Les Amis de Clio

Cahiers du Haut Vidourle N° 3 - janvier 1997

Histoire et Ethnologie
en Piémont Cévenol

72 pages

Amis de Clio Avant-propos

Le numéro 3 des Cahiers du Haut-Vidourle marque une étape importante de la vie de notre revue. C’est l’heure de vérité pour la rédaction, à l’amorce de cette deuxième année d’existence nous saurons si nous avons intéressé un nombre suffisant de lecteurs pour pouvoir continuer cette expérience. Dans ce numéro, Les Cahiers du Haut-Vidourle continuent leur quête d’histoire dans deux directions qui s’emmêlent parfois.

Soucieux d’une approche de l’histoire à plusieurs échelles, ce numéro 3 ouvre des perspectives apparemment opposées mais en fait complémentaires. Deux articles cherchent à replacer les Cévennes dans un contexte beaucoup plus large, français et européen, trois autres décrivent minutieusement des situations locales très précises. Du XVIIe siècle finissant à la Grande Guerre, c’est la vie quotidienne, dans les activités comme dans les mentalités, que retracent les articles sur les fourches à Sauve, écrit par l’association LE FANABRÈGUE et la correspondance de la famille Teissier de Vergelle par ODON ABBAL, tandis que c’est un sacerdoce catholique vécu au jour le jour que continue à égrener le feuilleton de la vie de l’abbé Pialat. Cet ensemble démontre la richesse du savoir-faire des populations cévenoles et l’originalité des situations qu’elles ont pu vivre au cours de leur histoire. Il prouve qu’aujourd’hui plus que jamais, l’historien ne doit négliger aucune source, aucun témoignage du passé s’il veut parfaire sa tâche.

Nouveau changement d’échelle. Dans un cadre géographique plus large et dans deux époques éloignées, la religion, prise cette fois comme une des principales composantes des activités sociales, est confrontée à la guerre civile dans l’article de BERNARD COSSON, qui compare les guerres des Camisards et les guerres de Vendée. Le pari est audacieux mais l’argumentation est fine. BERNARD DARTEVEL s’interroge lui, sur ses rapports avec la formation d’un sentiment national, en prenant comme autre terme de sa comparaison l’Allemagne de Wagner, à la fin du XIXe siècle.

On voit tout de suite les convergences : § Pialat est-il une sorte de Chouan cévenol ? Le lecteur, au fur et à mesure que se développera son feuilleton, pourra se faire une opinion et si cela suscite des réponses, la rédaction sera heureuse d’accueillir des propositions d’articles. § Les Cévenols dans les souffrances de la guerre de 1914-1918 ont-ils un nationalisme différent des autres Français, à cause de l’ancienneté et de la particularité de sa formation ?

Une revue n’est une vraie revue, c’est en tout cas le sentiment du comité de rédaction, que si elle peut participer à l’élaboration d’une véritable animation culturelle et d’une réflexion chez ses lecteurs, qui doit se traduire dans un dialogue permanent. Notre ambition est même plus grande : cette revue doit être celle de ses lecteurs. En accueillant dans ce numéro de nouveaux auteurs, qui sont en même temps des lecteurs de la première heure, il nous semble qu’elle est en train de se réaliser. C’est en créant aussi dès l’origine une association pour piloter et publier la revue que nous avons voulu l’inscrire dans une dynamique de confrontations et de discussions.

Pierre à pierre, Les Cahiers du Haut-Vidourle constitueront le dossier de l’histoire des Cévennes cigaloises, cherchant et publiant les documents qui sont les témoignages des Cévenols et offrant des espaces de réflexion sur les problèmes historique !, qu’ils cèlent ou qu’ils révèlent.

Dans le numéro 4 sont déjà prévus des articles qui suivent cette voie. D’abord la présentation et l’analyse d’un livre de comptes d’un marchand de Mandiargues à la fin du XVIIIe siècle. En parallèle, une vue panoramique sur la vie à Saint-Hippolyte-du-Fort tout au long de ce même siècle. Le lecteur ne manquera pas également de savourer le troisième épisode des tribulations de Jean-Baptiste Pialat, qui touche enfin au port d’une vie plus tranquille. Enfin, on découvre que Saint-Hippolyte-du-Fort intéresse aussi les chercheurs universitaires ; ces pages accueilleront les travaux de TATIANA BOUCHER de l’École d’Architecture et du Paysage de Bordeaux dont le mémoire sur Saint-Hippolyte-du-Fort et ses envions, un paysage de frontière ne laissera pas les lecteurs indifférents.

Sommaire

Chouans & Camisards… Même combat ?

Tenter d’établir un parallèle entre la guerre cévenole et la guerre de Vendée peut sembler, à première vue, une gageure… à tout le moins un paradoxe.

Pourtant le tricentenaire de la révocation de l’Édit de Nantes (1685) et le bicentenaire de la guerre de Vendée (1792-1795) peuvent nous autoriser cette mise en perspective, même si l’ampleur des célébrations en fut très inégale ; l’anniversaire de la Révocation a provoqué des échos non seulement au plan national mais dans les divers pays d’Europe où les protestants ont fait souche à la suite de leur exil forcé ; alors que l’anniversaire du soulèvement vendéen n’a été célébré que localement dans l’ouest de la France et dans un esprit qui se voulait, en 1991/92, plutôt contre-manifestation au bicentenaire de la Révolution.

Les fourches de Sauve

Le micocoulier de Provence, Celtis australis est un arbre appartenant à la famille des Ulmacées représentée par les ormes. Son aire de diffusion dans une zone du pourtour méditerranéen qui correspondrait aux territoires occupés par les Celtes du sud, serait à l’origine du nom latin adopté par Linné. En languedocien, il est connu sous le nom de « fanabréguier » c’est-à-dire l’arbre du fanum, er raison de sa présence fréquente auprès des lieux de cultes et des temples gallo-romains. Le déterminant « bréguier » dériverait du celte brogilum, l’enclos des arbres sacrés.

Son nom courant, micocoulier, vient du grec mikro-koukouli, la petite boule, en raison de la forme et de la taille de ses baies de 5 à 6 millimètres de diamètre qui noircissent à maturite. À Sauve, en raison de son usage, on l’appelle « fourchier » ou encore « alisier », ce qui est une dénomination impropre, le véritable alisier étant un sorbier donc une espèce différente. La similitude d’aspect des baies peut cependant expliquer ce rapprochement.

La formation du sentiment national,
de la Cévenne des Camisards à l’Allemagne de Wagner

C’est un lieu commun de reconnaître, souvent abusivement d’ailleurs, que les peuples de telle région, de tel pays, ont une certaine mentalité, ou une idéologie dominante différente de celle du voisin. Cette mentalité, cette idéologie paraissent d’ailleurs très bizarres, liées quasiment à la nature profonde des hommes en question. D’où la notion de « barbare » pour les anciens, de « tartare » chez certains écrivains, de « persan » ou autre terme traduisant différence, exotisme, incompréhension, peur parfois, ou bien condescendance.

À travers une correspondance, Vergelle à Durfort, 1914-1916

A l’origine, tout commence dans un domaine situé sur la commune de Durfort, Vergelle. Au début de ce siècle, il appartient aux Teissier. Les vieux parents, Numa et Louise, habitent Nîmes chez Juliette leur fille qui est institutrice. Un deuil cruel les a frappés en 1904, Léonie la sœur est décédée. De son union avec Gaston Recolin est né le petit Raoul qui vit avec sa tante. Les Teissier sont des gens aisés, avec maison de louage à Lasalle, rue Capdeville et le domaine affermé de Vergelle. L’ensemble est assuré pour une valeur de 27 700 francs par un contrat souscrit auprès de l’Union depuis le 22 janvier 1893. Le domaine représente une valeur de 6 000 francs, avec 4 000 francs de mobilier. Les productions sont diversifiées, châtaignes, fourrages, vers à soie plus un cheptel assuré pour 2 200 francs. Vergelle est loué en fermage pour 400 francs annuels, payables en deux semestres, sans compter les versements en nature, poules, œufs et miel.

Un feuilleton révolutionnaire :
la vie orageuse de l’abbé Pialat, 1790-1805 (2e épisode)

Je partis le deux [avril], fête de Pâques, pour Meyrueis, dernière paroisse du diocèse d’Alais, sur les limites de celui de Mende et de Vabres. L’abbé Papel, curé qui fut martyrisé à Mende le 2 novembre 1794, m’y reçut avec bonté, et me fit donner des lettres de réginime, pour Veyraud St-Jean-de-Balmes. L’abbé Albaret, originaire de St-Afrique en était procuré : je passais cinq mois avec lui le plus agréablement du monde et le plus religieusement. Le causse Noir n’était habité que d’honnêtes et religieux cultivateurs ; ils partageaient sincèrement mes malheurs, et faisaient tout ce qui dépendait d’eux pour me faire oublier mon exil.