Une vasque de cloître provenant probablement de Grandmont,
au Musée de Cluny à Paris

* Directeur Général du Musée National d’Art de Catalogne,
Palau Nacional, Parc de Montjuïc, 08038 Barcelona.

Le Musée de Cluny à Paris conserve une vasque de cloître sous le numéro d’inventaire R.F. 2837, qui est supposée provenir du prieuré grandmontain de Saint-Michel de Grandmont près de Lodève (Hérault). Cette vasque se trouvait chez le célèbre « marchand de cloîtres » Paul Gouvert à Paris 1, qui la tenait de M. Vitalis, industriel de l’Hérault, et fameux « fournisseur des soldats » de la Guerre de 14-18. Elle fut vendue pour 520 000 Fr en 1950 à E. des Courrières pour orner la cour d’honneur de sa résidence à Tanger. Ce dernier fut contraint lors des événements du Maroc de se défaire des pièces les plus volumineuses de sa collection qu’il proposa à différents musées de France comme de l’étranger 2. Certaines sculptures aboutirent par exemple au Musée de Cleveland ou au British Museum. La vasque fut cédée à Emmanuel David qui la vendit à la maison Albert Georges à Paris. Présentée à l’exportation à destination des USA en décembre 1960, elle fut arrêtée en douane pour le prix de 38 000 NF puis déposée, après avoir passé 3 ans dans les réserves du Louvre – car elle était prévue pour des aménagements qui n’eurent pas lieu – au Musée de Cluny en avril 1964 3. On a toujours attribué cette vasque, d’après les renseignements fournis par l’antiquaire Gouvert, à Saint-Michel de Grandmont, sans pour autant qu’il existe des preuves définitives garantissant cette attribution.

La vasque est de forme circulaire, taillée dans un seul bloc de marbre. Il s’agit d’un marbre cassant aux cristaux fins qui s’effrite facilement et qui est doté de veines bleu-verdâtre et de tonalités roses 4. Du type skyros, il provient probablement des Cévennes méridionales, de la région de Saint-Pons. La hauteur totale de la vasque est de 1,20 m, le diamètre de 1,36 m, le diamètre du puits intérieur de 0,86 m, la hauteur intérieure de 0,65 m, et l’épaisseur du bloc dans la partie creusée de 0,22 m. L’ensemble du pourtour est orné d’arcades sculptées dans l’épaisseur du bloc, qui reposent sur douze demi-colonnettes, taillées bien évidemment dans le même bloc, portant des chapiteaux de forme tronco-pyramidale et reposant sur des bases ornées d’une gorge entre deux tores sur un socle rectangulaire. La hauteur totale des chapiteaux est de 22 cm, le tailloir de 6 cm, la corbeille de 15 cm et la largeur totale du tailloir de 24,5 cm. Les colonnettes sont taillées sur une profondeur de 26 cm et possèdent une hauteur de 50 cm. La hauteur totale des bases est de 17 cm et leur largeur de 24,5 cm. A l’intérieur, au fond de la vasque se trouve un orifice de 25 cm en forme de cône. Tout autour, sous les arcades, entre chaque deux groupes de colonnettes, 6 orifices circulaires permettaient la sortie de l’eau sous forme de jets.

Les lavatoires monastiques sont édifiés souvent au milieu de la galerie opposée à l’église, car leur emplacement est associé à celui du réfectoire. Parfois ils sont élevés dans un angle du cloitre comme à Monreale, en Sicile, à Saint-Guilhem-le-Désert, à Sénanque ou à Pohlet 5. D’autres fois, ils se trouvent placés au centre du préau du cloitre, ou à l’angle même de deux galeries. La fontaine est, dans ce dernier cas, protégée par une construction architecturale. Elle sert aux ablutions effectuées par les moines à différents moments de la journée, par exemple le matin, avant d’entrer au réfectoire, etc.

La vasque conservée au Musée de Cluny n’est qu’un élément d’une fontaine de cloître. En effet, afin de faciliter les ablutions des moines, les fontaines de cloître étaient dotées d’une piscine extérieure, généralement de forme circulaire ou polygonale, au centre de laquelle figurait, surélevée, une vasque centrale de laquelle jaillissait l’eau vers la piscine inferieure. Ceci permettait à l’eau de couler en créant une atmosphère champêtre de paix et un bruit caractéristique. De nombreuses fontaines de places publiques correspondent à ce même modèle 6. Le plus souvent, il ne reste de ces monuments que la vasque qui formait la partie supérieure de la fontaine. De nombreux exemples de ces vasques sont conserves, la vasque de Saint-Denis étant probablement la plus célèbre.

Paris. Musée de Cluny. Vasque romane
Fig. 1 & 2 Paris. Musée de Cluny. Vasque romane. Cliché Réunion des Musées Nationaux.

La vasque du Musée de Cluny correspond à un type très fréquent de vasque romane 7. En ce qui concerne la typologie des vasques méridionales, on retiendra la série de cuves ornées de bases, colonnettes et chapiteaux engages (vasques de Conques et de Cuxa). Par ailleurs, certaines vasques sont portées par des colonnettes surmontées de chapiteaux : Saint-Victor de Marseille 8, Cuxa. La vasque de Lagrasse (au Musée de Carcassonne) 9, à décor de masques, appartient a un type différent car elle repose sur un seul support central. On la rapprochera du petit bassin de Moissac 10 et surtout de la vasque de Saint-Denis. Ces modèles ne sont cependant pas exclusivement méridionaux car on les trouve répandus depuis l’Angleterre jusqu’en Italie 11. Cette même typologie est fréquente pour des fonts baptismaux. Mais dans le Midi de nombreux témoignages existent encore dans les cloîtres comme dans les musées. L’un des modèles les plus proches de la vasque du Musée de Cluny nous est donné par les fontaines en provenance de Saint-Michel de Cuxa, celle qui se trouve au château d’Eze et surtout la fontaine du Musée de Philadelphie. Cette dernière présente une vasque centrale surélevée, portée par six colonnettes surmontées de chapiteaux, et est ornée d’arcatures aveugles. Une gravure que l’on croyait perdue confirme l’attribution de la vasque à Saint-Michel de Cuxa et nous montre aussi sa disposition médiévale 12.

L’abbaye de Sainte-Foy-de-Conques conserve le bassin en serpentine du cloître, remonté par les soins des Monuments Historiques. Le décor extérieur du grand bassin consiste en une série de demi-colonnettes engagées posées sur des bases finement moulurées et surmontées de demi-chapiteaux sculptés de feuillages alternant avec des masques logés sous la corniche. Le bassin actuel de Conques ne serait que le bassin extérieur destiné à recevoir l’eau d’un édicule central surélevé. Il faut en effet imaginer un monument central, peut-être sous la forme d’une vasque comme celle de Lodève, plus haut, recevant l’eau par un tuyau central et la distribuant par un système de jets vers le bassin inférieur 13. Ce sont ces jets qui servaient précisément aux ablutions des moines.

Vasque romane du cloître de Saint-Michel de Cuxa
The Philadelphia Museum of Art. Vasque romane du cloître de Saint-Michel de Cuxa. Cliché Philadelphia Museum of Art Collection.
Sainte-Foy de Conques. Grand bassin roman du cloître
Fig. 4 Sainte-Foy de Conques. Grand bassin roman du cloître. Cliché X. Barral

La vasque du Musée de Cluny se caractérise surtout par le décor des chapiteaux qui surmontent les colonnettes adossées. Il s’agit de chapiteaux ornés exclusivement de thèmes végétaux et géométriques taillés de manière grossière et qui se répètent avec des variantes d’un chapiteau à l’autre. On y trouve des entrelacs géométriques à trois brins, des corbeilles couvertes par des rinceaux très simples, symétriques, et différentes formes de feuillages. Parfois le fond de la corbeille est orné de stries parallèles et obliques; des grandes feuilles d’angle occupent la plupart de sa surface avec souvent un décor géométrique fait de lignes parallèles qui simulent les nervures enrichies d’une ligne centrale de perles. Quelquefois une feuille supplémentaire occupe toute la partie centrale de la corbeille. Cette partie centrale est occupée de temps en temps par un fleuron ou un élément en forme d’arbre ou de palmette stylisée. Ce sont des décors locaux, des adaptations de formes plus savantes que l’on peut considérer comme caractéristiques des ateliers régionaux à la fin de la période romane.

L’origine régionale du marbre et les renseignements qui nous ont été transmis sur cette vasque indiquent une origine grandmontaine. La vasque sans caractère qui existe au centre du cloître de Saint-Michel n’est certainement pas la vasque qui s’y trouvait à l’époque romane. Il est vrai en revanche que les chapiteaux très simples du cloître de Saint-Michel, n’ont aucun rapport direct avec ceux du pourtour de la vasque, et que le décor relativement riche de celle-ci tranche avec l’austérité décorative de l’Ordre. D’ailleurs, les auteurs anciens ne la mentionnent pas. Mais l’importance du prieuré grandmontain permet de supposer que l’on ait pu faire venir cet objet exceptionnel des carrières auprès desquelles il aurait été taille. J.-R. Gaborit supposait, il y a quelques années, que les fragments sculptés déposes alors dans les galeries du cloître auraient pu y être apportes au XIXe siècle, et que la vasque pourrait également avoir eu cette même origine. Cependant, l’importance des cloîtres méridionaux et le soin que les ordres religieux, de Conques à Saint-Michel de Cuxa, accordaient au décor et à la richesse des vasques qui servaient dans les cloîtres à l’usage quotidien des moines, n’interdisent pas une attribution de la vasque du Musée de Cluny à l’ancien prieuré grandmontain de Saint-Michel. Une date a l’extrême fin du XIIe siècle correspondrait a ce que l’on sait de ce type de décor dans le Midi languedocien, sans exclure tout a fait les premières décennies du siècle suivant.

Paris. Musée de Cluny. Vasque romane
Fig. 5, 6, 7 & 8 Paris. Musée de Cluny. Vasque romane. Cliché Réunion des Musées Nationaux

Notes

1. Le dernier marchand de Cloîtres, dans Plaisir de France, février 1950, p. 33-37.

2. Observations de Mme M.-M. Gauthier du 6 juin 1974 et lettre de M. E. des Courrières du 3 avril 1975.

3. Note de M. J.-R. Gaborit du 22 mai 1974. Voir École nationale des chartes. Positions des thèses, 1963, p. 67-73 ; Bulletin monumental, 1963, p. 331 et suiv.

4. Observations confirmées par M.F. Braemer lors d’une visite le 11 juin 1974.

5. C. Martinell, Les fonts de Poblet, extrait de la Revista de catalunya, Barcelone, avril 1928.

6. L. Serra, L’arte nelle Marche, t. I, Pesaro, 1929, p. 134.

7. X. Barral i Altet, Fontaines et vasques romanes provenant de cloîtres méridionaux : problèmes de typologie et d’attribution, dans Les cahiers de Saint-Michel de Cuxa, n° 7, juin 1976, p. 123-125.

8. D. Drocourt, Le lavabo du cloître de l’abbaye de Saint-Victor de Marseille, dans Annales du Midi, t. 82, n° 97, 1970, p. 181-182; M. Aubert, Architecture cistercienne, t. II, p. 26.

9. L. Bégule, Fontaine d’ablutions conservée à l’Hôtel de ville de Carcassonne dans Congrès archéologique de France, Carcassonne et Perpignan, LXXIII Session, 1906, p. 308-316.

10.   A. Lenoir, Architecture monastique, Paris, t. II, 1856, n° 469, p. 316.

11.   Par exemple : Raccolta delle vere da pozzo in Venezia, F. Ongania ed., Venezia, 1911 ; pour les vasques anglaises : V. Horsman, B. Davison, The new Palace Yard and its Fountains : Excavations in the Palace of Wesminster 1972-74, dans The Antiquaries Journal, LXIX, 1989, p. 279-297.

12.   W. Cahn, Romanesque Sculpture in American Collections. XI, The Philadelphia Museum of Art dans Gesta, t. XIII, 1, 1974, p. 48-49.

13.   J-C. Fau, Le bassin roman de serpentine du cloître de Conques dans Actes du congrès d’Études de Rodez, juin 1974, Rodez 1975, p. 319-332; X. Barral i Altet, dans Bulletin Monumental, t. 133, 1975, p. 331-332.