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Description

Le déclin de l’Association Sportive Biterroise (ASB)

* Docteur en Histoire contemporaine

Introduction

Comment expliquer qu’un club considéré comme le meilleur du monde dans les années 1970 et 1980 ait pu tomber aussi bas dans la hiérarchie du rugby français, jusqu’à évoluer en troisième division ? Telle est la question que pose aujourd’hui l’histoire de l’AS Béziers, club mythique aux dix titres de champion en quatorze saisons, qui fut le symbole d’un rugby de clocher triomphant, enraciné dans son territoire et porté par une culture de jeu unique. De ce passé glorieux demeure une mémoire collective forte, mais aussi un paradoxe majeur. Alors que l’AS Béziers côtoie les premiers pas du professionnalisme dans le rugby, le club sombre peu à peu hors de ce champ, comme dépassé par les normes qui s’imposent.

Nous proposons une réponse plurifactorielle à cette interrogation, en croisant trois niveaux d’analyse. D’abord celui des facteurs généraux liés à la transformation structurelle du rugby français s’affichant professionnel en 1995, l’explosion des budgets, les nouvelles logiques de marché et la métropolisation du sport devenant prioritaires. Ensuite celui des facteurs organisationnels et politiques internes au club dans sa ville, marqués par les conflits de gouvernance et les ruptures de continuité dans la transmission de la « culture club ». Enfin celui des éléments symboliques et psychologiques, événements traumatiques vécus dans les années 1980 et la perte progressive de son identité territoriale.

En distinguant ces différents registres d’analyse, économiques, sportifs, organisationnels et culturels, l’objectif est d’éclairer les mécanismes profonds d’un déclin que les seuls résultats sportifs ne suffisent pas à expliciter. Inscrite dans une vision prospective, notre réflexion conduit naturellement à interroger les conditions éventuelles de la reconstruction d’un club de légende dans le contexte du rugby contemporain.

Les facteurs généraux du déclin de nombreux clubs de rugby en France

L’arrivée du professionnalisme

Quand on associe Rugby et Béziers, le paradoxe s’impose tant s’accuse le rapport entre le club associatif biterrois et la version « professionnelle » du rugby. En effet l’ASB a été la première équipe à conceptualiser le professionnalisme sur le plan sportif. Le club s’est imposé comme un véritable pionnier dans de nombreux domaines, en intégrant la préparation mentale, la diététique, des examens médicaux approfondis, ainsi que l’innovation dans les techniques d’entraînement et les stratégies tactiques. Il a également instauré un processus de recrutement méthodique et a développé une véritable « Masia  1 » pour la formation des jeunes talents, comme expliqué dans l’article « Le Grand Béziers  2 ». Pierre Villepreux, l’un des architectes du système toulousain, affirmait que Béziers était la première équipe professionnelle, bien avant l’avènement officiel du professionnalisme. Comment se fait-il qu’une équipe qui a inventé le professionnalisme se retrouve aujourd’hui enfermée dans les travers du professionnalisme qu’elle a initié ? L’ASB a certes été à l’avant-garde du professionnalisme sportif, mais a progressivement déconstruit son système gagnant, permettant à d’autres clubs, comme Toulouse, de la dépasser, notamment en matière de formation. Raoul Barrière fut un précurseur en créant à Béziers le tout premier sport-études dédié au rugby, attirant les meilleurs jeunes talents de l’époque. Mais c’est à Toulouse que ces pépites furent pleinement épanouies, le club leur offrant un accompagnement complet, assurant à la fois leur développement sportif, scolaire et professionnel. Toulouse parvint ainsi à jeter les bases d’une véritable pré-professionnalisation, en accompagnant chaque dimension de la vie de ses futurs champions, tout en façonnant une formation d’excellence, un style de jeu et une culture de club profondément enracinée  3. Ce modèle, amène des résultats probants qui attirent rapidement sponsors et partenaires indispensables pour exister dans la nouvelle ère du professionnalisme. Ce nouveau contexte a profondément métamorphosé le rugby dont le visage a radicalement changé depuis l’avènement du professionnalisme en 1995. Désormais, l’homme enraciné dans un terroir, une ville, un club a cédé la place au joueur professionnel, mobile et déterritorialisé. Cette évolution a sonné le glas du « rugby de clocher », où les hommes d’une même ville se mesuraient fièrement à ceux des cités voisines. Dans ce nouvel ordre, le professionnalisme a provoqué une explosion des budgets, entraînant une multiplication des transferts, altérant ainsi profondément l’équité sportive d’autrefois, au temps où Béziers régnait en maître. Le tableau page suivante permet des comparaisons et de suivre les évolutions des clubs.

Évolution des budgets de l'élite du rugby depuis 2000 (en millions d'Euros)  4 /  5

L’évolution budgétaire de l’AS Béziers Hérault entre 2000 et 2025 est marquée par une progression de 99,79 %, passant de 4,75 millions d’euros en 2000/2001 à 9,49 millions d’euros en 2025/2026. Comparativement à l’ensemble des clubs de l’élite française du rugby, cette augmentation est modérée. Plusieurs clubs affichent des croissances particulièrement marquées, comme La Rochelle (+1175,67 %), Bordeaux-Bègles (+890,84 %), Perpignan (+667 %), Clermont (+561,12 %) ou encore le Stade Français (+876,74 %). Toutefois, il convient de souligner que la comparaison avec les clubs du Top 14 demeure difficilement pertinente, ceux-ci bénéficiant de ressources nettement supérieures grâce aux droits télévisés et aux contrats de sponsoring majeurs, inaccessibles aux clubs de Pro D2. […]

Géographie du rugby français

Top 14- Pro D2- Nationale 1

Les causes sportives du déclin

Genèse de la mort du « Grand Béziers »

1974, rupture du triumvirat

1978, le départ des stratèges

Le départ de Richard Astre, capitaine, « chef d’orchestre »

Le départ du sorcier de Sauclières

Tableau 3 - L'ASB avant et après 1978  29

Les raisons d’un non-retour

La « malédiction » des mécènes

Conclusion

Biographies synthétiques des personnages cités dans l'article

Notes

  1 Le nom du célèbre centre de formation de Barcelone.

  2 David Wozniak, « Le “Grand Béziers” (1961-1984), une épopée sportive », Études Héraultaises, 2019. p. 161-171.

  3 Entretien avec Pierre Villepreux le 25/01/2021.

  4 Pierre Chaix, Le nouveau visage du rugby professionnel français. p. 110. Le tableau repris est celui de Pierre Chaix que nous avons complété grâce aux chiffres de la DNACG.

  5 Site internet LNR (Ligue Nationale de Rugby) :
https://www.lnr.fr/documentation/rapports-dnacg. Les budgets sont communiqués l’année suivante, au mois de mai, par la Ligue Nationale de Rugby. Ainsi, pour la saison 2024/2025, les budgets seront disponibles en mai 2026

  6 Entretien avec Richard Astre le 07/02/2018.

  7 Entretien avec Pierre Villepreux le 25/01/2021.

  8 Site internet Midi Libre :
https://www.midilibre.fr/2024/12/18/la-ville-versera-une-enveloppe-de-800-000-eur-a-la-sasp-beziers-rugby-pour-la-saison-une-vraie-tradition-de-noel-12399714.php.

  9 Entretien avec Pierre Villepreux le 25/01/2021.

  10 Entretien avec Raoul Barrière le 26/04/2018.

  11 Christian Bruella, 100 ans de passion, histoire du rugby biterrois, Béziers, 2011, p. 275. (Joueur de l’ASB).

  12 Gaston Rouquette, ancien président de l’ASB.

  13 Depuis 2019, le stade prend le nom du légendaire Raoul Barrière.

  14 Mas/ Barrière/ Astre, figure 2.

  15 « Les milliards de Jojo », Le Parisien, le 26 juin 1978.

  16 Entretien croisé des anciens du « Grand Béziers » réalisé par Wozniak David.

  17 Geoffroy Henri, « Passion d’une vie, le Rugby comme fil conducteur» Préface de Raoul Barrière. Auto-Édition, 2014. p. 24.

  18 Alain Estève voir annexe n°2.

  19 Entretien croisé des anciens du « Grand Béziers » réalisé par Wozniak David. Ils n’étaient pas tous présents au même moment (Henri Cabrol, René Séguier, Richard Astre, Armand Vaquerin).

  20 Match remporté 32 à 27 par la sélection.

  21 Interview de Richard Astre le 07/02/2018. « En contrepartie, j’avais assuré aux dirigeants que je ferai mon travail de préparation individuelle comme j’ai toujours fait.»

  22 Jean Pierre Lacour : « Astre, le Rugby de Lumières » Préface de Denis Lalanne, Paris, Éditions Alta, 1977. p. 89. Raoul Barrière : « Moi, je suis d’un rigorisme maladif. Je me fâche. Je ne passe rien. Et pourtant je crois que je ne me suis jamais brouillé avec les joueurs. Parce qu’il y avait Richard qui, derrière, arrangeait les choses, arrondissait les angles, adoucissait mes explosions. Dans les conversations, il tempérait mes excès. Il a été un facteur d’équilibre capital. Il m’a énormément aidé.»

  23 Idem., p. 91. « Dès 1971, par exemple, à vingt-trois ans, il me suppléait pour conseiller à certains joueurs de ne pas trop se laisser aller aux invitations qui s’accumulaient. Alors que moi, je tempêtais, menaçais.»

  24 Jérôme Prévôt, « Alain Estève, La vie hors norme d’un joueur extraordinaire» Rugbyrama.fr., 9 novembre 2023.

  25 David Wozniak, « Béziers, ombres et lumières d’un club historique», thèse de doctorat, 2022, p. 225. Barthes Raymond : né le 24 novembre 1919 à Toulouse et mort le 3 juillet 2005 à Montpellier. Diplômé du CREPS de Montpellier, Cet athlète de haut niveau qui était un des sprinteurs les plus rapides de sa génération fut entraîneur à Béziers de 1955 à 1965 avant de partir chez le voisin narbonnais. C’était l’entraineur bâtisseur de cette équipe de Béziers. Premier entraîneur champion de France de l’ASB, il intégra des principes de jeu qui ont construit les trois décennies victorieuses (60, 70, 80). Tous les joueurs sont unanimes pour dire que le travail de Raymond Barthes a été fondamental dans la construction du mythe biterrois.

  26 Mairie de Béziers, Association sportive biterroise, le livre du soixantenaire, Auto-Édition, Béziers, 1971. p. 27. Pierre Danos, illustre capitaine de Béziers à cette époque nous amène quelques éléments de compréhension :
« Raymond Barthès est partisan d’un rugby de mouvement. Entendons bien, rugby de mouvement ne voulant pas dire, rugby des lignes arrières ; nous pensons qu’étant possesseurs de la balle, il nous appartient de la faire circuler : « soit devant, soit derrière, de façon à provoquer le trou, le surnombre des attaquants, soit à grouper le maximum de défenseurs dans un point déterminé du terrain, pour alerter alors nos lignes arrières. Gagner le maximum de balles, ne donner immédiatement que de bonnes balles, travailler les autres pour les rendre utilisables ou pour mettre en position d’attaque favorable, soit Danos et les lignes arrières, soit la troisième ligne. Nous obéissons ainsi à deux règles :
1° Essayer de grouper le maximum de joueurs adverses dans une action de jeu, pour pouvoir lancer une véritable attaque ;     
2° Utiliser au maximum la contre-attaque qui n’est dans le fond qu’une mise en application spontanée et fortuite, du principe de base précédent. »

  27 Lettre de démission de Raymond Barthès du 4 juin 1965 (collection Christian Guiraud). Figure 3.

  28 Henri Mouysset, « Henri Cabrol, On m’appelait Monsieur Finale», Préface de Raoul Barrière, Montpellier, 2004. p. 97.

  29 Les chiffres de référence ne sont pas les mêmes que lors du chapitre précédent où les chiffres s’articulaient sur les décennies alors qu’ici ils s’articulent sur la période Raoul Barrière et l’après Barrière.

  30 Soit 91,45 % de victoires et 2,63 % de matchs nuls.

  31 Certes, il faut rappeler que les performances de Béziers doivent être replacées dans le contexte spécifique du rugby français de l’époque. Le championnat de première division réunissait alors entre 64 et 80 clubs selon les années ; le niveau du championnat est donc bien plus élevé aujourd’hui. Mais cela ne signifie pas qu’il était plus facile à l’époque, ni qu’il faille rabaisser les performances du Grand Béziers. Si le championnat actuel est plus relevé en termes de densité de clubs professionnels, les conditions de jeu et de déplacement de l’époque étaient beaucoup plus difficiles : trajets lointains effectués dans la journée en autobus de fortune, terrains en mauvais état, équipements moins performants, installations limitées, impossibilité de renforcer l’effectif par de grands transferts ou grâce à des joueurs étrangers. Les réalités du championnat des années 1970 et d’aujourd’hui sont tout simplement incomparables.

  32 Entretien avec Jean Luc Fabre 25/06/2021. « Nous avions exposé ma théorie à Jean Luc Fabre qui a raconté le parcours d’Alain Estève en 2021 dans un livre intitulé le « Géant de Béziers ». Ce dernier m’avait dit : « Ben, dis-toi qu’Alain pense la même chose que toi, avec Jojo, l’affaire avec Barrière aurait été réglée rapidement, c’était un vrai patron aimé et respecté.»

  33 Ce dernier a permis à Béziers de remporter son premier titre en réussissant un drop décisif dans des conditions difficiles.

  34 Jean Fabre, La Dépêche, 24 septembre 2025.

  35 Entretien avec Diégo Minarro le 20/09/2020.

  36 Référence à Pierre Fabre, l’industriel en pharmaceutique propriétaire du club de Castres dont la ville est plus petite que Béziers (50.000 habitants) mais qui est installé dans le haut niveau.

  37 Site internet Midi Libre :
https://www.midilibre.fr/2020/06/26/beziers-un-climat-extremement-tendu-autour-du-rachat-de-lasbh-angelotti-jette-leponge,8951198.php.

  38 Site internet France-Info :
https://france3-regions.franceinfo.fr/occitanie/herault/rugby-pro-d2-la-ville-de-beziers-rachete-la-majorite-des-actions-de-l-asbh-elle-est-proprietaire-du-club-2209549.html.

  39 Site internet Rugbyrama :
https://www.rugbyrama.fr/2024/11/05/pro-d2-lasbh-enfin-vendue-eddie-jordan-en-repreneur-12301476.php.

  40 Site internet : https://www.midilibre.fr/2025/11/17/plus-de-16-000-spectateurs-a-beziers-quelle-suite-apres-le-succes-du-match-des-all-blacks-xv-et-les-eloges-de-mohed-altrad-robert-menard-repond-13057256.php.

  41 Site internet Tech XV :
https://www.techxv.org/IMG/pdf/tech_xv_mag_-_no39.pdf.

  42 Entretien avec Pierre Villepreux le 25/01/2021.

  43 Entretien avec Lionel Beauxis le 25/01/2021.

  44 Entretien avec Rives Jean-Pierre le 12/05/2022.