Vingt siècles de viticulture en pays de Lunel
Vingt siècles de viticulture en pays de Lunel (préface et Introduction)
Préface
La Revue Études héraultaises publie en ce millésime 2011 un ensemble de textes sur la vigne, les vignerons, et le vin dans le Lunellois, présentés par Claude Raynaud. Directeur de recherche au CNRS, cet archéologue de métier met ainsi sur le devant de la scène l’un des terroirs historiques de la viticulture languedocienne. Par ces temps de guerre économique désastreuse pour les fleurons de la tradition française en toutes régions, la réalisation et la publication de ce dossier sont à saluer à plusieurs titres.
D’abord, parce qu’il porte la signature de divers contributeurs, qu’ils soient universitaires (archéologues, anthropologues, géographes, économistes, cinéphiles…) ou enracinés dans la société civile locale (vignerons, élus). Cette ode polyphonique à la culture de la vigne et du vin en Lunellois concourt à réaliser, de façon tantôt impressionniste, tantôt classique, un intéressant panorama de l’activité vigneronne de la plus haute antiquité jusqu’à nos jours.
C’est un autre mérite de l’étude. Du passé multimillénaire aux temps actuels, d’un pas décidé non exempt de projections d’avenir, les auteurs font revivre les grandeurs et les misères d’une production qui gratifie autant qu’elle éprouve ceux qui font dépendre leur vie de ses grappes. Comblé par la nature d’aptitudes à fournir de précieux nectars, ce pays de Lunel a la mémoire longue. Sa gratitude s’exprime à l’abbé Bouquet qui, depuis son mazet, a su rallier ses compatriotes à la culture du muscat. Elle s’étend à la famille Manse du château qui domine de sa tour crénelée ce qu’il reste aujourd’hui du vignoble environnant. La gratitude des auteurs englobe aussi les cinéastes qui, de leur œil avisé, ont su fixer sur la caméra les traits les plus représentatifs d’une terre et de ses gens. Pour le plus grand régal des spectateurs comme en a témoigné la table ronde festivalière du 6 mars 2010.
Formé à cette école du pays, autant qu’à l’université de Montpellier, le maître d’œuvre de cette étude à plusieurs mains, sait aussi combien est estimable l’apport des générations précédentes pour la connaissance de la civilisation vigneronne en Languedoc-Roussillon. En ces heures où chacun s’estime apte à refaire à sa façon l’histoire, sinon le monde, rendre aux prédécesseurs la part qu’il leur revient dans l’édification régionale d’un bien commun oh combien précieux, est une attitude qui mérite d’être soulignée. Elle n’altère en rien la louable volonté de mettre ses propres talents à contribution pour poursuivre la tâche mémorielle. Et, à l’orient de l’Hérault, les initiatives se succèdent.
Déjà, à l’occasion du Centenaire de 1907, l’association Litoraria avait organisé à Aimargues une journée de fructueuses études commémoratives. Depuis, d’autres lieux du Lunellois ont successivement accueilli diverses expositions, régionales ou locales, toutes à la louange de la divine boisson ; en la fin de l’été 2010, c’est à Marsillargues que fut inaugurée la vitrine documentaire préparée par Claude Raynaud et la dynamique équipe d’amis du vin, de la vigne et des vignerons qu’il anime.
Autant de raisons qui font que, même si sur tel ou tel point, les auteurs sont moins convaincants qu’innovants, le lecteur ému par l’accent d’un pays à nul autre pareil extraira de leurs pages l’intarissable nectar appelé Lunel. Jean Ancette, Isabelle Cellier, Camille Clément, Vincent Millet, Michel Périer, Jacques Sauvaire, Jean-Marc Touzard ont uni leurs compétences pour le préparer. Et si ces pages pouvaient aussi rendre l’espoir aux nombreux vignerons déstabilisés depuis l’an 2000 par de vives attaques sur le marché…
Geneviève GAVIGNAUD-FONTAINE
Professeur des Universités à Montpellier
Introduction
Caveaux, domaines, coopératives, dégustations… À mi-chemin entre les deux métropoles du littoral languedocien, la signalétique propose au voyageur une halte œnologique en Lunellois, au bord de routes qui traversent une région en cours d’urbanisation, dans un paysage où la vigne se fait discrète. Dans cet espace interurbain, il faut quitter les grands axes et prendre le chemin des collines pour découvrir le paysage viticole.
Vingt siècles se sont écoulés depuis la plantation des premières vignes autour des agglomérations gallo-romaines d’Ambrussum et Lunel-Viel. Vingt siècles de viticulture ont forgé un paysage et une économie qui jadis occupaient l’ensemble de la société et de l’espace et qui, depuis deux décennies, cèdent du terrain. Et pourtant les vins, rouges, rosés, blancs et muscats, n’ont jamais été aussi appréciés, certains producteurs connaissant une notoriété internationale grâce au choix de la qualité. Paradoxe de la restructuration d’un vignoble longtemps adonné à la production de masse et qui a su se recentrer sur ses fondamentaux : des terroirs aux qualités éprouvées depuis le Moyen Âge.
Voilà décrite une situation que connaissent tous les vignobles du bas Languedoc, touchés à des degrés divers par les arrachages et les restructurations au cours des vingt dernières années du XXe siècle. Tout aussi marquée apparaît l’évolution sociologique de la région du bas Vidourle, où s’érode la part des actifs agricoles, submergés par les néo-ruraux qui désormais dominent la population villageoise ainsi que celle de la ville de Lunel. Des pratiques citoyennes, des formes d’entraide, toute une sociabilité ancienne se trouvent ainsi mises en question, transformées, enrichies aussi, jusqu’à voir les familles qui parfois depuis plusieurs générations « tenaient » les villages, devenir minoritaires.
Cette ample mutation s’est opérée en moins de deux décennies. Est-elle bien mesurée par tous, anciens qui perdent leurs repères, nouveaux qui cherchent les leurs dans un paysage en recomposition ? Certains signes s’effacent progressivement, ainsi les coopératives démolies, provoquant la colère ou l’incompréhension des générations pour qui elles symbolisaient la solidarité au travail et les luttes sociales : il s’agit d’expliquer leur histoire à la fois pour éclairer les conditions leur création voici un siècle et comprendre pourquoi leur réseau n’était plus adapté à la situation présente. D’autres témoins sont bien là mais souvent détournés de leur sens premier : une cave privée transformée en salle polyvalente, des maisons vigneronnes devenues résidentielles. D’autres adoptent de nouvelles fonctions : des chemins ruraux intégrés à des circuits de randonnée traversant un paysage viticole qu’il faut connaître afin de le préserver. D’autres encore se montrent en ordre dispersé et brouillent la lecture, ainsi ces photos de vendanges anciennes que l’on présente épisodiquement dans une salle municipale, sans analyser leur contexte social et culturel. D’autres témoins ne se font pas entendre, ces viticulteurs retraités dont il faut écouter et fixer la mémoire par l’image et le son.
Agissant dans plusieurs champs culturels, une dizaine de personnes, épaulées par quatre associations, se sont réunies de 2008 à 2011 pour conduire un projet de valorisation du patrimoine viticole de cette région. Historiciser des pratiques agricoles et sociales, expliquer un paysage, donner la parole aux viticulteurs, tels sont les objectifs du projet. Par-delà le devoir de mémoire et d’histoire, il s’agit d’ouvrir des chemins et d’enraciner l’initiative de la Communauté de Communes du Pays de Lunel : la création d’un pôle de tourisme œnologique près du village de Saint-Christol, au cœur du vignoble.
Sociologie, histoire, anthropologie, économie et écologie ont été successivement ou simultanément abordées par ce projet, avec pour objet de valoriser les documents d’archives et d’archéologie, les témoignages photographiques et sonores, le cinéma, le bâti viticole, l’outillage, le paysage, les paroles vives. Le croisement de ces champs et des documents nourrissait une riche thématique qui a donné lieu à plusieurs expositions en des lieux emblématiques de l’histoire viticole. Chaque exposition s’est nourrie de dossiers et d’analyses qui fournissent la teneur des articles du présent ouvrage.
Après les grandes synthèses régionales sur l’histoire viticole (Gavignaud-Fontaine 2000 ; Gavignaud-Fontaine, Larguier 2007), ce dossier d’études lunelloises propose donc un « retour au terroir » par l’approche monographique. Parce que l’histoire de la viticulture repose sur une tension permanente entre singulier et universel, entre concentration de l’ouvrage vigneron et mondialisation de son produit (déjà dans le monde romain…), l’approche locale, au plus près du terroir, doit conserver sa place et affirmer sa cohérence. Le vin s’élabore en des finages qui portent l’histoire, toute l’histoire des hommes, une histoire qu’il faut savoir ausculter à la loupe sur des aires sélectionnées pour les conditions qu’elles offrent à l’élaboration d’une connaissance « d’origine contrôlée » ! De par la masse documentaire réunie, de par la diversité des approches et des thèmes traités, le Lunellois s’affirme comme l’un de ces laboratoires où l’exploration peut s’enraciner, au plus grand bénéfice de l’histoire régionale.
Jugeons-en par l’itinéraire proposé. C’est d’abord l’archéologie qui, des vignes d’Ambrussum romaine à celles de Lunel médiévale, éclaire la genèse d’un vignoble local et permet de mesurer sa place dans l’économie de la Gaule Narbonnaise. Trente années de fouilles d’une rare intensité nourrissent un bilan nuancé. S’ouvre ensuite l’histoire au long cours du muscat, si bien aimé et si mal connu que l’on ne saisit ni sa date ni son contexte d’émergence. Dans la longue durée, il s’agit de tracer les tendances lourdes — Le Roy Ladurie parlait de trends — pour repérer orientations durables et ruptures, structures et conjonctures, toujours à l’échelle locale mais avec un regard panoramique. Comme ses voisins languedociens, le muscat de Lunel qui traverse les âges et ne cesse de s’adapter au contexte fluctuant du goût et du marché.
La société vigneronne se révèle encore à travers son habitat, étudié dans les villages de Lunel-Viel et Saussines. Depuis sa version la plus modeste sous l’Ancien Régime de petite viticulture, jusqu’à la mutation consécutive à l’établissement de la viticulture de masse, la maison vigneronne exprime des choix culturels et un environnement économique. Même dynamique et même temporalité guident la mue du château de Lunel-Viel, demeure aristocratique d’Ancien Régime devenue sous le Second Empire un domaine viticole, lieu de production autant que cadre de vie et expression sociale.
Retour au local ensuite, au très local même avec l’étude d’une toute petite communauté rurale, Saint-Nazaire-de-Pézan. Là, l’histoire viticole s’examine au miroir des délibérations municipales depuis le XVIIIe siècle : une façon de voir comment le local reflète, absorbe ou ignore le global.
Les caves coopératives passent ensuite sous la loupe de l’économiste qui en éclaire les ressorts et cherche les voies de l’avenir dans un présent bien incertain. Cathédrale villageoise, la coopérative a longtemps porté des valeurs de solidarité sociale et d’efficience économique. L’affaiblissement de cette institution, sa disparition dans certains villages, sa restructuration dans d’autres, parle de la mutation du vignoble et de la nouvelle société vigneronne.
Terroir d’excellence depuis des siècles, Saint-Christol est aussi abordé sous l’angle le plus contemporain, entre tradition et innovation. Le regard anthropologique vient ensuite scruter les images de vendanges collectées dans l’ensemble du Lunellois : un siècle de photos en dit long sur la société viticole, ses codes et ses usages au travail. Le septième art lui aussi tient sa place dans le vignoble, particulièrement en Lunellois où, de Louis Feuillade à Georges Rouquier et à nos jeunes réalisateurs, la vigne fait son cinéma !
Rural, urbain, rurbain ? La géographie elle aussi a à faire au vignoble pour en mesurer les mutations et fournir aux aménageurs les moyens d’une évolution maîtrisée. Le Lunellois, c’est d’abord un vignoble en transition : s’il recule face à l’extension des villages, faut-il pour autant accepter sa disparition et l’emploi qu’il soutient, certes de plus en plus mal ?
Après vingt siècles de viticulture, le périple se clôt momentanément avec l’interrogation du proche avenir à travers les entretiens réalisés auprès de différentes générations vivant du vignoble ou le côtoyant. Passé, présent, avenir : tout est lié dans nos vignes. L’anecdote qui suit résume la situation présente. Les vignerons qui plantaient, voici soixante ou quatre-vingts ans, l’alicante bouschet, raisin teinturier chargé de compenser la faible coloration de l’aramon pinardier, pouvaient-ils penser que la loi imposerait quelques décennies plus tard l’arrachage de ce cépage ? Ironie de l’histoire, les rares vieilles vignesayant échappé à la disparition donnent, en ce début du XXIe siècle, un vin étonnant, puissamment charpenté et à nul autre pareil, n’en déplaise aux censeurs de l’INAO ! L’histoire du vignoble continue, à la fois rassurante et déconcertante, pour le plus grand plaisir de nos papilles !
Les expositions réunies sous le titre « Vins, vignes et vignerons » étaient organisées en 2010-2011 avec le soutien de la Communauté de Communes du Pays de Lunel, du Conseil Général de l’Hérault, de la DRAC Languedoc-Roussillon. Le projet était porté par une vingtaine de personnes émanant du milieu viticole ainsi que de plusieurs associations culturelles du Lunellois : Archéologie et Histoire des Pays de Lunel et Mauguio, Livre et Culture (Saint-Christol), Les Amis du Musée de Marsillargues, Marsillargues, il était une fois, Pêcheurs d’images (Lunel).
Claude RAYNAUD
Bibliographie
Gavignaud-Fontaine 2000 : G. Gavignaud-Fontaine, Le Languedoc viticole, la Méditerranée et l’Europe au siècle dernier (XXe), Université Paul Valéry, Montpellier, 568 p.
Gavignaud-Fontaine, Larguier 2007 : G. Gavignaud-Fontaine, G. Larguier, Le vin en Languedoc et en Roussillon. De la tradition aux mondialisations, XVI-XXIe siècle, Trabucaire, Canet, 309 p.
