L’introduction des sports américains
L’introduction des sports américains
* Docteur en sociologie
Au début du siècle, il semble bien que, même au niveau local – c’est-à-dire provincial – les milieux sportifs aient fait la distinction entre sports anglais et sports américains.
Par exemple, en 1911, la presse montpelliéraine fait mention d’un commerce Boulevard du Jeu de Paume, à l’enseigne d’American Sports ; dès 1909, elle annonce aussi l’ouverture d’un bowling « grand jeu américain » au sous-sol du Café Glacier, place de la Comédie. 1
Mais si ces indices restent très fragmentaires et ponctuels, la première grande vague d’américomania arrive avec le skating, toujours en 1909. Il s’agit du patinage à roulettes (« rink » ou « roller »), dont l’invention est ancienne, et qui connut plusieurs périodes de vogue en France, au tout début de la IIIe République, puis dans les années 1890, cette dernière consécutive à l’adoption du roulement à billes. 2
La reprise a lieu à partir de 1909 aux USA, et tout de suite en France, une véritable déferlante parcourt le pays, suscitant un véritable phénomène de mode, qui incite les entrepreneurs et propriétaires de salles diverses à aménager des pistes pour accueillir les nouveaux pratiquants. A Paris, entre 1910 et la guerre, une dizaine de salles s’ouvrent ainsi. Le Palais des Sports (le Vel’ d’hiv’ vite célèbre), offre une piste en bois, au centre de l’anneau consacré aux courses cyclistes. Le skating devient un loisir tout public, ouvert aux familles et aux femmes qui peuvent se risquer sans craindre la chute, vêtues de leur jupe-culotte qui fait encore parfois scandale, mais s’est imposée aux mœurs de l’époque. Les nouveaux adeptes apprennent à tourner autour de la piste, et tentent quelques figures : le spectacle doit beaucoup ressembler à ce que l’on trouve aujourd’hui dans les patinoires à glace aux heures d’ouverture du grand public.
Le phénomène touche vite la province la plus reculée. Henri Diffre, toujours à l’affût des dernières modes, peut écrire : « Je n’avais pas osé jusqu’ici vous parler du patinage à roulettes, malheureusement trop peu connu, mais devant l’extension que prend ce sport, je suis bien obligé de vous en dire quelques mots : le roller-skating s’est depuis deux ans implanté en France où il jouit d’une grande vogue (…) C’est que le patinage pratiqué dans certaines conditions est un sport très intéressant, sport élégant s’il en est, accessible à tous. Il n’est plus de sportman qui puisse ignorer le plaisir des dehors ou de la marche arrière, surtout à Montpellier où nous avons une salle suffisamment bien aménagée ».
Et la semaine suivante, il ajoute : « Faites donc comme moi, puis-je dire aux rieurs chaussez les patins, lancez-vous sur la piste et à la troisième tentative, vous me direz, mais seulement alors, si patiner est un sport ou non. En tous cas, le sport est toujours un peu soumis au snobisme, et à ce point de vue, le « roller-skating » détient le record. Ce n’est plus de la vogue, c’est presque de la folie. Soyez fous en cela, vous ne le regretterez pas » 3.
Et il est vrai que depuis quelques mois, une première salle est ouverte au nouveau sport. Selon l’Echo des Etudiants, feuille que dirige Paul Duplessis de Pouzillac, puis Diffre lui-même en cours d’année, « Le Rink de la salle Guillaume Tell (également cinéma, bd Victor Hugo) va remplacer ses carreaux de céramique par un superbe plancher. La salle considérablement agrandie contiendra le seul bar américain de Montpellier [cocktails]. Orchestre tzigane. Rink : concours d’élégance, courses de vitesse, steeple quilles, jeu de bascule, peut-être même hockey sur patins. » 4. En dehors de la salle, les étudiants les plus branchés pratiquent quelque chose de très proche de nos actuels rollers urbains : « P. Trollet et Neptune zigzaguent dans les environs des Arceaux; Microbe, Tihy et Karandache évoluent autour du suburbain. On dit même que les galeries asphaltées de notre vieille Université voient chaque jour un adepte du nouveau sport décrire les courbes les plus élégantes et les plus compliquées. Si le feu sacré ne s’éteint pas, on verra des merveilles au skating du boulevard Victor-Hugo » 5.
Toutes les villes suivent le mouvement.
« Palace-Skating à Béziers, piste de patinage à roulettes. Les patineurs sont des rinkeurs ; le Palace-Skating est le plus grand succès de tout le Midi ». « Le Palace-Skating est situé avenue Saint-Saens, c’est le plus select. Agrandissement prochain pour cause de trop grande affluence. » 6
A Pézenas, le cinéma Pathé aménage sa salle en Palace Skating, et loue des patins « à un prix modique ». La nouvelle salle est ouverte tous les jours de 9 heures du matin à 10 heures du soir, et offre des tarifs attractifs : 1 F pour la location de patins et l’accès à la piste, et 30 centimes pour l’entrée des spectateurs. 7
Le Skating-Club Cettois se lance en mars 1911, au café de la Bourse. « De nombreux fervents du patinage sont venus se faire inscrire, vu les avantageuses conditions qu’on leur proposait. Durant cette réunion il fut procédé à la nomination d’un bureau qui est chargé d’aménager le Skating-Rink où les jeunes patineurs pourront se livrer à ce sport gracieux et élégant. » 8
Le skating n’est pas qu’un loisir populaire : les jeunes sportsmen s’en emparent et lancent des équipes de hockey. Une Fédération des Patineurs à Roulettes de France (FPRF) a été créée dès 1910, et organise un premier championnat officiel au Vel d’Hiv sur trois disciplines : figures artistiques, courses de vitesse sur 1 000 mètres et de fond sur 30 km, et rink-hockey » 9. Nous ne savons pas si les équipes de hockey qui se montent très vite dans la région ont adhéré à cette nouvelle fédération, ou se contentent de parties amicales, mais dès janvier 1911, la presse montpelliéraine (L’Eclair comme le Petit Méridional), annonce sous le titre « American Skating à Montpellier » un grand match de hockey entre les équipes de Nîmes et de Montpellier (les visiteurs l’emportent 4 buts à 2). La VMR, plus au fait par son chroniqueur Diffre, précise qu’il existe déjà deux équipes à Montpellier, qui s’entraînent quatre fois par semaine. Parmi les joueurs : les frères Diffre, Pin, Capion, Viala, Fourestier, Foulquier, Neirac…
Dès le mois de mars, les équipes semblent s’être organisées un nouveau match oppose le Hockey club Montpelliérain au Roller Hockey de Nîmes. Après la coupure de l’été, l’Eclair se fait l’écho de la progression du nouveau sport et annonce successivement la réouverture du Skating-Olympia qui réjouira les « nombreux amateurs de ce sport populaire », la présence de skatings à Narbonne et Castelnaudary, d’équipes de hockey nombreuses en Avignon et à Montélimar. Le Midi tout entier est touché. A Perpignan, le Hockey-Club s’installe sur la piste en ciment de l’Alcazar, puis au cinéma Castillet. Selon l’Almanach 1922 du Méridional Sportif, les équipes languedociennes jouaient des matches avec des représentants de Bordeaux, Marseille, et même Paris. La guerre, selon la même source, tua le skating, qui ne retrouva pas son activité après la fin des hostilités. 10
Si la guerre tua le skating, elle introduisit dans la région d’autres sports venus de l’autre côté de l’Océan.
Le volley-ball partage avec le basket une origine commune : ces deux sports ont été inventés dans les dernières années du XIXe siècle, aux Etats-Unis, dans des Centres de l’YMCA (Young Men’s Christian Associations), organisation œcuménique d’inspiration protestante créée en 1844 en Angleterre, mais vite diffusée dans le monde entier, et dès 1855 en France sous l’appellation d’Union Chrétienne des Jeunes Gens (UCJG). Ces références institutionnelles sont importantes, car c’est par le canal de l’YMCA-UCJG que basket et volley se sont implantés en France entre la fin du XIXe siècle et la Grande Guerre.
Cependant, si le basket, inventé au Centre YMCA de Springfield en 1891, débarque en France deux ans plus tard à l’UCJG parisienne de la rue de Trévise, et se diffuse lentement dans les patronages protestants affiliés, le volley lui, pourtant né à Holyoke dès 1895, ne paraît avoir franchi l’Atlantique qu’en 1917 avec les troupes américaines. Ce « retard au démarrage » du volley par rapport à son cousin basket semble bien être une caractéristique permanente. On retrouve en effet le même décalage temporel dans notre département, malgré une première impulsion commune en 1918.
Le troisième grand sport américain importé à cette époque est le baseball. Ses origines, comme son destin en France, le distinguent nettement des précédents. Élaboré et codifié dans les années 1840 à partir de jeux anglais tels que le rounders, et montrant quelques parentés formelles avec le cricket, le baseball a été conçu pour faire figure de jeu national américain. C’est peut-être ce qui rend les Français méfiants à son égard lorsqu’il fait ses premières apparitions à Paris. Si le premier match répertorié se joue en 1889, entre Américains en tournée européenne à l’occasion de l’Exposition universelle, il faut attendre 1913 pour voir se créer le premier club (le très select Ranelagh Baseball Club) et un embryon de championnat. Cette première compétition officielle est montée à l’initiative d’Émile Dubonnet 11 qui finance deux poules, une parisienne (composée d’équipes d’Américains de la Capitale, de lycéens et de sportsmen du Racing) et d’une autre provinciale éparpillée entre Nantes, Évreux, Macon ou La Seyne. Il se pourrait que le baseball nouveau venu se soit heurté à la présence du cricket déjà suffisamment installé pour avoir suscité la formation d’une Commission dédiée au sein de l’USFSA 12. Par ailleurs, les défenseurs des jeux français traditionnels disposaient de la thèque, dont certains faisaient bien évidement l’ancêtre du baseball 13. Malgré les efforts des Américains pour présenter leur sport aux JO de 1904 à St Louis, il faut attendre le Corps expéditionnaire de 1917 pour voir le baseball enfin proposé aux jeunes Français, en même temps que volley et basket.
A la fin de la guerre, les troupes américaines s’efforcent de « lancer » auprès des populations civiles les sports qu’elles pratiquent régulièrement pour leur délassement. Elles font mettre ces sports au programme des Jeux interalliés de 1919, et détachent des moniteurs en province pour faciliter leur apprentissage.
Ainsi que le rapporte le quotidien montpelliérain L’Eclair du 18 novembre 1918, sous la rubrique « Jeux américains », « Les jeux couramment pratiqués par les troupes américaines constituent un excellent exercice hygiénique qui développent (sic) la précision, le coup d’œil et l’adresse. Ils offrent d’autre part, aux heures libres, un passe-temps très attrayant. Le Centre Régional d’instruction Physique 14 peut mettre à la disposition des sociétés, après entente avec chaque président, un instructeur américain pour initier les jeunes gens à la pratique du Base-ball, du Volley-ball et du Basket-Ball ». Cette proposition semble bien avoir été entendue, au moins à Montpellier, puisque dans les mois qui suivent, plusieurs associations de jeunesse s’initient à ces nouvelles activités. Dès janvier 1919, des groupes de scouts Eclaireurs de France passent leur dimanche, au Parc à Ballon, à différents exercices et pratiquent « jeux athlétiques et jeux américains » 15. Un peu plus tard, c’est un club de quartier, L’Etoile du Languedoc, société de gymnastique et de tir, qui pratique sur son stade du Faubourg Boutonnet, « l’athlétisme, les sports et les jeux américains ». La distinction qui est ainsi faite entre sports et jeux pourrait être significative simples loisirs ou délassements, ces jeux américains n’appellent pas l’attention que la presse accorde depuis plusieurs années déjà aux sports de compétition et aux passions collectives qu’ils suscitent.
Ainsi donc, en dépit d’origines et de processus d’introduction en France relativement disjoints, les trois grands sports américains sont proposés aux amateurs languedociens au même moment, dans des circonstances communes. Et pourtant, ils ont connu un destin héraultais fortement différencié. Leur réception a manifesté des écarts de tempo considérables, les points d’ancrage qu’ils se sont procurés sont très différents. Il est donc très intéressant, pour l’histoire des sports, de considérer comment des initiatives groupées très voisines peuvent ainsi diverger en fonction de la réceptivité de leur public potentiel.
Des trois sports, le baseball est certainement celui qui reste le plus négligé dans notre région. A Paris, et dans d’autres régions 16, il se peut qu’il en ait été autrement, puisque en 1924, Frantz Reichel juge utile de créer une Fédération française de baseball et de thèque. Rien n’assure qu’il se soit pris de passion pour ce sport exotique, et il faut plus probablement voir dans son initiative le souci d’étouffer dans l’œuf d’éventuelles velléités de professionnalisme 17, que laissait craindre, dès avant guerre, le fabricant d’articles de sport Albert Spalding, ancien joueur et fondateur de la Ligue nationale américaine, qui visait le marché français. Le baseball amateur se manifeste dans un championnat de France lancé en 1926, mais dans une improvisation telle que la fédération elle-même ne retrouve pas trace de ces premières confrontations sportives. Une équipe de France joue pourtant régulièrement dans les années 30 contre les Pays-Bas et la Belgique.
Dans l’Hérault, et selon les sources connues actuellement, le baseball n’intéressa pas suffisamment pour que des équipes civiles se soient créées, et il n’est même pas certain que le jeu ait été testé dans les établissements scolaires. Il faut donc sauter par-dessus une très longue période de silence – une traversée du désert au sens propre – pour voir le baseball s’installer dans la région à l’occasion d’une vague de créations de clubs dans les années 1970-80 18. De fait, les implantations de clubs régionaux ne se font qu’à partir de 1985, et sont concomitantes de la mise en place d’un Comité départemental et d’une Ligue régionale. Selon la liste des clubs qui ont, à une époque ou une autre, adhéré à la Fédération, on constate que les tentatives ont été assez nombreuses, mais que les clubs, très fragiles, n’ont souvent eu qu’une existence éphémère. Plus de 30 clubs languedociens sont ainsi répertoriés sur les 25 dernières années, mais aujourd’hui, la fédération n’en recense que 9 en activité 19, dont 4 dans l’Hérault : les Albatros de la Grande-Motte (créés en 1997), le BC Biterrois (1987), les Old Bones de Montpellier (2002), et surtout le MUC Baseball Barracudas, premier club de la région, né en 1985, et qui résulte de la fusion de plusieurs clubs de l’agglomération au fil des années. Le promoteur du baseball à Montpellier, Jean Béreille, fut à l’origine des clubs de Clapiers et de Castelnau-le-Lez en 1985. L’ambition de monter un grand club entraîna les fusions, jusqu’à rejoindre le club omnisports du MUC en 2005. Les Barracudas, champions de France à trois reprises entre 1993 et 1995, participant à plusieurs reprises à des Coupes d’Europe, jouent sur le terrain champêtre de Veyrassi, au plan des Quatre Seigneurs, sur les hauteurs de la ville, dans un assez large anonymat.
En passant du baseball au volley et au basket, les trajectoires locales de ces deux sports manifestent également une grande différence.
Selon toute vraisemblance, le Volley fait partie des sports que les moniteurs d’éducation physique utilisent dans le cadre scolaire. Initiatives individuelles ou recommandations des autorités pédagogiques, il est difficile de le dire. L’expérience tentée en 1923-24 à l’Ecole primaire supérieure de filles de Nîmes (formation d’une équipe de basket et apprentissage du volley) n’est certainement pas isolée, et a pu exister dans l’Hérault. Il est bon de noter que, dans le cas nîmois, il s’agit d’un public féminin, et que le débouché sur une possible compétition a concerné le basket et non le volley. Ce décalage entre les deux sports voisins est confirmé par d’autres indices convergents. Au début des années 20, plusieurs articles de la presse régionale mettent en exergue ce « jeu à la mode de la Balle au panier que l’on s’obstine à appeler le Basket-ball, on ne sait trop pourquoi. » Le Petit Méridional présente ainsi les règles du jeu (le 9 janvier 1922), et L’Eclair lui emboîte le pas début 1923. Il est vrai que le basket est déjà bien organisé, et son développement sous l’aile de la Fédération d’Athlétisme est celui d’un sport de plein exercice qui organise ses compétitions sur le modèle commun.
Rien de tel pour le volley-ball qui reste confiné dans un anonymat à peu près complet jusqu’aux années 30, malgré sa présence aux Jeux Olympiques de 1924 à Colombes, où il figure comme sport de démonstration. A cette occasion, il est intéressant de noter qu’il y figure sous la rubrique « Jeux de l’Enfance », mêlé aux jeux de plein-air du scoutisme, et que les matchs sont joués essentiellement par des équipes venues du Nord de la France (Lille, Douai, Saint-Quentin, Valenciennes, Nancy…), qui ont certainement connu de nombreuses occasions de rencontrer des instructeurs américains.
Toujours est-il que ces manifestations ponctuelles ne semblent pas avoir suscité des vocations nombreuses, et que le volley-ball est retombé dans l’anonymat d’un simple loisir inorganisé. L’absence de Fédération nationale, qui n’est créée qu’en 1936, est évidemment un obstacle à la mise en place de compétitions susceptibles d’attirer les jeunes sportifs. Mais c’est aussi, inversement, l’indice que trop peu de sportifs s’intéressent à ce jeu américain pour s’employer à l’organiser sous forme d’une fédération autonome. Lorsque le Sous-secrétariat d’État publie, en 1931, son Règlement Général d’Éducation Physique qui se présente comme un manuel technique des différents exercices de formation des athlètes, un certain nombre de sports individuels et collectifs sont présentés et analysés. Dans la seconde catégorie, seuls figurent le basket-ball, le football, le hockey sur gazon et le rugby : le volley-ball n’apparaît pas.
Ce peu de considération pour le volley est largement partagé. On le voit bien avec l’attitude des patronages catholiques (regroupés au sein de la puissante FGSPF) qui ne s’y intéressent pas non plus, alors qu’ils investissent puissamment le basket. Cette absence du volley dans les « patros » catholiques est tout à fait remarquable et… surprenante. Fabien Groeninger, qui a attentivement étudié l’activité sportive de la FGSPF, montre bien comment et pourquoi les Catholiques se sont appropriés le basket, en dépit de son origine protestante. Il met en évidence, au sein des patronages de l’entre-deux guerres, la disparition du rugby et le relatif affaiblissement du football, parallèlement à la montée en puissance du basket, due selon lui à une théologie du corps qui proscrit toute agression, et même tout contact entre adversaires. La FGSPF utilise des règles du jeu aménagées, assez distantes de celles en vigueur dans les Fédérations de Basket-ball, et qui insistent sur le fait qu’un joueur ne doit pas tenir, gêner, pousser, charger un adversaire, qu’il soit ou non en possession de la balle 20. Cette volonté d’édulcorer les règles du jeu de toute occasion de contact aurait dû inciter les dirigeants de la FGSPF à se tourner vers un volley-ball qui réalisait pleinement cet objectif. Force est de constater qu’il n’en fut rien, et Groeninger n’a pas même l’occasion d’évoquer le volley comme sport de patronage, faute de traces dans les archives de la Fédération. Dans l’Hérault, la fédération des patronages ne s’intéresse qu’au football, plus accessoirement à l’athlétisme et à la gymnastique.
On ne saurait, il est vrai, passer sous silence les mouvements de jeunesse protestants qui, eux, placent le volley aux côtés des autres sports dans les loisirs de leurs patronages. Mais en dehors de la Gerbe montpelliéraine, les patros protestants se trouvent dans le Gard, et il ne semble pas que le volley ait franchi les murs d’un cercle très étroit de pratiquants héraultais 21.
Il semble donc bien qu’ait existé une difficulté du volley à prendre souche en France, dans le temps même où le basket se diffusait massivement par les patronages de jeunesse avant de multiplier les clubs civils.
Dans un document pédagogique conçu dans les années 1980, les auteurs prétendent proposer « une approche du volley-ball qui remet en cause les préjugés présentant cette activité sportive comme trop technique et trop difficile pour les enfants » 22. Voici un préjugé qui, s’il fut bien ancré dans les esprits tout au long du siècle, a pu dissuader les divers responsables du mouvement sportif de former des jeunes volleyeurs, et restreindre de ce fait la pratique du volley, en la conditionnant à un apprentissage tardif. 23 Le fait est que les « raisons » tendant à expliquer et justifier la modestie du volley-ball reparaissent périodiquement. Dans les années 40, ce sont les représentations déficientes des caractéristiques intrinsèques de ces activités que souligne la revue Stades : « Le volley-ball est surtout un sport d’adresse, il ne met pas en œuvre des qualités vraiment athlétiques, il ne permet pas de grandes envolées » 24.
Si l’histoire de la réception en France de ces deux sports cousins que sont le basket et le volley, met en évidence une disjonction entre le rapide succès du premier, et la difficulté à s’enraciner du second, la déclinaison héraultaise de cette histoire offre la particularité d’une revanche éclatante pour le volley-ball, devenu un sport majeur du département, ayant cumulé les victoires et les trophées. Ce n’est pas là le moindre des paradoxes.
Notes
1. L’Eclair du 10 novembre 1909.
2. Un historique détaillé de l’évolution du patin à roulettes et de ses usages se trouve dans le livre de Sam NIESWIZSKI : Rollermania, Gallimard-Découvertes, 1991.
3. La VMR des 18 et 25 décembre 1910.
4. L’Echo des Etudiants du 22 mai 1910.
5. L’écho des étudiants du 6 mars 1910. Certains de ces étudiants acrobates sont attentivement suivis par le journal : « Neptune et P. Trolett ont liquéfié les populations cévenoles en skiant ces jours-ci sur les pentes de l’Aigoual avec une maestria admirable. » dans le numéro du 15 janvier 1911.
6. Le Petit Méridional du 4 janvier et la Vie Montpelliéraine et Régionale du 8 janvier 1911.
7. Le Languedocien du 15 avril et du 6 mai 1911.
8. Journal Commercial et Maritime de Cette du 8 mars 1911.
9. D’après NIESWIZSKI, op. cit., la FPRF se serait maintenue jusqu’en 1925, remplacée par une Fédération de Rink-Hockey créée à Bordeaux en 1926.
10. Selon les sites internet officiels, le Roller on line Hockey, dénomination de la discipline actuelle, serait né dans les années 1980 aux USA, par autonomisation par rapport au hockey sur glace. Son importation en France dans les années 1990 en fait un sport nouveau, bien que rattaché à la FF de Roller Skating existant depuis 1910. Le Roller-Hockey du début du siècle semble bien avoir été oublié. Quelques clubs de Roller Hockey existent dans le département, le principal étant les Mantas de Montpellier qui jouent dans… l’élite nationale.
11. Il s’agit du fils du fabricant d’apéritif, sportsman passionné, qui outre son intérêt pour le baseball se fit surtout connaître comme spécialiste d’aérostation puis comme pilote d’avions.
12. Assez curieusement, on notera que fait alors partie de cette commission centrale Georges Bayrou, chantre et organisateur du football sétois, que l’on imagine mal jouant au cricket (et qui ne semble pas avoir tenté en quoi que ce soit de l’implanter en Languedoc).
13. A la suite de ce match inaugural de 1889, plusieurs lycées parisiens se seraient dotés d’équipes de « thèque ou de baseball »… (https://fr.wikipedia.org/wiki/Baseball_en_France), ou très probablement d’un mixte « bricolé » de ces deux jeux, d’autant plus facilement qu’il n’existe pas de règle codifiée de la thèque.
14. Le CRTP de la XVIe Région militaire est installé dans les bâtiments de Dom Bosco, près du Parc à Ballon.
15. L’Eclair du 4 janvier 1919.
16. Selon le site internet déjà cité, le baseball aurait touché les milieux universitaires dans plusieurs villes de province dont Toulouse, Lyon et Nice.
17. Il procéda de même pour la boxe, où il chercha à préserver un secteur « amateur » en fondant la fédération française. Mais pour le baseball, les spécialistes de l’histoire du jeu le soupçonnent de l’avoir « muselé » au profit de la thèque, et en faisant obstacle aux tournées des grandes équipes (professionnelles) américaines.
18. « Au début des années 1990, le nombre des licenciés atteint un plafond : 11 165 en 1992. Le reflux est significatif durant les années 2000 (5 750 en 2006) malgré un léger mieux enfin de décade (près de 9 000 licenciés en 2007, en y incluant les pratiquants du softball » (source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Baseball_en_France).
19. Ou peut-être faudrait-il mieux dire « à jour de leurs cotisations ». Il convient d’ajouter que sur ce nombre, on compte le club de Cricket de Roujan animé par des résidents britanniques du Piscénois
20. Fabien GROENINGER : Sport, religion et nation. La Fédération des patronages de France d’une guerre mondiale à l’autre, L’Harmattan, 2004. cf pages 202-210.
21. L’article ci-après sur le Volley-ball revient sur les activités de la Gerbe.
22. Gilbert MAIRE et D. MARTIN : La balle qui vole : Volley-ball de l’école primaire au club, Strasbourg, Atout Sport, 1988.
23. Interrogé sur ce handicap du volley-ball, Christian Guiraud, professeur agrégé d’Education Physique et diplômé de l’INSEP, argumente lui aussi sur la réalité d’une représentation pédagogique, longtemps propagée dans le milieu enseignant, des difficultés psychomotrices des enfants, de spatialisation ou de lésions ligamentaires des articulations sollicitées. Dans un passé récent, cette perception est remédiée par une adaptation des situations motrices, de la « technique » et du matériel sportif aux capacités initiales des enfants (cf. Pierre BERJAUD, Pierre LABORIE, Gérard PERRET, Volley-ball chez les jeunes enfants, FFVB, 1986). Les années 1965-1975 marquent une rupture dans les représentations sociales de ce sport par l’apport, en particulier, de travaux innovants sur le sport de l’enfant (cf. Paul GOIRAND et alii, Les stages Maurice Baquet : 1965-1975, Genèse du sport de l’enfant. Paris, l’Harmattan, 2005). L’article sur le Volley-ball donne par contre des éléments d’information historique sur des expériences réussies de large diffusion de ce sport dès l’école primaire.
24. Dans son n°1 du mois de janvier 1944. Il est certain que la pratique familiale du volley de plage correspond à ce tableau. Mais c’est oublier qu’un sport, quel qu’il soit, se caractérise tout autant par ses règles que par le degré d’engagement physique et mental avec lequel il est pratiqué. Les deux situations de jeu les plus spectaculaires du volley, le smash en attaque, et la défense basse qui oblige à plonger au sol, sont aussi athlétiques que ce que peuvent offrir le basket ou le football.
