inoccupées ou mal drainées ? L’étude que mène P. Poupet sur les paléosols ainsi que sur les paléo fossés mis à jour dans cet environnement permettra sans doute de répondre à ces questions.

L’utilisation conjuguée des différentes sources historiques et archéologique est concluante. C’est une méthode qui nécessite du temps. Les résultats présentés ici ne sont pas le reflet d’une recherche exhaustive, puisque je n’ai procédé qu’à quelques éclairages ponctuels. Mais ils permettent d’envisager un cadre général de l’histoire du paysage de cette région.

L’anthropisation de l’espace lunellois paraît ancienne. La période que représente la phase 2 (République et Haut Empire) correspond semble-t-il à un moment décisif de cette anthropisation. Les créations ex nihilo postérieures sont a priori rares. C’est donc entre le IIe s. av. J.C. et le IIe s. ap. J.C. que l’homme s’est véritablement emparé de cet espace, pas totalement vierge mais sans que l’occupation antérieure ait laissé de traces, du moins repérées. C’est dans cette phase chronologique, qu’il sera nécessaire d’affiner pour tenter d’en mieux comprendre les étapes, que se mettent en place les réseaux cadastraux dont la force organisatrice continue de se vérifier. Leurs traces résiduelles comme leur aptitude à se reproduire dans le temps suffisent à démontrer l’adaptation de ces réseaux à un contexte donné, étant entendu que ces cadastres romains ne jouent peut-être pas tous le même rôle, et se complètent dans le temps et l’espace. Il y a eu certes des adaptations postérieures et des interventions qui ont bouleversé et complété cette organisation, le paysage lunellois ne s’étant pas figé à l’époque antique. Mais il apparaît que parmi les strates multiples (et parfois particulières) que les hommes ont créé par leur vie même dans cet espace, celles qui sont datables de la fin de la République et du Haut Empire ont été décisives pour organiser et fixer le paysage de manière irréversible.

L’étude fine de l’emprise des réseaux centuriés dans le territoire de Lunel permettra d’avancer un peu plus dans ce décryptage de l’espace et d’en mieux comprendre leur valeur spécifique.

Bibliographie générale

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