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Description
Anatomie d'un paysage : le Salagou.
Une initiation à la géologie du paysage
* Docteur en géologie, chercheur retraité de l’IRD, actuellement à l’association du Mas des Terres Rouges
p. 7 à 44
L’analyse du paysage dans le bassin versant du Salagou est proposée à partir de ses éléments géographiques et visuels les plus simples : élargissements de la vallée, cols, confluences et déviations du drainage. Depuis un paysage parfois imaginé, l’analyse géomorphologique des formes permet de découvrir progressivement des aspects cachés et inattendus. Le point de départ est la morphologie que scelle la fin de l’épisode volcanique de l’Escandorgue, au début du Quaternaire. On voit s’installer rapidement un premier système de drainage qui se forme du haut vers le bas entre les coulées de basalte ou sur leurs bordures, et produit une inversion du relief. Puis plus progressivement un second système de drainage plus classique s’installe en progressant du bas vers le haut, depuis le niveau hydrographique régional, qui est ici la Lergue entre Lodève et la plaine littorale. Généralement ces deux réseaux convergent rapidement vers l’aval, mais dans le cas du Salagou ils se développent suivant des directions orthogonales, les cours d’eaux du second système recoupant les plans volcaniques et capturant le premier drainage. L’analyse des cols et des vallées montre que ce second système de drainage a été favorisé et guidé par des fractures ouvertes localisées dans la roche du soubassement, la ruffe permienne, une argilite facile à fracturer sous des contraintes tectoniques faibles. Ces fractures sont dispersées dans la ruffe, et plus fréquentes dans les zones de failles plus anciennes. Elles sont assimilables à des fentes de tension qui correspondent à un serrage tectonique de basse intensité de direction globalement N-S. En favorisant la circulation de l’eau en subsurface elles contribuent à la végétalisation des badlands de ruffe, et à la remontée de l’érosion régressive par des ravines.
Mots clés : Salagou, relief volcanique, captures fluviales, tectonique basse intensité, fentes de tension, Quaternaire
This analysis of the landscape in the Salagou watershed is submitted from its simplest geographical and visual elements: widening of the valley, passes, confluences and drainage diversions. From a somewhat imaginary landscape, the geomorphological analysis of the contours gives insight into hidden and unexpected aspects. The starting point is the morphology shaped by the end of the Escandorgue volcanic episode, at the beginning of the Quaternary. We quickly see the establishment of a first drainage system that forms from the top down between the basalt flows or on their edges, where relief inversion can be seen. Then more gradually a second, more classic drainage system is established, progressing from the bottom up, from the regional hydrographic level, which in this case is the river Lergue between Lodève and the coastal plain. Generally these two networks converge rapidly downstream, but in the case of the Salagou they develop in orthogonal directions, the watercourses of the second system intersecting the volcanic planes and capturing the first drainage. The analysis of the passes and valleys shows that this second drainage system was boosted and guided by open fractures located in the basement rock, the Permian ruffe, an argillite easy to fracture under weak tectonic stresses. These fractures are dispersed in the ruffe, and more frequent in the older fault zones. They are similar to tension cracks which correspond to a low-intensity tectonic tightening in an overall N-S direction. By enabling the circulation of water in the subsurface, they contribute to the vegetation of the ruffe badlands, and to the rise of regressive erosion by gullies.
Keywords: Salagou, volcanic relief, river captures, low intensity tectonics, tension cracks, Quaternary.
L’analisi del paisatge dins lo bacin versant de Salagon es prepausada a partir de sos elements geografics e visuals los mai simples : alargaments de la val, còls, confluéncias e desviacions del drenatge. Dempuèi un paisatge de còps imaginat, l’analisi geomorfologica de las fòrmas permet de descobrir progressivament d’aspèctes amagats e non esperats. Lo ponch de partença es la morfologia que sagèla la fin de l’episòdi volcanic de l’Escandòrgue, a la debuta del Qüaternari. Vesèm s’installar lèu un primièr sistèma de drenatge que se fòrma del naut cap aval entre las coladas de basalt o sus lors broas, e produtz una inversion del relèu. Puèi mai progressivament un segond sistèma de drenatge mai classic s’installa en progressant del bas cap amont, a partir del nivèl idrografic regional, qu’es aicí la Lergue entre Lodèva e la plana litorala. Generalament aquelas doas rets convergisson lèu cap a l’aval, mas dins lo cas del Salagou se desvolopan segon de direccions ortogonalas, los rius del segond sistèma retalhant los plans volcanics e capturant lo primièr drenatge. L’analisi dels còls e de las vals mòstra qu’aquel segond sistèma de drenatge foguèt favorizat e guidat per de fracturas dobèrtas localizadas dins la ròca del sòcle, la rufa permiana, una argilita de bon fracturar jos de constrenchas tectonicas feblas. Aquelas fracturas son esparpalhadas dins la rufa, e mai frequentas dins las zònas de falhas mai ancianas. Son assimilablas a de fendas de tension que correspondon a un sarratge tectonica de bassa intensitat de direccion globalament N-S. En favorizant la circulacion de l’aiga en subsusfàcia contribuïsson a la vegetalizacion dels badlands de rufa, e a la repojada de l’erosion regressiva per de barrancs.
Noms-claus : Salagon, relèu volcanic, capturas fluvialas, tectonica bassa intensitat, fendas de tension, Qüaternari.
1 – Introduction
Voir, nommer, comprendre
« Avec les autres grands décors naturels, la mer, la forêt, les fleuves, le marais, le désert… la montagne se présente d’abord comme un obstacle… avec des points faibles, des failles : les vallées affouillées par l’érosion, parcourues par les eaux, remontant jusqu’à l’échine faîtière, aux dépressions, aux cols… Elles furent donc arpentées dès la préhistoire, avec les détours que pouvaient imposer certains reliefs ; et les passes qu’elles commandaient, sans aucun doute, utilisées 1 ».
« L’apparence d’un pays est donnée en premier lieu par la présence de l’eau, elle met en marche le paysage, découpant des vallées, ou sommeillant capricieusement dans un glacier. La sculpture est externe. Mais elle est influencée et même contrôlée par les roches du dedans, par la relative résistance, pour ne pas dire la solubilité, des couches successives, et par les plis et les failles – la structure – qui a été donnée aux roches 2 ».
Pour le géomorphologue Georges Viers (1990) : « […] chaque paysage est une sorte d’organisme vivant, évoluant de façon complexe sous l’influence de nombreux facteurs […] », et Paul Birot (1970), un de nos grands géographes, précise que : « Les facteurs primaires de la géographie physique d’une région naturelle sont l’histoire géologique et le climat actuel, lui-même aboutissement d’une séquence de paléoclimats, qui doit être prise en considération ». Quant à l’anatomie annoncée dans le titre, c’est « […] l’étude scientifique de la forme, de la disposition et de la structure […] 3 », appliquée ici par analogie au paysage, dont les plaines, vallées, cols et montagnes représentent les membres. L’école primaire nous a appris les noms de ces formes élémentaires du paysage, mais nous les traversons maintenant à vive allure par des successions de tunnels, viaducs, voies suspendues et tranchées qui les ont rendus à peine visibles. Nous avons oublié de les regarder, sauf quand une catastrophe naturelle se produit.
Le nom « paysage » a été introduit en France par Beaugué (ou Beaugue) en 1556 à partir du néerlandais « landschap », pour désigner une « étendue de pays 4 », et décrivait initialement un champ de bataille. Il désigna ensuite un espace géographique, et a été repris en géomorphologie et en géologie. Depuis les travaux du Nîmois Henri Gautier (1660-1737) 5, le paysage est devenu un élément essentiel pour comprendre ce qu’est la géologie en cours d’évolution : les rivières creusent des vallées par lesquelles les reliefs seront érodés et leur matériel transporté et sédimenté dans la mer, d’où ressurgiront bien plus tard de nouvelles montagnes,… et ainsi de suite… La tectonique des plaques moderne en changera le mécanisme mais pas le principe. Chaque couche géologique sédimentaire ou de volcanisme aérien appartient à un paysage du passé qui s’inscrit dans une étape de ce processus sans fin depuis que la Terre existe. Un paysage c’est la géologie en marche.
La géomorphologie en tant que science est apparue presque simultanément en France et aux USA à la fin du XIXe siècle. Suite à la publication décrivant une capture entre la Meuse et la Moselle publiée en 1840 par le géologue et paléontologue Nicolas-Armand Buvignier (1808-1880), le président d’alors de la Société Géologique de France, Emmanuel de Margerie, invita le géologue américain William Morris Davis à venir voir l’endroit et donner son avis. S’ensuivirent deux publications de confirmation de l’hypothèse de Nicolas-Armand Buvignier (Davis 1895 et 1896 6). William Davis défendait alors un concept de cycle d’érosion nommé cycle « géographique 7 » qui reprenait en le développant celui qui avait été formulé par Henri Gautier en 1721 et 1734 8. Suivant Christian Giusti (2004), on touche ici à une question fondamentale pour comprendre la difficulté des exposés paysagers en France. Pour William Davis – et avant lui Henri Gautier -, la forme et l’évolution du paysage font partie de la géologie, mais la plupart des géologues français du XIXe siècle, et notamment Emile Haug, le plus fameux d’entre eux, réfutèrent les cycles d’érosion de Davis, et rangèrent la géomorphologie naissante dans les Sciences Humaines, alors que pour le reste du monde scientifique ce thème faisait partie des sciences de la Terre, et donc de la géologie 9. Pendant un stage universitaire de géologie dans les Pyrénées espagnoles au début des années 1970, un étudiant questionna le professeur sur la forme de la vallée qu’on regardait. Ce dernier répondit sèchement qu’on était en stage de géologie et pas de géomorphologie, et que c’est seulement ce qui était sous la surface qui nous intéressait. En fait, ce ne sont pas les sciences humaines qui ont accaparé le thème du paysage mais les sciences de la terre qui l’ont abandonné, pour des raisons assez obscures. Le résultat de cette séparation a été que le paysage a surtout été considéré par le public, et parfois aussi par l’administration, comme un décor à aménager en oubliant souvent les structures qui le soutiennent et les évènements naturels qui peuvent le transformer.
Depuis quelques décennies et des catastrophes naturelles de plus en plus graves et fréquentes, l’étude des « aléas naturels » – c’est-à-dire le risque inhérent à une catastrophe plus que l’étude de la catastrophe en elle-même -, ont rapproché la géomorphologie de la géologie dans les instituts où la pluridisciplinarité pouvait se faire facilement. Des études menées par l’IRD (L’Institut de Recherche pour le Développement, anciennement ORSTOM) sur les aléas sismiques et leurs conséquences sur les versants de montagnes jeunes et les cours d’eaux qui les traversent ont permis à l’auteur d’étudier de nombreux paysages en cours d’évolution. Ces études ont concerné surtout les versants pacifique et amazonien des Andes, et quelques endroits particuliers comme les Îles Galápagos et la péninsule Antarctique, où volcanisme, déglaciation, avancées et reculs de la mer créent continûment des paysages nouveaux. D’une façon générale on a pu voir que les cours d’eaux sont des marqueurs forts de la formation des reliefs et des bassins versants, avec des pauses et des effets de seuil qui sont créateurs d’aléas potentiels 10.
Le plan suivi n’est pas celui d’un texte académique, avec la suite conventionnelle : « objectif / méthode / hypothèse / données / analyse / conclusions ». Il répond en premier lieu au mobile même de la recherche qui est pour tout un chacun notre insatiable curiosité et son inévitable enchaînement mental qui fait « […] que celui qui cherche soit toujours en quête jusqu’à ce qu’il trouve, et quand il aura trouvé il sera dans le trouble, ayant été troublé il s’émerveillera, et règnera sur le tout 11 », ce qu’Éric Orsenna résume par « comprendre, expliquer, s’émerveiller et raconter 12 ».
L’émerveillement est le plus beau cadeau que la science puisse faire au chercheur, mais il lui demande d’avoir la volonté de prendre le risque de voir ses idées et ses préjugés contredits par les faits. C’est s’enivrer devant les étoiles pour Hubert Reeves (1986), mais aussi réaliser au long d’un chemin qu’une succession de cols et de plaines marque peut-être la trace d’une ancienne rivière et des paysages disparus bien différents de ceux que nous voyons maintenant. Déjà la préhistoire nous a montré que les premiers représentants de notre longue lignée d’hominidés ont pu contempler et arpenter des paysages bien différents des nôtres.
Notre regard sur le paysage commence en général par des questions simples, auxquelles une réponse facile semble possible. Par exemple considérer que la butte de la Sure près d’Octon est un volcan semble logique à première vue, mais il suffit de regarder de plus près pour s’apercevoir que son sommet plat n’est pas exactement une cheminée volcanique. Et de se demander pourquoi le cours du Salagou remonte vers le Nord au lieu de suivre la pente régionale des rivières vers l’Est, et tourne brusquement à 90° sans avoir rencontré d’obstacle (Fig. 1). La vallée du Salagou est de ce point de vue un modèle géographique grandeur nature plein de surprises.
2. Imaginer le paysage : les mythes du Salagou
2.1. La butte de la Sure est un volcan... !
2.2. La ruffe est-elle une roche volcanique, une latérite, un schiste... ?
2.3. Le neck de la Roque ? C'est le bouchon qui empêche le lac de se vider... !
3. Les éléments visuels du paysage
3.1. Un réseau hydrographique rectangulaire et de grandes fractures régionales
3.2. Trois élargissements de la vallée
3.3. Trois larges cols pour sortir de la vallée et un exutoire actuel étroit
4. L'assemblage des éléments : la reconstruction du paysage
4.2. Inversion du relief et processus d'érosions
Les trois étapes de l'évolution du relief suivant William L. Stokes (Figure 19)
4.3. L'érosion canalisée descendante
4.4. La reprise de l'érosion régressive remontante
4.5. L'ancienne Marette capturée
4-6. Le col des Vailhès
4-7. L'exutoire actuel par le Mas Audran
4.8. L'instabilité de la Marette à Octon
Les fureurs de la Marette
5. Les données tectoniques
5.1. Les données tectoniques disponibles
5.2. La fracturation dans la ruffe
5.3. L'érosion guidée : les lignes de végétation
5.4. Le Révérignès : un ruisseau qui file droit
5.5. Une histoire tectonique plus ancienne et plus compliquée
6. Conclusions
Bibliographie
Remerciements
Ce texte a été pensé initialement comme une synthèse des différents chapitres géologiques des livrets que le Mas des Terres Rouges a publié depuis une dizaine d’années, et auxquels de nombreux adhérents de l’association ont participé (Mérifons, Salasc, Liausson, Valmascle, le Gravas, Roubignac…). Je ne connaissais au début que peu de choses sur la vallée du Salagou, mais par ces études ponctuelles mais complémentaires les unes des autres mes idées sur les paysages du Salagou et leur signatures géologiques ont pu évoluer. Les résultats présentés sont donc redevables à l’orientation de l’activité que Christian Guiraud, alors président, et de Michel Mauriès, secrétaire, ont impulsés à l’association. Qu’ils en soient remerciés, ainsi que les membres de l’association de cette époque qui y ont participé. Sur le plan scientifique le thème du drainage dans la vallée du Salagou fut décidé comme lien central d’une synthèse à la suite d’un échange de messages avec Paul Bishop qui connaissait l’endroit. Plus tard au stade des interprétations les commentaires de Jean-Claude Bousquet ont été décisifs. Plusieurs personnes dans la vallée, viticulteurs, agriculteurs, résidents de longue date ou revenus y vivre après une longue absence, anciens maires et conseillers municipaux, ont apporté des indications utiles sur les ruisseaux, les sources temporaires et les puits, et surtout les crues les plus importantes. Il serait difficile de les nommer tous sans risquer des oublis ou des mentions incomplètes, aussi je préfère les remercier tous ici de façon générale. Au stade de la rédaction, sont remerciés pour les corrections et commentaires apportés : Essy Santana, Jean Claude Saintenac, Christian Guiraud, Michel Mauriès, ainsi que les commentaires sur l’histoire récente de la Marette à Octon de Sylvain Olivier et la communication de documents anciens par Claude Beaumes. En fin de parcours, quelques questions essentielles de Guy Laurans permirent d’améliorer les conclusions. Sur le terrain l’aide et les commentaires de Essy Santana ont souvent contribué à comprendre et creuser les liens possibles entre les diverses catégories d’observations, ce qui a conduit à envisager une certaine forme de tectonique qui n’est pas nouvelle, mais reste peu connue.


