2.00

Description

« Nous ne sommes pas au pays des pachas à trois queues » 1

Notables, politique populaire et élections
à Florensac, autour de 1900

* Université de Maastricht (Pays-Bas)

La République pacifiée

La seconde moitié du XIXe siècle constitue une période de transition, de la politique d’élite à la politique de masse. Vers 1900, la France voit la formation d’un espace politique national, ce qui a rendu nécessaire le développement de nouvelles organisations et méthodes de mobilisation de masse. En 1901, la Loi sur les Associations lève les dernières restrictions qui empêchaient les citoyens de former des partis politiques, qui tentent non seulement d’attirer le plus grand nombre d’électeurs, mais aussi de rassembler plus de monde que jamais autour d’un ensemble d’idées. En outre, ils cherchaient à remplacer les parlementaires opportunistes et notables, qui jouaient un rôle important dans la vie politique des petites localités, où vivait la grande majorité des Français. Mais, les partis, bien qu’encore faibles, attendent de leurs élus qu’ils soient loyaux. Ainsi, ils représentent un défi pour ces notables, dont le statut et l’influence sont particulièrement ancrés dans les réseaux locaux. Si certains notables s’opposent aux partis, d’autres s’adaptent au nouveau contexte. 2

Ce changement a également soulevé des inquiétudes quant à la manière dont les classes populaires en particulier participaient à la vie politique. Traditionnellement, leur répertoire politique comprenait des charivaris, des défilés, des insultes et des chansons satiriques, ainsi que des protestations souvent violentes. Ces formes d’action collective leur permettaient d’exprimer, bien que de manière grossière, leurs préférences et leurs opinions. Ainsi, les hommes des classes inférieures (et les femmes aussi d’ailleurs) ont pu créer un ‘espace d’opposition’, où ils étaient, au moins temporairement, ‘visibles et symboliquement souverains’. Après l’introduction du suffrage universel masculin, en 1848, ces pratiques ont, en fait, facilité leur participation à la vie politique. 3 Lorsque la Troisième République a reconfirmé le suffrage universel, les républicains, qui s’inquiétaient du désordre social et politique, ont appelé les hommes adultes à abandonner leur ‘répertoire d’action politique : celui qui a la rue pour décor, la foule pour acteur et la violence pour moyen’. 4 Pour ce faire, ils ont marginalisé les voix qui privilégiaient les formes directes de l’action collective. Samuel Hayat a montré que cette évolution impliquait une autre vision du passé révolutionnaire avec lequel les républicains entretenaient une relation ambiguë. Pour eux, les révolutions de 1789 et de 1848 n’ont pas été le résultat des soulèvements populaires contre des régimes oppressifs. Au contraire, le peuple, agissant pour l’intérêt général, aurait voulu fonder une République. Des actions violentes au nom d’intérêts particuliers étaient alors devenues superflues, une fois que la Troisième République était fondée. 5

Ainsi, les républicains auraient façonné un monde politique dans lequel les citoyens, selon plusieurs chercheurs, considèrent l’acte de vote – expression par délégation de leurs préférences politiques ou idéologiques –, comme seule alternative à la violence et comme principal instrument de participation politique. Dans ce contexte, ils auront promu l’idéal du citoyen-électeur, pour qui tout recours à la force serait primitif et irrationnel par nature. Donc, les citoyens auraient appris à se contrôler eux-mêmes et respecteraient aussi le résultat des élections, même – ou surtout –, s’il s’avérait défavorable. Les républicains ont tout fait pour que les citoyens considèrent un vote régulier et pacifique comme le principal outil de participation politique et la seule alternative à la violence. Les manuels d’écoles de la République, par exemple, préparent les élèves à intérioriser les principes d’un bon comportement civique. 6 Vers 1900, ce processus d’apprentissage et de moralisation aurait été plus ou moins achevé. Le vote serait devenu une habitude : les hommes adultes participaient régulièrement aux élections municipales, départementales et législatives. L’acte de remettre le bulletin au président du bureau de vote (le seul à déposer l’expression de la volonté des citoyens jusqu’à 1914), serait devenu ‘un rituel civique vital’, qui réaffirmait l’appartenance à la Nation. 7 Bien que les ouvriers continuent de se livrer à d’âpres conflits sociaux, il semble alors que les élections sont ‘entérinées comme l’apogée de l’expression politique, le pivot autour duquel tourne la République’ pour la vaste majorité des Français. En outre, les électeurs seraient de plus en plus préoccupés par les questions de fraude, d’abus de pouvoir et de corruption, un ‘sacrilège [qui nie] la volonté souveraine du peuple’. 8 […]

Source : Guide de l’Hérault 1901
Fig. 1 Source : Guide de l’Hérault 1901
Source : Guide de l’Hérault 1901
Fig. 2 Source : Guide de l’Hérault 1901

Florensac, une exception ?

Série des élections à Florensac, 1902-1906

1903-1904 : la flambée de violence municipale

La politique au village : le national et le local

Bibliographie

Notes

1.Le Midi, 20 mai 1904. La figure du ‘pacha à trois queues’, une personne de grande influence dans l’Empire ottoman, apparaît dans l’Encyclopédie de Diderot (1751, vol. 17, 354-355). Personnage représentant l’élite corrompue, il apparaît également dans un roman pornographique, écrit par Charles Virmaître, Les Flagellants et les flagellés de Paris, ch. IV en particulier. (Paris, 1902). Cf. note 91.

1.Daniel Halévy, La fin des notables (Paris, 1930) ainsi que Baal, Histoire du radicalisme, 41-46 ; Berstein, ‘Naissance’, 415-466 et Phélippeau, L’invention.

3.Fureix, ‘Rites protestataires’, 5. Voir aussi idem, ‘La construction rituelle’, 21-39; Ihl et Déloye, ‘La civilité’, 38-55 ; Offerlé, ‘Retour critique’, 181-202 et Tilly, ‘Charivaris’, 73-91.

4.Ihl, Le vote, 98. Voir aussi idem, ‘L’urne et le fusil’, 10 et 29 et Déloye, Sociologie, 101-102.

5.Hayat, ‘La République’, 31-34 et 43 et 1848. Quand la République.

6.Déloye, Sociologie, 102-103. Ce paragraphe est inspiré par Déloye, Sociologie, 41-42 and 93-103 ; Déloye et Ihl, L’acte, 54-55 ; Garrigou, Le vote, 14-19, 123-124 et 271-277 et Tanchoux, Les procédures, 395-554.

7.Crook, How the French, 146. Voir aussi Ihl, ‘L’urne’, 30-60 et Rosanvallon, Le sacre, 355-363.

8.Crook, How the French, 172 et 121 respectivement.