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Description

Une histoire de marchands de sables en Languedoc :
XIXe – XXe siècles

**Professeure agrégée d’Histoire

En 1907, le sable rapporté avec des seaux sur la rive, est chargé à la pelle dans des charrettes. (© collection Alain Carles)

En 1907, le sable rapporté avec des seaux sur la rive,
est chargé à la pelle dans des charrettes.
(© collection Alain Carles)

Pêcheur, dragueur ou bien encore marchand de sables. Toutes ces expressions poétiques renverraient volontiers à la douceur du monde de l’enfance. Elles désignent pourtant un des métiers les plus ingrats de l’industrie du bâtiment et par là même peut-être un des moins documentés de son histoire.

Longtemps, cette profession consista à récolter des matériaux meubles et des graviers dans le lit des cours d’eau pour les livrer par les chemins terrestres ou fluviaux aux besoins de la maçonnerie avant d’être progressivement interdite en France et réservée aux fonds marins tellement elle détruisait les berges et rendait les fonds irrémédiablement vaseux.

Des villes du Languedoc comme Agde ou Sallèles-d’Aude, situées au carrefour du Canal du Midi et des fleuves qui se jettent dans le Golfe du Lion, accueillirent par leur localisation privilégiée, nombre de ces travailleurs dont il reste aujourd’hui quelques photographies. Deux textes en portent également témoignage et permettent de lever un pan du voile sur cette histoire. Le premier émane du marchand de sables agathois Jules Viviani qui, dans un récit daté du premier mars 1947, a relaté plus de 40 ans de souvenirs sur vingt-quatre pages tapées à la machine, aujourd’hui précieusement conservées par ses descendants. Le second provient de son fils René qui est revenu un demi-siècle plus tard sur cette expérience professionnelle de la « pêche » dans un article du journal local. À ces souvenirs, vient s’ajouter un blog créé par l’arrière-petite-fille de Jules qui propose des portraits photographiques, des éléments généalogiques ainsi que des souvenirs familiaux.

Ces archives privées associées aux registres de recensements de population et d’état civil représentent alors beaucoup plus puisqu’en composant un lot de sources singulières et sensibles elles permettent d’appréhender ce que le parcours particulier d’une famille italienne partie de Toscane en 1883 révèle de la place de l’immigration italienne dans le développement économique du Languedoc.

Il faudra cependant accepter, pour éclairer la vie de ces personnes ordinaires, que de nombreux aspects restent dans l’ombre faute de sources. On s’interrogera dès lors sur les itinéraires empruntés et sur les conditions de l’installation en France puis sur la création et la croissance de l’entreprise familiale et enfin sur le rôle joué par les différents réseaux de solidarités dans cet enracinement.

De l’Italie à la France : sentiers visibles et sentiers invisibles

S’intéresser au parcours de la famille Viviani, c’est, de la Toscane au Midi et de la naturalisation au mariage, s’attacher à la succession d’étapes de natures multiples suivies par ses membres qui firent d’eux des Français languedociens et agathois.

« […] Pise, province natale de mes parents dont ils avaient par la force des choses du quitter pour s’expatrier et venir s’abriter ici sur le sol Agathois […] »

Le phénomène migratoire à laquelle appartient cette histoire de famille a fait l’objet de nombreuses études récentes d’où il ressort que, si entre 1815 et 1914, les Italiens sont près de 16 millions à émigrer, le mouvement s’accélère sur la période 1870-1914. Le flux vers la France, marqué par de nombreux retours définitifs ou saisonniers, peut alors être estimé à environ 1,6 million. Le recensement de 1911 dénombre 419 000 Transalpins vivant dans l’hexagone, où ils constituent la première communauté étrangère. En Languedoc-Roussillon, leur présence reste marquée dans le Gard et l’Hérault même si les Espagnols sont les étrangers de loin les plus nombreux. Alors que beaucoup de pêcheurs ont suivi les routes maritimes pour s’amarrer dans les ports méditerranéens, en particulier Marseille et Sète, et si d’autres ont investi certains secteurs de l’agriculture et de l’artisanat comme la cordonnerie, un grand nombre de travailleurs italiens fournissent une part conséquente de la main d’oeuvre des mines, de l’industrie et du bâtiment.

Tel est le cas de la famille Viviani. Le village de Pettori-Ripoli, où sont nés ses six membres, est situé au nord de l’Italie, province de Pise, dans la plaine du fleuve l’Arno. Jules, le petit dernier y vient au monde le 8 juin 1883, sa mère, Virginia, décède à Agde dès le 10 août, elle a 29 ans. Tous auraient embarqué sur un navire de la Cie des Messageries Maritimes, qui cabote de port en port entre Naples et Port-Vendres, dans lequel la jeune mère aurait contracté une mammite puerpérale, infection au demeurant bénigne qui s’est aggravée faute de soins, ce qui permet d’imaginer les difficiles conditions d’hygiène vécues pendant le voyage et après. À peine arrivé, Giovanni, le chef de famille, qui a tout juste 33 ans, se retrouve en terre étrangère, veuf et père de Guiseppe, Pietro, Rosa, Concuella et Giulio, cinq jeunes enfants âgés de onze ans à deux mois, qui atteindront tous l’âge adulte. Leur départ participe ainsi de la première phase de mobilité de masse des migrants italiens vers le reste de l’Europe, qui s’étend des années 1870 aux années 1890 en direction notamment de la France, devenue pour eux, une des premières terres d’accueil. En 1911, les régions du nord fournissent environ 80 % de l’effectif total recensé dans l’hexagone, dont 22 % de Toscans. […]

Informations complémentaires

Année de publication

2017

Nombre de pages

14

Auteur(s)

Christine DELPOUS-DARNIGE

Disponibilité

Produit téléchargeable au format pdf