Une histoire du canoë-kayak en Hérault

* Professeur de sport

Un épisode fondateur

Ce sport départemental a plus d’un siècle d’histoire, c’est en effet à la fin du XIXe siècle qu’a lieu la première descente du fleuve Hérault à bord d’une embarcation légère.

Deux « aventuriers », Gabriel Gauppilat et Edouard-Alfred Martel sont les précurseurs de cette discipline sportive :

« Avant 1888, lorsque nous inaugurâmes avec G. Gaupillat le sport du « canoëing » sur ces sortes de rivières de France, aucune barque n’avait jamais parcouru cette gorge de l’Hérault. C’est encore un caňon calcaire, réduit certes, de 150 à 400 mètres seulement de profondeur, mais extrêmement accidenté. Nous effectuâmes cette première descente les 30 juin et 1er juillet 1889, avec un léger Osgood 1 ; elle fut en vérité, périlleuse (surtout parce qu’on en ignorait les écueils, remous et rapides) et il fallut débarquer plus de cinquante fois. Mais quelle excursion charmante, – idéalement lumineuse et solitaire, avec bivouac sur une fine grève, en plein air, par une admirable nuit d’été, rafraîchie de baignades limpides, grisé de nature sauvage, sans souci des heures ni des hommes !

La descente (souvent refaite) est facilitée maintenant, mais bien dépoétisée, par plusieurs barrages avec tunnels de dérivation, chutes et usines, qui ont noyé les rapides et les plages, et fâcheusement défiguré les sites.

Edouard-Alfred Martel est un grand voyageur et un aventurier. Il est avocat, géographe, cartographe, « Père fondateur de la spéléologie moderne » et précurseur de la défense des milieux naturels. Il effectue à cette époque les descentes, en Osgood et à pied, des affluents du fleuve Hérault : la Vis, le Lamalou depuis le Ravin des Arcs, la Buège, la Lergue. Il décrit l’autre fleuve héraultais, l’Orb, comme « modeste, mais parfois furieux » 2.

Avec les congés payés, en 1936, la pratique du canoë et du kayak devient plus régulière. Le Touring Club de France, puis le Canoë Club de France sont les deux principales structures associatives à démocratiser les vacances organisées en les orientant vers la pratique d’activités dites de « plein air ». Les premiers acteurs à réinvestir nos belles vallées sont les membres du TCF ou du CCF de Castres, Lyon, Paris, au cours des années 50 et 60. Un peu plus tard, la pratique devient plus régulière avec des kayakistes régionaux, ce sont « des écumeurs et amoureux » de nos rivières et affluents sauvages à l’image de René Montjausse et Paul Lautard du CCF de Nîmes.

De nouveaux matériaux facilitent la pratique

L’apparition de la résine et de la fibre polyester, à la fin des années 50, va modifier et développer la pratique en remplaçant des engins de navigation à armature en bois et toile goudronnée par des bateaux plus rigides et résistants.

François Leclerc, du Centre National de Vallon-Pont-d’Arc dans l’Ardèche, va concevoir et faciliter la diffusion des nouveaux matériels au niveau national par l’intermédiaire des clubs, des maisons de jeunes avec le soutien des services de 1’État chargés du sport. Une politique de construction amateur est initiée.

Le service départemental de la jeunesse et des sports de l’Hérault installe, en 1969, à Saint-Bauzille-de-Putois, une « base de plein air » sur un terrain municipal et l’aménage pour l’accueil des jeunes dans un camp sous toile, tout en ayant des sanitaires en dur. Un chalet en bois tient lieu de centre technique et administratif. L’équipe de sportifs passionnés (fonctionnaires et personnels saisonniers) est magistralement coordonnée par Guy Rayssiguier, un des pionniers du développement des sports de nature de ce département. Par la suite cette base de plein air sera transférée dans les locaux du Centre de Vacances « les Lutins Cévenols », situés à proximité de ce lieu. Dès lors, des conditions d’implantation plus favorables permettent la construction de canoës en polyester. Cette pratique va avoir un effet démultiplicateur sur le département car il est alors possible d’équiper les structures d’accueil avec un matériel à faible coût d’acquisition. L’organisation de stages de découverte et d’initiation à destination des élèves du CREPS, de l’École Normale de Montpellier et de diverses institutions de formation permet d’élargir rapidement l’accueil aux scolaires. La formation est polyvalente et permet de doter chaque participant d’une culture corporelle des sports de nature offerts par le site (Canoë-kayak, Escalade, Spéléologie, voire le cyclotourisme et la Randonnée pédestre).

Cette politique en faveur des sports de nature s’ouvre, dans les années suivantes, à la création de sections de canoë-kayak dans les structures associatives, comme les Foyers Ruraux ou les MJC. Par ailleurs la création d’un Parc Régional Naturel du Haut Languedoc, en 1970, favorise l’implantation, dès 1975, d’une base de plein air à Mons-la-Trivalle. Un jeune professeur d’EPS, détaché auprès du directeur du Parc, Gilles Carrière, en est le principal responsable.

De la polyvalence à la spécialisation

Cette approche plurielle des activités de pleine nature favorise l’essor du canoë-kayak et en permet l’émancipation. C’est ainsi qu’un premier emploi spécialisé et permanent émerge. Jean-François Ambal, membre de la section canoë du foyer rural de Valros devient le premier professionnel diplômé de ce sport en Hérault. Sa compétence lui permet d’être rapidement recruté par les responsables du Parc Régional. Il y assure avec brio la formation de cadres de randonnées nautiques.

Accompagné de son épouse Gisèle, il crée les conditions de l’implantation, au Moulin de Tarassac, d’un centre de CK de niveau National, ce qui est une performance remarquable pour une région méditerranéenne dont on connaît le régime irrégulier des fleuves.

Dans le même temps, des clubs de canoë fleurissent sur le territoire héraultais. Les années 1980 marquent le départ d’une vie associative intense pour le canoë-kayak. Le Canoë-kayak club Saint Bauzillois avec J.-P. Leymarie ouvre cette période (1975), suivi par le Lamalou Aquatic Club présidé par Gilbert Massol, des sections sportives des Foyer Ruraux se mettent en place comme à Cessenon-sur-Orb à l’initiative de Pierre Bachelot (un ancien du Canoë Club de France), la MJC de l’Île de Thau à Sète est une des premières à s’engager sous l’impulsion d’Albert Granger, son directeur.

Devant l’ampleur et le dynamisme de l’action associative, Gisèle Ambal, Gilbert Massol avec la collaboration de J.-P. Leymarie, conseiller d’animation à la DDJS, décident la création de la Ligue Régionale de Canoë Kayak fondée à Saint Bauzille de Putois en 1975, qui ouvre la voie à la structuration du Comité Départemental de l’Hérault créé à Lamalou les Bains en 1976. La décennie 1980 permet ainsi de structurer 10 clubs qui rejoignent tous la Fédération Française de Canoë-Kayak.

De très nombreuses manifestations, stages de formation et compétitions de niveau départemental, national voire international, se déroulent dans le département, principalement sur l’Orb (Rallye international de l’Orb, Sélectifs nationaux cadets et seniors à Tarassac et Réals, Stages de l’équipe de France de slalom et de descente…).

Pour sa part, le fleuve Hérault demeure le lieu des stages d’entraînement et de formation à partir du Centre de Pleine Nature des Lutins Cévenols (qui a initié des milliers d’adolescents au canoë-kayak et autres sports de nature). Il est un espace de développement économique et touristique lié aux sports de nature. Cela n’empêche point d’y organiser de temps à autre des compétitions de niveau départemental.

Le Comité Département de l’Hérault et des clubs phares comme Atelier Rivière Randonnée, au Moulin de Tarassac commune de Mons-la-Trivalle, ou le Montpellier Université Club sur sa base de Lavalette forment de très nombreux compétiteurs de niveau national et international. Ils sont aussi, au travers de leurs actions, des leaders de la promotion, du développement et de la protection des rivières.

Une éclosion de champions

Une diversification des pratiques

Toute cette activité est porteuse de résultats élogieux. Des médaillés au niveau mondial ont été formés dans ces clubs à l’image de Marianne Aguihon, championne du monde en kayak de slalom par équipe, Brigitte Guibal, championne du monde en kayak de slalom et médaillée olympique aux jeux de Sydney, ou bien encore Eric Biau, champion du monde par équipe en canoë de slalom. Pour le département de l’Hérault, c’est plus de 40 athlètes qui ont évolué au niveau national et international depuis les années 80.

Gilbert Massol, Président du Comité départemental de l’Hérault pendant plus de quinze ans, est la cheville ouvrière de cette réussite. II est aussi un ardent partisan de la protection de la nature. On lui doit, en partenariat avec François Bonnet 3, l’aménagement du site de Réals, haut lieu du slalom régional et national. En effet, c’est en 1985 que Raoul Bayou, conseiller général du canton de Saint-Chinian et maire de Cessenon-sur-Orb obtient le financement de ce site. Il s’agit d’en faire un espace de loisir ouvert à tous, mais aussi un haut lieu de compétition de slalom. On y organise les championnats de France de la FFCK en 1987 et une manche de la Coupe du Monde en 1991 !

Eric Biau, canoë monoplace, 1986
Fig. 1 Eric Biau, canoë monoplace, 1986. Photo : Paul Amouroux
Renaud Delplanque, kayak, 1987
Fig. 2 Renaud Delplanque, kayak, 1987. Photo : Paul Amouroux.
Jean-Pierre Leymarie, 1986
Fig. 3 Jean-Pierre Leymarie, 1986. Photo : Paul Amouroux

Un éclatement des modalités de la pratique

Les pratiques initiales de descente de rivière et de slalom Sont, aujourd’hui, enrichies par de nouvelles disciplines :

  • En rivière : kayak haute rivière, freestyle, raft, nage en eau vive ;
  • En mer : kayak de mer  4, pirogue polynésienne (Va’a), Wave-ski, Merathlon 5 ;
  • En eau calme : course en ligne, kayak polo, marathon, dragon-boat, randonnée.

La randonnée, pratique liée au tourisme et aux loisirs, connait également un développement important ; de nombreux prestataires de services sont installés au bord du fleuve Hérault, du fleuve Orb, de la mer et des plans d’eau intérieurs. Ils offrent une large gamme de produits adaptés à tous les publics. On identifie 33 prestataires associatifs ou commerciaux sur l’ensemble des lieux de pratique. Ils accueillent environ 170 000 personnes 6 par an dont 35 000 jeunes, scolaires, périscolaires, en insertion ou en centre de vacances.

Le département de l’Hérault, par ses richesses naturelles, a un potentiel de développement sportif et touristique tout à fait remarquable pour le canoë-kayak. Toutefois, l’usage de ces espaces conduit parfois des abus qu’il convient de réguler dans le respect de la protection d’une nature aujourd’hui fragilisée. C’est un état d’esprit que l’on observe chez les pratiquants de ce sport.

Notes

1.« Osgood » Canoë américain démontable, en toile imperméabilisée – poids 25 Kg (importé des États-Unis).

2.E.A MARTEL, Les Causses majeurs, Millau. Imprimerie Maury SA, 1982.

3.François BONNET, 14 titres de champion de France en canoé slalom et descente de rivière – Champion du monde par équipe – Conseiller technique régional de canoë kayak de 1978 à 1995 à la Direction Régionale de la Jeunesse et des Sports de Montpellier.

4.Embarcation d’origine esquimaude vouée aux transports, déplacements, la chasse et la pêche, et de nos jours utilisée pour les randonnées en mer.

5.Courses raids de longue distance.

6.Étude relative aux activités de canoë-kayak et disciplines associées dans l’Hérault – Etat des lieux et diagnostic Espaces, Sites et Itinéraires de Canoë-Kayak – Cabinet JED Juris-Éco Espaces et Développement.