Entretenir la nature, un travail de tous les instants
Du parc à la nature sauvage chapitre 6.
Entretenir la nature, un travail de tous les instants
Étude réalisée par
Isabelle CELLIER, anthropologue
avec la contribution de :
Jean-Louis GIRARD, historien du village
Claude RAYNAUD, archéologue
Maëlle BANTON, géographe
p. 81 à 91
Si la nature sauvage offre la jouissance de toutes ses richesses, jouir de la nature civilisée par contre demande en effet le concours de tous et une action de tous les instants pour la faire vivre et perdurer, comme le montre l’examen des archives. Ce ne sont pas moins de 56 cahiers de comptes (de 1910 à 1975, avec un trou de 1944 à 1953, années où le domaine fut placé en fermage) et 26 semainiers (qui couvrent chacun les 52 semaines d’une année) de 1919 à 1945 qui ont été scrupuleusement dépouillés. (Fig. 69) Ces livres de comptes ont été rédigés par trois membres de la famille, selon les périodes : Léon Manse, sa mère Marie pendant la guerre de 1914-1918, et son fils Paul après sa mort, ces deux derniers étant ceux qui donnent le plus de détails. (Fig. 70)
Ce sont finalement 4264 semaines dont l’emploi du temps a été étudié :
— pour les livres de comptes, 2912 semaines transcrites en double page, avec une double page récapitulative des dépenses à la fin de chaque mois et plusieurs pages récapitulatives des dépenses et recettes à la fin de l’année ;
— pour les semainiers, 1352 semaines racontées en 4 pages grand format.
L’exploitation de ces documents fut un travail long mais essentiel pour cerner ce qui faisait la vie de château. Ceci a amené à transcrire pour chaque document de chaque année toutes les activités ou événements importants du domaine, qui ont ensuite été répertoriés dans des tableaux pour pouvoir en dégager ce qui concernait plus spécifiquement l’organisation du travail qui existait sur le domaine.
6.1. Un travail souvent collectif
Ce sont les semainiers qui, en notant au jour le jour le détail des travaux en trois colonnes, « labour des mules et chevaux », « charrois des mules et chevaux » et « travaux des valets », permettent de distinguer l’emploi du temps des ouvriers agricoles, inscrit dans les deux premières colonnes, de celui du jardinier, inscrit dans la troisième. (Fig. 71) Cette tripartition a ainsi permis de dégager de tout le travail consacré à la vigne, celui qui concernait plus particulièrement l’entretien du parc et du jardin, tout en restant attentif au fait que le partage des tâches à certaines périodes impliquait que les uns et les autres soient parfois inscrits dans des colonnes différentes. En rendre compte de façon synthétique, c’est-à-dire sur une année, demandait de sélectionner un des 26 semainiers étudiés. Nous avons choisi celui de 1934-35, écrit par Paul Manse, car il se situe à une période clé de cette vie de château, celle de la crise viticole qui entraînera peu à peu sa disparition. Notons que les semainiers et livres de comptes rendent compte de l’année viticole, qui commence après les vendanges et court sur deux années, d’octobre à septembre, dans notre cas, d’octobre 1934 à septembre 1935.
Le choix d’étudier cette année viticole est cependant aussi lié au fait que Paul Manse était beaucoup plus prolixe que son père dans ses annotations et que c’était le document le plus riche en informations concernant le parc et le jardin. Bien sûr y retrouve-t-on parfois uniquement inscrit au sujet du jardin « travaille au jardin » mais, le plus souvent, la notation en arrive à un degré de précision extrême, comme lorsque l’on dit : « coupe les tiges sèches des artichauts ». Ainsi voit-on apparaître non seulement le type de travail auquel s’adonne le jardinier mais également le type de légumes qu’il cultive, dont certains que l’on ne s’attendait pas à trouver, comme les asperges ou les artichauts dont la culture est attestée au moins depuis 1915. En croisant ces renseignements avec les dépenses notées sur les livres de comptes, qui explicitent ce que l’on a acheté pour être planté, nous avons pu avoir une idée plus précise des cultures pratiquées. Tout comme de la configuration du potager en damiers, notée sur le plan de 1895, qui a été confirmée par des notations comme « nettoie l’écurie puis va cultiver un carré au jardin » ou « jardin cultive les carrés du potager ».
Le registre de cette année-là montre qu’à cette époque, 7 à 8 ouvriers au total étaient employés sur le domaine, parfois 9, dont François, le jardinier. On peut en conclure, au vu des tâches attribuées au jardinier telles que détaillées par la suite, que l’entretien du jardin potager mais aussi du parc représentait environ 1/8 du temps de travail fourni sur le domaine, ce qui peut paraître énorme quand on considère que le parc n’avait pour but que l’agrément… mais qui fait toucher du doigt encore davantage l’importance accordée aux signes extérieurs de richesse ! Et encore n’a-t-on considéré ici que le temps de travail du jardinier alors que l’entretien du parc nécessitait bien souvent l’intervention d’autres ouvriers. N’oblitérons cependant pas l’importance de la culture vivrière que pratiquait le jardinier, assurant l’auto-suffisance du domaine en fruits et légumes, la ferme et la chasse assurant l’approvisionnement en viande.
Une fois par semaine, le samedi, le jardinier s’occupait de nettoyer le chenil et le poulailler, alors qu’il était chargé de nettoyer l’écurie trois fois par semaine (le lundi, le mercredi ou le jeudi et le samedi). Ainsi note-t-on le 9 février par exemple : « François nettoie écurie chenil poulailler soir nettoie les allées du parc. ». D’autres que lui étaient chargés du nettoyage de l’étable et de la bergerie que comprenait aussi la ferme accolée au château. (Fig. 72) Le tableau qui a été dressé de la répartition du temps de travail du jardinier montre bien la polyvalence qui était demandée à tout ouvrier du château, correspondant à la polyvalence des travaux qui devaient être effectués pour que ce microcosme fonctionne au mieux. On ne doit donc pas s’étonner que le jardinier doive assumer des tâches qu’il n’aurait pas remplies dans un domaine plus vaste. Mais lançons tout simplement un clin d’œil au circuit court ainsi développé : le fumier de cheval n’est-il pas recommandé pour amender le sol des potagers ? Nul doute que le jardinier en chargeât de pleines brouettes.
Cette tâche ne lui prenait cependant que la matinée et il partageait ensuite son temps entre l’entretien du parc et le potager. Car il ne s’occupait pas des gros travaux, comme abattre des arbres, travail que d’autres ouvriers, détournés de leur besogne à la vigne, venaient accomplir pendant que lui était occupé par exemple à nettoyer les corbeilles de fleurs. Les autres ouvriers venaient parfois aussi l’aider pour le ramassage des feuilles, le ratissage des allées et il allait en retour les aider lors de périodes de travail intense, comme en période de sulfatage ou de vendanges. Les tâches ne manquaient pas dans le domaine et tout le monde devait mettre la main à la pâte. Il était cependant pendant les vendanges chargé aussi du travail à la cave, ce qui explique qu’il continuait pendant l’année de façon épisodique, parfois un jour entier mais plutôt des demi-journées, à aider le régisseur à mener les différentes activités qui y étaient liées, comme soutirer du vin ou mettre en bouteilles.
6.2. L'entretien du parc au fil de l'année
L’examen du semainier et le décompte systématique des jours ou des demi-journées consacrées à chaque tâche attribuée au jardinier ont permis de dresser un tableau récapitulatif qui montre, horizontalement, la distribution de son emploi du temps en termes de jours mais aussi de celui d’autres ouvriers agricoles venus l’aider dans son travail d’entretien. (Fig. 73) Tenons compte cependant que ces chiffres s’appuient sur la transcription sur le semainier par le propriétaire de tous les travaux au jour le jour, mais qu’il a pu en omettre parfois certains, comme en mars où l’on ne retrouve indiqué que trois fois le travail de nettoyage de l’écurie alors que l’on sait qu’il était réalisé trois fois par semaine, oubli sûrement dû à sa régularité. Mais ce tableau montre surtout combien l’entretien du parc et du jardin a nécessité de temps au fil des mois, mobilisant à chaque saison d’autres ouvriers du domaine, comme le révèlent les chiffres élevés des mois de novembre et décembre en hiver, de mars et avril au printemps et enfin de juillet et août en été. Les chiffres par contre du mois de septembre montrent qu’à part la première semaine, le jardinier est allé adjoindre sa force de travail à celles des autres ouvriers agricoles pour aider à mener à bien ce qui reste le point culminant de l’année d’un domaine viticole : les vendanges.
Si le nombre de jours consacrés à l’entretien de l’écurie, du chenil et du poulailler reste relativement constant durant l’année, correspondant en cela à la régularité avec laquelle il est assuré comme noté précédemment, celui concernant la distribution des travaux entre le parc et le jardin suit en toute logique le rythme des saisons et des contraintes qu’elles entraînent. Ainsi le jardin potager nécessite-t-il plus de soin que le parc en octobre qu’en novembre. On y fait en effet les plantations d’hiver, choux (100 plants tout de même, destinés à faire de la choucroute), oignons, fèves, salades alors que le travail au parc se résume à des boutures, à entretenir les corbeilles que les dernières chaleurs demandent encore d’arroser, tout comme on doit continuer à arroser les vases qui ornent l’entrée du château.
Novembre va par contre demander l’aide d’autres ouvriers pour ranger les orangers et même les bancs et les chaises pour les protéger de la mauvaise saison qui débute, commencer à ramasser les feuilles mortes et surtout couper le bois qui sera nécessaire à l’alimentation des cheminées du château pendant l’hiver. Si cette seule tâche demandera 9 jours et demi de travail, on n’oubliera pas aussi de tailler les rosiers et les massifs de buis. Le jardin n’aura demandé par contre qu’à s’occuper d’asperges qui, dit-on, poussent le long du mur et à l’enrichir de fumier, provenant sûrement de l’écurie, comme on continuera de le faire en décembre alors que ce même mois, le parc nécessitera encore d’employer plusieurs hommes pour venir à bout du ramassage des feuilles principalement, mais aussi de la taille d’arbres, d’arbustes, du lierre, des ronces et même de l’arrachage ou de la coupe de plusieurs arbres, dont les platanes du hangar. Arbres que l’on continue de couper en janvier, tout comme on arrache deux arbres du jardin potager. Le gros du travail d’entretien du parc ne nécessite plus néanmoins à cette période l’emploi de plusieurs ouvriers dont un va être chargé de remplacer le jardinier en ce qui concerne le jardin et l’écurie, puisqu’il est malade pendant deux semaines, ce qui explique d’ailleurs les chiffres présentés dans le tableau. A son retour en février, il va surtout s’employer à nettoyer les allées du parc et s’occuper du jardin, où il plante un abricotier (peut-être pour remplacer un des arbres qui ont été arrachés). Mais son achat de paquets de graines de radis et de salades laisse supposer qu’il prépare ses prochains semis !
Ce que confirme le semainier du mois de mars, où ils sont deux ouvriers à semer et à planter aussi des pommes de terre et des oignons. En ce mois qui annonce le retour de la belle saison, il n’est pas étonnant que le jardin soit désormais une occupation récurrente mais notons toutefois l’activité qui s’accroît également dans le parc, où on recommence à couper du bois, sûrement pour finir l’hiver, mais qui semble surtout se refaire une beauté par le nettoiement des allées, des corbeilles, de la tonnelle et par la culture d’arbres le long du mur de la rivière. Sans surprise, on continue dans la même veine en avril, mais on doit y ajouter le fauchage de la pelouse et de l’herbe qui s’en donnent à cœur joie dans le parc, alors que l’on doit arroser par contre le jardin potager ! Mais grand événement en ce mois : on va sortir, et il ne faudra pas moins de sept hommes pour le faire, les orangers de l’orangerie !
Mai marque une rupture, puisque le jardinier va devoir contribuer à l’effort collectif et rejoindre régulièrement les huit hommes qui sulfatent durant tout le mois. Il y consacre huit jours mais continue cependant de mener divers travaux dans le parc et le jardin, pour lequel il achète 50 pieds d’aubergines. Il continuera un peu à aider au sulfatage en juin mais aidera surtout les ouvriers à rentrer au grenier le fourrage des herbes qu’ils coupent chaque jour dans les vignes. Si son principal travail dans le parc, à part un entretien de base, consistera à creuser des fossés pour arroser les jujubiers et la tonnelle, c’est cependant le jardin qui l’occupera le plus, 12 jours à planter salades, navets, etc. ce qui semble logique à cette saison. Pendant ce temps, deux hommes auront coupé un marronnier et un tilleul devant le château… aucune explication n’est notée pour cela.
Au mois de juillet, l’été imprime sa marque en exigeant l’arrosage du jardin et du parc mais aussi d’arbres que l’on n’imaginerait pas voir arrosés car habitués à la sécheresse du Midi, les platanes. L’été dut être chaud cette année-là ! Ce qui explique que l’on n’oublie pas également d’arroser les arbres qui poussent le long des murs et que l’on doive couper des pins morts. Arroser, mais aussi planter 100 pieds de céleri, des choux-fleurs, de la salade et même passer une journée à couper les tiges sèches des artichauts, tout cela occupe le jardinier qui est aussi celui à qui l’on confie le nettoyage des deux bassins et leur remplissage. Il doit encore tondre la pelouse et passe beaucoup de temps à nettoyer les allées du parc, dont les ombrages invitent à se rafraîchir avant d’atteindre les points d’eau.
Août sonne cependant le branle-bas de combat : on prépare les vendanges ! Auparavant cependant, on a fini de couper et d’évacuer les pins morts, ce qui aura demandé tout de même 4 jours de travail par deux hommes. On a aussi coupé toutes les branches mortes des arbustes et des arbres et un des ouvriers, le même qui est en charge du nettoyage de la voiture chaque semaine, a redonné un coup de jeune au parc en repeignant successivement, pendant 12,5 jours, toutes les ferronneries qu’il comprend, portails, tonnelle, serre… ou en blanchissant à la chaux le poulailler et l’écurie. Pendant que le jardinier s’occupe du jardin et fait des boutures, les ouvriers vont se partager la tâche de creuser, de nettoyer les fossés ou s’unir (souvent à 6) pour rempierrer les allées et les chemins qu’emprunteront les tombereaux en septembre (« 8 août portent des pierres de la rivière dans les ornières du chemin des canniers ») et remblayer les talus qui les bordent, toute cette force de travail représentant 78 jours de travail.
La première semaine de septembre verra le jardinier continuer ses activités habituelles et acheter des graines d’épinards, de salades et des plants de choux-fleurs. Mais le 9 septembre, début des vendanges et fin des notations. Le jardinier rejoint la cohorte des vendangeurs, se distribuant par contre entre les vignes et la cave. La vendange est en cours, avec toutes ses exigences, que l’on connaît, et ses imprévus, auxquels il faut remédier sur le champ. Le temps n’est plus à écrire mais à engranger les fruits du dur labeur qui a été mené toute l’année et qui assurera la pérennité du domaine. Peut-être le jardinier aura-t-il dérobé quelques jours à maintenir le jardin et le parc en état, le mois de septembre véhiculant encore souvent de lourdes vagues de chaleur ? Peut-être aura-t-il planté les graines et les plants qui avaient été achetés ? Rien ne le dit, sauf peut-être le décompte du nombre de jours travaillés consacrés aux vendanges, 17 à 19 pour les ouvriers, 13,5 seulement pour le jardinier.
Ainsi s’écoula l’année 1934-1935, marquée par l’entretien au rythme des saisons du jardin potager et du parc. Nulle inondation intempestive du Dardaillon cette année-là mais un changement majeur cependant dans l’esthétique du parc, avec l’abattage des platanes du hangar mais surtout de deux arbres qui avaient veillé jusque-là sur cette vie sereine de château, un marronnier et un tilleul, pourtant généreux fournisseur de feuilles pour les tisanes. Ne changeront pendant longtemps pas grand-chose dans cette partie du domaine… peut-être la culture, pendant la deuxième guerre mondiale, de topinambours et betteraves, plantes inconnues jusque-là du potager. Le jardinier quant à lui continuera à se partager entre ses différentes tâches, polyvalence bien compréhensible sur un petit domaine.
6.3. Le cheval entre deux mondes
Si cette polyvalence n’est pas étonnante, le temps qu’il consacrait au nettoyage de l’écurie par rapport à son temps de travail total a par contre amené à se poser la question de l’importance qu’avait cette écurie et, par ricochet, de l’utilisation que l’on faisait des animaux qu’elle abritait. Écurie rimait-elle avec animaux de traits destinés aux seuls travaux agricoles, ou aussi animaux permettant une pratique plébiscitée par la bourgeoisie, l’équitation ? Rien jusque-là ne l’avait fait soupçonner et pourtant, n’est-elle pas une composante habituelle de la vie de château ?
D’où un retour aux archives, peu prolixes à ce sujet. Une note en 1916-17 : « provisions de roseaux et tirasses pour appailler l’écurie des mules, chevaux et pour la laiterie » ou encore en 1917-18 : « on purge les bêtes, mules ». Aucune note ne parle de leur nombre exact, à part en 1918-19, « labourer avec 6 bêtes, achat d’une mule française, de 2 juments (Nora et Margot) à l’État, de chevaux (Pierrot et Sidi) à Marseille », ce qui permet de comptabiliser au moins 11 bêtes. La démobilisation du charretier après la guerre de 1914-1918 explique ces achats et montre l’importance de cette fonction, puisqu’on va même lui construire une chambre spéciale. Les livres de comptes notent au fil des années que l’on continue à acheter chevaux et mules, même à l’armée allemande en 1943 : « acheté aux Allemands une jument prussienne » ; on sait ainsi que l’on en vend, avec leur nom et leur prix, et surtout, pendant les deux guerres mondiales, qu’on les réquisitionne. Ainsi note-t-on en 1914-15 « 4 chevaux réquisitionnés » mais aussi en 1939-40 « prêt chevaux armée, conduire les chevaux armée », en 1943 « réquisition allemande. Affaire recensement cheval » et en 1944 « mener les chevaux à la réquisition à Lunel ».
Les semainiers indiquent, par le seul titre de deux de leurs colonnes, qu’on les emploie au labour et aux charrois, comme en 1911-1912 où l’on note l’achat d’un « manomètre pour dos de mulet » qui montre que l’on s’équipe d’un équipement moderne pour sulfater en installant deux réservoirs sur le dos du mulet au lieu des sulfateuses à dos d’hommes. Si dès les années 1924-25 on prend un abonnement auprès du vétérinaire qui persistera, plus rien à propos des chevaux jusqu’en 1943-44 où est noté que l’on prend aussi une « assurance cheval ». Plus rien sauf cette annotation truculente de 1936-37, consécutive peut-être aux recommandations du vétérinaire sur le bon soin à leur apporter en ces terres du Sud où le soleil fait des ravages : « acheté 5 chapeaux pour les chevaux » ! Encore 5 chevaux à cette époque, mais on en emploie toujours en 1954-55 où l’on trouve « 2 hommes remorquer le tracteur avec des chevaux », et en 1958-59 où l’on inscrit « arrivée du cheval neuf, 5 ans et demie » ; la dernière note remonte à 1961 pour indiquer « nettoyer écurie » ou encore « répandre engrais avec cheval et chariot au moulin haut ».
Ces notations, si partielles soient-elles, permettent de comprendre que chevaux et mules ont de tout temps été essentiels à la bonne marche des travaux agricoles et on sent même l’attachement de la mère de Léon Manse quand elle raconte la mise bas d’une jument pendant la guerre. Mais ne servaient-ils qu’à cela ? N’avait-on pas besoin de chevaux pour l’attelage de la calèche ou de la jardinière par exemple ? Etaient-ce les mêmes ? Et surtout les propriétaires, riches bourgeois, ne pratiquaient-ils pas l’équitation ? Aucune indication dans toutes les archives consultées pour répondre à ce questionnement… d’où l’obligation d’aller chercher ailleurs.
C’est en plongeant dans le recueil de poèmes de Bernard de Montaut-Manse que nous avons fait la découverte d’une poésie dédiée à son oncle Léon, qui montre que non seulement ce dernier faisait du cheval mais qu’il avait sa propre monture, à laquelle il tenait tant que son neveu lui consacra une poésie après sa mort, « Sur la mort de son cheval de taureaux » : « Du plus loin de mes souvenirs, je te vois toujours cheminant, sur ton petit cheval de Provence, campé comme un fier chevalier ! » 1. Léon Manse parcourait donc son domaine et la Camargue à dos de cheval, comme le dit le poète, « dans les vignobles de Lansargues, au gué du canal de Lunel, dans les étangs de la Camargue ou les prairies de l’Amarée… » proches des Saintes-Maries-de-la-Mer tout de même. Pas à dos d’un cheval de race cependant, comme son rang pourrait le faire penser, mais à dos d’un cheval de Camargue, confirmant et réaffirmant ainsi son appartenance au territoire camarguais. Les choses n’arrivant jamais seules, une lettre consacrée a priori à l’ornithologie apporta la confirmation de cette pratique :
« A l’époque où je faisais du cheval, je me suis amusé à parcourir en Juillet sous un soleil de feu toute cette partie de la Camargue comprise entre les Stes Maries de la Mer, St Louis du Rhône, le Sud du Vaccares et la mer. » (non daté)
On peut imaginer que son fils Paul fit de même. En tout cas son neveu, quant à lui, suivit la voie, comme en attestent ses activités de gardian et ses poèmes où il exprime son amour pour son cheval : « Ô mon beau cheval, mon gracieux étalon, – lorsque je rêve au temps de ma jeunesse, – je pense à toi comme à la gloire la plus grande – de ma vie de petit « gardian ! » » 2. Il ne se lasse pas d’exprimer les innombrables chevauchées qu’il fit avec lui :
« Enfin, si j’ai voulu, chevalier du terroir, – prendre en main le trident et dompter les étalons, – et si j’ai fait flotter au plus pur des airs, – du patron des « gardians », Saint Georges, le fanion, – c’est que j’ai maîtrisé, par surprise, un matin rose, – une cavale blanche, folle de terreur... » 3
On comprend mieux dès lors la proportion du temps de travail consacré à cette époque à l’entretien de l’écurie puisqu’elle devait abriter, outre les bêtes de trait, des chevaux à disposition de la famille ou des hôtes de passage, comme le rang social de Léon Manse le demandait, et à tout le moins le sien et celui de Bernard de Montaut-Manse qui, comme son père Maurice de Montaut, habitait désormais à Nîmes mais continuait de fréquenter régulièrement le château. Une photo de 1913 le montre même posant fièrement dans le parc sur son Camarguais, trident à la main !
C’est là un élément qui apporte un éclairage supplémentaire sur le rapport qu’entretenait le propriétaire avec l’espace. Car on peut penser que ces chevaux, qui permettaient de traverser agréablement les terres gouvernées du parc et du domaine viticole avant de pénétrer les terres sauvages qui les environnaient, avaient un rôle essentiel : celui de représenter finalement le trait d’union entre ces deux mondes, monde civilisé et monde sauvage ! A cette conclusion émise à l’issue de beaucoup d’interrogations, les inscriptions trouvées au dos des photos de Bernard de Montaut-Manse à cheval dans le parc, un fusil en bandoulière, à l’âge de 10 ans, sont venues apporter une confirmation inattendue. Sont en effet notées : « jeune cavalier partant pour la chasse » et « chasseur en promenade ». Que ne les avons-nous découvertes plus tôt ?
6.4. Le statut de jardinier, révélateur de la prospérité du domaine
La première guerre mondiale eut l’effet inattendu de générer une mine presque inépuisable d’archives par la somme impressionnante de lettres et de cartes postales qu’elle provoqua. Ce courrier, facilité par la franchise postale décrétée par le gouvernement entre le front et l’arrière, est riche en renseignements sur cette période dramatique mais aussi sur le vécu antérieur de ceux qui les écrivirent. Ces archives nous intéressent donc par ce qu’elles révèlent des jardiniers qui travaillèrent au château pour assurer l’entretien du parc.
Les cartes postales de la correspondance que Fernand Michaud entretint de 1915 à 1919 avec Mme Manse, la mère de Léon qui prit sa relève à la tête de l’exploitation pendant la guerre, sont révélatrices. Tout d’abord on comprend qu’il a travaillé comme jardinier au château avant sa mobilisation et sûrement assez longtemps pour que le nombre de missives et le ton employé montrent l’affectivité qui entourait son rapport avec la châtelaine. Elles révèlent aussi quelques pans du vécu que cette dernière partagea avec son employé et traduisent l’amour que ce jardinier entretenait envers la nature, et plus spécialement envers le parc dont il évoque avec nostalgie le souvenir. Un attachement pour la nature compréhensible chez un travailleur de la terre, que révèle encore une lettre d’un autre employé du château, Pélissier, régisseur du mas de Tamaris, qui écrit le 23 février 1915, alors qu’il séjourne à l’hôpital militaire de Lamalou-les-Bains :
« L’ouvrage des champs ne chôme pas. La vigne, taillée et travaillée en partie, on pense déjà à planter les pommes de terre. Les petits pois sont déjà bien hors de terre et les fèves poussent à vue d’œil. Tous nos mimosas sont fleuris c’est ravissant. »
C’est ce qui explique que la seule satisfaction qu’ils tirèrent de leur mobilisation fut d’assouvir leur curiosité quant aux réalisations et pratiques différentes des leurs. En 1918, Michaud envoie ainsi une carte montrant les Buttes Chaumont qu’il est allé visiter et en fait une description enthousiaste. Il s’émerveille aussi de la productivité de terres qui ne rencontrent pas les mêmes problèmes de sécheresse que dans le Midi, comme dans cette carte du 25 juin 1917 : « partout des récoltes splendides. Il est vrai que le terrain est merveilleux et l’eau n’est guère qu’à un mètre de profondeur et c’est les canaux qui remplacent les haies. » Un amour de la terre et une curiosité qu’ils partageaient avec leur patron, Léon Manse, qui écrit le 20 juin 1918 : « aucun pays ne ressemble plus au nôtre que celui-ci, et les gros cultivateurs du pays peuvent venir prendre des leçons, la vigne étant sûrement mieux soignée chez eux que chez nous ».
Malgré la hâte de revenir que Michaud exprime le 14 juillet 1919 : « je compte les jours maintenant que je sais l’époque de ma libération. Dans un mois d’aujourd’hui j’espère être en route. Il me tarde de revoir notre cher Midi et quitter ce pays où l’on gèle au mois de juillet », il ne semble pas avoir repris ses fonctions à son retour. Ses cartes montrent en effet qu’il s’est marié et qu’il a demandé à Mme Manse si elle pourrait fournir un emploi à sa femme. Mais une autre missive exprime sa déception et sa volonté de réfléchir aux conditions que lui annonce son ancienne patronne. Entre temps le registre de 1915-1916 révèle que Mme Manse a dû faire appel à un soldat, une main d’œuvre inimaginable un an auparavant :
« J’ai donné à Antoine Burguès soldat à la 23ème compagnie du train des équipages 10fr pour avoir couvert de terre le tas de fumier au bout du clos neuf avoir fumé les 2 petits carrés d’asperges avoir arrangé avec le jardinier la barrière devant la porte de la cuisine avoir rentré 3 charretées de sarments 2 petites 1 plus forte et commencé à cultiver les artichauts. Il est parti le 8 mars 1915 ».
Le registre de 1916-1917 confirme qu’un autre employé, Boissade ou Baissat, a remplacé Michaud pendant qu’il était mobilisé : « le 2 janvier 1917 soldé le compte de Michel Boissade jardinier 181 fr ». Ce dernier partira cependant le mois d’après : « le 13 février 1917 réglé définitivement le jardinier Michel Baissat soit 116 fr ». Plus de mention ensuite de jardinier jusqu’en 1919 où est noté l’inventaire détaillé de l’installation de Louis Lannes, qui semble succéder à Michaud. Le registre de 1920-21 révèle qu’il reçoit comme salaire 200F par mois. Ceci indique un changement notable de statut, puisque le jardinier n’était jusque-là qu’un employé à forfait et que la mensualisation montre qu’il est devenu permanent. Et c’est très rapidement, puisque seulement un an après, qu’il se voit attribuer le poste de régisseur suite au départ du précédent, Carrère, le 30 octobre 1920. Nouveau poste pour lequel il va recevoir 300F. Peut-il cumuler les deux ? Certainement pas. Mais un trou dans les annotations jusqu’au registre de 1929-30 n’aide pas à identifier qui a pris sa place pour l’entretien du jardin.
C’est en effet cette année-là que l’on retrouve enfin une mention qui évoque un autre personnage : « mois de Corfou ». Ce dernier semble avoir été d’origine grecque puisqu’on l’appelait « le Grec ». Explication peut-être trop simpliste, mais toujours est-il qu’il semble avoir été employé au moins jusqu’en 1930-31 puisque l’on retrouve sur le registre : « payer à Corfou jardinier son mois échu le 11 sept 500 F ». Une interrogation demeure cependant en ce qui concerne son nom car le semainier quant à lui à la même période ne parle que d’un certain Limagne, qui pourtant accomplit tout le travail de jardinier. Corfou était-il un pseudonyme ? Toujours est-il que le livre de comptes de 1931-32 ne mentionne plus de nom mais note par contre le salaire que l’on a donné au jardinier qui a bien augmenté « mois du jardinier : 500 F », restant toujours inférieur cependant à celui du régisseur (600 F).
Un changement décisif apparaît après la mort accidentelle de Léon Manse, en 1933. Jusque-là en effet le salaire du jardinier se distinguait de celui des autres ouvriers du fait d’être le seul, avec celui du régisseur, à être noté par le châtelain dans le livre de comptes mais jamais dans le semainier. Si son nom personnel n’était pas toujours spécifié, ce qui entraîne pour nos recherches beaucoup de zones d’ombre, la notification du salaire dévolu au jardinier montre bien par contre que celui-ci avait un rôle à part, entre deux mondes, celui des domestiques, comme le distingue le registre de 1914-15 : « Prix de la nourriture : domestiques : 45c/jour, jardinier : 14 F/mois » et celui des ouvriers, dont le nom et le salaire n’apparaissent par contre que dans les semainiers. Il partageait également avec les domestiques le privilège d’être logé au château, dans deux pièces aménagées à la ferme. Un statut privilégié, marqué aussi par la hauteur de son salaire, qui surpassait largement jusqu’en 1932 celui des ouvriers et des domestiques. Le registre de 1920-21 révèle ainsi par exemple que Louis Lannes était payé 200 F par mois en tant que jardinier, une rétribution conséquente par rapport au salaire des domestiques « mois du domestique : 100 F + nourriture », qui montre l’importance que l’on attribuait à cette fonction et qui s’explique, selon P. Claval, par le fait que « le jardinage combine des aspects généralement dissociés de l’activité agricole : il est plus complexe […] Les techniques du jardinage sont souvent frustres, mais elles ont en même temps des aspects savants… Le jardinier est plus attentif au matériel végétal qu’il emploie, plus habile à le sélectionner, à le tailler et à le greffer que les cultivateurs normaux » 4
Tout va changer lorsque Paul Manse va reprendre la direction du domaine à la mort de son père. Ce n’est plus sur le registre des comptes, à part quelques annotations, comme le faisait son père, mais sur le semainier désormais que va apparaître le nom du jardinier, qui s’appelle d’ailleurs à cette époque François. Ainsi, le semainier de 1934-35 montre qu’il prend place dans la liste des ouvriers, dressée en deuxième page, qui indique leur nom et leur rétribution. (Fig. 74) La seule distinction qu’on lui accorde est d’être noté systématiquement à la fin de cette liste. Mais plus de distinction de salaire, il est payé comme les autres, qui reçoivent tous le même salaire, 20 F par jour, sauf en période de vendanges où ils sont payés 30 F et 26 F la journée de cave et sauf le chef qui reçoit toujours un léger supplément, 27 F par exemple par rapport à 26. L’assimilation de son salaire à celui des ouvriers montre que la disparition de sa fonction sur le livre de comptes s’accompagne d’une dévalorisation de son salaire et de son statut. Être jardinier n’est désormais plus un poste à convoiter, le jardinier est rentré dans le rang…
Cependant, sa fonction reste distincte de celle des autres ouvriers. Il n’est qu’à se reporter à la première page du semainier, où la description au jour le jour de ses travaux en troisième colonne, nommée « travaux des valets » le démarque déjà des deux premières, « labour » et « charrois », qui servent à noter le travail de la vigne et des autres ouvriers et tous les transports assurés pour le domaine. Les travaux des autres ouvriers sont en outre globalisés et anonymes « 3 hommes labourer au clos vieux » par exemple et ce, même lorsque « 2 aident le jardinier », alors que François est systématiquement indiqué pour chaque tâche qu’il effectue. Ici retrouve-t-on la seule marque de la spécificité de sa fonction dorénavant, car même si le nom d’un des ouvriers est également noté dans cette troisième colonne, ce n’est que pour des tâches spécifiques, un jour par semaine pour laver la voiture et, à une période, pour repeindre.
Une notation de dépenses particulières sur le livre de comptes cette fois, donne cependant une idée de la difficulté de le remplacer. Lorsqu’il tombe malade durant deux semaines de janvier, Paul Manse est obligé de payer : « janvier 1935 – étrennes à Gimbert pour avoir remplacé François, malade. Etrennes à François, malade et ne travaillant pas : 150 F ». Qui est ce Gimbert ? En tout cas il ne fait pas partie des ouvriers, qui sont quant à eux à cette époque de l’année occupés à tailler, faire des trous et replanter. Toujours est-il que François reçoit ainsi une aide substantielle, touchant 75 F pour 2 semaines de maladie au lieu des 216 F qu’il aurait gagnés normalement. Ce seront par contre les dernières précisions que l’on aura sur la place du jardinier à cette époque, les registres de comptes de 1935-36 notant juste « A Henri pour le jardin » et, du 29 mars au 5 avril, « nourriture jardinier ». On indiquera également l’emploi d’un « jardinier soldat » en 1939-40 et celui d’un jardinier anonyme d’octobre 1941 à février 1942, payé 1 000F.
A partir de là cependant, un changement apparaît car on va voir régulièrement noté l’emploi de deux personnes sur de longues périodes : de mars à mai 1942, de novembre 1942 à avril 1943, de juillet à septembre 1943 et de mars à mai 1944. On comprend que cette période de guerre favorise une culture vivrière et que deux bras de plus ne sont pas de trop. Mais énorme bouleversement dans la distribution du travail puisque c’est une femme que l’on emploie à cette tâche ! Sont en effet régulièrement inscrits « jardinier et jardinière ». Les nécessités de la guerre font recourir à une main d’œuvre féminine, ce qui était difficilement imaginable auparavant ! Mais le salaire accordé aux deux contrebalance cette émancipation féminine en montrant l’infériorisation du travail de cette dernière puisque la somme totale qu’ils reçoivent dépasse à peine le salaire du seul jardinier. Ainsi est-il noté par exemple en février 1943 : 1 000 F pour un / 1 200F pour les deux ensuite ; en juillet 1943, jusqu’à 1 266F pour un/au maximum 1 480 F pour les deux ; en 1944, jusqu’à 1 618 F pour un/au maximum 1 680F pour les deux. On comprend mieux pourquoi l’on peut parler à propos du travail féminin, même en dehors de la sphère domestique, de « travail invisible ».
Une notation en 1943 montre cependant que le jardinier bénéficiait encore à cette époque à tout le moins d’une maison particulière « électricité au château et maison du jardinier et la ferme », ce qui peut laisser supposer que le logement mis à la disposition de Louis Lannes à son arrivée en 1919 continua d’être utilisé par ceux qui lui succédèrent. Un trou dans les archives de 1944 à 1953, lorsque la propriété fut mise en fermage, ne permet pas de suivre plus loin la place qui fut accordée au jardinier à cette période. D’autant plus que même à partir de 1953 quand Paul Manse reprendra la direction du domaine, on ne retrouvera plus aucune mention de jardinier tant dans les livres de comptes que les semainiers et que le potager semble aussi avoir disparu. Il est remplacé par des cultures intensives, comme celles d’asperges ou de tomates en 1958 qui seront menées par 5 ouvriers à la fois : « 21 et 22 fév. 5 hommes préparer ancien potager pour asperges » ou encore le 21 mai : « 5 hommes planter et arroser les tomates ». Un recours occasionnel à des chômeurs pour débroussailler le parc, comme en novembre 1966, ou un châtelain en train de planter de loin en loin une plante d’ornement, resteront les seules notations marquant un travail quelconque dans le parc.
Cette disparition du poste de jardinier est significative du lent déclin du château viticole, qui périclite jusqu’à sa vente en décembre 1987. Avant cela, le domaine va suivre le parcours inverse de celui qu’il avait connu depuis son achat en 1843 par le premier Léon Manse avec le remembrement effectué par son fils Paul ; il va subir un morcellement progressif qui débute dès 1954. S’ensuivent d’ultimes efforts pour assurer la survie de l’exploitation, en vain, comme il va apparaître dans les chapitres suivants.
