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Description

L’internement de Louis Robert au camp de Saint-Sulpice-la-Pointe (Tarn)
16 mars-6 mai 1944

* Docteur en Histoire contemporaine à l’université Paul-Valéry Montpellier III, sous la direction de Jean-François Muracciole.

Sujet de la thèse : L’occupation allemande dans le département de l’Hérault : 11 novembre 1942-23 août 1944.

Note complète

Fig. 1

Dans le cadre de l’affaire Marissal-Batany (1), que nous avons étudiée en détail dans notre thèse de Doctorat d’Histoire contemporaine, dont la soutenance est prévue en 2020, nos recherches nous ont amené à découvrir un dossier conservé aux Archives départementales du Tarn. Il concerne Louis Robert, alias Rivoire, comptable et chef du Groupe franc de Montpellier qui a été jugé en 1948, à Toulouse, lors du procès des « Mouchards », en tant qu’agent double au service de Karl Mahren. Originaire de la Sarre, ce dernier était l’un des responsables de la Sipo-SD de Montpellier dont la direction était officiellement assurée par le lieutenant-colonel Hellmut Tanzmann et le capitaine Fritz Hinrichs. Louis Robert a fréquemment été pointé du doigt quant à son rôle supposé dans le cadre d’une manipulation qui aurait conduit à l’assassinat du docteur Arthur Marissal, le 4 mai 1944 à Montpellier, par le jeune résistant Raoul Batany (lui-même exécuté le 17 août suivant, par des miliciens, à la caserne de Lauwe). L’ex-agent double s’est toujours défendu d’avoir manipulé Raoul Batany. Pris de remords, il se serait volontairement fait arrêter par la police française, le 6 février 1944, dans la Villa Jacqueline de Montpellier (rue Guillaume de Nogaret), afin d’échapper à l’emprise que Karl Mahren avait sur lui. Cette action aurait provoqué son internement au camp de Saint-Sulpice-la-Pointe (Tarn), d’où il n’aurait été libéré que le 6 mai 1944, soit deux jours après la mort du docteur Marissal (3).

La découverte du dossier d’internement de Louis Robert, conservé aux Archives départementales du Tarn, permet d’accréditer son témoignage (4). Que trouve-t-on dans la liasse ? La première pièce d’importance est une lettre rédigée le 7 mars 1944, quelques semaines après la descente de police à la Villa Jacqueline, par l’intendant régional de Police Pierre Marty (Fig. 1).

Le document est adressé à l’attention du préfet régional Alfred Hontebeyrie. Connaissant le rôle joué dans la Résistance, et auprès de la Sipo-SD de Montpellier, par Louis Robert (qui a aidé sa brigade sanglante à opérer un coup de filet dans le Groupe franc de Sète à la fin du mois de janvier 1944), Pierre Marty essaie de minimiser les charges pesant sur lui, afin de lui éviter un internement trop long : « Les inculpés […] faisaient partie de l’organisation de la Résistance que dirigeait le sieur Paloc (2) ». Leur rôle était, en définitive, modeste et consistait principalement, soit à recevoir les divers tracts que désirait diffuser l’organisation clandestine, soit à héberger les messagers venant à Montpellier toucher les principaux chefs de l’organisation : Ferdinand Paloc, René Poitevin… Les arrestations de la plupart de ces chefs locaux, et notamment du sieur Paloc, ont singulièrement diminué l’importance, déjà faible, des quatre individus qui motivent la présente note. Les traduire devant une juridiction tendrait, à mon avis, à donner à cette affaire plus d’importance qu’elle n’en a et à, éventuellement, pousser les autorités occupantes qui enquêtent directement sur l’affaire Paloc, à nous réclamer ces inculpés. […]

Fig. 2

En conséquence, j’estime qu’il suffit, en la circonstance, d’infliger aux nommés Vallée Jacques, Blicq Robert, Robert Louis et Delahotte Madeleine, un mois d’internement administratif et les astreindre, ensuite, à résidence (5). Après quelques semaines passées à la Maison d’Arrêt de Montpellier, Louis Robert est officiellement interné pour « Activité gaulliste » via un arrêté préfectoral du 10 mars 1944 signé par le milicien Jean-Paul Reboulleau, alors directeur de cabinet d’Alfred Hontebeyrie (6). La durée de la peine est fixée à un mois, à compter du jour de son arrivée dans le camp de Saint-Sulpice-la-Pointe (16 mars) (Fig. 2). Si la décision satisfait Pierre Marty, qui souhaite remettre rapidement Louis Robert à la disposition de Karl Mahren, l’internement est finalement fixé à trois mois sur ordre du Secrétaire général au Maintien de l’Ordre Joseph Darnand, à travers un télégramme daté du 11 avril 1944 (adressé au préfet délégué du Tarn). Apprenant la nouvelle, Pierre Marty s’active pour faire réviser la mesure, en jouant de son influence. Le 5 mai 1944, le lendemain de l’assassinat du docteur Marissal par Raoul Batany, le Secrétaire général au Maintien de l’Ordre revient sur sa décision et signe un arrêté de libération depuis Vichy (Fig. 3).

Fig. 3

Le jour suivant, Louis Robert est effectivement libéré et autorisé à rentrer à son domicile montpelliérain. Dans le procès-verbal de libération, le chef du camp Paul Chevalier conclut : « Depuis son arrivée […], Louis Robert s’est toujours bien comporté et a eu une tenue correcte. En ce qui concerne sa correspondance familiale, rien de tendancieux, ni de suspect, n’a été relevé par le Contrôle Postal qui fonctionne ici ». Louis Robert, qui s’est engagé « à respecter les œuvres du maréchal Pétain […] et à garder la neutralité la plus absolue » est, par la suite, réintroduit par Karl Mahren dans les milieux de la Résistance de Carmaux où se trouve le chef des Groupes francs de la région R3 : Louis Torcatis, alias Bouloc. Ce dernier décède des suites de ses blessures le 18 mai 1944, après s’être échappé des griffes des policiers de la brigade sanglante de Pierre Marty qui lui avaient tiré dessus.

NOTES

  1. Pour avoir connaissance du cadre global des événements qui constituent l’affaire Marissal-Batany, voir Christian ROCHE, « L’énigme de l’affaire Marissal (1944) », Études héraultaises, n° 45, 2015, p. 117-124.
  2. Cette descente de police provoqua aussi l’arrestation de plusieurs autres résistants : Jacques Vallée, Robert Blicq et Madeleine Delahotte, épouse Blicq.
  3. C’est notamment ce qu’il déclare dans une déposition du 26 mai 1954 enregistrée par le commissaire de Police judiciaire Max Maurance. Arch. Dép. Hérault, 796 W 40.
  4. Arch. Dép. Tarn, 493 W 159. Dossier n° 4 032.
  5. Pierre Marty était obligé de passer par les voies officielles pour faire libérer ou atténuer la peine de Louis Robert, sans quoi il aurait compromis sa position d’agent double.
  6. Le 17 juillet 1944, l’homme deviendra préfet délégué de l’Hérault.

Informations complémentaires

Année de publication

2019

Nombre de pages

2

Auteur(s)

Alain ALQUIER

Disponibilité

Intégralement consultable en ligne, Produit téléchargeable au format pdf