2.00

Description

Anatomie d'un paysage : le Salagou.
Une initiation à la géologie du paysage

* Docteur en géologie, chercheur retraité de l’IRD, actuellement à l’association du Mas des Terres Rouges

1 – Introduction

Voir, nommer, comprendre

« Avec les autres grands décors naturels, la mer, la forêt, les fleuves, le marais, le désert… la montagne se présente d’abord comme un obstacle… avec des points faibles, des failles : les vallées affouillées par l’érosion, parcourues par les eaux, remontant jusqu’à l’échine faîtière, aux dépressions, aux cols… Elles furent donc arpentées dès la préhistoire, avec les détours que pouvaient imposer certains reliefs ; et les passes qu’elles commandaient, sans aucun doute, utilisées 1 ».

« L’apparence d’un pays est donnée en premier lieu par la présence de l’eau, elle met en marche le paysage, découpant des vallées, ou sommeillant capricieusement dans un glacier. La sculpture est externe. Mais elle est influencée et même contrôlée par les roches du dedans, par la relative résistance, pour ne pas dire la solubilité, des couches successives, et par les plis et les failles – la structure – qui a été donnée aux roches  2 ».

Pour le géomorphologue Georges Viers (1990) : « […] chaque paysage est une sorte d’organisme vivant, évoluant de façon complexe sous l’influence de nombreux facteurs […] », et Paul Birot (1970), un de nos grands géographes, précise que : « Les facteurs primaires de la géographie physique d’une région naturelle sont l’histoire géologique et le climat actuel, lui-même aboutissement d’une séquence de paléoclimats, qui doit être prise en considération ». Quant à l’anatomie annoncée dans le titre, c’est « […] l’étude scientifique de la forme, de la disposition et de la structure […] 3 », appliquée ici par analogie au paysage, dont les plaines, vallées, cols et montagnes représentent les membres. L’école primaire nous a appris les noms de ces formes élémentaires du paysage, mais nous les traversons maintenant à vive allure par des successions de tunnels, viaducs, voies suspendues et tranchées qui les ont rendus à peine visibles. Nous avons oublié de les regarder, sauf quand une catastrophe naturelle se produit.

Le nom « paysage » a été introduit en France par Beaugué (ou Beaugue) en 1556 à partir du néerlandais « landschap », pour désigner une « étendue de pays 4 », et décrivait initialement un champ de bataille. Il désigna ensuite un espace géographique, et a été repris en géomorphologie et en géologie. Depuis les travaux du Nîmois Henri Gautier (1660-1737) 5, le paysage est devenu un élément essentiel pour comprendre ce qu’est la géologie en cours d’évolution : les rivières creusent des vallées par lesquelles les reliefs seront érodés et leur matériel transporté et sédimenté dans la mer, d’où ressurgiront bien plus tard de nouvelles montagnes,… et ainsi de suite… La tectonique des plaques moderne en changera le mécanisme mais pas le principe. Chaque couche géologique sédimentaire ou de volcanisme aérien appartient à un paysage du passé qui s’inscrit dans une étape de ce processus sans fin depuis que la Terre existe. Un paysage c’est la géologie en marche.

La géomorphologie en tant que science est apparue presque simultanément en France et aux USA à la fin du XIXe siècle. Suite à la publication décrivant une capture entre la Meuse et la Moselle publiée en 1840 par le géologue et paléontologue Nicolas-Armand Buvignier (1808-1880), le président d’alors de la Société Géologique de France, Emmanuel de Margerie, invita le géologue américain William Morris Davis à venir voir l’endroit et donner son avis. S’ensuivirent deux publications de confirmation de l’hypothèse de Nicolas-Armand Buvignier (Davis 1895 et 1896 6). William Davis défendait alors un concept de cycle d’érosion nommé cycle « géographique 7 » qui reprenait en le développant celui qui avait été formulé par Henri Gautier en 1721 et 1734 8. Suivant Christian Giusti (2004), on touche ici à une question fondamentale pour comprendre la difficulté des exposés paysagers en France. Pour William Davis – et avant lui Henri Gautier -, la forme et l’évolution du paysage font partie de la géologie, mais la plupart des géologues français du XIXe siècle, et notamment Emile Haug, le plus fameux d’entre eux, réfutèrent les cycles d’érosion de Davis, et rangèrent la géomorphologie naissante dans les Sciences Humaines, alors que pour le reste du monde scientifique ce thème faisait partie des sciences de la Terre, et donc de la géologie 9. Pendant un stage universitaire de géologie dans les Pyrénées espagnoles au début des années 1970, un étudiant questionna le professeur sur la forme de la vallée qu’on regardait. Ce dernier répondit sèchement qu’on était en stage de géologie et pas de géomorphologie, et que c’est seulement ce qui était sous la surface qui nous intéressait. En fait, ce ne sont pas les sciences humaines qui ont accaparé le thème du paysage mais les sciences de la terre qui l’ont abandonné, pour des raisons assez obscures. Le résultat de cette séparation a été que le paysage a surtout été considéré par le public, et parfois aussi par l’administration, comme un décor à aménager en oubliant souvent les structures qui le soutiennent et les évènements naturels qui peuvent le transformer.

Depuis quelques décennies et des catastrophes naturelles de plus en plus graves et fréquentes, l’étude des « aléas naturels » – c’est-à-dire le risque inhérent à une catastrophe plus que l’étude de la catastrophe en elle-même -, ont rapproché la géomorphologie de la géologie dans les instituts où la pluridisciplinarité pouvait se faire facilement. Des études menées par l’IRD (L’Institut de Recherche pour le Développement, anciennement ORSTOM) sur les aléas sismiques et leurs conséquences sur les versants de montagnes jeunes et les cours d’eaux qui les traversent ont permis à l’auteur d’étudier de nombreux paysages en cours d’évolution. Ces études ont concerné surtout les versants pacifique et amazonien des Andes, et quelques endroits particuliers comme les Îles Galápagos et la péninsule Antarctique, où volcanisme, déglaciation, avancées et reculs de la mer créent continûment des paysages nouveaux. D’une façon générale on a pu voir que les cours d’eaux sont des marqueurs forts de la formation des reliefs et des bassins versants, avec des pauses et des effets de seuil qui sont créateurs d’aléas potentiels 10.

Le plan suivi n’est pas celui d’un texte académique, avec la suite conventionnelle : « objectif / méthode / hypothèse / données / analyse / conclusions ». Il répond en premier lieu au mobile même de la recherche qui est pour tout un chacun notre insatiable curiosité et son inévitable enchaînement mental qui fait « […] que celui qui cherche soit toujours en quête jusqu’à ce qu’il trouve, et quand il aura trouvé il sera dans le trouble, ayant été troublé il s’émerveillera, et règnera sur le tout 11 », ce qu’Éric Orsenna résume par « comprendre, expliquer, s’émerveiller et raconter 12 ».

L’émerveillement est le plus beau cadeau que la science puisse faire au chercheur, mais il lui demande d’avoir la volonté de prendre le risque de voir ses idées et ses préjugés contredits par les faits. C’est s’enivrer devant les étoiles pour Hubert Reeves (1986), mais aussi réaliser au long d’un chemin qu’une succession de cols et de plaines marque peut-être la trace d’une ancienne rivière et des paysages disparus bien différents de ceux que nous voyons maintenant. Déjà la préhistoire nous a montré que les premiers représentants de notre longue lignée d’hominidés ont pu contempler et arpenter des paysages bien différents des nôtres.

Notre regard sur le paysage commence en général par des questions simples, auxquelles une réponse facile semble possible. Par exemple considérer que la butte de la Sure près d’Octon est un volcan semble logique à première vue, mais il suffit de regarder de plus près pour s’apercevoir que son sommet plat n’est pas exactement une cheminée volcanique. Et de se demander pourquoi le cours du Salagou remonte vers le Nord au lieu de suivre la pente régionale des rivières vers l’Est, et tourne brusquement à 90° sans avoir rencontré d’obstacle (Fig. 1). La vallée du Salagou est de ce point de vue un modèle géographique grandeur nature plein de surprises.

Schéma géologique
Fig. 1 Schéma géologique (base BRGM feuille Lodève 989 au 1/50.000e)
et hydrographique (base carte IGN 2643 ouest au 1/25.000e)
du bassin versant du Salagou.

2. Imaginer le paysage : les mythes du Salagou

2.1. La butte de la Sure est un volcan... !

2.2. La ruffe est-elle une roche volcanique, une latérite, un schiste... ?

2.3. Le neck de la Roque ? C'est le bouchon qui empêche le lac de se vider... !

3. Les éléments visuels du paysage

3.1. Un réseau hydrographique rectangulaire et de grandes fractures régionales

3.2. Trois élargissements de la vallée

3.3. Trois larges cols pour sortir de la vallée et un exutoire actuel étroit

4. L'assemblage des éléments : la reconstruction du paysage

4.2. Inversion du relief et processus d'érosions

Les trois étapes de l'évolution du relief suivant William L. Stokes (Figure 19)

4.3. L'érosion canalisée descendante

4.4. La reprise de l'érosion régressive remontante

4.5. L'ancienne Marette capturée

4-6. Le col des Vailhès

4-7. L'exutoire actuel par le Mas Audran

4.8. L'instabilité de la Marette à Octon

Les fureurs de la Marette

5. Les données tectoniques

5.1. Les données tectoniques disponibles

5.2. La fracturation dans la ruffe

5.3. L'érosion guidée : les lignes de végétation

5.4. Le Révérignès : un ruisseau qui file droit

5.5. Une histoire tectonique plus ancienne et plus compliquée

6. Conclusions

Bibliographie

Remerciements

Ce texte a été pensé initialement comme une synthèse des différents chapitres géologiques des livrets que le Mas des Terres Rouges a publié depuis une dizaine d’années, et auxquels de nombreux adhérents de l’association ont participé (Mérifons, Salasc, Liausson, Valmascle, le Gravas, Roubignac…). Je ne connaissais au début que peu de choses sur la vallée du Salagou, mais par ces études ponctuelles mais complémentaires les unes des autres mes idées sur les paysages du Salagou et leur signatures géologiques ont pu évoluer. Les résultats présentés sont donc redevables à l’orientation de l’activité que Christian Guiraud, alors président, et de Michel Mauriès, secrétaire, ont impulsés à l’association. Qu’ils en soient remerciés, ainsi que les membres de l’association de cette époque qui y ont participé. Sur le plan scientifique le thème du drainage dans la vallée du Salagou fut décidé comme lien central d’une synthèse à la suite d’un échange de messages avec Paul Bishop qui connaissait l’endroit. Plus tard au stade des interprétations les commentaires de Jean-Claude Bousquet ont été décisifs. Plusieurs personnes dans la vallée, viticulteurs, agriculteurs, résidents de longue date ou revenus y vivre après une longue absence, anciens maires et conseillers municipaux, ont apporté des indications utiles sur les ruisseaux, les sources temporaires et les puits, et surtout les crues les plus importantes. Il serait difficile de les nommer tous sans risquer des oublis ou des mentions incomplètes, aussi je préfère les remercier tous ici de façon générale. Au stade de la rédaction, sont remerciés pour les corrections et commentaires apportés : Essy Santana, Jean Claude Saintenac, Christian Guiraud, Michel Mauriès, ainsi que les commentaires sur l’histoire récente de la Marette à Octon de Sylvain Olivier et la communication de documents anciens par Claude Beaumes. En fin de parcours, quelques questions essentielles de Guy Laurans permirent d’améliorer les conclusions. Sur le terrain l’aide et les commentaires de Essy Santana ont souvent contribué à comprendre et creuser les liens possibles entre les diverses catégories d’observations, ce qui a conduit à envisager une certaine forme de tectonique qui n’est pas nouvelle, mais reste peu connue.

Notes

1.Samivel et Norande, 1996, p. 7.

2.John McPhee, 1983, p. 63-64, traduction de l’auteur.

3.Larousse, 1989.

4.Dauzat, 1938 ; Wikipedia, 2024.

5.Ellenberger, 1975, 1994.

6.Giusti, 2004.

7.King and Schumm, 1980.

8.Ellenberger, 1994, p. 156.

9.Giusti, 2004.

10.  Schumm et al., 2000.

11.  Leloup, 1986.

12.  France-Inter (6h40) le 8 décembre 2024